La chaîne dominicaine du saint esclavage
Notre-Dame du Puy, Agnès de Langeac et saint Louis-Marie
par Rosarius
La même année 2016 voit à la fois le jubilé de Notre-Dame du Puy (le dernier du 21e siècle), le huitième centenaire de l’Ordre dominicain et le tricentenaire de saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716). Or la grande dévotion dont saint Louis-Marie se fit le docteur et le vulgarisateur – le saint esclavage à Marie – se rattache au Puy par l’intermédiaire d’une petite fille de sept ou huit ans, qui reçut du Ciel, en 1610, dans l’église de Notre-Dame du Puy, l’inspiration très précise : « Rends-toi esclave de la Vierge : elle te gardera et te défendra de tes ennemis. »
Cette enfant est connue dans l’histoire sous le nom d’Agnès de Langeac (1602-1634). Elle devint ensuite, par l’intermédiaire de M. Olier, comme la mère spirituelle des séminaires de France, et tout particulièrement de Saint-Sulpice, où étudiera, justement, le jeune Louis-Marie Grignion de Montfort. Le Traité de la vraie dévotion est donc relié à Notre-Dame du Puy par une chaîne à trois anneaux : Agnès de Langeac (moniale dominicaine), Monsieur Olier (tertiaire dominicain) et saint Louis-Marie (tertiaire dominicain, lui aussi).
Notons que l’année 1610 est aussi celle de l’avènement au trône du roi Louis XIII, qui consacra notre pays à la sainte Vierge en 1638.
Le saint esclavage, de l’antiquité au 17e siècle
Aux 16e et 17e siècles, le saint esclavage à la mère de Dieu n’est pas une nouveauté dans l’Église. Il remonte bien plus haut, comme saint Louis-Marie s’emploie à la démontrer dans son Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge (nos 159-163). Les commentateurs ajoutent d’autres exemples, tel le pape Jean VII (705-707) qui se fit appeler « Jean, esclave de la Mère de Dieu » dans une inscription qu’on peut encore voir à Rome, dans l’église Sainte-Marie-Antique.
Mais cette dévotion fleurissait jusqu’ici de façon discrète et dispersée. Au tournant du 16 au 17e siècle, elle prend tout à coup une dimension nouvelle. Les temps sont mûrs, peut-être parce que les besoins sont immenses. Alors que la Réforme catholique (ou « contre-Réforme ») se met progressivement en place, le saint esclavage se répand partout, en commençant par l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne. Quant à la France, à cette époque, la première manifestation historiquement constatée du saint esclavage à Marie est bien la petite Agnès, qui ne la reçut pas des hommes, mais directement de Dieu.
La Mère Agnès de Langeac (1602-1634) et M. Olier (1608-1657)
Sans retracer en détails la vie d’Agnès de Langeac, il faut rappeler qu’elle est née au Puy avant de devenir, dans la même région, moniale dominicaine à Langeac. Elle reçut diverses grâces mystiques extraordinaires tout en subissant d’incessantes attaques du démon. C’est à Langeac que la sainte Vierge lui apparut en 1631 pour lui demander de prier pour un certain « Monsieur Olier » qui lui était, à l’époque, totalement inconnu.
Trois ans plus tard, alors que M. Olier faisait une retraite à Saint-Lazare, (sous la direction de saint Vincent de Paul), une religieuse lui apparut, le visage pénitent et affligé et lui dit : « Je pleure pour toi ». Elle lui tendit un chapelet et un crucifix qu’il garda, comme pour prouver la vérité de la visite [1] . Il n’avait jamais rencontré la Mère Agnès de Langeac, mais il la reconnut, quelque temps après, lorsque la Providence le fit passer par Langeac.
— Je vous ai vu ailleurs, ma Mère.
— Il est vrai, vous m’avez vu deux fois à Paris, où je vous ai apparu dans votre retraite de Saint-Ignace, parce que j’avais reçu ordre de la très sainte Vierge de prier pour votre conversion, Dieu vous ayant destiné pour jeter les premiers fondements des séminaires du royaume de France. […] Je vous ai regardé autrefois comme l’enfant de mes larmes en priant pour votre conversion ; aujourd’hui, je vous regarde comme mon père.
Agnès face au gibet
Saint Louis-Marie évoque, dans son Traité de la vraie dévotion, la façon dont la petite Agnès s’était vouée comme esclave à la sainte Mère de Dieu, et en avait reçu « une grande paix et dilatation de cœur, ce qui l’engagea à enseigner cette dévotion à plusieurs autres qui y ont fait de grands progrès, entre autres à M. Oliver, instituteur du Séminaire de Saint-Sulpice, et à plusieurs prêtres et ecclésiastiques du même séminaire » (§ 170).
L’événement est rapporté de façon détaillée dans les Mémoires du père Panassière (premier confesseur dominicain d’Agnès) :
Environ ce temps-là [1610], on avait pendu un homme au Puy, puis on le porta aux potences qui sont sur une petite montagne hors de la ville, et plusieurs personnes l’allaient voir. Cette fille [Agnès] dit à une petite sienne compagne d’aller voir cet homme pendu, ce qu’elle fit. Et lorsqu’elles furent auprès des potences et qu’elle vit cet homme, elle se prit à pleurer et en soi-même dit : « Ce pauvre homme, pour avoir servi le monde et s’être fait son esclave, le monde le paie comme cela. » Alors elle dit : « Bienheureux sont ceux qui vous servent, mon Dieu. » Toute la nuit, cette fille ne fit que penser à cet homme et à sa misère. Le lendemain, elle alla entendre la messe à l’église de Notre-Dame [du Puy]. Après que le prêtre eut levé le Saint-Sacrement, elle fut saisie d’un doux sommeil, et lui fut dit dans son cœur : « Rends-toi esclave de la Vierge, et elle te gardera et te défendra de tes ennemis. »
Après que la messe fut dite, elle s’éveilla et se mit devant l’autel de la sainte Vierge et devant sa sainte image, et lui dit : « Vierge sainte, puisque c’est votre volonté que je sois votre esclave, dès cette heure même je me la rends et vous promets de vous servir toute ma vie comme votre esclave. »
Sitôt qu’elle fut arrivée à sa maison, elle chercha une chaîne de fer qu’elle se mit sur les reins comme esclave et, lorsqu’elle faisait une oraison, elle mettait cette chaîne au col et la porta plus de huit ans, je l’ai vu plusieurs fois, et sa sœur qui couchait avec elle s’en prit garde, entendant le bruit de la chaîne.
L’épisode est théologiquement très riche : c’est pour échapper à un esclavage mortel – celui du monde – qu’Agnès se donne avec la même rigueur – en esclave – à la grande libératrice. Il évoque sainte Catherine de Sienne par plusieurs côtés :
– l’émotion face au condamné à mort (Catherine, jeune fille, travailla à réconcilier avec Dieu un condamné à mort juste avant son exécution [2] ) ;
– le thème du monde ingrat qui ne récompense que par des peines les efforts qu’on fait pour lui (c’est un des leit-motiv du Dialogue de sainte Catherine) ;
– et surtout la farouche énergie avec laquelle cette enfant s’empare d’une chaîne dans l’atelier de son père (coutelier) et se l’enroule résolument autour de la taille, sans crainte de se blesser.
Daigne Notre-Dame du Puy nous accorder un peu de cette énergie pour nous mettre à son service.
[1] — Au même moment, les religieuses de Langeac, étonnées, virent leur prieure, Mère Agnès, se figer tout à coup et rester immobile, comme si elle était ailleurs. On a là un cas bien établi du miracle assez rare nommé « bilocation » (qu’on retrouve dans la vie de saint François Xavier, ou, plus récemment, du Padre Pio).
[2] — On pense aussi à la petite Thérèse Martin priant pour l’assassin Pranzini.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 119-122
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