La Primauté du bien commun
Entamée en 2009, la réédition des Œuvres de Charles de Koninck aux Presses Universitaires de Laval s’organise thématiquement selon cinq volumes répartis en deux tomes. Le premier comprend deux volumes consacrés à sa philosophie de la nature. Les trois volumes du second tome présentent les textes relatifs à sa pensée théologico-politique. Le deuxième volume du second tome, recensé ici, regroupe l’ensemble des textes impliqués dans la controverse qui opposa De Koninck au père Eschmann entre 1943 et 1945 sur la question de la primauté du bien commun. Celle-ci est envisagée à partir des modifications conceptuelles profondes engendrées par les réinterprétations personnalistes de la métaphysique thomiste, dont Maritain fut le grand ordonnateur. Les échanges, plus ou moins aimables, entre les deux protagonistes constituent donc un moment clé de la controverse plus générale du personnalisme, dont les enjeux s’avèrent majeurs. Il s’agit ici, sur la base de discussions souvent très techniques s’appuyant sur de nombreux textes de saint Thomas mettant en relation le bien commun et la personne humaine, d’évaluer le sens, la portée et finalement le danger de la nouvelle théologie. Le curseur est ainsi en perpétuel mouvement entre analyse locale des concepts et propositions thomistes, examen des thèses et interprétations personnalistes, et synthèse générale de la théologie découlant de leur surdétermination de la personnalité au détriment du bien commun. L’ouvrage fascine donc autant par sa complétude que par sa précision, bien que celles-ci ne soient pas sans soulever ponctuellement de réelles difficultés conceptuelles pouvant rebuter quelque peu le lecteur non aguerri aux joutes scolastiques.
Plan de l’ouvrage
Le volume s’ouvre par une très longue introduction, d’une centaine de pages, signée du traducteur Sylvain Lucquet. Remarquable par sa documentation et l’acuité de ses analyses, elle n’échappe pas totalement à l’écueil de ce genre d’exercice : trop approfondie pour réellement introduire le sujet, elle peut paraître inutilement étoffée après lecture de ce qu’elle est censée présenter. Toutefois, elle donne un aperçu extrêmement précis du contexte intellectuel et de l’histoire pour le moins complexe de cette controverse, ainsi que d’utiles informations concernant ses divers protagonistes, notamment le père Jules Baisnée et le professeur Yves Simon, les premiers commentateurs de La Primauté du bien commun, ou, bien sûr, les maîtres du personnalisme, Emmanuel Mounier et Jacques Maritain. Noyant quelque peu ces éléments dans de longues analyses du contenu même des polémiques, elle tient plus de l’essai de synthèse magistrale, pour le coup parfaitement réalisé, que de la simple considération introductive.
Le volume présente les trois textes essentiels jalonnant la controverse. D’abord, l’ensemble qui a mis le feu aux poudres, paru en 1943 sous le titre De la primauté du bien commun contre les personnalistes, et préfacé par le cardinal Villeneuve, archevêque de Québec, est reproduit (p. 105-225) en y insérant les traductions françaises des citations de saint Thomas, dont le texte latin est redonné en notes. La première partie de cet ensemble est le texte largement remanié d’une conférence donnée à l’Académie canadienne Saint-Thomas d’Aquin à l’automne 1942, c’est-à-dire quelques mois après que De Koninck eut retiré sa signature du Manifeste des catholiques européens séjournant en Amérique, pour cause de désaccord avec Jacques Maritain. De Koninck commence par y présenter et réaffirmer la doctrine thomiste de la primauté du bien commun, avant d’examiner et réfuter une série de dix objections, comme autant d’interprétations personnalistes abusives des nuances de cette doctrine. Le texte se conclut par le coup de force qui déclencha les hostilités : l’assimilation des conceptions personnaliste et totalitaire de l’état (p. 150), les deux se fondant sur un idéalisme typiquement marxiste orientant l’idée de « développement intégral de l’individu », commune aux deux conceptions. La seconde partie, Le principe de l’ordre nouveau, est la réécriture d’une conférence donnée en 1940 au Congrès de l’American Catholic Philosophical Association. Quittant le domaine de l’analyse strictement scolastique, De Koninck y réinterprète généalogiquement la déviation moderne de la notion de bien commun à partir des développements conceptuels de la philosophie humaniste faisant le lit de la modernité, depuis Pic de la Mirandole jusqu’à Marx, Engels et Lénine, en passant par Hume, Kant et Hegel. Il s’emploie à démontrer le rabaissement réel de l’idée de l’homme opéré par le dit et supposé « humanisme » à partir de la seule conception autonomiste de la volonté et de l’indétermination essentielle qui en découle. Le texte est complété par cinq appendices précisant des points doctrinaux ou historiographiques. Signalons les deux derniers, intitulés « Ludwig Feuerbach interprète de saint Thomas » et « La révolution des philosophes de la nature », qui constituent des modèles d’interprétation des pivots conceptuels de la révolution moderne, dont De Koninck montre en quelques pages, avec un esprit de synthèse pour le moins impressionnant, qu’ils ne sont rien d’autre que des perversions voire des renversements sophistiques des vérités philosophiques les plus hautes, portant sur la liberté de l’homme, l’absolu, la puissance et l’acte, la cause finale, ou enfin la nature et sa science. L’« anthropothéisme » de Feuerbach apparaît alors comme un modèle du fond métaphysique de la modernité, y compris et d’abord dans les déviations qu’il fait subir aux textes de saint Thomas, saint Augustin ou encore saint Jean. Ce fond n’est rien d’autre que le renversement de la théologie en anthropologie, dans lequel viennent converger dans une opposition toute superficielle idéalisme et matérialisme (p. 191).
On s’en doute, ce premier ensemble déchaîna quelque foudre à sa parution. Non seulement il attaque en règle le personnalisme au moment même de son plein déploiement, mais encore, comble de provocation, De Koninck y maintient volontairement une totale généricité des analyses : le texte ne mentionne pas une seule fois le nom de Maritain. Ce dernier point constituera l’un des éléments-clefs des reproches qui lui seront faits, et l’origine de spéculations finalement assez inutiles de la part de ses commentateurs. C’est qu’en bon philosophe, De Koninck ne s’intéresse que peu à l’attaque ad hominem, préférant la pensée et l’analyse des principes. Le professeur Yves Simon rédige une première recension de ce texte en 1944 pour la Review of Politics, dans laquelle, tout en saluant la qualité et la profondeur de la présentation que fait De Koninck de la théorie du bien commun et de sa primauté, il prend la défense du personnalisme maritainien, supposant de fait chez De Koninck une ignorance du contenu essentiel de la pensée de Maritain. Le père Jules Baisnée fait paraître la sienne en Janvier 1945 dans la revue The Modern Schoolman, dans laquelle il prend au contraire explicitement parti en faveur de De Koninck contre le personnalisme de Maritain. Enfin, en mai 1945, indigné par cette attaque en règle du personnalisme, et persuadé par la recension du père Baisnée que cette attaque vise explicitement Maritain, le père Eschmann publie sa propre réplique sous la forme d’un article cinglant écrit en anglais pour The Modern Schoolman. Ce dernier texte constitue le deuxième volet de la controverse, dont Sylvain Lucquet donne une traduction intégrale en annexe du volume (p. 407-437), sous le titre Pour la défense de Jacques Maritain. Après une entrée en matière pour le moins vigoureuse sur le « commode anonymat » conservé par De Koninck quant au destinataire supposé de ses attaques, Eschmann consacre son article à une critique acerbe du thomisme revendiqué par De Koninck. Accusant ce dernier de tordre la littera Sancti Thomae, notamment en identifiant erronément Dieu et le bien commun, il finit par attaquer frontalement la méthode même, dont il dit qu’elle consiste à « lire saint Thomas avec des ciseaux et de la colle » (p. 413), ajoutant sur le ton le plus professoral que « le livre du Professeur De Koninck devra être réécrit » (p. 428). On le voit, le terme « controverse » est ici un euphémisme. Il ne s’agit rien moins que d’un recadrage en règle, passant par l’humiliation du professeur, qui plus est doyen de l’université Laval, transformé par Eschmann en jeune apprenti thomiste aux éclats maladroits.
Enfin, troisième temps, Charles De Koninck, publie en anglais dans le Laval théologique et philosophique sa réponse au père Eschmann, en novembre 1945. Ce texte est le deuxième du volume présenté ici, toujours dans la traduction de Lucquet, sous le titre Pour la défense de saint Thomas - Réponse aux objections du père Eschmann contre « La primauté du bien commun » (p. 227-403). Cet article, long et difficile comme l’admet De Koninck lui-même, mais répondant par là à une nécessité de méthode imposée par Eschmann, entend réfuter les objections de ce dernier, une à une et ligne à ligne. Se succèdent donc inlassablement relectures minutieuses des thèses de l’article en question, commentaires et analyses des torsions et glissements qui sous-tendent son argumentaire, et citations abondantes de saint Thomas, dont De Koninck montre fort brillamment que c’est bien Eschmann qui le lit non seulement avec des ciseaux et de la colle, mais encore avec une loupe plus que déformante, précisément celle du modernisme personnaliste.
Argument
Il est évidemment impensable d’espérer suivre en quelques lignes l’ensemble des linéaments argumentatifs de cette controverse, aussi complexe par son contenu métaphysique que par la variété des angles de vue adoptés et des textes thomistes convoqués. Tâchons simplement d’en indiquer les grandes orientations et les idées-clefs.
Le thème central de la controverse est la relation entre la communauté impliquée dans la notion de bien commun, et l’irréductibilité de la personne. De Koninck soutient l’articulation nécessaire des deux, là où Eschmann les oppose. L’antagonisme des deux positions porte donc nécessairement sur les définitions présupposées du bien, de la communauté de bien, de la singularité de la personne, et, fondant logiquement ces définitions, sur l’articulation du tout et de la partie. Ce dernier point constitue d’ailleurs, il faut le signaler, l’une des difficultés majeures des discussions, dirigeant ponctuellement celles-ci vers l’établissement parfois peu clair d’une sorte de « méréologie [1] » thomiste, censée fonder l’ensemble de l’édifice démonstratif.
L’orientation générale de la démarche de De Koninck est donnée dès l’avant-propos de La Primauté du bien commun :
N’y aurait-il pas entre l’exaltation du bien tout personnel au-dessus de tout bien vraiment commun, et la négation de la dignité des personnes, quelque lien de conséquence très logique et mis en œuvre au cours de l’histoire ? [p. 118.]
L’exaltation de la dignité de la personne humaine conduit à ignorer la dignité supérieure reçue de la subordination de tout bien personnel au bien commun. Ce faisant, elle ne fait que reproduire un non serviam particulièrement pernicieux car faussement justifié spéculativement, au nom de la primauté du spirituel. Par quoi elle conduit en réalité à la négation effective de la dignité de la personne, asservissant l’homme à une sorte de « totalitarisme du moi » (p. 149). Les personnalistes s’avèrent ainsi être en accord métaphysique total avec les erreurs qu’ils prétendent combattre. Le terme de la démonstration est donc clair et sans appel :
Le plus logiquement du monde, l’excessive exaltation de la personne humaine trouve son principe et sa fin dans le mépris de l’autre [p. 351].
L’un des pivots de cette démonstration réside dans la subordination des personnes au bien du tout de la création, en tant que parties de l’univers. Que la personne soit spirituelle, et donc appelée à la béatitude, n’empêche pas qu’elle soit subordonnée au bien de la création. Autrement dit, le bien ultime des personnes n’est autre que le bien absolu de l’univers, séparé et extrinsèque, qui est Dieu lui-même (p. 248).
À l’inverse, le père Eschmann entend réaffirmer avec force le principe maritainien de la concrétion personnelle de la primauté du spirituel. Renversant l’accusation de totalitarisme, il lit les attaques de De Koninck comme un rabaissement de l’essence même de la personne, la soumettant à l’ordre de l’univers considéré comme bien commun ultime, maximal et absolu. Le point focal de son analyse réside dans un relativisme des ordres, qu’il considère comme la clé de voûte de l’articulation de la personne et du bien commun chez saint Thomas. Si à ses yeux l’erreur fondamentale de Koninck consiste à identifier absolument le bien commun ultime à Dieu (p. 427), c’est d’abord parce que celui-ci rend absolue une supériorité qui n’est que relative, à l’ordre pratique en l’occurrence, et à laquelle la personne, en tant qu’elle appartient à l’ordre spirituel et spéculatif, n’a pas à se soumettre. Sa propre orientation se résume donc ainsi, dès le début de l’article :
Il est une juste et profonde doctrine thomiste de la supériorité relative, à l’intérieur d’ordres définis, des biens communs respectifs de ces ordres par rapport aux biens particuliers contenus en eux. C’est cette doctrine que le Professeur De Koninck transforme en théorie contradictoire et inintelligible de la supériorité absolue du seul bien commun par rapport à toutes autres choses sans exceptions [p. 408].
De cette première confusion des ordres dérivent selon lui toute une série d’indistinctions, rendant inacceptables les thèses de La Primauté du bien commun : entre charité et justice, bien universel par essence et bien universel par cause, solitude de l’âme personnelle face à Dieu et société des personnes, contemplation et action, amour de Dieu et amour du prochain, et, finalement, Dieu et bien commun.
À partir de là, l’essentiel de la réponse de De Koninck aux objections du père Eschmann consiste à démontrer la permanence d’un sophisme particulièrement captieux – que tout contemporain reconnaîtra parfaitement puisqu’il est pratiquement devenu l’ossature rhétorique de notre temps – consistant à s’opposer à des propos qui n’ont pas été tenus, afin de ne pas entendre ceux qui l’ont été, et, accessoirement, en vue d’établir des interprétations plus que tendancieuses de la conception thomiste de la personne humaine. Il s’agit donc, d’abord, et comme le titre Pour la défense de saint Thomas l’indique assez, de rétablir la pertinence des références thomistes invoquées dans La Primauté du bien commun, en présentant l’intégralité des textes essentiels, agrémentés de citations complémentaires et d’analyses en profondeur non seulement de la lettre mais de l’esprit de la littera sancti Thomae, en toutes ses nuances. Piqué au vif sur son propre terrain, le professeur met en œuvre toute sa dextérité analytique pour censurer le censeur Eschmann. C’est à une véritable leçon de thomisme appliqué qu’on assiste là, qui profitera tant au spécialiste qu’au profane, pourvu que ce dernier fasse l’effort effectivement nécessaire de pénétrer cet écheveau de références.
Le problème central n’est évidemment pas celui de l’érudition universitaire. De cette lecture authentique ou pas du texte thomiste, dépend la véracité des principes invoqués pour fonder la théologie personnaliste. Ce retour aux sources est donc d’abord un retour aux principes, et en premier lieu à ceux de la relation de la partie au tout, véritable pierre d’angle métaphysique de toute la controverse, dont dépend la conception que l’on se fait du bien commun. Or l’objection fondamentale d’Eschmann consiste à refuser toute considération de la personne comme partie mais seulement comme un tout spirituel non soumis au bien de la société, dans la mesure où elle est, en tant qu’intellect spéculatif destiné à la béatitude, la similitude la plus parfaite de Dieu. Ce raisonnement ne fait que cacher « la déplorable notion que se fait le père Eschmann du tout et de la partie » (p. 244), dont la conséquence directe n’est rien moins qu’une divinisation de la personne humaine, par l’extension de la personne finie à la personne infinie et parfaite. Mais de ce que, en effet,
nulle personne ne peut être une partie par ceci qu’elle est une personne, puisque si ‘être une partie’ était de la nature même de la personne, toute personne serait nécessairement une partie, y compris les Personnes divines […] il ne suit certainement pas que la personne créée, qui est essentiellement et intrinsèquement une personne finie, ne puisse être une partie selon ce qu’elle est en elle-même (secundum hoc ipsum quod est). Ce qui échappe à mon contradicteur, c’est que le concept de personne est un concept analogique, tout autant que les concepts d’acte et d’intellect [p. 247].
En tant que finies, les personnes sont des parties de l’univers, ce dernier terme devant s’entendre comme la totalité de la création et non pas simplement cosmos. Par quoi leur plus grand bien est aussi le plus grand bien de l’univers, qui est le supérieur de tous les biens créés. Contrairement à ce que feint de penser Eschmann de la doctrine défendue par De Koninck, l’ordre de l’univers ne constitue pas en lui-même le bien suprême des personnes. Mais ce bien ultime des personnes est nécessairement aussi le bien absolu de l’univers. Or cet absolu, séparé et extrinsèque, est Dieu, auquel tout bien personnel doit être subordonné pour être pleinement le plus haut bien de la personne, en tant que « cause formelle et finale de la béatitude » (p. 309). Le fond du sophisme réside en ceci que le père Eschmann « confond le bien des personnes que constitue l’univers avec le bien en quoi consiste les personnes » (p. 270). Par quoi il se replie artificiellement sur la distinction entre ordre pratique et ordre spéculatif, au prix d’une incompréhension foncière de ce qui soutient toute la méréologie thomiste, à savoir l’analogie. Dès lors, sa conception matérialiste et totalitaire du bien commun, qui est à l’origine de son refus de considérer le bien commun comme bien divin, est inévitable :
Mon contradicteur ne voit pas, tout simplement, que la notion de bien commun est une notion analogique [p. 277].
Opposant superficiellement la solitude de la vie spéculative et la communauté de la vie pratique, Eschmann se fait « l’avocat d’une forme d’égoïsme très perverse » (p. 282). Que l’objet de la béatitude ne soit atteint, par participation, que dans la solitude n’empêche pas qu’il soit en son essence même, bien commun. En effet, la communauté du bien suprême réside non pas en sa communication actuelle mais en puissance, c’est-à-dire en son essentielle communicabilité. Le bien divin est diffusif de soi :
Le bien divin est un bien commun, non en tant qu’il est communiqué, mais en tant qu’il est communicable, à plusieurs [p. 315].
Aussi l’amour du prochain n’est-il en rien celui, sophistique et artificiel, produit par cette divinisation de la personne finie, dans laquelle « nous nous aimerions nous-mêmes plus que nous n’aimerions Dieu » (p. 298). La charité est fondée sur le bien divin en tant que commun. Nous n’aimons le prochain qu’en tant que nous aimons d’abord Dieu comme bien commun à tous :
Le prochain étant donné, nous l’aimons par charité parce que nous aimons déjà Dieu comme un bien commun. Cet amour du prochain présuppose le bien commun en tant que bien commun [p. 299].
Loin de s’opposer à la communauté, la solitude de l’âme personnelle s’articule pleinement à elle : cette articulation constitue l’essence même du bien commun parfait, auquel « chaque membre de la communauté a immédiatement part, tandis qu’à la fois chacun l’atteint dans son universalité même » (p. 312). Le sophisme personnaliste conduit à rompre cette articulation, à partir d’une perversion du sens vrai du bien commun, transformé en « cette idée fausse selon laquelle le bien commun est un bien étranger, c’est-à-dire soit un bien personnel à notre prochain, soit la somme totale des biens propres » (p. 336). Or cette conception est bien de type totalitaire, car fondée sur la seule considération de la société comme agrégat de biens propres, sans plus aucune considération pour le véritable bien commun. Le problème, et il est de taille, est « que le refus du bien commun constitue le crime particulier de Satan » (p. 347).
Commentaires
Permettons-nous quelques remarques succinctes à l’issue de cette trop brève présentation, qui ne rend pas compte de l’impressionnante exhaustivité de la démonstration proposée par Charles De Koninck. D’aucuns pourraient se contenter de voir dans cette controverse un magnifique exemple de « dialogue de sourds ». Ce jugement ne serait pas totalement sans fondement, mais beaucoup trop partiel. Il n’y pas ici de symétrie. Si les deux partis ne s’entendent pas, et ne peuvent s’entendre, c’est tout de même d’abord par l’étonnante surdité forcée et visiblement feinte, au moins en partie, du côté d’Eschmann, qui tranche avec l’évident attachement à la vérité qui soutient les multiples clarifications de De Koninck. On n’aurait pas beaucoup de difficultés ici à désigner qui est le vrai « tiède », qui est l’« enthousiaste ».
L’un des slogans classiques de la nouvelle théologie est l’appel à la charité pour le monde. Or, force est de constater que tout au long des textes, De Koninck veut joindre et articuler, là où Eschmann oppose et sépare : personnel et universel, spéculatif et pratique, solitude et société, charité et justice, béatitude et action, partie et tout. Les confusions quant au sens analogique des termes fondateurs, personne, bien, communauté, acte, conduisent le père Eschmann à remodeler les distinctions conceptuelles, évidemment nécessaires, en divisions, sans apercevoir qu’il justifie par là les pires inversions théologiques, dont nous connaissons désormais les funestes conséquences. Le sophisme personnaliste consiste ainsi à fonder la primauté du spirituel sur son opposition à l’ordre pratique univoquement conçu selon le mode totalitaire, c’est-à-dire agrégatif et matérialiste. Par quoi il ne fait que renforcer ce dernier, en feignant de le combattre. Or cette opposition artificielle ne conduit à rien moins qu’à la dissolution de tout bien commun, et donc à la dissolution à la fois de toute société possible et de toute vie spéculative véritable. Séparer les éléments conduit inévitablement à dissoudre le tout, et avec lui chacun des éléments. Pour dire les choses prosaïquement, on ne devient pas apôtre dans son coin, quand bien même on le devient « personnellement ». Le « personnel » s’articule nécessairement à l’« universel », pour la raison simple qu’une vérité incommunicable n’est pas une vérité du tout. La vérité est diffusive de soi.
On voit l’intérêt didactique évident et majeur de cette controverse. Allant au fond des questions métaphysiques soulevées par la « nouveauté » personnaliste, qui n’est qu’un pélagianisme déguisé spéculativement, De Koninck fait l’effort, rare parce que difficile, de remonter dans le détail toute la chaîne causale, depuis les premiers principes philosophiques jusqu’à leurs plus extrêmes conséquences théologico-politiques. Par-delà le simple intérêt historique, cette controverse du personnalisme exhibe donc dans leur progression logique tous les ressorts pernicieux de la sophistique moderniste et libérale. Elle n’est ainsi que la face théologique de l’unique controverse de notre temps, celle du libéralisme. Et, le combat philosophique de De Koninck le montre le plus parfaitement, celle-ci atteint toute représentation, de Dieu, du monde, de l’homme ; toute conception, de la liberté bien sûr, mais aussi du bien, de la communauté, de la personne humaine, et même des notions de partie et de tout ; et jusqu’à toute interprétation, en l’occurrence ici, celle de l’œuvre de saint Thomas. Bref, toute pensée. Controverse totale donc, et même totalitaire, dont le témoignage ponctuel présenté ici constitue un jalon particulièrement éloquent.
Laurent Millischer
Œuvres de Charles De Koninck, Tome II, 2 – La Primauté du bien commun. Avant-propos de Thomas De Koninck, traductions de l’anglais et du latin de Sylvain Luquet, Presses de l’Université Laval, 2010.
[1] — Science de la notion de « partie », méros.

