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Troisième instruction synodale sur les erreurs du temps présent 

(juillet 1862 et août 1863)

 

 

Immédiatement saluée comme un chef-d’œuvre, la troisième instruction synodale de Mgr Pie résume de façon synthétique tout son combat.

L’évêque de Poitiers s’appuie sur une solennelle allocution de Pie IX (9 juin 1862) pour désigner la grande erreur moderne : le refus du surnaturel. Il distingue ensuite les quatre degrés de ce naturalisme :

– naturalisme panthéiste (la distinction naturel-surnaturel est impossible puisque tout est Dieu) ;

– naturalisme déiste (l’ordre surnaturel est impossible, car Dieu irait contre la nature qu’il a créée) ;

–naturalisme indifférentiste (l’ordre surnaturel, s’il existe, est facultatif) ;

–naturalisme « catholique libéral » ou naturalisme politique (le surnaturel est nécessaire aux individus, mais non aux sociétés).

Ces quatre erreurs sont ensuite méthodiquement attaquées et démolies. (Les titres sont de notre rédaction [1].)

Le Sel de la terre.

 

Le mal ne tourne au bien que parce qu’on s’y oppose

Rappelons d’abord une doctrine qui est d’un grand poids en regard du temps actuel et de toutes les questions qu’il a soulevées. Saint Paul observe, dans sa seconde épître aux Corinthiens, que « nous n’avons aucun pouvoir contre la vérité, mais seulement pour la vérité – non enim possumus aliquid contra veritatem, sed pro veritate ».

C’est qu’en effet, la vérité du Seigneur demeure éternellement [Ps 116, 2], ses droits sont inviolables, et les coupables écarts de la liberté et de l’activité humaine, loin d’opérer sa défaite, n’aboutissent finalement qu’à faire éclater sa force invincible. Aussi le même apôtre [1 Co 11, 19] déclare-t-il qu’il faut qu’il y ait des hérésies ; et le divin Maître avait dit avant lui qu’il est nécessaire qu’il y ait des scandales [Mt 18, 7].

Malheur cependant, ajoutent les mêmes oracles, malheur à l’homme par qui les hérésies et les scandales arrivent !

Amnistier le mal et les artisans du mal sous prétexte que le bras tout-puissant de Dieu saura tourner le mal en bien, ce serait le renversement de tout l’ordre moral. Interdire à l’homme de foi l’indignation du zèle et le gémissement de l’amour en présence des débordements de l’iniquité ; accueillir même avec des élans de joie à peine contenus et saluer comme des gages heureux et des pronostics favorables les actes les plus contraires à la justice et les plus funestes à la société humaine : c’est un degré et un genre de vertu philosophique que la saine théologie ne ratifie pas plus que la saine raison. L’âme des saints n’a point connu cette sérénité stoïque.

Quelques expressions métaphoriques, semées çà et là dans l’Écriture et dans la Tradition, ne suffiront jamais à autoriser cet inconcevable optimisme. Après tout, le mal n’est par lui-même la cause efficiente d’aucun bien ; il en devient seulement la cause occasionnelle en tant qu’il manifeste, d’une part, la fermeté éprouvée de ceux qui lui résistent [1 Co 11, 19], de l’autre, la suprême puissance de Dieu qui sait l’assujettir et le coordonner à ses fins [Pr 16, 4].

Mais, considéré en lui-même, le mal est une injure à Dieu et une pierre d’achoppement au prochain ; il outrage la majesté infinie du Saint des saints, et il entraîne la défection d’un nombre toujours trop grand d’âmes faibles et sans défense ; enfin, il attire les fléaux temporels et les calamités de toutes sortes sur les nations. C’en est assez pour que nous ne cessions point d’articuler avec une souveraine énergie la dernière demande de l’oraison dominicale : Sed libera nos a malo [Mt 6, 13], et pour que nous ayons toujours présente à l’esprit la terrible parole de Jésus « Malheur à celui qui scandalisera le moindre de ceux qui croient en moi : il vaudrait mieux pour lui qu’on lui mît une meule de moulin au cou, et qu’on le jetât dans la mer » [Lc 17, 1-2].

Notre rôle est donc de subir le mal et non de l’accepter, de le combattre et non de l’absoudre, de le flétrir et non de l’acclamer.

Et c’est précisément parce qu’il sera ainsi poursuivi, ainsi démasqué, qu’il se rangera en quelque sorte et se disciplinera malgré lui sous la forte main de Dieu, et qu’il servira en définitive au triomphe de la vérité.

Insister spécialement sur les vérités les moins à la mode

Une seconde observation s’enchaîne à la précédente. Le principal bénéfice à tirer de l’erreur, de l’hérésie, et de toutes les oppositions que rencontre la vérité parmi les hommes, c’est la mise en lumière et la glorification du point même de doctrine qui est spécialement nié et combattu. Les plus illustres docteurs, tels que Tertullien, saint Hilaire, saint Augustin, saint Vincent de Lérins, ont amplement développé cet ordre de providence.

Leurs textes sont trop connus pour qu’il soit besoin de les reproduire ici : la suite m’amènera d’ailleurs à en citer quelques passages, mais, dès ce début, un point doit demeurer acquis.

Voulez-vous savoir de quel côté les hommes appliqués aux sciences sacrées doivent porter de préférence leurs études, leurs recherches et tout le mouvement de leur travail intellectuel ; sur quelles matières les écrivains religieux et surtout les guides et les docteurs spirituels des peuples doivent concentrer leurs controverses, leurs démonstrations, leurs enseignements ; enfin à quels sujets de méditations, à quel choix de contemplations et de prières doivent s’adonner avec plus de prédilection les âmes vraiment animées de l’esprit de Dieu ?

Regardez de quel côté l’erreur dirige ses attaques, ses négations, ses blasphèmes. Ce qui est attaqué, nié, blasphémé dans chaque siècle, c’est là principalement ce que ce même siècle doit défendre, doit affirmer, doit confesser. Où abonde le délit, il faut que la grâce surabonde.

Aux obscurcissements de l’esprit, aux refroidissements du cœur, il faut opposer un surcroît de lumière, une recrudescence d’amour.

Amoindrie, déformée, paralysée dans un certain nombre d’âmes, il faut que la vérité devienne plus intacte, plus correcte, plus agissante dans les autres. Quand le monde conteste, c’est alors que l’Église scrute, qu’elle approfondit, qu’elle précise, qu’elle définit, qu’elle proclame. A mesure qu’on le contredit davantage, son enseignement s’amplifie et se développe, s’illumine et s’enflamme.

L’amour de la doctrine, la passion de la vérité s’échauffent dans les cœurs fidèles ; et le dépôt sacré, loin de subir aucune diminution, produit alors au grand jour tout le trésor de ses richesses.

Faut-il ménager l’erreur du jour ?

Ici se dresse une objection devenue familière aux hommes de notre temps, je dis même aux hommes de bien. – Si c’est le devoir de l’Église de sauver la vérité, c’est son devoir aussi de sauver les âmes. Or trop de préoccupation d’un côté ne peut-il pas apporter du préjudice de l’autre ? Le moment est-il bien choisi pour affirmer plus fort et pour préciser davantage ; quand la susceptibilité des esprits et la délicatesse des oreilles demandent à être ménagées ? Pourquoi ne pas laisser dans leur demi-jour des questions spéculatives ou pratiques auxquelles la génération antérieure n’avait jamais donné un examen très attentif ? En particulier, à l’heure où la société humaine est atteinte d’une immense maladie de naturalisme, pourquoi exposer, développer, accentuer si nettement les principes, les lois et toute l’économie de l’ordre surnaturel ? N’est-ce pas creuser et élargir le fossé des séparations ?

Ainsi s’exprimait-on à peu près universellement durant la période de l’arianisme ; et les ambassadeurs des princes séculiers tenaient un langage analogue pendant les délibérations du concile de Trente.

Pourquoi une déclaration nouvelle et intempestive, qui prend le caractère de l’agression ? Pourquoi une définition plus stricte, un symbole plus absolu que par le passé ? L’Église, pour maintenir son caractère de visibilité et de catholicité, ne doit-elle pas tenir compte du nombre ? Que gagnera-t-on à séparer de soi cette multitude d’esprits flottants, qu’on maintiendrait dans sa communion au moyen d’une formule moins explicite ?

Vous le savez, bien des fois les grands évêques sur qui pesait le soin des intérêts sacrés trouvèrent ces réclamations sur les lèvres même des amis et des défenseurs de la bonne cause. Animés de l’esprit de Dieu, qui est un esprit de charité et de force, ces champions illustres de l’Église surent ne se départir ni des ménagements dus aux faibles, ni de l’inflexibilité réclamée par l’orthodoxie ; et, sans prononcer des arrêts d’exclusion qui auraient dépassé le but, ils maintinrent néanmoins avec une indomptable ténacité le mot propre de la doctrine, et ils le défendirent avec tant d’autorité, ils l’interprétèrent avec tant de science, que le dogme attaqué resplendit désormais d’un éclat irrésistible.

C’est en contemplant ce profit de l’erreur et ce gain de l’hérésie que notre Hilaire s’écriait :

Grande est la force de la vérité, qui, portant en elle-même des marques suffisantes de crédibilité, brille toutefois davantage par les obstacles qu’elle rencontre. Immuable dans sa nature, elle acquiert cependant chaque jour une fermeté nouvelle par les attentats qu’on se permet contre elle. C’est en effet le propre de l’Église de vaincre quand on l’attaque, d’être mieux comprise quand on la conteste, de gagner du terrain quand on l’abandonne. Assurément elle aspirerait à voir tous les hommes demeurer paisiblement avec elle et en elle, et elle voudrait n’en rejeter ou n’en voir sortir aucun de son tranquille giron. Mais quand, s’étant rendus indignes d’habiter le sein d’une si tendre mère, les hérétiques en sont repoussés ou s’en sont exclus d’eux-mêmes, en même temps que l’Église y perd l’occasion d’opérer le salut de quelques-uns, elle conquiert aux yeux de tous les autres une démonstration plus forte de sa vérité, principe de toute lumière et de toute béatitude [2].

Ces considérations préliminaires ont pu vous paraître longues, Messieurs : la suite de notre sujet vous en montrera l’à-propos et l’utilité.

Le cœur de la question : la cohésion entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel

Dans son allocution solennelle à l’épiscopat catholique assemblé autour de lui, le vicaire de Jésus-Christ, signalant les principales erreurs de notre malheureux siècle, résume d’abord en quelques mots tout le système des coryphées actuels de la secte antichrétienne.

Ces hommes, dit-il, détruisent absolument la cohésion nécessaire qui, par la volonté de Dieu, unit l’ordre naturel et l’ordre surnaturel – ab hujusmodi hominibus plane destrui necessariam illam cohaerentiam quae, Dei voluntate, intercedit inter utrumque ordinem qui tum in nature, tum supra naturam est [3].

Là en effet est le cœur de la question ; là est le champ clos de toutes les luttes de l’heure présente.

Nous disons, nous, et l’Église catholique enseigne que Dieu, par un acte libre de son amour, a établi un lien supérieur et transcendant entre notre nature et la sienne ; nous disons qu’un pareil lien n’était pas nécessaire en soi, qu’il n’était commandé ni même formellement réclamé par aucune exigence de notre être, qu’il est dû à la charité immense, à la libéralité gratuite et excessive de Dieu envers sa créature ; nous proclamons que ce lien, par suite de la volonté divine, est devenu obligatoire, indéclinable, nécessaire ; qu’il subsiste éminemment et qu’il subsistera éternellement en Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble, nature divine et nature humaine toujours distinctes, mais irrévocablement unies par le noeud hypostatique ; nous ajoutons que ce lien doit s’étendre, selon des proportions et par des moyens divinement institués, à toute la race dont le Verbe incarné est le chef, et qu’aucun être moral, soit individuel et particulier, soit public et social, ne peut le rejeter ou le rompre, en tout ou en partie, sans manquer à sa fin, et par conséquent sans se nuire mortellement à lui-même et sans encourir la vindicte du maître souverain de nos destinées.

Telle est, non pas seulement la doctrine, mais la substance même du christianisme. Les termes dont s’est servi le chef de l’Église expriment cette vérité par une définition aussi précise qu’elle est complète : oui, il y a « une cohésion nécessaire qui, par suite de la volonté de Dieu, intervient entre ce qui est selon l’ordre de la nature et ce qui est au-dessus de la nature ».

Cette cohérence, c’est la justice, c’est l’ordre, c’est la fidélité, c’est le salut.

La séparation, la rupture, c’est le péché, c’est le désordre, c’est l’infidélité, c’est la ruine temporelle et éternelle.

Grande erreur moderne : un prétendu droit à s’enfermer dans l’ordre naturel

Or, si l’on cherche le premier et le dernier mot de l’erreur contemporaine, on reconnaît avec évidence que ce qu’on nomme l’esprit moderne, c’est la revendication du droit, acquis ou inné, de vivre dans la pure sphère de l’ordre naturel : droit moral tellement absolu, tellement inhérent aux entrailles de l’humanité, qu’elle ne peut, sans signer sa propre déchéance, sans souscrire à sa honte et à sa ruine, le faire céder devant aucune intervention quelconque d’une raison et d’une volonté supérieures à la raison et à la volonté humaine, devant aucune révélation ni aucune autorité émanant directement de Dieu.

Cette attitude indépendante et répulsive de la nature à l’égard de l’ordre surnaturel et révélé, constitue proprement l’hérésie du naturalisme : mot consacré par le langage bientôt séculaire de la secte qui professe ce système impie, non moins que par l’autorité de l’Église qui le condamne.

Cette séparation systématique, on l’a aussi appelée, et non sans fondement, l’antichristianisme.

Par le fait, elle est complètement destructive de toute l’économie chrétienne. En ne laissant subsister ni l’incarnation du Fils naturel de Dieu, ni l’adoption divine de l’homme, elle supprime le christianisme à la fois par son faîte et par sa base, elle l’atteint à sa source et dans toutes ses dérivations.

Ce naturalisme impie est le péché même de Lucifer

Pour assigner à ce naturalisme impie et antichrétien son origine première et son premier auteur, il faudrait pénétrer jusque dans les mystérieuses profondeurs du ciel des anges.

Celui que Lucifer, constitué dans l’état d’épreuve, n’a pas voulu adorer, n’a pas voulu servir, celui auquel il a prétendu s’égaler, il serait difficile de croire que ce fut le Dieu du ciel. Une nature si éclairée, un esprit originairement si droit et si bon, ne semble pas susceptible d’une révolte si gratuite et si insensée [4]. Quelle fut donc la pierre d’achoppement pour Satan et pour ses anges ? David commenté par saint Paul, l’Écriture interprétée par les plus illustres docteurs, versent d’admirables lumières sur ce fait primordial d’où découlent tant de conséquences.

La foi nous enseigne que le Dieu créateur, par un acte libre et souverainement gratuit de sa volonté, ayant résolu de descendre personnellement dans sa création, n’emprunta, pour l’unir hypostatiquement à son Verbe, ni la substance purement spirituelle de l’ange [He 2, 16], ni la substance simplement matérielle de l’être inintelligent. Le Fils unique de Dieu se fit homme, il prit un corps et une âme, il se posa ainsi au centre de l’univers créé, occupant le milieu entre les sphères supérieures et les sphères inférieures, communiquant sa vie et son influence divine au monde visible et au monde invisible, médiateur, sauveur, illuminateur de tout ce qui était, par nature, au-dessus et au-dessous de son humanité sacrée. Ce n’est pas ici le lieu de développer cette doctrine féconde, sur laquelle nous devrons revenir ; nous citerons alors les textes magnifiques qui l’établissent et qui la font briller dans tout son jour.

Ce prodige et vraiment cet excès de l’amour divin, ce fut, au sentiment d’un grand nombre de Pères et de théologiens, le principe de la ruine de Satan. « Dieu ayant introduit une seconde fois sur la scène du monde son Fils premier-né, il dit : Que tous ses anges l’adorent ! » (He 1, 6).

Cette seconde introduction, cette nouvelle présentation faite par le Père : cum iterum introducit, se réfère visiblement à son Fils placé dans un second et nouvel état, par conséquent à son Fils incarné.  Croire au Fils de Dieu fait homme, espérer en lui, l’aimer, le servir, l’adorer, telle fut la condition du salut.

Les deux testaments nous disent que ce précepte s’adressa aux anges comme aux hommes : il est écrit dans l’un et dans l’autre : Et adorent eum omnes angeli ejus (He 1, 6 ; Ps 96, 8).

Satan frémit à l’idée de se prosterner devant une nature inférieure à la sienne, à l’idée surtout de recevoir lui-même de cette nature si étrangement privilégiée un surcroît actuel de lumière, de science, de mérite, et une augmentation éternelle de gloire et de béatitude. Se jugeant blessé dans la dignité de sa condition native, il se retrancha dans le droit et dans l’exigence de l’ordre naturel ; il ne voulut ni adorer dans un homme la majesté divine, ni accueillir en lui-même un surplus de splendeur et de félicité dérivant de cette humanité déifiée.

Au mystère de l’incarnation, il objecta la création ; à l’acte libre de Dieu, il opposa un droit personnel ; enfin contre l’étendard de la grâce, il leva le drapeau de la nature. « Il ne se tint pas dans la vérité », dans la vérité du Dieu fait chair, dans la vérité de la grâce et de la gloire émanant du Christ ; et « il fut homicide dès le commencement » (Jn 8, 44), parce qu’il jura la mort de l’Homme-Dieu dès que l’Homme-Dieu lui fut montré [5]. Voilà comment le diable, selon la parole de saint Jean, « pèche depuis l’origine » (Jn  3, 8) ; et c’est pourquoi le Sauveur a pu dire aux juifs, à l’heure où ils machinaient sa mort : « Vous avez le diable pour père, et vous voulez mettre à exécution les désirs de votre père qui a été homicide dès le commencement [6] ».

Du reste, en dehors de toute opinion concernant ce caractère spécial du péché des mauvais anges, il est certain, ainsi que l’enseigne saint Thomas [I, q. 63, a. 3 ad finem], que « le crime du démon a été ou bien de mettre sa fin dernière dans ce qu’il pouvait obtenir par les forces seules de la nature, ou bien de vouloir parvenir à la béatitude glorieuse par ses facultés naturelles sans le secours de la grâce ».

Il faut donc, dans toute hypothèse, remonter jusqu’à Satan pour la découvrir dans son origine et pour la saisir dans son fond, cette odieuse impiété du naturalisme qui, à l’aide d’axiomes et de programmes plus ou moins habiles et savants, glisse ses ombres détestables jusque dans l’esprit des chrétiens de nos jours, décorant aussi faussement que fastueusement du nom d’esprit moderne ce qui est le plus vieux des esprits, l’esprit de l’ancien serpent, l’esprit du vieil homme, l’esprit qui fait vieillir toutes choses, qui les précipite vers la décadence et la mort, et qui prépare insensiblement les effroyables catastrophes de la dissolution dernière.

Le naturalisme est l’antichristianisme par excellence

L’Écriture nous le dit [Ap 12, 9] : ce grand dragon, ce serpent antique qui s’appelle le diable et Satan, ayant été renversé du ciel, a été jeté sur la terre, et ses anges ont été envoyés avec lui, envieux de séduire le monde entier. Il eût voulu faire avorter la Femme de qui le Christ devait naître ; il eût voulu dévorer le Christ dès l’instant de sa naissance ; n’ayant pu ni l’étouffer dans son berceau [Mt 2, 13 et sq.], ni l’enchaîner dans son sépulcre [Mt 27, 66], et le Christ lui ayant été ravi et ayant été emporté vers Dieu et vers son trône [Ap 12, 5], et la Femme nourrice et gardienne du Christ, c’est-à-dire l’Église, ayant été mise à l’abri de ses coups, le dragon irrité s’en est allé faire la guerre à tous les autres qui sont de sa race, à ceux qui gardent les commandements de Dieu et qui ont le témoignage de Jésus-Christ.

C’est ainsi que tout le travail de l’enfer se traduit fatalement par la haine du Christ, par la négation de tout l’ordre de la grâce et de la gloire ; c’est ainsi que l’hérésie des derniers temps a dû être et s’appeler le naturalisme, parce que le naturalisme est l’antichristianisme par excellence.

Le point d’où Satan est tombé, c’est celui d’où il veut précipiter les autres : unde cecidit, inde dejicit ; voilà pourquoi ses satellites d’aujourd’hui sont à l’œuvre, acharnés à « détruire de fond en comble cette cohésion nécessaire qui, par la volonté de Dieu, unit l’ordre qui est selon la nature et celui qui est au-dessus de la nature » : conspiration qui nous est solennellement dénoncée par le gardien et le docteur suprême de l’Église : ab hujusmodi hominibus plane destrui necessariam illam cohaerentiam quae, Dei voluntate, intercedit inter utrumque ordinem, qui tum in natura, tum supra naturam est.

Les quatre degrés du naturalisme

Mais cette œuvre du diable leur père [Jn 8, 44], les faux sages de notre époque ne la conçoivent pas tous de la même façon : ils l’embrassent et l’opèrent diversement selon les inspirations diverses qu’ils reçoivent de lui. Le naturalisme a des degrés : absolu chez les uns, partiel chez les autres ; là niant les principes premiers, ici écartant seulement quelques conséquences.

Mais comme tout se tient, comme tout est fortement lié dans l’œuvre de Dieu, la négation des moindres conséquences fait remonter logiquement à la négation des principes. Le poison du naturalisme n’est donc inoffensif à aucun degré, il n’est supportable à aucune dose. Si les esprits moins imprégnés du venin courent moins de dangers pour leur propre compte, ils ne sont guère moins redoutables quant à la portée et aux effets contagieux de leur erreur. Cette influence mauvaise doit donc être dévoilée et combattue partout où elle se trouve.

1. Le naturalisme du « catholique libéral »

Les plus mitigés sont assurément ceux qui, acceptant la présence et l’autorité de Jésus-Christ dans l’ordre des choses privées et religieuses, l’évincent seulement des choses publiques et temporelles. Le Verbe, de qui saint Jean nous dit énergiquement qu’« il s’est fait chair », ils veulent qu’il n’ait guère pris de l’humanité que les côtés spirituels ; et, tandis que le symbole enseigne qu’« il est descendu du ciel et s’est incarné pour les hommes [7] », c’est-à-dire pour des êtres essentiellement composés d’un corps et d’une âme et appelés à la vie sociale, ils insinuent que les conséquences de l’incarnation n’ont trait qu’aux âmes séparées de leur enveloppe corporelle, ou du moins qu’aux individus pris en dehors de la vie civile et publique.

De là une séparation formelle entre les devoirs du chrétien et les devoirs du citoyen ; de là des remontrances plus ou moins respectueuses à l’Épouse de Jésus-Christ, des théories qui lui font sa part, qui déterminent sa compétence et son incompétence ; de là enfin toute cette école nouvelle qui, avec des nuances diverses, entreprend de faire l’éducation de l’Église sur un certain nombre de questions pratiques, et s’intitule plus ou moins ouvertement l’école des « catholiques sincères et indépendants ».

2. Le naturalisme indifférentiste

Le naturalisme de certains autres revêt un autre caractère. Soit qu’ils admettent ou qu’ils refusent d’examiner les questions de possibilité et d’existence de l’ordre surnaturel et révélé, ils posent en principe que cet ordre étant de surérogation et comme de luxe demeure nécessairement facultatif ; que chacun peut licitement refuser de s’y engager, ou, après y être entré, en sortir à son gré ; que l’ordre de nature subsiste dans son intégrité et sa perfection propre, avec ses vérités, ses préceptes, sa sanction, et qu’il offre toujours à la créature raisonnable une fin assortie à la pure nature, et des moyens suffisants pour atteindre cette fin.

Pour ces hommes, la question de religion positive n’étant qu’une affaire de choix et de goût, l’État, tout en assurant aux citoyens qui appartiennent à un culte quelconque la liberté de le suivre, doit, pour sa part, exercer le sacerdoce de l’ordre naturel, et poser l’éducation nationale, l’enseignement des lettres, de l’histoire, de la philosophie, de la morale, en un mot, toute la législation et toute l’organisation sociale, sur un fondement neutre, ou plutôt sur un fondement commun, et résoudre ainsi en dehors de tout élément révélé le problème de la vie humaine et du gouvernement public.

C’est ce que le jargon du jour nomme l’État laïque, la société sécularisée, tenant en réserve la qualification de « clérical » à l’adresse de tout laïque et séculier qui n’est pas renégat de son baptême et transfuge de son Église.

3. Le naturalisme déiste (niant carrément la Révélation)

Ce naturalisme, toutefois, n’est pas assez absolu pour satisfaire d’autres esprits plus emportés ou plus conséquents. Et, de fait, si l’intervention surnaturelle de Dieu dans le domaine de la nature et de la raison est possible et réelle, comment imaginer que ses conséquences n’aient rien d’obligatoire, non seulement pour les individus, mais même pour les sociétés ?

Dans une pareille question, admettre ou supposer le fait, c’est se résigner à la loi.

Or cette loi surnaturelle et positive, le déisme rationaliste la rejette inexorablement. Pour lui les conditions essentielles dans lesquelles le Dieu créateur a dû poser sa créature raisonnable sont des conditions immuables, définitives, incapables de modification quelconque, même sous prétexte de perfectionnement.

Qu’on reconnaisse à Dieu une action conservatrice, une providence générale : à la bonne heure ; mais à la condition que la suprématie inaliénable de la raison et l’autonomie rigoureuse de la nature humaine ne seront atteintes par aucune révélation extra ou supra naturelle, par aucune introduction personnelle de la divinité dans le monde terrestre.

C’est pourquoi, toute incarnation, toute immixtion du monde angélique ou des esprits mauvais, tout miracle, toute prophétie, toute mission céleste, toute autorité spirituelle, tout rite sacramentel doivent être relégués ou parmi les fraudes, ou parmi les superstitions, ou parmi les inventions poétiques et légendaires, ou parmi les figures symboliques, ou enfin, si quelqu’une de ces choses peut être admise, c’est à titre de phénomène inexpliqué pour les simples, inexplicable peut-être encore pour les doctes, mais qu’une science plus avancée, une critique plus perfectionnée expliquera tôt ou tard.

L’existence de Dieu, la survivance de l’âme, les lumières de la raison et les lois intimes de la conscience comme terme des rapports entre l’homme et Dieu : voilà tout le Credo de ce naturalisme déiste, qui se pique encore d’être conservateur et modéré, et qui, faisant profession de marcher sous la bannière du spiritualisme, se croit suffisamment religieux, et veut n’avoir rien de commun avec les excès dont il nous reste à parler.

4. Le naturalisme panthéiste

L’erreur, en effet, ne s’est point arrêtée là : comme l’orgueil dont elle est la fille, comme la haine dont elle est la mère, l’impiété monte toujours : superbia eorum qui te oderunt ascendit semper (Ps 73, 23). Après tout, s’il existe un Dieu distinct de la nature, l’arrêt par lequel la philosophie interdit à ce Dieu toute ingérence personnelle dans l’ordre de la nature et dans la direction de la société humaine ne sera jamais qu’un arrêt arbitraire et contestable.

Si la divinité et l’humanité sont deux réalités différentes, en vertu de quelle autorité celle-ci tracera-t-elle à celle-là le cercle qu’elle ne doit pas franchir ? La base du naturalisme, sera donc chancelante tant qu’on reconnaîtra ces deux termes respectifs, l’être divin et l’être créé.

Au contraire, l’ordre surnaturel sera déraciné foncièrement, s’il est établi que Dieu et la création sont un seul et même être, et que la divinité comprend dans son sein l’humanité, la nature, le monde. Tel est le thème déjà vieilli du naturalisme allemand, naturalisme radical en ce qu’il proclame la Nature Dieu.

Et bien que notre tempérament national ait peine à digérer un système aussi brutal, toute une secte qui a pied dans les aréopages, et qui dispose d’une partie de la presse, n’a pas reculé devant la tâche difficile de rajeunir par les agréments du style, et de relever par le coloris et la fantaisie de la diction moderne, cette conception surannée et affadie de la philosophie d’outre-Rhin.

Un paroxysme d’orgueil

Vous le voyez, la conspiration naturaliste a fini par se constituer en corps d’armée, et elle rallie sous son commandement des combattants de plus d’une sorte, et qui semblent appartenir à plus d’un camp.

Je n’aurai garde d’exagérer sa puissance et ses succès. Somme toute, l’école antichrétienne du dix-huitième siècle a été plus formidable que celle-ci. Même sous le rapport de la science, ce qui n’est pas peu dire, elle était, à tout prendre, moins présomptueuse et moins aventurée, sinon moins superficielle ; par-dessus tout elle maniait sans contestation avec plus de grâce et de dextérité les ressources de la langue et de l’esprit français.

Néanmoins il est impossible de nier l’étendue et la profondeur du mal qui s’opère à cette heure dans toutes les couches de la société. Tant de raisons secrètes poussent l’homme à « dire dans son cœur : Il n’y a pas de Dieu » (Ps 13, 1), que les visées les plus absurdes de l’athéisme et du panthéisme ne laissent pas de faire leur chemin dans une foule d’intelligences et de volontés intéressées à les accueillir. Puis, cette plénitude de soi qui fait le caractère de la génération contemporaine, le paroxysme d’orgueil auquel l’a portée la célèbre déclaration de ses droits, la surexcitation entretenue en elle par deux ou trois inventions bruyantes, qui ne devraient pourtant pas troubler sa modestie puisqu’elles n’ont rien de commun avec le génie, les flatteries qu’on lui prodigue, les espérances dont on la berce, l’avenir illimité qu’on lui montre, enfin et surtout l’affaiblissement de la raison publique enivrée et comme asphyxiée par les vapeurs de tant d’encens, tout cela a prédisposé l’humanité d’aujourd’hui à ne pas repousser de trop loin l’idée de sa déification ; et quand des sophistes viennent lui démontrer, dans un langage caressant et avec un appareil pompeux d’érudition et de raisonnement, que s’il existe un Dieu, ce Dieu n’est autre chose qu’elle-même, ou que du moins elle en est une portion intégrante, la partie même la plus saillante, elle se laisse volontiers dire ces choses.

Ou si chacun en particulier, retenu par un reste de modestie et par la conscience de ses côtés faibles, recule devant cette apothéose, on l’accepte à tout le moins pour l’humanité collective, et particulièrement pour l’État, pour « l’Homme-Peuple » , qui est comme le cœur, la tête, le bras, en un mot la personnification vivante et le pouvoir exécutif de la pensée et de la volonté générale. Tristes aberrations dont il faut rougir pour notre siècle, et qui, heureusement, ne sont pas imputables au plus grand nombre !

Le grand nombre, au contraire, se jette volontiers dans les bras de ce naturalisme plus ou moins spécieux, plus ou moins adouci, dont nous avons parlé tout à l’heure. L’orgueil humain y trouve une satisfaction suffisante, et les autres passions n’y rencontrent pas de contradiction incommode. Moyennant la part laissée à Dieu et aux idées morales, il reste une garantie d’ordre et de tranquillité,  ce qui n’est pas indifférent aux esprits positifs et conservateurs ; et l’on échappe cependant, en tout ou en partie, à la tutelle humiliante et gênante de la Révélation et de l’autorité chargée de l’interpréter et de l’appliquer, ce qui est le point capital.

Les fruits du naturalisme

Inutile de vous dire, l’aridité et la désolation produites par ce fantôme de religion et de moralité qui couvre des désordres sans nom et des malheurs sans fin. Privé de la lumière et de la grâce dont Jésus-Christ est l’auteur et le dispensateur, l’homme individuel ne possède ni ne pratique les vertus surnaturelles qui le poseraient dans l’amitié de Dieu, et il n’acquiert pas non plus les mérites qui pourraient seuls lui assurer la félicité et la gloire de l’autre vie.

Le naturalisme est, pour les particuliers, la route certaine de l’enfer. 

Et quant aux sociétés, en rejetant le joug légitime et glorieux de celui à qui le Père céleste a donné toutes les nations en apanage, elles deviennent la proie de toutes les ambitions, de toutes les cupidités, de tous les caprices de leurs maîtres d’un jour, et, passant sans cesse de la rébellion à la servitude, de la licence à la tyrannie, elles ne tardent pas à perdre, avec l’honneur chrétien et la liberté chrétienne, tout honneur et toute liberté.

En face de tant d’erreurs et de tant de maux, notre double devoir, Messieurs et chers coopérateurs, c’est de combattre le mensonge, et surtout d’enseigner la vérité.

Peut-on enseigner la vérité sans attaquer l’erreur ?

La tranquille exposition de nos dogmes est assurément, en soi, préférable à la discussion : nos illustres devanciers l’ont souvent déclaré ainsi, et il serait par trop vulgaire de rassembler en un faisceau les passages de leurs écrits où ils expriment ce jugement.

Toutefois la nécessité des temps les précipita eux-mêmes le plus souvent dans la controverse.

Quand on lit leurs ouvrages, on reconnaît que la polémique y figure pour la plus grande part.

Gardons-nous de nous en plaindre : on a vu jaillir de ces chocs les plus brillantes étincelles de leur génie, les traits les plus lumineux de leur esprit. Je ne sais pas si la tradition catholique ne subirait pas un préjudice plus irréparable par la perte des livres apologétiques et des traités de controverse, que par celle des catéchèses et des homélies pastorales.

On objecte, je le sais, que la contradiction peut donner de l’importance à l’agresseur, et lui concilier la faveur populaire, tandis qu’un silence dédaigneux l’eût laissé se morfondre dans l’obscurité et dans l’oubli.

A cela je réponds d’abord que l’Église, sans commettre la faute de surfaire et de grandir de propos délibéré quelques-uns de ses adversaires, a coutume de n’en mépriser et de n’en amoindrir aucun, et que, si l’on trouve qu’elle les honore et les relève en les combattant, elle n’a pas à se défendre de ce procédé.

J’ajoute que la théorie du silence est, généralement parlant, une théorie trop commode pour n’être pas suspecte, et je constate qu’elle n’a en sa faveur, dans le passé, ni l’autorité, ni l’exemple, ni le succès. Et comme on insiste particulièrement sur la difficulté d’observer la charité dans les discussions religieuses, je réponds que les grands docteurs nous fournissent encore à cet égard et des règles et des modèles.

Dans une foule de textes dont la connaissance est élémentaire, et qui ne sont nouveaux que pour ceux qui ne savent rien, ils recommandent la mesure, la modération, l’indulgence envers les ennemis même de Dieu et de la vérité. Ce qui n’empêche pas que sans contredire leurs propres principes, ils n’emploient eux-mêmes à tout instant l’arme de l’indignation, quelquefois celle du ridicule, avec une vivacité et une liberté de langage qui effaroucheraient notre délicatesse moderne.

La charité, en effet, implique avant tout l’amour de Dieu et de la vérité ; elle ne craint donc pas de tirer le glaive du fourreau pour l’intérêt de la cause divine, sachant que plus d’un ennemi ne peut être renversé ou guéri que par des coups hardis et des incisions salutaires.

Cela dit, j’accorde volontiers que nous devons principalement opposer à l’enseignement de l’erreur l’enseignement direct de la vérité qui est attaquée, et c’est cette persuasion qui me porte à passer en revue avec vous, dans tout le cours de cet entretien, le cercle de vérités qu’il est devenu plus indispensable de rappeler aux peuples. Les intelligences d’aujourd’hui n’offrent si peu de résistance à l’erreur, et celle-ci n’a tant de prise sur elles, que parce qu’elles ne sont pas suffisamment protégées par la connaissance de la doctrine chrétienne.

Pour atteindre le naturalisme contemporain dans toutes les positions et dans tous les retranchements qu’il occupe, il serait nécessaire de remettre en lumière l’enseignement de l’Église sur tout un ensemble de questions, par exemple sur la nature incréée, qui est Dieu ; sur la nature créée, et particulièrement sur la nature de l’homme ; sur la jonction de l’une et de l’autre de ces natures par l’union hypostatique accomplie en Jésus-Christ, c’est-à-dire par l’incarnation ; sur le prolongement de cette union déifique dans toute la race humaine par l’ordre de la grâce et de l’adoption divine ; enfin sur les conséquences de cette union et de cette adoption, non seulement par rapport à l’homme individuel, mais encore par rapport à l’homme social.

Vous le voyez, ce serait là un traité complet de l’ordre surnaturel.

Heureusement je n’ai point à vous enseigner la matière ex professo. Vous êtes grâce à Dieu, ces auditeurs instruits et intelligents qu’un mot suffit à mettre sur la voie. J’indiquerai donc souvent les questions, plutôt que je ne les développerai ; c’est l’avantage de ces entretiens de l’évêque avec son clergé de pouvoir procéder par prétermission sur un certain nombre de points suffisamment établis, et de ne s’attacher qu’aux considérations qui ont une valeur plus actuelle et qui répondent plus directement aux nécessités et aux périls du moment.

La connaissance de Dieu

La notion exacte de Dieu, en tant qu’elle est du domaine de la connaissance surnaturelle et même naturelle de l’homme, est le premier de tous les dépôts confiés à l’Église. La science propre du sacerdoce se nomme la théologie, ce qui veut dire la science de Dieu. Non content d’avoir gravé un témoignage de lui-même au fond de la conscience humaine, et de l’avoir écrit dans toutes les pages de cet univers visible, l’Être suprême, sachant à quel point l’ignorance et la corruption de l’homme parviendraient à faire mentir la conscience et la nature, a voulu que son existence, son nom, ses attributs, ses droits fussent maintenus sur la terre par voie de tradition. Il s’est en quelque sorte placé sous la sauvegarde d’un ministère public ; du ministère des patriarches et des prophètes ; « c’est une des raisons pour lesquelles il n’a point honte d’être appelé leur Dieu – Ideo non confunditur vocari Deus eorum ! » (He 11, 16).

Et ce Dieu, qui se nomma le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu de Moïse, le Dieu de David, le Dieu de Daniel, a passé ensuite aux apôtres comme par droit de succession et d’héritage [8]. Ils sont ses témoins authentiques sur la terre. Aussi avec quel zèle jaloux et vigilant le sacerdoce catholique a-t-il conservé, proclamé, vengé les pures doctrines de la raison et de la foi concernant la nature divine ! […]

Peut-être dans l’enseignement de nos écoles ecclésiastiques, le traité qui concerne directement la nature divine, le traité de Deo, a-t-il été trop longtemps omis, sous prétexte que la question avait été déjà étudiée dans la section du cours de philosophie qui embrasse la théodicée.

Cette omission pernicieuse ne saurait plus être tolérée.

Si la théologie est l’étude de toutes les opérations divines, elle est avant tout l’étude de Dieu lui-même, de l’être divin envisagé dans ses attributs et ses propriétés. En définitive  la vie éternelle dont la vie présente est tenue d’être l’apprentissage, consiste à connaître le seul Dieu véritable et son envoyé Jésus-Christ.

Ceux-là boivent à plus longs traits dès ici-bas à la coupe anticipée de l’éternelle vie, qui puisent plus abondamment la connaissance de Dieu aux sources sacrées. Tout ce que la raison et le témoignage naturel nous enseignent de Dieu n’est guère qu’un rudiment informe en comparaison de ce qui est contenu dans la parole écrite ou traditionnelle de Dieu lui-même.

C’est de Dieu même qu’il faut apprendre ce qu’il est permis de comprendre en lui. Jamais ces choses n’auraient pu être sues, si ce n’est de lui. Pas le moindre doute que, pour obtenir la connaissance des choses divines, il ne faille recourir aux enseignements divins [9].

Les Pères et les théologiens, nous ont facilité cette étude.

Par exemple, que de lumières, que d’aperçus, que d’instructions dans les douze livres de saint Hilaire sur la Trinité ! Quel faisceau splendide de textes, d’autorités, d’arguments dans les huit premiers livres des « Dogmes théologiques » de Denys Pétau : De Deo Deique proprietatibus ! Je commencerais à me consoler de tous les blasphèmes contemporains, Messieurs et chers coopérateurs, s’ils vous portaient à chercher plus souvent des « armes de lumières » dans ces riches et magnifiques arsenaux.

Comme les petits écrivains qui aiguisent aujourd’hui leur trait contre Dieu font pauvre figure à côté de ces géants de la science sacrée et de ces colosses de l’érudition chrétienne !

L’un de ces modernes pygmées, dont les écrits semblent un perpétuel défi porté à la raison, a le triste courage d’affirmer « l’infériorité du Dieu des juifs » ; il ose parler de la « médiocrité » à laquelle les Hébreux furent condamnés par le monothéisme. A l’entendre, le monothéisme, « au lieu d’une nature animée et vivante, conçut une nature sèche et sans fécondité ».

En vérité, c’est dépasser toutes les bornes de l’ignorance ou de la mauvaise foi. S’il s’agissait du Dieu d’Épicure ou même du Dieu de Socrate, du Dieu de Parménide ou du Dieu de Plotin, peut-être faudrait-il passer condamnation ; mais le Dieu de la Genèse, le Dieu des psaumes, le Dieu des prophètes, qui, éclairé surtout par la Révélation chrétienne, est si manifestement le Dieu de l’Évangile, le Dieu en trois personnes, le Dieu Père, Fils et Saint-Esprit : voir là « une nature sèche et inféconde », n’est-ce pas comme une gageure et un parti pris d’insulter l’évidence ?

Appeler « infécond » un Dieu au sein duquel la foi nous montre l’éternelle génération d’un Fils égal à son Père, l’éternelle spiration d’un Esprit égal au Père et au Fils dont il procède ; dénoncer : « la stérilité » et « la mort » dans cette nature où bouillonnent le mouvement et la vie, et où l’infinie puissance et l’infinie intelligence s’embrassent dans un flux et reflux d’éternel et infini amour ! Le délire de l’injustice et l’audace de l’arbitraire ne sauraient être poussés plus loin.

La Révélation donne la lumière même dans le mystère

Ah ! disons plutôt, avec notre saint docteur, que le dogme de la Trinité chrétienne, tout en imposant à notre esprit un mystère qu’aucune investigation humaine n’amènera ici-bas à l’évidence, lui apporte néanmoins une lumière incomparable et un soulagement presque nécessaire. Nous ne sommes plus réduits, comme certains penseurs du paganisme, à nous réfugier dans le pyrrhonisme [10] religieux par la déplorable alternative ou d’admettre la pluralité des dieux, par conséquent la pluralité des infinis, ce qui est absurde, ou de croire à un Dieu indolent et endormi, à un Dieu écrasé par le poids d’une nature infinie éternellement impuissante à produire autre chose que le fini.

Notre symbole nous enseigne un seul Dieu, mais non pas un Dieu solitaire ; un Dieu dans les entrailles duquel se rencontrent, sans se contredire, deux notions que notre instinct perplexe cherchait dans la divinité sans pouvoir parvenir à les concilier : l’unité et la société, la fécondité dans l’unité.

Ce n’est pas ici le lieu de scruter les convenances métaphysiques et les harmonies morales du mystère révélé. Il n’y en a pas un seul de vous qui ne sache qu’elles sont nombreuses et admirables.

J’ai voulu en dire assez, d’une part, pour réduire à néant l’insolente accusation portée contre le Dieu des Écritures ; d’autre part, pour vous rappeler à vous-mêmes l’opportunité et la nécessité de fortifier la foi des peuples sur ce point fondamental.

Car enfin, la croyance en un Dieu unique en trois personnes est la base de toute la religion chrétienne. La connaissance de cette vérité première est indispensable pour le salut [11]. « L’orthodoxie fait défaut, si, en confessant un seul Dieu, on entend confesser un Dieu seul ; parce que la foi à un Dieu solitaire exclut l’idée du Fils de Dieu. Il n’y a pas moins d’impiété à affirmer en Dieu la singularité de personne, qu’à nier l’unité de nature ». Sous ce rapport, ce qui a pu suffire avant la venue de Jésus-Christ ne suffit pas depuis qu’il est venu et qu’il a parlé ; là où Dieu se contentait de la foi implicite, il demande désormais la foi explicite ; et, si sublime que soit le dogme d’un Dieu unique en trois personnes, tout baptisé parvenu à l’âge de raison doit connaître et professer cette vérité [12].

C’est donc notre devoir d’exposer souvent, en termes clairs et intelligibles, cet article élémentaire et principal du catéchisme chrétien. […]

L’hérésie pratique : le silence sur Dieu

Mais c’est peu de croire, si la foi reste muette. Dieu doit être confessé, proclamé, loué, exalté par la créature. Sans doute, il n’avait pas besoin de cet hommage. Son Verbe éternel lui est, dans le sein même de sa nature, un fidèle et suffisant témoin ; il est son éclat coéternel, sa splendeur consubstantielle, l’image parfaite de ses perfections, son expression totale et adéquate. Le Christ lui-même, en tant qu’adorateur humain, peut et doit dire à son Père : « Vous  êtes mon Dieu, et vous n’avez pas besoin de mes biens » (Ps 15, 2).

Toutefois, la Sagesse divine s’étant librement résolue à créer, ses œuvres doivent nécessairement la louer. Si l’acquit de cette dette importe médiocrement à Dieu, suffisamment glorifié au dedans par son Verbe ; et au dehors par ce même Verbe incarné et par sa Mère immaculée, en retour il importe infiniment à la créature, soit par les périls et les maux qu’entraîne pour elle l’omission de ce devoir de justice, soit par les biens de tout genre que lui vaut sa fidélité.

« O mon Dieu, s’écriait saint Augustin, malheur à ceux qui se taisent de vous – Vœ tacentibus de te ! [13]»

C’est là proprement le malheur de ce temps. Le fidèle lui-même, celui qui croit à Dieu, « se tait de Dieu ».

La grande hérésie de notre âge, c’est l’hérésie pratique contre le premier commandement du décalogue. On a tant parlé à l’homme de ses droits, qu’il a perdu de vue les droits de Dieu. En mille choses, la créature se donne présentement, au regard de son créateur, une attitude qui n’est point conciliable avec la vertu de religion. Ah ! nous du moins, Messieurs, qui avons cet honneur d’être appelés les « hommes de Dieu » (1 Tm 6, 11), ne nous taisons point de lui. Ce n’est pas assez qu’il soit connu chez nous ; il faut que son nom y soit grand.

Pour cela, ne récitons pas seulement des lèvres, mais accentuons avec toute l’énergie et tout l’amour de notre cœur, les admirables formules que l’Église nous fait répéter chaque jour :

« Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit. » […]

Toute notre liturgie est empreinte de ce sentiment de Dieu ; chaque page de nos livres d’office rend ce même son. Que de fois j’ai senti mon être tout entier tressaillir quand, après avoir feuilleté avec dégoût les sacrilèges pamphlets de ce temps, j’avais la joie de chanter au milieu de vous, parmi tout l’éclat de nos pompes sacrées, des paroles comme celles-ci :

Il est vraiment digne et juste, équitable et salutaire de vous rendre partout et toujours grâces, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel et clément : vous qui n’avez pas de commencement ni de fin ; vous qui êtes aussi grand qu’il vous a plu de l’être, Dieu saint et admirable dont les éléments ne peuvent contenir la majesté [14] ! O bienheureuse et sainte Trinité, qui purifiez, appropriez et ornez toutes choses ! O bienheureuse majesté de Dieu, qui emplissez, contenez, disposez toutes choses ! O bienheureuse et sainte main de Dieu, qui sanctifiez tout, qui bénissez tout ; qui enrichissez tout !

Il faudrait reproduire ces deux préfaces tout entières, avec l’ineffable euphonie de l’idiome ecclésiastique et la divine mélodie du chant sacré : O beata et sancta Trinitas, quae omnia purificas, omnia mundas, et omnia perornas. O beata majestas Dei, quae cuncta imples, cuncta contines, cuncta disponis. O beata et sancta manus Dei, quae omnia sanctificas, omnia benedicis, omnia locupletas [15] !

Ainsi s’accomplissent toujours les oracles du roi-prophète, qui ont annoncé que la louange de Dieu retentirait dans l’Église, dans la grande assemblée des saints, au milieu d’un peuple nombreux groupé devant les autels [16].

« C’est dans Sion, ô Dieu, que vous entendrez l’hymne convenable, l’hymne assorti à vos perfections infinies ; c’est dans Jérusalem que vous seront offerts les hommages » dignes de votre majesté suprême. « Tenez pour indubitable, dit Bossuet, que l’Église catholique est le seul temple universel de Dieu, ainsi que Tertullien l’appelle : catholicum Dei templum [17], et qu’elle est aussi le seul lieu où Dieu est adoré en vérité », ce qui veut dire qu’elle est la seule école où les attributs divins soient enseignés aussi complètement et aussi lumineusement qu’il a plu à Dieu de nous les révéler, et confessés avec toute l’ardeur et la pureté qu’il exige de ses adorateurs. L’Église est cette ville dont a parlé le prophète Ezéchiel, cette cité qui se nomme : « Dieu est là – Et nomen civitatis ex illa die : Dominus ibidem » (Ez 48, 35).

Partant, puisqu’elle a seule cette plénitude, adorons Dieu dans ce grand et auguste temple où il habite parmi nous, je veux dire dans l’unité de l’Église catholique ; adorons-le dans la paix et dans l’unité de l’Église catholique, adorons-le dans la foi de l’Église catholique.

Ainsi assurés de lui rendre l’honneur qu’il veut recevoir de nous, et de ne jamais lui infliger le suprême outrage qui consiste à le confondre avec l’œuvre de ses mains, et à transporter au genre humain la divinité qui n’appartient qu’à son auteur. Entendons la doctrine chrétienne concernant la nature créée.

Le naturalisme panthéiste prétend diviniser l’homme, mais le ravale au niveau de la bête

Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, l’erreur philosophique ne fait pas difficulté de se porter alternativement, quelquefois simultanément, à tous les extrêmes, et volontiers elle ravale au niveau de la bête cette même humanité qu’elle incorpore à Dieu. Dans les écrits de toute l’école que nous combattons présentement, la thèse du matérialisme le plus abject, du sensualisme le plus révoltant, se mêle à tout instant à celle de la déification de la race humaine. Il ne faut pas trop s’en étonner. Là encore, l’impiété tourne dans un cercle, et elle exhume des vieilleries à l’heure où elle se pique d’innover. L’idolâtrie antique, en décernant les honneurs suprêmes aux êtres inintelligents, avait réalisé cette mixtion grotesque, cet amalgame bizarre de la divinité et de l’animalité, et par là elle avait absous et légitimé dans l’homme les passions ignobles, les convoitises brutales par lesquelles s’établissait la conformité entre l’adorateur et son idole. Le païen était « un animal religieux », beaucoup plus littéralement que n’ont voulu le dire les auteurs de cette définition justement célèbre.

Nos sophistes d’aujourd’hui, en égalant l’homme à Dieu, et en l’assimilant néanmoins à la brute, ne font que revenir aux errements du paganisme. Disons mieux, ils justifient une fois de plus les oracles révélés qui nous disent qu’en voulant usurper un rang qui ne lui appartient pas, ou en répudiant celui où la grâce tend à l’élever ; la nature humaine tombe fatalement au-dessous de son propre niveau. C’est le dernier mot du psaume quarante-huitième : « L’homme, tandis qu’il était en honneur, ne l’a pas compris : il a été comparé aux bêtes qui n’ont point de raison, et il leur est devenu semblable » (Ps 48, 21). Et le Psalmiste ajoute : « C’est à une pareille chute qu’aboutit leur voie ; et après cela, ils se complairont encore dans leurs discours – Haec via illorum, scandalum ipsis ; et postea in ore suo complacebunt ! » (Ps 48, 13).

Pour rétablir la véritable doctrine de l’Église comme de la raison en ce qui est du monde créé, et particulièrement en ce qui est de l’homme, chef et roi de la création, nous aurions donc à combattre des exagérations opposées, et à montrer que notre race ne comporte par elle-même ni tant d’honneur, ni tant d’abaissement.

Dignité de l’homme, qui n’est pas une bête

Mais vous comprendrez que nous ne perdions pas ici notre temps à répondre à ceux qui nient l’âme humaine sa spiritualité, sa liberté, sa destinée immortelle […].

Tout ce qu’enseignent les écoles spiritualistes sur la dignité naturelle de l’homme, l’immatérialité de son âme, la liberté et la moralité de ses actes, l’étendue de ses puissances et de ses facultés, la perfectibilité de son esprit, la loi intime de sa conscience, la responsabilité de ses œuvres, la nécessité d’une sanction rémunérative ou pénale, non seulement l’Église l’enseigne d’accord avec la saine philosophie, mais plus d’une fois elle l’a établi, et même, en certains cas, elle l’a défini contre les écarts de la fausse philosophie.

Le docteur qui a le plus d’autorité dans les questions de la grâce, saint Augustin, a été aussi le plus zélé défenseur de la nature.

Loin de nous, dit-il, la pensée que Dieu puisse haïr en nous ce en quoi il nous a faits plus excellents que les autres êtres vivants ! Loin de nous de décréter le divorce entre la raison et la foi, d’autant que nous ne pourrions pas même croire si nous n’étions pas doués d’âmes raisonnables [18] !

La nature raisonnable est un si grand bien, dit-il ailleurs, que Dieu seul est au-dessus d’elle [19].

Dépendance de l’homme, qui n’est pas Dieu !

Mais nous ajoutons que la nature créée, même la nature humaine et la nature angélique, ne s’étant point donné l’être à elle-même et ayant été tirée du néant par le libre vouloir de la suprême nature qui est Dieu, ne possède rien d’elle-même et indépendamment de Dieu ; qu’elle est essentiellement distincte et essentiellement sujette de lui, qu’elle ne peut ni se mouvoir, ni agir, ni durer sans son concours et son assistance ; nous ajoutons, à plus forte raison, qu’elle n’a dans ses éléments constitutifs rien de divin ou de déifique, ni par essence, ni par communication ; que si elle porte en elle une empreinte de la divinité, ce n’est que la marque extérieure de la main de l’artisan souverain, mais nullement la forme du mystère intime de son être ; enfin, que la relation propre d’elle à Dieu, c’est la relation de l’ouvrage à l’ouvrier, mais aucunement celle du fils au père, attendu qu’elle existe par voie de création et non par voie de génération, qu’elle procède du néant et non pas du sein de Dieu et qu’elle n’a aucun rapport avec lui ni quant à l’aspect ni quant au genre.

Et c’est ici le cas d’adresser à nos modernes déificateurs de la nature humaine l’apostrophe du grand évêque d’Hippone à l’un de leurs devanciers dans ces sortes de théories :

En vérité, disait-il, c’est à l’homme une prétention passablement impie de se croire mal traité parce qu’il n’est pas ce qu’est Dieu, et de ne vouloir pas être un bien quelconque si Dieu est un bien plus grand. De grâce, ô nature de l’âme raisonnable, consens à être quelque chose de moindre que Dieu, d’autant qu’après lui il n’y a rien de meilleur que toi. Calme-toi te dis-je, et sois plus bénigne à ton auteur... Tu es par trop superbe contre lui, si tu t’indignes de ce qu’il te dépasse ; et tu penses par trop irrespectueusement de lui, si tu ne te congratules pas ineffablement de ce que tu es un si grand bien, que lui seul soit plus excellent. Et garde-toi pareillement de dire que, comme tu ne voudrais reconnaître aucune substance au-dessus de toi, tu n’en voudrais non plus souffrir aucune au-dessous. Car ce qui occupe le premier rang en bonté après Dieu n’a pas dû rester au dernier plan et clore la série des êtres. Bien plutôt, la dignité dont tu as été investie resplendit en cela, puisque ce Dieu qui te surpasse seul par nature a fait d’autres êtres que tu dominerais à ton tour.

Ainsi, à moins d’aller jusqu’au dévergondage d’idée qui confond l’univers avec l’essence divine, il est impossible de placer la nature intelligente plus haut que ne fait la doctrine chrétienne.

Mais l’homme peut être élevé à l’union avec Dieu

Mais, en outre, cette doctrine attribue à l’être raisonnable un autre titre de grandeur qu’aucune philosophie humaine n’aurait soupçonné, je veux dire, l’aptitude radicale à l’union, soit personnelle, soit mystique, avec la nature divine.

Car, encore bien que tout ce que nous avons à établir maintenant soit en dehors et au-dessus des exigences ou même des aspirations de l’ordre naturel, et ne puisse en aucun cas être connaturel à aucune création, cependant il résulte du fait de l’incarnation divine et de ses appendices que la nature raisonnable est susceptible de porter ce surcroît inattendu d’exaltation. C’est une loi du monde végétal que toute espèce n’est pas également propre à recevoir la greffe d’une espèce plus noble, mais que les essences affranchies demandent dans le sujet sur lequel elles sont insérées une qualité de sève qui leur soit assimilable.

La même loi existe et les mêmes affinités sont requises en ce qui est des mélanges et des croisements de race. Cela étant, j’ose dire que la noblesse suprême de notre nature consiste en ce que, étant donnés les attributs et les facultés qui la constituent, elle soit potentiellement apte à être épousée ou adoptée par la divinité !

Nous arrivons ainsi au principal point du débat entre le christianisme et le naturalisme.

En établissant, comme nous l’avons fait jusqu’ici, les principes théologiques concernant la nature divine et concernant la nature créée, nous avions affaire au naturalisme panthéistique, tel qu’il nous a été signalé par l’allocution pontificale du 9 juin 1862.

Ces théories ne sont, à vrai dire, qu’un athéisme faiblement déguisé. Car, comme l’observent les Pères du concile de Vienne en 1858 :

Tout système doctrinal qui attaque directement ou indirectement l’existence d’un Dieu personnel, toute théodicée prétendue qui nie l’existence d’un être intelligent et libre supérieur à l’homme, opère le renversement fondamental de la religion entendue même dans le sens le plus large.

Que si les artisans de ces théories y mêlent çà et là quelques paroles qui ont une apparence de religiosité, il n’y faut voir que des mots arrangés pour tromper les simples, et qu’une concession faite à la conscience humaine en qui l’idée de Dieu ne saurait être attaquée de front. Ces erreurs ne sont donc pas les plus périlleuses, parce que l’athéisme qui en fait le fond n’est pas susceptible de se généraliser.

Au contraire le naturalisme déiste contre lequel nous avons désormais à poser les affirmations du dogme chrétien, est la plaie la plus universelle et la plus fatale de ce temps.

L’incarnation, base et centre de tout l’édifice surnaturel

Le Verbe de Dieu s’est fait chair, et il a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité. En venant en ce monde, il est venu chez lui, puisque le monde a été fait par lui ; et le monde ne l’a pas connu, et les siens ne l’ont pas reçu ; mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, qui ne sont point nés du sang ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de la volonté de Dieu.

Ces simples et sublimes paroles de l’apôtre saint Jean (1, 14) contiennent l’énoncé total de l’ordre surnaturel.

Le Fils de Dieu fait homme, et, par lui, tous ceux qui croient et qui adhèrent à lui élevés à la dignité de fils de Dieu : voilà toute l’économie de la grâce divine, tout le sommaire de la doctrine chrétienne.

Ce qui équivaut à dire que l’incarnation est, en fait, la base et le centre de tout l’édifice surnaturel. Nous disons « en fait », car nous ne prétendons pas que l’ordination de la créature à une fin surnaturelle fût impossible sans l’incarnation d’une des personnes divines ; nous n’assurons pas même que le décret de l’incarnation ait été édicté par la volonté divine en dehors de la prévision de la chute de l’homme ; mais nous croyons et nous affirmons que le même décret qui, conséquemment à la prévision du péché, nous a donné en Jésus-Christ un réparateur et un rédempteur, l’a également et d’abord établi médiateur, pontife et sauveur ; nous enseignons que l’incarnation a le double caractère de moyen et de remède, medium et remedium ; qu’elle est le principe de notre élévation et de notre régénération ; que le Seigneur Jésus est l’unique porte par laquelle Dieu est venu personnellement jusqu’à sa créature, et par laquelle sa créature pénètre jusqu’au trésor intime de son être, qu’il est le fondement en dehors duquel aucun autre fondement ne peut être posé, le seul nom donné sous le ciel aux hommes par lequel ils puissent être sauvés.

La question de la divinité de Jésus-Christ domine donc à nos yeux toutes les autres questions ; et, comme elle est la plus importante, la plus décisive, elle est aussi la mieux établie, la mieux démontrée. Nous avons une possession ininterrompue de dix-huit siècles, la croyance aujourd’hui encore unanime de toutes les nations civilisées.

Les multiples preuves de la divinité du Christ

Pour justifier la valeur de cette possession et la légitimité de cette croyance, les arguments abondent : l’attente des siècles antérieurs à notre ère ; l’histoire entière du peuple juif ; l’accomplissement des promesses, des figures et des prophéties ; l’éminence de la doctrine évangélique ; la sainteté de vie de son auteur ; l’autorité et le grand nombre de ses miracles ; le succès naturellement impossible de son entreprise ; l’établissement, la propagation et la conservation humainement inexplicables de l’Église chrétienne ; la conversion de l’univers à une religion qui contrariait toutes les passions et toutes les idées régnantes ; la transformation des sociétés, des lois, des moeurs ; les fruits de vie éclos dans les âmes sous le souffle de l’Évangile ; le témoignage toujours subsistant des martyrs ; l’assentiment des plus grands génies qu’ait produits la terre ; l’adoration et l’amour des plus nobles cœurs ; mille phénomènes d’abnégation, d’humilité de charité, de pureté que le monde n’avait jamais connus ; la défaite successive de tous les hommes et de tous les systèmes adverses ; la recrudescence de la foi et de la piété au milieu de toutes les attaques et de toutes les négations ; le christianisme plus vivace au lendemain des assauts et des persécutions ; un retour inespéré des esprits vers lui chaque fois que sa cause a pu sembler perdue ; que dirai-je ? tout un ensemble de caractères qui forment la plus éclatante démonstration, et qui justifient surabondamment la foi du genre humain.

A tous ces arguments de crédibilité, à tous ces moyens de conviction, qu’objecte la critique hostile du dix-neuvième siècle ?

Elle vient nous dire, par exemple, que Jésus-Christ n’a jamais clairement affirmé lui-même sa divinité ; que, l’eût-il affirmée, il ne l’a pas prouvée, puisque jamais aucun des miracles allégués en preuve n’a été scientifiquement démontré ; qu’enfin il n’y a pas lieu d’accorder une attention quelconque, soit aux preuves offertes, soit à l’affirmation elle-même, attendu que le miracle est a priori inadmissible, et que l’incarnation en faveur de laquelle est allégué le miracle, entrerait éminemment dans la catégorie du surnaturel, lequel est antiphilosophique, antiscientifique, absurde et impossible.

En vérité, on éprouve du soulagement quand on apprend que toutes les forces réunies de l’école antichrétienne n’aboutissent, après dix-huit siècles et demi de réflexion et de travail, qu’à de pareilles découvertes, à des assertions si banales, des allégations si arbitraires, des objections si misérables et si rebattues qu’il est devenu fastidieux d’y répondre.

Jésus-Christ a très clairement affirmé sa divinité

Qu’on prenne l’Évangile à livre ouvert. En cent endroits Jésus-Christ affirme son identité avec son Père, et il s’attribue une puissance, une autorité, des droits qui n’appartiennent qu’à Dieu. Les juifs s’y trompent si peu qu’ils lui disent ouvertement : « Nous ne te lapidons pas à cause de ce que tes œuvres ont de bon, mais à cause de ton blasphème, et parce que, étant homme, tu te fais toi-même Dieu – Sed de blasphemia, et quia tu, homo cum sis, facis te ipsum Deum » (Jn 10, 33).

La réponse que leur fait Jésus est grandement digne d’attention, puisqu’elle revient à ceci : Vous vous indignez que je me déclare Dieu, et vous oubliez qu’il est écrit dans votre loi que « vous êtes des dieux ». Si donc je me contentais de m’attribuer ce nom, je pourrais n’être que votre égal, ou que le plus grand entre plusieurs. Mais j’ai dit davantage ; j’ai dit : « Moi et mon Père, nous sommes un ». Et j’ajoute : « Si ceux-là sont appelés dieux à qui la parole divine a été adressée, et si cette affirmation de l’Écriture est inébranlable, celui que le Père a engendré saint et qu’il a envoyé dans ce monde, vous l’accusez de blasphème, parce qu’il se déclare le Fils de Dieu ! Si vous n’en croyez pas ma parole, croyez-en mes œuvres, afin que vous connaissiez et que vous croyiez que mon Père est en moi et que je « suis en mon Père » (Jn 10, 34-38).

Saint Hilaire, à propos de tout ce passage, fait contre les hérétiques de son temps une sortie qui s’adresse à tous les négateurs de la divinité de Jésus-Christ.

Les juifs, observe-t-il, ayant entendu cette parole de Jésus : Moi et mon Père nous ne sommes qu’un, prennent des pierres, et leur indignation impie, ne pouvant souffrir cette affirmation du mystère du salut, s’emporte jusqu’à vouloir frapper un coup mortel. Mais toi, ô hérétique, comprends ce que tu fais et ce que tu professes, et reconnais que tu es le complice de ceux dont tu reproduis la perfidie. Ne pouvant lancer des pierres, que fais-tu de moins en jetant des dénégations ? Ta volonté ne diffère pas de la leur, mais le trône où il siège la rend inefficace. Du reste, combien tu es plus irréligieux que le Juif ! Lui il dirige ses pierres contre le corps du Christ, toi contre son essence divine : Lapides ille in corpus elevat, tu in spiritum ; il s’attaque à ce qu’il croit être l’homme, et toi au Dieu : ille in hominem, ut putabat, tu in Deum ; à un hôte de ce monde terrestre, et toi au triomphateur assis dans les cieux : ille in diversantem in terris, tu in throno virtutis sedentem ; à celui qui n’était pas encore connu, et toi à celui que l’univers entier confesse et que tu as confessé toi-même : ille in ignoratum ; tu in confessum ; à un mortel qui doit passer par le sépulcre, et toi au juge immortel de tous les siècles : ille in moriturum, tu in judicem sæculorum. L’un et l’autre vous lui dites : N’étant qu’un homme, ou qu’une créature, tu usurpes la divinité : voilà ce que votre bouche impie a de commun [20].

Le même docteur, expliquant un autre passage du même évangéliste, stigmatise à l’avance ces écrivains impudents de notre âge qui ne craignent pas d’écrire que « Jésus ne paraît pas avoir eu lui-même la conscience de sa divinité », que « nulle part il ne s’est affirmé Dieu dans la rigueur du terme ». Non, non, s’écrie-t-il, « le Seigneur n’a pas laissé incertain ou douteux un point si fondamental, et il ne nous a pas jetés dans la perplexité d’un sens ambigu... Que d’autres se glorifient de faire des discours ou d’écrire des livres qui ont le mérite de ne pas conclure ». Notre Jésus ne procède pas ainsi :

Il ne nous engage pas dans des sentiers perdus ni dans des impasses, Celui qui est la voie ; il ne nous leurre pas par des faussetés, Celui qui est la vérité ; il ne nous laisse pas dans l’erreur de la mort, Celui qui est la vie. Ses paroles, à tout instant, révèlent la conscience qu’il a de sa nature et de sa puissance : Haec vox conscia potestatis est... L’apôtre Philippe lui ayant dit Seigneur, montrez-nous votre Père, et cela nous suffira ; Eh ! quoi, lui réplique Jésus, il y a tant de temps que je suis avec vous, et que je fais des œuvres qui devraient vous avoir révélé ce que je suis, et vous ne m’avez pas encore connu. Philippe, celui qui m’a vu, a vu aussi mon Père. Comment peux-tu me dire : Montrez-nous votre Père ? Ne croyez-vous pas que je suis dans mon Père et que mon Père est dans moi ? Il n’y a là aucune équivoque. Voir le Fils, c’est voir le père ; le Fils est dans le Père, et le Père est dans le Fils : si cela n’est pas l’unité de nature, les mots n’ont plus de sens. Altérer cela, est d’un antechrist : hoc demutare, antichristi est ; nier cela, est d’un Juif, hoc negare, Judaei est ; ignorer cela , est d’un païen : hoc nescire , gentilis est... L’incrédulité est sans excuse , parce que l’affirmation divine est sans obscurité [21].

Donc Jésus-Christ a eu la conscience très claire et il a produit l’affirmation très nette de sa divinité.

Jésus-Christ a prouvé sa divinité

Non seulement il l’a affirmée, mais il l’a prouvée. A tout instant, il en appelait lui-même à ses œuvres, et il établissait sa doctrine par ses miracles.

Dire qu’aucun de ces miracles, tels que la guérison subite de l’aveugle-né, la résurrection de Lazare et sa propre résurrection, n’ont été accomplis dans des conditions suffisantes d’authenticité ; poser en principe qu’un thaumaturge ne mérite crédit qu’autant qu’il comparaît devant le tribunal des principaux représentants de la science du dix-neuvième siècle, et qu’il se soumet aux conditions de leur programme : c’est se moquer des siècles passés et de tout le genre humain, auxquels on refuse la dose de bon sens nécessaire pour constater les faits les plus visibles et les plus palpables ; et c’est aussi se moquer de Dieu, que l’on suppose pouvoir se plier aux caprices et accepter la réglementation de sa créature au moment même où il va manifester sa plus haute puissance ; c’est le condamner à ne pas agir en Dieu, à l’heure où il veut prouver qu’il est Dieu.

Aller plus loin et proclamer que le miracle n’a pas même droit à être examiné, parce qu’il est impossible, c’est répéter une banalité de la philosophie incrédule éloquemment réfutée par plusieurs des oracles de cette philosophie elle-même [22]. Car il est remarquable que le déisme n’a pas été unanime à repousser la possibilité du miracle. Cela se comprend.

En lui-même, le miracle ne prouverait que le suprême domaine du créateur sur la nature, le droit du législateur à interrompre le cours ordinaire des lois qu’il a librement posées. A ce point de vue, le miracle pourrait ne pas se relier à un ordre supérieur.

Le surnaturel, nous aurons l’occasion de le redire, n’est pas simplement synonyme du miraculeux.

Dans le monde constitué à l’état de pure nature, rien ne prouve que le miracle n’eût pu exister [23]. Il ne faut donc pas s’étonner que le bon sens philosophique de plusieurs adversaires de la foi chrétienne ait reconnu la possibilité du miracle.

Mais il y a moins lieu encore de s’étonner de l’ardeur de presque toute l’école naturaliste à la repousser absolument. Car, outre que le miracle, par lui-même, rend Dieu plus présent et plus manifeste à sa créature et accuse une providence plus spéciale que la dose de religion du déisme ne veut communément l’admettre, le miracle devient surtout communément inacceptable parce qu’il est un titre authentique de créance pour la mission surnaturelle de celui qui l’opère, une démonstration péremptoire de la doctrine surnaturelle en faveur de laquelle il est opéré.

La valeur probante du miracle

Le miracle, qui appartient à l’ordre des faits, est infiniment plus probant pour les multitudes que tous les autres genres d’arguments ; c’est par lui qu’une religion révélée s’impose et se popularise. Si vous laissez debout la notion du miracle, vous ouvrez la porte au surnaturel, qui entrera avec un cortège de preuves invincibles. Au contraire, si vous supprimez le miracle, vous ôtez au surnaturel son garant efficace, son témoin nécessaire. Vous transportez la question du domaine historique dans le domaine métaphysique. Là, le philosophisme aura beau jeu. La plupart des doctrines révélées se donnant elles-mêmes pour des mystères, et ne pouvant avoir l’évidence intrinsèque en leur faveur, il en résulte que, le thaumaturge disparu, les objections rationnelles et les fins de non recevoir abondent à l’encontre du révélateur.

Guerre donc et guerre à mort au miracle : tel est le mot d’ordre, telle est la consigne de la coalition rationaliste.

Pas de raison à alléguer.

C’est ici un principe premier dont on n’a pas le droit de demander la preuve : le miracle n’existe pas, le miracle n’est pas possible ; quiconque admet le miracle devient le transfuge de la raison, le maudit de la philosophie, l’excommunié de la critique ; il y a un abîme entre lui et la science positive. Que sais-je, Messieurs ? Il faudrait plusieurs pages pour reproduire tous les dédains, les sarcasmes, les anathèmes lancés aux partisans du miracle.

Mais tout ce bruit ne sert qu’à trahir l’embarras de ceux qui le font. Ce ton sentencieux et tranchant, ces déclamations, ces colères, ces injures déguisent mal l’absence de preuves et de raisons. 

Évidemment, l’école du libre examen et de la libre discussion se sent serrée de très près, quand elle invente de définir une sorte de dogme et d’en décréter l’inviolabilité.

On conçoit que la politique recoure à ces sortes d’arrêts, et qu’elle interdise la controverse à propos du principe fondamental d’un gouvernement établi.

Mais l’ostracisme philosophique n’est pas encore passé dans nos mœurs ni dans nos lois.

Si le suffrage universel ne se discute pas, l’axiome de l’impossibilité du miracle se peut discuter toujours ; ou plutôt, il est toujours permis de représenter poliment à la pseudo-philosophie qu’elle n’a su répondre jusqu’ici ni aux témoignages, ni aux raisonnements qui établissent le fait et la donnée du miracle.

Au reste, l’acharnement que met la fausse science à combattre le miracle nous donne la mesure de l’importance que nous devons nous-mêmes lui attribuer.

Le miracle, en effet, est le véritable pivot de la religion chrétienne.

Ni dans la personne de ses prophètes, ni dans la personne de son Fils, Dieu n’a essayé de démontrer par des raisonnements quelconques la possibilité des vérités qu’il enseignait ou la convenance des préceptes qu’il intimait au monde. Il a parlé, il a commandé ; et, comme garantie de sa doctrine, comme justification de son autorité, il a opéré le miracle. Il ne nous est donc en aucune façon permis d’abandonner ou d’affaiblir, en le reléguant au second plan, un ordre de preuves qui occupe le premier rang dans l’économie et dans l’histoire de l’établissement du christianisme [24]. […]

Mais le surnaturel est-il possible ?

La teneur de ce chapitre, il est vrai, laisse subsister l’objection finale que nous avons mentionnée plus haut. Le miracle ayant généralement pour objet de prouver une mission surnaturelle, une religion révélée ; qu’est-il besoin de s’en occuper, nous dit-on, s’il est démontré que l’ordre surnaturel et révélé est plus impossible encore que le miracle lui-même, attendu que, dans la notion qu’en donne la théologie, il n’implique pas seulement une dérogation transitoire aux lois de la nature physique, mais un changement radical dans toute la destinée de l’être intelligent et libre, une modification profonde et permanente de sa condition native, une transformation de l’état et de la fin qui lui sont propres en un état et une fin qui ne se proportionnent pas aux mesures et aux exigences de son être ?

Nous avons déjà répondu et nous répondrons encore à cet argument du naturalisme qui, envisagé dans sa généralité, se rapporte plus spécialement à ce que nous aurons à dire des corollaires de l’incarnation. Mais le cadre logique de ce discours nous permet d’aborder ici et de résoudre directement la difficulté, en ce qui concerne l’incarnation elle-même.

En effet, nous l’avons dit, l’ordre surnaturel tout entier, sinon tel qu’il aurait pu exister, du moins tel qu’il existe, procède de l’incarnation. Là réside « cette cohésion nécessaire qui, par la volonté divine, unit la nature de l’homme à la nature de Dieu », union hypostatique en vertu de laquelle l’humanité sainte du Christ est informée et régie par le Verbe de Dieu, par la seconde personne de l’adorable Trinité.

La première tâche qui incombe au naturalisme est donc d’affirmer et de prouver l’impossibilité de l’incarnation elle-même, afin de pouvoir ensuite en supprimer les dérivations et les conséquences.

Affirmer est facile ; prouver l’est beaucoup moins ; et comme l’évidence n’existera jamais contre un fait certain et démontré, nous nous retranchons dans la certitude du fait, et nous nous armons d’un adage philosophique qu’aucune critique ne peut récuser : c’est que « de l’existence d’un fait à sa possibilité, la conclusion est rigoureuse » : Ab actu ad posse valet consecutio.

L’argument de saint Augustin

Rien de plus lumineux et de plus décisif que les deux beaux chapitres de la Cité de Dieu (l. xxii, c. 6 et 8), dans lesquels saint Augustin traite cette question.

Quoi qu’il en soit, dit ce grand docteur, de l’opinion de Scipion rapportée par Cicéron, et à supposer que le siècle de Romulus fût déjà une époque instruite, qui savait démêler le vrai du faux et rejeter l’impossible, à combien plus forte raison faut-il reconnaître que, six ou sept cents ans après, dans le siècle de Cicéron lui-même et sous les règnes d’Auguste et de Tibère, règnes assurément très éclairés, des faits tels que la résurrection du Christ et son ascension au ciel eussent été repoussés par tous les esprits comme choses inacceptables et impossibles, si leur possibilité et leur existence n’avaient été divinement démontrées par le témoignage des miracles […]. Pourquoi, objectent nos adversaires, ces miracles que vous dites avoir été faits alors, ne se font-ils plus ? Je pourrais répondre qu’ils ont été nécessaires avant que le monde crût pour le porter à croire ; et quiconque exige aujourd’hui des prodiges pour croire, je serais autorisé à répliquer qu’il est lui-même un grand prodige, de ne pas croire quand le monde croit. Mais les dires de ces gens tendent à persuader qu’il n’y a pas eu de miracles même alors.

Et moi, je demande comment jusqu’à ce jour le genre humain peut confesser avec tant de foi et d’amour le Christ ressuscité et monté aux cieux ? comment, dans des temps très civilisés, où régnait une critique sévère, le monde a pu, sans nul miracle, croire si miraculeusement des choses incroyables ?

Nos critiques vont-ils se raviser maintenant de dire que ces choses étaient croyables, et que conséquemment on les a crues ? Alors, pourquoi n’y croient-ils pas eux-mêmes ? En un mot, voici notre dilemme : ou bien la chose incroyable qui ne se voyait pas, à savoir la divinité du Christ, a obtenu créance moyennant d’autres choses incroyables qui se faisaient et se voyaient ; ou bien cette chose a été tellement croyable qu’elle n’a pas eu besoin de miracles pour se faire admettre du genre humain : et, dans l’un et l’autre cas, l’infidélité est sans excuse.

J’ai voulu, par cet argument à deux tranchants, débouter nos discoureurs frivoles. Car, que beaucoup de miracles aient été faits en confirmation de ce grand et décisif miracle qui est la résurrection corporelle du Christ suivie de son ascension au ciel, c’est ce qu’il est impossible de nier sans tomber dans le pyrrhonisme historique.

Et le saint docteur poursuit en établissant la réalité manifeste des miracles racontés dans les livres canoniques ; puis il consacre le reste du chapitre au récit des miracles palpables qui se sont accomplis de son temps et même sous ses yeux. Et comme tous ces miracles ont été opérés pour établir la foi dans la résurrection, partant, la foi dans la divinité du Christ, la conclusion rigoureuse est que le Christ est Dieu.

Contra factum, non fit argumentum

Maintenant, à cette critique tardive qui soutient qu’aucun miracle n’a pu être opéré en faveur de l’incarnation, parce que l’incarnation est essentiellement surnaturelle, et que le surnaturel est impossible, nous répondons qu’il n’est aucunement logique et philosophique d’opposer des raisonnements hasardeux à des faits certains, mais qu’au contraire c’est une méthode non moins rationnelle que théologique de procéder du fait à la doctrine, de la certitude historique et positive à la conclusion spéculative et métaphysique.

Cette position étant prise, et sans quitter jamais la forteresse inexpugnable du fait, nous ne laissons pas de répondre au feu de l’ennemi par de puissants moyens de défense. Nous faisons remarquer d’abord qu’en attaquant la possibilité de l’incarnation au nom de la raison, on porte précisément contre la raison une accusation capitale d’ignorance et d’imbécillité, attendu que le genre humain, dans tous les siècles et dans tous les pays, a professé la croyance à l’incarnation de la divinité, croyance souvent altérée et défigurée quant aux détails, mais croyance tellement universelle quant au fond, que sa condamnation devient la condamnation de l’esprit humain lui-même.

Analysant ensuite la doctrine intrinsèque de l’incarnation, nous établissons qu’elle n’implique aucune répugnance métaphysique, et que le composé théandrique de deux natures intègres dans une seule hypostase divine trouve plus d’une analogie dans le composé humain de deux substances distinctes unies en une seule personne.

Enfin, pénétrant dans le sanctuaire de ce dogme, nous y voyons reluire la plus haute splendeur des attributs de Dieu, la plus magnifique économie de sa Providence, le triomphe le plus éclatant de son amour, la plus brillante glorification de notre race et de toute la nature créée. Le Dieu incarné devient non seulement l’objet de notre foi et de notre culte, mais le thème de toutes nos études, le foyer de toutes nos lumières, le centre de toutes nos affections, le mobile de toutes nos œuvres, le sujet de tous nos transports. […]

En Jésus-Christ, toute l’humanité est appelée à l’ordre surnaturel

A ne le regarder qu’en lui-même, le fait de l’incarnation est déjà le renversement du naturalisme, puisque l’existence d’un Homme-Dieu implique en sa personne la plus étroite et la plus irrévocable cohésion entre la nature créée et la nature incréée. […]

Le Dieu créateur, en produisant les êtres intelligents, les a rapportés de prime abord à son Verbe incarné, comme à leur modèle, à leur Sauveur et à leur Chef : « vocation toute gratuite, qui n’était point due à leurs œuvres », mais qui au contraire a été maintenue nonobstant leurs œuvres mauvaises, « en vertu de la grâce qui leur a été donnée en Jésus-Christ avant tous les temps, et qui s’est manifestée ensuite par l’avènement de ce même Jésus-Christ notre Sauveur » (2 Tm 1, 9-10).

Le fait de l’incarnation, loin d’être un fait abstrait et isolé, a donc un caractère d’universalité, il contient un principe de généralisation. « Regardez, dit la Sagesse incarnée, et voyez que je n’ai pas travaillé pour moi seule » (Si 24, 47). Ce n’est pas seulement dans l’intérêt de son Père, ou pour la glorification particulière de sa propre humanité, « c’est à cause de toute notre race et pour notre salut que le Fils est descendu des cieux, qu’il s’est incarné au sein de la Vierge Marie et qu’il s’est fait homme ; c’est pour nous encore qu’il a été crucifié, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, qu’il est ressuscité et monté aux cieux [25] ».

Il est vrai, la nature humaine n’a été conjointe personnellement au Verbe que dans le fruit du sein virginal ; et nul autre que Jésus de Nazareth, Fils de la Vierge Marie, n’est à la fois Dieu et homme, et n’est consubstantiel à Dieu le Père et à l’Esprit-Saint. Étendre cette qualité à quelque autre individu que ce soit, ou à toute la nature créée, ou à  la généralité de la race humaine, serait une absurdité et un blasphème, un retour à l’idolâtrie ou au panthéisme. Encore bien que le Seigneur Jésus ait voulu communiquer aux autres, libéralement et sans envie, ce qu’il a reçu hors de toute mesure, cette communication ne sera jamais et ne saurait être l’absolue identification ; et si, « en vertu du don inconcevable de la charité du Père, nous sommes si intimement unis à son Fils que nous puissions être appelés et que nous soyons en effet les fils de Dieu », nous ne le sommes néanmoins que « dans son vrai et toujours unique fils, qui est vrai Dieu et qui est la vie éternelle ».

On ne pourrait pousser l’affirmation plus loin sans excéder sur le dogme chrétien, et retourner au polythéisme. Mais, cette réserve capitale étant faite, notre déification en Jésus-Christ et par Jésus-Christ est une vérité fondamentale du christianisme. Là sont nos titres de noblesse dans le présent, et nos gages de félicité et de gloire pour l’avenir. Et parce que cette doctrine touche au plus intime de notre existence, parce qu’elle se lie à toute notre destinée présente et future, parce qu’elle est la charte de nos droits et aussi le code de nos devoirs, nous ne saurions assez approfondir cet article de notre croyance, et il importe de le mettre souvent en relief et de le produire sous toutes ses faces.

Plus le naturalisme enveloppe de ses ténèbres les sphères profanes, plus la science sacrée doit s’appliquer à poser dans la lumière le mystère complet du Christ, c’est-à-dire, le mystère de la nature humaine déifiée hypostatiquement dans la personne individuelle de Jésus-Christ, et déifiée adoptivement dans tous les membres du corps de Jésus-Christ, qui sont ses élus : déification qui rejaillit sur toute la création angélique et terrestre dont l’homme est le centre et le trait d’union ; déification obligatoire et commandée, tellement que celui-là sera trouvé trop léger qui, posé dans la balance céleste, n’y apportera pas cet appoint surnaturel et cet ajouté divin. […]

L’ordre surnaturel n’écrase pas la nature

L’opposition naturaliste ne manque pas d’objecter que tout cet ordre est impossible, qu’il est gênant et humiliant pour la nature ; enfin, que s’il peut être proposé à la créature intelligente et libre, il ne saurait lui être imposé. Nous avons plus d’une fois fait justice de ces récriminations contentons-nous ici de quelques considérations rapides.

Rappelons d’abord que l’état surnaturel de l’homme consiste en deux points : sa vocation à la vision intuitive et à la jouissance béatifique de l’essence divine dans l’autre vie ; et, dans celle-ci, son acheminement vers ce terme glorieux au moyen de la Révélation et de la grâce.

Quoi qu’il en soit des conditions dans lesquelles cette élévation aurait pu s’opérer en dehors de l’incarnation, nous avons vu qu’en fait elle en dérive comme de sa source et de sa cause.

Or, dirons-nous avec saint Jean Chrysostome, le premier prodige étant admis, le second n’a plus rien qui surprenne.

Le Verbe de Dieu s’est fait homme : entends cela, ô chrétien, et donne l’essor à ta pensée. Que si nos splendides doctrines sur ton exaltation surnaturelle éblouissent ton esprit et déconcertent ta modestie, apprends de l’abaissement du Dieu incarné à croire ce que l’on t’enseigne de ta dignité transcendante. Car enfin, autant que la raison humaine peut être arbitre de ces choses, il y a beaucoup plus de difficulté à ce qu’un Dieu devienne homme, qu’à ce que l’homme soit constitué fils de Dieu. Dans tous les cas, la première merveille ouvre la porte à la seconde. Évidemment ce n’est pas en vain et sans résultat que le Verbe est descendu si bas, mais ç’a été pour nous élever à sa hauteur. Il est né selon la chair pour te régénérer selon l’esprit ; il est devenu fils de la Vierge afin que tu ne fusses plus simplement le fils de la femme ; lui qui est le vrai et le naturel Fils de Dieu, il s’est fait fils de David et d’Abraham pour te faire toi-même fils du Très-Haut !

Ce raisonnement est sans réplique. Dès là qu’on admet le Christ, il n’y a plus d’objection sérieuse contre le Chrétien ; le fait de l’union hypostatique des deux natures en Jésus-Christ ne laisse subsister aucun doute sur la possibilité de notre élévation surnaturelle et de notre adoption divine.

Le naturalisme se rejette sur l’étrangeté d’une pareille transformation. N’est-ce pas un ordre plus normal, nous dit-il, que chaque être demeure dans sa propre sphère ? N’est-ce pas renier outrageusement son origine que d’aspirer à être transporté dans une nature plus haute que la sienne ? D’ailleurs, comment accorder deux choses si distantes de tout point, notre nature créée et la nature incréée ? Dans cette alliance de l’humain avec le divin, n’arrive-t-il pas nécessairement que l’humain est effacé, est absorbé, si même il n’est meurtri et broyé ? Un des écrivains sacrés a énoncé une maxime très vraie et il a tracé une règle très sage quand il a dit : « C’est prendre un lourd fardeau sur ses épaules que de s’unir à plus qualifié que soi. N’entrez pas en société avec plus riche que vous. Quel profit y aura-t-il pour le vase de terre à voyager en compagnie du vase de fer ? Dans le contact, c’est le vase d’argile qui sera brisé » (Si 13, 2-3).

Ainsi en est-il de l’homme dans l’alliance que le système chrétien lui propose avec Dieu. A cela nous répondons, en nous aidant de saint Thomas (I, q. 63, a. 2) :

[Oui] l’instinct le plus naturel et le plus impérieux d’un être, c’est le désir de sa conservation, et l’être ne serait pas conservé s’il était substantiellement transformé dans une autre nature... Ainsi, pour parler d’une façon vulgaire, l’âne n’ambitionne pas d’être cheval, parce que s’il était transféré dans une nature supérieure à la sienne, il cesserait d’être lui-même.

Mais si l’homme ne peut désirer un degré supérieur de nature, auquel il ne saurait parvenir sans cesser d’être homme, il ne s’ensuit pas qu’il ne puisse aspirer, Dieu l’ayant ainsi permis et ordonné, à des augmentations accidentelles susceptibles de se développer en lui sans que le sujet soit altéré.

Or, encore bien que les dons surnaturels de la grâce soient d’un ordre tout à fait supérieur à la nature créée dans laquelle ils éclatent, encore qu’ils soient appelés à y produire des effets permanents et éternels, ils n’y sont néanmoins que de magnifiques accidents qui n’absorbent pas la substance où ils sont reçus.

La liqueur de la gloire, si forte et si exquise qu’elle soit, ne brise pas le vase qui lui sert de récipient. Ce qui nous permet de compléter notre réponse en reprenant les paroles mêmes de l’objection :

Oui, l’âme qui s’allie avec Dieu par le baptême « prend un poids sur elle », mais un poids très glorieux et très doux. Dieu, le riche par excellence, veut cette association de notre nature indigente avec sa nature très opulente. Quand notre vase de terre s’approche de ce vase d’or, il n’y a pas de collision possible. Ce mystère s’appelle le mystère de la grâce : rien de plus suave, de plus moelleux que la grâce. D’ailleurs, le rapprochement substantiel des deux natures s’est accompli en dehors de nous, avant de se poursuivre en nous.

C’est dans le doux berceau du sein virginal, c’est par le chaste et miraculeux enfantement de Bethléem que cette ineffable rencontre s’est d’abord effectuée. Puis, c’est dans l’eau des fonts sacrés, adoucie par l’huile et parfumée par le baume, que cette alliance se renouvelle pour chacun de nous ; c’est sous l’attouchement onctueux du chrême qu’elle se noue plus fortement ; c’est par la blanche hostie du tabernacle qu’elle se complète ; enfin, c’est dans le bain de la lumière divine elle-même qu’elle se consomme.

Donc, point de choc, point de brisement, point d’écrasement de la nature plus faible sous le poids de la nature plus forte. Celle-ci l’a dit par la bouche de Jésus : « Prenez mon joug sur vous, et vous trouverez le soulagement de vos âmes car mon joug est suave et mon fardeau est léger »  (Mt 11, 29-30). Ah ! ceux qui lient et qui imposent sur les épaules des hommes des fardeaux pesants et impossibles à porter, ce sont ces moralistes qui demandent à la nature d’observer par ses seules forces toute la loi morale, et qui, comme les anciens docteurs de la loi, chargent ainsi leurs disciples d’un faix qu’ils ne voudraient pas toucher eux-mêmes du bout du doigt [Lc 11, 46]. Livrée à elle seule, la nature créée, combien plus la nature déchue, subit un joug pratiquement inacceptable ; elle ploie sous le poids des préceptes.

A ces préceptes, il est vrai, l’ordre surnaturel en ajoute quelques autres ; mais, outre que « les commandements du Seigneur ne sont point « pesants » (2 Jn 5, 3), le surplus d’obligations que la religion révélée impose n’est vraiment rien en comparaison de l’abondance de secours qu’elle procure pour l’accomplissement des devoirs moraux et des obligations naturelles.

Enfin, la grâce est si douce dans tous ses mouvements, si délicate dans toutes ses opérations que, loin d’être froissée et anéantie sous son étreinte, la nature, éclairée de sa lumière et échauffée par son souffle, déploie toutes ses facultés avec plus d’aisance et de facilité que si elle était retenue captive dans les limites de sa propre sphère.

Aussi le chrétien fidèle s’écrie-t-il volontiers avec le Psalmiste : « Seigneur, j’ai vu que tout le reste était restreint et borné : mais votre loi est d’une ampleur excessive... J’ai commencé à marcher au large, parce que j’ai observé vos commandements » (Ps 118, 96).

Et la croix ?

Dira-t-on qu’en parlant ainsi, je semble oublier la place qu’occupe la croix dans l’histoire et dans le plan de l’ordre surnaturel ?

Oui, il est vrai, le péché étant survenu, il est arrivé qu’en Jésus-Christ réconciliateur et rédempteur, en Jésus-Christ sacrificateur et victime, la nature humaine associée à la divinité a dû prendre sur elle le plus lourd de tous les fardeaux. La chair du Christ, vase terrestre et fragile a été broyée dans sa rencontre avec les exigences de la justice divine, vase de fer et d’airain. Mais l’auguste patient du calvaire a voulu supporter seul ces excès de douleur ; il a été écrasé à notre décharge et pour notre soulagement. En les endurant, il a surnaturalisé la souffrance et la mort. Jeté dans les eaux amères de notre vie, le bois de sa croix les a adoucies [26].

Et s’il nous reste une part de son supplice à porter, s’il nous est commandé d’accomplir dans notre chair ce qui manque à sa passion, outre que c’est une dette que nous payons pour nos péchés, et un remède puissant contre tant de langueur où ils nous laissent, ces souffrances sont devenues un principe de joie et de richesses, parce que le poids momentané et léger de nos épreuves présentes opère en nous le poids éternel d’une souveraine et très sublime gloire. C’est pourquoi nous autres, enfants de Dieu et héritiers de sa félicité, nous considérons peu les choses qui se voient, mais celles qui ne se voient pas, les choses qui se voient étant temporelles, tandis que celles qui ne se voient pas sont éternelles [2 Co 4, 17-18].

Ayant donc en nous les promesses, que dis-je ? ayant déjà dans la grâce et dans l’esprit du Seigneur le gage de la gloire et les arrhes de l’héritage [Ep 1, 14], nous jugeons que l’ignominie du Christ est un plus grand trésor que tout l’or du monde, parce que nous avons les yeux attachés sur la récompense [He 11, 26]. Cette récompense, grande jusqu’à l’excès, c’est Dieu lui-même [Gn 15, 1] ; Dieu contemplé, Dieu possédé, non pas simplement dans son image et dans ses œuvres, mais directement et dans son essence.

Mes bien-aimés, dit l’apôtre saint Jean, nous sommes maintenant les fils de Dieu, et le dernier mot de notre destinée n’est pas dit ; ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que quand Dieu se montrera, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est. Et quiconque a cette espérance se sanctifie comme il est saint lui-même (1 Jn 3, 2-3).

Oui, tel est le but de notre sanctification surnaturelle durant la vie présente ; tel est le terme de notre éternelle destinée : être semblables à Dieu, parce que nous le verrons tel qu’il est ; le voir dans sa lumière, l’aimer de son amour, vivre de sa vie, être avec lui comme des dieux, des dieux non point par le développement de notre propre nature, mais par la participation de la nature qui lui est propre.

Entendons encore le grand Apôtre : « Maintenant, nous voyons dans un miroir et en énigme » (1 Co 13, 12), c’est-à-dire, nous ne voyons qu’un reflet et nous le voyons dans un jour obscur ; « mais alors nous verrons face à face et à découvert . N’ayant point de voile sur le visage, et contemplant la gloire du Seigneur, nous serons transformés en la même image, avançant de clarté « en clarté » sous le soleil radieux de l’essence divine, attempérée à nos regards par l’humanité sainte et « communiquée à notre être par l’esprit de Jésus » (2 Co 3, 18). Là encore, notre nature raisonnable ne sera point accablée, anéantie sous le coup des fulgurations de la gloire ; mais elle restera elle-même, avec ses facultés natives, avec ses énergies propres, avec ses trésors acquis de science humaine et naturelle, avec ses habitudes particulières d’élévation intellectuelle et de distinction morale. L’âme ne perdra point là haut son originalité distinctive et sa physionomie individuelle, puisqu’au contraire elle sera le sujet en qui éclatera la lumière supérieure et transcendante de la gloire, diversifiée dans les élus, non seulement selon le degré, le nombre et le mode de leurs mérites surnaturels, mais encore selon les nuances variées de leurs qualités naturelles [27].

Le sujet humain sera redressé dans ce qu’il aurait eu de défectueux, il sera amplifié et développé dans ceux de ses éléments essentiels qui seraient restés jusque-là inertes ; mais en recevant les augmentations infinies dues à la libéralité gratuite du Tout-Puissant et au sang fécond du Rédempteur, il ne subira aucune diminution de ce qui est sien. Encore une fois donc, il n’y a point d’effacement à craindre en ce monde ni en l’autre, point de suppression ni totale ni partielle des éléments constitutifs de l’être humain à redouter par suite de cette merveilleuse appropriation de la divinité à l’humanité qui s’est accomplie dans l’incarnation de Jésus-Christ, et que sa grâce reproduit dans tous les fidèles en attendant la consommation de la gloire.

L’ordre surnaturel n’est pas facultatif *

Le naturalisme, conduit à ce point, insiste sur le côté le plus spécieux de son objection. 

A supposer, dit-il, que cet état, cette fin, cette voie, ce terme, cette grâce, cette gloire, en un mot, tout cet ordre surnaturel soit rigoureusement possible, au moins faut-il admettre qu’il est facultatif, aucun privilège onéreux ne pouvant être imposé à l’être raisonnable et libre qu’autant qu’il l’accepte, et l’option devant lui être toujours laissée de demeurer, s’il le préfère, dans son état et dans sa fin propres.

Cette objection, Messieurs et chers coopérateurs, ou plutôt cette assertion, si elle demeurait sans réponse, suffirait à assurer le triomphe du système naturaliste, puisqu’elle détruit, du moins en tant qu’obligatoire, « la cohésion nécessaire qui, par la volonté de Dieu, unit l’ordre qui est dans la nature et celui qui est au-dessus de la nature : ab hujusmodi hominibus plane destrui necessariam illam cohaerentiam quae, Dei voluntate, intercedit inter utrumque ordinem, qui tum in natura, tum supra naturam est. »

Nous avons discuté à fond, dans chacune de nos deux précédentes instructions synodales, cette prétention capitale de l’erreur contemporaine. Nous avons démontré que ce raisonnement du naturalisme suppose un oubli absolu des droits de Dieu sur la créature envisagée dans son état essentiel et primitif, et un oubli plus étrange encore des nécessités de la nature humaine considérée dans sa condition actuelle !

Nous avons ajouté que, dans l’ordre même de la vie temporelle, l’homme est forcé d’accepter des conséquences analogues à celles qu’on s’obstine à repousser dans l’ordre surnaturel. Nous ne reviendrons pas sur les considérations que nous avons longuement développées.

La vérité n’a pas, comme l’erreur, le privilège de la redite.

C’est là, qu’on le remarque, une des inégalités de la polémique entre nos adversaires et nous. Tandis que l’objection, cent fois réfutée n’éprouve aucun embarras à se représenter opiniâtrement sous la même forme et dans les mêmes termes, la réfutation est tenue de varier son langage, et elle ne satisfait ni les autres, ni elle-même, si elle ne parvient à donner à ses réponses un air de nouveauté.

Essayons donc de dire, sinon autre chose, du moins autrement que nous n’avons dit déjà en cette matière.

La grâce surnaturelle ne dénature pas l’homme

Et d’abord le droit inné de l’homme à demeurer dans son état et dans sa fin propres étant supposé aussi certain que le prétend le naturalisme, il lui resterait à prouver que c’est changer d’état et de fin que d’être constitué dans un état et dans une fin qui, en respectant tous les attributs, toutes les facultés, toutes les aspirations de la nature, ouvrent à celle-ci une sphère plus vaste, un horizon plus large, et l’élèvent à une destinée plus haute. En Jésus-Christ, l’humanité n’est point absorbée ou dénaturée parce que, à défaut de la personnalité humaine, elle est régie par une personnalité supérieure. L’état et la fin de l’homme ne sont pas davantage altérés et dénaturés par la subrogation d’un état plus parfait et d’une fin plus heureuse et plus glorieuse.

Il est manifeste d’ailleurs que l’ordre surnaturel s’est produit avec un ensemble de conditions qui ne comportent aucune liberté morale d’en accepter ou d’en refuser les charges et les bénéfices.

Entrons au vif de la question.

Jésus-Christ, Verbe incarné, ne peut être facultatif

Le Verbe de Dieu est descendu au centre de son œuvre ; il a pris notre humanité, et, moyennant cette nature à la fois spirituelle et corporelle qui touche à tous les extrêmes, il s’est irradié dans toutes les parties de la création, vivifiant à la fois les intelligences angéliques et les êtres inférieurs, épanchant l’onction divine sur les choses célestes et terrestres, apportant à toute la nature la consécration surnaturelle qui la fait sortir de son état vulgaire et profane. Apparu sur la terre dans la plénitude des temps, « dans le plein midi de l’histoire [28] » comme parle notre dernier concile, le Christ illumine d’une des faces de sa croix les quatre mille ans qui l’ont précédé, et de l’autre tous les siècles qui l’ont suivi. Il a annoncé sa doctrine pour tous, promulgué sa loi pour tous, versé son sang pour tous, institué son Église et ses sacrements pour tous ; il a promis le salut éternel à tous, moyennant la foi et le baptême, conditions en dehors desquelles il a fulminé d’avance l’arrêt de la condamnation qu’il doit prononcer solennellement lorsqu’il reviendra pour juger les vivants et les morts et rendre à chacun selon ses œuvres. Or, cette économie de l’ordre surnaturel étant admise, nous demandons comment le christianisme pourra jamais être facultatif pour qui que ce soit.

Le Verbe créateur est venu chez les siens : sera-t-il facultatif aux siens de le recevoir ou de le repousser ? Le fils de Marie est Dieu : sera-t-il facultatif à ceux de sa race de croire ou de ne pas croire en lui, de l’adorer ou de ne l’adorer pas, d’observer sa loi ou de la rejeter, de participer au fruit de sa rédemption ou d’y demeurer étrangers ?

Poser ces questions, c’est les résoudre.

Mais, ce qui est le point capital, Jésus-Christ nous ayant été donné de Dieu pour procurer notre élévation à une gloire et à une félicité qui comblent et qui dépassent toutes les exigences, toutes les ambitions de notre nature, nous sera-t-il loisible de rétrograder vers une destinée plus humble, et de nous proposer seulement une fin naturelle ? Ah ! c’est ici que la doctrine des Écritures renverse jusqu’aux premiers principes du naturalisme.

L’homme n’a jamais été dans un état purement naturel

Le naturalisme part de ce faux supposé que l’homme aurait été constitué d’abord dans un état d’intégrité purement naturelle, avec une fin purement naturelle, et des facultés et puissances naturelles capables d’atteindre cette fin.

En cela, le naturalisme confond ce qui aurait pu être avec ce qui a été et il prend l’hypothèse pour l’histoire. Assurément, quand Dieu ne nous aurait honorés du privilège insigne de l’adoption que par un acte subséquent, par un décret postérieur à la mise en possession et à l’exercice plus ou moins prolongé de nos facultés naturelles, sa grâce devrait encore être acceptée comme une obligation en même temps que comme un bienfait.

Mais la vérité est que le décret de notre exaltation est antérieur à notre apparition ; que la bénédiction spirituelle en Jésus-Christ nous a été octroyée avant la constitution du monde ; que nous avons été créés en lui comme nous avons été rachetés par lui ; que toutes choses ont été faites en lui comme elles ont été restaurées en lui [Col 1, 15-16] ; que non seulement la justice originelle, mais l’intégrité même naturelle nous a été conférée par sa grâce. La nature donc, si elle est dépouillée des dons gratuits, est par là-même blessée dans ce qui lui est propre. Le surcroît qui lui avait été libéralement accordé venant à lui manquer, le manteau dont elle avait été magnifiquement investie venant à lui être arraché, il en résulte pour elle privation et misère, attendu qu’il n’est point dans ses goûts d’être amoindrie, dépouillée, mais au contraire amplifiée et « survêtue » : eo quod nolumus expoliari, sed supervestiri (2 Co 5, 4).

Elle n’est plus seulement pauvre et débile de son fonds ; elle est appauvrie et débilitée, déchue et découronnée. Et comme le fabricateur souverain avait voulu l’humanité enrichie de privilèges, comme il avait simultanément créé en elle la nature et infusé la grâce, comme il avait mêlé son Esprit sanctificateur au premier souffle, dont il l’avait animée, comme il avait empreint dans son âme et jusque sur son visage la marque de ressemblance avec son Verbe incarné, en un mot, comme il l’avait prédestinée à l’adoption déifique, elle est désormais défectueuse, elle est laide, elle est réprouvée devant lui, parce qu’elle manque d’un ordre de perfection, de beauté, de mérite auquel étaient attachés la grâce et le salut.

De là la parole énergique de l’apôtre qui déclare que nous sommes « par nature, enfants de colère – natura filii irae » (Ep 2, 3). Non pas en ce sens que la nature soit mauvaise et criminelle de son propre chef, et que tout ce qu’elle fait par elle-même soit péché : ce qui serait contre la foi aussi bien que contre la raison [29] ; mais en ce sens que, s’étant librement détournée de la fin unique et surnaturelle que Dieu lui avait assignée, elle est constituée en dehors de la volonté divine, et qu’ainsi continuant d’être bonne dans son essence, ce qui est vrai de la nature même des démons, elle est mauvaise par son état.

Le naturalisme contre la nature

Cet état de séparation avec Dieu, et d’opposition à sa propre fin, loin d’être en harmonie avec l’essence de la créature, lui est étranger et hostile, de telle sorte que le naturalisme est vraiment meurtrier de la nature. La grâce, au contraire, est pour la nature une auxiliaire libérale, une amie généreuse, une libératrice désirée, une restauratrice nécessaire [Rm 8, 19-23].

Séparée, et dépouillée du Christ, la nature humaine constitue pleinement ce que les saintes Écritures appellent « le monde » ; ce monde dont Jésus-Christ n’est pas, pour lequel il ne prie pas, auquel il a dit malheur ; ce monde dont le diable est le prince et la tête, et dont la sagesse est ennemie de Dieu à ce point que, vouloir être ami de ce siècle, c’est être constitué adversaire de Dieu ; ce monde qui, parce qu’il ignore le Christ sauveur, sera ignoré du Christ rémunérateur : Qui ignorat, ignorabitur, et recueillera la terrible sentence : « Je ne vous connais pas » ; ce monde enfin dont les voies aboutissent à l’enfer.

Tant que dure la vie présente, c’est l’œuvre de la grâce, par conséquent l’œuvre de l’Église, de retirer les créatures de cet état de mondanité, en les rendant à Jésus-Christ, et, par Jésus-Christ, à leur destination bienheureuse. Certes, elles s’y emploient intérieurement et extérieurement, avec une persistance que rien n’arrête, avec un amour que rien ne déconcerte. Mais si la nature demeure rebelle à l’encontre de tous les efforts de la grâce et de l’Église, si elle ne se laisse pas éclairer, affranchir, racheter, restaurer par leur action surnaturelle, si elle reste mondaine, profane, terrestre, par cela seul et indépendamment de tout autre délit, elle est sous le coup de la disgrâce et de la damnation.

A considérer son état actuel et réel, et nonobstant la bonté persistante de ses éléments essentiels, la nature est « péché ».

Qu’on parle tant qu’on voudra des droits de l’homme : il en est deux qu’il ne faudrait point oublier. L’homme apporte en naissant le droit à la mort et le droit à l’enfer. Ce n’est que par Jésus-Christ qu’il peut revendiquer le droit à la résurrection et à la vie bienheureuse. Quant à replacer l’homme en dehors de Jésus-Christ, de façon à lui refaire un ordre de pure nature, avec une fin purement naturelle et un droit à la béatitude naturelle, tous les efforts du naturalisme n’y parviendront jamais.

On ne changera pas les plans primitifs du Tout-Puissant. Bien plutôt, au péché de son origine, l’homme de la pure nature ajoutera le péché actuel et personnel, puisqu’en fermant son oreille à la Révélation et son cœur à la grâce divine, il se rendra coupable de la plus grave de toutes les fautes qui est le péché d’infidélité. Et alors, par un juste jugement de Dieu, n’ayant pas voulu comprendre le degré d’honneur auquel il était appelé il descendra au niveau des êtres sans raison, et, par plus d’un côté, il leur deviendra semblable [Ps 48, 13].

C’est de cette sorte d’hommes que l’apôtre saint Jude a parlé (Jude 10-13). Blasphémateurs des choses surnaturelles qu’ils ignorent et veulent systématiquement ignorer, ils se corrompent dans les choses naturelles qu’ils connaissent par un instinct animal plutôt que véritablement raisonnable… Nuées sans eau qui sont promenées au gré des vents, des vents des opinions et des vents des passions ; arbres d’automne, qui poussent des fleurs incapables de donner des fruits, arbres doublement morts ; et quant à la vie de la foi et quant à la vie de la raison, arbres déracinés et destinés au feu ; étoiles errantes, auxquelles une tempête noire et ténébreuse est réservée pour l’éternité.

Cela demeure donc établi : il n’y a pas de refuge pour la nature en dehors de Jésus-Christ. « Il faut choisir entre les deux, dit le martyr saint Ignace : ou le courroux éternel de Dieu dans l’autre vie, ou sa grâce dans la vie présente – Unum igitur e duobus : aut futura timenda est ira, aut praesens diligenda gratia [30]. »

Et l’honnêteté naturelle ?

Eh quoi ? se récrie-t-on, la doctrine surnaturelle embrasse-t-elle impitoyablement dans un commun anathème et menace-t-elle indistinctement d’une même réprobation tous ceux qui ne se font pas ses disciples ? En dehors de la croyance et de la pratique chrétienne, le spiritualisme ne demeure-t-il pas une grande école, qui professe des doctrines très pures, qui enfante des vertus morales très estimables, et qui évidemment a droit à des récompenses proportionnées à ses mérites. Le christianisme ne trouvera-t-il que des paroles dures et désespérantes pour la philosophie qui, tout en demeurant dans sa sphère, où elle se déclare suffisante à régler par elle-même la vie humaine et à la conduire à sa fin, entend demeurer respectueuse envers la religion révélée ? La neutralité sera-t-elle traitée comme l’hostilité, et le déiste spiritualiste aura-t-il le sort éternel de l’athée et du matérialiste ?

Indubitablement, nous croyons et nous aimons à déclarer que l’homme qui se nourrit des doctrines spiritualistes, et qui s’efforce de conformer sa vie à un certain ordre de perfection morale correspondant à ces doctrines, doit différer, dans l’appréciation du chrétien comme dans celle de Dieu lui-même, de l’homme qui professe le matérialisme et qui vit en conséquence.

Nous ajoutons que tout acte honnête, tout mérite humain et simplement naturel, est un titre à une certaine récompense, et que Dieu, dans la distribution souvent invisible de ses dons, dans le gouvernement inscrutable de sa providence et de sa justice, ne manque jamais d’accorder cette récompense.

Jésus-Christ l’a proclamé ainsi jusqu’à trois fois en parlant des Pharisiens eux-mêmes : « En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense » (Mt 6, 2-5) : récompense humaine et terrestre de vertus humaines et terrestres ; récompense très imparfaite de mérites fort imparfaits.

Mais ces récompenses n’ont rien de commun avec celles que l’on recueille dans la maison de notre Père qui est aux cieux. La justice de Dieu, pas plus que celle des magistratures d’ici-bas, ne peut être mue à accorder l’impunité à des manquements graves et essentiels par la raison que tout n’est pas mauvais dans le délinquant.

Celui que frappe le glaive de la loi humaine, et qui porte sa tête sur l’échafaud, est rarement un homme dénué de toute qualité ; il a parfois des côtés excellents et vraiment dignes d’intérêt. Mais c’est un principe fondamental, dans la question de moralité des actes humains, « que le bien consiste dans l’intégrité de la cause, et que le mal provient d’un manquement quelconque – Bonum ex integra causa, malum ex quocumque defectu ».

Vous êtes demeurés fidèles à tel et tel ordre de vérités, à tel et tel ordre d’obligations naturelles : en cela vous avez bien fait. Vous avez méprisé ou du moins négligé et délaissé d’autres vérités et d’autres obligations d’un ordre plus élevé : et proteritis judicium et caritatem Dei : en cela vous avez mal fait. Il fallait observer celles-ci, et ne pas omettre celles-là : Hæc autem oportuit facere, et illa non omittere (Lc 11, 42).

Tout ce que aurez obtenu de Celui dont le regard sonde les reins et les cœurs, ce sera peut-être la mitigation dans le châtiment. Car, comme il y « a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste », et comme « une étoile y diffère de l’autre étoile en clarté », pareillement il y a des places différentes et des degrés variés d’ignominie et de tourment dans le séjour infernal.

Il ne s’agit pas ici du sort éternel de l’enfant à qui aura manqué la régénération baptismale, ou de l’adulte dont l’infidélité aura été involontaire, et dont la vie, avec le secours de Dieu, aurait été exempte de fautes mortelles. Dans quelle mesure le « dam », c’est-à-dire la privation de voir Dieu, qui est la peine essentielle de l’enfer, est-il susceptible d’adoucissement et de compensation chez ces exilés de la patrie éternelle ? C’est une matière où il est permis de s’attacher aux opinions les plus consolantes. Mais là n’est pas la question qui nous occupe.

Les hommes qui professent le naturalisme spiritualiste ne prétendent pas à l’excuse fondée sur l’ignorance absolument ou même relativement invincible. Dans tous les cas, ils ne vont pas jusqu’à se déclarer purs de toute faute, et ils confessent que « s’ils se disaient exempts de péché, ils se feraient illusion à eux-mêmes et manqueraient à la vérité » (1 Jn 1, 8).

Trouverons-nous ailleurs les circonstances atténuantes ? Saint Paul a dit : « Quiconque aura péché sans la loi, périra sans la loi » (Rm 2, 12) – remarquez-le : il périra néanmoins –, puis l’Apôtre poursuit : « et celui qui aura péché sous la loi, sera jugé d’après la loi ». Le divin Sauveur a proféré une autre sentence analogue : « Le serviteur qui aura connu la volonté de son maître, et qui n’y aura pas conformé sa volonté et ses actions, sera frappé d’un grand nombre de coups ; celui qui ne l’aura pas connue, et qui aura fait des choses dignes de châtiment, sera moins frappé » (Lc 12, 47-48).

Saint Basile, le grand archevêque de Césarée, dans ce précieux monument de sa science et de son expérience qu’il a intitulé : Courtes règles par demandes et par réponses, aborde directement cette question :

En quel sens est-il vrai que les uns seront plus châtiés, les autres moins ? Et s’ensuit-il, comme certains le disent, que le supplice de tous les réprouvés ne sera pas éternel ? — Le plus ou moins de coups, répond-il, ne se rapporte pas à la durée, mais à l’intensité diverse du supplice. Car si Dieu est un juste juge, équitable non seulement envers les bons, mais encore envers les mauvais, et rendant à chacun selon la mesure exacte de ses œuvres, il arrive qu’étant pareillement condamnés au supplice du feu inextinguible et du ver immortel, les uns en ressentent plus les ardeurs et les morsures que les autres, et que la géhenne elle-même proportionne ses tourments aux mérites et aux démérites du damné.

Ajoutons que, comme il y a plus ou moins de profondeur dans le péché, l’enfer a ses profondeurs différentes qui y correspondent. Je le répète donc, l’augmentation ou la diminution du châtiment ne concerne pas la longueur et l’éternité du supplice, mais le degré de sa gravité.

L’ignorance volontaire n’est pas une excuse !

Et maintenant, s’il s’agit d’appliquer ces règles aux philosophes spiritualistes, le faible allégement qu’elles se prêtent à laisser espérer pour eux n’est-il pas très problématique ?

Est-on autorisé à dire que ces hommes, baptisés tous ou presque tous dès leur entrée dans la vie, et vivant en pays chrétien, auront péché hors de la loi chrétienne, et que, périssant sans cette loi, ils ne seront pas jugés d’après toute sa rigueur ?

Évidemment, celui-là n’a pas l’excuse d’avoir péché hors de la loi, dont le principal péché a consisté dans l’apostasie de cette loi.

Et peut-on penser qu’ayant ignoré la volonté du maître, ils obtiendront à ce titre un adoucissement de supplice ?

L’ignorance qui excuse, c’est l’ignorance matériellement ou moralement invincible. Mais l’ignorance volontaire, l’ignorance affectée, calculée, c’est bien plutôt une aggravation du péché, puisque c’est l’attitude la plus méprisante que la créature puisse prendre envers son Créateur.

Enlevons encore au naturalisme philosophique une de ses illusions.

Serait-il vrai qu’il existât ou qu’il pût exister depuis Jésus-Christ une philosophie qui, n’étant pas chrétienne, c’est-à-dire, ainsi qu’elle le déclare elle-même, ayant la prétention de donner à elle seule et sans Jésus-Christ la solution spéculative et pratique de la destinée et de la fin de l’homme, mériterait néanmoins d’être qualifiée « respectueuse envers le christianisme » ?

Quel respect, ô grand Dieu, que celui qui consiste à vous dire : « Je ne méprise pas votre parole, mais je n’y crois pas, je déclare n’en avoir pas besoin, et je ne veux pas même l’écouter ! » La marque la plus inacceptable du dédain et de l’impertinence parmi les hommes, c’est de détourner la tête et d’affecter de ne pas entendre, celui qui parle. Que sera-ce donc d’avoir pris ces airs envers le Verbe de Dieu, envers la parole de vérité, de salut et de vie ? 

Prenez garde, dirons-nous avec saint Paul, de ne pas « récuser Dieu quand il parle – Videte ne recusetis loquentem. […] Car, si les juifs qui l’ont récusé lorsqu’il parlait par Moïse sur la terre, n’ont pu échapper à son courroux, combien moins éviterons-nous sa colère si nous le repoussons par un geste négatif quand il nous parle du haut du ciel par l’Évangile et par l’Église – Si enim illi non effugerunt, recusantes eum qui super terram loquebatur, multo magis nos qui de coelis loquentem avertimus ! (He 12, 25).

Laissons donc pour ce qu’il vaut ce rêve impossible de concilier le respect avec l’incroyance.

Saint Hilaire a qualifié à sa façon certains juifs de son temps « qui faisaient profession de vénérer les choses auxquelles ils ne croyaient pas – Neque his fidem habent, quibus deberi venerationem confitentur. Comme si l’on pouvait être religieux quand on renverse par sa base l’autorité de la religion - Et religiosi quomodo erunt, auctoritatem abnegantes religioni ? [31] ».

La philosophie naturaliste jugée à ses faits

Et puis, la philosophie qui s’intitule spiritualiste justifie-t-elle, par les fruits qu’elle produit, le nom qu’elle s’arroge ? Quel tableau n’aurions-nous pas à tracer ici de l’état social actuel, du caractère que prennent chaque jour les mœurs publiques, les habitudes de vie et de langage de tout ce qui n’est pas ouvertement et fortement chrétien !

Que de plaies saignantes nous pourrions étaler sous vos yeux ! Nous n’entreprendrons pas de dresser ici le triste inventaire des misères morales de la génération présente. Détachons seulement d’une revue, qu’on ne soupçonnera pas d’injustice envers le dix-neuvième siècle, quelques lignes d’un écrivain peu récusable :

On répudie aujourd’hui, dit-il, les doctrines sensualistes ; on se vante des croyances contraires ; on ne peut assez maudire les principes dissolvants qui ont tout perdu. […] Jamais pourtant le sensualisme pratique n’a exercé plus d’empire ; jamais le calcul n’a été plus impudemment préféré au raisonnement, jamais la force plus honorée, la fortune plus glorifiée. Les intérêts positifs, devenus l’objet d’un véritable enthousiasme, ont remplacé les droits de l’homme, et depuis que tout le monde fait fi du matérialisme du dix-huitième siècle, on est devenu plus matérialiste que lui [32].

La philosophie spiritualiste, j’ai hâte de le dire, n’aboutit pas par elle-même à ces conséquences.

Ses conclusions théoriques, au contraire, y sont logiquement opposées.

Mais l’expérience est là pour dire que quand le spiritualisme philosophique ne conduit pas l’esprit et le cœur, moyennant la grâce intérieure de l’Esprit-Saint, jusqu’à la vérité chrétienne, il n’est bientôt plus qu’une affaire d’école, qu’un système spéculatif, dénué d’influence sur la conduite et la direction pratique de la vie.

Aussi, n’est-ce que par condescendance, et en nous éloignant du langage de nos pères, que nous pouvons accorder la qualification de « spiritualiste » à cette philosophie systématiquement étrangère au christianisme. Dans le vocabulaire de toute l’antiquité chrétienne, il n’y a de « spirituel » que l’homme qui est régi par le Saint-Esprit : Nemo spiritualis, nisi qui regitur a Spiritu sancto. […]

Le naturalisme politique *

Il nous resterait un dernier point à traiter, point aussi délicat qu’il est important.

Le philosophisme n’est si effrayant et si pernicieux pour les sociétés, que parce qu’il tend de toutes ses forces à sortir du domaine des spéculations intellectuelles pour s’emparer de la direction des affaires humaines. L’erreur naturaliste a conçu l’ambition de devenir un dogme public ; si elle ne peut régir toutes les existences individuelles, elle aspire à devenir la loi des États, le principe régulateur du monde moderne. Des bancs du portique, elle s’efforce de monter jusque sur le marchepied des trônes et ne désespère pas de s’y asseoir définitivement ; des discours et des livres, elle vise à s’installer dans les constitutions et dans les lois. L’édifice du naturalisme philosophique attend son couronnement du naturalisme politique.

J’appelle de ce nom le système d’après lequel l’élément civil et social ne relève que de l’ordre humain et n’a aucune relation de dépendance envers l’ordre surnaturel. Le chef de l’Église le définit en ces termes le 9 juin 1862 :

Ils ne craignent pas d’affirmer, dit-il, que les législations civiles, comme les sciences philosophiques et morales, peuvent et doivent décliner la révélation divine et l’autorité de l’Église ; […] ils avancent, dans leur extrême impudence, non seulement que la Révélation divine ne sert de rien, mais qu’elle nuit à la perfection humaine, qu’elle est elle-même imparfaite, et par conséquent soumise à un progrès continu et indéfini, qui doit répondre au progrès de la raison de l’homme ; […] ils ajoutent que cette raison, sans tenir aucun compte de la parole de Dieu, est l’unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal ; qu’elle est à elle-même sa loi, et qu’elle suffit par ses forces naturelles à procurer le bonheur des hommes et des peuples.

Que ce système soit celui des écrivains qui nient toute révélation, toute loi, toute autorité et toute société surnaturelle, il en doit être ainsi. Manifestement, si la possibilité ou seulement l’existence de l’ordre révélé est rejetée comme une absurdité et un mensonge, l’homme collectif et social ne saurait pas plus lui être assujetti que l’homme individuel et privé.

Aux yeux du déiste, combien plus à ceux du panthéiste, du matérialiste, du fataliste, toute influence de la religion sur la politique est une domination usurpée, une tutelle humiliante, une entrave apportée au libre développement des forces de la société. Quand ils sont imprégnés de ces doctrines, il est naturel que les rois de la terre et les peuples se liguent ensemble contre Dieu et contre son Christ, qu’ils aspirent à briser leurs liens et à secouer le joug de ce qu’ils appellent la superstition [Ps 2, 2-3].

Mais, par une de ces inconséquences dont l’esprit humain est susceptible, il est des hommes qui, sans révoquer en doute le caractère divin du christianisme, enseignent que l’autorité de Jésus-Christ, l’autorité de sa doctrine, de sa loi, de son Église, s’arrête au seuil de la vie publique des chrétiens. […]

En effet, tandis que la presse impie et rationaliste proclame la sécularisation désormais absolue des lois, de l’éducation, du régime administratif, des relations internationales et de toute l’économie sociale, comme étant le fait et le principe dominant de la société nouvelle, de cette société émancipée de Dieu, du Christ et de l’Église, nous avons vu surgir, sous l’empire de préoccupations honnêtes et estimables, des adeptes inattendus de ce système nouveau.

Les catholiques libéraux

Des chrétiens ont paru penser que les nations n’étaient pas tenues, au même titre que les particuliers, de s’assimiler et de professer les principes de la vérité chrétienne ; que des peuples incorporés à l’Église depuis le jour de leur naissance pouvaient légitimement, après une profession douze ou quatorze fois séculaire du christianisme, abdiquer le baptême national, éliminer de leur sein tout élément surnaturel, et, par une déclaration solennelle et retentissante, se replacer dans les conditions de ce qu’ils croient être le droit naturel ; enfin que la génération héritière de celle qui aurait accompli, en tout ou en partie, cette œuvre de déchristianisation légale et sociale, pouvait et devait l’accepter, non pas seulement comme une nécessité, mais comme un progrès des temps nouveaux, que dis-je, comme un bienfait même du christianisme, lequel après avoir conduit les peuples à un certain degré de civilisation, devait se prêter volontiers à l’acte de leur émancipation, et s’effacer doucement de leurs institutions et de leurs lois, comme la nourrice s’éloigne de la maison quand le nourrisson a grandi.

Conséquemment à cela, ils ont déclaré que le droit essentiel du christianisme ne s’étendait point au delà d’une part relative dans la liberté commune et dans l’égale protection due à toutes les doctrines. Ils ont été jusqu’à demander à l’Église de descendre dans les replis de sa conscience, d’examiner si elle avait été assez juste par le passé envers la liberté, et, dans tous les cas, de comprendre que, puisqu’elle s’accommodait aujourd’hui de la facilité laissée à ses défenseurs, elle ne pouvait, sans ingratitude et déloyauté, refuser de sanctionner à l’avenir, partout et toujours, ce système, de libéralisme à la faveur duquel on pouvait encore plaider sa cause à l’heure présente. […]

Les cités aussi doivent être chrétiennes

Saint Augustin écrivait à un dignitaire de l’empire romain :

Sachant que vous êtes un homme sincèrement désireux de la prospérité de l’État, je vous prie d’observer combien il est certain par l’enseignement des saintes lettres que les sociétés publiques participent au devoir des simples particuliers et ne peuvent trouver la félicité qu’à la même source… « Bienheureux, a dit le roi-prophète, le peuple dont Dieu est le Seigneur : Beatus populus cujus Dominus Deus ejus » [Ps 143, 15].

Voilà le vœu que nous devons former dans notre intérêt et dans l’intérêt de la société dont nous sommes les citoyens ; car la patrie ne saurait être heureuse à une autre condition que le citoyen individuel, puisque la cité n’est autre chose qu’un certain nombre d’hommes rangés sous une même loi [33].

En effet, le bon sens nous enseigne que le créateur du genre humain, en faisant l’homme essentiellement social, n’a pu vouloir que la société humaine fût indépendante de lui. Ces grandes familles des peuples qu’on appelle nations, familiæ gentium, relèvent donc de ses lois, non moins que les existences privées. Si nous établissions cette vérité par des textes se rapportant à l’ancienne nation d’Israël, on nous objecterait la condition exceptionnelle de ce peuple, régi par une constitution théocratique. Mais Isaïe ne parlait point d’Israël quand il disait : « Toute nation et tout royaume qui n’aura pas servi Jérusalem et son Dieu, périra » (Is 60, 12). Le psalmiste ne parlait pas d’Israël quand il disait à Dieu : « Épanchez, Seigneur, le flot de votre courroux sur les nations qui n’ont pas voulu vous connaître, et sur les royaumes qui n’ont pas invoqué votre nom » (Ps 77, 6). Il ne parlait pas seulement au peuple de Juda, quand il s’écriait : « Venez, ô patries des peuples, venez apporter au Seigneur l’honneur et la gloire ; venez lui offrir la gloire due à son nom. Prenez des victimes, et entrez dans ses parvis. Que toute la terre soit émue devant sa face ; dites, parmi les nations, que le Seigneur a régné » (Ps 95, 7-9). Enfin, ce n’était pas des princes de Juda seulement que le Seigneur disait, pour expliquer les châtiments dont il les avait écrasés : « Ils ont régné par eux-mêmes et non par moi ; ils ont été princes, et je ne les ai pas connus – Principes exstiterunt, et non cognovi » (Os 8, 4).

Remarquez ces derniers mots, Messieurs. Une plume qui n’avait pas conscience de son impiété écrivait : « La loi moderne ignore Dieu. » Eh bien ! nous ne craignons pas de le dire : A un tel ordre de choses, partout où il existera, Dieu répondra par cette peine du talion qui est une des grandes lois du gouvernement de sa Providence. Le pouvoir qui comme tel ignore Dieu, sera comme tel ignoré de Dieu : Si quis autem ignorat, ignoralitur (1 Co 14, 38).

Or, être ignoré de Dieu, c’est le comble du malheur ; c’est l’abandon et le rejet le plus absolu. La sentence d’éternelle réprobation ne sera pas formulée en d’autres termes : « Je ne vous connais pas, je ne sais pas d’où vous êtes – Nescio vos unde sitis » (Lc 13, 25). De là, au sein des pays régis par la loi rationaliste, ces transformations si fréquentes, ces changements périodiques des gouvernements et des dynasties.

La pratique constante de l’Église

Mais reprenons la suite des textes sacrés : « C’est par moi, dit la Sagesse divine, que les rois règnent et que les princes décrètent des lois justes » (Pr 8, 15). Or, que cette Sagesse éternelle apparue dans le monde, c’est-à-dire Jésus-Christ Notre-Seigneur, dût ranger sous son obéissance les peuples et les rois, à peine est-il une page des anciens prophètes qui ne l’ait prédit et annoncé.

Tous les rois de la terre l’adoreront, toutes les nations le serviront. Les peuples marcheront dans sa lumière, les rois dans la splendeur de son lever. Les rois seront ses nourriciers et les reines ses nourrices ; ils l’adoreront le visage prosterné en terre, ils baiseront la poussière de ses pieds.

Et ce qui avait été prédit s’est accompli. Après trois siècles de résistance, les princes, et avec eux tous les pouvoirs publics, sont entrés dans l’Église, et aussitôt ils se sont appliqués à purifier la loi de ses souillures païennes ; « et comme ils avaient fait servir leur autorité au triomphe de l’erreur, ils ont reconnu qu’elle devait être désormais l’auxiliaire de la vérité [34]. »

Si plusieurs d’entre eux, encore néophytes, et trop peu déshabitués des allures absolutistes du césarisme païen, ont changé dès l’origine en oppression leur protection légitime ; s’ils ont (ordinairement dans l’intérêt de l’hérésie et à la requête d’évêques hérétiques) procédé avec une rigueur qui n’est pas selon l’esprit du christianisme ; il s’est trouvé dans l’Église des hommes de foi et des hommes de cœur, tels que nos Hilaire et nos Martin, tels que les Athanase et les Ambroise, pour les rappeler à l’esprit de la mansuétude chrétienne, pour répudier l’apostolat du glaive, pour déclarer que la conviction religieuse ne s’impose jamais par la violence, enfin pour proclamer éloquemment que le christianisme, qui s’était propagé malgré la persécution des princes, pourrait encore se passer de leur faveur, et ne devait s’inféoder à aucune tyrannie.

Nous connaissons et nous avons pesé chacune des paroles de ces nobles athlètes de la foi et de la liberté de l’Église leur mère. Mais, en protestant contre les excès et les abus, en blâmant des recours intempestifs et inintelligents, parfois même attentatoires au principe et aux règles de l’immunité sacerdotale, jamais aucun de ces docteurs catholiques n’a douté que ce ne fût le devoir des nations et de leurs chefs de faire profession publique de la vérité chrétienne, d’y conformer leurs actes et leurs institutions, et même d’interdire par des lois soit préventives, soit répressives, selon les dispositions des temps et des esprits, les atteintes qui revêtaient un caractère d’impiété patente, ou qui portaient le trouble et le désordre au sein de la société civile et religieuse.

A ceux qui demandaient dès lors le régime pur et simple de la liberté, saint Augustin répondait sans hésitation :

Les rois, en tant que rois, obéissent au précepte de servir Dieu, s’ils commandent le bien et s’ils interdisent le mal dans leurs États, non seulement quant aux choses de la société humaine, mais encore quant à celles de la religion divine. En vain direz-vous : Qu’on nous laisse à notre libre arbitre. Pourquoi ne demandez-vous pas la même licence pour ce qui est de l’homicide, du viol et de toutes sortes d’infamies qui sont réprimées par des lois assurément justes et salutaires ?

Dans l’une de ses admirables lettres au gouverneur Boniface, il ajoutait :

Autre chose est pour le prince de servir Dieu en sa qualité d’individu, autre chose en sa qualité de prince. Comme homme, il le sert en vivant fidèlement ; comme roi en portant des lois religieuses et en les sanctionnant avec une vigueur convenable. Les rois, poursuit-il, servent le Seigneur en tant que rois, quand ils font pour sa cause ce que les rois seuls peuvent faire [35].

Et ailleurs :

Nous appelons heureux les empereurs chrétiens, s’ils mettent principalement leur puissance au service de la majesté divine pour l’accroissement de son règne et de son culte [36].

Ainsi parlait ce grand docteur, cet homme si grave, si modéré, si pratique, et qui avait fait de cette question une étude si approfondie. Les canons des conciles, les décrétales et les lettres des papes, les capitulaires des princes ont continué ce même langage. Nous défions qu’on puisse jamais établir à cet égard, entre la doctrine primitive et la discipline postérieure de l’Église, d’autre divergence et d’autre opposition que celle qui résulte de la diversité de l’application selon la diversité des circonstances. […]

N’est-ce pas chimérique ?

Le programme est beau, nous dit-on ; il n’a que le défaut d’être chimérique, inopportun et, par suite, dangereux. A quoi bon maintenir des théories désormais sans application ? L’absolutisme et la théocratie ont fini leur temps.

Le seul régime possible du monde moderne, c’est le régime de la démocratie et de la liberté.

Les chrétiens n’ont qu’à gagner à se montrer hommes pratiques et positifs, et, pour cela, hommes de leur temps.

C’est ainsi qu’ils exerceront une action puissante et qu’ils réconcilieront l’Église avec la société moderne, etc., etc.

Combien il est douloureux, d’entendre ainsi les enfants de l’Église répéter les paroles les plus malheureuses, reproduire les lieux communs les moins sérieux, les expressions les plus irritantes, les suppositions les plus confuses, les accusations les plus injustes, enfin tout ce qui constitue la polémique la moins loyale de leurs adversaires ! Et, comme si ce n’était pas assez d’emprunter à ceux-ci leurs machines de guerre, quel malheur de leur en fournir de nouvelles, et d’introduire dans leur arsenal des armes qu’ils n’auraient pas su se forger eux-mêmes et dont ils n’omettent pas de délivrer le brevet d’invention aux mains de qui ils les ont reçues !

Toutefois, nous voulons croire et nous croyons sincèrement qu’il n’y a là que des malentendus qui procèdent, du moins en partie, de l’absence des études théologiques indispensables à quiconque veut aborder et trancher des questions si complexes et où tant de principes sont engagés.

Et puisque nous parlons surtout ici pour de jeunes intelligences, dont vous nous avez signalé les doutes et les irrésolutions, résignons-nous à réfuter quelques-unes de ces allégations qui tendent à effacer de l’esprit des gens de bien un point de doctrine qu’il est et qu’il sera toujours impossible d’abandonner sans trahir à la fois le droit chrétien et le droit naturel, en même temps que les intérêts les plus considérables de la société religieuse et civile.

Tout peuple a toujours eu sa religion officielle

Et d’abord, est-on fondé à traiter de chimérique un régime si conforme à la raison et à la nature qu’il a existé et qu’il existe encore à peu près partout ? Où est le peuple qui n’ait assis la loi et les institutions publiques sur la base de la religion ? Si dépravé que fût le paganisme antique, avec quel soin scrupuleux il faisait intervenir la doctrine et la pratique religieuse dans les choses de la vie sociale !

Aujourd’hui même (en dehors du cas exceptionnel et peu concluant d’un peuple lointain qui n’est pas encore un peuple), qui ne sait quels liens étroits, quelle forte et rigide sanction unissent les plus puissantes nations, par exemple l’Angleterre et les peuples du nord, à l’Église établie et reconnue, et de combien d’avantages sociaux cette union est le gage et le moyen : à ce point que, chez le premier de ces peuples, les libertés les plus larges, parfois même les plus extrêmes, sont devenues possibles, précisément à cause du contrepoids qu’elles trouvent, et du lest que possède le pays dans son établissement religieux et dans les institutions retenues de la tradition chrétienne ?

Qu’on ne dise pas que ce raisonnement et cet exemple se retournent contre nous et démontrent le vice d’une situation qui soumet si souvent les peuples à l’influence et à l’autorité des fausses religions ou des confessions dissidentes.

Nous répondrions qu’en cela, comme en mille autres choses, l’application générale d’un principe, encore qu’elle soit accidentellement défectueuse et même regrettable, demeure cependant un hommage à la vérité de ce principe et une démonstration de sa convenance intrinsèque.

Faudra-t-il donc admettre qu’un ordre de choses historiquement universel devient théoriquement et pratiquement mauvais dans le cas où il est appliqué au service de la vérité ? C’est à ce résultat qu’aboutit, en fin de compte, le système que nous repoussons.

Vous m’arrêtez et vous me dites qu’en effet, au sein de l’Église catholique, le principe de l’État chrétien, du prince chrétien, de la loi chrétienne, n’a jamais eu sa réalisation ; vous m’alléguez en preuve toutes les dissensions qui remplissent l’histoire de nos quatorze siècles chrétiens, toutes les luttes du sacerdoce et de l’empire, tous les conflits des parlements et du clergé. Vous en concluez que le régime « théocratique » non seulement pour l’avenir, mais même quant au passé, est une pure utopie dont il serait temps de se déprendre, etc.

Théocratie ?

Redisons ici, qu’il est malheureux pour certaines causes d’avoir besoin d’employer à leur usage les mots les plus menteurs. La théocratie, vous le savez, n’a jamais existé en droit que chez le peuple juif ; et si elle a existé en fait ailleurs, ç’a été partout, excepté dans les sociétés catholiques. Je vous fatiguerais si je déduisais ici les raisons et les preuves de cette assertion : bien qu’il soit également de mauvais goût de se citer soi-même ou de se répéter, je vous renverrai cependant, sur ce point et sur quelques autres, à des développements que j’ai fournis ailleurs [37].

Cela dit, puisqu’une théocratie véritable a existé, examinons si elle-même sera susceptible de trouver grâce devant le mode d’appréciation qu’on nous oppose. Incontestablement la constitution mosaïque était légitime puisqu’elle était divine, et le régime de cette constitution était théocratique puisqu’il s’appuyait sur un code inspiré, et que son chef politique était surnaturellement élu et consacré. Cependant, considérez l’histoire du peuple d’Israël, et voyez quels résultats a enfantés, dans le détail, cette constitution qu’on ne peut attaquer sans attaquer Dieu lui-même, son auteur direct et immédiat. Là se trouve la réponse à nos contradicteurs.

En effet, à les entendre, parce que la pratique générale et constante du bien n’a jamais fleuri sur la terre, particulièrement dans les institutions et le gouvernement des peuples, il faut désormais abandonner toute théorie du bien. L’Église n’a rien d’absolument vrai et de réellement utile à enseigner dans une question où elle ne parvient pas à dominer les passions et les volontés humaines, à maîtriser les événements, à subjuguer les faits de manière à procurer le respect et l’observation entière de son enseignement.

Appliquée aux particuliers, cette règle requerrait la suppression immédiate d’une partie des préceptes évangéliques.

Par exemple, après l’expérience de dix-huit siècles de christianisme, comment s’obstiner à mettre quotidiennement sur les lèvres de tous les chrétiens des voeux aussi irréalisables que ceux qui sont exprimés dans l’oraison dominicale ? N’y a-t-il pas lieu d’opérer la radiation définitive de ces mots : « Que votre règne arrive et que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel » ?

Appliquée aux nations, cette même règle serait la condamnation, non pas seulement du principe de la politique chrétienne, mais de toute la législation mosaïque. Car nous ne craignons pas de l’affirmer, l’histoire à la main : les temps et les pays chrétiens ont vu plus de grands règnes, des règnes plus purs, plus saints, que les temps d’Israël. Qu’on compare les Livres des Juges, des Rois et des Macchabées avec les annales des nations catholiques, et qu’on dise si le désavantage est du côté qui offre ici les Charlemagne et les saint Louis, là les saint Henri d’Allemagne, les saint Étienne de Hongrie, les saint Wenceslas de Bohême, les saint Ferdinand de Castille, les saint Édouard d’Angleterre, enfin tant de princes et de princesses non moins illustres par l’éclat religieux de leurs règnes que par leurs grandes et royales qualités.

Qu’on ne l’oublie pas : le droit chrétien a été pendant mille ans, le droit général de l’Europe. Beaucoup de crimes, assurément, ont été commis alors comme aujourd’hui. L’humanité, depuis les jours de Caïn et d’Abel, a été et sera toujours divisée en deux camps. Parfois même les passions ont été plus violentes, plus énergiques, en face des vertus plus fortes et de la sainteté plus éclatante. Mais personne de sensé ne le niera : tout ce qui subsiste aujourd’hui encore de vraie civilisation, de vraie liberté, de vraie égalité et fraternité, a été le produit du christianisme européen ; l’affaiblissement du droit chrétien de l’Europe a été le signal de la décadence et de l’instabilité des pouvoirs humains ; enfin, ce que l’œuvre d’ailleurs si négative et si désastreuse des révolutions modernes pourra laisser de bon et de salutaire après elle, aura été la réaction contre des excès et des abus que réprouvait le régime chrétien.

Il n’a donc rien de chimérique, le programme auquel sont dus tant de bienfaits du premier ordre. Ce qui est chimérique, ce qui est irréalisable, c’est le programme de la Révolution, et ce n’est pas celui de l’Église.

Quand l’Église pose ses principes, encore bien qu’ils impliquent une perfection qui ne sera jamais atteinte ici-bas, elle en veut les conséquences, toutes les conséquences : les conséquences extrêmes seront le ciel.

Quand la Révolution pose ses principes, elle ne veut qu’une partie de leurs conséquences, elle arrête, elle enchaîne les conséquences trop générales et trop étendues : la conséquence extrême et totale sera l’enfer.

La Révolution ne peut pas et ne veut pas être logique jusqu’au bout.

L’Église peut et veut l’être toujours : rien au monde n’est donc plus pratique et n’est moins chimérique. […]

L’Europe est atteinte du mal caduc

Que les sociétés modernes soient placées dans des conditions anormales, personne n’en disconviendra. Les peuples, leurs gouvernements surtout, depuis bientôt un siècle, sont atteints du mal caduc.

Évidemment ces crises périodiques révèlent quelque vice interne, quelque lésion organique, quelque désordre analogue à la rupture d’un vaisseau essentiel dans le corps humain. Un publiciste chrétien a dit que l’Europe, depuis le partage de la Pologne, était en état de péché mortel. Je n’aurai garde d’amoindrir aucun des péchés particuliers de l’Europe, pas plus que David ne voulait pallier ses torts personnels envers Urie quand il disait au Seigneur : « Tibi soli peccavi – Seigneur, c’est contre vous seul que j’ai péché » (Ps 50, 5).

Et, de vrai, le péché contre Dieu et contre son Église, a été le principe de tous les autres.

La date de 1772 a été préparée et elle a été suivie par d’autres dates qui ont rendu possibles au sein de l’humanité bien des monstruosités, et qui provoqueront par là même de bien terribles châtiments.

L’acte de foi, qui est la racine même de la religion, a été extirpé de la société européenne.

Voilà le crime capital.

Oui, Seigneur Jésus, c’est contre vous seul que l’Europe a péché : Tibi soli peccavi. Et ce crime, à peu près commun à tous, pèse principalement sur les peuples à qui Dieu a donné une vocation plus haute, et dont il veut préparer l’amendement par des sévérités plus promptes et plus multipliées. Disons-le : il est des nations tellement créées pour Jésus-Christ qu’elles ont l’heureuse impuissance de trouver leur assiette fixe en dehors de lui. Du sein de la gloire, les veillants et les saints s’emploient à ce qu’il en soit de la sorte : les temps se passent dans d’humiliantes épreuves ; les révolutions, les craquements des trônes, des sociétés, des institutions se succèdent , jusqu’à ce que le droit suprême de Dieu soit proclamé, et qu’il soit reconnu que la puissance vient du Ciel. Jusque-là, toute la prudence des prudents, toutes les habiletés des habiles, tous les discours des orateurs, tous les livres des écrivains n’aboutissent à rien fonder de stable et de solide.

Les vertus, les actes généreux des particuliers ne profitent guère qu’à eux-mêmes. C’est la société publique qui a péché et qui périt par l’ulcère d’un naturalisme injurieux à Dieu ; c’est à la société qu’il est urgent et nécessaire, quoi qu’on dise, de présenter le remède.

Le remède est en Jésus-Christ, il est dans l’acceptation sociale des principes révélés.

Hors de là, la religion pourra jusqu’à un certain point vivifier les individus, vivifier les familles ; les sociétés et les pouvoirs resteront sous le coup de la réprobation d’en haut.

Le libéralisme mène au despotisme

Quand nous combattons le naturalisme sous toutes ses formes et dans toutes ses applications, il s’en faut donc du tout au tout que nous plaidions la cause de l’absolutisme. Celui-ci, au contraire, ne dissimule aucune de ses sympathies pour le christianisme pseudo-libéral, et il saisit volontiers l’occasion de lui octroyer ses éloges et ses faveurs. Il sait que le faux libéralisme jette partout les fondements du despotisme. Quand le droit de Dieu a disparu, il ne reste que le droit de l’homme ; et l’homme ne tarde jamais à s’incarner dans le pouvoir, dans l’État, dans César.

La Révolution a un instinct très développé pour discerner les siens : novit qui sunt ejus. Si les adversaires même les plus passionnés n’attaquent en elle que les agents, que les personnes, que le mode d’action ou l’excès des conséquences, elle pardonne tout le reste en faveur de l’affinité des principes ; et l’on a de temps en temps le spectacle de rapprochements qui, pour être inattendus, n’en sont pas moins très explicables.

Le droit chrétien seul est profondément antipathique au despotisme, parce que les institutions chrétiennes sont le plus sûr rempart de la liberté et de la dignité des peuples.

Le naturalisme politique finira par exclure les chrétiens des charges publiques

Une autre erreur, demande encore à être signalée.

Un des motifs pour lesquels les catholiques sont exhortés à se rattacher sans arrière pensée à ce qu’on appelle le droit nouveau, c’est la nécessité pour eux de ne point devenir étrangers à la vie pratique, et de faire acte de présence partout afin d’exercer partout l’influence de leur foi et de leur dévouement à l’Église.

Assurément rien n’est plus souhaitable que la participation des vrais chrétiens à toutes les affaires de leur temps, à toutes les charges de leur pays.

L’Église est très éloignée de désirer et de conseiller ce qu’on a appelé l’émigration à l’intérieur.

Mais qu’on y prenne garde : ce que l’Église est très éloignée de désirer et de conseiller, il s’est trouvé des circonstances dans lesquelles elle a dû le commander.

Sous les empereurs païens, tandis qu’elle voyait sans trop de répugnance ses enfants engagés dans la vie militaire (sauf à briser leur épée et à se laisser immoler dans le cas d’une guerre manifestement impie ou injuste), l’Église avait dû signaler certaines fonctions comme incompatibles ou peu conciliables avec la qualité de chrétien [38].

Passer à ces charges, était un commencement d’apostasie, parce que les lois qu’il y fallait appliquer, les ordres qu’il y fallait transmettre et exécuter blessaient la foi ou la morale chrétienne.

C’est ce qu’on appelait : ad magistratum transilire. Après la conversion des empereurs, bien que plusieurs d’entre eux eussent fait des efforts consciencieux pour christianiser la chose publique, il demeurait néanmoins de très sérieux obstacles à ce que la délicatesse de la conscience chrétienne se prêtât à toutes les exigences d’une législation et d’une administration encore saturées de doctrines et d’habitudes païennes.

Or, qu’on le remarque : c’est là ce qui devra se reproduire tôt ou tard au sein d’une société naturaliste. Le principe de la « sécularisation » n’étant admis sans réserve, et la subordination des institutions et des lois à la doctrine évangélique n’étant plus reconnue en droit, leur conformité à cette doctrine sera inévitablement altérée en fait, tantôt sur un point, tantôt sur un autre.

A mesure qu’approcheront les derniers temps, la scission deviendra plus profonde, et l’immixtion des chrétiens dans la conduite des sociétés deviendra de plus en plus périlleuse pour leur honneur comme pour leur salut.

Alors retentira de nouveau ce cri d’Isaïe [52, 11], répété si énergiquement par saint Paul : « Retirez-vous, retirez-vous ; sortez de là ; ne mettez pas le doigt à ce qui est impur – Recedite, recedite, exite inde, pollutum nolite tangere » (2 Co 6, 14-18).

Je suis loin de croire que nous touchions à des temps qui nécessitent un parti si extrême. Il nous reste encore trop de sens chrétien dans les esprits, trop d’habitudes chrétiennes dans la vie publique pour que nous ayons à redouter les derniers excès. Mais il n’en est pas moins vrai qu’aucun enfant de l’Église ne saurait ériger en droit ce qui peut et ce qui doit naturellement amener des faits si pernicieux. Car qui peut dire ce que la seule altération, sinon le renversement, du droit public chrétien peut faire naître de troubles et de perplexités dans des âmes fidèles, mais partagées entre le devoir religieux et les avantages terrestres ? […]

Conclusion : les ruines actuelles annoncent un grand triomphe de l’Église

Jamais le monde n’a été livré aux chances du hasard et de l’imprévu, autant qu’il l’est à cette heure. Tout ce qu’il y a de solide dans la raison et dans la tradition naturelle achève de s’évanouir avec les notions de la foi. Les plus grandes et les plus urgentes questions européennes demeurent sans solution ; avec la fixité des principes, a disparu toute fixité de vues ; les difficultés s’aggravent par l’effort qu’on fait pour les aplanir, comme ces noeuds qui se serrent davantage sous la main qui cherche à les dénouer, comme ces écheveaux qui se mêlent et deviennent plus inextricables après tout le travail qui tendait à les débrouiller.

Le domaine philosophique livré aux plus effroyables négations ; les coryphées des sectes dissidentes rivalisant d’audace avec les plus hardis démolisseurs de la raison ; la personnalité divine, la spiritualité et l’immor­talité de l’âme, la responsabilité morale des actes humains, mises en doute avec la divinité du Sauveur Jésus ; en un mot, tout l’ordre humain et rationnel ébranlé par les mêmes coups que l’ordre surnaturel : tel est le spectacle qui s’offre à nos regards.

En face de cette œuvre universelle de destruction, que reste-t-il, sinon « l’Église du Dieu vivant qui est la colonne et le rempart de la vérité » (1 Tm 3, 15) ? […]

Présage certain des destinées que Dieu réserve encore au pontificat sacré de Rome.

Oui, cette Europe « sécularisée », ces nations et ces institutions devenues « laïques », le jour n’est pas éloigné où elles redemanderont au vicaire de Jésus les paroles de salut et de vie. Le droit chrétien avait formé la société européenne ; ce même droit, avec les modifications nécessaires que le temps apporte au détail des choses, procurera la solution de tant de problèmes reconnus insolubles désormais sans le secours de l’Église.

O siège sacré de Pierre, vous êtes béni, non seulement de tous vos fils, de tous les croyants mais de tous les gens de bien : hors de votre lumière, il n’y a que ténèbres ; hors de votre sphère d’action et d’attraction, il ne se remue que misère et désordre. Aussi, même en dehors de l’unité, tous ceux qui ont le sens droit vous apprécient, vous aiment recti diligunt te (Ct 1, 2) ! O pasteur suprême, que ceux-là seuls vous maudissent, qui maudissent le jour ; que ceux-là vous détestent, qui détestent la lumière : maledicant ei, qui maledicunt diei ! Oui, que ceux-là maudissent la papauté, qui veulent la conflagration générale, le renversement universel, qui appellent les tempêtes et les catastrophes, qui aiment à se jouer parmi les destructions et les ruines ! Que ceux-là maudissent la papauté, qui sont près de susciter Leviathan, c’est-à-dire le monstre qui doit tout dévorer, l’homme du péché, le fils de la perdition [2 Th 2, 3] dont ils sont les avant-coureurs, et dont ils préparent la venue par leurs vœux et par leurs actes : maledicant ei, qui maledicunt diei, qui parati sunt suscitare Leviathan [Jb 3, 8] !

Pour nous, ô Seigneur, nous avons d’autres sentiments, d’autres désirs, d’autres espoirs, et nous poussons d’autres cris :

O Rome, tu brilleras encore d’une lumière éclatante, et tu seras honorée de tous les peuples jusqu’aux extrémités de la terre. Les nations viendront à toi des climats les plus lointains, et, t’apportant des présents, elles adoreront le Seigneur qui habite en toi et tiendront ta terre pour une terre de sanctification, car elles invoqueront le grand nom au milieu de toi. Maudits seront ceux qui t’auront méprisée, et condamnés ceux qui t’auront blasphémée ; bénis seront ceux qui t’auront édifiée. Pour toi, tu te réjouiras dans tes fils, parce que tous seront bénis et seront réunis par toi au Seigneur.

Heureux tous ceux qui t’aiment et qui se réjouissent de ta paix ! O mon âme, bénis le Seigneur, parce qu’il a délivré Rome, sa ville, de toutes ses tribulations, lui qui est le Seigneur notre Dieu [39].


[1]  — Texte extrait de Œuvres choisies de Mgr l’évêque de Poitiers. Instructions synodales sur les principales erreurs du temps présent, suivies de l’Instruction synodale sur la première constitution dogmatique au concile du Vatican, Paris, H. Oudin, 1878.

[2]  — De Trinitate, l. vii, 4.

[3]  — Pie IX, allocution pontificale du 9 juin 1862.

[4]  — Non potuit appetere ut esset Deus per aequiparantiam : quia scivit hoc esse impossibile naturali cognitions ; nec primum actum peccandi in ipso praecessit vel passio ligans cognoscitivam ipsius virtutem, ut in particulari deficiens eligeret impossibile, sicut in nobis interdum accedit. (S. Thomas, I, q. 63, a. 3.)

[5]  — Ex illo ille homicida, ex quo potuit fieri homicidium : ex illo potuit fieri homicidium, ex quo factus est homo. Homicida ergo ille ab initio. Et unde homicida ? Et in veritate non stetit. Ergo in veritate fuit, sed non stando cecidit. Et quare in veritate non stetit ? Quia veritas non est in eo. Nam quomodo in Christo sic est veritas, ut Christus ipse sit veritas. Si ergo in veritate stetisset, in Christo stetisset : sed in veritate non stetit, quia veritas non est in eo. (S. Augustin, in Joann. Tract. xlii, 11.)

[6]  — Rupert, in Joann., c. 8 – Voir : Suarez, Tract. de Angel., l. vii, c. 13, 13 et sq.

[7]  — Propter nos homines (Symbole de Nicée).

[8]  — Glossa Hilar. In Psalm. 68.

[9]  -    Saint Hilaire, De Trinitate, 50, 5, 21.

[10] — Le pyrrhonisme : le doute.

[11] — Qui vult ergo salvus esse, ita de Trinitate sentiat, Symbole de saint Athanase.

[12] — Quam nisi quisque integram inviolatamque servaverit, absque dubio in aternum peribit, Symbole de saint Athanase.

[13] — Confessions, l. I ch. 4, 4.

[14] — Pontifical romain, De altaris consecratione, préface.

[15] — Pontifical romain, préface de la consécration d’une église.

[16] — Ps 21, 23 ; 34, 18 ; 149, 1.

[17] — Tertullien, Adv. Marcionem, l. iii, 21

[18] — Saint Augustin, Epist. 120 ad Consent., 3.

[19] — Contra epist. Manichaei, xxxvii, 43.

[20] — Saint Hilaire, De Trinitate, vii, 23.

[21] — Saint Hilaire, De Trinitate, vii, 33.

[22] — J.-J. Rousseau, Lettres de la Montagne.

[23] — On oublie quelquefois que la Providence du Dieu créateur, s’il ne lui avait pas plu de nous appeler par sa volonté et de nous préparer par sa grâce à la vision béatifique, qui est le terme de l’ordre surnaturel, avait à sa disposition toutes sortes de secours naturels ou préternaturels, toutes sortes de moyens intérieurs ou extérieurs pour venir en aide à notre nature fragile et peccable. C’est l’oubli de cette vérité, observons-le en passant, qui conduit quelques écrivains à s’exprimer d’une façon assez louche sur « la nécessité morale de la Révélation et de la grâce », et à dérober ainsi quelque chose au caractère essentiellement et absolument gratuit des dons surnaturels de Dieu.

[24] — Dans ses Essais sur le Naturalisme contemporain, le T.R.P. abbé de Solesmes, Dom Guéranger, a victorieusement combattu la tendance de quelques écrivains modernes qui, adoptant une partie des erreurs allemandes, amoindrissent l’influence du miracle dans la fondation, la propagation et la conservation du christianisme, et font remonter jusqu’aux variétés d’esprit et de caractère des apôtres la cause de la fidélité de certains peuples et de l’apostasie des autres, etc.

[25] — Symbole de Nicée : Qui propter nos homines, et propter nostram salutem, descendit de cælis.

[26] — Si 38, 5 et Ex 15, 25.

[27] — Nonne, inquam, conceditis hominum doctissimorum animos multo esse quam imperitorum quasi in suo genere pleniores atque majores ? Manifestum esse dixerunt. Saint Augustin, De beata vita, 9.

*  — Après avoir réfuté le naturalisme panthéiste et le naturalisme déiste, Mgr Pie attaque ici la troisième forme : le naturalisme indifférentiste. (NDLR.)

[28] — Concile d’Agen, tit. i, c. 3, 1.

[29] — Bulle de Léon X, Exsurge, Domine, contre Luther.

[30] — Épître aux Éphésiens.

[31] — Saint Hilaire, In Ps 131, 1.

[32] — Revue des Deux-Mondes, 15 août 1858 : article de M. Ch. de Rémusat sur la Philosophie du 18e siècle, p. 749-750.

*  — Après le naturalisme panthéiste, le naturalisme déiste et le naturalisme indifférentiste, Mgr Pie aborde le naturalisme « catholique libéral » ou naturalisme politique. (NDLR.)

[33] — Saint Augustin, Épître 155, 9.

[34] — Reges, cum in errore sunt, pro ipso errore leges contra veritatem ferunt ; cum in veritate sunt, similiter contra errorem pro ipsa veritate decernunt. Saint Augustin, Contra Cresconium, l. iii, 56.

[35] — Epist 185, 19, Ad comitem Bonifacium.

[36] — De Civitate Dei, l. v.

[37] — « Mais je vois venir l’objection triviale, et j’entends élever contre ma doctrine une accusation aujourd’hui à la mode. La thèse que vous développez, me crie-t-on, c’est celle de la théocratie toute pure. La réponse est facile, et je la formule ainsi : Non, Jésus-Christ n’est pas venu fonder la théocratie sur la terre, puisqu’au contraire il est venu mettre fin au régime plus ou moins théocratique qui faisait toujours le fond du mosaïsme, encore que ce régime eût été notablement modifié par la substitution des rois aux anciens juges d’Israël. Mais, pour que cette réponse soit comprise de nos contradicteurs, il faut, avant tout, que le mot même dont il s’agit soit défini : la polémique exploite trop souvent avec succès, auprès des hommes de notre temps, des locutions dont le sens est indéterminé. Qu’est-ce donc que la théocratie ? La théocratie, c’est le gouvernement temporel d’une société humaine par une loi politique divinement révélée et par une autorité politique surnaturellement constituée. Or, cela étant, comme Jésus-Christ n’a point imposé de code politique aux nations chrétiennes, et comme il ne s’est pas chargé de désigner lui-même les juges et les rois des peuples de la nouvelle alliance, il en résulte que le christianisme n’offre pas trace de théocratie. L’Église, il est vrai, a des bénédictions puissantes, des consécrations solennelles pour les princes chrétiens, pour les dynasties chrétiennes qui veulent gouverner chrétiennement les peuples. Mais nonobstant cette consécration des pouvoirs humains par l’Église, je le répète, il n’y a plus, depuis Jésus-Christ, de théocratie légitime sur la terre. Lors même que l’autorité temporelle est exercée par un ministre de la religion, cette autorité n’a rien de théocratique, puisqu’elle ne s’exerce pas en vertu du caractère sacré, ni conformément à un code inspiré. Trêve donc, par égard pour la langue française et pour les notions les plus élémentaires du droit, trêve à cette accusation de théocratie qui se retournerait en accusation d’ignorance ou de mauvaise foi contre ceux qui persisteraient à la répéter. » (Discours pour la réception des reliques de saint Émilien, prononcé à Nantes, le 8 novembre 1859. — ŒE, t. 3, p. 514.)

[38] — Voir concile d’Elvire (300-303?), can. 56 ; concile D’Arles (314), I, can. 7.

[39] — Tb 13, 13-19 (Mgr Pie applique à Rome ce que l’auteur sacré disait de Jérusalem).

Informations

L'auteur

Successeur de saint Hilaire sur le siège épiscopal de Poitiers, Mgr Louis-Édouard Pie (1815-1880) est un des grands docteurs catholiques du 19e siècle. 

Tout le numéro 95 du Sel de la terre lui est consacré.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 95

p. 106-163

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