top of page

Prisonnier des Cacouacs

Nouveau Mémoire pour servir à l’histoire des Cacouacs [1]

 

 

par Jacob-Nicolas Moreau

 

 

 

Fas mihi Graïorum sacrata resolvere jura

Fas odisse viros, atque omnia ferre sub auras [2].

(Virgile, Énéïde, l. II, v. 157-158.)

 

Avertissement

Si cette relation tombait par hasard entre les mains de quelques Cacouacs, on croit devoir les prévenir ici que l’auteur n’a pas eu intention d’en attaquer aucun en particulier. Leurs mœurs peuvent être en contradiction avec leurs principes ; mais s’il leur est permis d’exposer ceux-ci, de les défendre de les soutenir même, il ne doit pas être défendu à un citoyen de les trouver déraisonnables et dangereux.


L'AUTEUR anonyme qui, dans le Mercure du mois d’octobre dernier [3], a voulu donner une idée des Cacouacs, ne paraît pas assez au fait de leur caractère et de leur gouvernement. En récompense [4], on voit qu’il a contre eux une haine vigoureuse. Soit qu’il ait été maltraité par ces peuples, soit qu’il soit par tempérament un peu porté à la colère, son style a quelque chose d’aigre et d’amer, qui fait que l’on se défie de son jugement. D’ailleurs il ne donne qu’une notion très imparfaite de cette nation et il est très important pour le bien de la société qu’on la connaisse à fond.


J'AI VÉCU pendant quelque temps avec les Cacouacs. Je fus d’abord leur prisonnier ; ils me naturalisèrent ensuite ; je devins leur frère, et si le charme eût été un peu plus fort, j’aurais pu parvenir chez eux aux plus grandes dignités. Mais bien me prit de n’avoir été ensorcelé qu’à demi, et mieux encore de trouver mes libérateurs dans une nation leur ennemie. Je puis au moins parler savamment de leurs principes, de leurs mœurs et même de leur magie. Peut-être les ferai-je mieux connaître que l’auteur dont je prends la liberté de combattre la relation. La manière dont ce peuple a vécu avec moi m’a donné sur tout cela des lumières que ne peuvent avoir ceux qui ne le connaissent que par ouï-dire.

 

Les Cacouacs ne sont point des sauvages. Ils ont beaucoup d’esprit, de la politesse, des connaissances, des arts. Ils possèdent même dans un degré supérieur celui des enchantements. Leur origine, si on les en croit, remonte jusqu’aux Titans qui voulurent escalader le Ciel. Mais, comme les enfants en savent toujours plus que leurs pères, les Cacouacs soutiennent aujourd’hui que leurs ancêtres étaient des visionnaires et qu’ils firent la plus haute folie, non de vouloir combattre contre les dieux, mais de supposer qu’ils existaient. Ils ajoutent que la Foudre qui écrasa Typhon, leur chef, n’était qu’un météore très naturel, sur le chemin duquel lui et ses confrères eurent le malheur de se rencontrer. J’ai cru d’abord, quand ils m’ont exposé leurs idées sur la Divinité, qu’ils avaient contre elle quelque reste de rancune ; mais ils m’ont dit tant de raisons qu’à la fin je les ai jugés ou convaincus, ou fort près de l’être, ou du moins très curieux de le paraître [5]. Nouvelle preuve et très évidente que les Cacouacs ne sont point des sauvages. Car les Hurons même croient un Dieu, et en conviennent bonnement.

 

Les Cacouacs habitent sous des tentes pour marquer leur indépendance et leur liberté. Aussi ne connaissent-ils point de gouvernement. L’anarchie est une de leurs maximes fondamentales : car, comme ils sont persuadés que c’est le hasard qui a réuni les individus de l’espèce humaine, destinés d’abord à vivre isolés dans les forêts, ils ne veulent s’écarter que le moins qu’il est possible de cette institution primordiale, si conforme à la nature de l’homme. Ils ne nient pas cependant que cette espèce d’animal n’ait acquis l’habitude de commercer avec ses semblables, et qu’ayant peu à peu perfectionné ses connaissances, il n’ait usurpé quelque empire sur les autres machines vivantes. Mais comme cette supériorité dont l’homme jouit, tout au plus depuis six mille ans, ne décide rien pour le droit, et qu’en pareille matière il serait absurde de vouloir payer les ours de prescription, ils sont convaincus qu’il n’y a point de quadrupède qui ne puisse à son tour prétendre à l’honneur de régner sur le genre animal. Dans cette supposition si vraisemblable, les Cacouacs ne s’enorgueillissent point du présent de la Raison, qui leur vient de la finesse qu’ont reçue par succession les organes de leurs pères, mais seulement de l’usage qu’ils en font ; et comme il peut fort bien arriver, par la vicissitude des choses, que les lions ou les chevaux aillent un jour à la chasse aux hommes, ou les mettent à l’écurie, ces peuples ont la prudence de ne former aucun projet vaste ni pour l’universalité du genre humain, ni pour leurs propres individus. Quelques-uns même commencent à croire que l’on n’est point éloigné de cette grande révolution [6] ; et pour favoriser, autant qu’il est en eux, le cours de la Nature, ils ont pris le parti de se conduire dès à présent par l’instinct, en attendant tranquillement que les bêtes dont les facultés se développent peu à peu se conduisent par la Raison.

On peut juger de la règle de leur conduite par les maximes de gouvernement qu’ils ont adoptées. Selon eux les lois naturelles sont des chimères ; tout est fondé sur l’usage et sur une convention libre dont le motif est l’intérêt de chaque particulier. Or, comme cet intérêt peut varier, s’il est vrai dans quelques climats de l’Europe qu’il faille demeurer fidèle à son ami et lui restituer le dépôt [7], ce peut être tout le contraire au Japon. La preuve en est simple, et à la portée de tout le monde. Il n’y a ni vérité ni vertu hors de l’homme qui l’aperçoit ou qui la pratique ; et tout le monde sait que l’homme est un animal changeant.

Ce qui m’a singulièrement étonné, c’est que ces peuples ont toujours à la bouche les mots de Vérité et de Vertu. Ils affichent la Vérité ; ils étalent partout la Vertu. Il semble qu’ils en aient à revendre. J’ai vu des Cacouacs qui, montés sur deux tréteaux, criaient à tous les passants, jusqu’à en être enroués : Vertu de la Chine, Vertu des Indes, Vertu d’Espagne ; Vérités du Mexique, Vérités de la Grande Tartarie ; à peu près comme nos charlatans crient : Baume du Pérou, Baume de la Mecque. Ainsi, parmi ces peuples, il n’y a qu’à s’entendre, et cette multitude de vertus fait qu’elles y sont à bon marché. On espère même qu’un jour tout Cacouac pourra choisir dans tous les climats du monde, celle qui lui conviendra le mieux. Il n’y aura pour cela qu’une seule précaution à prendre. C’est de se faire naturaliser dans le pays dont les mœurs lui auront paru plus conformes à son tempérament ou d’y faire, comme on dit en France, élection de domicile ; alors il pourra porter partout la vertu qu’il aura une fois adoptée. Après une convention aussi utile au genre humain, tant pis pour qui sera malhonnête homme, car il n’aura tenu qu’à lui d’être vertueux.

Jusques à présent les Cacouacs n’en sont point encore venus à ce choix commode. Car ils sont persuadés que l’on doit embrasser la vertu du pays où l’on est né, par la même raison qu’il est honnête de se servir des étoffes qui s’y fabriquent, et qu’il est nécessaire de s’y nourrir des fruits qui y croissent. 

Ils croient donc que tout homme sensé doit examiner avec soin ce qui est bien sous le degré du méridien où il vit, et, s’il ne s’accommode pas de ce genre de Bien, passer sous un autre degré plutôt que violer les usages reçus. On ne doit pas s’étonner après cela s’ils disent que celui qui ne croit point en Dieu n’en est que plus obligé d’être homme de bien [8] : car, plus nous avons de facilités pour agir, plus nous sommes blâmables si nous n’agissons pas : or il faut avouer que ces peuples, en secouant l’idée de la Divinité, ont ouvert aux hommes tous les moyens possibles d’être vertueux en se passant d’elle.

Lorsqu’une de leurs colonies va chercher un établissement dans quelque pays lointain, leurs chefs ont tous l’astrolabe à la main. Ils examinent d’abord l’état du ciel ; ils observent ensuite la nature du terrain, la qualité des eaux et jusqu’aux vapeurs qui s’élèvent à l’horizon. C’est par le résultat de toutes ces combinaisons qu’ils décident si, dans le nouveau climat qu’ils se proposent de peupler, on doit être bienfaisant ou cruel, fidèle à ses engagements ou perfide, attaché à sa femme ou adultère, soumis à ses parents ou révolté contre eux. Mais, comme les observations peuvent être fautives, et que d’ailleurs la Nature ne parle pas toujours assez clairement, les Cacouacs ne sont point obstinément attachés à leurs découvertes sur cette morale ambulante, et ils sont toujours disposés à pardonner les erreurs qui ne vont qu’à ce que, nous autres, esclaves des préjugés de notre jeunesse, nous appelons dépravation de mœurs.

En un mot, les Cacouacs étudient la Nature en tout. Ils ne lui bâtissent point de temple, parce que cela aurait l’air d’un culte, et que les Titans leur ont laissé pour maxime qu’il faut connaître et non adorer. Mais ils sont attentifs à sa voix ; ils examinent sa marche : ils la trouvent et dans l’instinct des bêtes et dans leurs propres inclinations.

Si la vue peut nous tromper, le sentiment, disent-ils, est un guide fidèle. C’est ce sentiment qui leur a appris que l’homme n’est point fait pour être gouverné, et que les pères n’ont tout au plus sur leurs enfants que le droit de les nourrir et de les habiller, tant que ceux-ci ne peuvent se passer de ce secours [9]. Si, par cette raison frappante, l’autorité paternelle est nulle chez eux, en récompense, la reconnaissance des enfants y est moins que rien. Et en effet, que doit-on à des gens qui nous ont mis au monde pour leur plaisir, qui n’ont pas eu l’esprit de nous choisir ni la bonté de nous aimer avant que nous existassions ?

Avec tout cela, ils ne sont point si méchants que le suppose l’écrivain que je combats. Car, au défaut des lois dont ils n’ont point voulu se former l’idée importune, ils respectent, comme je l’ai dit, les coutumes établies. Ainsi ils ne tuent point, parce que dans tous les pays qu’ils ont habités, ils ont trouvé établi l’usage de faire pendre quiconque ôtait la vie. Pour le vol, ils ne se permettent que celui des pensées des autres, et cela parce que les hommes n’ont point encore eu l’injustice de circonscrire des bornes [10] à ce genre de possessions.

 

Ils sont grands parleurs : leur langage a quelque chose de sublime et d’inintelligible qui inspire le respect et entretient l’admiration. Tout dans leur discours est image, sentiment, passion même ; car ils ont découvert que l’enthousiasme [11] était le moyen le plus sûr pour connaître la propriété des choses. Ils ont raison, car s’il n’y a point de vérité commune à tous les hommes, à quel point fixe les Cacouacs pourraient-ils s’accrocher pour les persuader ? Or, leur goût général est de régner par la persuasion. Il faut donc qu’ils la fassent consister dans cet étonnement qui naît du bruyant des figures, de l’énergie des mots, de la rapidité des images qui se succèdent et se chassent, en un mot de ce transport qui saisissait quelquefois la Pythie sur le trépied sacré, et qui s’est une fois emparé d’un chef Cacouac à l’aspect d’un torrent, d’une montagne couverte de forêts, et d’un orage qui grondait à quelques lieues de lui.

Au reste, s’ils sont quelquefois forcés d’abandonner le talent de persuader, ils ne manquent jamais d’avoir recours à l’art de séduire. Ils voudraient que tous les peuples de l’univers devinssent Cacouacs. Ce n’est point par amour de la patrie ; je l’ai dit, ils n’en ont point. Mais c’est qu’il est beau d’être admiré par un plus grand nombre. Dans ce dessein si louable, ils cherchent à s’emparer des esprits ; ils prodiguent la louange dans l’espérance qu’on la leur rendra au centuple. Si on y manque, ils commencent par gémir en secret ; au bout de quelque temps, ils s’aperçoivent qu’ils n’ont loué qu’un imbécile, et tôt ou tard ils trouvent à se venger d’un ingrat.

Avec cette humeur si douce, ils ne laissent pas quelquefois de faire la guerre. Ils aiment que l’on marche à eux au bruit de la trompette. Le fracas que font leurs ennemis inspire à ces peuples un nouveau courage. Ils semblent s’applaudir des préparatifs que l’on a faits pour les attaquer. Ils ont une légèreté admirable dans leurs évolutions, et trouvent le moyen de parer tous les coups en caracolant. Aussi leurs voisins ont ils désespéré de les vaincre ; ils se contentent aujourd’hui de les écarter. Une petite nation, dont j’aurai occasion de parler sur la fin de ce Mémoire, a trouvé un moyen infaillible pour y parvenir. Quand les Cacouacs s’avancent sur sa frontière, ce peuple vient à eux les sifflets à la main. Ce petit instrument a désolé les vainqueurs. La trompette ennemie les animait. Le sifflet les fait fuir et les disperse. On dit que les auteurs de cette invention s’apprêtent à la communiquer aux peuples voisins, chez lesquels les Cacouacs font des excursions. Par-là, ceux-ci cesseront d’être redoutables. Ils borneront leur gloire à faire prisonniers quelques malheureux étrangers qui, en se promenant dans leur voisinage, n’auront pas eu la précaution de se munir de sifflets.

Après avoir donné ce peu de notions sur les principes, et sur le gouvernement des Cacouacs, je pourrais entrer dans quelque détail sur leurs connaissances, sur leurs arts, et en particulier sur l’espèce de magie qu’ils exercent pour s’attacher à jamais les prisonniers qu’ils font. Mais comme je ne pourrais que rapporter ce que j’ai vu, j’aime mieux raconter ici en peu de mots par quelle aventure je tombai entre leurs mains, ce qui m’arriva parmi eux, et comment j’échappai aux desseins qu’ils avaient formés sur moi.


Malheureusement, j’ignorais encore l’usage des sifflets, lorsque dans une partie de chasse que je faisais assez proche de la colonie des Cacouacs, je m’écartai de mes compagnons. Cette nation était alors en campagne et au moment où je m’y attendais le moins, je me vis environné d’un parti de ses guerriers. Je fus désarmé au bruit d’une musique italienne [12] que j’eusse assez goûtée sans la terreur qui s’empara de mes sens. On me fit marcher par les plus beaux chemins du monde. Les guerriers m’environnaient avec un air riant dont je ne m’aperçus qu’au bout d’une demi-heure ; et après que j’eus repris mes sens, le plus âgé de la troupe, me dit :

Ne crains rien, jeune homme : tu seras libre. Connais les Cacouacs : ils furent toujours les bienfaiteurs du genre humain. Ils n’ont excité dans le monde ni guerres civiles ni discordes funestes entre les parents. Ces maux cruels sont l’ouvrage de la superstition. Qui ne craint point un Dieu, ne sait ce que c’est que de troubler l’univers [13].

Je ne savais à quel propos on me tenait un pareil discours, et j’ouvrais de grands yeux dans lesquels on pouvait lire mon étonnement et ma crainte, lorsqu’en tournant la tête j’aperçus mon fidèle domestique qui suivait mes pas. Il m’avait vu de loin et avait volé. Il me fit signe qu’il ne m’abandonnerait point. Je fus rassuré ; j’avais une confiance entière en ce garçon, le plus vertueux et le plus religieux des hommes. Mes parents le regardaient comme un ami : hélas pourquoi a-t-il vécu chez les Cacouacs ? S’il ne les avait pas connus il me servirait encore, et n’aurait pas été se faire pendre à Francfort où il finit l’année passée sa malheureuse carrière.

Je reviens à mon voyage : nous arrivâmes dès le soir au camp de mes nouveaux maîtres. On me fit entrer dans une tente parfumée. J’aperçus un lit de roses dont l’odeur quoique agréable ne laissait pas de porter à la tête. J’étais las ; je me couchai sur ce lit : on me servit à manger ; et lorsque ensuite je voulus me reposer, j’aperçus aux deux côtés de mon chevet deux cassolettes d’argent. Il en sortait une petite fumée d’encens dont il fallut bien m’accommoder. Je crus que tel était l’usage de chaque habitant de la colonie, mais on m’a dit depuis que cet honneur ne se faisait qu’aux étrangers. Je commençais à m’endormir lorsque je fus réveillé par un vieillard vénérable qui portait un livre. Il s’inclina profondément devant moi et me dit, avec la voix la plus douce, ces paroles qui me firent trembler :

Jeune homme, prends et lis [14] : si tu peux aller jusqu’à la fin de cet ouvrage, tu ne seras pas incapable d’en entendre un meilleur. Un plus habile [15] t’apprendra à connaître les forces de la Nature ; il me suffira de t’avoir fait essayer les tiennes : adieu.

Le vieillard se retira dans l’instant ; et sans le livre qui resta sur mon lit, j’aurais regardé sa visite comme une vision.

Je ne comprenais rien à ce qui se passait. J’étais prisonnier et je n’en pouvais douter. Cependant, au lieu d’un cachot obscur auquel je m’étais attendu, je me voyais couché sur des roses, entouré de parfums, et un livre à la main ; je passai une partie de la nuit à le lire. Je ne l’entendis point. Je dormis tranquillement. Je lus encore à mon réveil et je ne l’entendis pas mieux. Mais je sentis commencer en moi une révolution dont je ne pouvais deviner la cause. Mon imagination s’échauffait, mon pouls s’élevait et ma respiration devenait plus forte. Il me semblait que, dans un moment d’ivresse, la faculté de sentir s’emparât peu à peu de mon âme toute entière, et que la faculté de raisonner s’éteignît dans la même proportion. Je me levai ; je me promenais à grands pas dans ma tente, et je remarquais avec surprise que, lorsque j’approchais des deux cassolettes, je ne pouvais plus même réfléchir sur mon état.

— Ah Dieu ! (m’écriai je en m’éloignant et jetant le livre que je n’avais point encore quitté), je suis ici chez des enchanteurs. Jamais les poisons de Circé n’eurent un effet plus prompt [16]. Quel est le sort qui m’attend ? Dois-je donc éprouver celui des compagnons d’Ulysse ? 

— Non, mon fils (s’écria le vieillard qui m’avait apparu la veille, et qui entra dans ma tente au moment que j’achevais ces mots) ; non, mon fils, tu ne seras point changé en bête. Nous voulons au contraire t’élever au rang des Sages. Ne crains rien de cette espèce de transformation que tu éprouves. Cette fermentation sourde des molécules organiques qui composent ton être, t’annonce la victoire que la matière vivante doit bientôt remporter sur la matière morte. Tu es sous la main de la Nature, laisse-toi conduire à son impulsion.

J’avais lu la plupart de ces mots dans le livre que j’avais jeté par terre, et, à la clarté dont ils me parurent dans la bouche du vieillard, je crus qu’avec un peu plus d’attention je pourrais un jour les entendre dans le livre mystérieux.

— Ah mon père, m’écriai-je, votre voix me rassure ; elle est pour mon âme ce qu’un vent doux et rafraîchissant est à nos corps après les brûlantes ardeurs de la canicule. Je me confie à vos soins : que mon être n’essuie aucune dégradation. Ô Nature ! ô ma mère je m’abandonne à toi.

Je dois observer, pour la fidélité de l’histoire, que, lorsque je disais de si belles choses, mon vieillard me tenait par la main, et m’avait conduit peu à peu jusqu’auprès des cassolettes ; il s’assit avec moi sur mon lit, et m’annonça que, dans un moment, j’allais connaître les principaux de la colonie. Un instant après, les rideaux de ma tente furent relevés et je vis entrer une nombreuse compagnie de Cacouacs, hommes et femmes. Il n’y eut personne qui ne m’embrassât avec tendresse, point de bouche qui ne louât et ma figure, et mon esprit, et les rares connaissances que j’avais acquises et celles même que j’étais capable d’acquérir. Le vieillard me présentait les dames. Je n’avais eu jusque-là qu’une idée de moi assez commune. J’étais étonné, j’étais enchanté de l’impression que je faisais sur ce peuple. Toutes mes défiances, toutes mes craintes se dissipaient : mais plus je trouvais de charmes dans cette opinion flatteuse que je commençais à prendre de mon rare mérite, plus j’affectais un air calme, modeste, timide, bien différent des mouvements que je sentais dans mon âme car mon ivresse n’était point cessée.

Lorsque l’on fut las de me louer (car pour moi je ne me lassais point d’entendre mon éloge), on fit entrer des joueurs d’instruments : la musique fut bizarre, mais vive et animée. Une femme l’interrompit en me disant :

Jeune homme, que pensez vous de ces sons ? N’ont-ils pas créé en vous des sensations délicieuses ? n’ont-ils pas même généralisé vos idées ? A combien de sciences la musique ne nous conduirait-elle pas ? ô mon fils ! Tout se tient dans la Nature : tout est lié par une chaîne éternelle ; mais rien ne l’est plus essentiellement aux sensations du plaisir que la connaissance de la Vérité.

Alors, tous les Cacouacs commencèrent à parler à la fois. Le vieillard fit signe que l’on se tût ; et, pour me donner lieu de faire briller mon esprit, il proposa lui-même quelques questions sur lesquelles on était bien aise d’avoir mon sentiment. Il demanda par exemple si la matière morte se combine avec la matière vivante ? Comment se fait cette combinaison ? Quel en est le résultat [17] ?

Ici, je m’aperçus qu’il avait jeté quelques pastilles dans la cassolette qui touchait à mon bras gauche. Je me sentis transporté : je dis des choses admirables, et dont j’ai totalement perdu le souvenir. Elles excitèrent un applaudissement universel, et si bruyant qu’on fut obligé plusieurs fois de crier silence pour entendre une autre question proposée par une femme très jolie. Il s’agissait de savoir : Si les moules sont les principes des formes ? Ce que c’est qu’un moule ? Si c’est un être réel et préexistant ou si ce n’est que les limites intelligibles d’une molécule vivante unie à de la matière morte ou vivante ; limites déterminées par le rapport de l’Énergie en tout sens, aux résistances en tout sens [18].

Étrange effet de la cassolette ! Je commençais à entendre à merveille tout cela ; et, lorsque mon tour fut venu de parler, à peine eus-je dit quatre mots que toutes les femmes s’écrièrent :

Il a trouvé le nœud de la difficulté ! Illustre Interprète de la Nature, que tardez-vous à l’initier à nos mystères !

On sortit alors, et le vieillard après m’avoir embrassé, m’assura que je pouvais me regarder comme libre ; parcourir la colonie et regarder les Cacouacs comme mes frères. Il ajouta qu’avant qu’il fût quatre jours, ils n’auraient plus rien de secret pour moi.

Alors, mon laquais entra pour me servir.

— Valentin, lui dis-je, il y a près de vingt-quatre heures que je ne t’ai vu. Qu’es-tu devenu ?

— Ah mon cher maître ! me répondit-il, que j’ai appris de choses depuis que je suis ici ! Quelle douceur dans ces étrangers ! Est-il possible que nous les ayons regardés jusqu’ici comme des barbares ? Hier, à peine savais-je lire. J’ai trouvé ici toutes les sciences : je sais déjà la musique et j’apprends la morale. 

 Je m’étais trouvé tant d’esprit pour raisonner sur les moules, sur les molécules vivantes et sur les limites de l’Énergie que je n’étais pas surpris de voir Valentin devenu musicien en vingt-quatre heures. Je l’envoyai faire de ma part des compliments aux Cacouacs les plus distingués. Je sortis l’après-midi. J’allai aux lieux où se tenait la bonne compagnie ; partout on se levait pour me faire honneur. On n’était occupé que du jeune étranger qui avait parlé avec tant de raison et d’éloquence. Je continuai à briller ; les idées m’étaient venues : mais si quelquefois elles me manquaient, j’avais de grands mots à mettre à leur place, et j’observais que c’était alors que l’on applaudissait le plus vivement.

Dès le soir, on m’envoya deux Odes à ma louange et quelques poètes cacouacs me firent demander l’honneur d’assister le lendemain à ma toilette.

Je passai ainsi trois jours à converser avec les Cacouacs, à lire leurs écrits, à m’instruire de leurs mœurs, enfin à me former une idée juste de cette nation. J’ai dit plus haut tout ce qui m’en est resté.


LE quatrième jour, dès le lever du soleil, le vieillard qui m’avait rendu visite tous les matins, se présenta à la porte de ma tente. Il était vêtu d’une étoffe grossière. Ses cheveux étaient mal peignés et ses mains crasseuses. Deux jeunes Cacouacs qui l’accompagnaient étaient vêtus et parés à peu près de la même manière. Il m’appela ; je sortis de ma tente pour le prier de vouloir bien attendre que j’eusse achevé de me faire habiller.

— Mon fils, me dit-il, le temps de ta préparation est achevé. Tu vas goûter les plaisirs les plus dignes de l’homme. Tu vas devenir un véritable Cacouac. Tu connaîtras la Nature. Ses trésors vont s’ouvrir à ta vue. Songe désormais à soutenir la gloire de notre Nom. Elle sera la tienne propre. Elle n’est fondée ni sur l’élévation des dignités, ni sur le faste de l’opulence. Laisse-là le soin de ta parure. Que tout ton extérieur affiche la modestie, la simplicité, la pauvreté même. La singularité de ton habillement et jusqu’à l’épaisseur de la semelle de tes souliers doivent annoncer que tu n’es point un être ordinaire. Si les imaginations sont une fois frappées de l’idée de ton mérite, tu ne peux trop affecter de dédaigner les bienséances communes. Cache-toi alors pour être mieux découvert. Il faut fuir les hommes si l’on veut en être recherché. Ils sont si fort accoutumés à mépriser ceux qui leur ressemblent qu’un vrai Cacouac ne doit ressembler qu’à lui-même.

Quand le vieillard ne m’aurait pas dit tout cela, son extérieur dégoûtant eût suffi pour m’apprendre qu’il allait être question des plus grandes choses. Après l’avoir écouté, j’eus bientôt fini ma toilette ; et pour surpasser s’il se pouvait mon guide, je dis à Valentin que je ne serais rasé de huit jours. Je pris son habit, qui était d’un drap fort épais, et j’envoyai chercher une perruque brune qui avait au moins dix ans. Chaussé avec de gros bas de laine, je pris un bâton à la main, et je parus aux yeux du vieillard dans la douce espérance de n’être plus désormais occupé que de mes qualités intérieures, et avec le plaisir d’imaginer que les hommages dont je serais l’objet, ne s’adresseraient uniquement qu’à la supériorité de mes talents et à la sublimité de mes connaissances.

Les deux acolytes qui suivaient mon vénérable Cacouac entrèrent dans ma tente après que j’en fus sorti ; ils prirent les deux cassolettes, y mirent des pastilles, et marchèrent gravement à côté de nous. Les rues du camp étaient remplies d’une foule de peuple qui nous admirait. Les femmes nous suivaient des yeux, les hommes se prosternaient pour nous saluer. Nous marchâmes lentement pour nous laisser voir, et nous arrivâmes après une demi-heure à l’arsenal des Cacouacs, ou plutôt au magasin de toutes leurs richesses.

C’était une vaste et magnifique tente de satin brodé, partagée en deux appartements ; ou plutôt, c’étaient deux tentes réunies qui ne composaient qu’un seul corps et qui communiquaient l’une dans l’autre. Les rideaux intérieurs de la première étaient de couleur d’azur ; on y voyait en broderie, et sous des figures allégoriques, les sciences, les arts, les plaisirs, les amours. La Géométrie y était représentée en reine portant sa tête dans les cieux, et mesurant de son compas un monde que la Physique construisait auprès d’elle : celle-ci paraissait jeter dans le vide des noyaux de verre qu’une foule de génies venaient ensuite couvrir d’eau et de poussière. Plus loin, on voyait la Morale assise aux pieds de la Nature ; elle avait la tête nonchalamment penchée sur des pavots ; des règles de toute espèce, et les mesures de tous les pays étaient pêle-mêle sur ses genoux ; d’une main elle appelait les Plaisirs, et de l’autre elle montrait à l’Amour mille fleurs qu’elle l’invitait à parcourir. Celui-ci, dans un autre endroit brisait les chaînes de l’Hymen et lui attachait des ailes ; il paraissait sourire en voyant des animaux se caresser ; et sous ses pieds on voyait écrit en lettres couleur de feu : Il n’y a de bon que le Physique [19]. Sur un autre rideau on voyait groupées ensemble la Musique, la Danse la Tragédie. La première avait dans la physionomie quelque chose de fier et de brusque. La Danse et la Tragédie paraissaient occupées à se donner mutuellement des leçons. La première exécutait une action théâtrale. La seconde apprenait de la danse le geste des mains, et le mouvement de la tête. « Tant il est vrai, disais-je en moi-même, que les Cacouacs se font un devoir de faire entrer par les sens les vérités les plus sublimes, et de toujours plaire en instruisant. »

J’admirai d’abord cette variété de figures, dont l’élégance me charmait. Mon guide avait pendant ce temps-là les regards fixés sur une table longue couverte d’instruments de mathématiques, de globes et de différents papiers qu’il me paraissait parcourir des yeux avec l’attention et la complaisance d’un père de famille qui fait la revue de ses richesses. Les deux jeunes gens m’avertirent de faire d’abord le tour de cette table. Ils doublèrent la dose de l’encens et marchèrent à mes côtés. J’étais environné d’une fumée odoriférante à travers laquelle je ne laissais pas d’apercevoir plusieurs projets d’ouvrages qui vraisemblablement devaient exercer les talents des laborieux Cacouacs, qui, trois fois par semaine, s’assemblaient dans cette salle. C’était là, me dit-on, le foyer où devaient se réunir tous les rayons du feu élémentaire : c’était aussi là le centre d’où ils devaient ensuite se réfléchir pour éclairer l’univers. 

Je lus en passant quelques-uns de ces papiers merveilleux. Je trouvai écrit sur l’un : Système d’Histoire Universelle sur lequel l’auteur arrangera les faits, et où il se proposera uniquement d’établir que l’homme est un animal sot et malfaisant ; que presque tous les Princes ont été des vauriens, et les hommes d’État des fripons [20].

J’en vis un dont le titre était : Nouvelle fabrique d’un Monde à la Comète.

Sur un autre je lus ces mots : Traité des Règnes animal et végétal, et du développement successif de leurs éléments éternels [21] dans lequel on se proposera de prouver qu’il est possible que l’embryon formé de ces Éléments ait passé par une infinité d’organisations, et ait eu par succession : du mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des arts.

Ce dernier titre me fit peine. J’adressai la parole au vieillard, et je lui dis :

Mon père, je conçois à merveille comment un élément matériel vient, à force mouvement et d’organisations, jusqu’à acquérir une Conscience et même une Conscience timorée. Mais en démontrant tout cela possible, il me semble aussi que l’on démontrera possible qu’il n’y a point de Dieu, ou ce qui revient au même qu’il n’y en a point d’autre que cette matière élémentaire, éternelle et éternellement en mouvement. Or l’existence d’un Dieu, cette vérité de mon pays, est une vérité précieuse à bien d’autres nations. Vous allez alarmer l’univers, et moi-même je sens que je ne puis déraciner de mon âme l’idée que j’ai toujours eue d’une Divinité intelligente et bienfaisante.

Le vieux Cacouac fronça le sourcil, et me répondit gravement :

Jeune homme, réfléchis avant d’interroger tes Maîtres. Nos Sages ne démontreront que la possibilité et non le fait. Mais quand tu seras rempli de nos lumières, tu verras que l’objection que tu viens de me faire est la seule que le vulgaire ignorant puisse opposer à cette sublime hypothèse [22]. Au reste, nous ne prétendons point t’arracher sur le champ toutes les erreurs de ton enfance ; elles doivent tomber d’elles-mêmes, comme la dépouille du serpent le quitte au printemps. Continue de lire, peut-être trouveras-tu des choses qui surpasseront moins ta faible portée. 

Dans ce moment, mes deux guides éclatèrent de rire d’une façon assez insultante pour moi. Cet air railleur et le ton de supériorité qu’avait pris le vieillard m’humilièrent un peu ; mais la cassolette me calma. Je continuai de parcourir la table, et je vis tout au bout, dans un coin, une autre feuille sur laquelle je lus : Plan d’une Religion universelle à l’usage de ceux qui ne peuvent s’en passer, et dans laquelle on pourra admettre une Divinité à condition qu’elle ne se mêlera de rien. Je dois l’avouer ici, la fumée du parfum m’avait tellement monté à la tête que je trouvai cette merveilleuse idée, la plus satisfaisante de toutes. Le vieillard s’aperçut de l’approbation que je donnais à ce que j’avais lu, et dit tout haut :

Mon fils, recueillez en vous-même toutes les facultés de votre âme. Que vos sensations qui sont le moule de toutes vos idées [23] s’anéantissent un moment pour faire place à la grande et vigoureuse sensation qui va renouveler votre être.

Il dit, et me prenant d’une main, il soulève de l’autre le voile qui séparait la tente où nous étions d’avec celle où il me conduisait. Nos deux compagnons restèrent derrière nous. Le vieillard et moi, nous entrâmes seuls. Il s’arrête et me laisse observer un moment cette seconde enceinte.

Elle était de satin blanc et sans broderie. La terre y était jonchée des débris d’une foule de livres qui avaient été mis en pièces. C’était, me dit-il, les dépouilles des erreurs et des préjugés vaincus. J’y lus des noms que le monde entier était accoutumé à respecter ; les Histoires les plus anciennes et les plus authentiques, les philosophes les plus renommés. Je soupirai malgré moi d’avoir appris tant de choses qu’il me fallait oublier.

C’était sur de pareils trophées que s’élevait une table carrée, couverte d’un tapis de velours cramoisi ; aux quatre coins fumait dans des cassolettes d’or un parfum plus agréable encore que celui dont j’avais jusque-là respiré l’odeur.

Sur cette table, et au milieu des cassolettes, étaient rangés sept coffres d’un pied de long sur un demi-pied de large et sur un pouce et demi d’épaisseur. Ils étaient revêtus d’un maroquin bleu, et ne paraissaient distingués l’un de l’autre que par les sept premières lettres de l’alphabet que l’on y voyait formées par des lignes de petits clous de diamant. Chaque coffre avait sa lettre qui lui paraissait servir d’étiquette [24]. J’admirais et j’attendais l’explication de ces symboles mystérieux, lorsque le vieillard rompit le silence par ces mots :

Ô nature ! ô mère féconde des vérités, des vertus et des plaisirs. Il est temps que tu règnes sur l’homme comme sur tout ce qui vit et qui végète. Il est le seul qui ait voulu secouer ton joug et méconnaître ton empire. Il a eu l’orgueil de se croire l’objet de tes complaisances et il s’est écarté de ton but. Achève, ô Nature, de perfectionner ces monuments élevés à ta gloire. Continue d’illuminer les Sages qui doivent renouveler l’univers. Que leurs travaux célèbres réunissent ici les vérités de tous les lieux, de tous les âges et de tous les tempéraments. Que leur nom soit éternel comme toi, et que, par leurs soins bienfaisants, les hommes méritent un jour de te connaître et de parvenir au bonheur dont tu vas faire jouir cet étranger.

Lorsqu’il prononçait ces paroles ses yeux étaient enflammés, son visage se troublait et sa voix avait je ne sais quoi de rauque et de majestueux. A peine eut-il fini, qu’il monte sur l’estrade qui soutenait la table ; il m’appelle, je le suis avec une confiance mêlée de vénération et de crainte. Il ouvre alors avec respect deux ou trois des coffres que j’avais devant les yeux. J’y observais avec surprise un assemblage confus des matières les plus hétérogènes ; de la poudre d’or mêlée avec la limaille du fer et les scories du plomb ; des diamants à demi cachés dans des monceaux de cendres ; les sels des plantes les plus salutaires confondus avec les poisons les plus funestes. Je disais en moi-même : « Ce sont-là sans doute les résultats du mélange de tous les éléments. Je vais voir ici la matière vivante, les molécules organiques, les moules et les limites de l’énergie. » Je n’eus pas le temps de réfléchir davantage. Le Cacouac après m’avoir regardé fixement, se baisse sur le petit coffre qui était vis-à-vis de moi, et me souffle dans les yeux la poudre qui devait m’élever à la perfection qui m’était promise.

Je ne sais s’il me sera possible d’exprimer ce qui se passa en moi-même, et je ne puis le rendre que par des images imparfaites. Je perdis pendant quelques moments l’usage de la vue, et, dans cet intervalle, il me sembla que tout ce qui me restait encore de mes vieilles idées se détachait de mon cerveau. Je sentais le chaos se former et se débrouiller dans ma tête, et mon âme brûler d’un feu que je n’avais point encore éprouvé. L’idée principale, celle qui me parut remplacer d’abord toutes les autres, fut celle de ma propre excellence. Elle était comme le fond du tableau et ce fond était vaste ; car il me semblait que mon esprit s’étendît en surface à l’infini et que les objets s’y peignissent avec une rapidité dont j’étais étonné. Je crus que toutes les sciences venaient s’y ranger dans l’ordre qu’elles devaient tenir entre elles ; à mesure qu’elles se plaçaient, mon trouble diminuait, je me trouvais pénétré de reconnaissance pour la Nature qui m’avait fait un être beaucoup plus parfait que mes semblables ; je me fusse cru élevé au-dessus de l’Humanité même, sans le fond de bonté que je retrouvais dans mon propre cœur et cette pitié généreuse que je me sentais encore pour le reste du genre humain : enfin j’ouvris les yeux.

Quel fut alors mon étonnement de ne plus voir ni la table, ni les petits coffres ni la tente où tout s’était passé, et d’apercevoir seulement mon guide dont la taille me paraissait augmentée de plus de soixante pieds ! Cependant ma tête était vis-à-vis de la sienne. Je m’envisage moi-même, j’ai peine à en croire mes yeux : je me trouve d’une grandeur gigantesque et je me sens la légèreté d’une plume. Je porte mes regards de côté et d’autre, je retrouve tous les Cacouacs que j’avais vu la veille. Je discerne leurs traits, j’entends leurs voix, ils viennent me féliciter. Hommes et femmes, tout me paraissait avoir crû dans la même proportion ; cependant à peine touchions-nous la terre ; le moindre mouvement, un saut léger portait notre tête jusqu’aux nues.

— Tu vois, s’écria le vieillard, l’effet de l’étude de la Nature. C’est elle qui nous élève au-dessus du vulgaire ; c’est elle qui met l’univers aux pieds des Sages. Ne t’informe point si cette grandeur est réelle ou imaginaire ; il suffit pour ton bonheur que tu te croies grand, et pour ta gloire que les autres aient de toi la même opinion. Tu détruiras les préjugés ; tu feras la guerre aux erreurs ; tu extermineras tous les principes que les faibles humains se sont formés ou ont cru trouver dans leur cœur. Ton devoir est désormais de leur prouver qu’ils ont été dupes. Affermis-toi dans le mépris qu’ils méritent. Ils t’en estimeront davantage. Tu peux planer dans les airs. Considère l’univers du haut de ta grandeur, et ne te rabaisses jamais que pour fondre sur les erreurs comme l’aigle fond sur sa proie. 

Il dit, et s’éloigne de moi.

Je levai les yeux, mes regards s’étendaient sur un vaste horizon proportionné à ma taille. Je m’élançai dans les airs, rien n’échappait à ma vue. J’apercevais des États entiers, et les sociétés humaines étaient pour moi de misérables fourmilières. Que voyais-je en effet ? Des rois qui commandaient à des peuples et usurpaient sur leurs sujets ces droits que s’arro­geaient les premiers pères de famille sur leurs enfants. Je disais avec emphase :

Qui a donné à cet individu l’autorité qu’il exerce sur tant de millions d’hom­mes ? Où est le titre de cette convention ? Il doit cependant exister, ou leur droit serait imaginaire [25]. Comment ces malheureux animaux, que l’on attache au joug, ont-ils oublié que leur liberté est imprescriptible comme celle des lions ? Aveugle et misérable genre humain, tu te vantes d’être destiné à la société et tu n’es né que pour l’esclavage [26]

Plus loin, je voyais des souverains qui, après des guerres longues et cruelles, faisaient des traités, et s’occupaient du soin de rétablir la paix.

Ô Nature, m’écriais-je, comment tes enfants se sont-ils éloignés si follement de l’état heureux où tu les avais placés ? Mère bienfaisante, en faisant l’homme sauvage, tu avais écarté de lui toutes les misères dont il est susceptible ; il a voulu vivre avec ses semblables, et il est devenu malheureux. C’est la société qui porte nécessairement les hommes à s’entre-haïr [27]. La raison de chaque particulier lui dicte des maximes directement contraires à celles que la raison publique prêche au corps de la Société… Dans cet état de choses, les hommes sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement, ils naissent ennemis par devoir et fourbes par intérêt ; la raison publique de l’univers les porte à faire des traités ; la raison particulière de chaque État les porte à les violer.

Il n’est pas nécessaire que j’avertisse ici que j’étais alors sous le charme [28], et dans le plus fort du délire. Cette idée, qui m’a souvent humilié depuis, m’empêchera de rendre un compte détaillé de tout ce qui m’arriva dans cet état de folie. Il serait peu décent d’entretenir ici mon lecteur de cent visions ridicules que je ne me rappelle aujourd’hui que comme on se retrace un rêve long et fatigant.

Si, pendant tout le temps qu’il a duré, je n’ai commercé qu’avec des Cacouacs, je n’ai point ici d’excuses à demander ; car si mes réflexions étaient absurdes et mes expressions insolentes, elles ne cédaient rien à celles qui étaient tous les jours dans la bouche des principaux de la colonie. Mais si ces enchanteurs m’ont réellement conduit ailleurs, si j’ai malheureusement parlé devant quelque homme sensé ou devant quelque honnête citoyen, je ne craindrai point de leur demander ici pardon de toutes les impertinences que je puis avoir dites en leur présence.

Si, par exemple, j’avais mis les princes qui n’ont point adopté les idées des Cacouacs dans la classe du vulgaire des rois [29] ; si j’avais débité que ce n’est qu’aux Cacouacs qu’est dû l’hommage du genre humain, par cette raison admirable que c’est à celui qui connaît l’univers et non à celui qui le défigure, que les hommes doivent leurs respects [30] ; si, en partant de là, j’avais placé mes nouveaux amis au-dessus même des souverains, si j’avais assuré que ce que les hommes ont toujours eu de plus sacré, n’est qu’un amas de préjugés et de superstitions qui devait faire place à la lumière que nous étions destinés à répandre, je reconnaîtrais humblement qu’en répétant tous ces discours si familiers à mes confrères, j’ai dit autant de sottises, qui auraient mérité une punition réelle si l’on n’eût eu aucun égard à l’aliénation de mon esprit.

Après cette déclaration modeste, je ne craindrai point d’avouer que tant que dura mon ivresse magique, je ne pensai ni à mes parents, ni à mes amis, ni à mes anciens concitoyens. Absolument indifférent sur les liens qui m’avaient autrefois attaché à ma patrie, je n’en connaissais plus d’autre pour moi que l’univers entier. Je me croyais bonnement destiné à l’éclairer, à le conduire, à le réformer ; j’avais totalement oublié tous mes devoirs particuliers et je n’envisageais plus que ce devoir général. Je ne pouvais être assez étonné que les Cacouacs n’eussent point encore été chargés de l’administration d’aucun État. J’espérais même que le genre humain, connaissant un jour ses besoins, et abdiquant ses préjugés, viendrait prier cette nation bienfaisante de rétablir dans l’univers la liberté et l’égalité que tant de lois injustes en avaient bannies [31].

MOn temps se partageait entre les plaisirs de toute espèce et les entretiens brillants que j’avais avec les plus habiles Cacouacs. Souvent je voyageais avec eux ; il me semblait que notre agilité prodigieuse égalant en quelque façon la vivacité des mouvements de notre âme, nous nous transportassions en un moment dans les pays les moins connus de l’Univers. C’était là que nous découvrions mille petits faits ignorés du reste des hommes, et par lesquels nous espérions détruire un jour la créance universelle accordée aux grands événements que toute la terre atteste, car nous ambitionnions surtout la gloire de détruire.

C’était dans ce généreux dessein que nous avions soin de recueillir précisément ce qu’il y avait de plus ridicule dans quelques usages ou dans quelques maximes de certains peuples. Nous commencions par chercher à concilier de la faveur et du respect aux erreurs les plus grossières : nous voulions les faire regarder comme aussi solidement appuyées que les principes dont la vérité, ou est reconnue par tous les hommes, ou est attestée par les monuments les plus authentiques. C’était à côté de ces grandes maximes que nous mettions une foule de contes apocryphes et dignes de mépris. Nous en construisions une espèce d’édifice que nous savions bien qu’il nous serait facile de renverser, persuadés en même temps qu’il entraînerait par sa chute la ruine des principes sur lesquels les hommes de tous les temps et de tous les lieux ont posé les fondements de leur société.

 

Une noble entreprise charmait surtout notre ambition, c’était de faire tomber à la fois toutes les religions de l’univers. La véritable nous embarrassait beaucoup, mais nous nous flattions de la faire perdre de vue dans la foule des superstitions qui caractérisaient toutes les autres. Dans cet illustre projet, les Cacouacs ne se croyaient point encore assez sûrs de leur magie, et ils étaient bonnement convenus d’employer le mensonge et la mauvaise foi. Comme j’ai dit plus haut qu’ils me paraissaient persuadés de leur système, leur conduite ne laissait pas de me surprendre ; car malgré l’enchantement, je n’ai jamais pu comprendre que l’on fût obligé de mentir hardiment pour détruire des erreurs [32].

Quoiqu’il en soit, les rôles étaient partagés entre les principaux Cacouacs ; chacun avait son travail qui lui était assigné et tous devaient concourir au but général. Le vulgaire n’était destiné qu’à applaudir, et à débiter les grandes phrases de ses maîtres ; pour les illustres de la colonie, voici à peu près comment ils avaient distribué entre eux l’usage qu’ils devaient faire de leurs talents.

L’un s’était proposé de démontrer à l’univers que rien n’est moins nécessaire que l’existence d’un Dieu, et qu’absolument parlant, le monde pouvait très bien se passer d’un être Créateur et Conservateur. Il ne fallait pour cela que des éléments éternels et du mouvement, l’un et l’autre nécessaires. Cela une fois supposé, ce qui n’était pas plus difficile que de supposer un Dieu, le monde allait tout seul ; la circulation du sang dans un ciron, le développement des germes dans une plante, et les remords qui tourmentent le scélérat avaient absolument la même cause [33]. Ce n’est pas qu’il ne fût possible qu’il existât un Dieu, mais ce n’était pas la faute de l’homme s’il n’avait aucune preuve certaine de son action et de son influence.

Quelque imbécile eût pu trouver étonnant qu’un mouvement aveugle eût produit tant de merveilles et tant d’arrangements aussi sensés ; qu’il eût, par exemple, placé des dents sur le passage des aliments, qu’il eût mis les yeux de l’homme au-dessous de son front et non à ses talons, ses mains au bout de ses bras et non à son oreille. Aussi, un autre Cacouac était chargé de mettre en parallèle avec ces preuves d’une intelligence supérieure, tous les maux qui affligent l’homme et tant d’effets singuliers dont il n’aperçoit point la destination. De ce que l’on ne conçoit pas tous les ouvrages de la sagesse divine, il devait conclure habilement qu’elle n’existe pas.

Le travail d’un autre avait pour objet de trouver dans l’histoire des preuves de ce système si utile : il recueillait des faits et prouvait que le hasard le plus aveugle avait conduit tous les événements. Il avait fait une liste magnifique de tous les scélérats qui avaient vécu dans la prospérité et qui étaient morts tranquilles. Il leur opposait le catalogue d’une foule de bons rois qui avaient été infortunés et de gens de bien qui avaient péri de misère. S’il avait à parler des guerres entreprises par un souverain, il savait observer judicieusement que la seule qu’il eût eu de justes raisons de soutenir avait été la seule malheureuse [34] : on eût peut-être objecté que tout devait être compensé dans une autre vie. Mais notre savant Cacouac avait réponse à tout ; l’âme des bêtes, qu’il ne connaissait point, devait lui fournir des preuves sans réplique de la matérialité de la sienne propre. Il devait convaincre tous les hommes qu’ils n’étaient que des pures machines ; qu’un enfant et un petit chien se ressemblaient à merveille [35], et qu’entre une taupe et Archimède, il n’y avait d’autre différence que celle du plus ou du moins de finesse des organes.

Ce même Cacouac (car c’était un homme universel et le plus laborieux de tous) avait promis à sa nation que, s’il ne pouvait détruire l’idée de la Divinité, il anéantirait du moins les preuves de la Révélation. Pour réussir dans ce dernier projet, il avait une méthode admirable. Il ramassait les contes des Indiens, les fables anciennes et modernes, les absurdités du mahométisme : tout lui était bon. Il affectait de donner un air de raison à toutes ces folies qu’il plaçait gravement à côté de la religion chrétienne, sur laquelle il cherchait à jeter le ridicule [36]. Il ne lui en coûtait rien pour prêter à celle-ci beaucoup d’absurdités, car, je l’ai dit, on était convenu dans la colonie que l’on pourrait mentir. Restait à détruire les preuves de fait : notre vénérable les niait toutes, et cela lui suffisait. Les titres les plus authentiques, les histoires les plus anciennes, les monuments les plus incontestables échappés à la ruine des temps, tout devait être brûlé, oublié, compté pour rien.

Cette religion, qui a triomphé de toutes les autres s’était établie comme toutes les sectes de philosophie, sans la moindre contradiction. Dèce et le sage Dioclétien avaient favorisé ses progrès. L’illustre Cacouac ne doutait point que tout l’univers ne dût l’en croire sur sa parole, et qu’un sage qui avait si bien prouvé qu’un grain de matière peut se rappeler le passé et prévoir l’ave­nir ne dût anéantir, par son souffle tout-puissant, les faits les plus certains.

Un autre se joignait à cet infatigable ouvrier. Il faisait jour et nuit des expériences pour prouver que les lois du mouvement ne s’accordent point avec la Religion révélée. Il n’avait garde d’appeler des témoins pour observer ses travaux. Mais il disait :

Une religion appuyée sur des faits ne tiendra jamais contre mes découvertes. Les hommes ont beau dire : J’ai vu, je ne dois point les croire si ce qu’ils ont vu est inconciliable avec les résultats que me fournit la chimie ; car mon alambic est une machine plus sûre que leurs yeux.


Je ne finirais point si je voulais rapporter en détail toutes les occupations des principaux de cette nation, et j’aurais trop à rougir si j’avouais ici les miennes. J’observerai seulement que la preuve la plus forte que je puisse donner de la magie qui m’avait aliéné l’esprit, est que pendant plus de six mois je crus tout ce que me dirent les Cacouacs ; je suivis leurs usages et j’adoptai leurs mœurs.

Cependant, soit que le vieillard, qui n’avait ouvert que deux ou trois coffres, ne m’eût point soufflé assez de poudre dans les yeux, soit que mon âme fût d’une autre trempe que celle des Cacouacs, au bout de six mois je sentis quelque vide au fond de moi. Peut-être le charme commençait-il à se dissiper de lui-même. Il me semblait que mon esprit, augmentant en surface, eût laissé évaporer la substance qui eût dû y entretenir pour toujours la chaleur et la vie.

Il y a longtemps, me dis-je un jour à moi même, que je suis devenu Cacouac. J’ai perdu des vérités qui m’avaient autrefois consolé, qui m’avaient soutenu, qui m’avaient paru être le lien de toutes les sociétés, et gravées dans mon cœur comme dans celui de tous les hommes. Je me trompe ; ces vérités étaient autant de préjugés de mon enfance. C’étaient des contes de ma nourrice. Mais où donc est-elle, cette vérité dont le nom retentit chaque jour à mon oreille ? Ce n’est ici qu’un mot vide de sens. C’est une ombre que je veux saisir et qui m’échappe : on m’a tout ôté ; qu’a-t-on mis à la place ? Je croyais des mystères attestés par le monde entier ; on y a substitué d’autres mystères beaucoup plus incompréhensibles et dont je n’ai pour garant que la foi des Cacouacs qui m’ont enlevé à mes parents.

A peine eus-je fait cette réflexion qu’il me sembla que je décroissais de quinze pieds et que le même changement se faisait dans tous ceux qui m’environnaient.

Ce phénomène me surprit étrangement. Il augmenta ma défiance. Je voulus voir tous les Cacouacs en particulier et leur demander quelque vérité qui fût à mon usage et me tenir lieu de quelque chose. 

J’ai dit en commençant qu’ils en étalaient de toutes les espèces ; mais lorsqu’il fut question de choisir ce qui me convenait, je ne trouvai qu’embarras, difficultés, incertitude. Ce que l’un me donnait pour une vérité, l’autre le critiquait comme une absurdité ridicule. Les Cacouacs se disputaient avec chaleur, et même avec aigreur, dès qu’il s’agissait de convenir de quelque chose, et je voyais avec quelque honte et même avec un peu de chagrin que, depuis qu’ils m’avaient naturalisé, ils ne s’étaient encore accordés que sur la nécessité de tout anéantir. Lorsque j’eus fait cette triste expérience, je trouvai encore ma taille diminuée de quinze pieds ; il ne m’en restait plus que trente de soixante que j’avais auparavant. Je résolus en moi-même de m’échapper un jour et de voyager seul ; bien résolu de revenir au camp si je ne trouvais pas mieux, car à défaut de vérité j’y avais au moins des plaisirs.


J'avais formé cette résolution lorsque les Aléthophiles [37], cette petite nation dont j’ai parlé plus haut, déclarèrent la guerre aux Cacouacs par un héraut d’armes qui me parut un Pygmée. On reçut ce député avec de grands éclats de rire ; on le menaça de le donner aux enfants pour leur servir de poupée ; et cependant on donna des ordres pour que chacun prît les armes.

Je n’avais pas une passion bien violente de me battre pour un peuple dont j’avais quelque sujet de me défier, et dont je me dégoûtais peu à peu. Lorsque nos troupes furent assemblées, je m’y trouvai à peu près comme un Saxon dans celles du roi de Prusse. Cependant, le combat me paraissait devoir être si inégal, que je ne craignais point le danger et que je doutais encore moins de la victoire.

Nous sortîmes du camp, nous nous rangeâmes en bataille, et nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir un détachement des Aléthophiles qui marchait à nous. Notre armée s’ébranla et l’ennemi nous attendit avec une sécurité dont je fus effrayé pour lui. Nos trompettes faisaient un fracas épouvantable. Les ennemis nous répondirent par leurs cris. Ils gardèrent ensuite le silence le plus profond. Mais à peine étions-nous à leur portée que leur détachement se dispersa. Nous crûmes qu’ils allaient prendre la fuite, et les Cacouacs crièrent victoire. Mais ce dispersement des Aléthophiles était une preuve de leur confiance. Ils se répandirent dans la campagne, nous environnèrent, et tirèrent tous à la fois ce petit instrument dont j’ai déjà fait mention. 

Un sifflement universel et fort aigu vint frapper nos oreilles. Je n’oublierai jamais ce moment : en un clin d’œil il me sembla que tous les Cacouacs, et moi-même nous tombassions de vingt-cinq pieds de haut. Je me vis plus petit même que ces soldats qui un instant auparavant étaient l’objet de notre mépris et de ma pitié. Ce n’est pas tout, notre armée se débanda en même temps. Tous les Cacouacs se mettent à fuir, les uns vers le camp, les autres dans la campagne. Je courais moins vite qu’eux. II semblait que l’étonnement m’eût ôté toute mon activité. Je fus bientôt atteint par deux Aléthophiles qui me firent leur prisonnier.

— Jeune étranger, me dirent-ils, nous n’en voulons ni à ta vie ni à tes biens. Il y a trop longtemps que tu es la dupe de l’illusion, il n’est pas juste que tu en sois un jour la victime. Suis-nous, nous te rendrons à ta patrie, à tes amis, à tes devoirs.

Hélas ! je me sentis alors si honteux de tout ce qui m’était arrivé, que je répondis, en détournant les yeux :

Qui que vous soyez, je vous regarde comme mes libérateurs ; je suis prêt à me laisser conduire. Permettez-moi seulement de rentrer dans le camp pour y reprendre les effets que j’y ai laissés, et pour y demander des nouvelles d’un fidèle domestique qui est sans doute encore au pouvoir de ces Enchanteurs.

A ce mot d’Enchanteur, un des deux soldats se mit à rire :

Plaisant enchantement, me dit-il, qu’il est si facile de détruire ! Au reste, si tu crains si fort la magie des Cacouacs nous ne voulons pas que tu retombes dans leurs pièges et nous t’accompagnerons jusqu’à leur camp : prends ce sifflet et ne crains rien.

Nous marchâmes et, dans le chemin, mes nouveaux guides m’apprirent la nature du charme que j’avais éprouvé. Ils le connaissaient mieux que personne, et c’est pour cela qu’ils avaient trouvé le moyen de le lever. Une chose m’embarrassait seulement, c’étaient les voyages que j’avais cru faire dans je ne sais combien de pays inconnus. J’appris que ces voyages n’avaient rien de réel ; que les Cacouacs, qui étaient toujours resté les mêmes pendant tout le temps que je m’étais cru un prodige, avaient le talent de faire ainsi voyager leurs prisonniers, au moyen de certaines feuilles qu’ils leur mettaient devant les yeux, et sur lesquelles on avait gravé tout ce que je croyais avoir vu dans les différentes parties du monde.

Au bout d’un quart d’heure nous arrivâmes au camp. Nous le trouvâmes désert, soit que la peur eût empêché les Cacouacs d’y rentrer, soit que voyant de loin deux Aléthophiles, ils craignissent encore quelque coup de sifflet et se fussent cachés. J’aperçus bientôt ma tente, nous y entrâmes. Les cassolettes ne fumaient plus. Les roses étaient flétries. Le livre était dans la boue et rongé des vers. Je cherchai mes petits meubles et mon argent, je ne trouvai rien : je cherchai encore. Enfin j’aperçus sur ma table une lettre à mon adresse. Elle était de l’écriture de Valentin. Je l’ouvris, et voici ce que j’y lus :

Mon cher Maître,

Tous les êtres vivants sont égaux par la Nature et ont le droit aux mêmes biens ; c’est par une convention libre que les hommes se sont obligés à ne se point dépouiller les uns les autres. La justice n’est fondée que sur l’intérêt ; le grand et l’unique mobile de nos actions est l’amour de soi-même ; et la loi fondamentale de la société est de faire son propre bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible [38].

Or, mon cher Maître, j’ai besoin de votre argent : en l’emportant avec moi, je ne vous fais précisément que le tort inséparable de mon bien-être. Je vous le vole en votre absence ; j’aurais pu le ravir en vous égorgeant. Mais un véritable Cacouac ne fait jamais de mal à ses semblables que lorsqu’il y est forcé pour son propre bien. Au surplus, comme je veux être juste, je renonce très librement à tous les avantages qui pouvaient me revenir de la convention sur laquelle est fondée la société : je décharge dès aujourd’hui le genre humain de toutes les obligations qu’elle lui impose envers moi. Je pars pour l’Allemagne et si vous pouvez me voler ou me faire pendre, je vous le permets de tout mon cœur.

Daignez agréer un petit présent que je vous fais en partant et qui vaut pour le moins votre montre et votre tabatière que j’ai cru ne point devoir séparer de votre bourse. Ce gage que je vous laisse de ma reconnaissance est un ouvrage de ma composition. Je l’ai déposé dans le Magasin des Sciences et des Arts. Il est intitulé : Nouvelles découvertes sur la tragédie, ou l’art de composer de très belles scènes de grimaces. Cet écrit vous prouvera que pour avoir étudié ici les sciences utiles [39] je n’ai pas négligé pour cela les talents agréables.

Je suis avec le plus profond respect, Mon cher Maître, votre, etc.

Signé le Cacouac Valentin.

Je gémis lorsque je lus cette épître singulière. Et je regrettai sincèrement mon pauvre valet, dont j’ai depuis appris la fin malheureuse. Plût à Dieu que mon argent et mes bijoux lui eussent mieux servi !

 

J’embrassai mon guide Aléthophile. J’avais le cœur serré et j’y sentais naître pour les Cacouacs une haine qui ne se pouvait retenir. Je marchais en silence, et je repassais avec confusion ces systèmes ridicules, ces opinions absurdes, ces maximes funestes, ces folies de toutes espèces dont je m’étais si longtemps nourri. Mes nouveaux maîtres me consolèrent.

Garde-toi de haïr ces gens-là, me dirent-ils, ce serait se mettre dans un nouveau genre de dépendance dont ils sauraient encore s’applaudir. Va, jeune étranger, le mépris public est le seul châtiment dû à l’extravagance.

Je répondis aux Aléthophiles qu’ils étaient peu sévères. Nous continuâmes notre route. Je sentis pendant le reste du voyage renaître le calme dans mon âme. Je priai mes guides de vouloir bien me laisser le sifflet qu’ils m’avaient confié, résolu de m’en servir dès que je verrais l’ombre d’un Cacouac.

 

J’arrivai dans ma patrie. Hélas, je m’aperçus qu’il y avait longtemps que j’en étais dehors. Le dirai-je ? Ces Cacouacs dangereux et ridicules, ces Cacouacs que le sifflet met en fuite, je trouvai qu’on leur avait donné le nom de Philosophes, et qu’on imprimait leurs ouvrages.


[1] — Le texte de Moreau est reproduit selon l’édition portant l’inscription : « Amsterdam, 1757 », mais l’orthographe et la ponctuation ont été modernisées.

[2] — « La loi divine m’autorise à rompre mes engagements sacrés avec les Grecs ; elle m’autorise à haïr ces hommes et à produire au grand jour tout ce qu’ils cachent. » (NDLR.)

[3] — Premier Mémoire sur les Cacouacs, inséré sans nom d’auteur dans le Mercure de France (1er vol. du mois d’octobre 1757, p. 15), sous le titre d’« Avis utile ». (NDLR.)

[4] — En récompense : en revanche. (NDLR.)

[5] — Moreau se demande si l’irréligion des Cacouacs est seulement une révolte de la volonté (quelque reste de rancune) contre un Dieu dont, au fond, ils reconnaissent l’existence, ou bien si elle est sincère. Les Cacouacs multiplient les arguments (les raisons) contre la religion, mais faut-il en conclure qu’ils sont des athées convaincus, ou bien qu’ils sont fort près de l’être (et travaillent à se persuader eux-mêmes), ou bien encore qu’ils sont très désireux de le paraître ? (NDLR.)

[6] — Un auteur cacouac est persuadé que les cerfs ont déjà acquis de la raison : peu s’en faut qu’il ne fixe l’âge où ils jouissent de cet avantage. Voyez le Dictionnaire Encyclopédique au mot Cerf.

[7] — Restituer le dépôt : rendre ce qui a été prêté. (NDLR.)

[8] — Voyez Le Fils naturel [de Diderot, 1757].

[9] — Voyez le Gouvernement Civil de Locke [1690]. Voyez le Discours sur l’inégalité parmi les hommes [de Jean-Jacques Rousseau, 1755], p. 47 et note 10. Voyez aussi plusieurs autres ouvrages des Cacouacs.

[10]   —             Discours sur l’inégalité parmi les hommes [de Jean-Jacques Rousseau], p. 95.

[11]   —             Entretiens à la suite du Fils naturel [de Diderot].

[12]   —             Les Cacouacs aiment beaucoup la musique. Il y a eu un temps où elle pensa exciter chez eux une guerre civile. Un de leurs anciens s’avisa de soutenir que ce que ses adversaires appelaient une Musique n’en était point une, et peu s’en fallut que l’on ne se battît. [Allusion au débat sur la musique qui opposa les Encyclopédistes, partisans de la musique italienne, aux défenseurs de la musique française, représentée par Rameau.]

[13]   —             Un des chefs cacouacs les plus renommés à fait plusieurs ouvrages, et entre autres une Histoire Universelle pour prouver cette importante proposition [Voltaire, Histoire universelle, 1754].

[14]   —             Interprétation de la Nature [de Diderot, 1753], Avertissement.

[15]   —             Ce mot « un plus habile », chez les Cacouacs, ne désigne point leurs docteurs. C’est un titre commun qu’ils se donnent tous les uns aux autres et que chacun en particulier se flatte de mériter à l’exclusion de tous.

[16]   —             Circé : magicienne qui réussit par ses philtres à changer les compagnons d’Ulysse en porcs. (NDLR.)

[17]   —             Interprétation de la Nature, p. 201.

[18]   —             Ibid., p. 199.

[19]   —             La première édition du Nouveau Mémoire pour servir à l’histoire des Cacouacs (Amsterdam, 1757) comportait ici une note épinglant l’Histoire naturelle de Buffon. Elle fut supprimée dans les éditions ultérieures (sans doute pour ne pas assimiler Buffon aux « philosophes » anti-chrétiens). (NDLR.)

[20]   —             Allusion à l’Histoire universelle de Voltaire. (NDLR.)

[21]   —             Voyez les Pensées sur l’Interprétation de la Nature, p. 191.

[22]   —             Ibid., p. 153, 154 et suivantes.

[23]   —             Lettre sur les Aveugles [de Diderot, 1749], p. 58.

[24]   —             Allusion aux sept volumes déjà parus de l’Encyclopédie, correspondant aux sept premières lettres de l’alphabet. Le septième volume, portant sur la lettre G (et contenant l’article Genève), a suscité beaucoup de polémiques en 1757. (NDLR.)

[25]   —             Voyez Locke, Du Gouvernement Civil ; le mot Autorité du Dictionnaire Encyclopédique, premier vol. (avant l’arrêt du Conseil qui le supprime) ; Discours sur l’inégalité des Conditions, p. 156, 157, 158, 159 et suiv. 

[26]   —             Discours sur l’inégalité des Conditions, p. 147-148.

[27]   —             Discours sur l’inégalité des Conditions, note 7.

[28]   —             Entretiens à la suite du Fils Naturel.

[29]   —             Expression familière aux Cacouacs. [« Autant il faut connaître les grandes actions des souverains qui ont rendu leurs peuples meilleurs et plus heureux, autant on peut ignorer le vulgaire des rois qui ne pourrait que charger la mémoire. » Voltaire, Essai sur l’histoire générale, avant propos.]

[30]   —             Mélange de Littérature, d’Histoire, etc., ch. 33 [Voltaire, 12e Lettre philosophique].

[31]   —             Liberté, égalité : est-ce une allusion à la franc-maçonnerie ? Voir Le Sel de la terre 96, p. 70-71. (NDLR.)

[32]   —             Mentir hardiment : allusion à la consigne de Voltaire : « Le mensonge n’est un vice que quand il fait du mal ; c’est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai dans l’occasion. » (Voltaire, lettre à Thiériot, 21 octobre 1736.) (NDLR.)

[33]   —             Allusion à L’Homme machine de La Mettrie, 1747. (NDLR.)

[34]   —             Essai sur l’Histoire Générale. Le même auteur, pour prouver que le monde est gouverné par une fatalité aveugle, remarque judicieusement que l’Empire Ottoman qui avait pu attaquer l’Empire d’Allemagne pendant la longue guerre de 1701, attendit la conclusion totale de la paix pour faire la guerre contre les Chrétiens [Voltaire, Précis du siècle de Louis XV (donné en annexe à son Siècle de Louis XIV), ch. 1er].

[35]   —             Voyez le même auteur [Voltaire], Mélange de Littérature de Philosophie et d’Histoire.

[36]   —             Je ne sais où l’on lit qu’en Égypte un fou s’avisa un jour d’amasser autour de la plus belle des pyramides une prodigieuse quantité de fagots. Il y mit ensuite le feu : quand ils furent réduits en cendre, il se frottait les yeux et était tout surpris de voir encore la pyramide.

[37]   —             Aléthophiles : ceux qui aiment la vérité. (NDLR.)

[38]   —             Toutes ces maximes sont tirées des ouvrages des Cacouacs et la dernière est prise mot à mot dans le Discours sur l’inégalité des conditions.

[39]   —             Valentin avait appris à mentir chez les Cacouacs. J’ai su depuis que l’ouvrage qu’il s’attribue dans cette lettre n’était point de lui, mais d’un des plus illustres de la colonie.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 97

p. 146-169

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Civilisation Chrétienne : Fondements, Histoire et Restauration

Littérature et Humanités Chrétiennes : Analyse et Critique Classique

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page