Entretien
avec l’abbé Guillaume Devillers (FSSPX),
à propos de son ouvrage Politique chrétienne
(Entretien publié dans Lecture et Tradition nº 30 d’octobre 2013, p. 2-8)
Lecture et Tradition : Les Éditions du Sel ont publié récemment la quatrième édition de votre ouvrage : Politique chrétienne. Commençons par son titre : n’est-il pas un peu provocateur : l’avez-vous choisi à dessein ?
Abbé Guillaume Devillers : Non, pas du tout. J’ai choisi ce titre parce que je n’en ai pas trouvé de meilleur, tout simplement. C’est le seul qui définisse clairement le contenu du livre.
L. et T. : Alors, pourquoi parler de « Politique chrétienne » ?
Abbé G. D. : Un chrétien vraiment chrétien ne peut absolument pas faire de la politique comme en ferait un non chrétien. Il est tout rempli de la pensée de l’éternité, et la charité qui brûle en son cœur lui fait désirer de toutes ses forces le règne de Jésus et de Marie afin que les âmes soient sauvées. Comment voulez-vous que cela n’influe pas profondément sur sa politique, sur son action législative, sur ses discours, sur ses alliances et sur toute son action ? On voit bien en lisant la vie d’un saint Louis, d’un saint Ferdinand d’Espagne, d’un saint Henri en Allemagne, ou même d’un Garcia Moreno en Équateur [1], que chacune de leurs actions était inspirée par leur foi et déterminée par une vraie prudence naturelle et surnaturelle. Il y a infiniment plus de différence entre une politique chrétienne et une politique qui ne l’est pas, qu’entre une république et une monarchie par exemple.
L. et T. : Vous écrivez donc plutôt en théologien qu’en philosophe ?
Abbé G. D. : Si vous voulez, encore que je ne suis malheureusement ni l’un ni l’autre. Imaginez plutôt un étudiant en théologie qui a un peu lu saint Thomas et essaye d’appliquer sa doctrine aux problèmes qui se posent à nous aujourd’hui. Mais bien des points m’apparaissent encore difficiles dans la doctrine du maître ! Au fond je n’ai fait que copier saint Thomas, je suis une espèce de « plagiaire », un peu comme le grand rabbin de Paris [2]. Si saint Thomas me fait un procès, il est sûr de gagner ! J’espère seulement qu’il ne pourra pas me reprocher d’avoir trop déformé sa pensée. Saint Thomas est un génie extraordinaire, vraiment miraculeux. J’ai fait le petit calcul suivant, sur le simple plan quantitatif : il m’a fallu des années pour écrire cet ouvrage Politique Chrétienne, et je suis bien conscient de toutes ses imperfections. Or si saint Thomas avait été aussi rapide que moi, il lui aurait fallu mille ans pour écrire sa Somme Théologique, dont chaque article est d’une perfection qui tient vraiment du miracle ! Je n’ai qu’un seul regret : c’est de n’avoir pu lui faire corriger mon texte avant de l’envoyer à l’imprimeur…
L. et T. : Pourquoi pas, envoyez-lui un courriel !
Abbé G. D. : Cela serait bien pratique ! Malheureusement les habitants du ciel se gardent bien de se connecter à Internet, ils ne sont pas fous ! Enfin, ils nous parlent quand même dans la prière, si nous voulons bien les écouter. J’ai souvent prié saint Thomas, et surtout la sainte Vierge qu’il aimait tant, de ne pas me laisser tomber dans une erreur grave. J’espère qu’ils m’ont entendu !
L. et T. : Tout le monde est-il d’accord avec vous sur le fait que la politique doive s’étudier à la lumière de la foi ?
Abbé G. D. : En fait, non. On lit assez souvent sous la plume de bons auteurs des raisonnements du genre : « La philosophie et la politique sont des sciences rationnelles. Donc l’Église n’a pas à s’en mêler, sauf dans certains cas, dans les questions religieuses. » Autant dire : « L’homme est une créature qui a sa nature et ses lois propres, donc Dieu n’a rien à y faire ! » Tout le monde ne va pas jusqu’à cette conséquence extrême du naturalisme, mais beaucoup cherchent pourtant à évincer en quelque manière Dieu et l’Église de la vie publique. C’est une erreur car rien ni personne ne peut se passer de Dieu. La politique ne peut se passer de la lumière de la Révélation, ni l’État de l’Église. Car il n’y a qu’un seul Sauveur et un seul restaurateur de la nature déchue : Jésus-Christ.
L. et T. : En disant cela, n’avez-vous pas tendance à confondre la nature et la surnature, l’Église et l’État ? Ne conviendrait-il pas de faire quelques distinctions comme celles que fait le numéro de juin 2013 du Courrier de Rome [3] ?
Abbé G. D. : Je ne confonds pas : nature et surnature sont distinctes, de même que l’Église et l’État qui ont chacun une fin prochaine particulière. Mais ces réalités distinctes sont inséparables et Dieu a fait toutes choses en vue d’une fin ultime qui est de fait surnaturelle. La politique doit s’ordonner aussi à cette fin. L’article que vous mentionnez distingue entre l’action du politicien et l’objet de la politique, ce qui est juste, mais en tire une conclusion qui me paraît très discutable. Selon l’auteur, l’action politique du chrétien devrait toujours être surnaturelle, car nous sommes tenus de tout faire pour la gloire de Dieu et autant que possible par motif de charité. Mais l’objet de cette action, la politique en elle-même ne serait souvent de soi que purement naturel. L’intention du politicien (finis operantis) devrait être surnaturelle, mais la fin de la politique (finis operis) ne le serait pas ou pas toujours. Je pense qu’il y a là une erreur. Si l’intention de celui qui agit doit être surnaturelle, c’est que son action doit l’être également.
L. et T. Toutes ces discussions paraissent bien subtiles, ne sont-elles pas un peu déconnectées du réel ?
Abbé G. D. : Je pense que tout le monde peut comprendre que la politique doit s’ordonner au bien des âmes, « cum prudentia et pietate ». En fait, toute cette discussion un peu complexe a pour but d’expliquer pourquoi l’Église n’a en politique qu’un pouvoir indirect. Oui, c’est vrai, l’Église n’a sur l’État qu’un pouvoir indirect, mais la raison que l’on en donne n’est pas juste. J’ai essayé dans mon livre d’expliquer cette question de manière simple et précise. Disons en bref que les prêtres et les gouvernants civils ont, ou devraient avoir, un même but ultime, mais qu’ils n’ont pas le même rôle ou office. Or c’est un principe essentiel pour le bon fonctionnement de toute société que chacun doit s’occuper de ce dont il a la charge sans empiéter sur le domaine de son voisin : « chacun son métier, les vaches seront bien gardées ! » Ce n’est pas au gouvernement politique de régler l’ordre des cérémonies religieuses, d’enseigner la foi ou de nommer les évêques. Ce n’est pas au pape, en général, de nommer les rois ou de dire s’il faut supprimer le feu rouge de Chorges (qui provoque des bouchons à n’en plus finir !). Mais conclure de là que les hommes politiques ne doivent ordinairement se préoccuper que du bien temporel et les prêtres ne pas intervenir dans le domaine temporel, c’est du pur naturalisme, et c’est la grande hérésie moderne.
L. et T. : Vous partez donc en guerre contre le naturalisme politique. Est-ce là le sujet principal de votre livre ?
Abbé G. D. : Oui et non. Disons qu’il y a une trentaine de pages sur deux cent quatre-vingts contre le naturalisme politique, mais le livre aborde bien d’autres questions. Et paradoxalement, la meilleure réfutation du naturalisme ne se trouve peut-être pas dans ces trente pages qui lui sont consacrées mais plutôt dans les deux cent cinquante pages restantes. Je m’explique. L’ouvrage traite de questions très variées concernant les fondements de nos connaissances, la philosophie sociale, la famille, l’économie, etc. Or sur tous ces points je me suis efforcé de donner une réponse claire et précise, en m’appuyant non seulement sur les arguments de raison mais aussi sur la Révélation chrétienne. Chaque article de ce livre est donc en soi un remède au naturalisme, montrant à quel point la foi illumine toutes les questions humaines. J’espère bien que, avec la grâce de Dieu, la lecture de l’ouvrage achèvera d’en guérir totalement le lecteur. Il aura compris en effet que la Révélation chrétienne et la considération des grandes vérités de la foi répondent merveilleusement à toutes les grandes questions philosophiques ou politiques qui se posent aux hommes de notre temps et de tous les temps.
L. et T. : Votre livre aborde donc des questions très diverses ?
Abbé G. D. : En effet, cela va de la réfutation de l’agnosticisme à la question du pape hérétique, en passant par la moralité des méthodes dites « naturelles » de régulation des naissances, l’usure, le principe de subsidiarité, la réfutation des erreurs de Vatican II, le motif de la foi et les fondements de l’apologétique ou le sédévacantisme. Pour ne citer que quelques-uns des sujets abordés.
L. et T. : Comment peut-on parler sérieusement de tant de questions diverses en seulement 280 pages ?
Abbé G. D. : En utilisant la méthode de pensée et d’exposition la plus merveilleuse qui soit, celle que l’Église ne cesse de nous recommander depuis des siècles : la méthode de saint Thomas d’Aquin. Oh ! je sais bien que tous les bons catholiques sont d’accord là-dessus en théorie, mais tous ne l’entendent pas de la même façon. Combien ont vraiment lu saint Thomas ? On n’est pas thomiste pour suivre quelques thèses thomistes lues dans un petit ouvrage de vulgarisation. On le devient peu à peu en étudiant avec constance le texte même de la Somme théologique.
L. et T. : En latin ?
Abbé G. DF. : Si on veut, mais surtout, que ce soit en latin ou en français, il faut lire le texte de saint Thomas lui-même qui est très supérieur à ses commentateurs, et souvent beaucoup plus simple. Lire saint Thomas dans le texte, cela demande un petit effort au départ mais on en est bien vite récompensé. Je dirais que c’est tout le contraire du « zapping » sur internet : c’est un travail en profondeur qui forme vraiment l’intelligence au lieu de la déformer. C’est pourquoi j’ai aimé le commentaire de Jean Madiran sur mon livre : « Ce livre n’est pas tape-à-l’œil, il est austère, mais si l’on y entre, il est passionnant. » C’est la même chose pour la Somme. Le jour où nous aurons en France quelques centaines d’hommes, prêtres ou militants laïcs « qui y seront entrés », qui auront lu et compris saint Thomas, je pense que le pays sera sauvé ! Si mon livre peut en donner le goût et le désir à quelques jeunes étudiants, je m’estimerai bien payé de mon travail !
L. et T. : Votre livre en est à sa quatrième édition : comment expliquez-vous ce succès ?
Abbé G. D. : Je précise quand même que les éditions précédentes étaient à tirage réduit : 200, 200 et 300 exemplaires, ce qui fait au total 700 exemplaires vendus. Ce n’est pas un « best-seller » mais c’est « honnête » pour un ouvrage de ce genre. Je pense que ce livre répond à un besoin urgent de clarification doctrinale. Je suis très reconnaissant à M. Jean Madiran pour en avoir parlé : sans son intervention le livre serait peut-être passé inaperçu. Merci aussi aux pères dominicains d’Avrillé qui m’ont aidé, corrigé et encouragé depuis le début dans ce travail de longue haleine. Et merci à Chiré qui a accepté de prendre en charge sa diffusion.
L. et T. : Un mot peut-être sur les rapports entre Écône et Rome ?
Abbé G. D. : Bien volontiers. J’ai incorporé à cette quatrième édition une étude sur le magistère et la foi. En effet, comme l’a dit Mgr Fellay, c’est là la grande difficulté à laquelle se sont heurtées les discussions doctrinales. Je pense que l’attitude adoptée depuis le début de la crise par Mgr Lefebvre, et toujours maintenue ensuite par lui-même et par ses successeurs, est doctrinalement très intéressante. Elle permettra peut-être aux théologiens de demain de préciser plusieurs questions restées jusqu’ici dans le flou. Je pense par exemple à la question très controversée du motif de la foi, à la place de l’apologétique parmi les sciences sacrées ou à l’infaillibilité du magistère ordinaire universel. Sur ces points comme sur les autres, mon opinion n’engage que moi-même. Je ne prétends pas à l’infaillibilité et suis tout à fait ouvert à la discussion. La discussion est bonne et utile lorsqu’elle est mue par la charité et non par la passion. Et lorsqu’elle est faite dans un esprit de foi et de docilité à Dieu.
L. et T. : Êtes-vous favorable à un parti catholique ?
Abbé G. D. : Évidemment. Si vous voulez arriver à un gouvernement chrétien, ne commencez pas par fonder un parti qui ne l’est pas ! Il est vrai que l’Église n’a pas coutume de se lier à un parti, fût-il catholique, ni à un régime particulier de gouvernement, mais elle a toujours encouragé tous les gouvernements à être catholiques. Cela vaut a fortiori pour les partis. Encore une fois, il y a plus de différence entre un gouvernement catholique et un autre qui ne l’est pas, qu’entre une monarchie et une démocratie libérale, les deux non-chrétiens. L’observation du droit naturel n’est pas suffisante, il faut l’Évangile.
L. et T. : Concrètement, que peut-on faire aujourd’hui en politique ? On entend assez souvent à ce sujet des discours pessimistes du genre : toutes les tentatives contre-révolutionnaires ont échoué, tout est contrôlé par l’ennemi, replions-nous sur nous-mêmes et gardons la foi : tout le reste est illusion et utopie.
Abbé G. D. : Cette attitude pessimiste est catastrophique et fausse. Je pense que l’on peut faire beaucoup, avec la grâce de Dieu. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de faire de gros efforts d’imagination : nous avons en France une richesse unique d’hommes et d’associations en tous genres qui œuvrent plus ou moins dans le bon sens. Le malheur est qu’elles ont pour la plupart un défaut capital hérité du 18e siècle : leur neutralité religieuse. Ce sont des catholiques qui parlent, et ils ont un discours presqu’aussi naturaliste que celui des francs-maçons. C’est cela qu’il faut corriger. Lorsqu’en 1717 les protestants Desaguliers et Anderson ont fondé la franc-maçonnerie sur le principe de la neutralité religieuse, ils ont sonné le glas de la civilisation. Ce que nous devons faire, c’est remettre Jésus-Christ à la place qui est la sienne, dans nos cœurs, dans notre vie et dans nos associations. Les Français sont pleins de ressources et le reste suivra avec la grâce de Dieu et de sa sainte mère.
Propos recueillis par Jérôme SEGUIN.
[1] — Note de L. et T. : Gabriel Garcia Moreno (1821-1875) fut président de la république de l’Équateur à deux reprises (de 1861 à 1865, puis de 1869 à 1875). Au début de son second mandat il fit interdire la présence de la franc-maçonnerie par la constitution, puis il consacra l’Équateur au Sacré-Cœur en 1873, et mourut assassiné par les francs-maçons en 1875. Pour de plus amples renseignements voir notre n° 229-230 (mars-avril 1996), Garcia Moreno, ainsi que les livres (aux Éd. Saint Rémi) du R. P. Berthe, Garcia Moreno, et de Charles d’Hallencourt, Vie illustrée de Garcia Moreno.
[2] — En avril [2013], le grand rabbin de Paris, Gilles Bernheim, a démissionné de ses fonctions après avoir reconnu être l’auteur de plagiats dans plusieurs de ses derniers ouvrages (L. et T.).
[3] — Dans une excellente étude de M. l’abbé Gleize, De quelques distinctions.

