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Recension de Charles de Koninck, La primauté du bien commun

Laurent MILLISCHER

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RECENSIONS

Les thèmes

Le Sel de la terre n° 92

Le numéro

Printemps 2015

p. 178-186

Laurent MILLISCHER

L'auteur

Laurent MILLISCHER

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La Primauté du bien commun

 


Entamée en 2009, la réédition des Œuvres de Charles de Koninck aux Presses Universitaires de Laval s’organise thématiquement selon cinq volumes répartis en deux tomes. Le premier comprend deux volumes consacrés à sa philosophie de la nature. Les trois volumes du second tome présentent les textes relatifs à sa pensée théologico-politique. Le deuxième volume du second tome, recensé ici, regroupe l’ensemble des textes impliqués dans la controverse qui opposa De Koninck au père Eschmann entre 1943 et 1945 sur la question de la primauté du bien commun. Celle-ci est envisagée à partir des modifications conceptuelles profondes engendrées par les réinterprétations personnalistes de la métaphysique thomiste, dont Maritain fut le grand ordonnateur. Les échanges, plus ou moins aimables, entre les deux protagonistes constituent donc un moment clé de la controverse plus générale du personnalisme, dont les enjeux s’avèrent majeurs. Il s’agit ici, sur la base de discussions souvent très techniques s’appuyant sur de nombreux textes de saint Thomas mettant en relation le bien commun et la personne humaine, d’évaluer le sens, la portée et finalement le danger de la nouvelle théologie. Le curseur est ainsi en perpétuel mouvement entre analyse locale des concepts et propositions thomistes, examen des thèses et interprétations personnalistes, et synthèse générale de la théologie découlant de leur surdétermination de la personnalité au détriment du bien commun. L’ouvrage fascine donc autant par sa complétude que par sa précision, bien que celles-ci ne soient pas sans soulever ponctuellement de réelles difficultés conceptuelles pouvant rebuter quelque peu le lecteur non aguerri aux joutes scolastiques.

 

Plan de l’ouvrage

 

Le volume s’ouvre par une très longue introduction, d’une centaine de pages, signée du traducteur Sylvain Lucquet. Remarquable par sa documentation et l’acuité de ses analyses, elle n’échappe pas totalement à l’écueil de ce genre d’exercice : trop approfondie pour réellement introduire le sujet, elle peut paraître inutilement étoffée après lecture de ce qu’elle est censée présenter. Toutefois, elle donne un aperçu extrêmement précis du contexte intellectuel et de l’histoire pour le moins complexe de cette controverse, ainsi que d’utiles informations concernant ses divers protagonistes, notamment le père Jules Baisnée et le professeur Yves Simon, les premiers commentateurs de La Primauté du bien commun, ou, bien sûr, les maîtres du personnalisme, Emmanuel Mounier et Jacques Maritain. Noyant quelque peu ces éléments dans de longues analyses du contenu même des polémiques, elle tient plus de l’essai de synthèse magistrale, pour le coup parfaitement réalisé, que de la simple considération introductive.

Le volume présente les trois textes essentiels jalonnant la controverse. D’abord, l’ensemble qui a mis le feu aux poudres, paru en 1943 sous le titre De la primauté du bien commun contre les personnalistes, et préfacé par le cardinal Villeneuve, archevêque de Québec, est reproduit (p. 105-225) en y insérant les traductions françaises des citations de saint Thomas, dont le texte latin est redonné en notes. La première partie de cet ensemble est le texte largement remanié d’une conférence donnée à l’Académie canadienne Saint-Thomas d’Aquin à l’automne 1942, c’est-à-dire quelques mois après que De Koninck eut retiré sa signature du Manifeste des catholiques européens séjournant en Amérique, pour cause de désaccord avec Jacques Maritain. De Koninck commence par y présenter et réaffirmer la doctrine thomiste de la primauté du bien commun, avant d’examiner et réfuter une série de dix objections, comme autant d’in­terprétations personnalistes abusives des nuances de cette doctrine. Le texte se conclut par le coup de force qui déclencha les hostilités : l’assimilation des conceptions personnaliste et totalitaire de l’état (p. 150), les deux se fondant sur un idéalisme typiquement marxiste orientant l’idée de « développement intégral de l’individu », commune aux deux conceptions. La seconde partie, Le principe de l’ordre nouveau, est la réécriture d’une conférence donnée en 1940 au Congrès de l’American Catholic Philosophical Association. Quittant le domaine de l’analyse strictement scolastique, De Koninck y réinterprète généalogiquement la déviation moderne de la notion de bien commun à partir des développements conceptuels de la philosophie humaniste faisant le lit de la modernité, depuis Pic de la Mirandole jusqu’à Marx, Engels et Lénine, en passant par Hume, Kant et Hegel. Il s’emploie à démontrer le rabaissement réel de l’idée de l’homme opéré par le dit et supposé « humanisme » à partir de la seule conception autonomiste de la volonté et de l’indétermination essentielle qui en découle. Le texte est complété par cinq appendices précisant des points doctrinaux ou historiographiques. Signalons les deux derniers, intitulés « Ludwig Feuerbach interprète de saint Thomas » et « La révolution des philosophes de la nature », qui constituent des modèles d’inter­prétation des pivots conceptuels de la révolution moderne, dont De Koninck montre en quelques pages, avec un esprit de synthèse pour le moins impressionnant, qu’ils ne sont rien d’autre que des perversions voire des renversements sophistiques des vérités philosophiques les plus hautes, portant sur la liberté de l’homme, l’absolu, la puissance et l’acte, la cause finale, ou enfin la nature et sa science. L’« anthropothéisme » de Feuerbach apparaît alors comme un modèle du fond métaphysique de la modernité, y compris et d’abord dans les déviations qu’il fait subir aux textes de saint Thomas, saint Augustin ou encore saint Jean. Ce fond n’est rien d’autre que le renversement de la théologie en anthropologie, dans lequel viennent converger dans une opposition toute superficielle idéalisme et matérialisme (p. 191).

On s’en doute, ce premier ensemble déchaîna quelque foudre à sa parution. Non seulement il attaque en règle le personnalisme au moment même de son plein déploiement, mais encore, comble de provocation, De Koninck y maintient volontairement une totale généricité des analyses : le texte ne mentionne pas une seule fois le nom de Maritain. Ce dernier point constituera l’un des éléments-clefs des reproches qui lui seront faits, et l’origine de spéculations finalement assez inutiles de la part de ses commentateurs. C’est qu’en bon philosophe, De Koninck ne s’intéresse que peu à l’attaque ad hominem, préférant la pensée et l’analyse des principes. Le professeur Yves Simon rédige une première recension de ce texte en 1944 pour la Review of Politics, dans laquelle, tout en saluant la qualité et la profondeur de la présentation que fait De Koninck de la théorie du bien commun et de sa primauté, il prend la défense du personnalisme maritainien, supposant de fait chez De Koninck une ignorance du contenu essentiel de la pensée de Maritain. Le père Jules Baisnée fait paraître la sienne en Janvier 1945 dans la revue The Modern Schoolman, dans laquelle il prend au contraire explicitement parti en faveur de De Koninck contre le personnalisme de Maritain. Enfin, en mai 1945, indigné par cette attaque en règle du personnalisme, et persuadé par la recension du père Baisnée que cette attaque vise explicitement Maritain, le père Eschmann publie sa propre réplique sous la forme d’un article cinglant écrit en anglais pour The Modern Schoolman. Ce dernier texte constitue le deuxième volet de la controverse, dont Sylvain Lucquet donne une traduction intégrale en annexe du volume (p. 407-437), sous le titre Pour la défense de Jacques Maritain. Après une entrée en matière pour le moins vigoureuse sur le « com­mode anonymat » conservé par De Koninck quant au destinataire supposé de ses attaques, Eschmann consacre son article à une critique acerbe du thomisme revendiqué par De Koninck. Accusant ce dernier de tordre la littera Sancti Thomae, notamment en identifiant erronément Dieu et le bien commun, il finit par attaquer frontalement la méthode même, dont il dit qu’elle consiste à « lire saint Thomas avec des ciseaux et de la colle » (p. 413), ajoutant sur le ton le plus professoral que « le livre du Professeur De Koninck devra être réécrit » (p. 428). On le voit, le terme « controverse » est ici un eu­phémisme. Il ne s’agit rien moins que d’un recadrage en règle, passant par l’humiliation du professeur, qui plus est doyen de l’université Laval, transformé par Eschmann en jeune apprenti thomiste aux éclats maladroits.

Enfin, troisième temps, Charles De Koninck, publie en anglais dans le Laval théologique et philosophique sa réponse au père Eschmann, en novembre 1945. Ce texte est le deuxième du volume présenté ici, toujours dans la traduction de Lucquet, sous le titre Pour la défense de saint Thomas - Réponse aux objections du père Eschmann contre « La primauté du bien commun » (p. 227-403). Cet article, long et difficile comme l’admet De Koninck lui-même, mais répondant par là à une nécessité de méthode imposée par Eschmann, entend réfuter les objections de ce dernier, une à une et ligne à ligne. Se succèdent donc inlassablement relectures minutieuses des thèses de l’article en question, commentaires et analyses des torsions et glissements qui sous-tendent son argumentaire, et citations abondantes de saint Thomas, dont De Koninck montre fort brillamment que c’est bien Eschmann qui le lit non seulement avec des ciseaux et de la colle, mais encore avec une loupe plus que déformante, précisément celle du modernisme personnaliste.

 

Argument

 

Il est évidemment impensable d’espérer suivre en quelques lignes l’ensemble des linéaments argumentatifs de cette controverse, aussi complexe par son contenu métaphysique que par la variété des angles de vue adoptés et des textes thomistes convoqués. Tâchons simplement d’en indiquer les grandes orientations et les idées-clefs.

Le thème central de la controverse est la relation entre la communauté impliquée dans la notion de bien commun, et l’irréductibilité de la personne. De Koninck soutient l’articulation nécessaire des deux, là où Eschmann les oppose. L’antagonisme des deux positions porte donc nécessairement sur les définitions présupposées du bien, de la communauté de bien, de la singularité de la personne, et, fondant logiquement ces définitions, sur l’articulation du tout et de la partie. Ce dernier point constitue d’ailleurs, il faut le signaler, l’une des difficultés majeures des discussions, dirigeant ponctuellement celles-ci vers l’établissement parfois peu clair d’une sorte de « méréolo­gie [1] » thomiste, censée fonder l’en­semble de l’édifice démonstratif.

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