Richesses de l’Apocalypse (VII)
La victoire du Christ
(Apocalypse 17, 1 – 20, 10)
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
Cet article est le septième de notre étude consacrée à l’Apocalypse de l’apôtre saint Jean [1]. Dans la vision précédente, saint Jean a présenté le cycle des sept coupes de la colère de Dieu figurant les plaies dont la justice de Dieu doit frapper le monde pécheur. Ce cycle était une vision préparatoire. Il lui reste à préciser le sort réservé à Babylone, la grande prostituée ou cité du mal (chap. 17 et 18), aux Bêtes, figures de l’Antéchrist (chap. 19) et au Dragon (chap. 20, 1-10), avant de décrire le jugement général des hommes (20, 11 à 21, 8) et l’avènement de la Jérusalem céleste (21, 9-22, 6).
Le Sel de la terre.
Les trois visions dont il est question ci-après – le sort de Babylone ; la défaite des Bêtes ; l’échec du Dragon – ne rapportent pas des événements qui s’enchaînent chronologiquement. Elles sont parallèles et concernent toutes trois le temps qui précède la Parousie. Chacun de ces trois tableaux s’inscrit dans le même contexte, sauf peut-être le premier dont le caractère historique est plus marqué, et reprend plus ou moins les mêmes faits, mais vus sous un angle différent, en se concentrant sur un personnage différent, dont il décrit l’échec et la ruine finale. Dans les trois cas, l’accent est mis finalement sur le triomphe de Dieu, du Christ et de ses saints. Plutôt que l’histoire de la défaite des ennemis de Dieu, cette section est donc l’histoire de la victoire du Christ roi et juge.
On notera que la chute des trois ennemis du règne divin se fait dans l’ordre inverse où ils sont apparus dans le livre. Il est d’abord question de Babylone-la courtisane dévastée et brûlée par la Bête dont pourtant elle s’était faite l’esclave ; puis des deux Bêtes et de leur armée de suppôts anéanties par le glaive du Christ ; et enfin du Dragon – virtuellement vaincu depuis le chapitre 12 – définitivement relégué dans l’enfer éternel.
Le sort de Babylone (Ap 17, 1–19, 10)
Babylone ou la cité du mal est la capitale de l’Antéchrist. Selon un usage fréquent de la Bible, elle est à la fois une ville et une femme, comme Jérusalem à laquelle elle s’oppose.
Comme femme, elle est l’antithèse de la femme revêtue du soleil du chapitre 12, qui figurait à la fois l’Église, mère mystique, et la Vierge Marie. Elle a beau être somptueusement parée, elle n’est qu’une sordide courtisane – « la grande courtisane (avec l’article), la mère des fornicateurs et des abominations de la terre ».
Comme ville, elle est appelée Babylone, c’est-à-dire la métropole de la « confusion [2] » et de l’impiété, la cité orgueilleuse où règnent les vices, l’opulence et l’idolâtrie, symbole des constructions éphémères que l’orgueil humain élève sous la conduite des démons.
Saint Jean la décrit sous les traits de la Rome païenne [3] idolâtre (« pleine de noms de blasphèmes », 17, 3) et persécutrice (« ivre du sang des saints », 17, 6). Mais cette identification allégorique ne signifie pas que l’empire romain soit le seul ni même le principal visé. Rome n’est qu’un type de la cité du mal, celui que l’exilé de Patmos et ses premiers lecteurs avaient sous les yeux. Au delà de Rome, Babylone-la prostituée désigne toutes les réalisations de la contre-Église. Surtout, la chute de Rome fournit le modèle qui sert à l’apocalypsiste pour décrire la condamnation et le châtiment de la cité du mal.
Dans la série des visions préparatoires, un ange avait déjà annoncé la chute de Babylone (voir 14, 8) et nous avons vu que la destruction de la cité coupable a suivi l’effusion de la septième coupe (voir 16, 17-21). Mais l’événement est si important qu’il fait à nouveau l’objet d’une vision distincte, longuement décrite par saint Jean (elle occupe les chapitres 17 et 18). Car la ruine de Babylone est le prélude de la défaite des Bêtes et de Satan. En outre, cette description nous offre un magnifique raccourci de philosophie historique : puisque Babylone désigne Rome, toute cité fondée sur les mêmes principes impies que la Rome impériale antichrétienne périra dans le sang et sous le coup des invasions étrangères.
La vision peut se diviser en trois parties :
1. La présentation de Babylone-prostituée par un des anges porteurs des coupes de la colère de Dieu (Ap 17, 1-18) ;
2. La double annonce céleste de sa chute (Ap 18, 1-8) ;
3. Le récit de sa ruine sous forme de lamentations avec, en antithèse, les cantiques de l’assemblée céleste célébrant les futures noces de l’Agneau et de son épouse, la sainte Église (Ap 18, 9-19, 10).
Babylone, la grande courtisane (Ap 17, 1-18)
Puis l’un des sept anges qui portaient les sept coupes vint me parler en ces termes : « Viens, que je te montre le jugement de la grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux ; c’est avec elle que les rois de la terre se prostituèrent, et les habitants de la terre ont été enivrés du vin de sa prostitution. » [Ap 17, 1-2.]
Cette femme, qui donc représente Rome et, plus généralement, la contre-Église, mais en qui peuvent se reconnaître aussi, au sens moral, toutes les âmes pécheresses, est appelée prostituée, parce que, abandonnant le vrai Dieu, l’époux et le maître légitime de toute créature, elle s’est livrée aux démons par l’idolâtrie et la débauche qui l’accompagne, et a entraîné les hommes loin de la vérité, de la morale et de la vraie religion.
La prostitution est en effet dans l’Écriture le symbole ordinaire de l’idolâtrie et du culte rendu aux faux dieux, avec son cortège de dépravations morales, comme on le voit dans Ézéchiel (chapitres 16 et 23), dans Osée (1, 2 et suivants) et dans bien d’autres passages encore.
Les eaux sur lesquelles la femme se tient désignent la masse agitée des peuples sur lesquels elle règne, ou plutôt sur lesquels elle a assis sa puissance et qu’elle écrase de son joug (voir aussi 17, 15).
Les rois de la terre qui se sont souillés avec elle, et dont il sera encore plusieurs fois question dans la suite, représentent les rois asservis, vassaux ou alliés de Rome (par exemple les Hérode) et tous les gouvernements de l’histoire qui ont reproduit les vices de la Rome impie.
• L’apparition de la courtisane (17, 3-6)
L’ange transporte donc saint Jean au désert, « en esprit [4] », c’est-à-dire dans l’intérieur même de sa vision. Le désert, lieu de désolation où séjournent les animaux impurs (voir Lv 16, 8 et 17, 7), symbolise ici la vie sans Dieu : il n’a donc rien de commun avec la solitude où la Femme couronnée d’étoiles s’est enfui sur les ailes du grand aigle (chap. 12, 6. 14).
Le voyant contemple alors la courtisane, « assise sur une Bête écarlate, couverte de noms de blasphème, et ayant sept têtes et dix cornes » (v. 3). Cette Bête est la même que celle surgie de la mer au chapitre 13, c’est-à-dire l’allégorie de l’Antéchrist. Tout comme le Dragon dont elle est le ministre, elle a sept têtes et dix cornes, symbole de son pouvoir politique antichrétien (voir 12, 3 et 13, 1).
Plus loin cependant, dans l’explication donnée à Jean pour éclairer « le mystère de cette femme et de la Bête qui la porte », l’ange dira que « les sept têtes sont sept collines sur lesquelles la femme est assise » et que « ce sont aussi sept rois » (17, 9-10). Il faut donc comprendre que la Bête figure aussi l’empire romain (auquel elle doit survivre), et que ses sept têtes sont à la fois les sept collines sur lesquelles Rome-la courtisane est bâtie, et sept de ses empereurs.
Quant aux dix cornes, précisera l’ange, « ce sont dix rois, ceux-là qui n’ont pas encore reçu de royaume, mais qui recevront un pouvoir comme des rois, pour une heure seulement, avec la Bête » (17, 12). Ces rois sont les mêmes que ceux qui ont forniqué avec la courtisane (17, 2 et 18, 3). Ils finiront pas se retourner contre elle, par « la prendre en haine, la dépouiller et la dénuder, manger ses chairs et la consumer par le feu » (17, 16). Les commentateurs voient en eux les souverains barbares des nations satellites de Rome (Goths, Vandales, Hérules, Ostrogoths…), qui l’envahirent et la détruisirent finalement après l’avoir servie.
Toutefois, comme nous l’avons signalé à plusieurs reprises, on se gardera de limiter l’interprétation du texte à ces événements qui lui sont contemporains, car toutes ces métaphores, au-delà de leur signification historique première, désignent aussi tous ceux qui agiront contre le Christ et son Église au fil des siècles et spécialement à la fin des temps, et que Dieu, qui tire le bien du mal et punit les méchants par où ils ont péché, retournera les uns contre les autres et utilisera comme les fléaux de sa justice.
Assise sur la Bête comme pour montrer qu’elle fait corps avec elle, la prostituée se présente comme une déesse païenne [5]. Elle est « affublée de pourpre et d’écarlate, chamarrée d’or, de pierreries et de perles, tenant en sa main une coupe d’or remplie des abominations et des impuretés de sa prostitution [6] » (17, 4). Émule de Satan, le Dragon roux, elle en a la couleur rouge sang, mais, chez elle, le rouge désigne plutôt la richesse et la magnificence que la cruauté [7].
Enfin, elle porte inscrit sur son front [8] le nom suivant : « Mystère, Babylone la grande, la mère des prostitués et des abominations de la terre. » Mystère, car « Babylone » n’est pas son vrai nom mais un nom allégorique, et parce qu’en elle se trouve personnifié « le mystère d’iniquité ».
• L’explication des figures (17, 7-18)
Pour tirer saint Jean de son étonnement à la vue d’un tel spectacle, l’ange entreprend de lui expliquer « le mystère de la femme et de la Bête qui la porte ». Nous en avons déjà donné plus haut quelques aperçus. Contentons-nous de les compléter.
La Bête, comme nous l’avons dit dans le commentaire du chapitre 13, symbolise le pouvoir politique de l’Antéchrist – non seulement de l’Antéchrist personnel évoqué par saint Paul (2 Th 2, 3 et suivants), mais aussi, comme l’indique sa multitude de têtes et de cornes, de tous les empires qui préfigurent dans l’histoire le règne final de l’Antéchrist. Elle est donc une contrefaçon du Christ-Roi [9]. C’est pourquoi l’ange déclare à son sujet : « Elle était et elle n’est pas ; elle doit monter de l’abîme et va à la perdition » (17, 8). L’expression est reprise une deuxième fois dans le même verset et encore au verset 11 : « Et la Bête qui était, et n’est pas […], c’est à la perdition qu’elle va ». Cette formule est manifestement une parodie du titre sacré donné à Dieu et à l’Agneau : « Celui-qui-est-et-qui-était-et-qui-vient » (1, 4 et 8 ; 4, 8). Ce n’est même qu’une singerie ; car, si la Bête est, si elle existe bien, à la différence du Verbe, elle n’est pas, puisqu’elle n’est ni divine ni éternelle : c’est seulement pour un temps qu’elle peut se faire passer pour Dieu. En réalité, elle n’a qu’une apparence d’être [10]. Et si elle vient – puisqu’elle monte de l’abîme, c’est-à-dire de l’enfer –, c’est pour aller à sa perdition, à sa défaite définitive. « Les habitants de la terre qui n’ont pas leur nom inscrit au livre de vie seront émerveillés quand elle paraîtra (parevstai) », prédit l’ange (v. 8). Mais ce ne sera, là encore, qu’une parodie, un pastiche de la Parousie du Christ. Cette « parousie » diabolique, qu’annonce déjà l’imposition du culte impérial à toutes les nations soumises à Rome, se réalisera avec « l’avènement de l’Impie », l’homme d’iniquité dont parle saint Paul (2 Th 2, 9), avènement dont il dit qu’il se fera « secundum operationem Satanæ », par la puissance de Satan, avec toute espèce de signes et de prodiges qui porteront la marque du mensonge.
Nous arrivons au passage qui est peut-être le plus rempli d’obscurité et constitue la partie la plus difficile à interpréter de l’Apocalypse. D’ailleurs, à cet endroit, l’ange prévient saint Jean en l’invitant à faire effort d’intelligence : « Ici, il faut une intelligence douée de sagesse » (v. 9). Ne faut-il pas voir dans cet avertissement une invitation à ne pas attacher un sens trop limité à ce qui suit ?
Au sujet des rois que symbolisent les sept têtes de la Bête, l’ange prononce en effet ces paroles mystérieuses :
Cinq premiers sont tombés, un est, l’autre n’est pas encore venu, et quand il sera venu, il faut qu’il reste peu de temps. Et la bête qui était et qui n’est pas, elle est elle-même le huitième, et elle est des sept, et elle va à la perdition. [Ap 17, 10-11.]
La plupart des commentateurs pensent que saint Jean insère sa vision dans le déroulement chronologique des événements qui lui étaient contemporains et parle ici de sept empereurs romains qui seraient le type achevé des persécuteurs et des impies. Mais les mêmes commentateurs divergent quand il s’agit de déterminer quels sont ces empereurs.
D’après le père Allo, les « cinq déjà tombés » (c’est-à-dire morts) seraient Néron [11] (54-68), Galba (qui régna sept mois en 68-69), Vitellius (qui régna huit mois en 69) [12], Vespasien (69-79) et Titus (79-81). « Celui qui est » serait Domitien (81-96), puisque c’est sous son règne que saint Jean écrit son livre, et « l’autre qui n’est pas encore venu et doit rester peu de temps » serait indéterminé puisque Jean ne le connaît pas. Signalons toutefois que, de fait, Nerva qui succéda à Domitien ne régna qu’un peu plus d’un an (entre septembre 96 et janvier 98).
La Bête, continue l’ange, c’est-à-dire l’empire, « est elle-même le huitième roi [13] ». Cela semble vouloir dire que l’Antéchrist continuera de s’incorporer dans l’empire, c’est-à-dire dans tous les empereurs persécuteurs des dynasties qui suivront. Mais, en même temps, « elle est des sept », comme pour signifier qu’elle concentre en elle l’esprit d’impiété de ces sept (c’est-à-dire de tous, puisque sept exprime la plénitude), et spécialement du tout premier, Néron, le plus impie, celui précisément qui a donné son chiffre à la Bête (voir 13, 18) [14].
Quant aux dix rois vassaux représentés par les cornes de la Bête, « ils ont un seul dessein » dit encore l’ange (v. 13) : après avoir mis leur puissance au service de la Bête, « ils feront la guerre à l’Agneau ; mais l’Agneau les vaincra parce qu’il est Seigneur des seigneurs et Roi des rois » (17, 14). Or ces traits conviennent singulièrement aux rois barbares, idolâtres ou ariens, qui, après avoir servi l’empire, l’ont finalement abattu et ont combattu à leur tour le Christ et l’Église. Cependant, les royaumes fondés par eux ne devaient guère durer, comme cela est prédit dans l’incise du verset 12 : « ils ne doivent régner qu’une heure avec la Bête ».
On a donné de ce passage une tout autre interprétation, sans rapport avec l’empire romain [15]. Sept ayant un sens symbolique, les sept têtes de la Bête que chevauche la prostituée, « qui sont aussi sept rois », représenteraient la totalité des réalisations de Babylone, la cité du mal, dans l’histoire du monde. « Les cinq qui tombèrent » désigneraient les cinq premiers temps de cette histoire. Le sixième temps, « celui qui est », le temps où Jean écrit, figurerait le temps de la passion (Jésus est mort le sixième jour, à la sixième heure), dans lequel nous serions encore. Le septième « n’est pas encore venu » et il doit être bref : Notre-Seigneur ne déclare-t-il pas, en effet, aux versets 7, 12 et 20 du dernier chapitre du livre : « Je viens vite » ? A la fin de ce temps, ce sera la Parousie et le grand jugement. Toutefois, la Bête « est le huitième » temps, en ce sens qu’elle voudrait se soustraire au temps et régner éternellement : en effet, le nombre 8 (7 + 1) désignerait, par delà le cycle septénaire des temps auxquels la Bête appartient (« elle est des sept »), un tournant des événements ou le commencement d’une nouvelle série, quelque chose de transcendant, de supérieur, de surabondant, autrement dit le retour au principe et à la perfection première. Mais une telle transcendance au-dessus du temps est réservée à Dieu et demeure totalement impossible à la Bête, car « elle n’est pas et court à sa perte ».
Que valent ces interprétations ? Elles sont évidemment conjecturelles et il serait imprudent de les considérer comme démontrées. Face à ce livre de l’Apocalypse qui contient, selon la forte expression de saint Jérôme, « d’infinis mystères de l’avenir [16] », nous ne pouvons qu’adopter la prudente attitude de Bossuet qui, pourtant, ne manquait ni de compétences ni de lumières pour en découvrir le sens caché :
A Dieu ne plaise qu’on s’imagine que par cette explication [celle qu’il propose et qui voit dans la Bête et la prostituée l’image de l’empire de Rome], on ait épuisé tout le sens d’un livre si profond. Nous ne doutons pas que l’Esprit de Dieu n’ait pu tracer dans une histoire admirable [des premières souffrances de l’Église] une autre histoire plus surprenante encore [de ses derniers combats] et, dans une prédiction, une autre prédiction encore plus profonde. Mais j’en laisse l’explication à ceux qui verront de plus près le règne de Dieu, ou à ceux à qui Dieu fera la grâce d’en découvrir le mystère [17].
La double annonce céleste de la ruine de Babylone (Ap 18, 1-8)
• L’annonce angélique
Après quoi, je vis descendre du ciel un autre ange, ayant un grand pouvoir ; et la terre fut illuminée de sa gloire. Il cria d’une voix forte, disant : « Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande ! Elle est devenue un séjour des démons, un repaire de tout esprit impur, un refuge pour tout oiseau impur et détesté, parce que toutes les nations ont bu du vin de la fureur de son impudicité, que les rois de la terre se sont prostitués avec elle et que les marchands de la terre se sont enrichis de l’excès de son luxe. » [Ap 18, 1-3.]
Le tableau est grandiose, à la mesure du drame qu’il annonce. Cet oracle s’inspire de plusieurs prophéties de l’ancien Testament, contre Babylone (Is 13, 19 ; 21, 9 ; 47, 1-15 ; Jr 50, 39 et 51, 37, etc.) et contre Édom (Is 34, 11-15). Bien qu’il s’agisse d’une prédiction, l’ange parle au passé – le passé qu’on appelle prophétique –, parce qu’il voit les choses en Dieu, comme si elle étaient déjà réalisées.
Trois catégories de personnes sont visées pour leur pratique coupable de l’idolâtrie : les « nations », c’est-à-dire le peuple [18], les rois et les marchands.
• La voix céleste
Puis une voix céleste anonyme prescrit aux fidèles de sortir de la ville coupable pour ne point participer à ses péchés et n’être pas englobés dans son châtiment (18, 4-8) [19]. Cet ordre rappelle l’injonction faite par Notre-Seigneur à ses disciples dans son discours sur la ruine de Jérusalem :
Alors, que ceux qui seront en Judée s’enfuient dans les montagnes, que celui qui sera sur la terrasse ne descende pas dans sa maison pour prendre ses affaires, et que celui qui sera aux champs ne retourne pas en arrière pour prendre son manteau ! Malheur à celles qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! Priez pour que votre fuite ne tombe pas en hiver, ni un sabbat. [Mt 24, 16-20.]
Et, de fait, l’histoire nous rapporte que les premiers chrétiens quittèrent Jérusalem et s’enfuirent vers Pella à l’approche des armées de Titus qui s’apprêtaient à faire le siège de la ville et à châtier le peuple juif révolté et déicide.
Saint Paul, dans sa deuxième épître aux Corinthiens, donne un avertissement semblable, bien propre à nous faire sentir avec quel soin jaloux nous devons nous garder de la contamination de l’erreur et du vice et conserver la pureté de la foi et la sainteté que donne la vie de la grâce :
Ne formez pas d’attelage disparate avec des infidèles. Quel rapport en effet entre la justice et l’impiété ? Quelle union entre la lumière et les ténèbres ? Quelle entente entre le Christ et Bélial ? Quelle association entre le fidèle et l’infidèle ? Quel accord entre le temple de Dieu et les idoles ? Or c’est nous qui sommes le temple du Dieu vivant, ainsi que Dieu l’a dit : J’habiterai au milieu d’eux et j’y marcherai ; je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Sortez donc du milieu de ces gens-là et tenez-vous à l’écart, dit le Seigneur. Ne touchez rien d’impur, et moi, je vous accueillerai. [2 Co 6, 14-17.]
La voix céleste s’adresse ensuite aux anges du châtiment pour leur recommander d’exercer la vengeance rémunératrice dans toute sa rigueur. C’est qu’en effet Babylone a non seulement accumulé les péchés, mais son orgueil effréné mérite un châtiment exemplaire :
Car ses péchés se sont accumulés jusqu’au ciel, et Dieu s’est souvenu de ses iniquités. Payez-la comme elle-même a payé, et rendez-lui au double de ses forfaits ; dans la coupe où elle a versé à boire, versez-lui le double ; autant elle s’est glorifiée et plongée dans le luxe, autant donnez-lui de tourment et de deuil. Parce qu’elle dit en son cœur : « Je trône en reine ; je ne suis point veuve et ne connaîtrai point le deuil ! » Pour cela, en un seul jour, les calamités, la mort, le deuil et la famine fondront sur elle, et elle sera consumée par le feu. Car il est puissant le Seigneur Dieu qui l’a jugée. [Ap 18, 5-8.]
La ruine de Babylone (Ap 18, 9-24)
• Lamentations sur Babylone (Ap 18, 9-19)
Saint Jean reprend la parole et rapporte les lamentations des rois amis de Babylone (v. 9-10), puis des marchands (v. 11-16) et des navigateurs (v. 17-19) qui vivaient du luxe de la ville et la ravitaillaient. Tout ce passage, d’une grande beauté littéraire, s’apparente aux élégies d’Isaïe (chapitre 23) et d’Ézéchiel (chapitres 26, 1 à 27, 36) sur la ruine de Tyr.
Nous entendons d’abord les rois, « compagnons de sa vie lascive et arrogante », gémir sur la cité puissante partie en fumée : « Malheur ! Malheur ! grande ville, ô Babylone, puissante cité, car une heure a suffi pour que vînt ton jugement ! » (v. 10).
Puis ce sont les marchands qui font tristement l’inventaire de leur désastre économique et de leur luxe perdu [20] : « Malheur ! malheur à la grande ville qui était vêtue de lin fin, de pourpre et d’écarlate, et qui était richement parée d’or, de pierres précieuses et de perles, car une seule heure a suffi pour que tant de richesses fussent anéanties ! » (v. 16).
Enfin, les marins et ceux qui exploitent la mer, la tête couverte de poussière en signe de deuil, se lamentent à leur tour : « « Malheur ! malheur à la grande ville dont l’opulence a enrichi tous ceux qui avaient des vaisseaux sur la mer, car une seule heure a suffi pour qu’elle fût réduite en désert ! » (v. 19).
• Joie des élus (Ap 18, 20)
La complainte terminée, saint Jean convie l’Église triomphante et l’Église militante à la joie pour ce juste châtiment. « O Ciel ! sois dans l’allégresse sur elle, et vous, saints, apôtres et prophètes, car Dieu a jugé votre cause en la condamnant. » C’est qu’en effet la ruine de Babylone que la Bête elle-même a provoquée dans sa rage diabolique (voir plus haut 17, 16), a d’abord été voulue de Dieu qui utilise les menées mêmes de ses ennemis et se sert d’eux pour exercer ses justes jugements.
Selon le procédé des emboîtements cher à saint Jean, cette brève incise prépare le chant d’allégresse des élus qui sera repris plus loin, au début du chapitre 19.
• Disparition définitive de Babylone (Ap 18, 21-24)
Puis paraît un nouvel ange qui mime la disparition définitive de la cité coupable par un acte symbolique :
Il prit une pierre grande comme une meule et la lança dans la mer [21], en disant : « Ainsi sera soudain précipitée Babylone, la grande ville, et on ne la verra jamais plus » (v. 21).
Ce ne sont plus les images formidables d’Isaïe qui servent à décrire la ruine de la cité, comme plus haut, aux versets 1-3, mais plutôt celles, mélancoliques, que Jérémie évoque au chapitre 25 (v. 10) de son livre. Avec la disparition de la ville, cesseront les joies simples et les bruits familiers de la vie quotidienne : « la voix des musiciens, le bruit des artisans et de la meule, la lumière de la lampe, la voix du fiancé et de la fiancée… » ne se feront plus jamais entendre ni voir dans la cité devenue déserte (v. 22-23).
L’ange assigne trois causes à ce châtiment exemplaire : l’oppression et le mercantilisme des « maîtres du monde » (« parce que tes marchands étaient les princes de la terre ») ; la sorcellerie qui avait élu domicile à Rome comme jadis à Babylone (« parce que, par tes sortilèges, toutes les nations ont été séduites ») ; le sang des martyrs et des saints versé dans les guerres et dans l’amphithéâtre (parce que « chez elle, on a trouvé le sang des prophètes et des saints et de tous ceux qui ont été égorgés sur la terre »).
• L’Alléluia des élus (Ap 19, 1-10)
Comme souvent dans l’Apocalypse, le passage d’une scène à l’autre est très contrasté. Saint Jean cesse brusquement d’entendre les lamentations des adorateurs de Babylone pour entendre la foule des élus. La vision passe de la cité terrestre vaincue à la cité céleste, d’où les quatre Alléluia [22] qui marquent cette section : versets 1 et 3, l’Alleluia de la foule des élus ; verset 4, l’Alleluia des Vieillards et des quatre Vivants ; verset 6, l’Alleluia de l’Église universelle.
Les élus du ciel rendent grâce à Dieu pour l’exécution de ses jugements pleins de justice : « Alléluia ! Le salut, la gloire et la puissance appartiennent à notre Dieu, parce que ses jugements sont vrais et justes, parce qu’il a jugé la grande prostituée qui corrompait la terre par son impudicité, parce qu’il a vengé sur elle le sang de ses serviteurs » (19, 1-3). Les Vieillards et les Vivants acquiescent solennellement (v. 4) et, sur une invitation sortie du trône de Dieu, la voix de l’Église universelle se met à louer Dieu et à chanter son triomphe (v. 5-7).
Une brève allusion annonce les noces de l’Agneau et de l’Église qui seront décrites plus loin (chapitre 21). Notons que la parure que s’est préparée la Fiancée-Église, « un vêtement de lin fin éclatant et pur – car le lin, ce sont les actes de justice des saints » (v. 8), fait contraste avec celle de la prostituée (voir 17, 4) [23]. L’ornement pourpre de cette dernière consistait dans les abominations et les souillures de son luxe et de son idolâtrie ; celui de l’Église consiste dans les bonnes œuvres des saints.
Le passage se termine par une béatitude – la quatrième de l’Apocalypse [24] : « L’ange me dit : “Écris : Heureux ceux qui sont invités au festin des noces de l’Agneau !” Et il ajouta : “Ce sont là les vraies paroles de Dieu”. » Ce qui signifie que ces paroles s’accompliront intégralement, sans le moindre doute, parce qu’elles sont de Dieu.
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Sous le nom de Babylone, saint Jean a donc décrit la ruine de Rome et des Césars, qui étaient, à l’heure où il écrivait, les ennemis actuels de Dieu, l’image vivante de la cité du mal. Mais, au-delà de Rome, c’est la défaite finale de la contre-Église dont nous a instruit cette vision. Rome n’a fait que fournir le cadre et le modèle. La vraie prostituée, c’est la contre-Église transhistorique qui répand ses blasphèmes et ses fornications dans tout l’univers et dans tous les siècles et dont l’insolence culminera au temps de l’Antéchrist. Nous savons désormais qu’elle sera définitivement vaincue et qu’il n’en restera rien. Il nous faut considérer maintenant le sort réservé aux deux autres protagonistes : la Bête et le Dragon.
L’extermination des Bêtes (Ap 19, 11-21)
Rome tombée, la Bête lui survit, car si l’Empire romain a incarné pour un temps la Bête, il n’est pas toute la Bête et ne représente pas tout l’Antéchrist. La nouvelle vision contemplée par l’exilé de Patmos s’élargit donc à nouveau et quitte toute attache avec les contingences historiques. Le père Allo écrit :
Du plan des événements contemporains, [saint Jean] transporte ses lecteurs dans celui de l’histoire universelle, et condense l’ensemble des triomphes du Christ, jusqu’à la Parousie inclusivement, dans l’image, chère aux anciens prophètes, de la grande bataille du Jour de Yahvé [25].
Le plan de cette vision est analogue à celui que nous avons déjà rencontré plusieurs fois et comprend trois parties :
1. La présentation du cavalier blanc (19, 11-16) ;
2. La proclamation des décrets divins annonçant la victoire du Christ (19, 17-18) ;
3. L’exécution de ces décrets (19, 19-21).
Le cavalier blanc, Roi et Juge (Ap 19, 11-16)
Pour la quatrième fois, le ciel s’ouvre [26], et saint Jean voit paraître un cheval blanc :
Celui qui le monte s’appelle « Fidèle » et « Vrai » ; il juge et combat avec justice. Ses yeux sont comme une flamme de feu ; il a sur la tête plusieurs diadèmes, et porte un nom écrit que personne ne connaît en dehors de lui-même ; il est enveloppé d’un manteau trempé de sang, et son nom est le Verbe de Dieu. Les armées du ciel le suivaient sur des chevaux blancs, vêtues de lin blanc et pur. De sa bouche sort un glaive acéré [à deux tranchants], pour en frapper les nations ; c’est lui qui les gouvernera avec un sceptre de fer, et c’est lui qui foulera la cuve du vin de l’ardente colère de Dieu, le Tout-puissant.
Un nom est inscrit sur son manteau et sur sa cuisse : « Roi des rois et Seigneur des seigneurs ». [Ap 19, 11-16.]
Le coursier blanc est symbole de victoire. Le cavalier qui le monte nous est déjà connu : c’est Jésus-Christ, « le vainqueur parti pour vaincre », paru à l’ouverture du premier sceau (6, 2). Les deux qualités de « Fidèle » et de « Véritable » nous révèlent en lui le Fils de Dieu fidèle à ses promesses (voir 1, 5 et 3, 7 et 14). Le fait qu’il « juge avec justice » est donné par Isaïe comme l’un des attributs du Messie (Is 11, 4). Les flammes de feu de ses yeux [27] symbolisent la pénétration de sa sagesse qui « sonde les reins et les cœurs » jusqu’à l’intime. Il porte plusieurs diadèmes parce qu’il est le Roi des rois. Il est le seul à connaître son nom, parce que Dieu seul, Père, Fils et Saint-Esprit, connaît d’une connaissance intime et pénétrante sa propre essence. Son manteau éclaboussé de sang est une allusion à son sacrifice rédempteur [28]. Il est « le Verbe de Dieu », nom propre qui désigne sa Personne divine et qui n’apparaît qu’en saint Jean. Et tandis que la royauté de la Bête n’était qu’un pouvoir usurpé, lui est en toute vérité Roi des rois et Seigneur des seigneurs [29]. A sa suite et pour lui faire cortège, s’élancent les armées célestes dont les montures blanches augurent elles aussi la victoire : tandis que le Christ Sauveur, représenté sous les traits de l’Agneau, était accompagné des saints et des martyrs, le Christ Roi et Juge est accompagné des anges. Enfin, il porte un glaive acéré dans sa bouche (comme en 1, 16) parce que c’est par sa parole qu’il juge infailliblement et renverse ses ennemis (voir He 4, 12), et qu’il gouverne avec une verge de fer, symbole de son pouvoir infrangible et de sa loi inflexible. Car si la miséricorde de Jésus-Christ est infinie, elle ne va jamais contre sa justice.
Préambule : l’appel aux oiseaux de proie (Ap 19, 17-18)
Un ange dressé dans le soleil, c’est-à-dire « auréolé de l’éclat de la vérité et comme inondé de la lumière du Christ [30] », convoque tous les oiseaux du ciel à venir se repaître des cadavres des futurs vaincus [31] : « Venez, rassemblez-vous pour le grand festin de Dieu, pour manger la chair des rois, la chair des grands capitaines, la chair des héros, la chair des chevaux avec leurs cavaliers, la chair de tous : libres et esclaves, petits et grands » (19, 17-18). Aucun des adversaires du Christ n’échappera au carnage !
Cette proclamation s’inspire d’un oracle du livre d’Ézéchiel prononcé contre Gog, roi de Magog (39, 17-20). L’image est d’un réalisme qui peut paraître violent, mais cette véhémence traduit parfaitement la gravité de l’enjeu, la méchanceté de l’ennemi, sa rage de détruire, la nécessité de le combattre sans merci, la certitude de la victoire du Christ et le caractère inexorable de la justice divine. Au demeurant, c’est une métaphore : la victoire du Christ est avant tout spirituelle.
Exécution des décrets : la défaite de l’Antéchrist (Ap 19, 19-21)
Nous avons vu précédemment que la Bête et le Faux-prophète (qu’il faut identifier avec la Bête de la terre) sont les agents d’influence dont Satan se sert au cours de l’histoire pour égarer et pervertir les hommes [32]. Ils représentent allégoriquement les deux aspects de l’Antéchrist et de ses préfigurations collectives : la puissance politique antichrétienne qui cherche à se faire adorer et persécute les témoins du Christ, et les fausses doctrines religieuses ou philosophiques qui détournent les âmes de la vérité et les asservissent au diable.
Quand viendra la fin des temps, ces préfigurations cèderont la place à l’Antéchrist personnel qui concentrera en sa personne toute la puissance de nuisance des deux Bêtes de l’Apocalypse. Telle est du moins l’interprétation classique reçue dans l’Église et commandée par l’enseignement de saint Paul dans sa deuxième épître aux Thessaloniciens : « Auparavant [avant la Parousie du Christ] doit venir la grande apostasie et se révéler l’Homme de péché, le fils de perdition, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu » (2 Th 2, 3-4). L’Apocalypse ne rentre pas dans ces précisions, mais maintient jusqu’au bout l’allégorie de la Bête et du Faux-prophète pour parler de l’Antéchrist [33]. C’est égal ; la doctrine est la même.
Voici donc que l’heure de la défaite définitive et de la damnation de l’Antéchrist est venue. Sa défaite sera l’œuvre du Christ en personne. C’est lui et lui seul qui conduira la bataille et remportera la victoire.
Saint Jean nous montre la Bête et ses suppôts (« les rois de la terre avec leurs armées ») se rassemblant pour un assaut décisif contre le cavalier blanc (le Christ) et son armée (v. 19) [34]. Sans s’arrêter à décrire la bataille, il se contente d’en noter brièvement les résultats, comme si, par la concision du récit, il voulait mieux marquer la facilité et la promptitude de la victoire :
Et la Bête fut capturée et avec elle le Faux-prophète qui, par les prodiges accomplis devant elle, avait séduit ceux qui avaient la marque de la Bête et ceux qui adoraient son image. Tous les deux furent jetés vivants dans l’étang de feu où brûle le soufre [l’enfer] ; le reste fut tué par le glaive qui sortait de la bouche de Celui qui était monté sur le cheval ; et tous les oiseaux se rassasièrent de leurs chairs. [Ap 19, 20-21.]
Au-delà des détails réalistes imposés par le genre apocalyptique, il faut comprendre, ici encore, que la victoire du Christ est spirituelle : c’est par le glaive de la parole divine sortie de sa bouche, le glaive de la vérité évangélique fondée sur la vérité même de Dieu, que le Christ Roi et Juge détruira définitivement le pouvoir de l’Antéchrist et de ses affidés.
La fin du Dragon (Ap 20, 1-10)
Les Bêtes ne sont au fond que les ministres du Dragon ; la victoire ne sera donc complète que par l’enchaînement et la défaite de celui-ci. C’est cette défaite que décrit cette troisième vision.
Avant d’entrer dans le commentaire, il faut redire une nouvelle fois que, dans l’Apocalypse, l’ordre des visions ne correspond pas nécessairement à l’ordre chronologique de leur réalisation. C’est le cas du présent tableau qui, pour une part, récapitule (sans pour autant répéter purement et simplement) toute la section précédente depuis le chapitre 12.
Son explication n’est pas sans difficulté, à cause notamment de la question du « millenium » qui est, de toutes celles posées par l’Apocalypse, sinon la plus ardue, du moins la plus discutée. Nous suivrons l’explication proposée par saint Augustin [35], adoptée par le plus grand nombre et les plus sérieux des commentateurs [36]. Dans cette question plus qu’ailleurs, il faudra se rappeler que le langage symbolique est nécessairement déficient.
Nous pouvons subdiviser cette vision comme les précédentes en trois parties :
1. L’enchaînement de Satan (20, 1-3) ;
2. Le « millénium » (20, 4-6) ;
3. La révolte du Dragon (20, 7-10).
L’enchaînement de Satan (Ap 20, 1-3)
Et je vis un ange descendre du ciel, qui tenait dans sa main la clef de l’abîme et une grande chaîne ; il saisit le dragon, l’antique serpent, qui est le diable et Satan, et il l’enchaîna pour mille ans, et il le jeta dans l’abîme, qu’il ferma à clef et scella sur lui, afin qu’il ne séduisit plus les nations, jusqu’à ce que les mille ans fussent écoulés. Après cela, il doit être délié pour un peu de temps. [Ap 20, 1-3.]
Pour comprendre comme il convient ce passage, il faut le rapprocher de ce que saint Jean a écrit au chapitre 12, versets 7 à 9, car il s’agit au fond de la même chose. Relisons ces versets :
Il y eut un combat dans le ciel : Michel et ses anges combattaient contre le Dragon ; et le Dragon et ses anges combattaient ; mais ils ne purent vaincre, et leur place même ne se trouva plus dans le ciel. Et il fût précipité, le grand Dragon, l’antique serpent, qui est appelé le diable et Satan, le séducteur de toute la terre, il fût précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui.
Comme nous l’avons expliqué en son lieu [37], ces mots signifient que, vaincu par la vertu de la croix, le démon voit son pouvoir virtuellement détruit et désormais limité. Après la passion et la résurrection de Jésus-Christ, il est « précipité sur la terre », son champ d’action et son influence malfaisante sont diminués et bornés.
Or, c’est également ce que veut dire « l’enchaînement » de Satan pour mille ans : c’est un enchaînement relatif, une limitation de son pouvoir de nuisance, obtenu par la victoire du calvaire, et qui perdurera tout le temps qui suit la venue de Notre-Seigneur jusqu’à ce que, à l’approche de la Parousie, Dieu permette que Satan soit délié à nouveau pour un peu de temps (le temps du règne de l’Antéchrist). Cette durée de l’enchaînement de Satan est dite de « mille ans » : c’est un chiffre rond, marquant une durée indéfinie mais limitée, la durée correspondant à ce que les Apôtres appellent « les derniers temps » ou « les temps nouveaux », c’est-à-dire ceux qui suivent l’incarnation et qui s’achèvent avec la Parousie, par opposition aux « temps anciens » antérieurs à la venue de Notre-Seigneur [38]. Telle est l’interprétation retenue par saint Jérôme et saint Augustin.
Tout cela est magistralement expliqué par le cardinal Billot dans son ouvrage sur la Parousie. L’incarcération de Satan, dit-il, se doit entendre
conformément à l’ordre actuel de providence, qui ne comporte pas une totale exclusion de l’action diabolique dans le monde, et en tenant compte de cette façon de parler, fréquente dans l’Écriture, qui consiste à représenter une chose, non pas tant d’après ce qu’elle est en elle-même, que d’après ce qu’elle paraît être par comparaison avec une autre. Ainsi maintenant faudra-t-il voir dans cet enchaînement de Satan un enchaînement relatif, c’est-à-dire, ne méritant ce nom que comparaison faite avec la liberté qui lui avait été laissée dans les temps anciens [avant l’incarnation], et lui avait permis d’établir une idolâtrie universellement dominante, corruptrice de la terre entière, partout oppressive et persécutrice des chrétiens [39].
Ainsi donc, virtuellement vaincu et enchaîné, Satan continue assurément d’agir, mais uniquement dans les limites que Dieu lui accorde et il ne peut plus étendre son règne autant qu’il le voudrait.
Le millénium (Ap 20, 4-6)
A l’incarcération du Dragon rouge, saint Jean oppose la béatitude des saints qui règnent avec l’Agneau. Conformément à la promesse du Christ (Mt 19, 28 [40]), ils siègent sur des trônes et reçoivent du Christ une participation à son pouvoir de juger.
Qui sont ces saints ? Ce sont « ceux qui ont été décapités à cause du témoignage de Jésus et à cause de la parole de Dieu, ceux qui n’ont point adoré la Bête ni son image et qui n’ont pas reçu sa marque sur leur front et sur leur main » (v. 4). Les martyrs sont nommés en premier, parce que, ayant combattu pour la vérité jusqu’à l’effusion de leur sang, ils ont naturellement la place d’honneur à l’heure de la récompense. Mais, comme le fait remarquer saint Augustin [41],
d’après la figure de langage consistant à prendre la partie, surtout la plus excellente et la plus reconnue, pour le tout, il faut indubitablement comprendre en la personne des martyrs, l’universalité des morts que la voix descendue du ciel désignait un peu plus haut (14, 13) comme « mourant dans le Seigneur » [42].
Il s’agit donc de tous les justes, martyrs et confesseurs confondus.
Toutefois, ce qu’il faut surtout remarquer, c’est que saint Jean parle des « âmes » : « Je vis les âmes (tav~ yuvca~) de ceux qui avaient été décapités à cause du témoignage de Jésus… » (v. 4). Saint Jean nous présente donc le tableau de la félicité des justes qui sont encore à l’état d’âmes séparées, sans leur corps, bien avant la consommation des siècles et le jugement général. Ceux-là – c’est-à-dire ces âmes –, ajoute-t-il, « eurent la vie, et régnèrent avec le Christ pendant [les] mille ans. […] C’est la première résurrection ! ». En revanche, « les autres morts n’eurent point la vie, jusqu’à ce que les mille ans fussent écoulés ». Ces « autres morts » sont donc les âmes des défunts qui n’ont pas la grâce sanctifiante ou qui l’ont perdue et qui, par conséquent, ne connaissent pas, après leur mort, la félicité des justes.
La « première résurrection » doit donc s’entendre d’une résurrection ne pouvant convenir qu’à des âmes : elle est celle que connaissent les âmes des justes après leur mort, lorsqu’elles entrent dans la vie éternelle pour y jouir de la vision de Dieu. Elle est appelée « première » parce qu’elle doit être suivie d’une résurrection seconde, celle de la chair, mais au dernier jour du monde seulement, au moment du jugement général.
« Heureux ceux qui ont part à la première résurrection ! La seconde mort », c’est-à-dire la mort éternelle, la mort de l’âme [43], « n’a point pouvoir sur eux. Ils seront prêtres de Dieu et du Christ, et ils régneront avec lui pendant mille ans » (20, 6). Les « autres morts », par contre, qui sont morts en dehors de la grâce, sont voués à la seconde mort ; ils sont morts définitivement, corps et âme.
A la lumière de ces explications, on comprend facilement quel sens il faut donner aux « mille ans » du règne des justes. Ces mille ans sont les mêmes que ceux de l’enchaînement du Dragon. « Il ne faudrait pas prendre les mille ans […] pour un nombre d’années précis et déterminé. Non, dit saint Augustin, le nombre de mille est employé ici pour exprimer la totalité du temps qui doit s’écouler jusqu’à la fin des siècles [44]. » C’est le temps compris entre les deux avènements du Christ, entre la victoire du calvaire remportée sur l’ennemi du genre humain et la Parousie.
Contrairement à ce qu’ont compris les « millénaristes », le millénaire ne constitue donc pas une période chronologiquement distincte de reste des âges messianiques.
Le père Renié, dans son Manuel d’Écriture sainte, résume ainsi les choses :
L’explication adéquate du millénium est à chercher dans le symbolisme des nombres. La lutte séculaire entre le Christ et Satan couvrira toute la durée des temps messianiques (42 mois). Lorsqu’il envisageait cette lutte en se plaçant du point de vue de Satan, l’apocalypsiste parlait de 1 260 jours, pour montrer le caractère précaire des triomphes diaboliques. Maintenant, se mettant au point de vue de l’Église, la même période devient un millénaire pour marquer le caractère durable et permanent la victoire de l’Agneau. Toutefois, ce millénaire, période considérable pour nos mesures humaines, est un éclair par rapport à l’éternité [45].
La révolte du Dragon (Ap 20, 7-10).
Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison, et il en sortira pour séduire les nations qui sont aux quatre extrémités de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour le combat : leur nombre est comme le sable de la mer. Elles montèrent sur la surface de la terre, et elles cernèrent le camp des saints et la ville bien-aimée ; mais Dieu fit tomber un feu du ciel qui les dévora. [Ap 20, 7-9.]
Ces versets présentent en abrégé les ultimes efforts du démon pour troubler le règne des saints et son échec définitif.
Saint Jean a emprunté à Ézéchiel l’image de Gog et Magog. Dans Ézéchiel (38, 2 et suivants), Gog, l’ennemi mythique d’Israël, est roi de Magog. Il est le dernier ennemi du peuple de Dieu qu’il attaque avec une extrême violence pour finalement périr avec tout son peuple dans un horrible carnage. Gog et Magog sont devenus par la suite le symbole des nations qui tentent une dernière lutte contre Dieu avant la fin du monde. D’après le père Allo, ils symbolisent les instincts de rapine et de carnage qui subsistent dans l’humanité malgré l’Évangile et ne cessent de s’opposer à l’extension du Royaume de Dieu.
Notons cependant que saint Jean a explicitement marqué que Satan ne sera relâché que pour un temps bref (v. 3) et qu’il sortira de sa prison « pour séduire les nations » (v. 7). Cette persécution suprême semble donc devoir être une persécution de séduction plus que de violence. Elle rassemblera des nations « dont le nombre est comme le sable de la mer » (v. 8), ce qui suggère une véritable levée en masse de tous les peuples, diaboliquement séduits, contre l’Église, dénommée ici du beau nom de « camp des saints » (v. 9). Car le camp des saints, la cité bien-aimée, ce n’est pas un lieu terrestre, c’est la sainte Sion, la Jérusalem mystique, l’Église universelle.
Mais cette suprême conjuration des forces diaboliques contre l’Église s’achèvera en défaite totale. Le diable sera pour toujours rejeté dans les flammes de l’enfer. Saint Jean qui va, dans les dernières pages de son livre, se plonger longuement et avec amour dans la contemplation de la J érusalem céleste ne consacre qu’un seul petit verset à la fin de Satan. C’est très révélateur de l’esprit de l’Apocalypse qui est une œuvre d’encouragement, tout à la gloire du Christ vainqueur et de l’Église :
Quant au diable, leur séducteur, il fut jeté dans l’étang de feu et de soufre, où sont la bête et le faux prophète, et ils seront tourmentés jour et nuit pour les siècles des siècles [20, 10].
Les luttes sont finies, tous les ennemis de Dieu sont anéantis. Un point final est mis à toutes les agitations terrestres. Le Christ va maintenant pouvoir juger solennellement les vivants et les morts et assigner à chacun, pour l’éternité, le sort que lui ont mérité ses œuvres.
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Une dernière précision s’impose. Bien que cette ultime rébellion satanique paraisse succéder brusquement à une longue période de paix, ce n’est là qu’un effet de perspective prophétique, un raccourci. Le texte ne suppose rien de tel.
De même, saint Jean nous a habitués à présenter en tranches successives des événements qui peuvent fort bien être simultanés. C’est assurément le cas ici. L’attaque de Gog et Magog n’est qu’une récapitulation de la bataille menée par l’armée des Bêtes, au chapitre 19 et annoncée en 16, 14. Pareillement, rien ne permet d’affirmer que la Bête et le Faux-prophète ont été précipités dans l’enfer avant le diable. Ces deux scènes racontées successivement coïncident certainement puisque, selon saint Paul, c’est au moment où culminera la grande apostasie que paraîtra l’Antéchrist « pour un peu de temps » et c’est aussi le moment où Satan, libéré de ses chaînes par permission divine, multipliera ses efforts contre le Christ. Il y aura alors une recrudescence du mal et l’on atteindra le comble de l’horreur. « Le monde sera possédé du diable, parce que le diable disposera d’une puissance d’égarement jamais obtenue jusque-là [46] », sans qu’il soit pour autant devenu capable d’annuler les effets de la rédemption et de supprimer l’action de l’Église. Si l’Écriture n’entre pas dans tous les détails, sur la réalité des faits, elle parle aussi nettement que possible. Il faut donc se garder des rêveries d’un messianisme charnel. « Ayant lu ce texte [de l’Apocalypse] avec foi, il nous devient impossible d’imaginer que l’extension de l’Évangile aboutirait peu à peu à supprimer les persécutions de l’Église venues de l’extérieur et les trahisons machinées du dedans. Les deux Bêtes ne désarmeront jamais ici-bas ; bien au contraire elles perfectionnent leurs armes et développent leur tactique à mesure que l’histoire s’écoule et se rapproche du terme [47]. »
L’erreur millénariste
L’erreur millénariste consiste à interpréter le règne de mille ans dont parle l’Apocalypse comme un règne terrestre du Christ, revenant régner visiblement sur terre avec les saints ressuscités, avant la venue de l’Antéchrist et la Parousie.
Cette erreur s’inspire, à l’origine, de l’interprétation grossièrement matérielle que les scribes juifs du 2e siècle avant J.-C. donnaient des promesses relatives à la félicité messianique annoncées par les prophètes. Selon eux, le Messie allait inaugurer sur terre une ère de prospérité sans pareille et, avant de connaître le bonheur du ciel, le peuple élu jouirait ici-bas d’une haute félicité, temporelle et spirituelle, dans un lieu de gloire et de délices qui était la vraie Jérusalem annoncée par Ézéchiel. La durée de ce règne était calculée très diversement par les rabbins : quarante à quatre cents ans pour les uns, jusqu’à 365 000 ans pour d’autres.
Ces rêveries rabbiniques trouvèrent un accueil favorable auprès de certains écrivains ecclésiastiques jusqu’au 4e siècle (Papias, saint Justin [48], saint Irénée [49], Tertullien [50], Victorin de Petau), qui admettaient même une double résurrection, encadrant un règne de mille ans avant le jugement dernier. Saint Jérôme et saint Augustin ont rompu délibérément avec cette tradition judaïsante et l’on combattu vigoureusement.
Dans la Cité de Dieu (XX, chap. 7-13), saint Augustin traite le millénarisme ou chiliasme de « ramassis de fables ridicules ». Satan a déjà été lié par le premier avènement du Christ, dit-il ; l’Église règne déjà, avec les saints, sans quoi elle ne serait pas appelée le « Royaume des cieux » ; Satan sortira de l’abîme, c’est-à-dire du cœur des impies où il est tenu enfermé, seulement durant les trois ans et demi de l’Antéchrist, à la fin des temps, etc. C’est cette interprétation qui a triomphé dans l’Église, tant en Orient qu’en Occident. Au concile d’Éphèse (431), on nomme déjà le millénarisme : « les divagations, et les dogmes fabuleux du malheureux Apollinaire ».
Bossuet, de son côté, en parle en ces termes :
Papias, très ancien auteur, mais d’un très petit esprit, ayant pris trop grossièrement certains discours des apôtres que leurs disciples lui avaient rapportés, introduisit dans l’Église ce règne de Jésus-Christ durant mille ans dans une terrestre Jérusalem magnifiquement rebâtie, où la gloire de Dieu éclaterait d’une manière admirable, où Jésus-Christ régnerait visiblement avec ses martyrs ressuscités, où à la fin néanmoins les saints seraient attaqués, et leurs ennemis consumés par le feu du ciel, après quoi se feraient la résurrection générale et le jugement dernier.
Mais il était réservé aux protestants du 17e siècle de relever l’erreur millénariste de ses cendres, et ce fut la haine de l’Église romaine qui les détermina à le faire.
En effet, écrit la cardinal Billot, comme dans l’Apocalypse, le règne de mille ans vient après le jugement et l’exécution de la grande prostituée, qui selon eux, n’était autre que l’Église romaine en personne, ils crurent faire merveille en ressuscitant l’ancienne fable millénaire, pour l’occasion qu’elle leur fournissait de promettre à leurs adhérents le plus brillant avenir, après la chute de la papauté, par eux annoncée comme prochaine. Que ceux donc de nos catholiques chez qui s’est réveillé de nos jours le goût des prodigieuses fantaisies de Papias, remarquent en passant, « dans quelle boutique » (on pardonnera le mot que la belle langue de Bossuet n’a pas répudié), les restes en ont été recueillis et remis en honneur. Au demeurant le millénarisme, de quelque manière qu’on l’explique, ou avec Papias ou avec Cérinthe, est une grave erreur que condamnent ouvertement les plus formelles données de l’Écriture. Car l’Écriture nous enseigne : premièrement, qu’il faut que le ciel contienne Jésus-Christ jusqu’au jugement dernier (Ac 3, 21) ; secondement, que le jour du second avènement et celui de la fin du monde sont un seul et même jour (Mt 24, 29-31 ; Mc 13, 24-26, etc.) ; troisièmement, que tous les morts, et notamment tous les saints, tous les justes, tous les élus ressusciteront en même temps, à savoir in novissimo die (Jn 6, 39. 44. 55), au son de la dernière trompette (1 Co 15, 51), au signal donné, à la voix de l’archange, tandis que le Seigneur lui-même descendra du ciel (1 Th 4, 16). De sorte qu’il serait plus que juste de laisser aux interprètes protestants, s’il en est encore, ces « restes des opinions judaïques », que la lumière de l’Église a entièrement dissipés depuis seize cents ans [51].
L’erreur millénariste ne s’est jamais vu infliger la note infamante d’hérésie. Toutefois, les millénaristes ont compromis l’Apocalypse sur laquelle certains appuyaient leurs spéculations grotesques.
Le Saint-Office a tout de même publié un décret, le 21 juillet 1944, condamnant le millénarisme même mitigé. Le texte décrète que « ce système ne peut être enseigné en sécurité ». On trouvera ce décret, avec le commentaire qu’en a donné à l’époque la Nouvelle Revue Théologique, dans Le Sel de la terre 86, p. 204-205.
De nos jours, quelques sectes protestantes comme les Adventistes ou les Témoins de Jéhovah, professent un millénarisme renouvelé. On trouve également une certaine forme de millénarisme chez les catholiques progressistes qui poursuivent le rêve d’un messianisme temporel et travaillent à l’instauration d’un monde meilleur dans lequel la croix de Jésus et la lutte seraient abolies par la vertu du progrès historique (voir à ce sujet l’excellent ouvrage du père Calmel, Théologie de l’histoire, plusieurs fois cité dans cette étude).
[1] — Voir Le Sel de la terre nº 89, p. 96-116 ; nº90, p. 92-109 ; nº 91, p. 6-24 ; nº 92, p. 10-32 et nº 94, p. 10-28 ; nº 98, p. 6-18.
[2] — « Babel », où les hommes avaient voulu construire « une ville et une tour dont le sommet soit dans les cieux » (Gn 11, 4), signifie étymologiquement : « porte (bab) de Dieu (El) ». Mais l’écrivain sacré rattache ce nom à la racine bâlal, « confondre ». Ainsi, en punition de l’orgueil humain, la capitale du plus prestigieux empire d’Orient ne sera jamais que la métropole de la confusion. « Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre » (Gn 11, 9).
[3] — La métaphore de Babylone pour désigner Rome se trouve déjà dans la 1ère épître de saint Pierre (5, 13). Elle est pour ainsi dire classique : on la retrouve dans les oracles sybillins, dans des apocryphes contemporains tels que le 4e livre d’Esdras et l’apocalypse de Baruch, et dans la littérature talmudique (voir U. Holzmeister, Cursus Scripturæ sacræ, Paris, Lethielleux, 1937, t. 1, p. 412-415). Tous les écrivains de l’antiquité chrétienne ont compris les choses ainsi (Papias, Clément d’Alexandrie, Tertullien, Eusèbe de Césarée, saint Jérôme…). La première voix discordante est celle d’Érasme.
[4] — La même expression se trouvait en 1, 10 et 4, 2.
[5] — Les dieux Hittites et Babyloniens étaient souvent représentés assis ou debout sur un animal. De même, on représente le char de Cybèle (déesse phrygienne) tiré par des lions et Dionysos et ses bacchantes sont souvent figurés à cheval sur une panthère.
[6] — voir Jr 51, 7.
[7] — Les empereurs romains étaient vêtus de pourpre.
[8] — Les prostituées romaines portaient ainsi sur le front une lamelle avec leur nom inscrit (voir Juvénal, Satire VI, 123).
[9] — C’est ce qu’a montré déjà son intronisation rapportée plus haut, en 13, 3-4.
[10] — De nombreux commentateurs croient que la Bête a disparu, puisqu’elle commence par être avant de n’être pas. Ainsi, la Bête aurait existé dans les hommes et les institutions qui avaient par anticipation l’esprit de l’Antéchrist (« elle était ») ; puis elle aurait cessé d’être (« elle n’est plus »), en ce sens que le Christ, par son incarnation et sa rédemption, lui aurait porté un coup funeste (voir la blessure de 13, 3 et 14) ; et enfin elle devrait réapparaître sous les traits de l’Antéchrist personnel, mais pour un temps seulement, avant de disparaître définitivement grâce à la victoire finale du Christ (voir 19, 19-20). Cette interprétation ne paraît pas satisfaisante ; le contexte montre que la Bête est bien présente tout au long de l’histoire. De même tous ceux qui limitent la métaphore de la Bête et de la prostituée à l’empire romain, recherchent dans l’histoire romaine, sans réussir à s’accorder, quels événements pourraient s’appliquer la disparition et la réapparition de la Bête.
[11] — Il paraît naturel que le point de départ du comput soit Néron, impie entre les impies, sous le règne duquel l’empire romain devint persécuteur des chrétiens.
[12] — Pour respecter le nombre de cinq empereurs donné par saint Jean, il faut omettre Othon qui ne régna que 3 mois entre janvier et avril 69 et se suicida après la défaite que lui infligea Vitellius. Cette omission permet en outre d’avoir un total de « sept rois », chiffre symbolique qui marque la plénitude.
[13] — Dans le symbolisme des nombres, huit désigne une plénitude débordante (dans le bien comme dans le mal). On comprend qu’il s’applique à la Bête et non plus à un roi isolé.
[14] — Voir Le Sel de la terre 94, p. 26 note 3. Saint Jean, si c’est bien Néron qui est visé ici, réutiliserait symboliquement la croyance populaire au Nero redivivus. Une légende circulait en effet, prétendant que Néron, qui, après son suicide, n’avait pas été enterré dans le mausolée d’Auguste comme ses prédécesseurs, allait réapparaître. Les empereurs persécuteurs, entre Trajan et Constantin, seraient donc comme autant de Nero redivivus. Certains commentateurs voient même dans la blessure de la Bête miraculeusement guérie (13, 3 et 14) une allusion à cette légende.
[15] — Voir par exemple Édouard Delebecque, L’Apocalypse de Jean, Paris, Mame, 1992, p. 236.
[16] — « Infinita futurorum mysteria continentem », Contr. Jovin., liv. I, n. 26.
[17] — Cité par le cardinal Louis Billot dans son ouvrage La Parousie, Paris, Beauchesne, 1920, p. 312.
[18] — Bien qu’il soit ici au pluriel neutre, le mot « nations » n’entraîne pas le singulier du verbe (comme le demande la syntaxe grecque) pour montrer qu’il désigne des personnes.
[19] — De la même manière, les anges envoyés de Dieu commandèrent à Lot de sortir de Sodome avant qu’elle ne soit détruite : « Debout ! prends ta femme et tes deux filles qui se trouvent là, de peur d’être enveloppé dans le châtiment de la ville » (Gn 19, 15).
[20] — La liste des marchandises que tous les négociants de l’univers apportaient à Babylone (Rome) est impressionnante et donne une idée du luxe insolent de la cité : cargaison d’or, d’argent, de pierres précieuses, de perles, de lin fin, de pourpre, de soie et d’écarlate, de bois de senteur, d’objets d’ivoire et de bois très précieux, d’airain, de fer et de marbre ; de cannelle, de parfums, de myrrhe, d’encens, de vin, d’huile, de fleur de farine, de blé, de bestiaux, de brebis, de chevaux, de chariots et… d’esclaves, abondante marchandise pudiquement appelée « chair et âme d’hommes » qui servait à alimenter l’amphithéâtre et les lupanars.
[21] — Le même geste se trouve en Jr 51, 63-64.
[22] — C’est la seule fois, dans le nouveau Testament, où nous trouvions le mot Alleluia.
[23] — Le lin est symbole d’innocence. A l’opposé, la prostituée était habillée de pourpre, symbole de puissance, de richesse et d’orgueil.
[24] — L’Apocalypse contient sept béatitudes : 1, 3 ; 14, 13 ; 16, 15 ; 19, 9 ; 20, 6 ; 22, 7 et 22, 14.
[25] — Allo, Saint Jean. L’Apocalypse, Paris, Gabalda, 1933, p. 301-302.
[26] — Voir 4, 1 : « Une porte s’ouvrit dans le ciel… » ; 11, 19 : « S’ouvrit le Temple de Dieu, celui du ciel… » ; 15, 5 : « S’ouvrit le Temple de l’Alliance dans le ciel… »
[27] — Ce sont les mêmes termes qu’en 1, 14 et 2, 18.
[28] — Voir la prophétie d’Isaïe sur le « divin fouleur » (63, 2-3) : « Pourquoi ce rouge à votre manteau, pourquoi êtes-vous vêtu comme celui qui foule au pressoir ? — A la cuve j’ai foulé solitaire et, des gens de mon peuple, pas un n’était avec moi. Alors je les ai foulés dans ma colère, je les ai piétinés dans ma fureur, leur sang a giclé sur mes habits, et j’ai taché tous mes vêtements. »
[29] — « Seigneur » (kuvrio~) est, dans l’ancien Testament, le nom réservé à Dieu. Le nouveau Testament l’attribue au Christ ressuscité pour marquer sa divinité. Ainsi, l’épître aux Philippiens dit-elle que Dieu a exalté le Christ et « lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin que tout genou fléchisse au nom de Jésus […] et que toute langue proclame de Jésus-Christ qu’il est Seigneur (kuvrio~) » (Ph 2, 9-11).
[30] — Dom de Monléon, Le Sens mystique de l’Apocalypse, Paris, NEL, 1984, p. 316.
[31] — L’image est inspirée de Ézéchiel 39, 17-20, où l’ennemi visé est Gog et Magog. En Mt 24, 28, dans son discours sur la ruine de Jérusalem et la fin des temps, Jésus dit également : « Où que soit le cadavre, là s’assembleront les vautours. »
[32] — Le Sel de la terre 94, p. 20 à 26.
[33] — Ce mélange de perspectives s’explique parfaitement si l’on considère que l’Antéchrist personnel de la fin des temps existe déjà dans les antéchrists qui lui fraie la voie. « On pourrait même trouver quelque analogie avec le Corps mystique du Christ dans cette série d’antéchrists, mais dans cette réplique caricaturale, le chef paraît après les membres », fait finement remarquer le père Renié (Manuel d’Écriture sainte, t. VI, Les épîtres de saint Paul, Paris-Lyon, Vitte, 1948, p. 100, note 2).
[34] — Cette bataille décisive a été annoncée au chapitre16, verset 14.
[35] — Voir De civitate Dei, XX, ch. 7 et 8 (P.L. 41, col. 666 sq.).
[36] — Notamment le père Allo.
[37] — Voir les explications données dans Le Sel de la terre 94, p. 17-18.
[38] — Voir les explications données dans Le Sel de la terre 89, p. 97-99.
[39] — Cardinal Billot, La Parousie, Paris, Beauchesne, 1920, p. 301.
[40] — « En vérité je vous le dis, vous tous qui m’avez suivi : quand viendra la régénération et que le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël. » Voir aussi 1 Co 6, 2 : « Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde ? »
[41] — Saint Augustin, De Civitate Dei, XX, c. 9, n, 2.
[42] — Cardinal Billot, La Parousie, p. 320.
[43] — La « première mort » est donc la mort naturelle ou corporelle, par laquelle l’âme est séparée du corps. La première résurrection est purement spirituelle tandis que la première mort est corporelle ; la deuxième résurrection est corporelle tandis que la deuxième mort est spirituelle.
[44] — Cardinal Billot, La Parousie, p. 320.
[45] — Manuel d’Écriture sainte, t. V : Les Actes des Apôtres ; les épîtres catholiques ; l’Apocalypse, Lyon-Paris, E. Vitte, 1954, p. 427.
[46] — Père R.-T. Calmel, Théologie de l’histoire, Grez-en-Bouère, DMM ; 1984, p. 92.
[47] — Père R.-T. Calmel, ibid., p. 91. Le messianisme charnel dénoncé avec raison par le père Calmel (lire à ce sujet son excellent chapitre 3 : « Mythes et sophismes ») se retrouve dans la mentalité progressiste actuelle rêvant d’un monde sans cesse en évolution vers plus de justice et de progrès. Ainsi le père Féret, dans son livre qui contient par ailleurs d’excellentes choses (L’Apocalypse de saint Jean, vision chrétienne de l’histoire, Paris Corréa, 1946), écrit : « La marche de la prophétie johannique, en ces chapitres 19-20, nous semble donc imposer un certain millénarisme » (p. 301). Après avoir écarté l’idée d’un retour visible du Christ sur terre pour y établir un règne théocratique, l’auteur s’explique : « Plus nous avançons dans les siècles, plus les ennemis même de l’Évangile et de l’Église sont obligés, jusque dans leurs crimes et dans les justifications qu’ils en tentent, de tenir compte des principes que l’Église et l’Évangile ont enseigné aux hommes. […] L’on peut ainsi penser que c’est le ferment de la vérité évangélique qui travaille à de nouveaux progrès dans les aspirations de justice et d’équilibre enfin raisonnable qui soulèvent les masses de notre temps contre les servitudes et les oppressions des âges précédents. […] Rien par conséquent… n’oblige à refuser les perspectives d’un progrès illimité si de telles perspectives sont, comme nous le pensons, ouvertes par notre grand Livre prophétique sur l’avenir de l’histoire chrétienne. » (p. 303-305).
[48] — Eusèbe de Césarée (Histoire Ecclésiastique, XXXIX, 11-13) dit que c’est en considération de l’antiquité du témoignage de Papias et à cause de lui que plusieurs auteurs ecclésiastiques comme saint Justin ou saint Irénée adoptèrent l’opinion millénariste.
[49] — Saint Irénée admet le millénarisme parce qu’il le croit associé au dogme de la résurrection corporelle, dogme qu’il sait repoussé par beaucoup sous l’influence d’idées gnostiques (Adversus Hæreses V, 33, 3-4).
[50] — C’est parce qu’il est montaniste que Tertullien est millénariste.
[51] — Cardinal Billot, La Parousie, p. 317-318, note 1.

