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Toucher terre
Le véritable réalisme thomiste
par Dominicus
Disciple de saint Thomas d’Aquin
Combattre les hérésies
Vrai fils de saint Dominique, le père Calmel s’est montré aussi parfait disciple de saint Thomas. Celui-là ne cessa de prêcher, spécialement contre les hérétiques cathares du Languedoc de 1206 à 1216, et celui-ci écrivit sans doute le plus gros recueil d’erreurs théologiques, 10 000, qu’il se chargea de pulvériser dans la Somme théologique (écrite de 1265 à 1273).
Le père Calmel s’attacha, comme saint Thomas, à détruire les erreurs de son temps. Il s’attaqua plus particulièrement au modernisme, ce rendez-vous de toutes les hérésies [1]. Et pour que son attaque soit la plus efficace possible, il s’efforça de frapper l’ennemi au cœur :
L’infiltration moderniste n’est pas une imagination de pourfendeurs d’hérésie. Notre résistance sera d’autant plus efficace que nous viserons au point central, au foyer caché à partir duquel s’organise l’infection, et qui est l’altération totale du surnaturel. Sans doute est-il sage de ne pas sous-estimer les méthodes du modernisme, son art de faire pression et d’intimider, son système d’autorités parallèles, ses connivences avec des forces certainement anti-chrétiennes. Tout cela n’est que trop réel et il importe bien d’en être averti quand on veut mener la lutte. Mais il importe plus encore de nous affermir dans la foi, parce que le mal du modernisme consiste à vider la religion du surnaturel, à la détruire de l’intérieur par l’évacuation de tout surnaturel [2].
Le témoignage de la foi
Le père Calmel combattait l’erreur du modernisme non pour le plaisir de combattre, mais parce qu’il avait compris que c’était une nécessité de témoigner publiquement sa foi :
Le lien entre la contemplation et le témoignage public rendu à la foi chrétienne est bien rarement exposé. On ne dit pas assez que la foi théologale, quelle que soit sa pente contemplative, requiert toutefois, puisqu’elle est reçue et vécue au sein d’une Église visible et au milieu du monde, de se manifester par une confession extérieure, un témoignage public, et parfois le martyre ; mais le martyre connaît des réalisations diverses selon les périodes et les sociétés ; il ne se présente pas de la même manière en période de persécution classique ou de révolution moderniste ; cependant c’est toujours le martyre, le témoignage rendu publiquement à la foi, au prix de n’importe quel sacrifice. En toutes circonstances, serait-ce dans les temps de paix de l’Église, la vie d’union avec Dieu ne va pas sans une claire confession du Credo : mais cette confession, ce martyre, s’impose beaucoup plus quand on veut vivre d’amour dans un monde livré au modernisme. Voilà pourquoi nous avons insisté sur le lien infrangible entre le martyre et l’oraison [3].
Nous touchons là un point capital de la crise dans l’Église. Beaucoup de catholiques, surtout s’ils sont plus élevés dans la hiérarchie, n’oseront pas rendre ce témoignage public de leur foi. Par une mauvaise crainte, déguisée sous les traits hypocrites de « l’obéissance à l’Église », ces chrétiens seront amenés peu à peu à trahir « avec des airs de fidélité ».
Il y avait peut-être dans l’ordre dominicain des pères qui étaient doués d’une intelligence supérieure à celle du père Calmel. Mais n’ayant pas eu le courage d’attaquer l’erreur, ils finirent par se laisser gagner par elle. Ils sont tombés victimes « d’illusions puissantes [4] » parce qu’ils n’ont pas exercé « la charité de la vérité [5] ». Écoutons le père Calmel fustiger leur lâcheté :
Le danger peut-être le plus subtil auquel sont exposées les âmes vouées, par état, à la perfection c’est, en tous temps, mais surtout en des temps de persécution feutrée, c’est de se résigner à vivre lâchement sous prétexte de piété ; elles finissent par esquiver le témoignage que le Seigneur attend. La piété, la prière, la recherche de l’union avec Dieu viennent pour sûr avant la pugnacité et l’exercice de la vertu de force. C’est le grand mérite des « personnes de piété », comme on dit quelquefois, d’affirmer aux yeux de tous cette vérité première. Il reste que la piété et l’union à Dieu tournent à la duperie si elles dispensent de mener le bon combat lorsque l’honneur de Dieu est attaqué. Primauté de l’amour de Dieu et de la vertu de religion et non point primauté de la vertu de force, c’est vrai. Mais primauté véritable ; je veux dire que l’amour de Dieu ne soit pas un alibi de la paresse, de la pusillanimité et, au fond, de la commodité égoïste, qui aime mieux son propre repos que de rendre témoignage au Seigneur. En tous temps les contemplatifs authentiques étaient prêts à combattre pour le Seigneur jusqu’à verser leur sang. Et les moines solitaires d’Égypte au IVe siècle n’hésitèrent pas à s’opposer aux ariens hérétiques pour soutenir la foi catholique aux côtés de saint Athanase [6].
Ainsi le père Calmel explique par la lâcheté l’engouement des clercs pour les doctrines à la mode sur l’évolutionnisme, notamment le polygénisme [7] :
D’où vient l’engouement de tant de clercs pour le polygénisme ? Il ne semble pas exagéré de dire que, dans certains cas du moins, devant les hommes de science ou ceux qui passent pour tels, ils ont peur d’être les hommes de la révélation ; devant les hommes de la connaissance rationnelle – (et d’une connaissance rationnelle qui n’est pas la plus haute étant seulement « scientifique ») – ils rougissent d’être les hommes de la connaissance divine. Ils n’ont pas le courage de leur dignité. Leur sens de l’adoration est terriblement affaibli ; ils méconnaissent la souveraineté de Dieu, sa transcendance et sa liberté. Ils admettent à la rigueur que Dieu intervienne à l’origine de l’homme, mais il faut alors une intervention qui n’ait rien de miraculeux, de magnifique, encore moins de surnaturel ; une intervention qui se resserre petitement dans le cercle fermé de ce fameux polygénisme, dont ils ont décidé qu’il était une loi de l’apparition des espèces. Comme si Dieu n’était pas libre de faire exception aux lois de la nature. Et du reste il n’est en rien démontré que le polygénisme soit une loi de la nature [8].
Le remède au thomisme dévoyé
Toucher terre
Ce manque de courage et cette recherche des compromissions de nombreux thomistes, le père Calmel en découvre la cause dans le manque de contact avec la réalité, dans la perte du sens de la nature et de ses lois. Et en cela le père se montre vraiment fidèle au réalisme du Docteur angélique :
On a l’impression à lire ce que publient certains thomistes sur les questions les plus diverses : la psychanalyse, Teilhard, les procédés contraceptifs, le péché originel ou le baptême des enfants que, tout en restant capables de fournir une bonne explication scolaire de leurs archives, ils en oublient le contenu aussitôt qu’ils ont affaire aux insinuations des modernistes à la mode ; ils cherchent des compromis après avoir oublié leurs propres traditions. C’est apparemment que cette tradition ne devait plus être assez vivifiée par la foi. Il reste que cette tradition tient toujours en réserve des trésors magnifiques, des élucidations définitives sur la nature et la grâce, la prudence et la justice, le surnaturel quoad substantiam et le surnaturel quoad modum, la surnaturalité intrinsèque du motif des vertus théologales, les dons du Saint-Esprit. Il suffit donc que les tenants de la tradition thomiste veuillent bien toucher terre, ou plutôt qu’ils veuillent bien toucher avec beaucoup plus de ferveur le donné de la foi, pour être enfin sensibles aux outrages qu’il subit et faire face aux erreurs modernes. Alors les thomistes loin de s’incliner devant la psychanalyse n’iront pas chercher plus loin que leurs propres principes sur le composé humain et sur les dons du Saint-Esprit lorsqu’il s’agit de rendre raison de la vie des saints. Ils expliqueront par la doctrine du Docteur angélique sur le martyre et l’acte extérieur de la foi la nécessité pour le chrétien de rendre témoignage, face aux puissances de trahison installées à l’intérieur de l’Église. De même par la doctrine classique sur les explicitations homogènes du dogme et sur les rapports entre rite et sacrement ils feront justice des innovations antitraditionnelles [9].
Ces deux mots « toucher terre » résument bien la pensée et la vie du père Calmel, étant entendu que cette « terre » est celle qui a été visitée par le Verbe incarné. Le respect des natures créées par Dieu enveloppe toute l’œuvre du père Calmel que sa naissance à la campagne avait doté d’un solide bon sens et d’un coup d’œil avisé :
Quand nous trouvons par exemple un de ces petits villages languedociens, quand notre regard au détour du sentier découvre une vieille ferme ou une vieille chapelle, il nous suffit de regarder avec un peu d’attention pour admirer la sûreté, l’intelligence, la solidité de ces architectures rustiques. Tout a été aménagé avec sagesse, posé avec amour, aussi bien la charpente que les ferrures, aussi bien les pierres du seuil que les briques taillées de l’encadrement de la porte. On se dit qu’une sensibilité très affinée, très rigoureuse vivait dans ces artisans, qu’ils avaient hérité d’immenses trésors de sagesse et qu’ils ne les avaient pas dispersés [10].
On comprend qu’il qualifiât la vie urbaine de « circulation monotone à travers ces chemins muraillés qu’on appelle des rues [11] ».
Il tenait sans doute aussi de son père un certain art d’écrire, simple, mais profond, qui saisit tout l’être. Voici un extrait de lettre que son père écrivait de Tours, pendant la guerre, le 7 avril 1916 :
Les morceaux de musique m’ont charmé et une chanson plutôt poétique semblait emporter plus vite mes souvenirs vers vous. Elle avait pour titre Le vent, qui tantôt charroie ces gros nuages d’orage qui voilent le soleil et qui se fondent sur notre terre en pluie bienfaisante ou en grelons destructeurs ou bien quelquefois se levant de ces régions maudites où règne la peste il l’apporte de son courant. Je l’ai aimé dans la chanson lorsqu’on la chante sous une douce brise caressante et tiède, soufflant juste assez fort pour soulever les parfums des pins et des bruyères, ne tourmentant pas la paix des oiseaux, ne froissant pas trop fort le feuillage des plantes et j’ai pensé que si je pouvais aller aussi vite que la brise qui passe je serais vite à vous.
C’est le lieu de citer ici, en commentaire de cette lettre familiale, la suite de l’article sur « La contemplation des saints » :
Et si d’aventure vous avez la chance de rencontrer un de ces paysans qui ont passé leur vie comme au temps d’Hésiode ou de Virgile, mais éclairés de la lumière du Christ, confortés par ses sacrements et dévots à Notre Dame, si vous avez conversé avec eux, vous aurez été frappés de la densité contemplative de leurs propos. Certes leur discours n’a rien de la volubilité étourdissante de tant d’hommes des villes qui vous servent immédiatement, à la façon des distributeurs automatiques, une quantité de paroles absentes, étrangères à toute vie intérieure. Le discours de ces paysans se développe sans hâte ; mais comme il est sûr et juste, comme il est incapable de contenir une parole qui ne soit nourrie de réflexion sur leur art, ou sur la condition humaine, ou sur les mystères révélés du Seigneur Dieu. Quels trésors de finesse, d’humilité, de simple docilité aux lois et aux limites des êtres et des choses. Ce qu’ils vous exposent sur les traditions éprouvées de l’élevage du porc ou de la brebis, sur la manière de réparer les murailles en bordure des chemins, sur la conservation des bonnes graines, sur la profondeur différente des labours selon la nature différente des semailles, tout cela révèle beaucoup de sensibilité et de cœur. Voir à quelles moissons quelle terre est propice… A les écouter vous comprenez que le travail des champs est pour eux un art véritable ; qu’il n’est jamais isolé d’une source contemplative ; il est même impensable que cette dénaturation puisse survenir. Toute leur vie fut occupée par l’action extérieure, par la culture et l’élevage – et d’abord par l’entretien et le gouvernement de leur famille – ; mais leur vie ne fut pas livrée au primat de l’action. Non seulement ils ne furent point talonnés par l’horaire, non seulement les loisirs occupèrent une bonne place, mais surtout ils portaient en eux, ils sauvegardaient spontanément un fond de recueillement et de méditation. Par ailleurs le mythe insensé de la production toujours accélérée ne s’était pas encore abattu sur les campagnes, ne s’était point emparé de l’opinion courante. Les paysans n’avaient pas à se défendre contre ce mythe luciférien devenu un scandale général. Les tentations d’orgueil et d’avarice pouvaient les assaillir, elles ne disposaient pas encore de la puissance d’un mythe socialement reconnu, le mythe de la production sans frein [12], du confort et de l’efficacité. L’art de la culture de la terre et de l’élevage ne s’était pas encore déshumanisé parce que le primat de la contemplation était maintenu, vécu profondément [13].
La stratosphère et la révolution
Le mal de nombreux thomistes contemporains, c’est d’avoir perdu ce contact avec la terre, et de s’être perdu dans la stratosphère. Par là ils en sont peu à peu venus à propager la révolution et à se faire les complices de l’auto-démolition de l’Église :
Le théologien, nous parlons ici du théologien thomiste, est normalement enraciné, tant par son intelligence que par les dispositions de son cœur, dans une certaine expérience profonde et juste de l’homme et de la cité ; une certaine tradition humble, mesurée, mais très vivace, la vraie tradition chrétienne de l’humain et du politique ; la tradition dont nous, Français, nous trouvons les représentants exemplaires dans le roi saint Louis et la sainte Pucelle, – la sainte de la patrie, sainte Jeanne d’Arc. Non qu’une juste conception de la cité, un sentiment solide et juste du mystère de l’humaine nature, dans son état concret, puissent suffire pour faire un théologien. C’est la foi qui est requise d’abord pour faire un théologien ; la foi, avec la docilité à la Tradition vivante et assistée de l’Église de Jésus-Christ ; et cette foi, nourrie d’oraison, se sert du discours rationnel, disons de la philosophia perennis [14], comme d’un instrument qu’elle s’adapte pour pénétrer avec intelligence et grande humilité au cœur des mystères mêmes. De la sorte la théologie prépare, en quelque mesure, à goûter les mystères dans leur surnaturelle saveur. Cependant le discours rationnel de la théologie n’est pas un discours hypostasié. Il habite, si l’on peut dire, il se forme et se développe sur le terrain de l’expérience ; à tout instant il en est tributaire. Eh bien ! si le théologien dans toute l’immense zone de l’expérience et de la connaissance de l’humain par connaturalité affective est accordé, sans même bien le savoir, avec les mythes révolutionnaires et rousseauistes, avec une certaine vision irréelle de l’homme, une conception messianique et évolutionniste de la cité ; bref, si le théologien dans toute une part de son intelligence, et la part quelquefois la plus secrète et la plus personnelle, est en accord avec les erreurs modernes, avec les aberrations condamnées par le Syllabus et Pascendi, alors sa théologie, serait-elle correcte sur beaucoup de points, pâtira peu ou prou, mais nécessairement, de cette déviation cachée. Elle manquera en particulier dans l’exposé, même correct, des thèses traditionnelles, de ce mordant et de cette vigueur qui broient et qui pulvérisent les bataillons camouflés des sophismes théologiques qui sont au service des erreurs de notre temps. – Les thèses modernistes, qui se répandent depuis le [concile] Vatican II, sont commandées partiellement par une volonté révolutionnaire de transmutation de la cité. Si elles ont trouvé le passage à peu près libre, si des théologiens, qui connaissent pourtant la saine Tradition, montrent tant de mollesse pour dresser un barrage, l’un des motifs c’est qu’ils ont eux-mêmes accepté plus ou moins les rêves et les mythes révolutionnaires. Dans ces conditions comment se mettre en travers, farouchement, des thèses modernistes, puisqu’elles font le jeu de toute une part d’eux-mêmes qu’ils n’ont pas le courage d’exclure ? Lorsqu’en revanche la pensée du théologien s’enracine dans un sentiment juste, dans une expérience honnête et chrétienne de l’homme et de la cité, non seulement la théologie échappe au danger du cérébralisme mais surtout elle est immunisée contre le virus du libéralisme et du modernisme. De plus cette théologie orthodoxe et enracinée se trouve en accord profond avec la poésie chrétienne et l’ordre temporel chrétien ; elle est leur amie ; comme une amie lumineuse et sage elle les éclaire, les protège et les réconforte. Mais c’est au contraire un immense malheur pour la cité, et ce n’est pas une bénédiction pour le théologien, lorsque le même savant personnage qui est, ou qui veut être, thomiste en spéculation pure accepte d’être libéral ou socialiste en politique et freudien en psychologie. Que théologie et politique demeurent distinctes, rien de plus normal ; encore faut-il que chez le même auteur ces deux disciplines ne se fassent pas une guerre latente. Nous pensons que le thomisme véritable n’est pas une spéculation stratosphérique, qu’il puise une partie de sa sève dans la tradition de la vie en chrétienté, qu’il a horreur de tout ce qui se rattache de près ou de loin à la Révolution. Nous pensons que l’amitié qui fleurissait entre le Docteur commun et le roi saint Louis tenait à la nature des choses, à la nature de leur fonction dans l’Église et la chrétienté. Nous pensons que l’exemple de cette harmonie est une leçon salutaire pour notre temps et pour tous les temps [15].
Le père Calmel nous propose la vraie, la seule solution à la maladie de la démocratie révolutionnaire qui envahit la cité et l’Église : un authentique réalisme, naturel et surnaturel :
La première justice du chrétien à l’égard de la cité temporelle est de ne pas se rendre complice de l’injustice ; or la démocratie révolutionnaire, qu’elle soit totalitaire ou libérale, est une injustice criante, une négation ouverte ou sournoise des premiers principes du droit naturel. Une telle démocratie engendre, comme ses fruits naturels, le laïcisme, la dissolution de la famille, la pulvérisation des corps intermédiaires avec leur liberté, la socialisation de toute chose et pour tout dire le Léviathan totalitaire [16]. Du point de vue de la vertu de justice le principal danger qui menace les chrétiens, le danger auquel ils succombent en grand nombre est de se jeter avec une générosité aveugle dans la défense des chimères pseudo-évangéliques de la démocratie. Ils laissent ainsi confisquer leur générosité par la Révolution. S’ils pratiquaient la justice à l’égard de la cité, ils ne seraient certes pas moins généreux mais leur générosité serait celle des enfants de lumière, à la fois sage et purifiée, c’est-à-dire éclairée par les lumières de la foi et de la morale naturelle et brûlée par la charité divine. Ils seraient alors les témoins du droit de Dieu sur la cité terrestre, les témoins du droit naturel et chrétien. De cette justice politique chrétienne le Seigneur a donné à notre patrie des exemplaires éminents en la personne de saint Louis et [celle] de sainte Jeanne d’Arc. La grande faiblesse de la fraction thomiste qui aux environs de 1930 s’est réclamée du démocratisme moderne c’est de n’avoir pas compris que les systèmes politiques issus de 89 sont antinaturels et antichrétiens. Ne pas donner dans leur illusion est la condition sine qua non pour pratiquer la vertu de justice à l’égard de la cité, pour progresser spirituellement en pratiquant cette vertu [17].
Le père Calmel a nommé « cléricalisme inversé » cet abus d’autorité des clercs qui tentent d’imposer un ordre de chose et des institutions opposés à l’esprit chrétien. Dans un article à propos de la Cité catholique, il affirme encore que la véritable cause de ce cléricalisme inversé n’est pas l’orgueil des clercs, mais leur méconnaissance de la réalité naturelle :
Il me semble que si l'orgueil, aussi clérical qu'on le suppose, s'exerçait dans un être qui possède une puissante expérience de la nature et des valeurs naturelles, il ne ferait pas mépriser les normes fondamentales d'une société digne du Christ au nom de la présence de charité ou du témoignage évangélique. Le cléricalisme inversé suppose, me semble-t-il, un certain fléchissement, un certain appauvrissement de l’expérience de la nature. Si l’expérience de la saine nature n’était pas atteinte et affaiblie, je doute que l’orgueil clérical prendrait cette forme aberrante. Ce qui, de nos jours, vient encore aggraver le fléchissement de l’expérience de la saine nature, c’est la philosophie évolutionniste, qu’elle soit structurée ou diffuse ; et c’est aussi l’invraisemblable propagande qui lui est faite. A ce point de vue, l’œuvre du jésuite Teilhard de Chardin est tristement significative. Ce paléontologue répète de mille manières dans ses livres que l’homme est en perpétuel devenir du pré-humain à l’ultra-humain, et que la foi elle-même demande à être « rectifiée (dans le sens) d’un Christ sauveur et moteur de l’anthropogénèse [18] ». Ces contre-vérités énormes sont clamées partout depuis les grosses revues de culture générale jusqu’aux modestes bulletins destinés aux tertiaires et aux oblats, en passant par les recueils polyglottes. Pour peu que votre nature manque d’assiette solide et ne vous apporte pas une expérience intime, drue et savoureuse, des lois constitutives de l’homme et de la société, le teilhardisme savant ou vulgaire, si vous ne vous tenez pas sur la défensive, achèvera de vous ruiner. Vous en viendrez à douter qu’il existe des institutions temporelles objectivement conformes à la nature, qu’il existe une doctrine sociale chrétienne déterminée, et même que telle action, objectivement, soit bonne ou mauvaise. Heureux si vous n’êtes pas impressionné, au point d’en perdre le sens, par l’horrible sophisme à la mode, que l’intention de charité, que le « témoignage » et la « présence » légitiment et purifient n’importe quoi. Et l’on se fait socialiste avec les socialistes, communiste avec les communistes, afin, soi-disant, de rendre partout témoignage à l’Évangile [19].
Le témoignage de Marcel De Corte
Le grand philosophe récemment décédé a su reconnaître que le père Calmel avait analysé de façon juste et lucide le mal qui nous menace :
Quiconque lit et relit le R. P. Calmel ne peut plus douter un seul instant de l’importance de ce facteur de perturbation et de subversion dans l’Église. Une fois de plus, saint Pie X, le clairvoyant, nous souligne la cause de cet esprit d’aveuglement qui enfle tant de laïcs et de prêtres jusqu’aux échelons les plus élevés de la hiérarchie : « Le souffle de la Révolution est passé par là [20]. » Le théologien et le simple croyant, déracinés de leurs communautés naturelles, retranchés de la vie sociale, incapables de voir, avec les yeux de l’intelligence, qu’il y a société dès qu’il y a un bien commun réel, fût-il purement économique, qui unit les hommes entre eux, quelles que soient les formes extérieures diverses, voire même apparemment opposées, dont cette société est revêtue, sont forcés, aussi longtemps qu’ils sont hommes et qu’ils ne rétrogradent pas au rang de la bête du troupeau manœuvrée par les tireurs de ficelle de la politique, de fabriquer, en pensée et en imagination, une « société » artificielle, ens rationis bombynans in vacuo [21], qu’ils tenteront de projeter dans l’existence à grand renfort d’encre et de salive. Ce mythe de « la nouvelle société », de « l’homme nouveau » s’infiltrera dans l’Église jusqu’à la faire éclater à son tour. L’autodémolition de l’Église, dont gémit Paul VI, n’a point d’autre cause. Elle est à chercher dans l’utopie de la démocratie personnaliste qui consiste à soumettre le bien réel de la société au bien particulier de la personne, lequel ne peut plus être qu’un bien imaginaire, projeté dans un avenir sans cesse reculant, puisque cette construction de l’esprit replié sur lui-même renverse l’ordre naturel des choses et méprise les impératifs de la justice générale, fondement de toute société véritable [22].
Il en est de même surtout de la plus pure et de la plus diamantine des vertus chrétiennes : la charité théologale, aujourd’hui avilie et rendue méconnaissable par ce que le père Calmel nomme, justement encore, « le romantisme du surnaturel », répandu par tonnes d’encre et barils de salive dans toutes les églises de la chrétienté (ou de ce qui en reste). Ce surnaturalisme mis à la mode, il y a quelque quarante ans, par Maritain et consorts, « imagine que l’esprit de l’Évangile n’a pas à tenir compte de la nature », et que tous les problèmes de la vie pratique ici-bas sont résolus par la transposition pure et simple des catégories du surnaturel dans l’existence quotidienne. On en arrive partout dans le monde à prôner l’amour du prochain comme remède à toutes les maladies politiques, sociales, économiques dont souffre notre calamiteuse époque, en pardonnant toutes les impostures, les canailleries, les impudicités, les turpitudes qui s’étalent avec effronterie sous nos yeux. Une telle contrefaçon de la charité en arrive même à faciliter discrètement, sinon audacieusement, leur propagation [23].
Remarquons, en terminant, que ce contact avec le réel n’est pas seulement le salut de la société, il est aussi une clé de notre sanctification personnelle :
L’objet même des présentes réflexions : le mystère du retour vers Dieu à pas d’amour appelait quelques développements non seulement sur les faveurs extraordinaires mais sur les fonctions et les états de vie. En effet nous revenons vers Dieu – et puissions-nous le faire d’un pas léger – nous allons au-devant du Seigneur et de l’Église triomphante en occupant une certaine place visible et non seulement spirituelle au sein de l’Église militante. S’il est vrai que la vie théologale et la croissance de cette vie importent au suprême degré et qu’à la fin nous serons jugés sur l’amour, il n’en demeure pas moins que les voies de la parfaite charité ne passent point par la stratosphère ; elles sont creusées au plus profond, parfois au plus âpre de notre sol terrestre, de notre condition pérégrinante ; elles passent, ces voies de sainteté, non seulement par des états de vie, par des fonctions et des charges, mais encore, en tout temps, par un témoignage rendu à la foi et, en notre temps, par la confession catholique la plus claire au milieu des fumées étouffantes de l’hérésie moderniste. La sainteté n’est pas sainteté abstraite mais sainteté de confesseurs et de pontifes, sainteté de vierges, de saintes femmes et de martyrs [24].
Nous espérons que la lecture des textes du père Calmel qui sont reproduits dans ce volume aideront nos lecteurs à « toucher terre », pour le salut de leurs âmes et celui des sociétés.
[1] — Saint Pie X, Pascendi Dominici Gregis, 8/09/1907, Bonne Presse, p. 147.
[2] — « L’ordre surnaturel », Itinéraires 94, juin 1965.
[3] — Les mystères du royaume de la grâce, p. 163-164.
[4] — 2 Th 2, 10.
[5] — Idem.
[6] — Les mystères du royaume de la grâce, p. 260, relevé dans Marcel De Corte, « Son dernier livre », Itinéraires 206, septembre-octobre 1976, p. 44-45.
[7] — Doctrine, condamnée par le magistère, selon laquelle tous les hommes ne descendraient pas d’un premier couple unique, mais de plusieurs souches différentes.
[8] — Les mystères du royaume de la grâce, p. 37.
[9] — Les mystères du royaume de la grâce, p. 163-164.
[10] — « La contemplation des saints », Itinéraires 76, septembre-octobre 1963, p. 184.
[11] — 1949.
[12] — Voir dans Itinéraires de juin 1963 : Henri Charlier, pp. 44 à 47 de sa lettre Aux jeunes Français.
[13] — « La contemplation des saints », Itinéraires 76, septembre-octobre 1963, p. 184-185.
[14] — La philosophie pérenne, c’est-à-dire la philosophie traditionnelle (d’Aristote et saint Thomas) (NDLR).
[15] — Les mystères du royaume de la grâce, p. 11-12.
[16] — « Il faut empêcher la personne et la famille de se laisser entraîner dans l'abîme où tend à les jeter la socialisation de toutes choses ». Pie XII, « Message aux catholiques autrichiens », 1952, Katholikentag du 14 septembre.
[17] — Les mystères du royaume de la grâce, p. 160.
[18] — L’avenir de l’homme, p. 349.
[19] — « Note sur les rapports entre les clercs et les laïcs », Itinéraires 63, mai 1962, pp. 21-22.
[20] — Saint Pie X, Notre charge apostolique, 25 août 1910 (NDLR).
[21] — Un être de raison fabriqué dans le vide (NDLR).
[22] — Marcel De Corte, « Les méditations du père Calmel », Itinéraires 177, novembre 1973, p. 222‑223.
[23] — Marcel De Corte, « Son dernier livre », Itinéraires 206, septembre-octobre 1976, p. 44-45.
[24] — Les mystères du royaume de la grâce, p. 156-157.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 38-47
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