L’histoire vue d’en haut
Jésus-Christ est roi. C’est un fait. Les individus et les sociétés peuvent refuser sa royauté (à leur plus grand dommage) ; ils ne peuvent la supprimer. Cette royauté transcende les siècles et les frontières : il est roi de l’histoire. Un ami de Mgr Pie, Dom Guéranger, s’est fait le docteur de cette grande vérité [1]. Mgr Pie lui-même l’a résumée en une sentence lapidaire : Quand Jésus-Christ ne règne pas par les bienfaits attachés à sa présence, il règne par toutes les calamités inséparables de son absence [2].
Dans l’histoire de France et l’histoire de l’Église, le grand évêque de Poitiers ne voit donc pas seulement les hommes. Il s’élève jusqu’à Dieu, dont il discerne le plan supérieur et l’action surnaturelle.
Alors que certains idéologues reprochent aujourd’hui à l’Église d’avoir employé la force pour briser les idoles païennes, Mgr Pie souligne tout de suite le point essentiel : Dieu lui-même appuyait, visiblement, cette destruction par ses miracles. (1. Saint Martin, briseur d’idoles et thaumaturge.)
A ceux qui critiquent les croisades ou les accusent d’avoir échoué Mgr Pie montre la noblesse et l’utilité humaines de l’entreprise, mais il rappelle surtout l’approbation divine (manifestée, elle aussi, par des miracles) et les nombreuses âmes qu’elles ont menées au salut. « Et moi, prêtre de l’éternité, je ne connais qu’un chiffre qui m’intéresse et qui soit placé à ma hauteur, c’est le chiffre éternel des élus. » (2. Les croisades.)
D’ailleurs la véritable grandeur se manifeste éminemment dans l’adversité ; aussi l’évêque de Poitiers, inversant une pensée de Fénelon, met saint Louis bien au-dessus de Charlemagne, car il a davantage participé à la croix du Christ. (3. Saint Louis est surtout grand dans l’adversité.)
L’erreur doctrinale porte toujours des fruits de mort. Mgr Pie y est attentif. Mais il sait aussi discerner le remède que la Providence divine a voulu placer à côté du mal. (4. Saint François de Sales, remède providentiel au jansénisme.)
Il sait que « le châtiment de nos mauvaises œuvres se trouve presque toujours dans le résultat de ces œuvres mêmes » et voit dans la guerre de 1870 (qui ne fut que l’aurore des grandes catastrophes du 20e siècle) la conséquence logique de la révolte des nations catholiques contre le pape au début du 18e siècle. Elles ont favorisé et soutenu la Prusse protestante, malgré les avertissements de Rome. Elles doivent ensuite en subir les conséquences. (5. La Prusse : péché et châtiment des nations latines.)
Après la guerre de 1870, l’impuissance de l’Assemblée conservatrice (qui aboutira à la IIIe République) le frappe sans l’étonner. Il en connaît la cause : le manque de principes et l’absence du Christ. Il sait que les « conservateurs » ne sont qu’au début d’une longue série d’échecs. « Nous ne touchons pas encore le fond de l’abîme où nous devons descendre. » (6. D’où vient l’impuissance politique des « conservateurs » ?)
Mais, déjà, il annonce comment la France se redressera : en retrouvant l’esprit de saint Louis, l’esprit de croisade. (7. Nous n’en sortirons que par une croisade.)
Le Sel de la terre.
1. – Saint Martin, briseur d’idoles et thaumaturge
Opérer des prodiges semblait un jeu pour lui ; on eût dit Adam pleinement restitué dans sa royauté sur le monde. La nature entière pliait à son commandement et se rangeait à son service. Les animaux lui étaient soumis : « Hélas ! s’écriait un jour le saint, les serpents m’écoutent, et les hommes refusent de m’entendre ». Cependant les hommes l’entendaient souvent. Pour sa part, la Gaule entière l’entendit ; non seulement l’Aquitaine, mais la Gaule Celtique, mais la Gaule Belgique. Comment résister à une parole autorisée par tant de prodiges ? Dans toutes ces provinces, il renversa l’une après l’autre toutes les idoles, il réduisit les statues en poudre, brûla et démolit tous les temples, détruisit tous les bois sacrés, tous les repaires de l’idolâtrie [3] ; Était-ce légal, me demandez-vous ? Si j’étudie la législation de Constantin et de Constance, cela l’était peut-être. Mais ce que je puis dire, c’est que Martin, dévoré du zèle de la maison du Seigneur, n’obéissait en cela qu’à l’esprit de Dieu. Et ce que je dois dire, c’est que Martin, contre la fureur de la population païenne, n’avait d’autres armes que les miracles qu’il opérait lui-même, le concours visible des anges qui lui était parfois accordé, et enfin, et surtout, les prières et les larmes qu’il répandait devant Dieu lorsque l’endurcissement de la multitude résistait à la puissance de sa parole et de ses prodiges. Mais, avec ces moyens, Martin changea la face de notre pays. Là où il y avait à peine un chrétien avant son passage, à peine restait-il un infidèle après son départ. Les temples du Dieu vivant succédaient aussitôt aux temples des idoles ; car, dit Sulpice Sévère, aussitôt qu’il avait renversé les asiles de la superstition, il construisait des églises et des monastères. C’est ainsi que l’Europe entière est couverte de temples qui ont pris le nom de Martin.
[Sermon prononcé à Tours pour la solennité de saint Martin, 14 novembre 1858. — ŒE, t. 3, p. 299-300.]
2. – Les Croisades
Les croisades, mes frères, on nous demande de les désavouer ! Eh ! quoi donc ? le détracteur des croisades est-il encore chrétien ? est-il encore Français ? Lui qui jette un outrage à dix siècles de l’histoire de l’Église, à dix siècles de l’histoire de France. Les croisades ? Mais, sans avoir toujours porté ce nom, elles n’ont jamais été interrompues depuis Charles Martel jusqu’à Sobieski ; et entre ces deux grands noms sont venus se ranger les noms de Charlemagne, de Godefroy de Bouillon ; de Tancrède, de Philippe-Auguste, de saint Louis ; et mille autres noms couronnés par ceux du grand-maître La Valette, et de Don Juan vainqueur sur le golfe de Lépante. Les croisades ? Mais c’est l’oeuvre de la papauté et des conciles depuis Urbain II et son incomparable discours dans le concile de Clermont, jusqu’à saint Pie V et son ardente prière suivie d’une céleste révélation ; c’est l’œuvre qu’ont applaudie, encouragée tous les saints, depuis saint Bernard enflammant l’ardeur de Louis le Jeune et de tous les évêques et barons assemblés dans la cathédrale de Chartres [4], jusqu’à saint François de Sales prêchant dans Notre-Dame de Paris l’éloge funèbre d’Emmanuel de Mercœur, le dernier des croisés français, et cherchant à rallumer dans l’âme d’Henri IV une dernière étincelle de ce feu sacré qui allait s’éteindre [5]. Les croisades ? Je dis plus ; c’est l’œuvre de Dieu, de Dieu lui-même, tranchant la question par les miracles, les prodiges les plus authentiques. Dieu le veult, Dieu le veult ! s’écriaient les peuples à la voix du pontife suprême.
Comment le savaient-ils, sinon parce que Dieu avait parlé ? Mes frères, c’est une grande témérité à des chrétiens de revenir sur la chose jugée, jugée dans le conseil sublime des cieux, notifiant la sentence par d’incontestables merveilles enregistrées dans l’histoire en caractères indélébiles.
Au reste, dans ce siècle où tous les faits sont devenus des droits et obtiennent le honneurs de l’apothéose, dans ce siècle, qui affecte de sanctionner l’entraînement même le plus aveugle et le plus irréfléchi des multitudes, quelle inconséquence que de renier la plus longue la plus importante et la plus populaire de toutes les révolutions survenues en Europe et de déchirer à plaisir les plus magnifiques pages de l’histoire de notre pays !
Les croisades ont-elles échoué ?
Mais notre siècle n’est le courtisan que du succès. Or, les croisades, dit-on, n’ont pas réussi. Les croisades n’ont pas réussi ! Il est à cet égard une réponse célèbre : « aucune n’a réussi, mais toutes ont réussi ». Or, l’Esprit-Saint nous a avertis de ne juger des grands ouvrages de la providence comme de la nature que par le résultat général et définitif et in novissimis intelligas ! Le détail des choses, mes frères, est toujours plein de mystère et d’obscurité ; la clarté brille dans l’ensemble. On ne regarde pas les longues chaînes des Alpes ou des Cordillières avec le microscope. Laissons aux fourmis leur horizon visuel. Les croisades ont été souvent malheureuses ; mais quelles expéditions guerrières n’ont vu parfois fléchir la fortune, et la défaite se mêler aux triomphes ? Dans la nature, par exemple, le combat de l’été contre l’hiver ne se compose-t-il, heure par heure, que de victoires ? Si l’on prend un à un les jours de cette réaction de la lumière contre les ténèbres, de la chaleur contre le froid, dans le détail, l’été ne semble-t-il pas parfois vaincu ? Les enfants le croient. Mais qu’importe ? Le grand astre s’avance inexorablement, ramenant avec lui et les vives clartés et les fécondes ardeurs. Attendez avec patience ; il fera son oeuvre ; vous cueillerez les fruits, et vous moissonnerez la récolte : et in novissimis intelligas.
Les croisades n’ont pas réussi ! Mais est-ce que l’Europe a été asservie par l’islamisme ? Est-ce que nos autels et nos foyers sont encore en danger ? Est-ce que notre foi et notre indépendance, notre dignité religieuse et nationale sont encore menacées ? Est-ce que l’Orient, d’où nous venait autrefois la lumière, nous a ensevelis dans sa profonde nuit ? Est ce que notre civilisation est devenue la proie de ces hordes barbares ? Est-ce que vos fils sont courbés sous la loi du sabre ? Est-ce que vos épouses et vos filles sont tributaires du sérail et languissent dans les prisons infectes du harem ? Est-ce qu’au contraire la puissance ottomane n’a pas été tellement amoindrie et si mortellement blessée, qu’elle ne subsiste plus que par l’indulgence de la chrétienté ?
Les croisades n’ont pas réussi ! Mais est-ce que les vieilles races chrétiennes ne se sont pas rajeunies sur le berceau du christianisme, et retrempées dans leur propre sang sur le sol arrosé par le sang rédempteur ? Est-ce que la sève surabondante et la débordante énergie de ces natures remuantes et belliqueuses, tournée par une heureuse diversion contre les mortels ennemis du genre humain, comme la foudre qui va se décharger sur le front aride de la montagne, n’a pas épuisé ainsi ses fureurs et oublié ses excès si funestes à la patrie ? Est-ce que les serfs et les vassaux m’ont pas été affranchis par milliers à la veille de ces expéditions non moins utiles à l’affermissement des trônes qu’à la liberté des peuples ? Est-ce que les sciences, la littérature, les arts, le commerce, l’agriculture n’ont rien rapporté de l’Orient ?
Les croisades n’ont pas réussi ! Mais est-ce que le sang et l’or d’une nation sont dépensés inutilement quand ils lui assurent une gloire légitime ici-bas, et qu’ils ouvrent à ses enfants la porte du ciel ? Les hommes positifs ont fait de savants calculs et ils établissent par un chiffre exact les sommes d’argent sorties du pays pendant ces guerres. Mais l’argent n’est-il pas destiné à la circulation qui se fait par le commerce et l’échange ? et le commerce n’est-il pas avantageux toutes les fois que l’on obtient des valeurs supérieures à celles que l’on abandonne ? Or, avec l’argent des croisades, la France a acheté une influence qui dure encore après six cents ans. Malgré nos fautes et nos écarts, le nom français couvre encore tout l’Orient de son prestige et de sa puissance. Ah ! que nos hommes d’État et nos financiers soient donc plus indulgents pour les siècles qui ont consacré l’argent de la France à lui conquérir de la gloire, et qu’ils réservent leurs blâmes pour les siècles inexcusables, si jamais il s’en trouvait de tels, qui ruineraient le pays en le déshonorant.
D’ailleurs est-ce que le chrétien peut restreindre ses vues au temps présent, et oublier l’horizon qui s’ouvre par delà la tombe ? Eh ! que m’importe à moi, homme de l’autre vie, que m’importe que les croisades n’aient pas raison devant les froides et tardives supputations de nos modernes calculateurs, quand le saint abbé de Clairvaux m’assure avoir appris du ciel que cet emploi chrétien de la mammone d’iniquité a procuré à des milliers de Français les trésors permanents de la béatitude suprême [6] ? La patrie terrestre ne s’est bientôt plus aperçue qu’elle avait été appauvrie, et la céleste patrie aura été enrichie pour jamais. Hommes du temps, vous me parlez de chiffres ; et moi, prêtre de l’éternité, je ne connais qu’un chiffre qui m’intéresse et qui soit placé à ma hauteur, c’est le chiffre éternel des élus.
Mes frères, cette apologie a été longue, mais elle appartenait essentiellement à mon sujet. Car, s’il est vrai que les croisades ont eu pour objet et pour résultat de maintenir et d’étendre le règne de Dieu, et qu’elles aient procuré au pays par surcroît mille autres bienfaits de tout genre, dès lors ma seconde proposition est prouvée, puisque saint Louis a été le plus illustre instrument et le principal moteur de ces grandes entreprises. […]
[Panégyrique de saint Louis prêché à Blois le dimanche 29 août 1847 et à Versailles le dimanche 27 août 1848. — ŒE, t. 1, p. 73-76.]
3. – Saint Louis est surtout grand dans l’adversité
Louis [est] le véritable type du croisé, le modèle accompli du chevalier chrétien, le généralissime des vaillantes phalanges de l’Évangile et de la civilisation. Que Louis est grand quand il combat, et qu’il combat pour sa foi, pour son Rédempteur, pour son Dieu ! Que Louis est grand dans l’action, qu’il est grand dans la victoire ! Je regrette que le temps ne me permette plus de vous montrer de brillants exploits, pour lesquels je vous renvoie à l’histoire qui les raconte avec complaisance. Damiette, Massoura, Carthage !… Mais surtout que Louis est grand dans l’adversité ! Ici, mes frères, accordez-moi un dernier moment d’attention.
Deux saints monarques seront l’éternel ornement de la nation française, je veux dire Charlemagne et Louis IX : l’un et l’autre également passionnés pour le triomphe de l’Évangile et l’extension du règne de Jésus-Christ, l’un et l’autre également pénétrés de leurs devoirs envers Dieu et envers leurs peuples, l’un et l’autre également dignes d’être placés pour leur zèle actif et leur piété éclairée parmi les rois-pontifes et les soldats-apôtres. Or, d’où vient que le premier, type le plus vaste et le plus magnifique du César chrétien, n’a pas sur nos autels une place aussi incontestée que le second ? Je veux vous en dire la raison principale.
Que d’autres aillent chercher des taches dans ce soleil et surprendre des fautes dans la conduite privée du très chrétien empereur : Bossuet leur a répondu avec toute l’autorité de sa science et tout le poids de son génie [7]. Mais l’illustre archevêque de Cambrai m’a donné, contrairement à sa pensée, la solution que je cherchais quand il a dit : « L’avantage qu’eut Charlemagne d’être toujours heureux dans ses entreprises, le rend un modèle bien plus agréable que saint Louis [8] ». Ce jugement (le dirai-je sans offenser la mémoire du royal précepteur ?) ce jugement semble trop se ressentir des réminiscences du paganisme par qui le bonheur était plus vanté que l’habileté même. Et moi je voudrais dire au contraire le désavantage qu’eut Charlemagne de ne pas assez participer au calice de Jésus-Christ, et de ne pas acquérir « ce je ne sais quoi d’achevé que le malheur ajoute à la vertu », a laissé peut-être quelque hésitation s’attacher à la sainteté de ce triomphant Salomon de la loi nouvelle ; tandis que Louis, cet irréprochable David des temps chrétiens, Louis qui a bu l’eau du torrent [9], et dont la vertu a été perfectionnée par l’adversité [10], siégera glorieusement dans nos temples, et sera l’objet du culte le plus authentique et le plus universel.
Tais-toi, ô esprit humain ! tu ne connais pas les choses de Dieu. Était-ce donc là me dis-tu, l’issue malheureuse réservée à ces deux expéditions ? Une première fois, la captivité du monarque et la seconde fois, son agonie et sa mort sur un lointain rivage : voilà donc où devaient aboutir ces entreprises sur lesquelles reposaient tant d’espérances ? Mes frères, les voies de Dieu ne sont pas nos voies ; nous sommes encore préoccupés, comme les juifs, d’idées charnelles.
Quand le Crucifié, le premier de tous les croisés, descendit dans la lice, quand il entra dans le sentier qui conduisait au Calvaire, la raison naturelle du prince des apôtres en fut choquée [11]. La scène du Golgotha ne fut pour le sens humain qu’un inexplicable chaos, un pêle-mêle ténébreux. Et pourtant, c’est du milieu de cette confusion et de cette défaite qu’est sorti le salut du monde. O hommes, à la vue de Louis captif, votre esprit chancelle ; mais, regardez, sa captivité est un héroïsme continu. Louis dans les fers a l’âme plus grande encore et plus sublime que sur le trône. Le courage des plus intrépides martyrs n’a pas surpassé son courage. Chacune de ses paroles demanderait à être écrite en caractères d’or. Le vaincu subjugue par l’ascendant de sa vertu l’admiration du vainqueur. Ah ! pour moi, loin que le revers me scandalise et me désespère, je ne comprends les guerres entreprises sous l’étendard de la Croix, que par leur conformité avec le grand oeuvre du Crucifié. L’enseigne des croisés était un engagement contracté avec l’ignominie et la douleur, avec l’ignominie des mépris humains et la douleur de l’immolation.
La Croix n’est pas « le sceptre de la volupté [12] » elle promettait à ses soldats quelque autre chose que les délices de Capoue. D’ailleurs, s’ils n’avaient pas senti les douloureuses atteintes de la Croix, les instruments de l’esprit, dans cette lutte contre la chair, fussent devenus charnels eux-mêmes. Cette transformation, trop facile à expliquer quand on connaît le coeur de l’homme ne fut certes pas sans exemple.
Aussi les revers des croisades furent-ils pour la terre de grandes et nécessaires expiations, en même temps qu’ils offrirent au ciel des hosties sans tache et des sacrifices de suave odeur. Enfant du Calvaire, j’assiste, avec émotion sans doute, mais sans étonnement et sans faiblesse, au spectacle de ces mystérieuses hécatombes. Un philosophe chrétien [13] a dit : « Quand, dans une longue lutte entre deux partis, vous voyez tomber d’un côté des victimes précieuses, soyez sûrs que la victoire définitive sera pour ce parti, malgré toutes les apparences contraires ». Par ce principe, en voyant sur la plage de Tunis le royal agonisant, je prophétise aux chrétiens éperdus le triomphe, aux musulmans ivres de joie leur ruine... Et donnant à cette maxime une application plus étendue, je veux le dire en passant : la France de Louis le Saint et de Louis le Martyr, le pays qui a donné Jeanne d’Arc au bûcher et madame Elisabeth à l’échafaud, la France, patrie de tant de sublimes immolations, de tant de religieux dévouements, la France est un royaume qui possède dans son sein des ressources éternelles et qui ne finira qu’avec le monde.
[Panégyrique de saint Louis ; 29 août 1847 et 27 août 1848. — ŒE, t. 1, p. 76-79.]
4. – Saint François de Sales, remède providentiel au jansénisme
Le jansénisme ! Jamais aucun historien de l’Église, et particulièrement de notre Église de France, ne saura dire tous les ravages exercés par cette secte, qui sut pénétrer dans tous les ordres du clergé régulier et séculier, dans tous les rangs de la bourgeoisie, de la magistrature et de la noblesse. Jusqu’où cette doctrine, qui sous des dehors d’austère régularité, atteignait le cœur même du christianisme, n’aurait-elle pas infecté la société entière, si l’antidote n’avait été providentiellement placé à l’entrée même du siècle où le poison allait se produire ? Vous demandez si notre saint a été : Sal terræ quod escas tabi obnoxias putrescere pæpediat. Et moi je réponds : tout ce qui ne s’est pas laissé corrompre par la contagion du jansénisme dans notre société du 17e et du 18e siècle, c’est précisément et uniquement ce qui en a été préservé par le condiment de l’esprit salésien. Le jeu de mots du vénérable évêque de Salluces sur le nom de son saint ami devient ici une vérité historique : Tu sal es. Et ce n’est point d’un autre que de lui-même qu’on peut ajouter : Sal et lux. […]
Pour quiconque a étudié dans son fonds et dans ses détails ce hideux jansénisme, qui se plaisait à faire la nuit et le froid dans les cœurs autant et plus encore que dans les esprits, saint François est le soleil puissant qui a dissipé les ténèbres et fondu les glaces de cette doctrine désolante. De point en point, il en est le contradicteur et l’adversaire.
Chez lui la nature, quoique subordonnée en tout et assujettie de toutes parts à la grâce, garde sa vie légitime et prend son juste déploiement. Il la soumet sans l’écraser, la corrige sans la fausser, la couronne sans la déprimer. Elle est toujours pour lui ce qu’elle est en réalité, une malade que Dieu aime et prétend guérir, non une empoisonneuse et une maudite à laquelle rien n’est dû que le mépris, la prison et la mort. Il ne confond jamais ce que le péché y mêle de convoitise malsaine et déréglée avec ce fond qui la constitue et qui est le don et l’œuvre de Dieu.
Étant dans la vérité, il est dans l’amour ; sa doctrine, dans tout son ensemble, est imprégnée de cet esprit filial qui est l’esprit essentiel de la nouvelle alliance, esprit d’adoption d’où jaillit la liberté des enfants de Dieu.
Pareillement, étant dans la vérité, il est dans la mesure. Grand point pour un docteur, et surtout pour un docteur de la vie spirituelle. Impossible de trouver dans ses nombreux écrits, si variés, souvent si rapides, quoi que ce soit d’excessif, de tendu, d’équivoque, de dangereux. Cet équilibre constant, cette justesse inflexible, cette puissance pour tout concilier en tenant tout dans l’ordre, ce discernement parfait, cette égalité, cette impartialité, cette fermeté et cette justice intellectuelles, cette discrétion qui ne se dément jamais, cette sagesse pratique enfin serait dans tous les temps pour un écrivain une grâce de premier ordre. Elle tient presque du miracle pour saint François de Sales à raison du temps où il vivait. On n’a qu’à voir dans les auteurs spirituels du commencement du 17e siècle, surtout dans les auteurs français, et je ne parle que des orthodoxes, la tendance générale des esprits aux doctrines outrées, guindées, fatigantes, décourageantes. Inutile de citer des noms et de confirmer ceci par des exemples. L’évêque de Genève, où qu’il aille, marche toujours droit, sans fléchir ni à droite ni à gauche, entre le relâchement qui perd tout et le rigorisme qui rend tout impossible. Son œil est simple autant que perçant, perçant parce qu’il est simple.
Que dirai-je ? il est le docteur sûr et bienfaisant. Sa doctrine attire. On sent dans toutes ses pages une influence divine. Instruire spécialement les esprits ; comme font les théologiens, est assurément une grande œuvre. Mais illuminer en même temps les cœurs ; faire pénétrer dans l’âme, in medio cordis [Ps 39, 9], comme dit le psalmiste, de manière à la faire aimer, goûter, préférer à toutes choses, cette science de Dieu sans laquelle tous les hommes sont vains [Sg 13, 1], cette science qui constitue la justice consommée et la racine de l’immortalité [Sg 15, 3], c’est là une œuvre plus grande encore, et c’est proprement celle du Docteur de l’Église.
[Observations dans la cause du Doctorat de saint François de Sales, juin 1876. — ŒE, t. 9, p. 322-323.]
5. – La Prusse, péché et châtiment des nations latines
Le châtiment de nos mauvaises œuvres se trouve presque toujours dans le résultat de ces œuvres mêmes. […] La Prusse a été, dès l’origine, le péché des nations latines. Je ne parle point des premières et terribles atteintes portées à l’unité du monde occidental par des traités que les progrès du mal ont pu rendre inévitables, mais dont l’Église n’a jamais omis de signaler les côtés funestes. J’appelle seulement votre attention sur cette première année du dix-huitième siècle, inauguré par l’éclosion de la royauté prussienne. Le pape qui gouvernait alors l’Église, Clément XI, homme supéneur à plus d’un titre, ne laissa point passer sans réclamations cette atteinte au droit public de la société chrétienne. Dans le consistoire secret du dix-huit avril de l’année mil sept cent un, le vigilant pontife informe le collège apostolique qu’il a appris et qu’il est notoire que Frédéric marquis de Brandebourg, vient de se faire décerner publiquement la dignité et les insignes de la royauté par une investiture profane et jusque-là peut-être sans exemple chez les chrétiens, au mépris de toute autorité de l’Église de Dieu, et par la violation sacrilège de l’ancien droit appartenant à l’ordre sacré et militaire des chevaliers Teutoniques sur cette province ; que par là il s’est mis dans la catégorie de ceux dont le Seigneur a dit : « Ils ont régné, et ce n’a pas été en mon nom ; ils ont été princes, et je ne les ai pas connus » (Os 8, 4) [14] ; il observe combien ce fait est injurieux au siège apostolique, combien il est contraire aux sacrés canons en vertu desquels un prince hérétique devrait déchoir de sa dignité plutôt que d’en recevoir une nouvelle ; et-il ajoute que, pour satisfaire autant qu’il est en lui au devoir de sa charge, il a dénoncé à tous les princes catholiques cet attentat irréligieux, les avertissant de ne ratifier en aucune manière le titre usurpé par ledit marquis, et de ne pas permettre que la vénérable et sacrée dignité des rois, qui doit être envisagée comme un bienfait singulier de Dieu, et qui doit servir au soutien et à l’ornement de la vraie religion, vienne s’égarer et se poser, à son grand détriment, sur la tête d’un prince non catholique. En effet, on trouve dans la collection des Brefs de l’infatigable pontife neuf lettres adressées à l’empereur, au roi très chrétien, au roi de Pologne, à la république de Venise, au duc de Bavière et aux autres électeurs du Saint-Empire romain, au sénat des huit cantons catholiques de la Suisse, répétant à chacun, dans des termes variés la même recommandation de ne pas laisser enfreindre le vieux droit de l’Europe, ni avilir la majesté royale, par l’introduction irrégulière d’une royauté nouvelle et surtout d’une royauté hérétique [15].
Les voilà bien, ces vieux papes, ces « veillants » du nouvel Israël, tels que le prophète Isaïe nous les avait dépeints longtemps à l’avance ! « J’ai établi des gardes sur tes murs, ô Jérusalem ; tout le jour et toute la nuit jusqu’à la fin ils ne se tairont point. Vous qui vous souvenez a du Seigneur : Qui reminiscimini Domini, ne vous taisez point de lui, et ne faites point silence à son sujet, jusqu’à ce que Jérusalem soit affermie et qu’elle reçoive le tribut de toute la terre » [16]. Sentinelles toujours debout sur les remparts de la chrétienté, les pontifes romains ont reçu cette consigne, et elle est la règle de leur conduite. Des hauteurs du Vatican, leur sollicitude s’étend aux peuples comme aux individus chrétiens, aux sociétés comme aux âmes sur qui s’est levée la lumière du Christ. Et dès que le monde nouveau a fait un premier pas en dehors de la vérité, dès qu’un membre de la grande famille des peuples catholiques s’est éloigné des principes qui sont le salut comme la gloire des nations régénérées en Jésus-Christ, le siège apostolique n’a pas perdu une seule occasion de prévenir des écarts si féconds en malheurs, de les déconseiller, de les censurer, de les flétrir. Exhortations, avertissements, reproches, menaces ; il n’a rien épargné. Sans se rebuter dans l’accomplissement trop souvent stérile ou ingrat de ce devoir, sans se laisser déconcerter par les dédains de la sagesse mondaine, par les sourires des diplomates et les haussements d’épaules des politiques ; les papes ont affirmé et ils ont vengé partout et toujours les droits de la justice et de la vérité ; partout et toujours ils ont protesté contre le mal qu’ils n’ont pu empêcher ; et jamais la suite des événements n’a manqué de donner raison à leur parole négligée ou méconnue. C’est pourquoi le pontificat romain, quand les calamités sont venues fondre ensuite sur l’humanité, a pu toujours la prendre à témoin, qu’il avait les mains pures de tout le sang versé, attendu qu’il n’avait jamais failli à annoncer ouvertement les conseils de Dieu : Quapropter contester vos hodierna die quia mundus sum a sanguine omnium : non enim subterfugi quominus annuntiarem omne consilium Dei vobis [17].
Dans le cas présent, les diverses chancelleries de l’Europe répondirent en alléguant le prétexte ordinaire de la raison d’État. Ceux-là peuvent se payer de ces mots, qui n’ont pas entendu le commandement de « se souvenir du Seigneur », et de « ne pas se taire de lui : Qui reminiscimini Domini, ne taceatis et ne detis silentium ei ». Clément XI ne se condamna point au silence : il renouvela encore ses injonctions et ses réserves après le congrès de Bade, où la Prusse avait été honorée de la dénomination royale, et avait reçu des accroissements dangereux pour les populations catholiques [18].
L’histoire a commencé de révéler, et elle achèvera de dire si la papauté n’était pas grandement perspicace, alors qu’elle voulait ainsi refouler à sa naissance un royaume nouveau, souillé dans sa racine première par le scandale d’une double apostasie, et qui ne pouvait prendre rang parmi les grandes puissances qu’au préjudice de tout l’univers latin. […]
Les États, comme les particuliers peuvent racheter et faire oublier le vice de leur origine. Mais enfin, l’avenir apprendra à nos neveux ce que le pangermanisme et le panslavisme apporteront d’appoint aux lumières, à la liberté et à l’honneur du monde civilisé. En attendant, nous sommes en train de savoir, nous, ce que leur avènement nous aura coûté.
[Homélie sur la guerre actuelle (1870) jugée d’après les principes de l’Évangile, 25 novembre 1870. — ŒE, t. 7, p. 26-31.]
6. – D’où vient l’impuissance politique des « conservateurs » ?
Les grandes crises survenues dans l’ordre social, nous ne les connaissons qu’imparfaitement encore, car elles ne sont point parvenues à leur terme ; nous ne touchons pas encore au fond de l’abîme où nous devons descendre, et d’où la miséricorde de Dieu, espérons-le fermement, nous fera remonter.
Que d’horreurs depuis un an, Messieurs ! Et, en même temps, que de leçons, que de grâces ! Mais, hélas ! les horreurs n’ont pas été senties ; les leçons n’ont pas été comprises ; les grâces n’ont pas été acceptées.
Vous avez pu l’apprécier par vous-mêmes, mes chers coopérateurs, vous qui vivez au milieu des populations les plus diverses. Eh bien ! non : ni les désastres de la patrie, les défaites honteuses, le carnage des champs de bataille, le démembrement du territoire, ni les effroyables excès de la guerre civile, les ravages de l’incendie, la destruction des monuments, les égorgements de la rue et les assassinats sacrilèges, rien de tout cela n’a fait naître dans les âmes cette indignation généreuse, cette exécration profonde qu’on devait attendre de tous les cœurs honnêtes. Notre génération matérialisée s’est émue très faiblement de tous ces maux ils n’ont guère été sentis que de ceux qu’ils atteignaient personnellement. Et le nombre est effrayant des gens de bien qui ne voient plus aujourd’hui, dans les revers et les malheurs récents de la France, que l’occasion d’un placement patriotique de leurs fonds à six du cent.
Hélas ! si les calamités publiques n’ont pas touché les cœurs, n’ont pas changé les sentiments et les habitudes, elles ont encore moins éclairé les esprits. Entendez ce qui se dit en particulier et en public. Les mêmes erreurs, les mêmes préjugés, les mêmes mensonges ont gardé tout leur empire. L’absence de doctrine chez les bons les paralyse. La représentation nationale actuelle nous offre à cet égard une fidèle image du pays.
Pourquoi cette assemblée, où se groupent tant d’individualités estimables, cette assemblée qui devait tout sauver en remettant tout à sa place, pourquoi est-elle irrémédiablement frappée d’impuissance politique ? La faiblesse des caractères et l’absence ou la nullité des actes y résultent du manque de convictions éclairées et de principes définis.
De là cette énormité : une chambre souveraine prenant et conservant son ministère, son pouvoir exécutif, en dehors de la majorité. Et l’excuse qu’elle-même fait valoir, c’est qu’elle n’a pas de chefs, c’est qu’elle n’a pas d’hommes ! Quoi ! pas un homme au sein de cette imposante réunion conservatrice et monarchique !
Mais vous nous aviez tant dit et répété que tous les maux venaient du gouvernement personnel et finiraient avec lui ! Or, voici que, faute d’un homme en qui se personnalise la majorité, elle abdique, et remet le sort du pays aux mains d’une minorité qui aura, elle, son homme, son chef, son dictateur, son autocrate, subi par les élus de la nation devenue son jouet, en attendant qu’il devienne lui-même la victime de ceux qui se seront servis de lui. « Il n’y a pas d’homme, nous dit le prophète, parce que la vérité est à terre : Et vidit quia non est vir, quia corruit in platea veritas [19]. » Replacez la vérité sur son piédestal : les hommes abonderont aussitôt et vous n’aurez entre eux que l’embarras du choix. Mais c’est se consumer en vains efforts que de chercher un homme là où n’existe plus un principe. Et sans un homme et un principe, aucun régime ne donnera l’ordre, pas plus la royauté sans royalistes, que la république sans républicains : « Parce que la vérité est renversée sur la place publique, dit encore le prophète, l’équité, l’ordre n’ont pas pu entrer : Quia corruit in platea veritas, et æquitas non potuit ingredi ».
Le mal de notre société déchristianisée, c’est précisément celui par lequel saint Paul a caractérisé l’ère païenne : Quia eratis illo in tempore sine Christo... et sine Deo in hoc mundo [Ep 2, 12]. Des hommes qui se croient éclairés, qui prétendent même être religieux, ont accepté et implanté parmi nous cette théorie de la société publique sans le Christ, de l’État sans Dieu. Et l’impuissance de ces utopistes, que dis-je ! et les effets funestes de leur participation aux affaires, tiennent à ce qu’ils se sont posés sans Christ et sans Dieu dans ce monde. Je vous étonnerais, Messieurs, si je prenais le temps de vous donner quelques échantillons de la déraison de ceux qu’on appelle les bons, les conservateurs, même les chrétiens. Je ne sache rien de plus renversant que certains discours mis sous nos yeux par le Journal Officiel en ces derniers mois. Décidément il ne faut pas demander le sens politique, ni même le sens moral, aux chrétiens présomptueux ou dévoyés qui se placent au-dessus ou en dehors des enseignements de l’Église.
Combien ces égarements justifient les paroles récentes de Pie IX à la députation française qui lui avait porté ses hommages : « Je dois dire à la France la vérité... Ce qui afflige votre pays et l’empêche de mériter les bénédictions de Dieu, c’est le mélange de principes ; je dirai le mot et je ne le tairai pas : ce que je crains, ce ne sont pas ces misérables de la commune de Paris, vrais démons de l’enfer déchaînés sur la terre. Non, ce n’est pas cela ; ce que je crains, c’est cette misérable politique, ce fléau véritable du libéralisme catholique, ce jeu de bascule qui n’aboutirait qu’à détruire la religion [20]. »
Nous n’avons pas besoin qu’on nous l’apprenne : celui qui s’exprimait ainsi n’était point le pape dans l’exercice de sa suprême judicature doctrinale. Et toutefois ce langage n ’était que l’écho de sa parole officielle promulguée à bien des reprises du haut de la chaire apostolique.
Donc, Messieurs, les leçons n’ont pas été comprises ; et les grâces non plus n’ont pas été acceptées. Pour quelques-uns, qui étaient bons déjà, et que l’adversité a rendus meilleurs, combien qui n’y ont répondu que par le blasphème ! Vous l’avez constaté sur un trop grand nombre de points de ce diocèse, si religieux pourtant dans son ensemble : au lieu de se rapprocher de Dieu, de ses temples, de ses ministres, de ses sacrements, on a paru s’en éloigner davantage. D’où il faut conclure que de nouveaux châtiments sont inévitables.
[Entretiens ecclésiastiques sur les devoirs qu’impose au clergé la gravité des circonstances, 13-19 juillet 1871. — ŒE, t. 7, p. 258-261.]
7. – Nous n’en sortirons que par une croisade
« Nous ne sommes plus au temps des croisades », me dites-vous [21] ? Certes, je le sais trop. Non, nous ne sommes plus au temps des luttes de l’esprit contre la matière ; non, nous ne sommes plus armés de la Croix pour combattre les sens. L’âme a consenti à une trêve déshonorante ; elle a capitulé ignominieusement et s’est abandonnée à la merci de son adversaire. Plongés que nous sommes dans la boue de l’égoïsme et de la cupidité, asservis par les intérêts et comme ensevelis dans la chair, non, vous avez raison de le dire, nous ne sommes plus au temps des croisades.
Mais en cela vous enregistrez officiellement l’acte de condamnation de notre siècle. Et, dussiez-vous sourire de dédain, je ne crains pas de l’affirmer ce qu’il nous faut, sous peine de mourir, c’est de revenir aux croisades : non pas contre les Turcs, nos pères les ont vaincus sans retour : Terminum posuisti quem non transgredientur, neque convertentur operire terram [22] ; mais contre leur religion sensuelle, ou plutôt contre un sensualisme irréligieux qui a envahi nos moeurs et qui semble menacer notre société d’une dissolution prochaine. « Les barbares ne sont plus à nos portes » : c’est vrai encore, car ils ont forcé l’entrée de la cité, ils sont au milieu de nous.
Nous ne sommes plus au temps des croisades, me dites-vous ? Je l’avoue ; car l’iniquité se répand partout ; le scandale de la mauvaise foi et de la déloyauté est à son comble.
Chaque matin ajoute une nouvelle révélation aux révélations de la veille ; et la société ne se guérira de cette lèpre que par une croisade que je prêche à toutes les âmes honnêtes, la croisade de la justice selon l’Évangile. Nous ne sommes plus au temps de croisades, c’est vrai ; car, en ce siècle d’argent, un grand nombre de coeurs sont devenus d’airain et de fer.
La louable bienfaisance d’une partie de la nation ne peut suffire à combler l’abîme de la misère publique, creusé d’un côté par les emportements du luxe, de l’autre par les exactions barbares de la spéculation ; et la société ne sortira de ce cruel malaise que par une croisade que je prêche à toutes les âmes généreuses, la croisade de l’abnégation et de la charité selon l’Évangile.
Nous ne sommes plus au temps des croisades, rien de plus certain ; car l’esclavage renaît tous les jours parmi nous, il n’y manque que le nom. Toujours la même cause ramènera le même effet.
L’égalité est dans les lois, la servitude est dans les moeurs. Sans parler du plus odieux des monopoles, celui de l’enseignement, le despotisme de la matière et la féodalité de l’industrie font peser sur le travailleur un joug plus accablant qu’il ne l’avait jamais porté dans notre ancienne France ; et ce servage nouveau, ce servage des corps et des âmes ne cessera que par une croisade que je prêche à toutes les âmes vraiment et saintement amies de l’humanité, la croisade de l’affranchissement et de la liberté selon l’Évangile.
Enfin, nous ne sommes plus au temps des croisades, je le proclame aussi haut que vous ; car le nom de Dieu est méconnu, Jésus-Christ est un étranger parmi nous ; nous regardons la vérité comme si peu de chose que nous ne voudrions pas dépenser pour elle une obole, ni verser une goutte de sang.
Qu’une mine, je ne dis pas d’or ou d’argent, mais de la plus vile matière, soit découverte en Asie, l’océan ne suffira pas aux flottes de croisés qui s’élanceront vers ces lointains climats : âmes abaissées qui ne s’enthousiasment que pour les expéditions du lucre, et qui ne s’enrôlent que sous l’oriflamme de la fortune.
Or, cependant, la société ne vit pas seulement de pain, mais de doctrine ; et sans l’aliment de la doctrine, elle meurt d’inanition et de défaillance. Telle est notre situation présente ; et nous n’en sortirons que par une croisade que je prêche à tous mes concitoyens sans distinction ; la croisade du courage chrétien, croisade de retour à la foi de nos pères, à la religion de saint Louis. Le salut et l’honneur de notre société le commandent.
Au milieu de nos divisions, nous n’avons qu’un signe de ralliement, l’étendard de nos ancêtres, c’est-à-dire la Croix de Jésus-Christ.
Que tous les fils de la France marchent comme autrefois à la suite de ce signe vénéré, que la Croix de Jésus-Christ soit vivante dans leurs coeurs et dans leurs oeuvres comme elle brille encore sur la poitrine de leurs braves, bientôt nous aurons retrouvé ici-bas la paix, la liberté, l’honneur ; et ce sentier de la gloire sera aussi le chemin du ciel, que je vous souhaite à tous, avec la bénédiction de Monseigneur.
[Panégyrique de saint Louis ; 29 août 1847 et 27 août 1848. — ŒE, t. 1, p. 81-83.]
[1] — Voir l’excellent ouvrage regroupant différents articles de dom Guéranger, Jésus-Christ roi de l’histoire, Association saint Jérôme, 2005.
[2] — Mgr PIE, « Discours à Chartres », 11 avril 1858 (ŒE, t. 1, p. 84).
[3] — Sulpice Sévère, De vita B. Martini, xiii..
[4] — Saint Bernard, Epist. 256 et 364. — Breviar. Carnot, 20 Aug.
[5] — Oraison funèbre d’Emmanuel de Mercœur. On y lit : « Ah ! que les Français sont braves quand ils ont Dieu de leur côté !… Qu’ils sont heureux à combattre les infidèles ! Aussi plusieurs estiment que ce sera un de vos rois, ô France, qui donnera le dernier coup de la ruine à la secte de ce grand imposteur Mahomet ». Et après la mort d’Henri IV, le saint prélat écrivait : « Certes il semblait bien qu’une si grande vie ne devait finir que sur les dépouilles du Levant, après une finale ruine de l’hérésie et du Turcisme » (Epist. 83, édit. 1652).
[6] — Saint Bernard, Epist. 363 et 386.
[7] — « Et Charlemagne régna pour le bien de toute l’Église ; vaillant, savant, modéré, guerrier sans ambition, et exemplaire dans la vie, je le veux bien dire en passant, malgré les reproches des siècles ignorants. » (Bossuet, Sermon sur l’unité de l’Église, 2e point.)
[8] — Cette lettre de Fénelon est du reste une magnifique page sur Charlemagne. Œuvres complètes, t. 1, lettre 12, p. 58.
[9] — Ps 109, 7.
[10] — 2 Co 12, 9.
[11] — Et assumens eum Petrus, cœpit increpare illum dicendo : Absit a te, Domine : non erit tibi hoc, Mt 16, 22.
[12] — Tenentes sceptrum voluptatis (Amos 1, 6).
[13] — J. de Maistre, Principe générateur…, préface.
[14] — Bullaire romain, Allocution de Clément XI, 18 avril 1701.
[15] — Clément XI, Opera omnia, Francfort, 1724, Epist. et Brevia selectiora, p. 43-50.
[16] — Is 62, 6-7.
[17] — Ac 20, 26-27
[18] — Allocution consistoriale, 21 janvier 1715.
[19] — Is. 49, 14-16.
[20] — Discours de Pie IX à la députation française présentée par l’évêque de Nevers, 18 juin 1871.
[21] — M. Guizot, Moniteur du 11 juin 1847.
[22] — Ps 103, 9.
Informations
L'auteur
Successeur de saint Hilaire sur le siège épiscopal de Poitiers, Mgr Louis-Édouard Pie (1815-1880) est un des grands docteurs catholiques du 19e siècle.
Tout le numéro 95 du Sel de la terre lui est consacré.
Le numéro

p. 288-302
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