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Fils de saint Dominique
par Dominicus
Pourquoi j’aime saint Dominique ?
Vers 1952, 16 ans après avoir reçu l’habit de saint Dominique, le père Calmel expliquait les raisons pour lesquelles il aimait le fondateur de l’ordre des frères prêcheurs :
1 — D’abord parce qu’il est notre père. « Même si nous avions dix mille pédagogues, dit saint Paul, nous n’avons qu’un père ; et c’est lui qui nous a engendrés dans le Christ par l’Évangile. » Depuis que j’ai pensé entrer dans son ordre (depuis qu’il m’a fait penser y entrer) je n’ai jamais pu prononcer son nom qu’avec beaucoup de tendresse et de respect ; c’est lui le père, lui qui nous a aimés le premier. Comme j’ai trouvé belle, depuis toujours, cette prière quotidienne frissonnante de sanglots et d’espoir :
Sta coram Summo Judice
Pro tuo cœtu pauperum [1]…
2 — J’aime saint Dominique parce qu’il est un prêtre très saint de Jésus-Christ. Toujours il a pensé à être prêtre. Et non seulement il fut un prêtre irréprochable (ce qui ne signifie pas précisément la sainteté) mais il fut un prêtre toujours totalement pris par le Seigneur Jésus. Il disait la messe en pleurant et il ne pouvait apercevoir les cités des hommes, durant ses voyages, du haut de quelque colline, sans se mettre à pleurer. Il avait compris, et à quelle profondeur vertigineuse, ces paroles de l’eucharistie qui résument toute la vie du prêtre, toute son appartenance au cœur eucharistique de Jésus et à son Corps mystique qu’il se forme avec les pécheurs de toutes sortes : « Ceci est le calice de mon sang (…) répandu pour vous et pour la multitude humaine : buvez-en tous. »
3 — Et ce prêtre extrêmement saint que vous étiez (que vous êtes pour l’éternité), ô notre père, avait une intelligence très fine, très profonde, très sûre de la douce Vierge Marie. Les chants qui rythmaient vos pérégrinations étaient le Salve Regina et l’Ave maris Stella. Et l'ordre dont vous êtes le père deviendrait l'ordre du Rosaire et des madones de l’Angelico.
4 — J’aime saint Dominique parce qu’il était d’une pureté non seulement totale mais diffusive, désirée des pauvres et redoutée des démons. Non seulement il était vierge mais, parmi les saints qui ont choisi la virginité pour être plus exclusivement à leur Seigneur, il est sans doute un des très rares qui ait aussi bien compris la femme et qui se soit comporté avec elle avec une liberté aussi simple. Cette amitié de Jésus pour Marthe et Marie, que le disciple bien-aimé évoque en des passages d’une lumière si douce, on ne peut douter qu’elle n’ait été vivante au cœur de notre père. Nous avons tous lu avec ravissement cette scène de la coupe, celle des cuillères de buis, celle – bouleversante – de la recluse dévorée par les vers, qui en sort un de sa poitrine ravagée pour le donner à notre père. Et notre père lui remet dans la main une étoile adamantine et lui rend l’intégrité de sa chair. Nous savons par la déposition des témoins de Bologne et de Toulouse comment de saintes femmes veillaient sur son temporel de pauvre et d’ascète. Nous savons comment la sainte Vierge gronda fort sévèrement cette dévote bégueule et circonspecte qui se scandalisait de voir lancer dans la prédication et les voyages apostoliques des frères tout jeunes : « Crois-tu donc, lui dit la sainte Vierge elle-même, que je ne puisse pas les garder ? » Nous savons que parmi les fondateurs d'ordres, c’est un des très rares qui ait fondé l'ordre des sœurs avant celui des pères. Ce prêtre, grand contemplatif, tendre, pitoyable et pur a compris merveilleusement la femme et c’est pourquoi la femme convertie, l’amie de la sainte Vierge, sainte Marie-Madeleine, s’est faite spontanément la protectrice de son ordre.
5 — J’aime notre père, parce qu’il a eu la passion de la doctrine évangélique et qu’il a fondé un ordre pour l’apporter aux hommes. Et cela d’ailleurs se tient avec son sacerdoce. Son zèle des âmes est admirablement complet et équilibré. Non pas seulement un témoignage de pauvreté par détachement de la terre et par offrande à l’amour qui n’est pas aimé, comme saint François d’Assise, mais avec cela, en même temps, le sentiment que l’homme – quoi qu’il fasse – ne peut se passer d’idée et de doctrine, que, pour sauver les hommes et les attirer à la sainte Église, l’exemple, aussi indispensable soit-il, ne suffira pas. Jésus l’a dit : « Allez, enseignez toutes les nations, instruisez-les. » Saint Dominique, à ce titre, est la vivante image des apôtres et du Docteur des Gentils. « Pugiles fidei et vera mundi lumina [2] », déclare le pape Honorius usant des termes mêmes de la liturgie des apôtres, le jour où il approuve les frères prêcheurs.
6 — Et c’est d’ailleurs parce que son zèle des âmes était complet et équilibré que notre père, loin de se désintéresser des choses de la cité, a voulu une cité chrétienne. Il ne faudrait pas savoir que l’on appartient à une cité – quoi que l’on fasse – pour s’étonner de cet aspect de la vie de notre père ou pour ne pas comprendre sa supplication pendant la bataille de Muret. Mais cette préoccupation de la cité temporelle, elle était aussi pure qu’elle peut l’être au cœur d’un prêtre et il serait inconvenant à son sujet de prononcer, même pour les écarter, les mots d’habileté et de diplomatie.
7 — J’aime notre père parce qu’il fut libre et qu’il fonda un ordre libre. Il fut libre comme ceux que conduit l’Esprit. Il conçut avec une rigueur extrême la fin de son ordre et les moyens : la prédication à tous qui découle de la contemplation – l’ascèse monastique, l’étude et la liturgie créant le climat de cette contemplation, mais ceci bien établi il n’écrivit pas de règle ; du moins il ne rédigea que quelques fragments. Il établit une religion cléricale très sûre de soi mais aucunement minutieuse. Quelques traits nous font saisir sur le vif cette liberté dont les ordres des temps modernes nous ont fait perdre le souvenir – (mais pas le goût, soyez-en certains, ô vénérables fondateurs des siècles classiques !). Songez que saint Dominique avait coutume de dire : « Le grain entassé se pourrit, dispersé il fructifie. » Et il s’entendait à la dispersion pour le salut des âmes. Et lorsqu’un frère se plaignait de n’être pas assez prêt : « Allez quand même, disait-il, deux fois par jour je me souviendrai de vous devant le Seigneur. » C’est ce goût de la liberté – autant que le sens de la prédication qui veut que l’on annonce pauvre le Christ pauvre – qui lui faisait interdire (et avec quelle véhémence !) l’aménagement des couvents comme une installation. Souvenez-vous du chapitre de Bologne et de ses imprécations à son lit de mort. Rien d’étonnant que l'ordre – dans la mesure même où il était vivant – ait compté aux origines, et ensuite, de si nombreux pérégrinants. Il a fallu le XVIIe siècle et un réformateur aussi myope que le père Michaëlis [3] pour faire du prêcheur une sorte de chartreux qui va prêcher avec crainte ; pour en faire des contemplatifs, il en faisait des casaniers.
8 — Et maintenant, bienheureux père qui voyez ce que vos fils ont fait de votre ordre – qui savez les temps de misère où nous trébuchons (votre XIIIe siècle fut un jeu en regard des scandales, des erreurs et des souffrances du nôtre) –, qui voyez aussi notre désir d’être vos enfants, oh ! priez pour vos fils et vos filles. Donnez-leur d’aimer tellement Jésus-Christ qu’ils soient oppressés du salut des âmes par la miséricorde de la vérité – qu’ils aient comme vous cette pureté magnétique – cette noblesse – cette liberté royale des enfants et des apôtres. Intercédez aussi pour ce très pauvre fils qui vous consacre ces lignes. Que le feu suave, illuminant et dévorateur qui fait les apôtres pénètre enfin son cœur de toute part afin que sa vie soit donnée dans la joie pour ses frères et ses sœurs.
La liturgie dominicaine
Le père Calmel avait hérité de son père saint Dominique l’amour de la sainte messe. Les témoins du procès de béatification ne disent-ils pas que saint Dominique avait une grande dévotion au saint sacrifice, au point qu’il pleurait continuellement en l’offrant, une larme n’attendant pas l’autre [4] ?
Citons sur le père Calmel quelques témoignages de Luce Quenette qui l’a bien connu :
Il était dominicain jusqu’à la moelle et jusqu’au sang. Sa douleur permanente de la dégradation de son ordre s’exprimait héroïquement par la résolution de le représenter en lui, pur de tout alliage. Sa messe, avant tout sacrifice essentiel, et bien aimée en tant que telle, était à ses yeux embellie du rite dominicain. Je l’ai trouvé parfois rayonnant à la sacristie où d’ordinaire, après le saint sacrifice, il rentrait épuisé. Et je lui dis une fois (j’en étais pénétrée) : « Les salutations sont très belles dans la messe des frères prêcheurs. » Triomphant, sans une pensée pour lui-même, qui sous nos yeux les accomplissait à la perfection, « n’est-ce pas, me dit-il, c’est beau, c’est adorant, plus affectueux, plus chaud que le rite romain » et la malice allumait son regard. C’est cette grâce particulière de l’ordre de saint Dominique qu’avait sacrifiée pour l’unité de l’Église universelle le dominicain saint Pie V. Trait léger de renoncement pour un chef de cette taille, mais trait de haute sagesse. Rien de personnel, rien d’original ; rien que de traditionnel et millénaire dans cette messe romaine pour toujours dressée contre les manœuvres de l’hérésie. Un simple privilège à l’ordre deux fois centenaire de saint Dominique, octroyé par son fils sur le trône de saint Pierre. Magnifique perspective, qui l’a mieux comprise que le père Calmel ! C’est l’immortelle messe romaine qu’il a défendue, c’est sa beauté souveraine qu’il a démontrée, deux fois fidèle au grand pape de Lépante, comme prêtre de la sainte Église, comme héritier légitime des nuances permises aux frères prêcheurs. Ces « nuances » sont toutes de majesté. Un vrai dominicain bénit la table, prononce l’Angelus, se retourne à l’autel, salue dans la vie quotidienne et prend congé avec un léger élargissement de gestes et de paroles. C’était frappant chez le père Calmel – car son tempérament le portait à une certaine brusquerie et sa fragilité à une certaine impatience. Sans transition, au milieu d’une vivacité, le geste reprenait son onction et sa gracieuse envergure [5].
Et encore :
S’il faut, en le pleurant, l’appeler d’un titre principal à notre désolation, nous le nommons : l’homme de la sainte messe. C’est lui, le premier, et dans le jaillissement d’une forme parfaite, définitive, qui a professé l’absolu attachement à l’unique messe de la seule Tradition. D’autres voix parleront mieux de lui, de son œuvre, de sa puissante, ferme, modeste et douce action. Qui le pourrait aujourd’hui, si vite, quand nous souffrons tant ! Mais je veux seulement l’évoquer en deux ou trois simples apparitions de son sacerdoce. Chaque jour, quand nous l’avons gardé à la Péraudière, sa messe pressait, oserai-je dire, les cœurs, les pensées, les volontés des petits et des grands vers le rédempteur. Mais un soir, où la messe était à cinq heures en automne, j’avais parlé à tous les enfants plus précisément de la beauté du saint sacrifice. Nous l’attendions maintenant à la chapelle. L’ornement était blanc. Le père était parfois, avant la messe, un peu nerveux à la sacristie, les jours de grande fatigue. Quand il entrait pour le saint sacrifice, c’était l’homme transfiguré. Ce soir-là, pourquoi, avant le premier signe de croix et ce salut dominicain si gracieux à l’autel, se tourna-t-il vers les enfants pour leur dire, avec une expression qui n’était pas de la terre : « Je viens à vous sous ces ornements, mes enfants, parce que je ne suis plus moi-même, je suis revêtu de Jésus-Christ, pour le consacrer dans son sacrifice, en son propre nom. » Et il dit la messe. Quand ses mains si distinguées élevèrent la divine hostie, un rayon de notre soleil d’automne (auquel il reprochait parfois, en homme du midi, plaisamment, sa pâleur) vint éclairer les deux mains aussi blanches que les espèces de la sainte victime. La vision en resta dans les cœurs [6].
Fioretti dominicains
Citons encore de Luce Quenette quelques traits pris sur le vif qui nous montreront l’âme profondément dominicaine du père Calmel :
Une autre apparition : le Jeudi Saint chez nous, où son épuisement devait être extrême, au lavement des pieds des douze (entre sept et dix ans), une joie vive, grave, anima son visage et ses gestes, on l’eût dit plein de vigueur ; il fit le service du Seigneur, comme le Seigneur ; il voulut laver les deux pieds et aussi les mains (ainsi, nous dit-il, doit faire un frère prêcheur) et, si peu symboliquement, que les serviettes se succédaient, offertes par les acolytes pour cet humble office réellement accompli. Le lendemain, nous le vîmes, et nous ne l’oublierons jamais, au découvrement de la croix, transfiguré de compassion pour son Sauveur, debout, montrant l’un après l’autre les membres crucifiés. Le lundi de Pâques, il n’avait plus la force de marcher. Encore une vision : au chapelet des grands, le soir, à la chapelle, une petite homélie de pure tendresse à la sainte Vierge : « Voyez mes enfants, le chapelet, c’est surtout un moment que l’âme vient passer avec elle [7]. » Une dernière vision : j’ai parlé du lavement des pieds du Jeudi Saint. Après la messe, l’homélie brûlante sur la messe, la procession au reposoir, le dépouillement de l’autel, je vivais sa fatigue, la voiture était prête pour l’emporter : soudain, entouré, tout blanc, des petits apôtres tout blancs et des enfants de chœur, il vint se prosterner avec eux devant le reposoir, la chapelle éclairée par les seuls cierges et la veilleuse près du ciboire. Puis le voilà debout, tourné vers ces enfants, les visages tout à lui et à Jésus dans l’agonie. Moments si rares sur la terre où les âmes et les corps sont vêtus du royaume des cieux. Il parlait de son maître livré, d’une voix très douce, sans fatigue apparente. Avec lui, tradebat semetipsum [il se livrait lui-même]. Les yeux d’enfants, dans ce temps suspendu, disaient : il nous est bon d’être ici [8]… Comme rien n’échappe aux jeunes gens, et qu’un professeur, un hôte de marque est passé au crible, mine de rien, par un âge rieur, non pas sans pitié, mais sans indulgence, et comme le père Calmel, je l’ai dit, aimait les rires autour de la table, on l’amenait gentiment à quereller la compagnie de Jésus. Il n’en voulait, le saint homme, à aucun jésuite, comme à aucun religieux digne de son nom (rarissime aujourd’hui, tant chez saint Dominique que chez saint Ignace !), mais le seul nom de jésuite excitait une verve comique, innocente puisqu’il avertissait pour ne point scandaliser qu’elle était partiale, quoique irrésistible. La conversation, un soir, porta sur l’ignorance religieuse et la superstition où certains jésuites et dominicains avaient maintenu, au XIXe siècle, les populations sud-américaines, surtout au Chili. « C’étaient tous de grands pécheurs, déclare le père, mais les jésuites n’avaient qu’à se laisser aller, les dominicains, au contraire, reniaient l’esprit de leur règle ! » Suivit un grand éclat de rire, auquel il se joignit, de bon cœur, sans autre démenti [9].
Et encore, son amour de l’étude :
Cependant, chaque après-midi, quand le directeur le ramenait à la solitude de sa petite maison où l’attendaient ses textes, ses livres, la composition, il en disait quelques mots, puis, muet, évidemment impatient, dès l’arrêt, il bondissait littéralement de la voiture, rejetait d’une main la portière, de l’autre le pan de la cape noire sur l’épaule (geste tout dominicain), puis escaladait les marches rustiques en homme qui rejoint, j’ose cette expression, sa raison d’être sur la terre.
Frère prêcheur
Mais l’âme dominicaine du père Calmel se révèle surtout dans son amour de la prédication. Citons un dernier témoinage de Luce Quenette :
Comme il eût voulut prêcher les pauvres ! La première année où il vint pour la Semaine Sainte, il fut pris le soir de Pâques d’une brusque tristesse et nous dit : « Ce n’est pas suffisant, ce que je fais là (il était à bout de forces), je suis frère prêcheur, je devrais au moins aider à confesser dans un village pour les jours saints. » Il y avait encore un bon curé qu’il avait vu chez nous et qui l’aurait accueilli. « Mais père, vous soutenez à peine tous les offices et les confessions ici ! » – « Je vous dis que je suis frère prêcheur et je dois m’occuper des pauvres gens, des fidèles de paroisse. » L’année suivante, il se résigna tristement : sa faiblesse physique et la nouvelle religion reléguaient le prêtre de la messe parfaite dans les pauvres écoles fidèles [10].
Sur sa façon d’envisager la prédication, nous avons quelques notes du père Calmel datées des années 1960-1962 :
Il est évident que je dois parler aux gens de Foix (et de partout) comme à des frères, mais à des frères pécheurs comme moi-même, et menacés par des péchés bien déterminés. Ces baptisés qui m’écoutent sont des gens qui ces jours-ci, ou l’année dernière, ou il y a deux ans ont commis les péchés ou supportent les misères sans gloire, exposées dans la prosaïque satire médiévale des « quinze joies du mariage ». Oui, mes frères, acceptez devant Dieu de vous regarder comme vous êtes, mais devant Dieu. La difficulté d’être entendu par eux vient encore de ceci : les curés les baptisent, les évêques les confirment et les abandonnent ensuite ; se moquant avec le dernier cynisme de savoir si la vie sociale et politique ne les accule pas presque inévitablement à vivre comme s’ils n’étaient ni baptisés ni confirmés. Oui, mes frères, la vie sociale et politique vous scandalise continuellement ; elle est, en France, de nos jours, scandaleuse de soi. Eh bien ! dans un milieu où les biens suprêmes sont devenus l’auto, le frigidaire et le préservatif anti-conceptionnel vous devez vivre comme des baptisés. Un imbécile heureux comme l’évêque de Versailles vous raconte, mes frères, que l’exode vers les grandes villes peut devenir une chance pour la foi. C’est bien plus commode pour lui d’énoncer cette sottise (car enfin la surpopulation des villes démesurées favorise en elle-même la dépersonnalisation et les vices), c’est bien plus commode pour l’évêque d’énoncer des sottises au nom de « l’esprit missionnaire » que de mettre en cause une politique inhumaine obligeant les hommes à se déraciner. Votre évêque vous trahit et cependant vous devez vivre en confirmés… Je veux leur prêcher comme à des frères guettés par le totalitarisme, mais qui réussiront à résister, malgré la trahison des évêques, grâce à la prière personnelle ; je leur enseignerai donc la prière personnelle. Je veux leur prêcher comme à des frères menacés par le matérialisme que dénonce Bastien-Thiry. Je veux leur prêcher comme à des frères qui ne savent plus qu’ils ont une patrie et qu’il existe des saints protecteurs de la patrie. Je veux leur prêcher comme à des frères qui risquent de s’engluer et de s’endurcir dans les péchés médiocres, mais collants, dans les déceptions médiocres mais cependant usantes, décrites dans les comédies. Pour échapper au matérialisme, à l’endurcissement dans le péché, à l’indifférence égoïste, les éclairer sur la prière en esprit et en vérité, sur la fréquentation des sacrements en esprit et en vérité. Je crains bien qu’ils ne s’approchent de l’eucharistie que de loin en loin. La croix, scandale pour les juifs et folie pour les Gentils, mais salut pour les croyants, à cause de Jésus-Christ. Comment se présente la croix dans leur vie : souffrance physique ; injustice subie de la part des chefs ; trahison des chefs ; trahison des amis ; trahison dans la famille ; pauvreté excessive. Mais aussi difficulté pour résister à l’ambiance matérialiste, mépris qu’il faut accepter à cause de Dieu. Toutes ces croix nous sauvent, unies à celles du Christ, car elles manifestent l’amour et elles le purifient. Je me rends compte hélas ! que trop souvent les prêtres et les évêques parlent au peuple chrétien comme s’il ne commettait pas de péché, comme s’il n’avait pas de patrie, comme s’il n’était pas menacé, et partout saisi à la gorge par une ambiance matérialiste, comme si le fait d’être baptisé, confirmé, pratiquant du dimanche, dispensait des vertus naturelles. Aux yeux de bien des chrétiens, la religion s’accommode de l’injustice, du mépris de la parole donnée, de la lâcheté. Sur ces points la conscience du chrétien trop souvent n’est pas formée. De nos jours, bien des prêtres parlent et agissent avec leurs fidèles comme s’ils étaient un troupeau sentimental et idéaliste, appelé à favoriser le développement des pays sous-développés. On ne voit pas ces chrétiens tels qu’ils sont ; on ne voit pas tels qu’ils sont les périls qui les menacent ; on les voit et on les traite comme des yankees humanitaires qui vont assurer le « développement » de la planète. Je leur parlerai comme à des frères pécheurs et rachetés.
L’amour de la vérité et la haine de l’erreur
Quand le père Calmel reçoit l’habit de frère prêcheur en décembre 1936, les constitutions dominicaines rappellent, dans leur édition de 1932, que le pape Honorius III, en approuvant l’ordre le 22 décembre 1216, en a qualifié ses membres de « pugiles fidei et vera mundi lumina, combattants de la foi et vraies lumières du monde ». Le désir d’éclairer les âmes et de combattre l’erreur qui ruine la vie surnaturelle était très vif dans le cœur du père Calmel, comme en témoigne la préface du tome 2 des Mystères du royaume de la grâce, paru quelques jours avant sa mort :
Au bienveillant lecteur j’offre enfin ce tome second. L’élaboration malheureusement n’en est pas menée aussi loin que je l’avais espéré tout d’abord. J’ai jugé toutefois qu’il n’y avait pas lieu de différer la publication de ces premières esquisses sur la vie théologale. J’ai cru bon de ne pas attendre davantage parce que l’étouffement des âmes par le modernisme s’étend très vite et avec une particulière mollesse… Elles passent, ces voies de sainteté, non seulement par des états de vie, par des fonctions et des charges, mais encore, en tout temps, par un témoignage rendu à la foi et, en notre temps, par la confession catholique la plus claire au milieu des fumées étouffantes de l’hérésie moderniste [11].
Du reste ce qui nous paraissait le plus urgent à l’heure présente, alors que les âmes sont étouffées et tombent en défaillance sous les nuages irrespirables du mensonge moderniste, ce qui dans une heure aussi terrible nous a paru le plus nécessaire, c’était de manifester à quel mouvement concret d’ascension et de libération intérieures correspondent les élucidations savantes de la Somme de théologie [12].
Au plus épais de la grande nuit moderniste, lorsque tant de brebis du bon Pasteur errent à l’aventure, désolées et désespérées, nous avons écrit ces méditations théologiques afin de leur apporter la lumière et de les sauver [13].
N’est-ce pas l’écho de saint Dominique entrant en Languedoc en 1205 ?
Lorsqu’il eut découvert que les habitants de ce territoire, depuis un certain temps déjà, étaient devenus hérétiques, il se sentit troublé d’une grande compassion pour tant d’âmes misérablement égarées. Au cours de la nuit même où ils logèrent dans la cité [Toulouse], le sous-prieur [Dominique] attaqua avec force et chaleur l’hôte hérétique de la maison, multipliant les discussions et les arguments propres à le persuader. L’hérétique ne pouvait résister à la sagesse et à l’esprit qui s’exprimaient : par l’intermédiaire de l’Esprit divin, Dominique le réduisit à la foi [14].
Saint Dominique « pensait qu’il ne serait vraiment membre du Christ que le jour où il pourrait se donner tout entier, avec toutes ses forces, à gagner des âmes, comme le Seigneur Jésus, Sauveur de tous les hommes, se consacra tout entier à notre salut » nous dit son premier biographe, le bienheureux Jourdain de Saxe [15]. C’est ce même zèle pour le salut des âmes qui pressait le cœur du père Calmel.
*
Par son amour de la vie contemplative alimentée à la source pure de l’antique liturgie, par son zèle pour le salut des âmes et spécialement par son désir de leur apporter la lumière de la vérité dans la sainte prédication, le père Calmel s’est montré un vrai fils de saint Dominique.
Souhaitons que du haut du ciel il puisse demander à son bienheureux père de susciter de nombreuses vocations, car plus que jamais la moisson est grande et les ouvriers peu nombreux [16].
[1] — Tenez-vous devant le Souverain Juge, intercédant pour votre société de pauvres (NDLR).
[2] — Combattants de la foi et vraies lumières du monde (NDLR).
[3] — Sébastien Michaëlis, né vers 1543, mort le 5 mai 1618, père dominicain fondateur d’une congrégation de stricte observance, la congrégation Occitaine (NDLR).
[4] — Voir par exemple la déposition du frère Buonviso au procès de Bologne, M.-H. Vicaire, Saint Dominique de Caluerega, Cerf, 1955, p. 219.
[5] — Luce Quenette, Lettre de la Péraudière 63, octobre 1975, p. 11.
[6] — Luce Quenette, Lettre de la Péraudière 61, mai 1975, p. 1 et 2.
[7] — Luce Quenette, Lettre de la Péraudière 61, mai 1975, p. 2.
[8] — Luce Quenette, Lettre de la Péraudière 63, octobre 1975, p. 14-15.
[9] — Luce Quenette, Lettre de la Péraudière 63, octobre 1975, p. 12.
[10] — Luce Quenette, Lettre de la Péraudière 63, octobre 1975, p. 14.
[11] — Les mystères du royaume de la grâce, p. 156-157.
[12] — Les mystères du royaume de la grâce, p. 159.
[13] — Les mystères du royaume de la grâce, p. 164.
[14] — Bienheureux Jourdain de Saxe, cité dans M.-H. Vicaire, Saint Dominique de Caluerega, Cerf, 1955, p. 33.
[15] — M.-H. Vicaire, Saint Dominique de Caluerega, Cerf, 1955, p. 32.
[16] — Mt 9, 37.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 28-37
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