De la subversion
Un texte à méditer
Ce texte est tiré des « Pensées choisies » d’Alexis Curvers, parues dans Itinéraires de novembre et décembre 1971.
Le Sel de la terre.
Le grand secret, le grand œuvre, le grand art de la subversion sous toutes ses formes, c’est de parler véhémentement dans un sens et d’agir d’autant plus énergiquement dans le sens contraire. Le peuple croit ce qu’il entend et il ne comprend pas ce qu’il voit. Du moins fait-il semblant pour peu qu’on l’y décide par l’endoctrinement et par la terreur. Ainsi le régime fonctionne en perfection quand tout le monde fait semblant : ceux qui commandent et ceux qui obéissent…
Docteurs qui prêchent le oui et le non ensemble. Ils savent très bien que le non sera seul suivi d’effet dans l’événement que leur discours prépare, au lieu que le oui restera lettre morte. Leur oui et leur non sont l’aile droite et l’aile gauche d’une armée qu’un stratège déploie sur le terrain pour cacher ses desseins par une fausse symétrie : l’aile droite a pour mission de se faire tuer sur place, à seule fin de couvrir et de favoriser la manœuvre que l’aile gauche se réserve d’exécuter sans coup férir.
Il est bon de se rappeler qu’on est presque toujours trahi, et qu’on ne l’est jamais que par ses chefs.
Le grand art de la subversion, et la première condition de sa victoire, c’est de prendre pour agents d’exécution les représentants légitimes de l’autorité qu’elle cherche à détruire. C’est pourquoi elle commence par maintenir ou porter au pouvoir deux sortes d’hommes : soit des hommes faibles qu’elle sait incapables de lui résister, soit des hommes forts qu’elle sait être à sa dévotion, et seuls capables d’organiser eux mêmes le désordre qui à leur tour les anéantira.
La seule chose qui m’étonne encore, c’est que la dégringolade ait été si rapide, et traîne cependant en longueur.
N’est-il pas très utile, s’il en est encore temps, de détromper les indécis, les ignorants et les crédules sur les véritables fins et moyens de la Révolution qui va les engloutir ? Non, car de deux choses l’une : ou bien ils n’ont pas encore vu ce qui crève déjà les yeux, ou bien ils préfèrent ne pas le voir ; et dans les deux cas, ils ne se laisseront pas éclairer, encore moins convertir. Les preuves les plus éclatantes ne les réveilleront pas. Aveugle ou s’aveuglant, ce troupeau se règlera toujours sur le parti du plus fort.
Mille fois dénoncée, et par ses propres actes, la Révolution quant à elle, ne s’avouera jamais pour ce qu’elle est. Peu lui importe qu’on la croie quand elle proteste de ses bonnes intentions. Il lui importe seulement qu’on feigne de la croire, par une obéissance qu’elle obtient sans peine en feignant d’être elle-même le parti le plus fort.
Le docteur Goebbels avait raison : les plus gros mensonges, les trucs les plus éculés sont toujours ceux qui prennent le mieux. Ils prévalent aujourd’hui avec un renouveau de succès…
La vérité rend fous furieux les partisans de l’erreur et du mensonge, tandis que l’erreur et le mensonge laissent en général fort tranquilles ceux qui pourtant connaissent la vérité.
La vérité n’a pas de chance. Elle se laisse attaquer par des gens sans scrupules, et volontiers se fait défendre par des gens sans courage. A peine sort-elle du puits qu’elle reçoit de ses ennemis l’ordre d’y redescendre, et de ses amis le conseil d’aller se rhabiller.
Pascal : « Dire la vérité est utile à ceux à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. » D’où il suit que dire des mensonges est désavantageux à ceux à qui on en dit, mais utile à ceux qui en disent, parce qu’ils se font aimer.
« Le premier trait de la corruption des mœurs est le bannissement de la vérité. » (Montaigne.)
Une application parmi d’autres…
Lisons ces deux extraits d’Amoris Lætitia, du pape François :
§ 159. La virginité est une manière d’aimer. Comme signe, elle nous rappelle l’urgence du Royaume, l’urgence de se mettre au service de l’évangélisation sans réserve (cf. 1 Co 7, 32), et elle est un reflet de la plénitude du ciel où « on ne prend ni femme ni mari » (Mt 22, 30). Saint Paul la recommandait parce qu’il espérait un rapide retour de Jésus-Christ, et il voulait que tous se consacrent seulement à l’évangélisation : « le temps se fait court » (1 Co 7, 29). Cependant, il faisait comprendre clairement que c’était une opinion personnelle ou son propre souhait (cf. 1 Co 7, 25) et non pas une requête du Christ : « Je n’ai pas d’ordre du Seigneur » (1 Co 7, 25). En même temps, il reconnaissait la valeur des différents appels : « Chacun reçoit de Dieu son don particulier, celui-ci d’une manière, celui-là de l’autre » (1 Co 7, 7). Dans ce sens, saint Jean-Paul II a dit que les textes bibliques « n’offrent aucune base permettant de soutenir soit l’“infériorité” du mariage, soit la “supériorité” de la virginité ou du célibat [1] » en raison de l’abstinence sexuelle. Au lieu de parler de la supériorité de la virginité sous tous ses aspects, il serait plutôt opportun de montrer que les différents états de vie se complètent, de telle manière que l’un peut être plus parfait en un sens, et que l’autre peut l’être d’un autre point de vue. Alexandre de Halès, par exemple, affirmait que, dans un sens, le mariage peut être considéré comme supérieur aux autres sacrements : en effet, il symbolise quelque chose de très grand comme « l’union du Christ avec l’Église ou l’union de la nature divine avec la nature humaine [2] ».
§ 160. Par conséquent, il ne s’agit pas d’une « dévaluation du mariage au bénéfice de la continence [3] » et il « n’y a aucune base pour une opposition supposée [...]. Si d’après une certaine tradition théologique, on parle de l’état de perfection (status perfectionis), on ne le fait pas en raison de la continence elle-même, mais à cause de l’ensemble de la vie fondée sur les conseils évangéliques [4] ».
Il y a une part de vérité dans ces paroles, car ce n’est pas uniquement « en raison de l’abstinence sexuelle » – remarquons au passage ce langage « cru » ignoré des papes antéconciliaires – que la virginité est supérieure au mariage ; et il est possible que ce qui est meilleur en soi ne soit pas meilleur pour telle personne particulière, dans telles circonstances données. Mais ce qui est fautif et, par suite, « subversif », dans ces paragraphes, c’est de ne pas rappeler l’enseignement de l’Église catholique sur la supériorité en soi de la virginité consacrée sur le mariage, comme l’enseigne le concile de Trente :
Canon 10 : « Si quelqu’un dit que l’état de mariage est préférable à l’état de virginité ou de célibat, et qu’il n’est ni meilleur ni plus saint de demeurer dans la virginité ou le célibat que d’être engagé dans le mariage, qu’il soit anathème [cf. Mt 19, 11 sq. ; 1 Co 7, 25 sq., 38, 40] [5]. »
La même vérité est clairement professée par Pie XII, dans Sacra Virginitas (25 mars 1954) :
Il faut affirmer – ce que l’Église enseigne clairement – que la sainte virginité l’emporte par son excellence sur le mariage.
[1] — Catéchèse du 14 avril 1982, n. 1 ; Osservatore Romano, 20 avril 1980, p. 16.
[2] — Glossa in quatuor libres sententiarum Petri Lombardi, IV, XVI, 2 ; Quaracchi 1957, p. 446.
[3] — Jean-Paul II, Catéchèse du 7 avril 1982, n. 2 ; Osservatore Romano, éd. en langue française, 13 avril 1980, p. 12.
[4] — Id, ibid., Catéchèse du 14 avril 1982, n. 3 ; Osservatore Romano, 20 avril 1980, p. 16.
[5] — Session xxiv, Doctrine du sacrement de mariage, canon 10, Denzinger 980 [DS 1810]. « Si quis dixerit, statum coniugalem anteponendum esse statui virginitatis vel cœlibatus, et non esse melius ac beatius, manere in virginitate aut cœlibatu, quam iungi matrimonio, anathema sit. »
Informations
L'auteur
L'écrivain belge Alexis Curvers (1906-1992), particulièrement connu pour son roman Tempo di Roma (1957), est revenu progressivement à la foi catholique au cours des années 1950.
Il fut, à partir de 1964, un collaborateur régulier de la revue Itinéraires de Jean Madiran.
Le numéro

p. 175-177
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