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Apprendre à penser à l’école du réel


 

CET ouvrage, écrit par un professeur de philosophie diplômé de l’Institut de philosophie comparée et de la Sorbonne, est une excellente introduction à l’étude de la philosophie, non seulement pour les élèves de terminale ou les étudiants apprentis philosophes, mais aussi pour toute personne désireuse d’exercer son intelligence et de réfléchir aux grands problèmes que chaque homme se pose ou devrait se poser.

Comme le dit Aristote, « l’homme est un animal raisonnable » (Politique, vii), il est naturellement doté d’une intelligence et, s’il ne s’est pas ravalé au rang de la bête, il cherche à connaître la vérité et « dé­sire naturellement savoir » (Aristote, Métaphysique). Comment pourrait-il donc se contenter des simples données du bon sens et d’une réflexion confuse ou inachevée ? C’est la philosophie qui conduira sa pensée à son aboutissement et lui permettra de comprendre le pourquoi des choses dont il a l’expérience.

 

L’auteur a divisé son livre en trois parties nettement distinctes : 1. à la découverte de la philosophie ; 2. origine, balbutiements, essor de la philosophie ; 3. la démarche intellectuelle du philosophe.

A la découverte de la philosophie

La démarche philosophique a trois fondements : – L’étonnement, car naturellement, l’homme s’inter­roge et s’émerveille sur le monde qui l’entoure ; – l’expérience, car l’homme, confronté au réel, en a d’abord une connaissance spontanée et sensible ; – et enfin l’opinion des anciens philosophes, car, dans sa réflexion, l’homme n’est pas seul, il bénéficie d’un héritage intellectuel transmis par les anciens, il s’appuie sur une histoire de la pensée dans laquelle il trouve de quoi se préserver des erreurs, affermir ses certitudes et exercer sa critique.

 

Le point de départ ainsi posé, l’auteur peut expliquer en quoi consiste la philosophie. Elle est une connaissance par les causes, une science de tout le réel, connu par les causes les plus hautes. Cette connaissance n’est pas d’ordre sensible, elle est intellectuelle, elle cherche à intelliger le réel, à en atteindre les causes les plus profondes et les plus universelles, celles qui mettent en lumière ce qu’il y a en lui d’intelligible. Cela se fait par le processus de l’abstraction, grâce auquel l’intelligence « tire hors de », saisit ce qu’il y a d’intelligible dans les phénomènes sensibles. C’est l’abstraction, ce regard en profondeur jeté sur l’ensemble du réel, qui caractérise la démarche du philosophe. Cette démarche s’accomplit par élévations successives, par détachement progressif de la matière – ce qu’on appelle les trois degrés d’abstraction –, lesquels déterminent les grandes parties de la philosophie et les sciences auxquelles elles aboutissent.

 

Enfin, la philosophie étant une connaissance par les causes les plus élevées, l’auteur conclut la première partie de son ouvrage par un examen succinct des « quatre causes » – les causes matérielle, formelle, efficiente et finale – qui nous dévoilent chacune un aspect de l’intelligibilité du réel :

En découvrant les causes, [la raison naturelle] apporte un éclairage sur l’origine (efficience), la structure (matière et forme) et la finalité (cause finale) de l’homme et du monde. Ces différentes causes satisfont ainsi les interrogations fondamentales de l’intelligence humaine : Qui suis-je ? Qu’est-ce que le monde ? D’où viens-je ? D’où vient le monde ? Où vais-je ? Où va le monde ? Au « Pourquoi ? » de l’homme ignorant et curieux, confronté aux réalités du monde sensible, l’intelligence répond, à travers la cause ma­térielle et la cause formelle, par le ce que c’est, c’est-à-dire l’être et l’intel­ligibilité, et à travers la cause efficiente et la cause finale, par le sens, c’est-à-dire l’origine et la fin. [p. 42.]

Origine, balbutiements, essor de la philosophie

L’ouvrage se continue par une brève histoire de la pensée grecque entre le 6e et le 1er siècle avant J.-C., pour montrer comment la philosophie est née, a balbutié et atteint son sommet en Grèce, avant d’y connaître son premier déclin.

Cette évocation constitue la partie la plus volumineuse du livre. Elle n’entend pas faire, même en résumé, une histoire proprement dite de la philosophie grecque, mais expliquer comment la raison naturelle, par un lent accouchement, à partir de l’intuition de la cause matérielle puis de la cause formelle, à travers aussi le délicat problème de l’être et du devenir, s’est peu à peu élevée jusqu’à la vérité grâce aux grands maîtres de la pensée que furent Socrate, Platon et Aristote.

Cette fresque permet au lecteur de saisir de manière vivante et dans leur contexte historique les principaux problèmes et les grandes notions qui n’ont plus cessé, depuis lors, d’occuper la pensée des hommes. Le génie grec avait déjà discerné, d’une certaine manière, tous les grands problèmes de la philosophie. Il ne sera dépassé que par saint Thomas et la grande scolastique du 13e siècle qui en seront l’aboutissement.

La démarche intellectuelle du philosophe

La troisième partie du volume est consacrée à des questions de méthode. Pour bien penser et bien raisonner, il faut connaître et respecter les exigences et les lois de l’intelligence qui permettent d’at­teindre la vérité sans se tromper – ce qu’on appelle l’art de la réflexion ou la logique.

S’inspirant des règles de la logique, l’auteur attire l’attention des élèves de philosophie sur l’impor­tance de bien conceptualiser (de quoi parle-t-on ?), de correctement énoncer le problème posé (ce que les manuels modernes appellent du nom barbare de « problématisation ») et enfin, d’argumenter avec ordre et rigueur.

A la suite d’Aristote et de saint Thomas, Jean de Rouen souligne, pour saisir la vérité d’une question, la nécessité de bien poser les « apories » ou les objections qui se présentent (arguments « pour » et « contre »). Cette méthode – confor­me à la marche de l’esprit humain et systématiquement employée par saint Thomas – n’a pas pour but de relativiser la réponse comme si elle devait être un compromis ou une dilution entre plusieurs opinions, mais au contraire de la rendre plus pertinente, plus vraie, car l’examen des difficultés permet de savoir où l’on va, de comprendre l’état exact, le « nœud » de la question posée et de trouver le principe de sa solution.

Pour illustrer son propos, Jean de Rouen propose quelques plans détaillés de dissertation philosophique et des modèles d’explication et de commentaire de textes.

 

Nous ne pouvons que recommander cet ouvrage qui brille par sa qualité pédagogique et sa grande clarté d’exposition. Ce n’est pas chose facile d’expliquer à des débutants l’importance et la richesse de la philosophie. Le petit livre de Jean de Rouen y parvient sans tomber dans des simplifications réductrices et en évitant tout verbiage inutile ou jargon rebutant.

Le texte est émaillé d’encarts qui permettent d’apporter des compléments, de préciser certains points ou d’illustrer les propos au moyen de citations ad hoc, sans détourner le fil de la pensée par des excursus inopportuns.

Nous n’avons qu’un seul reproche à formuler : la présentation typographique tient davantage du polycopié de cours que du livre imprimé (le style adopté pour les titres, notamment, recourt abusivement au soulignement).

Dans l’avant-propos, l’auteur annonce la parution à venir d’un deuxième tome qui sera le prolongement de celui-ci et « consistera dans une approche notionnelle et thématique », c’est-à-dire une étude des grands problèmes et des grands courants de la philosophie, analysés à la lumière du réalisme de l’école aristotélicienne.

 

Fr. E.-M.

 

Jean de Rouen, Apprendre à penser à l’école du réel – Initiation à la philosophie. Tome 1 : Tout passe. Ne faut-il pas que quelque chose demeure ? Paris, Édition des Cimes, 2e éd. 2016, 239 p., 20 €.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 101

p. 187-189

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