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Trois protestants découvrent l’Église

 

 

 

En 1517, on découvre encore un cadavre de christianisme. Bientôt, il n’y a plus qu’un squelette. Finalement, plus rien. Ce processus de décomposition est toute l’histoire du protestantisme.

– Au début du 19e siècle, Charles-Louis de Haller croit encore en Jésus-Christ : il lui suffit de découvrir qu’il a fondé une société religieuse qui est l’Église catholique.

– Un siècle plus tard, André de Bavier, qui se destine à être pasteur protestant, ne croit plus à la divinité du Christ et presque plus en Dieu. Sa religion n’est qu’un vague panthéisme humanitaire, très proche du laïcisme moderne, mais encore attaché sentimentalement au Christ.

– Daphné Pochin Mould n’a même pas ce sentiment. Elle n’a gardé du protestantisme que ses préjugés contre l’Église.

Le point de départ est différent, correspondant à trois degrés de dégradation. Mais ces trois convertis ont dû, tous les trois, nager à contre-courant du monde moderne pour retrouver la vérité.

Le Sel de la terre.

 

 

 

– I –

Charles-Louis de Haller

(1768-1854)

 

 

Face à la subversion mondiale,il faut une internationale du Vrai !

 

C'est en réfléchissant à la politique et en étudiant les forces subversives (qui travaillent à détruire la société) que Karl Ludwig Von Haller (1768-1854) a trouvé la vraie religion.

Né dans une famille protestante suisse (fils du biologiste et poète Albrecht von Haller), Karl Ludwig (Charles-Louis) fait un voyage à Paris en 1790. Il est séduit par les idées révolutionnaires. Mais pas très longtemps. Car la réflexion et l’expérience l’en détournent progressivement.

Membre du Conseil de Berne, il suit de près la politique européenne et se rend fréquemment à Paris. C’est de cette ville que, le 13 avril 1820, il envoie une lettre à sa famille (à Berne, en Suisse) pour lui expliquer comment il a découvert que l’Église catholique était la vraie religion.

On peut résumer ainsi les étapes de son raisonnement :

1) Il existe, dans le monde, des forces organisées qui travaillent à détruire (il fait allusion à la société secrète des Illuminés de Bavière, dont les documents furent découverts en 1785 ; aujourd’hui, on pourrait citer les sectes maçonniques, les clubs mondialistes et toutes ces sociétés secrètes qui travaillent à combattre la religion, détruire la famille, dissoudre les nations, ruiner tout ordre naturel).

2) Puisque ces sociétés mauvaises tirent leur force de leur organisation, il faut que les gens de bien, en face, soient eux aussi organisés en société.

3) Puisque le mal est universel (et qu’il existe des sociétés secrètes internationales), il faudrait (si c’était possible) une société universelle des gens de bien, pour défendre la famille, l’autorité, l’ordre naturel, la civilisation, etc. Et il faudrait à cette société une autorité enseignante, gardienne de la vérité.

4) Mais dans l’ordre naturel des choses (auquel s’oppose la subversion), l’autorité vient d’en haut, et non d’en bas (c’est naturellement que le père a autorité sur son fils, et non par délégation de celui-ci !)

5) Donc, s’il faut une société universelle qui réunisse les gens de bien, elle ne peut pas venir de la base, mais seulement d’un homme absolument supérieur ayant une très forte autorité (à la fois intellectuelle et morale). Cet homme devrait regrouper des disciples et leur transmettre une autorité fiable, pour condamner et combattre les erreurs, et une organisation efficace, qui puisse durer à travers les siècles.

6) Une si haute autorité peut-elle exister ? Cela semble surhumain. (En bonne logique, il faudrait une intervention divine). Pourtant, l’histoire montre que cela s’est réalisé. Un homme a eu l’autorité suffisante pour fonder une société religieuse à la fois universelle et permanente, qui a gardé son organisation pendant vingt siècles, et qui dure encore : l’Église catholique.

7) Car Jésus n’a pas seulement prêché, enseigné, guéri les malades et souffert sur la croix. Il a fondé une société. Il suffit, pour s’en rendre compte, de lire les Évangiles ou les épîtres de saint Paul. (Dans l’Évangile, Jésus annonce sans cesse qu’il est venu inaugurer le royaume de Dieu : royaume qui ne sera parfait que dans l’au-delà, après notre mort, mais qui existe déjà sur cette terre, sous la forme de l’Église).

Les protestants, qui refusent l’Église fondée par Jésus-Christ, sont donc dans l’erreur. C’est pourquoi Charles-Louis de Haller les quitte et rejoint la société religieuse fondée par Jésus-Christ : l’Église catholique.

 

La lettre du 13 avril

 

Après avoir expliqué la démarche de Karl Ludwig von Haller, donnons-lui la parole. Voici un extrait de la lettre par laquelle il explique sa conversion à sa famille (lettre envoyée de Paris le 13 avril 1820, et publiée l’année suivante) :

L’étude des livres sur les sociétés secrètes et révolutionnaires de l’Allemagne, me montra l’exemple d’une association spirituelle, répandue sur tout le globe pour enseigner, maintenir et propager des principes impies et détestables, mais néanmoins devenue puissante par son organisation, l’union de ses membres et les divers moyens qu’ils ont employés pour arriver à leur but [1].

Et bien que ces sociétés m’inspirassent de l’horreur, elles me firent cependant sentir la nécessité d’une société religieuse contraire, d’une autorité enseignante et gardienne de la vérité, afin de mettre un frein aux écarts de la raison individuelle, de réunir les bons, et d’empêcher que les hommes ne fussent livrés à tout vent de doctrine.

Mais je ne me doutais pas encore, et je ne m’aperçus que beaucoup plus tard, que cette société existe dans l’Église chrétienne, universelle ou catholique [...]. Toutes les âmes honnêtes et religieuses, même dans les confessions séparées, se rapprochent d’elle, du moins par sentiment. [...]

Mais ce furent surtout mes réflexions et mes études politiques qui me conduisirent peu à peu à reconnaître des vérités que j’étais loin de prévoir.

Dégoûté des fausses doctrines dominantes, et y voyant la cause de tous les maux, la pureté de mon cœur me fit toujours rechercher d’autres principes sur l’origine légitime et la nature des rapports sociaux.

Une seule idée, simple et féconde, véritablement inspirée par la grâce de Dieu, celle de partir d’en haut, de placer dans l’ordre du temps, et dans la science comme dans la nature, le père avant les enfants, le maître avant les serviteurs, le prince avant les sujets, le docteur avant les disciples, amena, de conséquences en conséquences, le plan [...] de ce corps de doctrine [...].

Je me représentai donc aussi une puissance ou autorité spirituelle préexistante, le fondateur d’une doctrine religieuse, s’agrégeant des disciples, les réunissant en société pour maintenir et propager cette doctrine, leur donnant des lois et des institutions, acquérant peu à peu des propriétés territoriales pour satisfaire aux divers besoins de cette société religieuse, pouvant même parvenir à une indépendance extérieure ou temporelle, etc.

Consultant ensuite l’histoire et l’expérience, je vis que tout cela s’était ainsi réalisé dans l’Église catholique ; et cette seule observation m’en fit reconnaître la nécessité, la vérité, la légitimité. [...]

La lecture attentive et fréquente de la Bible me prouva bien plus encore que je ne m’étais pas trompé ; car [...] je ne pus y méconnaître d’innombrables passages qui n’ont de rapport qu’à un royaume de Dieu sur la terre, c’est-à-dire une Église ou une société de fidèles, que saint Paul appelle le Corps de Jésus-Christ, ayant son chef et ses membres, destinée à maintenir et à perpétuer la religion chrétienne, à rassembler les bons, à les séparer des méchants, à les fortifier par leur réunion, etc. ; passages que nos ministres [protestants] ne citent jamais, parce que, dans le sens protestant, il est impossible de leur donner une explication simple et naturelle.

Extrait de Lettre de M. Charles-Louis de Haller à sa famille, pour lui déclarer son retour à l’Église catholique, apostolique et romaine, Paris, 1821, p. 6-10.

 

 

 

– II –

Du protestantisme libéral à la vraie Église du Christ

 

 

par André de Bavier (1890-1948)

 

 

Je suis né dans le protestantisme.

Je continuais à m’appeler chrétien, mais je ne reconnaissais aucune autorité en dehors de ma conscience et aucune révélation en dehors de l’expérience religieuse. Je reconnaissais dans le Christ une personnalité unique, mais je lui refusais tout caractère surnaturel.

 

Un panthéisme vaguement chrétien

 

D’ailleurs le problème de la divinité du Christ n’avait plus de sens, à notre époque. Dieu n’était-il pas immanent à l’Homme ? Le divin et l’humain ne faisaient-ils pas une seule et même chose ? Imbu sans m’en douter de ce panthéisme qui empoisonne la libre pensée contemporaine, je voyais dans la prière, non pas un acte d’adoration, non pas un appel de la créature indigente au Créateur, mais un excellent moyen d’accumuler en soi les énergies spirituelles éparses dans l’univers.

J’avais perdu au fond toute notion de la transcendance divine et tout sens du surnaturel. Je ne pensais guère aux droits de Dieu. La religion, d’ailleurs, étant essentiellement une vie, peu importe notre Credo, pourvu que nos expériences religieuses soient fortes. Il faut avoir les idées larges, si l’on veut se laisser pénétrer par le souffle de l’Esprit. J’avais donc les idées larges, très larges, et je haïssais d’une sainte haine les « idées étroites », c’est-à-dire les idées traditionnelles. Mon libéralisme avait fait de moi un sectaire à rebours. Disciples de la nouvelle orthodoxie libérale, nous étions, mes camarades et moi, vertueusement scandalisés lorsque nous entendions un pasteur répéter une ancienne formule ou professer pour Jésus-Christ une vénération qui aurait pu se concilier avec le Symbole de Nicée.

Quant au catholicisme, il incarnait tout ce que nous détestions. L’Église romaine ne faisait-elle pas peser un joug de fer sur les esprits ? Elle était la plus fidèle alliée de toutes les réactions et de toutes les tyrannies. Heureusement, l’Église mourait lentement, mais sûrement, décrépite et impuissante. L’esprit moderne était incapable de s’intéresser aux quelques rites vieillis qui composaient son culte. J’ignorais du reste parfaitement en quoi consistaient ces rites. Comme je ne comprenais rien aux gestes et aux attitudes du prêtre, la messe, à laquelle j’avais assisté une ou deux fois, m’avait paru une cérémonie artificielle et quelque peu théâtrale ; et je comparais avec orgueil les vaines pompes du catholicisme à notre culte en esprit et en vérité. J’avais, comme presque tous les protestants, des idées absolument fausses sur tous les dogmes du catholicisme et je n’avais jamais songé à les vérifier.

 

Expérience anglicane

 

Je partis au printemps 1909 pour la Faculté de théologie anglicane de King’s College (Londres). Je n’oublierai jamais la première impression que fit sur moi le milieu anglican. La chapelle du collège avait plutôt l’aspect d’une église catholique que d’un temple protestant.

Je fus étonné. Je le fus bien davantage lorsque je connus les idées de mes camarades. Leur foi était dogmatique. Ils croyaient, comme les catholiques, à la présence réelle dans la sainte cène qu’ils allaient même jusqu’à appeler la messe. Pour moi, l’Église visible n’était qu’une machine politique et administrative ; pour eux, elle était le corps mystique de Jésus-Christ, son Épouse.

Mon passage à King’s College devait avoir une influence décisive sur ma vie entière. Je ne m’en rendis cependant compte que plus tard. Sur le moment même, mes idées libérales ne furent guère entamées.

J’étais déjà entré en novembre 1909 à la Faculté de Théologie de Paris. Mes tendances protestantes libérales que l’influence anglicane minait sourdement, mais à mon insu, s’étaient encore accentuées en même temps que mon hostilité envers Rome.

Je devins bientôt un des étudiants les plus rationalistes de la Faculté. Uniquement épris de questions sociales, j’abandonnai ma Bible pour les apôtres de la Révolution.

 

Une crise : face à mon néant

 

La crise éclata soudain en janvier 1911. Mon être fut secoué jusque dans ses profondeurs ; je fus placé brutalement en face de moi-même et je fus forcé de remettre en question mes idées les plus chères.

J’avais exalté l’existence terrestre ; je n’avais pas su voir que notre vie ici-bas est fragile, éphémère, incapable de satisfaire nos aspirations les plus nobles. Aveuglé par l’orgueil spirituel, j’avais relégué le péché parmi les notions vieillies d’un autre âge ; et voilà que je me réveillais maintenant pauvre et coupable, ayant un immense besoin de l’amour et du pardon de Dieu. Je sentis, soudain, le besoin d’un médiateur et d’un Sauveur, et le problème de la divinité du Christ prit pour moi une signification toute nouvelle.

Le protestantisme libéral pouvait convenir, à la rigueur, aux riches et aux heureux de ce monde, mais il s’écroulait devant les grandes réalités de la vie : le péché, la souffrance et la mort.

Je compris que ma plus grande faute avait été de me séparer du Christ. Sans lui, je venais d’en faire la triste expérience, la foi religieuse finissait par se résorber en un vague panthéisme. Je ne savais pas encore si le Christ était l’Homme-Dieu, mais je savais maintenant qu’il était le Chemin, la Vérité et la Vie. Je résolus de me mettre tout simplement, sans parti pris, en présence du Christ des Évangiles et de me laisser enseigner par lui.

Un travail que je fis à la Faculté sur le culte de la Sainte Vierge au Moyen Age me fit entrer pour la première fois en contact avec la piété catholique. Ce fut pour moi une véritable révélation. Je trouvais dans les méditations et les prières de saint Anselme, de saint Bernard, de saint Thomas, une ferveur, une tendresse, une simplicité, auxquelles je n’étais guère accoutumé. Saint Anselme me fit comprendre la beauté du dogme de la communion des Saints. Pourquoi n’avais-je pas admis plus tôt cette croyance pourtant si naturelle ? Dieu étant le lien des âmes, les chrétiens trépassés n’étaient-ils pas plus vivants que les vivants et plus près de nous ? Il était dès lors tout simple d’entrer en relations spirituelles avec eux et de leur demander leurs prières.

Je poursuivais cependant ma méditation quotidienne de l’Évangile. Plus je vivais avec Jésus-Christ et plus il grandissait à mes yeux. Non content de renverser toutes les valeurs de ce monde, il avait osé affirmer que personne ne venait au Père que par lui. Il incarnait quelque chose d’absolu. Je me refusai longtemps à affirmer sa divinité, de peur de tomber dans le dogmatisme. Il arriva pourtant un moment où il me fut impossible de me dérober à la question que le Christ me posait comme il l’avait posée à tant d’autres : « Qui dis-tu que je suis ? »

De retour en Suisse, je pris d’abord le catéchisme du Concile de Trente, puis l’excellent manuel de l’abbé Lesêtre, La foi catholique. J’allais de découverte en découverte.

Je dus convenir bientôt que le catholicisme avait un sens extraordinaire du divin. Nulle part Dieu n’était à la fois plus transcendant et plus immanent, plus distant et plus proche.

Il était l’Unique, l’Inaccessible, l’Ineffable. « Je suis celui qui est, disait Notre-Seigneur à sainte Catherine de Sienne, et tu es celle qui n’est pas. » Et pourtant le Dieu qui échappait à tous les cadres de notre esprit, le Dieu du mystère de la Trinité, était en même temps le Dieu du mystère de l’incarnation, le Dieu qui avait épousé notre frêle humanité dans la personne du Christ, le Dieu qui continuait à s’unir à nous dans la communion eucharistique et qui habitait dans l’âme en état de grâce.

Les protestants libéraux et les modernistes, en négligeant la transcendance divine, pour insister uniquement sur l’immanence, avaient rapetissé Dieu sous prétexte de rapprocher l’homme de Dieu.

 

Un problème d’autorité

 

Le christianisme était une religion révélée, ou il n’était pas : il impliquait donc un élément dogmatique et jamais les chrétiens n’avaient considéré la religion comme une affaire de pur sentiment. Si le christianisme était un don de Dieu, une révélation d’En-Haut, il devait nécessairement être une religion d’autorité. Ni la solution protestante, ni la solution anglicane du problème de l’autorité n’étaient satisfaisantes. Toutes les sectes protestantes ne se réclamaient-elles pas de la Bible, et avec un égal droit, puisqu’il n’y avait plus d’interprète autorisé de la Révélation biblique ? Quant à l’anglicanisme, où résidait l’autorité dans cette Église nationale, qui renfermait dans son sein des tendances, non seulement différentes, mais contradictoires ? Seule, peut-être, l’Église catholique avait-elle une conception de l’autorité capable de résister aux atteintes du temps et de satisfaire les exigences de la raison.

Un angoissant problème se posa dès lors à mon esprit et ne cessa de me hanter pendant de longs mois : « Le christianisme intégral ne se trouverait-il que dans le catholicisme ? Le protestantisme serait-il vicié à sa base ? » J’étais incapable, pour le moment, de répondre. Mais mon devoir était clair : je n’avais qu’à étudier très sérieusement le catholicisme et à redoubler de ferveur dans ma vie religieuse. Trois années de théologie protestante m’avaient imbu de cette idée que la religion du nouveau Testament était différente de celle du Concile de Trente. Le christianisme primitif était-il vraiment opposé au catholicisme ? La question était vitale pour moi. Ce que je cherchais, c’était la religion que Jésus-Christ avait fondée. Je mis toute mon âme à relire le nouveau Testament, en faisant le plus possible abstraction de toute idée a priori. J’avais déjà été frappé depuis longtemps par le caractère catholique de certains passages des Évangiles et des épîtres. Je crus voir, en analysant la notion de l’Église dans les épîtres de saint Paul, que le grand Apôtre des Gentils possédait déjà tous les éléments essentiels de la conception romaine de l’Église.

Je me mis à la recherche des ouvrages catholiques sur les premiers siècles de l’ère chrétienne. Plus j’examinais le christianisme du nouveau Testament et les Pères apostoliques, plus j’étais frappé de sa ressemblance avec le catholicisme. Mes yeux s’étaient dessillés. La religion du nouveau Testament était une religion d’autorité, une religion dogmatique qui s’imposait aux hommes comme une révélation surnaturelle, indépendante des jugements humains, supérieure aux fluctuations du temps, absolue et divine. L’Église était toujours restée fidèle à elle-même et le souverain pontife, en mettant les chrétiens en garde contre le modernisme, n’avait fait que répéter les gestes de saint Paul écrivant à Timothée : « O Timothée, garde le dépôt, évitant les nouveautés profanes de langage. »

 

L’Église : humaine ou divine ?

 

Lorsque je condamnais comme une véritable abdication la soumission des catholiques à Rome, j’avais toujours oublié que l’Église, aux yeux d’un catholique, n’est pas une organisation administrative, créée par les hommes, faillible et caduque comme eux ; qu’elle est l’Épouse du Christ, qu’elle est animée et dirigée par le Saint-Esprit. J’étais parti d’une fausse anthropologie en concevant l’Église comme une barrière interposée entre l’âme et Dieu, empêchant l’âme de communiquer directement avec Dieu. J’avais oublié que l’humanité n’est pas une poussière anarchique d’individus. Les chrétiens sont les membres du corps du Christ et ils ne participent à la vie du Christ qu’en participant à la vie du Corps, ce qui ne les empêche pas d’entrer en communion immédiate avec le Christ. De même que le membre uni au corps subit directement l’action de l’âme qui gouverne le corps, de même le chrétien uni à l’Église subit directement l’action du Christ qui gouverne l’Église. L’expérience donnait raison au catholicisme, car c’était justement dans l’Église romaine que l’on trouvait les âmes qui avaient eu la vision la plus directe de Dieu ; les saints comme saint François d’Assise, sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse, qui avaient reçu d’admirables révélations, se distinguaient également par leur obéissance scrupuleuse à la hiérarchie ecclésiastique. Le dogme lui ouvrait des perspectives infinies ; ce dogme était même d’une telle grandeur que l’Église n’aurait jamais été capable de le conserver et de le développer intégralement sans l’assistance du Saint-Esprit. Les hérétiques nous offraient toujours un christianisme mutilé et racorni ; nos pauvres cerveaux humains ne voyaient jamais qu’un seul côté des choses.

L’Église, au contraire, était essentiellement compréhensive. Elle refusait toujours de se placer à un point de vue exclusif. Elle combattait avec une égale vigueur :

– les docètes qui niaient l’humanité du Christ ; les ariens qui niaient sa divinité ;

– les pélagiens qui niaient la grâce ; les calvinistes et les jansénistes qui niaient le libre arbitre ;

– les rationalistes qui niaient la foi ; et les pragmatistes qui niaient la raison.

 

La doctrine catholique n’était pas, d’ailleurs, un vague compromis entre plusieurs tendances contradictoires. Plus je l’étudiais et plus j’admirais son harmonie. Tout découlait d’une source unique : Jésus-Christ, et tout tendait à la même fin : la gloire de Dieu. L’unité du dogme n’excluait nullement la diversité des systèmes et les théologiens se divisaient en nombreuses écoles.

Le catholicisme, loin d’opprimer les intelligences, était donc essentiellement libérateur. Le catholique ignorait ce douloureux divorce de l’intelligence et du cœur qui fait souffrir tant de protestants. Je ne tardais pas à faire moi-même l’expérience de cette double action de l’intelligence sur le cœur et du cœur sur l’intelligence. L’hiver 1911-1912 ne fut pas seulement pour moi une année de travail assidu, mais aussi une époque de vie religieuse fervente.

 

La grâce de la foi

 

J’aimais à aller passer des heures entières à la chapelle des bénédictines de la rue Monsieur. Je n’avais pas encore la foi, mais j’assistais souvent à la sainte messe. Les cérémonies que j’avais jugées vides de sens il y a quelques années, prenaient maintenant pour moi une tragique grandeur. Le catholique n’avait-il pas le privilège d’assister au plus grand drame de l’histoire, la répétition mystique du sacrifice du Calvaire ? Associé à l’action du prêtre, il pouvait même s’offrir à Dieu avec Jésus-Christ descendu dans l’hostie et s’unir étroitement, dans la communion eucharistique, avec la sainte victime. Tous les autres cultes me parurent pauvres lorsque je compris le sens profond du mystère de la messe. Un jour vint où Dieu m’accorda la plus grande grâce de ma vie. Le jour de Pâques 1912, lorsque le prêtre éleva l’hostie consacrée, il me fut donné de croire. J’adorai le Dieu fait homme, qui continuait à habiter parmi nous sous les voiles du pain eucharistique.

Ma conversion était virtuellement achevée. Mes amis protestants tentèrent un dernier effort et me recommandèrent un livre anonyme qui venait de paraître sous ce titre : Ce qu’on a fait de l’Église. Ce volume, qui fourmille d’erreurs et de contradictions, est un acte d’accusation contre l’Église et ses dirigeants. J’avoue que cette longue énumération de scandales ne me fit aucune impression. Il y avait eu de mauvais prélats et même de mauvais papes. Il y aura toujours des scandales dans l’Église. Comment en serait-il autrement ? L’Église est divine, mais elle est composée d’hommes pécheurs. Dieu a promis l’infaillibilité au pape, mais il ne lui a pas promis l’impeccabilité. Dieu nous demande notre collaboration, mais il nous laisse toujours libres de la lui refuser. C’est cette collaboration de Dieu et de l’homme qui constitue le drame de la vie de l’Église ; et le grand miracle de l’histoire, c’est que l’Église ait pu vivre et se développer malgré les chrétiens.

La conversion ne tarda pas à devenir pour moi une impérieuse obligation. J’avais été conduit du protestantisme libéral au christianisme des Évangiles. Et je voyais clairement maintenant que la religion des Évangiles et le catholicisme étaient une seule et même chose. Le protestantisme orthodoxe et même l’anglicanisme n’étaient que des réalisations imparfaites de l’idéal chrétien. Seule l’Église catholique était restée fidèle au Christ et la glorieuse liberté des enfants de Dieu ne se trouvait que dans la soumission au vicaire de Jésus-Christ.

 

Mon entourage m’ayant demandé d’attendre quelques mois avant de faire le pas décisif, je ne fus reçu dans l’Église que la veille de la Toussaint 1912, dans le couvent dominicain du Saulchoir. 

 

André De Bavier,

De Genève à Rome, par Cantorbéry (texte abrégé), 1918.

 

André de Bavier († 1948) a été ordonné prêtre le 21 avril 1924.

 

 

 

 

– III –

Daphné POCHIN MOULD

(1920-2014)

 

 

Une brebis méchante

 

Je ne voulais pas devenir catholique.

Mon intention n’était pas de me soumettre à l’Église,

mais de l’attaquer. Je n’étais pas une brebis égarée,

mais une brebis méchante, obstinée…

 

Née à Salisbury (Angleterre) en 1920, Daphné Pochin Mould fait de brillantes études de géologie à Édimbourg (Écosse).

De son enfance anglicane, elle conserve seulement les préjugés habituels contre l’Église catholique (superstitieuse, intolérante, rigoriste, dominatrice, etc.). Agnostique militante, elle est persuadée que la religion n’est qu’un moyen d’asservir les hommes.

Je pensais que je devais m’attaquer à l’ignorance, à la superstition, à cette lâcheté de ceux qui, croyant en un autre monde, pensent pouvoir se dispenser de lutter ici-bas contre le mal et l’erreur.

Pour étudier l’évangélisation de l’Écosse par saint Columba de Iona, à la fin du 6e siècle, elle doit se rendre au monastère bénédictin de Fort Augustus. Là, pour la première fois, elle aborde un prêtre catholique.

Je n’ai jamais été plus effrayée de ma vie que ce jour là.

En parlant avec ce moine, le père Augustin, elle découvre que la foi n’est pas ce qu’elle imaginait.

Elle voyait la foi comme une démission de la raison, une fuite de la réalité, une lâcheté. Or elle constate que les catholiques ont des arguments rationnels !

La démonstration de l’existence de Dieu, que lui fait le père Augustin, ne la convainc pas entièrement du premier coup : elle la trouve trop abstraite, trop philosophique, trop différente de la méthode scientifique à laquelle elle est habituée. Mais elle doit admettre qu’il y a différents types de connaissance et de recherche. La méthode scientifique est valable en son ordre, mais ne peut résoudre les problèmes fondamentaux : le sens de l’existence ; la nature dernière de l’homme et du monde ; ni même l’expérience de la beauté :

Dans ses montagnes d’Écosse si riches de contrastes, formes et de couleur, je voyais une réalisation de la beauté et l’idée s’imposait à moi, avec toujours plus de force, qu’au-delà de l’enchantement de ces monts, devait exister une dernière et ultime beauté ; que tous ces éléments de vérité que j’atteignais par la science annonçaient un quelque chose qui était la vérité en elle-même ; que cette vérité ultime devait être marquée d’une beauté et d’une splendeur transcendante dont la lumière de soleil sur les collines me donnait déjà quelque idée.

Provisoirement, Daphné décide d’admettre l’existence de Dieu à titre d’« hypothèse de travail ». Elle change d’avis concernant l’Église. Elle n’y voit plus une force obscurantiste et oppressive exploitant une religiosité aveugle. Elle comprend qu’en définitive la réalité suprême est en jeu :

Soudain, l’Église m’apparut comme concernant Dieu et non comme une affaire de pur sentiment. L’Église se révéla à moi comme concernant la vérité et la beauté, la pénitence et l’austérité ; plus encore, la vaste aventure de la sainteté.

 

Une longue enquête

 

C’est beau, grand, noble, généreux, mais est-ce vrai ? N’est-ce pas seulement une vaste illusion ?

Daphné est encore loin d’avoir la foi. A la question : « Voulez-vous devenir catholique ? », elle répond fermement : « Seulement si le catholicisme est vrai ! » Et elle a encore beaucoup d’objections. Mais au fond, son agnosticisme ne la satisfait guère.

La grande question, c’est Jésus-Christ. Avant d’étudier sa vie, Daphné se sent bloquée par les miracles. Elle y répugne, elle se cabre. Mais à la réflexion, elle doit admettre que cette réaction passionnelle n’est pas raisonnable. Elle reconnaît :

Il est plus scientifique d’examiner la possibilité d’un miracle que de refuser a priori de l’admettre.

La lecture méthodique des quatre Évangiles est un véritable bouleversement. Elle n’en connaissait que des fragments. Elle découvre, dans son ensemble, une doctrine tellement riche, tellement profonde, et en même temps tellement simple, tellement équilibrée, qu’il est difficile d’admettre qu’un simple homme, même un prophète ou un saint, puisse en être l’auteur.

Faut-il donc admettre que Jésus est Dieu ? Daphné n’est pas prête. Elle est fascinée par sa personnalité, mais elle n’arrive pas conclure.

Je savais bien que reconnaître la valeur de l’Évangile, c’était accepter le Christ et Rome. J’avais besoin d’une longue rumination.

Au printemps 1950, Daphné entreprend une étude approfondie sur l’histoire de l’Église. Elle est frappée par les terribles crises qui l’affectent régulièrement (persécutions, hérésies, décadence ou incapacité du clergé, etc.) Plus d’une dizaine de fois, l’Église aurait dû disparaître sous les coups de ses ennemis ou sous les vices de ses propres membres (parfois prêtres, évêques ou papes !). Mais chaque fois, des saints se lèvent, redressent une situation humainement désespérée, et, finalement, l’Église se relève plus vive que jamais. Par ailleurs, les chefs de l’Église auraient pu profiter de leurs pouvoirs pour justifier doctrinalement leurs fautes. Il n’en a rien été. L’infaillibilité du pape n’est donc pas une prétention simpliste.

 

Prière au conditionnel

 

Finalement, Daphné est obligée de reconnaître à la fois l’éminence du Christ et celle de l’Église catholique. Mais la grande question demeure : Jésus-Christ est il vraiment Dieu ? Daphné n’arrive pas à trancher :

Plus je ruminais l’historicité des Évangiles, plus je reconnaissais à l’évidence que je devais accepter le Christ ; cette perspective me révoltait violemment. Cependant cette nature que je parcourais, la création de Dieu que j’admirais était de la même main que celle qui avait fait l’histoire de l’Évangile.

« Vous devez prier vous-même » lui déclare le père Augustin. Daphné en est profondément irritée. Quelle est la rigueur d’une telle démarche ? N’est-ce pas risquer de s’autosuggestionner, fausser la démarche scientifique ? Elle veut refuser, mais elle se sent mystérieusement incitée à tenter l’expérience. Elle prie, au conditionnel, afin d’être en paix avec sa conscience. Après avoir invoqué Dieu, elle ajoute immédiatement : « s’il existe », par précaution, pour être sûre de ne pas brûler indûment les étapes. Puis elle lui demande de l’éclairer.

Elle décide d’assister à la messe – à titre documentaire, sans vraiment y participer – et elle compare attentivement le missel romain, qui contient le rite catholique traditionnel de la messe, avec le « Prayer Book » des anglicans. Elle est frappée par la supériorité du premier. Le rite catholique traditionnel est à la fois sobre et beau, digne et précis. Elle apprécie particulièrement les formules latines qui savent « dire toujours ce qu’il faut avec le mot qu’il faut » :

Je pensais à mes expériences de la beauté des montagnes et des grèves des îles Hébrides ; j’avais appris à identifier la Vérité suprême avec la Beauté suprême ; maintenant la simple lecture du missel m’impressionnait profondément. Si l’Église romaine est capable de produire une telle liturgie, il est hautement probable qu’elle est en possession de la vérité sur Dieu.

Peu à peu, Daphné sent tomber toutes ses objections. Mais elle s’interroge : ai-je vraiment la foi ?

J’avais toujours cru que la foi est un pieux sentiment, une disposition émotionnelle et euphorique, analogue à celle que crée en nous la musique ou le vin. Or, voici que je ne n’éprouvais aucunement de tels sentiments, alors qu’un mouvement intérieur toujours plus fort me poussait à faire le pas décisif de l’acceptation totale de la foi catholique.

Finalement, Daphné Pochin Mould cède à la grâce :

Celui qui a toujours vécu dans la foi catholique ne peut imaginer ce que représente pour un agnostique la perspective d’une telle démarche. C’est une chose d’être convaincue intellectuellement de la vérité de la position de Rome, c’est une autre de s’engager soi-même à devenir catholique.

Accepter l’autorité romaine, déclarer que l’on croira tout ce que l’Église propose de croire, m’apparaissait un pas désespéré, un suicide de l’esprit. Je redoutais toute autorité. Je gardais encore un attachement profond pour l’individualisme protestant. Comment, dans ces conditions, pourrais-je me soumettre à une église autoritaire comme était celle de Rome ?

 

Une barrière est tombée

 

Daphné est condamnée par sa famille (qui ne veut plus la voir) et par ses amis (qui s’écartent).

Elle est reçue dans l’Église catholique le 11 novembre 1950. Elle trouve la paix et la joie de l’âme :

Ma première impression était que la barrière entre Dieu et moi était tombée. La seconde impression était qu’en devenant catholique, j’avais fais une démarche qui était un commencement et non une fin.

J’avais considéré la foi catholique uniquement comme une collection de croyances, un code de morale ; j’avais oublié qu’elle était d’abord et avant tout un contact avec Dieu, avec l’Être infiniment aimable. Une telle aventure ne connaît pas de fin.

Je compris que le catholique qui s’efforce de comprendre Dieu toujours davantage n’est jamais en danger de se sentir borné, limité. Nous sommes faits pour contempler Dieu.

Elle saisit qu’on a besoin de Marie pour pénétrer vraiment les mystères de l’Évangile, et elle s’attache au Rosaire :

Quand je fus reçue dans l’Église, je pensais à Dieu surtout en terme de Vérité, de Beauté, de Bonté. Je n’avais pas une vraie dévotion à la personne du Christ.

Maintenant, lisant les Évangiles, je me sentais attirée par sa personnalité et je priais la Vierge de m’aider à mieux connaître son Fils.

Elle découvre également le vrai visage de l’Église :

Le trait de l’Église qui m’a sans doute le plus surpris c’est la douceur. Cette douceur est la douceur de la force. L’Église est maternelle, mais avec l’absolue certitude qu’elle détient la vérité. Que j’étais loin de mes idées sur l’intolérance et la violence des papistes !

Tertiaire dominicaine, Daphné Pochin Mould est décédée en Irlande, en 2014.

 

 

Bibliographie :

 

Daphné Pochin Mould, The Rock of Truth (autobiographie relatant sa conversion), London, Sheet and Ward, 1953.

François Russo S.J., Le Roc de la certitude, Daphne Pochin Mould (résumé en français de l’ouvrage précédent), Bruxelles, Foyer Notre-Dame, 1962.


[1] — Haller fait allusion à la société des Illuminés de Bavière, fondée en 1776 par Adam Weishaupt (1748-1830).

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 93

p. 164-178

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Apologétique : Défense Rationnelle et Doctrinale de la Foi Catholique

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