La colonisation saint-simonienne
prélude d’une postcolonisation tragique
par Anne-Marie Chaix-Ollivier
Introduction
Les mosquées qui envahissent aujourd’hui le territoire français sont les fruits du saint-simonisme. L’affirmation peut paraître hardie. Quel rapport entre l’immigration contemporaine et le comte de Saint-Simon (1760-1825) ou son disciple Prosper Enfantin (1796-1864) qui organisa le saint-simonisme ?
N’y a-t-il pas de nombreux autres responsables de la situation actuelle ? Bien sûr, mais les saint-simoniens se sont trouvés au tournant précis de l’histoire de la colonisation, pour lui imprimer une direction décisive. Ils ont été les pionniers de l’idéologie qui nous a menés là où nous sommes. Nous allons voir pourquoi et comment.
Le saint-simonisme est intéressant d’abord parce qu’il montre comment une secte religieuse maçonnique a pu naître sous la Restauration, éclore sous la Monarchie de Juillet (Louis-Philippe) et fructifier sous l’Empire (Napoléon III) en ne rencontrant pratiquement que des sympathies, des appuis et des adhésions dans les sphères les plus influentes de la société et au plus haut niveau de l’État.
Si le saint-simonisme a pu ainsi prospérer, c’est que parmi les élites françaises et mondiales, les cerveaux et les cœurs étaient déjà très amplement gagnés aux courants progressistes. L’esprit maçonnique à l’origine de la Révolution de 1789 n’avait pas disparu avec la Restauration. Au contraire, il s’était répandu et banalisé.
Les saint-simoniens s’emparèrent de la question coloniale pour faire de l’Algérie et de la Nouvelle-Calédonie leurs laboratoires. Ils théorisèrent et mirent en place des institutions et une politique nouvelles, très vigoureusement hostiles au catholicisme, une religion nouvelle, avec ses rites, son clergé, sa hiérarchie et son catéchisme.
Selon leur schéma les diverses civilisations du monde étaient classées par degrés. Les sociétés inférieures étant appelées à passer au degré supérieur :
Rigoristes et élitistes, les saint-simoniens concevaient une étroite hiérarchie des civilisations à partir d’une observation linéaire de l’histoire. Selon eux, pour se maintenir et prospérer, une société devait dominer tour à tour toutes les formes et les forces individuelles : créée sur la base de groupes restreints (familles, clans, villages), elle s’était ensuite élaborée en tribus et en États-nations. Chaque passage au degré supérieur avait provoqué la réduction du degré inférieur. L’Occident seul avait atteint l’État-nation. Le plus haut niveau à venir, était celui de la civilisation-religion, qui précèderait l’étape ultime de la civilisation universelle. On comprend ici l’intérêt porté par les saint-simoniens à l’islam (religion unificatrice de l’« Orient ») et la guerre déclarée au christianisme, religion « occidentale » rivale du saint-simonisme [1].
Rien d’étonnant que le saint-simonisme et les saint-simoniens soient tellement en vogue actuellement. On ne compte plus le nombre d’ouvrages et d’expositions qui leur sont consacrés.
Parmi ces manifestations, une vaste exposition s’est tenue à la bibliothèque de l’Arsenal du 28 novembre 2006 au 27 février 2007 avec pour titre : « Le siècle des saint-simoniens – Du Nouveau christianisme au canal de Suez ». Ce titre pourrait paraître prétentieux et pourtant il reflète bien l’emprise du saint-simonisme sur la France au 19e siècle.
Le catalogue de presse énumère les empreintes profondes laissées jusqu’à nos jours en différents domaines par les saint-simoniens :
Les anciens militants [saint-simoniens] entrés dans les affaires, la politique ou la presse, entreprirent de mettre en pratique les idées de leur jeunesse. Sait-on qu’aux origines du Crédit Lyonnais, de la Compagnie générale des Eaux, figurèrent des saint-simoniens ? Qu’il en fut de même de la construction du premier chemin de fer français pour voyageurs ? Que les transformations de Paris par Haussmann furent en bonne partie financées par le Crédit mobilier des frères Péreire ? Que le traité de libre-échange signé avec l’Angleterre sous Napoléon III fut négocié par les saint-simoniens Michel Chevalier et Arlès-Dufour ? Et, pour finir, qu’Enfantin en personne a été, juste avant Lesseps, l’initiateur de la première société internationale formée pour le creusement du canal de Suez, alors que Charles Lemonnier devenait, à Genève, l’un des fondateurs de la Ligue internationale pour la Paix et la Liberté à laquelle devait succéder la Société des Nations [2] ?
En fait, il n’y eut pas d’« anciens saint-simoniens ». La mise en pratique des prétendues « idées de leur jeunesse » a occupé leur âge adulte et même leur vieillesse. En entrant dans « les affaires, la politique ou la presse », les saint-simoniens ne faisaient qu’appliquer leur doctrine. Ils n’auront de cesse dans toutes leurs entreprises que de promouvoir leurs dogmes.
Les marques laissées par les saint-simoniens sont si profondes et si nombreuses qu’il est excusable pour les auteurs de ce dossier d’exposition de ne pas avoir énuméré tous les domaines que les saint-simoniens ont influencés, que ce soit dans la recherche, les arts, la littérature ou la colonisation.
Prosper Enfantin, le plus prolifique des saint-simoniens et son doctrinaire le plus influent, prévoyait très concrètement la création d’un État juif comme but et conséquence de la construction du canal de Suez.
Les saint-simoniens, entrepreneurs de grands travaux et de grandes utopies, étaient des hommes d’affaires ambitieux, solidement appuyés sur la finance ; parmi leurs sectateurs les plus importants figuraient des membres de grandes familles de la banque. Enfantin lui-même en était.
Notre sujet se cantonnera à analyser la marque indélébile que les saint-simoniens infligèrent à la colonisation française en faisant de l’Algérie et de la Nouvelle-Calédonie leurs laboratoires. Cet aspect de la question coloniale n’a la plupart du temps été évoqué que par des laudateurs, gagnés d’avance à l’idéologie saint-simonienne laïciste, mondialiste et maçonnique. Leur seule réserve étant qu’elle ne serait pas encore allée assez loin. Elle a eu les conséquences les plus importantes, tant en retombées religieuses que sociétales.
I. – Le siècle des saint-simoniens
Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825)
Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, né en 1760, s’était engagé aux côtés de Lafayette dans l’armée sécessionniste des États-Unis. Durant la Révolution il laisse tomber sa particule et s’enrichit des biens confisqués à l’Église. En 1798, il s’installe en face de l’École Polytechnique. Il peaufine son instruction scientifique dans différents domaines. A partir de ce savoir éclectique, il bâtit une philosophie prônant le progrès de l’humanité par l’industrie. Il prend tour à tour pour secrétaires particuliers, l’historien Augustin Thierry, le philosophe positiviste Auguste Comte, puis Léon Halévy qui sera professeur à Polytechnique. Autant de personnages qui vont marquer de leur influence la France et même le monde. Le fondateur de la secte meurt en 1825.
La période de militantisme pur de la secte saint-simonienne s’ouvre en cette année 1825. Elle s’étend jusqu’en 1832, année du procès qui prononça la dissolution du groupe et provoqua le départ en Orient de nombreux adeptes. Les saint-simoniens deviendront alors missionnaires de leur nouvelle religion, partout dans le monde et plus particulièrement partout où l’influence de la France pouvait s’étendre.
Prosper Enfantin (1796-1864)
Le principal organisateur du saint-simonisme, après la mort du fondateur, est Prosper Enfantin. Il est né à Paris en 1796 d’un père banquier et fut étudiant à Polytechnique. Dans un premier temps il colporte le carbonarisme à travers les pays d’Europe comme négociant en vin. Il se fixe quelques années en Russie, employé dans une banque française de Saint-Pétersbourg. C’est là qu’il retrouve des amis polytechniciens envoyés pour construire le premier réseau de chemin de fer de Russie. Dans ce cercle, il peaufine l’économie politique en compagnie de Jean-Baptiste Say, économiste capitaliste et huguenot militant de vieille souche.
De retour à Paris, ses thèses économiques attirent l’attention du banquier Laffite. Les deux hommes collaboreront à la création de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon. Il renoue aussi avec ses camarades de Polytechnique qui l’amènent auprès de Saint-Simon dont il devient un disciple convaincu. Au décès de celui-ci en 1825, il prend la relève avec d’autres disciples. Très vite son ascendant s’impose, notamment au moment des barricades en 1830. Enfantin franchit le pas que son maître n’avait jamais osé, ni même peut-être imaginé : il se tourne vers un apostolat religieux. Il ne tarde pas à se faire considérer comme un nouveau Christ. Sa science et son intelligence fascinent le tout-Paris. Toujours dans la banque, il crée un premier journal, Le Producteur, destiné à propager la doctrine saint-simonienne.
Jamais ces « apôtres » de la « religion de l’homme » n’oublient que le matérialisme a besoin d’un ersatz de religion.
A leurs yeux, la religion est une nécessité inhérente à la nature humaine, mais certainement pas une réalité transcendante. Elle ne peut être qu’évolutive, à l’image de l’homme, et non stable à l’image de Dieu. Ces financiers, ingénieurs, techniciens et artistes créèrent donc la religion dont ils avaient besoin.
La nouvelle religion
Prosper Enfantin fait rapidement évoluer le mouvement vers une véritable religion : le Nouveau christianisme, avec son décorum, sa doctrine et ses rites, calqués sur ceux du catholicisme, afin de le supplanter. C’est une religion de l’homme, sans transcendance, destinée à servir et faire avancer un projet politique global : la famille universelle. Elle a pour but « l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre », mais en la soumettant entièrement à une caste présumée bienfaisante de savants et autres financiers en qui les pauvres étaient tenus de mettre leur confiance.
Polytechniciens et financiers avant tout, artistes ou exceptionnellement ouvriers, les disciples centraient leur foi sur le progrès scientifique dont ils voulaient être les « apôtres », par-delà les frontières, les peuples et les sexes, qu’ils entendaient brasser en « famille universelle ». La plus grande entrave à ce projet était le christianisme en général, mais plus particulièrement le catholicisme.
De même qu’il serait hasardeux de déduire de la devise démocratique que notre société est réellement libre, égalitaire et fraternelle, de même il serait hasardeux de penser que les socialistes saint-simoniens étaient prêts à abandonner le pouvoir à quiconque.
Leur modèle social était pyramidal, élitiste, et messianique.
Le peuple recevait une éducation sociale dispensée par les « prêtres » ; le but – le progrès de tous – n’était atteint que par la domination ferme des premiers sur les seconds [3].
Une société, ce sont des chefs qui commandent et des inférieurs qui obéissent. Quelle autre foi que l’amour de l’Humanité et la foi en Dieu [NB : le dieu de « la religion de l’homme »] peuvent donner aujourd’hui à des hommes la force de dire hautement : nous sommes capables de commander, et à d’autres : nous, nous sommes heureux d’obéir ? […] Sous le nouveau pouvoir les sujets cesseront d’être des instruments : ils seront libres, car ils connaîtront leur obéissance et ils l’aimeront [4].
Le pouvoir ne pouvait donc appartenir qu’à une élite qui pouvait favoriser une technocratie issue du capitalisme. La structure économique étant capitaliste, seule sa morale sociale était socialiste. Le peuple, toutes les autres classes sociales, devaient redoubler d’efforts pour contribuer au progrès de l’humanité. […] le peuple recevait ses bienfaits des prêtres. Le but : le progrès de tous ne pouvait être atteint que par la domination incontestée des prêtres sur le reste de la société [5].
Il s’agissait en fait d’établir une théocratie de l’homme ayant pour dieu le « Prêtre suprême » (nouveau Christ) et ses « apôtres ».
La famille universelle
Pour les saint-simoniens, les religions juive puis chrétienne ne sont que des étapes dans l’évolution nécessaire de la religion, qui, de transcendantale doit devenir anthropocentrique. Le catholicisme surtout était jugé exigu et absorbant, et donc appelé à s’écrouler sous l’éclosion du surhomme [6] tandis que le protestantisme, plus moderne, mieux considéré, n’allait cependant pas encore assez loin pour révolutionner la destinée humaine [7]. Nous retrouvons dans cette analyse saint-simonienne les étapes de la Révolution qui a débuté avec la Réforme protestante et la « Renaissance » au 16e siècle.
La loi du progrès devait organiser l’humanité ; l’homme sans cesse élevé à un rang supérieur (celui du surhomme) était invité à s’associer toujours plus étroitement à la construction de la famille universelle. Mais la conscience religieuse de l’humanité devait être dirigée (par les surhommes) pour évoluer, les saint-simoniens se pensaient investis de cette mission : créer une religion en fonction des besoins du siècle.
Barrault écrit, dans Le Globe du 18 janvier 1831 :
Notre religion n’est pas l’un de ces obscurs ruisseaux dans lesquels va se perdant le fleuve immense qui s’appelle le christianisme ; elle n’est point un de ces rameaux faibles et tardifs qui parent d’une vétusté leur stérile ornement et, à peine nés, sont condamnés avec l’arbre à une mort irrévocable [8].
La religion saint-simoniste tenait l’être collectif pour saint et sacré ; elle conservait l’universalisme hérité du christianisme, mais le plaçait au service de l’homme et non de Dieu. C’était une religion terrestre : non plus le chemin qui mène l’homme à Dieu, mais le moyen d’échapper à la condition étroite de l’individu.
Il y avait donc une connexion parfaite entre le politique et le religieux, la philosophie et le social […]. Le but à atteindre était de réconcilier chez l’individu son devoir civique et national avec sa personnalité, d’harmoniser l’intérêt général et l’intérêt privé. Il n’y avait pas de rupture entre l’homme, la société industrielle, le progrès et le messianisme final. Progrès matériel et éthique nouvelle formaient les principaux supports de la famille universelle [9].
Cette foi absolue dans l’œuvre terrestre à accomplir donnait à certains saint-simoniens un caractère exalté, et à leurs décisions un caractère forcené et arbitraire [10].
Leurs œuvres portent toutes l’empreinte d’un désir d’unification des hommes dans un ordre mondial nouveau, aussi bien dans les finances, que dans les grands travaux, les voies de communication, la colonisation, le libre-échange ou la création de l’ancêtre de l’ONU. Le développement de la technique, et surtout des moyens de communication, est le vecteur principal de l’idéologie mondialiste. Les saint-simoniens se sont montrés extrêmement prolixes dans tous ces domaines. Le but ultime était de fondre les multiples composantes de l’humanité dans le creuset d’une unique et uniforme civilisation :
Le plus haut niveau à venir, était celui de la civilisation-religion, qui précèderait l’étape ultime de la civilisation universelle [11].
« Les fils du nouveau Christ, les apôtres de Dieu »
Les saint-simoniens ont un temple à Paris qui, tous les dimanches, attire une foule empressée. Les membres se réunissent en assemblée composée d’un collège à trois degrés. Bientôt seront codifiés tous les rites, calqués sur le catholicisme. Autant de spectacles pour le public parisien ébahi.
Ils approchent les Arts et Métiers mais ces socialistes s’inquiètent fort peu des conditions de travail des ouvriers, ils voient les travailleurs comme une armée de fidèles cherchant le salut dans le travail. Enfantin prône également la libération sexuelle, ce qui fait scandale [12]. Avec une quarantaine de « cénobites » célibataires, Enfantin – qui fera « couple » avec le musicien Félicien David – se retire dans une riche demeure héritée de sa mère, tout en haut de la colline de Ménilmontant. Les moines-apôtres de Ménilmontant s’appliquent la règle établie par leur « grand-prêtre » Enfantin : action, recueillement et travail. Ils proclament : nous sommes « les fils du nouveau Christ, les apôtres de Dieu ».
Si beaucoup les tournent en dérision, ils trouvent également beaucoup d’admirateurs. C’est ainsi que les perçoit Alfred de Vigny dans son poème Élévation, paru en 1831 :
Derrière eux s’est groupée une famille forte
Qui les ronge et du pied pile leur œuvre morte,
Écrase les débris qu’a faits la Liberté,
Y roule le niveau qu’on nomme Égalité,
Et veut les mettre en cendre, afin que pour sa tête
L’homme n’ait d’autre abri que celui qu’elle apprête ;
Et c’est un temple : un temple immense, universel,
Où l’homme n’offrira ni l’encens, ni le sel,
Ni le sang, ni le pain, ni le vin, ni l’hostie,
Mais son temps et sa vie en œuvre convertie,
Mais son amour de tous, son abnégation
De lui, de l’héritage et de la nation.
Seuls, sans père et sans fils, soumis à la parole,
L’union est son but et le travail son rôle,
Et, selon celui-là qui parle après Jésus,
Tous seront appelés et tous seront élus.
— Ainsi tout est osé ! Tu vois, pas de statue
D’homme, de roi, de Dieu, qui ne soit abattue,
Mutilée à la pierre et rayée au couteau,
Démembrée à la hache et broyée au marteau !
La communauté des « moines de Ménilmontant » attire la foule mais aussi l’attention des autorités. Enfantin est finalement condamné à un an de prison pour ses écrits subversifs. Une prison dans laquelle il se trouve « comme un prince », suivant son expression. Il est très vite gracié par le roi Louis-Philippe. Il confie à ses adeptes :
Je nourris depuis douze années un projet auquel est attaché l’avenir commercial du globe entier. Votre réunion témoigne que ce projet n’est plus seulement un grand espoir ; mais que l’heure de sa réalisation est venue. […] Des journaux, des livres propagent, vulgarisent, avec une chaleur dont je vous livre en ce moment le secret, cette grande pensée de l’union des deux mondes, de l’Orient et de l’Occident, des musulmans et des chrétiens, qui était le principe même par lequel nous pouvions atteindre ce but [13].
Suivant les textes et les moments, ce sont le commerce, la finance et l’industrie qui sont présentés comme les finalités de l’idéologie mondialiste du saint-simonisme, alors que d’autres fois, au contraire, c’est la « religion » qui doit être servie par cet idéal de libre-échange à la dimension du globe.
Contradictions qui ne surprennent pas dans l’« École » économique à laquelle se rattache l’école saint-simonienne ; car malgré ses réalisations pratiques, parfois grandioses, elle est fondée sur des chimères et ne cesse d’enfanter des sectes, ancrées dans l’imaginaire.
Un économiste réaliste contemporain la fustigeait en ces termes :
La société n’est pas pour elle un sujet d’observations, mais une matière à expériences, elle n’est pas un corps vivant dont il s’agit d’étudier les organes, mais une matière inerte que le législateur soumet à un arrangement artificiel. Cette école ne suppose pas que le corps social soit assujetti à des lois providentielles ; elle prétend lui imposer des lois de son invention. […] Le saint-simonisme, le fouriérisme, l’owenisme et mille autres combinaisons bizarres, quelquefois appliquées, pour le malheur de l’espèce humaine, presque toujours à l’état de rêve, pour servir de pâture aux enfants à cheveux blancs, telles sont quelques-unes des manifestations infinies de cette école. […]
La méthode inventive devait de toute nécessité amener l’anarchie des intelligences, parce qu’il y a l’infini à parier contre un qu’une infinité de rêveurs ne feront pas le même rêve. Aussi voyons-nous, que, pour se mettre à l’aise dans leur monde imaginaire, l’un en a banni la propriété, l’autre l’hérédité, celui-ci la famille, celui-là la liberté ; en voici qui ne tiennent aucun compte de la loi de la population, en voilà qui font abstraction du principe de la solidarité humaine, car il fallait mettre en œuvre des êtres chimériques pour faire une société chimérique [14].
Égypte : l’« Union des deux mondes »
Prosper Enfantin part donc en Orient avec quelques disciples, afin de marier l’Orient et l’Occident, les musulmans et les chrétiens.
Depuis Bonaparte, l’Orient ne cesse de devenir de plus en plus fascinant pour les Européens du 19e siècle en quête d’aventures. Le milieu de ce siècle marque, avec la guerre d’Orient (1839-1841), puis la guerre de Crimée (1853-1856), l’un des temps forts de la Question d’Orient [15].
Les saint-simoniens participèrent à la mise en perspective de ces tensions géopolitiques, en dressant le tableau des événements en Orient, mais aussi en essayant d’apporter des solutions aux conflits dont ils étaient les contemporains. Michel Chevalier, Ismaÿl Urbain et Émile Barrault, chacun à leur manière, tentent de résoudre par l’écrit les bouleversements auxquels est sujet l’Empire ottoman, et ainsi d’influer sur l’opinion publique et le pouvoir politique [16].
Aux trois personnages cités ci-dessus et au « père » Enfantin, il faut ajouter l’ethnographe et philosophe Gustave d’Eichtel, parmi de nombreux autres saint-simoniens, qui influèrent sur l’orientation de la politique de la France dans les colonies.
Dès le départ de Marseille, le chef de la troupe, Barrault, impose des rites de rupture et organise l’instruction de ses ouailles à la vie orientale. Par nécessité d’argent, mais de façon également symbolique, Urbain vend ses habits bourgeois, revêt le costume spécialement créé pour l’expédition et reçoit le « collier » institué par Enfantin comme signe de fidélité à sa personne. Tous se livrent à des cérémonies purificatrices de « confession » et de « communion » collectives. Pendant la traversée, Barrault lit tous les jours à ses amis « un chapitre du Coran ou de l’histoire des musulmans pour les initier aux mœurs de l’Orient [17] ».
Nos conquistadors partaient à l’assaut de l’Orient la corde au cou. Imagine-t-on Christophe Colomb, ou Marco Polo dans de telles dispositions d’esprit ? Tout l’Occident conquérant et colonisateur en était là !
Enfantin se positionne en prêtre suprême de la troupe, mais poursuit, en même temps, le projet du percement d’un canal pour relier la Méditerranée à la Mer Rouge.
Dans le contexte houleux de la Question d’Orient, les saint-simoniens veulent promouvoir leur concept de « famille universelle » à travers de grandes réalisations concrètes facilitant les échanges et les mélanges de toutes natures entre les peuples.
La venue d’Enfantin en Égypte avait pour but principal le creusement du canal entre les deux mers. Il attendait de grands effets religieux de la réalisation de cette œuvre industrielle quasi miraculeuse. L’Orient et l’Occident, frappés de stupeur, reconnaîtraient en lui un nouveau Napoléon, pacifique celui-là, et capable de mener à bien les grands travaux conçus lors de l’expédition d’Égypte [de Napoléon 1er]. Ainsi commencerait le règne du saint-simonisme, la religion universelle et définitive de l’humanité [18].
Cette centaine de disciples de Saint-Simon, ingénieurs, médecins et instructeurs militaires, parvient à se faire une place auprès du vice-roi d’Égypte qui se trouve en compétition avec le sultan de Constantinople pour occidentaliser l’Empire ottoman. Durant les quatre ans de leur séjour, ils se mettent à la disposition de Méhémet Ali pour moderniser l’armée, le système de santé, l’administration et l’industrie. Méhémet Ali caresse le projet d’un grand barrage sur le delta du Nil que Prosper Enfantin décrit ainsi :
Barrer le Nil à la naissance des deux branches de Rosette et de Damiette, afin d’avoir en tous temps, même aux époques des plus basses eaux, une hauteur pour les eaux d’irrigation presque égale à celle des moments d’inondation et cela sans interrompre la navigation [19].
Survient alors une grave épidémie de peste en Égypte. Enfantin, qui n’est le prêtre suprême que d’une religion de l’homme, s’enfuit courageusement en Haute Égypte. Cette désinvolture le discrédite auprès du vice-roi ; il se voit contraint de quitter brutalement le pays en 1836.
De retour en Europe, il se tourne vers « la Prusse qui est aujourd’hui le centre rationaliste et spiritualiste de l’Allemagne [20] ». Il fait des pieds et des mains pour rencontrer Metternich qui lui semble le mécène idéal de sa doctrine mystique. Au-delà du percement du canal de Suez, son projet est d’aboutir à l’instauration d’un État juif en Erythrée ; dans ce dessein, il espère le soutien de l’empereur autrichien. Mais il n’obtient pas la moindre audience.
Il se rabat donc une nouvelle fois sur la France. En 1839, il est désigné membre de la « Commission chargée de recherches et explorations en Algérie ». Il ne remplit pas du tout sa mission, mais s’occupe des affaires politiques et militaires. Malade, il rejoint la métropole où il écrit un Mémoire sur la colonisation de l’Algérie. Retrouvant ses disciples polytechniciens, il crée avec l’entrepreneur Arlès Dufour, en 1845, « L’union pour les chemins de fer de Paris à Lyon » dont il est un des plus importants actionnaires. Il veut néanmoins retourner construire le canal de Suez, pour lequel il va se battre pendant dix ans, avec le concours de savants de diverses nationalités. Mais la révolution de 1848 le prive de ses soutiens. C’est alors que son ami Ferdinand de Lesseps, franc-maçon lui-même, le double sur cette affaire. On le voit, l’ouverture de nouvelles voies de communication est alors une affaire aux soubassement idéologiques.
Enfantin entretient une importante correspondance avec ses disciples qui agissent dans divers postes de commandement. Il rédige La Vie éternelle où il développe ses théories panthéistes, sur l’impossibilité de l’existence d’un autre monde après la mort, l’âme se diffusant dans l’univers.
Il meurt en 1860 d’une congestion cérébrale, mais son œuvre continue à travers ses disciples, notamment dans le domaine de la colonisation.
II. – Le dogmatisme colonial
Le rêve d’un mariage entre l’Orient et l’Occident à partir de l’Égypte ayant tourné court, les saint-simoniens virent alors dans la conquête d’Alger le nouveau tremplin de leurs ambitions idéologiques. Contrairement à ce qu’ils avaient fait en Égypte, les saint-simoniens ne se rendirent pas en groupe en Algérie. Mais leurs initiatives individuelles n’étaient pas déconnectées les unes des autres.
L’Algérie
Les Français avaient conquis Alger en 1830 pour mettre fin aux brigandages musulmans. La prise d’Alger permit la libération de milliers d’esclaves chrétiens.
Le 5 juillet 1830, le drapeau français est hissé sur la casbah. Le 6, le général de Bourmont fait planter la Croix sur le monument le plus élevé de la ville. Des messes sont célébrées, sur place et en France, avec force décorum. Mais, quelques jours plus tard, la révolution dite des « Trois Glorieuses » (27, 28 et 29 juillet), renverse Charles X. Son successeur, Louis-Philippe, va balayer toute velléité d’une conquête chrétienne. Le vainqueur d’Alger, le comte de Bourmont, est démis de ses fonctions et doit regagner le continent à ses frais, emportant avec lui le corps d’un de ses fils mort au combat. Une ordonnance royale relève quinze aumôniers militaires qui avaient été rattachés au corps d’occupation. Ce n’est que le début d’une lutte anticléricale féroce qui ne manifestera aucun égard pour les besoins des soldats et des colons. Le catholicisme est volontiers qualifié de « fanatique », alors que même lorsque le calife déclare la guerre sainte, jamais ce qualificatif n’est accolé à la religion musulmane qui bénéficie des grâces des bureaux arabes.
D’armée, d’agriculture, de commerce, d’industrie, de civilisation, de colonisation, de système plus ou moins étendu, de combinaisons de toute sorte, rien n’est oublié – écrit Mgr Dupuch au pape Grégoire XVI en 1846 au moment de quitter son diocèse d’Algérie –, Dieu, Jésus-Christ, la Croix c’est péché, c’est crime d’en parler. Pas une seule fois ces noms ont été prononcés dans les discours et les actes officiels de l’Algérie de Louis-Philippe [21].
Mgr Dupuch, premier évêque d’Algérie, ne sera « nommé » par Louis-Philippe qu’en 1838. Les prêtres sont envoyés au compte-goutte, malgré les demandes pressantes. Les chiches subsides attribués pour les besoins du clergé sont détournés à d’autres fins ou ralentis par les bureaux militaires ou administratifs. Le clergé doit à tout prix être maintenu à l’écart des musulmans. Les seuls missionnaires autorisés ne sont pas catholiques, mais saint-simoniens.
Les missionnaires saint-simoniens
Ismaÿl Urbain gagne l’Algérie comme interprète militaire, en 1837 ; Gustave d’Eichthal arrive en 1838, et Enfantin en 1839, comme membre de la Commission scientifique d’exploration, qui relève de l’administration et de l’armée.
Enfantin n’est pas le seul membre saint-simonien de cette commission. On peut citer l’archéologue Berbrugger qui fonda le musée d’Alger, des officiers arabophiles parmi lesquels Pélissier de Renaud, auteur des Annales algériennes, le topographe Ernest Carette qui mènera pratiquement l’invention géographique de la colonie, le docteur Warnier qui s’intéressa de près à l’organisation des tribus, ou encore le capitaine Édouard de Neuveu qui fut plus particulièrement chargé des explorations dans la province de Constantine. C’est un nuage de sauterelles saint-simoniennes qui s’abat sur l’Algérie par les rouages administratifs de l’armée.
Or l’administration turque, à l’exception du bey de Constantine, a quitté le pays, laissant un vide qui n’attend que d’être occupé.
En Égypte, les saint-simoniens n’étaient que des hôtes au service du pouvoir ; en Algérie ils sont parties prenantes d’une armée en campagne pour organiser une colonisation. Ils vont mettre au service de la famille universelle leurs positions dans l’administration et dans l’armée. Prosper Enfantin et Ismaÿl Urbain n’entendent pas servir la France, ni y assimiler les indigènes. L’assimilation doit se faire en sens contraire ! Évidemment, leur mainmise sur l’Algérie ne peut souffrir aucune interférence missionnaire catholique :
Les saint-simoniens qui soutenaient une opposition doctrinale contre les chrétiens, s’opposèrent violemment à l’implantation des missions en milieu colonial ; l’enjeu était bel et bien l’avènement d’une société universelle rénovée : « […] L’intervention chrétienne dans les affaires des arabes [est] plus propre à troubler la paix qu’à la maintenir [22]. »
Le « père » Enfantin expose sa théorie dans son livre Colonisation de l’Algérie, paru en 1843. Pour marier l’Orient et l’Occident il faut que des colons français et européens importent l’industrie européenne, mais laissent le soin de l’agriculture et de l’élevage aux autochtones. Il prévoit de grands travaux d’infrastructure moderne, ponts, ports, chemin de fer, assèchement des marais, irrigation. Pour cela, la paix est indispensable. Or, en 1838, au moment où triomphe cette politique anticatholique de soumission à l’islam – véritable syndrome de Stockholm –, le calife Abd el-Kader, déclare officiellement la guerre sainte, c’est-à-dire le jihad. Cette guerre sainte provoque un véritable électrochoc en France et fait lever d’un coup les incertitudes des chambres et du gouvernement. Mais la déclaration de la guerre sainte laisse les saint-simoniens de glace. Enfantin mène avec ses amis le siège du général Bugeaud, qui avait été envoyé en Algérie avec ordre d’écraser la révolte d’Abd el-Kader [23], pour le convaincre de renoncer à ses opérations militaires. Mais Bugeaud se situe aux antipodes des théories pacifistes d’Enfantin :
L’armée est tout en Afrique, dit-il ; elle seule a détruit, elle seule peut édifier. Elle seule a conquis le sol, elle seule le fécondera par la culture et pourra par les grands travaux publics la préparer à recevoir une nombreuse population civile.
Car Bugeaud veut attirer des colons européens, tandis que les saint-simoniens y sont hostiles. Parmi eux, le comte Guyot occupe un poste-clef dans les rouages de la constitution de la colonie, il est directeur de l’Intérieur et de la Colonisation en Algérie entre 1832 et 1847. Il établit un plan très détaillé pour créer 25 villages dans la région d’Alger, afin de remplir les zones désertiques et de sédentariser les autochtones nomades [24].
Dans La France en Afrique (1846), Guyot développait la nature des rapports que l’Occident devait entretenir avec l’Afrique et consacrait une place importante à la colonisation de l’Algérie. La conquête militaire entreprise en 1830 était fermement condamnée. […] La France devait dans un premier mouvement réunir les arabes sous la responsabilité de leurs chefs locaux en leur laissant toutes leurs habitudes religieuses et domestiques ; peu à peu les habituer à la paix par la justice, à la culture par le bien-être, au commerce par le profit ; accoutumer les familles à préférer un « foyer stable à une tente vagabonde » [25].
Autant de projets qui demandaient une atmosphère pacifiée. Est-ce dans ce contexte que l’émir Abd el-Kader, le chef de guerre indigène, ennemi de l’occupation française, qui était sur le point d’être défait par des rebelles arabes, bénéficia du soutien des troupes françaises ? Au lieu de profiter de ces divisions, elles intervinrent contre les révoltés, rendant Abd el-Kader plus puissant parmi les siens, qu’il ne l’était auparavant. Il faudrait rentrer dans les détails très complexes et subtils de la conquête de l’Algérie pour dénouer les courants français contradictoires qui s’opposèrent sur le terrain. Parmi eux, les saint-simoniens semblent avoir tenu une position ambiguë qu’il n’entre pas dans notre propos de démêler, mais dont l’analyse serait intéressante. Leur camp était systématiquement du côté des indigènes. Mais ils eurent beau faire, ils ne réussirent pas à convaincre Bugeaud, qui en restait à l’action militaire.
Enfantin lança une violente campagne de presse contre Bugeaud. En compagnie de Tocqueville, il monta même un véritable complot parlementaire pour le pousser à démissionner. Il parvint à ses fins grâce à Guizot qui menait, derrière Soult [26], la politique, et s’opposait à la conception de la colonisation qu’avait Bugeaud. Celui-ci perdit le poste et le duc d’Aumale lui succéda, selon les plans d’Enfantin, ce qui démontre les accointances puissantes des saint-simoniens avec les plus hauts niveaux de l’État. Auparavant, Bugeaud avait eu néanmoins la satisfaction de recevoir la soumission d’Abd el-Kader.
Le général gouverneur Bugeaud ne pouvait être, pour les Saint-simoniens qui menaient en coulisse dans les bureaux arabes, militaires et administratifs, une politique résolument anticléricale, qu’une entrave à éliminer. Un épisode de cette hostilité, rapporté par le chanoine Tournier [27], illustre bien l’antagonisme :
Suite à l’enlèvement d’un officier français par les rebelles d’Abd el-Kader, Mgr Dupuch, le premier évêque d’Alger, dépêcha auprès de l’émir une demande de lui rendre l’officier. Le calife lui répondit qu’il était prêt à un échange de tous les prisonniers de part et d’autre. L’évêque trop heureux, transmit la proposition de l’émir au général Bugeaud. Celui-ci l’autorisa à entamer des négociations avec Abd el-Kader. L’évêque était censé agir en toute indépendance afin de ne pas donner au chef musulman trop d’importance. Mais en réalité, sans l’aval des autorités militaires, il aurait été accusé d’entente avec l’ennemi.
Dés qu’Abd el-Kader lui eut donné la date et le lieu de l’échange, Mgr Dupuch « écrivit aussitôt et fit parvenir ce soir-là même, cette bonne nouvelle au général Baraguay d’Hilliers, qui était parti la veille à la tête d’une colonne qui devait opérer de ce côté-là, afin que ses opérations ne dérangeassent point cet heureux échange ».
Mgr Dupuch se rendit donc avec la cohorte des prisonniers au lieu convenu. « Là Mgr Dupuch acquit la triste certitude […] que l’armée française venait de s’emparer de la Houach-Mouzia, l’endroit même où devait se faire, le lendemain, l’échange des prisonniers. »
Ce fait […] met en pleine lumière ce que nous avions déjà dit de l’hostilité jalouse de certains militaires qui voulaient, de parti-pris, arrêter toute influence heureuse et bienfaisante de ces prêtres-missionnaires sur les musulmans de l’Afrique du Nord. Le général Baraguay d’Hilliers, averti par Mgr Dupuch, semble donc avoir voulu faire échouer ce grand acte d’humanité. […] Ce manque de déférence de la part du général Baraguay, à l’égard d’une mission que le gouverneur général avait lui-même autorisée, nous semble appeler le blâme sur la conduite de ce général qui rendait d’une part impossible la conclusion des négociations de Mgr Dupuch et de l’autre exposait nos malheureux prisonniers aux représailles des arabes.
A force de diplomatie, Mgr Dupuch finit par réparer à grand peine les dégâts ; cent vingt-huit prisonniers français furent échangés contre cent cinquante-neuf arabes. Les Français libérés, délégation épiscopale en tête, furent accueillis partout avec allégresse.
Alger se prépara à recevoir magnifiquement l’évêque et ceux qu’il avait délivrés, quand, au fort de l’empereur, un ordre des autorités militaires arrêta la marche joyeuse et défendit aux libérés d’entrer avec l’évêque. […] N’ayant pu faire échouer cet acte d’humanité entrepris par le clergé, on voulut du moins lui en ravir la gloire. Plus tard, on essaya de faire traduire Mgr Dupuch en conseil de guerre ; c’est le général Bugeaud qui s’y opposa.
Abd el-Kader satisfait, rendit encore cinquante-six militaires prisonniers, contre une dizaine d’arabes. Ce dernier échange s’était fait avec l’autorisation du gouverneur général, mais dans l’ignorance des officiers du commandement militaire :
[Cela] réduisait à néant le système de ceux qui avaient peur du prosélytisme catholique auprès des arabes et qui, partout, affirmaient que la vue d’un prêtre excitait le fanatisme musulman. Malgré cette magnifique expérience, sans l’intervention du général Bugeaud, l’abbé aurait été fusillé sous l’inculpation de trahison et de passage à l’ennemi.
Tout allait donc pour le mieux pour « le père » Enfantin, quand éclata la révolution de 1848 suivie de la démission du duc d’Aumale. C’était la fin de la politique d’association des saint-simoniens. La Seconde République chamboula tout, en proclamant l’Algérie « à jamais terre française [28] ». Mais en lieu et place du régime militaire, l’État installa des structures administratives calquées sur celles de la métropole avec la création de quarante-deux centres de colonisation ; 13 500 colons furent débarqués en treize convois, ce qui contrariait la politique indigène des saint-simoniens. La direction centrale des Affaires arabes à Alger était supprimée. On était loin de la politique d’association saint-simonienne, mais c’était néanmoins une administration de la paix. C’était aussi une administration sans l’armée : elle écartait donc les saint-simoniens, qui avançaient principalement dans les fourgons de l’armée.
Mais très vite le gouvernement allait être rappelé aux réalités avec la terrible révolte de Zaatcha en 1849. Loin d’être pacifiée, l’Algérie demandait de nouveau l’armée à sa rescousse. La direction des opérations militaires et celle des Affaires arabes reprirent du service et retrouvèrent les saint-simoniens plus résolus que jamais.
Ismaÿl Urbain saisit aussitôt sa chance de pénétrer l’administration du territoire, tandis que le « père Enfantin » était occupé par ses projets du canal de Suez, par le réseau de chemin de fer PLM et par la fondation de grandes entreprises capitalistes minières, bancaires et agricoles en Algérie.
Le modèle américain
Les saint-simoniens sont tout particulièrement attentifs à ne pas laisser le christianisme interférer entre l’islam et « la religion de l’homme », afin que se réalise la famille universelle, l’islam étant le vecteur d’unité sociale sur lequel doit s’appuyer la doctrine saint-simonienne.
Leur dogme de l’assimilation des races, quant à lui, ne pouvait pas trouver de meilleur modèle que celui des États de l’Union Américaine :
L’extension de la puissance des États-Unis dans l’Amérique du Nord […] porte ce cachet de civilisation qui doit caractériser désormais toutes les entreprises tentées par les grandes nations. De nombreuses tribus sont soumises aux États-Unis, parce que [les Américains] ne considèrent encore le terrain et les individus que comme autant d’objets incultes, en réserves pour l’avenir, à mesure qu’on pourra faire avancer le défrichement et pénétrer la civilisation [29].
La dernière phrase de cette citation de Guyot permet de saisir parfaitement les motivations profondes qui vont prévaloir à la création des réserves mélanésiennes en Nouvelle-Calédonie, telles qu’elles existent encore.
Au demeurant le mouvement de rencontre n’était pas unidirectionnel ; la population européenne était appelée à évoluer elle-même au contact des indigènes, afin que se réalise l’influence culturelle et physique. Alors se formerait une humanité originale portant en elle le principe rationnel et technique de l’Occident et le principe naturel et sensible de l’Orient. Évoquant ce problème à propos de l’Algérie, Enfantin écrivait :
Si les deux populations doivent avoir le même gouvernement, il est clair qu’il s’établira entre elles, sous le rapport de la propriété, des relations qui les modifieraient inévitablement l’une à l’autre ; et le gouvernement doit prévoir dans quel sens auront lieu ces modifications réciproques, afin de les favoriser, ou du moins de ne pas les contrarier [30].
J.-G. Cappot de Feuillide, qui rapporte ce propos, est lui aussi un apôtre de la nouvelle religion. « C’est par des routes stratégiques que nous avons complété en France la pacification de la Vendée, dira-t-il, l’armée d’Algérie rend à ce pays le même service en contribuant aux travaux de viabilité. »
Jusque-là, les colons avaient été précédés ou accompagnés par les missionnaires catholiques qui fondaient les bases de la future société. La politique saint-simonienne a pour finalité l’économie, le progrès scientifique, les échanges commerciaux dans un monde sans entraves, complètement étanche au christianisme, remplacé par une religion terrestre et panthéiste, singeant la vraie religion, sans son essence ainsi que le fit observer Lamartine : « C’est une religion moins un Dieu, c’est le christianisme moins la foi qui en est la vie [31]. »
Nous verrons en Nouvelle-Calédonie ces deux conceptions se faire front avec une égale détermination mais avec des moyens très inégaux, puisque la Révolution tenait les rênes du pouvoir.
Si de nombreux saint-simoniens ne ménagèrent pas leurs efforts en Algérie pour accomplir la famille universelle, l’apôtre véritable en fut Thomas Urbain – qui se fit appeler Ismaÿl Urbain lorsqu’il embrassa la religion musulmane [32].
Ismaÿl Urbain, l’édificateur de l’Algérie saint-simonienne
Ismaÿl Urbain a fait ses armes comme « apôtre » du père Enfantin en Égypte, et c’est en tant qu’« apôtre » de la religion de l’homme, très en phase avec l’islam, qu’il laissera une empreinte profonde en Algérie française.
C’est l’industrie qui sauvera l’Égypte, avait-il écrit, mais si l’industrie ne s’appuyait pas sur la religion, si elle ne venait pas réaliser sur la terre le paradis de Mohammed, elle n’aurait aucune puissance. En d’autres termes, il faut qu’à côté de l’ingénieur, il y ait un imam et que l’on parte de la mosquée pour aller au chantier. Les réformes se développent vite en Orient par l’action. Si l’on devait attendre quelques résultats de la réflexion, du progrès lent et insensible, on n’aurait rien. Le Khoran s’est implanté au milieu du retentissement des armes, les Wahabis se sont propagés par la Guerre. De là, l’islamisme ne sera transformé que par une grande action industrielle qui combinera ses efforts avec la religion, mais la religion telle qu’elle existe, et qu’on ne transformera qu’au fur et à mesure que les actes accomplis le permettront [33].
Urbain, baptisé Thomas, est un métis de Guyane. Il s’est converti à l’islam en Égypte après s’être converti au saint-simonisme en France. Sa seconde profession de foi ne lui fera jamais renier la première, les deux se complétant parfaitement pour ses desseins sur l’Algérie.
Le monde saint-simonien est petit. Ismaÿl Urbain devient secrétaire du baron d’Eichthal, ethnologue, fils du fondateur de la banque d’Eichthal à Paris et petit-fils du banquier de la cour de Bavière [34]. Le juif et le mulâtre vont se retrouver portés par un même désir de revanche, bien qu’ils n’aient, ni l’un ni l’autre, été oubliés par la fortune [35] :
L’association de la race noire et de la race blanche n’est pas seulement une question morale et politique. C’est aussi et avant tout une question zoologique en prenant le mot de zoologie dans son acception la plus élevée de la Science et de la Vie. Car les rapports moraux et politiques de deux races ne sont évidemment qu’une conséquence des rapports naturels d’organisations qui les lient l’une et l’autre, une conséquence de la fonction particulière que remplit chacune d’elle dans la vie d’ensemble des races humaines. […] L’assimilation qui devait élever les peuples vers la civilisation du peuple guide, devenait ainsi « la transition vers la famille universelle » [36].
Ismaÿl Urbain s’était joint à l’expédition des « Compagnons de la femme » qui se forma, au printemps de 1833, pour aller chercher en Orient « la Mère » destinée à former avec Enfantin le « couple-prêtre » de la Mère suprême et du Père suprême.
Il ne faut jamais sous-estimer l’attrait de la dépravation des mœurs dans les projets politiques. Ismaÿl Urbain en est l’archétype [37].
En Égypte, il enseigne le français à l’école militaire de Damiette. C’est alors qu’il se convertit, « dans des vues apostoliques [38] », à l’islam et épouse une musulmane. Ayant appris l’arabe en Égypte, il obtient le poste d’interprète aux armées en Algérie où il est attaché au service de divers généraux. On peut supposer que ses amitiés saint-simoniennes, notamment avec le baron ethnologue Gustave d’Eichthal, ne sont pas étrangères à son premier attachement au service des expéditions ethnologiques en Algérie [39]. Ce qui lui permit de sillonner le pays dans tous les sens. Mais d’Eichthal ne rejoindra l’Algérie qu’un an après lui.
Sous l’éphémère Deuxième République, puis durant la première décennie de l’Empire, dans la discrétion du bureau des Affaires arabes, à la Direction de l’Algérie, Urbain suscita et conseilla un ensemble de mesures pour protéger les tribus contre les spoliations foncières, rénover leurs institutions judiciaires et religieuses, implanter l’instruction publique en milieu tribal, par la formation de cadres, par le développement de l’administration fiscale et par l’exécution de travaux d’utilité publique, tels que routes, puits ou caravansérails. Il voulait que les musulmans d’Algérie aient tous les bienfaits de la France, afin qu’ils aient les droits des citoyens, tout en conservant les spécificités de leur religion et leur statut personnel : « Je suis à la fois chrétien et musulman parce que je suis français », dira-t-il [40].
Il fut remarqué par l’empereur lors de son premier voyage en Algérie, en compagnie de l’impératrice Eugénie, en septembre 1860. Il publia sous le nom d’emprunt de Georges Voisin, L’Algérie pour les Algériens, où il défendait les idées d’un royaume arabe. Napoléon III, influencé par les idées saint-simoniennes, voulut les mettre en œuvre. A Alger, subjugué, il s’écria : « Notre possession d’Afrique n’est pas une colonie ordinaire, mais un royaume arabe ! » La formule fit scandale, sauf auprès des arabophiles. Dans l’affaire de l’Algérie, l’empereur suivra toujours les conseils secrets des saint-simoniens du Bureau arabe, avec lesquels il était en phase.
Urbain est nommé conseiller-rapporteur au Conseil de gouvernement qui siége à Alger. Il se fait l’avocat des « indigènes », en Algérie, mais aussi en France : il renseigne officieusement, par une correspondance assidue, le préfet Frédéric Lacroix et le colonel Fleury, qui, à Paris, suivent les affaires de l’Algérie pour l’empereur. Tout ce monde arabophile s’attelle au projet de remplacer la colonisation par la « civilisation » des musulmans d’Algérie : une curieuse civilisation dont le prêtre est exclu.
On peut affirmer que les indigènes de l’Afrique du Nord et plus particulièrement ceux de la province de Constantine montrèrent à nos premiers prêtres des dispositions excellentes pour qu’ils fussent dirigés dans un sens chrétien. Très certainement, si « les étroites passions des sous-ordres et les rebellions sourdes de la bureaucratie », selon les expressions de Louis Veuillot, n’avaient pas étouffé ces dispositions, des conversions nombreuses auraient suivi ces manifestations de confiance et d’amitié [41].
Sa deuxième brochure : Algérie française, Indigènes et immigrants, confirma le caractère pro-indigène de la politique impériale, au détriment des Européens ; il fut choisi par l’empereur comme interprète pour l’accompagner tout au long de son grand voyage de 1865 en Algérie. Il prépara les deux grands sénatus-consultes de 1863 et de 1865 sur la propriété et sur la nationalité des indigènes d’Algérie [42]. C’est lui également qui prépara les instructions données aux gouverneurs généraux Pélissier et Mac-Mahon sur la politique du « royaume arabe [43] ».
Dans son second voyage en Algérie, du 3 mai au 7 juin 1865, l’empereur gracie des insurgés et parle à diverses reprises du peuple arabe, ce qui fait le bonheur des musulmans mais déçoit les colons, souvent miséreux et victimes des insurgés.
De retour à Paris, Louis-Napoléon rédige une lettre-programme de quatre-vingt-huit pages, le 20 juin 1865, destinée au gouverneur d’Algérie Mac Mahon : « Ce pays, écrit-il, est à la fois un royaume arabe, une colonie européenne et un camp français. » Il affirme sa volonté de « réconcilier colons et arabes ». Pour cela, il demande que le peuplement européen soit désormais limité par un contrôle, et de « cantonner » les Européens sur la côte ou autour des chefs-lieux de département. Il demande encore de regrouper dans « les zones à vocation française », ceux qui se seraient égarés plus loin, à l’exception des forestiers, des coopérants techniques et du personnel des exploitations minières.
Mac-Mahon lui répond en cinquante-neuf pages, le 11 août 1865 :
Cette expression royaume arabe empruntée à un ouvrage qui passe pour hostile à la colonisation européenne [il s’agit de celui d’Ismaÿl Urbain] inquiétera les colons et l’opinion publique. Les colons se persuaderont que l’on veut recréer la nationalité arabe et en faire un tout compact dans lequel l’élément européen ne pourra plus entrer. Je proposerai de remplacer ce paragraphe par celui-ci : « Ce pays représente donc un vaste territoire où sont juxtaposés une population indigène relativement considérable, une colonie européenne et un camp français » [44].
Le terme royaume arabe était doublement fautif. D’abord, les habitants d’origine, les Berbères, qui forment encore une importante partie de la population, ne sont pas arabes. De plus, l’expression marginalisait les colons. Les Français ont conquis Alger pour mettre un terme au pillage des navires marchands et à l’esclavage des chrétiens en Méditerranée. « Par sa victoire, la France mettait fin à la traite des blancs, la Méditerranée devenait libre, la côte de Barbarie était abordable sans danger, la croix était replantée dans l’Afrique des Cyprien et des Augustin [45]. » Après cette œuvre libératrice, parler de « royaume arabe » était injuste et humiliant.
La politique saint-simonienne de l’empereur suscita de fortes réactions.
A la chute de l’Empire, Urbain n’eut plus qu’à quitter précipitamment l’Algérie, sous les menaces de mort des colons.
En France, il put retrouver ses amis arabophiles et poursuivit au Journal des Débats et dans La Liberté de son ami saint-simonien Isaac Péreire [46], sa campagne contre la politique d’assimilation de la Troisième République. Il mourut en 1884 [47].
En plus de l’Égypte, les saint-simoniens se sont aussi intéressés à Madagascar, et à bien d’autres conquêtes coloniales. Leur théorie coloniale était générale et destinée à s’appliquer partout, mais leur grand-œuvre, la quintessence de leur idéologie a été mise en pratique en Algérie et de façon plus idéale encore en Nouvelle-Calédonie.
En effet, l’Algérie avait été entachée par la civilisation islamique, malgré la faveur que celle-ci revêtait à leurs yeux, tandis que la Nouvelle-Calédonie était vierge de toute influence : une matière neuve à façonner est le rêve de tout révolutionnaire.
La Nouvelle-Calédonie
Le 24 septembre 1853, le contre-amiral Febvrier-Despointes prend officiellement possession de la Nouvelle-Calédonie au nom de l’empereur Napoléon III, sous la pression incessante des missionnaires maristes qui s’y étaient établis dés 1843. Sans cette persévérance des missionnaires, la Nouvelle-Calédonie serait devenue terre anglaise. En Nouvelle-Calédonie plus qu’ailleurs, la France et l’Église semble donc devoir « travailler ensemble à la civilisation [48] ».
C’était compter sans les saint-simoniens et leur emprise sur les affaires coloniales depuis 1830.
Dans l’archipel, les théories coloniales saint-simoniennes furent testées et mises en œuvre par Charles Guillain, dès 1861.
Charles Guillain, premier gouverneur de Nouvelle-Calédonie
Charles Guillain fut un marin et, comme nombre de ses confrères en « religion » saint-simonienne, un explorateur représentatif de ce groupe d’hommes actifs, volontaires et influents, qui voulaient transformer le monde selon leur idéal et leurs propres ambitions [49].
Un mot de Guillain au « père » Enfantin montre la dimension idéologique de la secte en même temps que son lien avec l’Empire ; réclamant un appui en vue d’une promotion, il argumente :
Maintenant que nous nous montrons payablement [sic] révolutionnaires à l’extérieur et quelque peu socialistes à l’intérieur, il me semble que les hommes de ma couleur [politique] ne sont plus tous à mettre de côté [50].
Claire allusion à la politique extérieure de Napoléon III, qui favorisait discrètement Garibaldi [51] (adepte du saint-simonisme [52]). En politique intérieure, l’empereur se revendiquait lui-même socialiste. La promotion d’un saint-simonien comme gouverneur de Nouvelle-Calédonie était donc en harmonie avec le parti-pris du régime.
Charles Guillain se convertit très tôt au saint-simonisme et y resta d’une fidélité sans faille. Fils de marin, il avait fait ses études au collège royal d’Angoulême. Après des explorations dans l’océan Indien, la côte occidentale de Madagascar et la côte orientale d’Afrique, il accéda au gouvernement de la Nouvelle-Calédonie en raison, semble-t-il, de la richesse de ses travaux dans l’océan Indien et malgré certaines appréciations très critiques de son supérieur de la marine (« caractère difficile et toujours disposé à influencer ses camarades et à les mettre en opposition avec le commandant [53] »). Mais le saint-simonisme était dans les bonnes grâces du régime.
La politique coloniale de Charles Guillain est un pur produit de la secte, dont l’influence se retrouve dans toutes ses orientations importantes. Charles Guillain n’avait pourtant pas prévu que le bagne qu’il mit en place en Nouvelle-Calédonie deviendrait célèbre en raison de ses bagnards communards, idéologiquement du même courant que lui.
La politique coloniale est l’illustration d’une nouvelle conception de la direction des affaires. Ce n’est plus la réalité qui dirige la politique, mais l’idéal politique qui tord la réalité pour l’adapter à son rêve.
La Nouvelle-Calédonie était pour le saint-simonien Guillain comme une matière inerte offerte aux mains d’un potier. Il suffirait de faire passer cette société encore pratiquement vierge de toute « déformation » chrétienne du niveau clanique au niveau suprême, sans laisser les Mélanésiens se perdre dans la religion catholique, mais en les intégrant dans le courant du progrès… C’était sans compter avec les missions qui avaient été les chevilles ouvrières de la prise de l’archipel par la France. Mais la vérité, pour le premier gouverneur de Nouvelle-Calédonie, est la dernière de ses préoccupations, comme la suite le démontrera.
Longtemps, la colonie toute entière se demanda pourquoi ce gouverneur français se montrait acharné à réduire la mission catholique dont chacun se plaisait à reconnaître les services rendus à la colonisation. Les motifs restaient obscurs. L’historiographie s’est limitée à déplorer des actes incompréhensibles. Les catholiques virent en Guillain un athée, disciple de Fourier, et avant tout anticlérical. Les protestants limitèrent l’affaire des Loyautés à la simple expression d’une lutte d’influence politique et nationale [54]. Mais elle était dépassée par une autre querelle, philosophique et religieuse. Il s’agissait de supprimer l’influence jugée rétrograde des catholiques et celle, à peine plus évoluée des protestants, de leur soustraire les âmes et les populations pour développer en Nouvelle-Calédonie les théories sociales de Saint-Simon, peaufinées à la sauce Enfantin.
Ainsi la colonie deviendrait-elle un rameau vivant de la « famille universelle ». Les structures politiques et administratives de l’État, l’éloignement de la colonie donnaient tous les atouts pour réussir cette exceptionnelle expérience [55].
Les saint-simoniens étaient parfaitement incapables d’admettre une religion qui ne fût pas un système élaboré par l’imagination, mais un don transcendant de Dieu. Leur foi en « l’homme » (et principalement en eux-mêmes) les en empêchait. Ils ont donc élaboré leur pseudo religion comme la troisième étape religieuse de la civilisation, après le judaïsme et le catholicisme. Édifiée sur les ruines de la religion chrétienne, elle « tenait l’être collectif comme saint et sacré, conservait l’universalisme de la pensée héritée du christianisme, mais la plaçait au service de l’homme et non plus au service de la divinité [56] ».
L’ampleur de la tâche que devait accomplir [le nouveau et premier gouverneur de Nouvelle-Calédonie] et la liberté d’action dont il bénéficia jusqu’en 1865 grâce au blanc-seing impérial, permettaient à Guillain de conduire en matière de politique indigène, une expérience d’assimilation sans précédent dans l’Histoire coloniale française. La politique qui était conduite en Algérie reposait en partie sur les mêmes bases [57].
Guillain fit de l’île le laboratoire de ses expériences sociales, économiques et philanthropiques. Sa principale préoccupation fut de contenir l’influence des missions catholiques et d’assurer le maintien de l’empreinte saint-simonienne après lui. La colonisation avait pour finalité d’associer les populations du Pacifique à l’entreprise globale d’Enfantin.
Intégrer les indigènes dans le courant du progrès scientifique et technique du 19e siècle, n’était-ce pas la raison même de la rencontre des civilisations d’Occident et d’Orient [58] ?
Le ministre de référence, celui de la Marine et des Colonies, était le comte et futur marquis Prosper de Chasseloup-Laubat, tout acquis, comme Napoléon Bonaparte, aux théories saint-simoniennes.
Impossible de s’étendre sur la politique économique ou foncière, même si tout est lié. Considérons directement la guerre contre les missions que ce gouverneur mena jusqu’à la violence [59].
Il s’agissait bien, pour le gouverneur Guillain, d’une guerre dont l’objectif était de libérer l’Océanie des diverses communions chrétiennes. Dans une lettre pleine de rancœur, il écrit à son ministre de tutelle : « Où le gouvernement temporel est établi », il faut faire des indigènes « de bons citoyens, des ouvriers utiles », là où le missionnaire « n’en veut faire que des serviteurs d’une œuvre à laquelle se rattachent pas moins d’intérêts spirituels », bref, des ouvriers inutiles. C’est la dialectique chère aux saint-simoniens entre « utiles et inutiles » ou « productifs et oisifs » [60].
Habilement, il se sert des catholiques contre les protestants et des protestants contre les catholiques. Mais, selon Michel Reuillard,
les saint-simoniens reconnaissent que […] les protestants s’étaient montrés moins agités, moins anxieux face à la montée du libéralisme et avaient choisi avec calme la voie de l’examen et de la discussion. Un débat théologique pouvait même s’engager entre réformés et saint-simoniens. L’acceptation du débat n’était cependant pas celle du dogme et, à terme, tout devait aboutir au creuset de la nouvelle religion [61].
La mission catholique
Implantées depuis 1844 et considérées par le gouverneur comme rétrogrades, les missions catholiques subirent les attaques les plus violentes de l’administration. Le temps des prédications maristes, même si elles avaient contribué à l’installation de la colonisation, était révolu. La mise en place de l’autorité publique et l’assimilation des indigènes à la « famille universelle » ne supportait pas l’acculturation préalable par les missions [62].
En Nouvelle-Calédonie la mission avait précédé l’administration. C’est même le père Rougeyron [63], dont le gouverneur Guillain se fit l’adversaire, qui avait signé l’acte de possession de la Nouvelle-Calédonie en 1853.
Peu avant son départ pour la colonie, Guillain avait obtenu de faire désigner par la Congrégation des missions de Lyon des prêtres qui devaient assurer le service des missions à Port-de-France. Il s’agissait des pères Lambert et Artignon, qui allaient émarger au budget de la colonie. C’était une innovation de la part de Guillain, mais l’œuvre de la Propagation de la foi de Lyon [64] n’y vit aucune animosité, bien au contraire.
Juste après son arrivée, Guillain fit son entrée dans l’église de Port-de-France sans rien laisser paraître de ses intentions. Mais le 15 août 1862, fête impériale de la naissance de Napoléon Ier, fut l’occasion de masquer par un débordement de manifestations profanes la grande et traditionnelle fête de l’Assomption. Dès lors, les tracasseries allaient se multiplier « dont le dénominateur commun était de nuire aux pères, de leur soustraire l’influence sur les indigènes et de discréditer les missions auprès du gouvernement central et des fidèles [65] » :
– L’administration interdit aux pères d’utiliser les bateaux de l’État pour aller catéchiser les îles, au rebours de l’usage.
– Elle statue qu’aucune mission supplémentaire ne pourra être entreprise sans que les chefs des tribus n’en aient fait eux-mêmes la demande en se déplaçant à Port-de-France.
– Dans l’île de Lifou, Charles Guillain interdit les écoles confessionnelles et oblige les enfants « sous la menace des fers et de la prison pour leurs parents », à fréquenter une école laïque tenue par les soldats [66].
– En 1862, un missionnaire est interdit d’aller sur l’île de Maré, sous prétexte qu’il pouvait déclencher la guerre entre les tribus catholiques et protestantes.
– Des Européens se voient refuser la présence d’un prêtre par l’administration.
– Un sous-lieutenant dénonce un père qui aurait fouetté une femme pour prostitution. Bien qu’innocenté, le prêtre est expulsé et ne put jamais être remplacé.
La rupture entre le gouverneur et la mission était consommée :
Notre crime, écrit le père Poupinel, c’est que nous sommes prêtres, que nous avons de l’influence sur les tribus. […] Nos missionnaires obtiennent des Calédoniens, par la persuasion, des choses que Monsieur le gouverneur n’obtiendra que par la force et la crainte [67].
La Congrégation demandait le rappel de Guillain dans un mémoire à l’empereur. Mais le socialisme saint-simonien avait les faveurs et la confiance de Napoléon III et il faudra qu’il soit poussé dans ses retranchements pour réagir, peu de temps avant sa chute.
Dès lors, ce fut la guerre totale dans l’archipel.
Une machination inouïe permit d’accuser les pères d’avoir livré des armes aux indigènes, ce qui leur valut une condamnation à une amende de 5 000 F.
Alors même qu’il avait exigé des protestants la régularisation administrative de leurs occupations foncières aux Loyautés, Guillain interdisait purement et simplement ces acquisitions par les catholiques sur la Grande-Terre. Là, le plus urgent était de soumettre les ressortissants anglais au droit français, ici de briser directement une influence [68].
Le supérieur général des maristes de Lyon se plaignit au ministre de la Marine :
S’il est vrai, comme on me l’a affirmé, que M. Guillain, ancien [sic] saint-simonien, soit systématiquement opposé au catholicisme, il n’est pas étonnant qu’il cherche par tous les moyens à restreindre et à paralyser la mission du prêtre catholique [69].
L’affaire monta aussi à Rome qui en saisit les Affaires étrangères. Le gouvernement impérial était partagé entre son désir d’étendre à la Nouvelle-Calédonie l’organisation concordataire et son désir d’éviter toute détérioration des relations avec le Saint-Siège. Le problème calédonien s’immisça dans les pourparlers de la Convention (de septembre 1864) qui devait définir la souveraineté territoriale pontificale de Rome et en interdire l’occupation par les armées italiennes. En contrepartie, l’empereur retirait les troupes françaises qui protégeaient le Saint-Siège. Ce compromis n’était pas du goût de Pie IX et l’affaire calédonienne ne pouvait que mettre encore un peu plus d’huile sur le feu.
Au sein du gouvernement, comme dans l’affaire d’Algérie, deux tendances se font la guerre, dont l’une est portée par les saint-simoniens.
Le différend sur l’affaire de la livraison d’armes oppose le ministre des Affaires étrangères Édouard Drouyn de Lhuys et le ministre de la Marine proche des saint-simoniens, Chasseloup-Laubat. Les Affaires étrangères envoient à la Marine une note qui désavoue Guillain, mais Chasseloup-Laubat fait bloc avec le gouverneur.
C’est sans doute par goût de l’obstruction que la Marine refuse la création demandée d’un évêché dans l’archipel. Mais, finalement, cela prive le gouverneur d’un argument de poids pour faire appliquer le Concordat sur place : « Nous ne sommes pas dans les conditions du Concordat, nous ne sommes pas curés, nous sommes missionnaires, envoyés directement par le Saint-Siège qui nous munit des pouvoirs extraordinaires pour travailler à implanter la foi en Nouvelle-Calédonie », rétorque le père Rougeyron à Guillain en avril 1866.
Dans l’affaire de la prétendue livraison d’armes, la pression conjuguée de Rome et du quai d’Orsay a raison des saint-simoniens. Le procès est cassé. Le blâme impérial est cinglant. Mais il en faut plus pour décourager un sectaire tel que Guillain, qui retourne aussitôt son attaque contre les catéchistes indigènes.
Le 29 juillet 1865, cinq indigènes sont condamnés à une peine de détention, allant de quinze jours à un mois, pour avoir catéchisé sans autorisation des tribus de Grande-Terre et avoir coupé du bois pour ériger des chapelles. Cette affaire est fort mal vécue par les tribus. « Ce fut l’affaire la plus savamment orchestrée », explique Michel Reuillard, « celle aussi qui eut les conséquences les plus tragiques ».
Il s’ensuivit une vive controverse.
C’est précisément au nom de cette même loi [la liberté de conscience] que je proteste, écrit le gouverneur, contre les actes de vos missionnaires et catéchistes, au nom de cette même loi qui ne reconnaît pas plus de religion de la France que de faveurs particulières pour la mission de la Nouvelle-Calédonie. […] Eh bien, il y a oppression à l’égard des chefs quand vous leur imposez une direction […] qui […] conduit ces chefs à méconnaître l’autorité coloniale à laquelle seule ils doivent obéissance ; une direction se transformant bientôt en tutelle non moins illégale et au nom de laquelle vous prétendez vous placer entre l’administration et eux [70].
Véritable réquisitoire contre la religion catholique, au profit de la religion laïque saint-simonienne.
A ce plaidoyer sectaire, le père Rougeyron répondit :
L’Église fondée par Jésus-Christ est une société parfaite ayant le pouvoir suprême et indépendant de se gouverner elle-même, en prenant les moyens qu’elle emploie pour arriver à cette fin, qui sont : la propagation de la lumière évangélique, […] le pouvoir suprême qu’a l’Église d’enseigner la foi et la morale, d’administrer les sacrements et de faire des règlements disciplinaires, ce pouvoir réside pleinement dans le souverain pontife, évêque de Rome [71].
C’était renvoyer le débat au plan national et international.
Le gouverneur tenta de reprendre la main en s’en prenant à un chef indigène, nommé Hyppolyte, qui protestait contre les empiètements des colons. Sans autre forme de procès, il le fit arrêter et conduire à Port-de-France. « Aucune vexation ne lui fut épargnée et il fut placé en résidence surveillée à l’île des Pins. »
Hyppolyte Bounou était un fervent catholique. Chef mélanésien de Pouébo de 1846 à 1867, il contribua au développement de la mission, améliora la couverture des chemins, favorisa la plantation de cocotiers, l’extraction de l’huile, la pêche et la préparation des holothuries. Il contribua également à la fondation de la réduction de Pouébo. Symbole de l’assimilation et de la réussite de l’œuvre missionnaire, il était, par procuration, l’ennemi rêvé du gouverneur [72].
Mais l’arrestation du chef fut l’occasion d’une révolte. Le 6 octobre 1867, plusieurs européens de Pouébo furent massacrés. Guillain s’empressa de faire endosser l’affaire aux missionnaires (qui y étaient parfaitement étrangers). Les jugements aboutirent à l’expulsion des pères Villard et Guitta.
Pour justifier l’expulsion des deux prêtres auprès du ministère de la Marine, il fit même passer les pères du rang de responsables moraux (motif de leur condamnation), à celui d’organisateurs actifs d’un complot :
Le but a été rendu patent par les faits : anéantir Pouébo par la destruction de ses représentants, l’autorité coloniale presque toujours méconnue de fait et à laquelle on avait jusqu’alors vainement cherché à se dérober. Massacrer tout ce qu’il y avait de colons dans ladite localité, afin de terroriser les autres et de les empêcher de venir s’y établir ; voilà ce qu’on a voulu réaliser autant qu’on l’a pu sans se compromettre trop ouvertement [73].
Faire des missionnaires les commanditaires d’un tel attentat ne pouvait en aucun cas être reçu, même par ses amis franc-maçons. Le saint-simonien en faisait trop. Il devenait un obstacle à la politique religieuse du gouvernement en pourparlers avec le pape.
Le gouverneur avait été très éprouvé par la disparition de son « père Enfantin » en 1864, avec qui il n’avait jamais cessé de correspondre. Le saint-simonisme était en perte de vitesse, aussi le désaveu de son ami ministre de la Marine eut-il sur lui un effet couperet :
Sans doute, écrivait le ministre, messieurs Villard et Guitta ont eu à se reprocher de graves écarts de conduite, mais en conclure que les deux pères ont été des fauteurs de révolte et d’assassinats, c’est pousser l’exagération et les préventions systématiques jusqu’à leurs plus extrêmes limites [74].
Les dernières salves du gouverneur contre la mission
En juin 1869, Paris se décidait enfin à rappeler Guillain.
Mais le saint-simonien utilisa ses derniers mois de répit pour placer une mine sous l’édifice de la mission. Par arrêté du 10 octobre 1868, il autorisait la création à Nouméa d’une loge maçonnique, l’« Union calédonienne ». La maçonnerie, installée partout dans le monde, aurait bien fini par arriver en Nouvelle-Calédonie sans lui. Mais Guillain lui fit gagner du temps. Elle enfonça au plus profond ses racines dans cette terre des antipodes. Les événements qui ont secoué la Nouvelle-Calédonie au cours des années 1980 ont été marqués au fer d’une puissante maçonnerie, aux multiples têtes [75].
Charles Guillain s’en prit encore à l’école de la mission lors de la distribution des prix. Le gouverneur fit son entrée dans l’école de Nouméa, accompagné de l’ordonnateur, du contrôleur du Comité de l’Instruction, du vénérable de la loge maçonnique et des principaux fonctionnaires de la colonie. Aucun représentant du clergé n’était là, pas même les pères rétribués par le budget colonial. C’est le secrétaire colonial Mathieu qui prit la parole le premier et toutes ses attentions furent pour la loge : « Qu’il me soit permis, dit-il, d’exprimer toute notre reconnaissance à la loge maçonnique, à cette société que l’on rencontre partout où il y a du bien à faire [76]. » La loge distribua à ses frais « de beaux livres que le budget colonial ne permettait pas d’acheter [77] ». Il faut dire que le navire « Le Paul Riquer » avait fait naufrage, emportant par le fond les livres destinés aux prix de fin d’année de la mission.
Guillain finit par partir le 12 mars 1870. Avec son successeur, le Concordat fut très vite appliqué dans l’archipel. Triomphe de courte durée : les missionnaires allaient rentrer dans le rang aussi inexorablement que l’avait voulu Guillain, même si ce fut de façon plus discrète. Désormais, selon les principes maçonniques, les missionnaires auraient besoin de l’autorisation des pouvoirs publics pour exercer leur apostolat.
En Nouvelle-Calédonie la conquête des âmes par l’Évangile avait suscité la colonisation politique. Le principe anti-catholique des saint-simoniens allait désormais s’imposer comme un principe républicain, au nom de la foi laïque.
Conclusion : colonisation et décolonisation
Par leur influence aux postes-clefs qui allaient déterminer l’avenir, les oligarques saint-simoniens ont préparé le chaos de notre époque postcoloniale. Ils furent les théoriciens d’une colonisation nettoyée du christianisme, mais aussi de la décolonisation, nouvelle étape permettant d’intégrer dans la famille universelle un peuple uniforme et déraciné de travailleurs-consommateurs unis dans la religion de l’homme.
Leur programme s’est réalisé dans le métissage ethnique et culturel issu de la décolonisation. C’est la société mondialisée qui s’édifie sous nos yeux. La famille universelle avec sa religion mondialiste, reste le projet moteur du nouvel ordre mondial. Celui-ci trouve sa source dans la Révolution de 1789 issue du courant maçonnique. La Révolution n’avait cependant pas réussi à conceptualiser la religion universelle, malgré quelques tentatives de cultes factices, comme le culte de l’Être suprême de Robespierre ou le culte de la déesse Raison.
Ce projet de religion universelle de l’Homme ne doit pas dissimuler la fascination pour la religion islamique, ses déviations sexuelles, et sa facile instrumentalisation face au christianisme. On reconnaît l’influence des saint-simoniens jusque dans le djihadisme conquérant et sanguinaire actuel, même si ces utopistes pensaient (selon une doxa plus que jamais en vogue) que le progrès matériel et le laïcisme allaient endormir le fondamentalisme musulman.
Ces grands banquiers et grands communicants ont su poser dès la colonisation, en principes laïques indéboulonnables, la préservation et la consolidation de l’islam afin de l’instrumentaliser au profit de la famille universelle (nouvel ordre mondial actuel). A l’étape de la décolonisation, cette famille universelle s’accomplit sous nos yeux par le métissage des cultures et des peuples embarqués dans le tourbillon du progrès, du capitalisme sans frontières, et de la science : peuple métissé de travailleurs soumis de plein gré à une élite sociale messianique.
Si le saint-simonisme à proprement parler semble aujourd’hui passé dans le domaine de l’histoire, il n’a pas manqué d’héritiers, qui l’ont imité et amplifié (franc-maçonnerie, globalisme, libéralisme, capitalisme, socialisme, laïcisme, etc.). Les chantres de ces idéologies révolutionnaires nous conduisent avec obstination vers un chaos peut-être organisé, mais qui a dépassé les projections des premiers apprentis sorciers. Le livre de Raphaël Gluksman, Génération gueule de bois, manuel de lutte contre les réac, paru le 26 février 2015, qui jouit d’une confortable publicité dans tous les médias de la pensée unique, donne un bon condensé de cet héritage :
Nos parents et nos grands-parents avaient vaincu […], les religions, les idéologies, les nations aussi, et les États avec elles. Dieu enfin, et la mort avec Lui. Les communautés nationales, ethniques ou religieuses allaient se dissoudre dans une acculturation planétaire émancipatrice, les individus se débarrasseraient des contraintes et des carcans, des églises et des partis, du temps et de l’espace, pour former une société globale libre et pacifiée.
L’auteur déplore néanmoins que cet héritage trouve encore quelques résistances opiniâtres qu’il serait temps, selon lui, de réduire définitivement.
Charles de Foucauld, grand missionnaire dans une Algérie profondément marquée par l’empreinte du saint-simonisme, écrivait à son ami René Bazin en 1916 : « Le gouvernement interdit au clergé séculier de faire de la propagande anti-musulmane. »
L’interdiction de cette propagande anti-musulmane était en réalité l’interdiction d’évangéliser les musulmans et, plus généralement, les populations des colonies. Ce qui se résume aujourd’hui dans la formule lapidaire : « Pas de prosélytisme ! ». Principe dont les saint-simoniens furent les inventeurs et les propagateurs ardents, véritables missionnaires anti-Christ, se plaçant dans le mouvement colonial et postcolonial, au fondement d’un monde dressé contre Dieu.
Annexe
Lettre de Charles de Foucauld à René Bazin
JESUS CARITAS
Tamanrasset, par Insalah, via Biskra, Algérie,
29 juillet 1916.
Monsieur,
Je vous remercie infiniment d’avoir bien voulu répondre à ma lettre, au milieu de tant de travaux, et si fraternellement. Je pourrais, m’écrivez-vous, vous dire utilement la vie du missionnaire parmi les populations musulmanes, mon sentiment sur ce qu’on peut attendre d’une politique qui ne cherche pas à convertir les musulmans par l’exemple et par l’éducation et qui par conséquent maintient le mahométisme, enfin des conversations avec des personnages du désert sur les affaires d’Europe et sur la guerre.
I — Vie du missionnaire parmi les populations musulmanes
Habituellement chaque mission comprend plusieurs prêtres, au moins deux ou trois ; ils se partagent le travail qui consiste surtout en relations avec les indigènes (les visiter et recevoir leurs visites) ; œuvres de bienfaisance (aumônes, dispensaires) ; œuvres d’éducation (écoles d’enfants, écoles du soir pour les adultes, ateliers pour les adolescents) ; ministère paroissial (pour les convertis et ceux qui veulent s’instruire dans la religion chrétienne). Je ne suis pas en état de vous décrire cette vie qui, dans ma solitude au milieu de populations très disséminées et encore très éloignées d’esprit et de cœur, n’est pas la mienne… Les missionnaires isolés comme moi sont fort rares. Leur rôle est de préparer la voie, en sorte que les missions qui les remplaceront trouvent une population amie et confiante, des âmes quelque peu préparées au christianisme, et, si faire se peut, quelques chrétiens. Vous avez en partie décrit leurs devoirs dans votre article : « Le plus grand service » (Écho de Paris, 22 janvier 1916). Il faut nous faire accepter des musulmans, devenir pour eux l’ami sûr, à qui on va quand on est dans le doute ou la peine, sur l’affection, la sagesse et la justice duquel on compte absolument. Ce n’est que quand on est arrivé là qu’on peut arriver à faire du bien à leurs âmes. Inspirer une confiance absolue en notre véracité, en la droiture de notre caractère, et en notre instruction supérieure, donner une idée de notre religion par notre bonté et nos vertus, être en relations affectueuses avec autant d’âmes qu’on le peut, musulmanes ou chrétiennes, indigènes ou françaises, c’est notre premier devoir : ce n’est qu’après l’avoir bien rempli, assez longtemps, qu’on peut faire du bien.
Ma vie consiste donc à être le plus possible en relation avec ce qui m’entoure et à rendre tous les services que je peux. À mesure que l’intimité s’établit, je parle, toujours ou presque toujours en tête à tête, du bon Dieu, brièvement, donnant à chacun ce qu’il peut porter, fuite du péché, acte d’amour parfait, acte de contrition parfaite, les deux grands commandements de l’amour de Dieu et du prochain, examen de conscience, méditation des fins dernières, à la vue de la créature penser à Dieu, etc., donnant à chacun selon ses forces et avançant lentement, prudemment.
Il y a fort peu de missionnaires isolés faisant cet office de défricheur ; je voudrais qu’il y en eût beaucoup : tout curé d’Algérie, de Tunisie ou du Maroc, tout aumônier militaire, tout pieux catholique laïc (à l’exemple de Priscille et d’Aquila), pourrait l’être. Le gouvernement interdit au clergé séculier de faire de la propagande anti-musulmane ; mais il s’agit de propagande ouverte et plus ou moins bruyante : les relations amicales avec beaucoup d’indigènes, tendant à amener lentement, doucement, silencieusement, les musulmans à se rapprocher des chrétiens devenus leurs amis, ne peuvent être interdites par personne. Tout curé de nos colonies, pourrait s’efforcer de former beaucoup de ses paroissiens et paroissiennes à être des Priscille et des Aquila. Il y a toute une propagande tendre et discrète à faire auprès des indigènes infidèles, propagande qui veut avant tout de la bonté, de l’amour et de la prudence, comme quand nous voulons ramener à Dieu un parent qui a perdu la foi…
Espérons qu’après la victoire nos colonies prendront un nouvel essor. Quelle belle mission pour nos cadets de France, d’aller coloniser dans les territoires africains de la mère patrie, non pour s’y enrichir, mais pour y faire aimer la France, y rendre les âmes françaises et surtout leur procurer le salut éternel, étant avant tout des Priscille et des Aquila !
II — Comment franciser les peuples de notre empire africain
Ma pensée est que si, petit à petit, doucement, les musulmans de notre empire colonial du nord de l’Afrique ne se convertissent pas, il se produira un mouvement nationaliste analogue à celui de la Turquie : une élite intellectuelle se formera dans les grandes villes, instruite à la française, sans avoir l’esprit ni le cœur français, élite qui aura perdu toute foi islamique, mais qui en gardera l’étiquette pour pouvoir par elle influencer les masses ; d’autre part, la masse des nomades et des campagnards restera ignorante, éloignée de nous, fermement mahométane, portée à la haine et au mépris des Français par sa religion, par ses marabouts, par les contacts qu’elle a avec les Français (représentants de l’autorité, colons, commerçants), contacts qui trop souvent ne sont pas propres à nous faire aimer d’elle. Le sentiment national ou barbaresque s’exaltera dans l’élite instruite : quand elle en trouvera l’occasion, par exemple lors de difficultés de la France au dedans ou au dehors, elle se servira de l’islam comme d’un levier pour soulever la masse ignorante, et cherchera à créer un empire africain musulman indépendant.
L’empire Nord-Ouest-Africain de la France, Algérie, Maroc, Tunisie, Afrique occidentale française, etc., a trente millions d’habitants ; il en aura, grâce à la paix, le double dans cinquante ans. Il sera alors en plein progrès matériel, riche, sillonné de chemins de fer, peuplé d’habitants rompus au maniement de nos armes, dont l’élite aura reçu l’instruction dans nos écoles. Si nous n’avons pas su faire des Français de ces peuples, ils nous chasseront. Le seul moyen qu’ils deviennent Français est qu’ils deviennent chrétiens.
Il ne s’agit pas de les convertir en un jour ni par force mais tendrement, discrètement, par persuasion, bon exemple, bonne éducation, instruction, grâce à une prise de contact étroite et affectueuse, œuvre surtout de laïcs français qui peuvent être bien plus nombreux que les prêtres et prendre un contact plus intime.
Des musulmans peuvent-ils être vraiment français ? Exceptionnellement, oui. D’une manière générale, non. Plusieurs dogmes fondamentaux musulmans s’y opposent ; avec certains il y a des accommodements ; avec l’un, celui du medhi, il n’y en a pas : tout musulman, (je ne parle pas des libres-penseurs qui ont perdu la foi), croit qu’à l’approche du jugement dernier le medhi surviendra, déclarera la guerre sainte, et établira l’islam par toute la terre, après avoir exterminé ou subjugué tous les non musulmans. Dans cette foi, le musulman regarde l’islam comme sa vraie patrie et les peuples non musulmans comme destinés à être tôt ou tard subjugués par lui musulman ou ses descendants ; s’il est soumis à une nation non musulmane, c’est une épreuve passagère ; sa foi l’assure qu’il en sortira et triomphera à son tour de ceux auxquels il est maintenant assujetti ; la sagesse l’ engage à subir avec calme son épreuve ; « l’oiseau pris au piège qui se débat perd ses plumes et se casse les ailes ; s’il se tient tranquille, il se trouve intact le jour de la libération » disent-ils ; ils peuvent préférer telle nation à une autre, aimer mieux être soumis aux Français qu’aux Allemands, parce qu’ils savent les premiers plus doux ; ils peuvent être attachés à tel ou tel Français, comme on est attaché à un ami étranger; ils peuvent se battre avec un grand courage pour la France, par sentiment d’honneur, caractère guerrier, esprit de corps, fidélité à la parole, comme les militaires de fortune des 16e et 17e siècles mais, d’une façon générale, sauf exception, tant qu’ils seront musulmans, ils ne seront pas Français, ils attendront plus ou moins patiemment le jour du medhi, en lequel ils soumettront la France.
De là vient que nos Algériens musulmans sont si peu empressés à demander la nationalité française : comment demander à faire partie d’un peuple étranger qu’on sait devoir être infailliblement vaincu et subjugué par le peuple auquel on appartient soi-même ? Ce changement de nationalité implique vraiment une sorte d’apostasie, un renoncement à la foi du medhi…
III — Conversation avec des personnages du désert sur les affaires de l’Europe et sur la guerre
Je n’en ai pas. Je n’ai jamais cessé de dire aux indigènes que cette guerre est chose sans gravité : deux gros pays ont voulu en manger deux petits ; les autres gros pays, tels que les Anglais, les Russes et nous, leur font la guerre non seulement pour empêcher cette injustice, mais pour ôter à ces deux voleurs la force de recommencer ; quand ils seront bien corrigés et affaiblis on leur accordera la paix ; cela durera ce que cela durera, le résultat ne présente aucun doute, et nous avons l’habitude d’aller lentement mais sûrement… Les gens de ce pays reculé sont d’une telle ignorance que tout détail supplémentaire les induirait en erreur : ils ne comprendraient pas, et se feraient des idées fausses.
La main-d’œuvre polonaise
Votre article sur la main-d’œuvre étrangère (L’Écho de Paris du 28 mai 1916), et ce que vous y dites avec tant de vérité des Polonais me porte à vous parler d’un ami… qui a consacré sa vie à l’étude et au relèvement de la Pologne, sa patrie ; il travaille à la relever surtout par la pureté des mœurs, l’austérité de la vie et le renoncement à l’alcool. Voyant avec douleur beaucoup de Polonais partir annuellement pour l’Amérique où ils perdent leurs âmes, il cherche à détourner ce mouvement d’émigration vers la France et les colonies françaises du Nord de l’Afrique, Algérie, Maroc, Tunisie. Depuis trois ou quatre ans il a fait parvenir des propositions à ce sujet aux autorités françaises d’Algérie et du Maroc, offrant de diriger sur ces pays des familles choisies de Polonais. Rien de ce qu’il a proposé n’a été exécuté jusqu’à présent. L’heure viendra peut-être bientôt de reprendre son idée et de l’appliquer non seulement à l’Algérie, à la Tunisie et au Maroc, mais aussi à la France…
Les Kabyles
Comme vous, je désire ardemment que la France reste aux Français, et que notre race reste pure. Pourtant je me réjouis de voir beaucoup de Kabyles travailler en France ; cela semble peu dangereux pour notre race, car la presque totalité des Kabyles, amoureux de leur pays, ne veulent que faire un pécule et regagner leurs montagnes.
Si le contact de bons chrétiens établis en Kabylie est propre à convertir et à franciser les Kabyles, combien plus la vie prolongée au milieu des chrétiens de France est-elle capable de produire cet effet.
Les Berbères marocains, frères des Kabyles, sont encore par trop rudes ; ils seront pareils aux Kabyles, quand, comme eux, ils auront soixante ans de domination française. Saint Augustin aimait la langue punique, parce que, disait-il, c’était la langue de sa mère : qu’était la race de sainte Monique dont la langue était la punique ? La race berbère ? Si la race berbère nous a donné sainte Monique et en partie saint Augustin, voilà qui est bien rassurant. N’empêche que les Kabyles ne sont pas aujourd’hui ce qu’étaient leurs ancêtres du IVe siècle : leurs hommes ne sont pas ce que nous voulons pour nos filles ; leurs filles ne sont pas capables de faire les bonnes mères de famille que nous voulons.
Pour que les Kabyles deviennent français, il faudra pourtant que des mariages deviennent possibles entre eux et nous : le christianisme seul, en donnant même éducation, mêmes principes, en cherchant à inspirer mêmes sentiments, arrivera, avec le temps, à combler en partie l’abîme qui existe maintenant.
En me recommandant fraternellement à vos prières, ainsi que nos Touaregs, et en vous remerciant encore de votre lettre, je vous prie d’agréer l’expression de mon religieux et respectueux dévouement.
Votre humble serviteur dans le Cœur de Jésus.
Charles de Foucauld
U
Lettre adressée à René Bazin, de l’Académie française, président de la Corporation des publicistes chrétiens, parue dans le Bulletin du Bureau catholique de presse, n° 5, octobre 1917. Titre et intertitres d’origine.
[1] — Michel Reuillard, Les Saint-simoniens et la tentation coloniale, l’Harmattan, p. 81.
[2] — Le siècle des saint-simoniens, « Du Nouveau christianisme au canal de Suez », BNF, dossier de presse, exposition tenue du 28 novembre 2006 au 25 février 2007, Bibliothèque de l’Arsenal – http://www.bnf.fr/documents/dp_saint_simoniens.pdf.
[3] — Michel Reuillard, Les Saint-simoniens et la tentation coloniale, l’Harmattan, p 43.
[4] — Henri-René d’Allemagne (lui-même saint-simonien), Les Saint-simoniens, 1827-1837, Paris, Grand, 1930.
[5] — Michel Reuillard, Les Saint-simoniens et la tentation coloniale, l’Harmattan, p 43.
[6] — Cette notion de « surhomme » allait inspirer l’œuvre la plus célèbre de Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, qui a fait le bonheur des ennemis du christianisme, des saint-simoniens à Hitler, dans l’opposition à Dieu, mais le respect des hiérarchies de races.
[7] — Le saint-simonien Charles Guillain mena en Nouvelle-Calédonie une politique féroce contre les missions protestantes, mais pour des raisons différentes de celle qu’il mena contre la mission catholique. A travers les missions protestantes Guillain a surtout lutté contre la tentative de récupération anglaise de la Nouvelle-Calédonie.
[8] — M. Reuillard, Les Saint-simoniens…, p. 476 ; cité par d’Allemagne.
[9] — Ibid., p. 477.
[10] — Ibid., p. 478.
[11] — Michel Reuillard, Les Saint-simoniens et la tentation coloniale, l’Harmattan, p. 81. Cité par Philippe Régnier dans Thomas-Ismaÿl Urbain, métis, saint-simonien et musulman, SEDEJ.
[12] — « La campagne entreprise par Enfantin pour l’affranchissement de la femme, et la révélation de sa morale sexuelle devaient porter un rude coup à ce bel édifice [de la secte saint-simonienne]. A partir du moment où commença cette prédication à vrai dire assez étrange, qui réclamait une complète liberté des sexes et instituait un “couple prêtre” à la vocation équivoque, la maison de la rue Monsigny se transforma en un chaudron bouillonnant où partisans et adversaires d’Enfantin s’affrontèrent avec passion. […] C’est à l’époque de ces défections que des rumeurs malveillantes commencèrent à se répandre sur les soirées qui avaient lieu plusieurs fois par semaine rue Monsigny. Si l’on en croit le chroniqueur Libert, “le paganisme avec ses fêtes immondes et ses infâmes saturnales n’offrait rien de plus répugnant”. Il ne semble pas que ces calomnies aient été fondées. Toutefois, il faut bien convenir que l’hôtel de Gesvres, bouillonnant de frénésie mystique, était devenu une étrange maison. » J.-P. Callot, Les polytechniciens et l’aventure saint-simonienne, http://www.annales.org/archives/x/saintsimonisme.html.
« Le saint-simonisme est certainement un des courants les plus complexes et les plus intéressants de la pensée politique. Au contraire d’autres théories politiques qui souvent ont refoulé ou ignoré le problème de la condition féminine, il en a fait le corps central de sa doctrine. » Ginevra Conti Odorisio, Barrault et l’émancipation féminine dans l’école saint-simonienne, dans L’actualité du Saint-simonisme, p. 368, PUF, 2004.
[13] — Enfantin, cité par M. Reuillard, ibid., p. 80.
[14] — Frédéric Bastiat, économiste français 1801-1850 : « Lettre à Alphonse de Lamartine », http://bastiat.org/fr/lettre_lamartine_1.html.
[15] — La Question d’Orient est le terme utilisé pour qualifier l’implication des diverses puissances européennes (principalement la France, le Royaume-Uni et la Russie) en Méditerranée orientale et dans les Balkans, profitant du déclin de l’Empire ottoman et le précipitant.
[16] — Jean-François Figeac, « La géopolitique orientale des saint-simoniens », dans Les cahiers de la Méditerranée, « Pour une histoire des médias en Méditerranée » – http://cdlm.revues. org/6759.
[17] — Ismaÿl Urbain, Voyage d’Orient, Fonds Eichthal de la Bibliothèque de l’Arsenal. Ms 13 736, p. 1 à 5. Cité par Philippe Régnier dans Thomas-Ismaÿl Urbain, métis, saint-simonien et musulman, SEDEJ.
[18] — Ismaÿl Urbain, Voyage d’Orient, Fonds Eichthal de la Bibliothèque de l’Arsenal, p. 79. Cité par Philippe Régnier dans Thomas-Ismaÿl Urbain, métis, saint-simonien et musulman, SEDEJ.
[19] — S. Charléty, Histoire du Saint-simonisme (1825-1864), Paris, 1931, p. 49.
[20] — Le Globe, journal saint-simonien, du 16 juin 1831.
[21] — Chanoine Tournier, La Conquête religieuse de l’Algérie, Paris, 1931, p. 91.
[22] — Guyot citant Prosper Enfantin, La France en Afrique, Paris, 1846.
[23] — Au Proche-Orient, l’empereur mène une politique de rapprochement avec les arabes dans laquelle l’émir Abd el-Kader se montre fort utile.
[24] — Centre des archives d’Outre-mer d’Aix-en-Provence (cote 5 M2).
[25] — M. Reuillard, Les Saint-simoniens…, p. 84.
[26] — Sous la monarchie de Juillet, il y eut trois gouvernements du maréchal Nicolas Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie. Il resta en place jusqu’au 19 septembre 1847.
[27] — Chanoine Tournier, La Conquête religieuse de l’Algérie 1830-1845, paru en 1930, p. 168 à 191.
[28] — Les Européens d’Algérie manifestent à Louis-Napoléon leur désir de s’affranchir de la tutelle militaire. Celui-ci crée un ministère de l’Algérie avec à sa tête son cousin, le prince Napoléon-Jérôme, qui met en œuvre une politique favorable aux colons. L’armée (avec les saint-simoniens) attise en sous-main le mécontentement des indigènes… Sentant venir les difficultés, le prince Napoléon-Jérôme donne sa démission. Pour sauver les apparences, l’empereur conserve le ministère de l’Algérie et nomme le comte de Chasseloup-Laubat, alors ministre de la Marine, le 24 mars 1859.
[29] — Guyot, La France en Afrique.
[30] — Jean-Gabriel Cappot De Feuillide, L’Algérie française, Paris, Plon, 1856.
[31] — Rapporté par Alphonse Dory dans son livre Retour au christianisme de la part d’un saint-simonien, 1834, p. 296. Dory était devenu saint-simonien à Paris. De retour à Marseille, il y fonda la première église saint-simonienne avant d’être « désenchanté » par la secte lorsqu’elle justifia le choléra comme une justice contre la paresse des pauvres.
[32] — La démarche d’Urbain présente des similitudes avec celle de René Guénon, qui, lui aussi, se convertira à l’islam en Égypte. Fasciné par l’Orient et initié au soufisme à 25 ans sous le nom de ‘Abd al-Wâhid Yahyâ, René Guénon se mariera des années plus tard au Caire avec une musulmane en secondes noces. Ce grand gnostique, occultiste, ésotériste a aussi, hélas, influencé une partie des catholiques. Ces différents propagandistes d’une religion universelle furent fascinés par l’islam, porteur de déviations sexuelles, aux adeptes facilement manipulables. On ne compte plus les conférences données en l’honneur de René Guénon à la Grande Mosquée de Paris.
[33] — Ismaÿl Urbain, Voyage d’Orient, Fonds Eichthal de la Bibliothèque de l’Arsenal, p. 79. Cité par Philippe Régnier dans Thomas-Ismaÿl Urbain, métis, saint-simonien et musulman, SEDEJ.
[34] — Gustave d’Eichtal, fils et petit-fils de banquier, né dans une famille juive, reçoit le baptême à l’âge de 16 ans, mais adhère un peu plus tard à la religion saint-simonienne. Élève d’Auguste Comte, il rencontre Hegel à Berlin, chez les Mendelssohn, et traduit et fait diffuser en France de nombreux auteurs tels que Kant, Herder et Lessing. Il devient saint-simonien en 1829 et l’un des principaux financiers de la secte. Membre de la Société de géographie et de la Société asiatique, il est fondateur et secrétaire de la Société d’ethnologie, etc. Il écrit avec Ismaÿl Urbain les Lettres sur la race noire et la race blanche ; le métissage étant pour lui l’humanité du progrès. « Le Noir et le juif sont les deux proscrits », écrit-il. Il a amplement collaboré au Globe.
[35] — Le mot « fortune » est ici employé au sens de destinée.
[36] — Eichthal et Urbain, Lettre sur la race noire et la race blanche, cités par M. Reuillard, Les saint-simoniens et la tentation coloniale, p. 82.
[37] — Hoart. 7 février 1832. Fonds Enfantin. Ms 7 789/8, p. 72 [dans Voyage d’Orient], Urbain s’attribue […] le projet quelque peu incestueux d’épouser la fille pour « ne perdre qu’à [s]a mort [à lui] la chaleur [d]u sang [de la mère] ». En quoi il adhère à la conception enfantinienne de la vie éternelle par la perpétuation des morts dans les vivants. Voir Philippe Régnier dans Thomas-Ismaÿl Urbain, métis, saint-simonien et musulman, SEDEJ.
[38] — Les saint-simoniens sont avant tout des missionnaires au service de leur doctrine.
[39] — Les deux hommes ne cesseront de correspondre.
[40] — Anne Levallois, Les Écrits autobiographiques d’Ismaÿl Urbain. Homme de couleur, saint-simonien et musulman (1812-1884), Paris, Maisonneuve & Larose, 2004, 197 p.
[41] — Chanoine Tournier, La Conquête religieuse de l’Algérie, p. 96.
[42] — Le sénatus-consulte de 1863 est relatif à la propriété foncière en Algérie. Il vise à établir les tribus algériennes dans leurs droits ancestraux et à mettre un terme aux éternels conflits de territoires auxquels elles se livraient entre elles depuis des générations. Le sénatus-consulte de 1865 est relatif à la nationalité en Algérie : Article 1 : « L’indigène musulman est français, néanmoins il continuera à être régi par la loi musulmane. » « Il peut être admis à servir dans les armées de terre et de mer. Il peut être appelé à des fonctions et emplois civils en Algérie. » « Il peut, sur sa demande, être admis à jouir des droits de citoyen français ; dans ce cas, il est régi par les lois civiles et politiques de la France. » Article 2 : « L’indigène israélite est français, néanmoins il continue à être régi par son statut personnel. […] Il peut être admis à servir dans les armées de terre et de mer. Il peut être appelé à des fonctions et emplois civils en Algérie. […] Il peut, sur sa demande, être admis à jouir des droits de citoyens français ; dans ce cas, il est régi par la loi française. […] »
[43] — Le royaume arabe envisagé par Napoléon III et les saint-simoniens eût été un vaste territoire, contrôlé par les bureaux arabes, une sorte de protectorat. Napoléon a peut-être pensé à donner la lieutenance de ce royaume à l’émir Abd-el-Kader, qu’il aurait fait revenir de Damas où il se trouvait depuis sa reddition et qui rendait de grands services à la diplomatie impériale.
[44] — Archives de S.A.I. le Prince Napoléon, à Prangins.
[45] — Chanoine Tournier, La Conquête religieuse de l’Algérie, p. 49.
[46] — Les frères Péreire sont des petits-fils de Francisco Rodrigues Pereira (1715-1780), juif portugais installé en France en 1741 et devenu l’interprète de Louis XV. Leur oncle Isaac Rodrigues Henriques travaille à la banque Fould. Émile devient courtier à la bourse, puis travaille pour James de Rothschild. Isaac devient comptable chez Vital-Roux. Émile se marie avec Rachel, fille de son hôte, et sa fille Fanny épousera plus tard son frère Isaac. Leur cousin Olinde Rodriguès étant très engagé dans le saint-simonisme, ils fréquentent ces milieux, et Isaac s`attache à Enfantin. Avec les polytechniciens saint-simoniens Lamé et Clapeyron, ils s’occupent du chemin de fer Paris-Saint Germain (1832). Ils fondent le Crédit Mobilier (1852), qui fera faillite en 1867, et la Compagnie Générale Maritime (1855). Nombreux projets immobiliers, notamment à Arcachon. Avec Enfantin, ils fondent les lignes ferroviaires Paris-Lyon-Méditerranée. Ils sont aussi partie prenante dans la Compagnie du Gaz, dans les chemins de fer en Espagne et en Russie. Les polytechniciens saint-simoniens sont dans toutes ces affaires et d’autres, avec les banquiers Péreire. Emile Péreire fut député de la Gironde, et Isaac des Pyrénées Orientales. Voir http://www.annales.org/archives/x/pereire.html.
[47] — Ismaÿl Urbain, Les Saints-simoniens en Algérie, article de la rubrique « les deux rives de la Méditerranée – la période coloniale de l’Algérie », 2005.
[48] — P. A. de Salinis S.J., Marins et missionnaires, conquête de la Nouvelle-Calédonie, 1843-1853, p. 332.
[49] — Pour parfaire leur projet de canal de Suez, les saint-simoniens ont pu explorer l’Arabie, l’Afrique orientale et Madagascar entre 1838 et 1860. La Réunion fut gouvernée de 1858 à 1864 par un baron saint-simonien, Rodolphe Augustin, baron Darricau (Michel Reuillard, Les saint-simoniens, l’Harmattan). Les frères Toché, négociants à l’île Maurice, issus d’une riche famille de Nantes, militaient aussi pour la Famille universelle. Jules Toché était du nombre des quarante « moines de Ménilmontant ».
[50] — Lettre du 22 juillet 1860. BARS, fonds Enfantin, cote 7731.
[51] — Giuseppe Garibaldi, Grand-Maître de pratiquement toutes les obédiences italiennes, devint la figure emblématique de l’Italie laïque et anticléricale.
[52] — Capitaine de navire, Giuseppe Garibaldi rentra à Nice (encore italienne) en 1833 d’où il repartit pour Constantinople. Il embarqua à son bord treize passagers français adeptes du comte de Saint-Simon. Leur chef était Émile Barrault, professeur de rhétorique, qui exposa les idées saint-simoniennes à Garibaldi. Alexandre Dumas rapporte dans ses mémoires une phrase de Barrault qui a particulièrement marqué Garibaldi : « Un homme qui, se faisant cosmopolite, adopte l’humanité comme patrie et offre son épée et son sang à tous les peuples qui luttent contre la tyrannie, il est plus qu’un soldat ; c’est un héros ». Cité dans : Alfonso Scirocco, Garibaldi, battaglie, amori, ideali di un cittadino del mondo, Bari, Laterza, 2011.
[53] — Note du capitaine de La Rochassière, 1838, archives de la Marine.
[54] — Je passe sous silence les démêlés du gouverneur avec les missions protestantes des îles Loyauté, qui ne sont pas directement le sujet de cet article.
[55] — Michel Reuillard, ibid., p. 475.
[56] — Michel Reuillard, p. 476.
[57] — Ibid., p 499.
[58] — Ibid.
[59] — La Libre-pensée, qui guerroie contre les crèches de Noël, hérite son fond laïciste de la pensée saint-simonienne. Dans la conclusion de son livre : Une religion pour la République : La foi laïque de Ferdinand Buisson, Vincent Peillon résume cette religion laïque en quelques formules : « La perfectibilité de notre nature nous conduit à vouloir être des Christ républicains ». « La religiosité républicaine, morale, politique, repose sur une anthropologie […] en capacité de produire “une humanité nouvelle” [Edgar Quinet]… La religiosité républicaine, sans dogme, sans rite, sans prêtre, religion laïque unissant toutes les confessions, est l’affirmation d’un idéal par lequel nous nous dépassons, à la fois individuellement et collectivement… […] car toute l’opération consiste bien, avec la foi laïque, à changer la nature même de la religion, de Dieu, du Christ, et à terrasser définitivement l’Église. »
[60] — Michel Reuillard, Les Saint-simoniens…, p. 478-479.
[61] — Ibid., p. 479.
[62] — Ibid., p. 497.
[63] — Le père Pierre Rougeyron (1817-1909) arriva en Nouvelle-Calédonie en 1843 avec Monseigneur Douarre qui le nomma provicaire. Il fit des séjours aux Nouvelle-Hébrides (Vanuatu actuel). Il signa l’acte de possession de la Nouvelle-Calédonie le 24 septembre 1853. Il fut le véritable fondateur de la mission. (Voir note dans M. Reuillard, p. 478).
[64] — L’œuvre de la Propagation de la foi avait été fond ée à Lyon en 1822.
[65] — Michel Reuillard, Les Saint-simoniens…, p. 498.
[66] — Jacques Izoulet, Histoire des catholiques dans l’île de Lifou (Recension de Marie-Joseph Dubois, Journal de la Société des océanistes, 1994, vol. 98, nº 98, p. 119-120).
[67] — Ibid.
[68] — Ibid.
[69] — Ibid., p. 499.
[70] — Michel Reuillard, Les saint-simoniens… Longue lettre de Guillain, p. 502-503.
[71] — Ibid., p. 503.
[72] — Ibid., note p. 504.
[73] — Michel Reuillard, Les Saint-simoniens…, p. 506. Rapport adressé par Guillain au Ministre de la Marine le 8 mars 1868. ANSOM, fonds Nouvelle-Calédonie.
[74] — Ibid., Lettre confidentielle nº 124 de Chasseloup à Guillain, le 22 mai 1868.
[75] — Sous la présidence de François Mitterrand, les mouvements indépendantistes ont été encouragés en Nouvelle-Calédonie. Lors du référendum du 13 septembre 1987, 98,3% des 150 000 Néo-calédoniens se sont prononcés contre l’indépendance. A partir de cette date, les indépendantistes basculent dans les actes terroristes. L’escalade du terrorisme aboutit à la mort de quatre gendarmes et à la prise de vingt-cinq otages, dans le but de provoquer une insurrection générale qui n’a pas lieu. Le gouvernement Chirac déploie les grands moyens pour récupérer les otages. Les palabres s’éternisent et les menaces sur les captifs s’amplifient. Le ministre Bernard Pons donne l’ordre de l’assaut. Dix-neuf terroristes trouvent la mort, mais les otages sont tous délivrés. Cet épisode sera retourné contre la France en faveur des preneurs d’otages transformés en victimes. Le chef du GIGN envoyé pour sauver les otages, Philippe Legorjus, était un soixante-huitard gagné aux idées des indépendantistes. Le GIGN n’a pas opéré seul, mais son chef a accusé après coup les autres intervenants (notamment l’armée), pour se justifier politiquement et endosser le beau rôle. Au cours de ces événements, les chefs indépendantistes et loyalistes appartenaient à des maçonneries différentes, concurrentes sur ce sujet. L’indépendance de la Nouvelle-Calédonie fait partie des promesses électorales de François Hollande et un nouveau référendum se profile sans bruit pour l’indépendance, mais cette fois-ci les règles électorales musèleront en très grande partie l’électorat d’origine européenne, même parmi les natifs de l’archipel.
[76] — Léon Fautrat, Les missionnaires en France et dans le Pacifique : la Nouvelle-Calédonie, Paris, Victor Retaux, 1895, p. 144.
[77] — Léon Fautrat, Les missionnaires en France et dans le Pacifique : la Nouvelle-Calédonie, Victor Retaux , 1895. Cité par Michel Reuillard, ibid., p. 507.

