AnnexePetite histoire du darwinisme *
LE darwinisme est aujourd’hui vanté par les plus hautes sommités scientifiques. Il représente la science officielle. Pourtant, depuis qu’il existe, de grands noms redisent très régulièrement qu’il est tout simplement incapable d’expliquer l’organisation animale. La fréquence de ces critiques est même remarquable. Retraçons-en brièvement l’histoire.
< 1859 : parution du plus célèbre ouvrage de Darwin : L’Origine des espèces [1]. On n’y trouve pas une seule fois le mot évolution [2], mais beaucoup d’insistance sur la sélection naturelle. Cette expression n’est pas nouvelle. Dans la Natural Theology de W. Paley (que Darwin avait lue et relue), la sélection naturelle – qui protège chaque espèce – est une des preuves de la providence divine. Mais Darwin lui donne un nouveau pouvoir. Désormais, la sélection naturelle façonne elle-même les espèces.
Darwin explique : « J’ai été amené à ma conception en voyant ce que la sélection artificielle a fait pour les animaux domestiques [3]. ». Il avoue : « Comment la sélection pouvait s’appliquer à des organismes vivant à l’état naturel me parut longtemps un mystère ». Mais la théorie de la lutte pour la vie (struggle for life) développée par Malthus lui sembla apporter la solution : dans la concurrence universelle pour trouver de la nourriture, seuls les plus forts survivaient.
Dans ces circonstances, les variations avantageuses auraient tendance à être conservées et les variations défavorables à être détruites. Le résultat en serait la formation d’une nouvelle espèce. Je tenais enfin une théorie [4].
• Herbert Spencer signale immédiatement que cette sélection naturelle n’est qu’une métaphore sans valeur scientifique, puisqu’elle suppose une personnification de la nature. Il conseille de parler de survie du plus apte. Darwin accepte cette expression sans renoncer à l’autre. Il s’accroche à la Natural Selection comme s’il avait besoin de cette providence en habits laïcs pour remplacer celle de la Natural Theology de Paley.
• Une lettre de son ancien professeur, Adam Sedgwick (président émérite de la Geological Society) remue le fer dans la plaie : « Vous parlez de la sélection naturelle comme si elle opérait consciemment sous l’influence d’un agent qui choisit [5] ».
• Darwin lui-même, malgré l’assurance qu’il affiche, est rongé par le doute. Quelques mois après la publication de son livre, il écrit à un ami que la simple considération de l’œil le fait frissonner, tant elle semble contraire à son système, et qu’il doit essayer de se raisonner pour dominer son effroi [6]. Il est ébranlé par les calculs de l’ingénieur Fleeming Jenkin qui montre qu’une variation aléatoire, quel que soit l’avantage qu’elle apporte, n’a qu’une infime probabilité de s’imposer. Avec le temps, pour répondre aux critiques, il modifie tellement son œuvre qu’il finit par la rendre contradictoire.
< 1860 : Thomas Huxley, qui défend la thèse de Darwin avec enthousiasme, au point de se présenter comme le bouledogue de Darwin – et qui est par ailleurs l’inventeur du terme « agnostique » (car il répugne à se dire franchement athée) – affronte un représentant du clergé anglican, Samuel Wilberforce, dans un débat public sur les thèses de Darwin, à Oxford.
• Du côté catholique, le concile provincial réuni à Cologne évite de nommer Darwin (dont l’ouvrage ne sera jamais inscrit à l’Index des livres interdits par l’Église) ou de se prononcer sur l’évolution animale, mais il pose clairement la limite que Pie XII réaffirmera en 1950 : les premiers humains ont été créés directement par Dieu, ce qui implique une intervention spéciale de sa part, non seulement pour l’infusion d’une âme spirituelle, mais aussi pour la formation d’un corps adapté à cette âme [7].
< 1861 (16 janvier) : Karl Marx écrit à Lassalle : « Le livre de Darwin est très important et me sert à fonder par les sciences naturelles la lutte des classes dans l’histoire ». En 1867, il voudra dédier Das Kapital à Darwin, qui déclinera cette offre compromettante [8].
< 1862 : Clémence Royer (1830-1902), qui sera membre fondatrice de la première obédience maçonnique mixte Le Droit humain, publie la première traduction française de L’Origine des espèces, avec une préface de 64 pages attaquant violemment Jésus-Christ, son évangile, son Église et la charité chrétienne – et prônant, à la place, l’eugénisme et le racisme.
< 1863 : lors d’un congrès à Stettin, Ernst Haeckel – bientôt surnommé le bouledogue allemand de Darwin – annonce son adhésion au darwinisme, qui est pour lui un instrument de lutte contre le christianisme. — Dans toute l’Europe, le darwinisme est ainsi instrumentalisé contre la religion.
< 1864 : Dans son Examen du livre de M. Darwin sur l’origine des espèces [9], le biologiste Pierre Flourens s’étonne du manque de rigueur de Darwin, dont tout le système est basé sur une expression métaphorique (sélection naturelle). La sélection est un choix (eligere = choisir) : acte intelligent et volontaire. Parler de « sélection naturelle », c’est personnifier la nature. Le système darwiniste est ainsi basé sur une équivoque, un « abus constant du langage figuré » (p. 5), maniant les « fantômes de l’abstraction » (p. 21) et ne fournissant, finalement, qu’une explication purement verbale (p. 55) et contradictoire : une élection inconsciente (p. 52). Flourens cite Darwin, selon qui la nature scrute, la nature choisit, la nature travaille sans cesse à (p. 12), alors que, par ailleurs, tout est censé provenir du hasard !
< 1866 : Après une visite à Darwin, Haeckel (le bouledogue allemand) popularise l’argument de la récapitulation : le développement de l’embryon reproduirait les différentes étapes de l’évolution des espèces. Cette thèse (aujourd’hui abandonnée, après avoir été enseignée pendant des décennies dans les manuels scolaires), est appuyée par un ensemble de 24 dessins comparant le développement des embryons de poisson, salamandre, tortue, poulet, porc, vache, lapin et homme [10]. Mais les dessins ont été truqués.
Haeckel a donné une vision fausse du développement embryonnaire, mais sa supercherie va plus loin. Ses dessins contiennent tant d’erreurs qu’il ne s’était certainement pas contenté de reproduire de vrais embryons [11].
< 1868 : Les deux bouledogues de Darwin (Huxley en Angleterre, Haeckel en Allemagne) sont à l’origine d’une curieuse affaire. Ernst Haeckel est persuadé que tous les animaux proviennent d’un être monocellulaire formé au fond des océans par le simple jeu des combinaisons chimiques. Il est encouragé dans cette voie par Thomas Huxley qui croit avoir découvert cet intermédiaire entre la matière inorganique et la vie organique en étudiant au microscope un échantillon de boue prélevée au fond de l’Atlantique. En l’honneur de Haeckel, Huxley a même donné à cet être le nom de Bathybius haeckelii. Haeckel s’empresse de faire connaître la bonne nouvelle, expliquant dans sa Natürliche Schöpfungsgeschichte que cette substance arriverait constamment à l’existence dans les profondeurs de l’océan. Mais des recherches en mer menées entre 1873 et 1875 n’en trouvent aucune trace, et le chimiste John Young Buchanan découvre en 1875 que le prétendu Bathybius d’Huxley n’était qu’un précipité de sulfate de calcium en provenance de l’eau de mer, qui avait réagi avec le liquide qui le conservait. Huxley reconnaît son erreur, mais Haeckel refuse de l’admettre. Cet animal imaginaire continuera à figurer dans toutes les éditions de sa Natürliche Schöpfungsgeschichte jusqu’après sa mort.
< 1870 (juillet) : L’Académie des sciences de Paris hésite à élire Darwin parmi ses correspondants étrangers. Le géologue Léonce Élie de Beaumont (1798-1874) s’y oppose, qualifiant le darwinisme de « science moussante », tandis que le zoologue Émile Blanchard (1819-1900) affirme que « Darwin manque d’esprit scientifique » et qu’il est « un amateur intelligent, mais non un savant ». La candidature est finalement repoussée [12].
• La même année, la société française d’anthropologie examine longuement la théorie darwinienne. Son fondateur, le docteur Paul Broca, se charge de clore les débats. Évolutionniste convaincu, libre-penseur déclaré, anticlérical farouche, il n’a rien d’un « créationniste ». Mais il doit reconnaître la faiblesse de la théorie darwiniste, et conclut :
Darwin n’a pas découvert les véritables agents de l’évolution organique [13].
< 1871 : Darwin publie un ouvrage sur l’origine animale de l’homme (sujet prudemment évité auparavant) : The Descent of man. Cherchant un intermédiaire entre le singe et l’homme caucasien, il le trouve dans le Nègre ou l’indigène d’Australie :
Dans un avenir pas trop éloigné, si nous comptons par siècles, les races humaines civilisées auront sans doute exterminé et remplacé les races sauvages dans le monde entier. […] Les singes les plus proches des hommes auront aussi disparu. Entre une race humaine, qui, nous pouvons l’espérer, aura alors surpassé en civilisation la race caucasienne, et une espèce de singe inférieur tel que le babouin, la distance sera donc beaucoup plus large, alors qu’elle n’est, actuellement, qu’entre le nègre ou l’Australien et le gorille [14].
Dans le même ouvrage, Darwin ébauche les principes eugénistes qui seront développés par son cousin – et fervent disciple – Francis Galton (1822-1911), principes qui mèneront, quelques décennies plus tard, à l’élimination physique des handicapés [15].
< 1890 : Ernst Haeckel a inventé un autre animal intermédiaire : le pithécanthrope (singe-homme). Il a chargé un peintre, Gabriel Max, d’en faire le portrait-robot, et il ne reste plus, maintenant, qu’à en retrouver les fossiles. Il envoie pour cela à Java un de ses anciens étudiants, le Hollandais Dubois. En 1893, après avoir remué des tonnes de terre et de nombreux ossements, Dubois crie victoire en brandissant un fémur d’apparence très humaine associé à un crâne très simien. Voilà le pithecanthropus erectus (le singe-homme se tenant debout) ! Mais Dubois avouera plus tard que la calotte crânienne (simiesque) et le fémur (humain) ont été retrouvés à quinze mètres l’un de l’autre, avec d’autres ossements. Le pithécanthrope n’en connaît pas moins, pendant quelques décennies, un très grand succès dans les milieux darwinistes, les encyclopédies et les manuels scolaires.
< 1904 : Ernst Haeckel participe, à Rome, à un congrès international de « libres penseurs », qui le désignent comme « antipape ». Il déclare recevoir ce titre comme un grand honneur. Le darwinisme social et racial de Haeckel (pour qui les races noires seraient les plus proches du singe, tandis que les Indo-Germains constitueraient la forme la plus évoluée de l’humanité) sera une des sources de l’idéologie nationale-socialiste [16].
< 1906 : pour illustrer la thèse darwiniste (passage graduel des grands singes à l’état humain), le directeur du zoo de New York, William Hornaday enferme dans la maison des singes de son établissement un Pygmée ramené du Congo : Ota Benga. Il y côtoie un orang-outan, un gorille et un chimpanzé, et on n’hésite pas à le faire poser avec un bébé chimpanzé dans les bras, pour mieux montrer la transition. Le New York Times manifeste quelques réticences, vite dépassées puisqu’il s’agit d’une démonstration à caractère scientifique :
L’être humain ainsi exhibé est un bushman, une race que les savants ne placent pas très haut dans l’échelle humaine. Pour les visiteurs qui ne sont pas scientifiques, il y a quand même là quelque chose de déplaisant. […] Il est heureux que Benga ne soit pas capable de penser très profondément. S’il l’était, il ne serait sans doute pas très fier de lui, le matin, en se réveillant sous le même toit que des orangs-outans et des singes [17].
Libéré grâce à des protestants américains qui menacent de traîner le directeur du zoo en justice, le malheureux Ota Benga ne pourra revenir au Congo et finira par se suicider en 1916 [18].
< 1907 : dans son ouvrage L’Évolution créatrice (dont les tendances panthéistes sont contraires au catholicisme), le philosophe Bergson démontre que l’organisation des animaux ne peut être expliquée par une série de mutations accidentelles, à moins de supposer l’intervention constante d’un bon génie (« le génie de l’espèce future ») pour assurer la continuité de direction des variations successives.
< 1909 (novembre) : le biologiste athée Félix Le Dantec intitule sa conférence d’ouverture à la Sorbonne : « La crise du transformisme » [19].
< 1912 : la découverte à Piltdown (Angleterre) des restes de la tête d’un homme-singe suscite l’enthousiasme des darwinistes. Le précieux fossile est transféré au British Museum. Certains s’étonnent pourtant que le crâne paraisse parfaitement humain, tandis que la mandibule est très simiesque (il y a aussi une canine, découverte sur place par le père Teilhard de Chardin). Finalement, quarante ans plus tard (1953), un examen scientifique révèlera que le crâne (humain) est vieux d’environ 2 000 ans, tandis que la mâchoire (de jeune singe) est toute récente. Les dents ont été limées pour paraître humaines et l’ensemble a été badigeonné au bichromate et aux sels de fer pour sembler antique.
< 1925 : le professeur Maurice Caullery, titulaire en Sorbonne de la Chaire de zoologie et d’évolution des êtres organisés, reconnaît :
Ni l’une, ni l’autre des deux grandes solutions proposées, le lamarckisme et le darwinisme, ne peut être considérée comme satisfaisante [20].
< 1929 : le géologue Pierre Termier note, sur le même sujet :
On sait la vogue prodigieuse de la théorie évolutionniste et comment elle est devenue, entre 1860 et 1870, un véritable dogme et même, dans quelques pays comme le nôtre, un dogme d’État, base de l’enseignement officiel. Depuis 15 ou 20 ans, le dogme s’effrite un peu ; ses défenseurs perdent de leur assurance, la théorie se résigne à n’être plus qu’une hypothèse scientifique, ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. La seule chose qui paraisse bien établie, c’est qu’il existe une certaine évolution […], mais […] on ne sait ni pourquoi certains se transforment, ni pourquoi d’autres semblent réfractaires à toute évolution importante, ni pourquoi ils se mettent tout à coup à décliner, ni pourquoi ils disparaissent. Que de mystères dans tout cela et comme les explications qu’on nous donnait il y a quarante ans nous paraissent insuffisantes et enfantines [21].
• Dans son dernier ouvrage (qui synthétise sa pensée [22]), le professeur Vialleton note qu’on n’est toujours pas sorti de la crise du transformisme.
< 1937 : Dans le 5e tome de l’Encyclopédie française, consacré aux êtres vivants, le professeur Paul Lemoine exprime sa déception :
Je dois l’avouer, géologue, placé au-dessus de la bataille et voyant les choses avec le recul des temps géologiques, qui sont immenses, je n’ai pas terminé cette lecture [du tome] sans une certaine déception […]. Ce tome de l’Encyclopédie, qui me paraissait devoir assurer le triomphe des théories évolutionnistes, me semble aujourd’hui sonner leur glas [23].
Et il conclut :
L’évolution est une sorte de dogme auquel ses prêtres ne croient plus mais qu’ils maintiennent pour le peuple : il faut avoir le courage de le dire pour que les hommes de la génération future orientent leurs recherches d’une autre façon.
< 1940 : tout en affirmant l’évolution, le professeur Moret souligne :
Ce que l’on doit proclamer en toute humilité, c’est que, malgré de grands efforts, le déterminisme exact de l’évolution échappe encore à notre entendement et qu’aucune des théories proposées pour l’expliquer n’est satisfaisante : en ce sens seulement et devant les divergences d’opinions, on peut parler d’une « crise du transformisme » [24].
< 1941 : Le zoologiste Lucien Cuénot, examinant la merveilleuse ingéniosité des organes des animaux (bouton-pression de la carapace du crabe ; pattes ravisseuses des nèbes, semblables à des couteaux pliants ; etc.) conclut qu’on y distingue un plan rationnel et une intention qui ne sauraient venir du hasard [25].
• Le Dr Henri Rouvière (professeur d’anatomie à la Faculté de Médecine de Paris et membre de l’Académie de Médecine) constate que la « crise du transformisme » dont Félix Le Dantec parlait en 1909 dure toujours [26].
< 1942 : Le biologiste écossais D’Arcy W. Thompson critique sévèrement la théorie darwinienne, rangeant son explication par les variations fortuites et la survivance du plus apte parmi les hypothèses qui bloquent le progrès de la science, en empêchant les recherches sérieuses [27].
• Pour rajeunir le système darwiniste et le faire bénéficier des progrès de la génétique, on le marie à l’hypothèse « mutationniste » (H. de Vries). C’est le néo-darwinisme. Mais le professeur Caullery exprime son scepticisme : les mutations génétiques peuvent expliquer la particularisation des espèces (au sein d’un type d’organisation déjà défini), mais pas l’apparition de nouveaux organes ou de nouveaux types d’organisation :
La solution générale du problème de l’évolution n’apparaît pas dans le cadre des mutations. Au contraire, elles nous offrent des vues nouvelles et pénétrantes sur la constitution des espèces : elles sont à son échelle [28].
< 1943 : Raymond Hovasse (qui essaie de sauver le darwinisme en l’adaptant aux nouvelles découvertes génétiques) constate :
Cette crise du transformisme, que dénonçait Le Dantec il y a plus de trente ans, réapparaît plus profonde que jamais [29].
< 1948 : Lucien Cuénot, pionnier de la génétique en France :
Aucune des mutations connues ne peut être considérée comme l’amorce d’un outil, d’une coaptation d’un organe à une fonction utile [30].
< 1953 : la découverte de l’ADN permet de rajeunir à nouveau le darwinisme en l’adaptant aux nouvelles données génétiques (cela donnera ce qu’on appelle la théorie synthétique de l’évolution), mais cela ne résout pas la crise de fond. Le célèbre Jean Rostand par exemple (président d’honneur de la très anticléricale « Libre Pensée »), tout en défendant et vulgarisant la théorie de l’évolution, reste sceptique quant aux différentes tentatives d’explication, y compris darwinistes. Il exprime à plusieurs reprises ses doutes d’« évolutionniste insatisfait », notamment en 1955 :
Il serait bon, je pense, et scientifiquement sain de se pénétrer de cette conviction que, lorsque nous parlons d’évolution, nous nous accordons une nature imaginaire, douée de pouvoirs radicalement différents de tout ce qui nous est scientifiquement connu. Le monde postulé par le transformisme est un monde féerique, fantasmagorique, surréaliste. [...] Cela, nous sommes tentés de l’oublier un peu, à force de raconter l’histoire de la vie comme si nous y avions nous-mêmes assisté et de décrire avec force détails les avatars du pied de cheval ou des molaires des éléphants. [...] Je suis convaincu que cette féerie a eu lieu et qu’elle a précédé la calme réalité qu’observe aujourd’hui le naturaliste. Je crois fermement – parce que je ne vois pas le moyen de faire autrement – que les mammifères sont venus des lézards, et les lézards des poissons, mais quand j’affirme pareille chose, j’essaie de ne point méconnaître quelle en est l’indigeste énormité, et je préfère laisser dans le vague l’origine de ces scandaleuses métamorphoses que d’ajouter à leur invraisemblance celle d’une interprétation dérisoire [31].
< 1956 : pour son « édition du centenaire » de L’Origine des espèces, la collection Everyman’s Library (Londres) en confie la préface à l’un des plus célèbres biologistes du monde anglophone : l’entomologiste canadien William R. Thompson. Il y déclare : « Je ne suis pas convaincu que Darwin ait prouvé sa thèse, ni que son influence sur la pensée scientifique et l’opinion publique ait été bénéfique. » Le succès de la thèse darwinienne est dû à son extrême simplicité fondamentale : « le lecteur peut tout ignorer des processus biologiques, il a pourtant le sentiment de comprendre vraiment, et, en un sens, de maîtriser le mécanisme par lequel la merveilleuse variété des formes vivantes a été produite ». Mais en réalité, on reste dans le domaine de la supposition invérifiable, qui n’a, de soi « aucune valeur démonstrative » (« Darwin n’a pas montré que les espèces sont nées par sélection naturelle ; il a seulement montré comment cela aurait pu se produire »). De plus, l’explication darwinienne garde un « caractère insaisissable » car elle peut toujours être invoquée pour expliquer n’importe quelle évolution, imaginaire ou réelle, allant dans n’importe quel sens (« avec ce genre d’argument plausible mais pas probant, les zoologistes ont “démontré” la descendance des vertébrés à partir de presque chaque groupe d’invertébrés » ; et « puisque l’imagination est sans frein, il est facile de donner l’impression qu’on a donné un exemple concret de véritable transmutation »). La thèse darwinienne a ainsi, par nature, « une sorte d’immunité contre la réfutation », qui lui confère une grande force dialectique, mais ne lui permet, en réalité « aucune conclusion certaine ». On reste dans le domaine des « spéculations invérifiables » et des « hypothèses empilées les unes sur les autres, où réalité et fiction s’entremêlent dans une inextricable confusion ».
< 1957 : le biologiste Louis Bounoure affirme nettement :
La finalité biologique n’est ni une illusion anthropologique, ni une invention philosophique, ni une croyance mystique, mais une vérité de fait [32].
< 1965-1966 : l’américain Murray Eden et le mathématicien français Marcel-Paul Schützenberger utilisent les récentes découvertes génétiques pour soumettre le darwinisme à de nouveaux calculs de probabilités. Le résultat est accablant : la probabilité du scénario darwiniste est tellement infime qu’elle équivaut à une impossibilité [33].
< 1971 : dans son ouvrage D’Aristote à Darwin et retour, le philosophe Étienne Gilson souligne que « le hasard est une pure absence d’explication ». Par conséquent :
Ajouter au hasard la longueur astronomique des billions d’années durant lesquelles il a joué, c’est encore ne rien dire, car qu’une absence de cause dure un an ou des billions d’années, elle ne sera toujours qu’une absence de cause qui, comme telle, ne peut rien produire ni expliquer [34].
Ainsi, dans l’hypothèse darwiniste,
on se trouve réduit […] à expliquer le changement orienté par une immense accumulation de purs hasards, dont chacun pris à part n’est qu’une absence d’explication et dont l’orientation régulière demeure énigmatique. On ne saurait démontrer que ce soit impossible, on peut du moins observer que l’affirmation en est totalement arbitraire et ne se justifie que par le refus préalable de toute autre explication [p. 244].
Et Gilson note finement :
Ne pas voir d’autre explication ne prouve pas que celle qu’on voit soit scientifique, surtout si elle n’est pas une explication [p. 214].
< 1973 : le plus célèbre zoologiste français, Pierre-Paul Grassé (qui a succédé à Maurice Caullery, en 1939, dans la Chaire de zoologie et d’évolution des êtres organisés, à la Sorbonne) critique sévèrement le néo-darwinisme dans son ouvrage L’Évolution du vivant [35]. — Il écrira plus tard :
On doit savoir que le darwinisme est un système idéologique qui ne s’identifie absolument pas avec l’évolution en tant que réalité biologique. La confusion, créée volontairement, n’a que trop duré ; nous entendons bien la faire cesser [36].
On parle à nouveau de « crise du darwinisme » [37].
< 1976 : le plus célèbre des théoriciens de la science, l’épistémologue Karl Popper (inventeur du critère de falsifiabilité) constate que le darwinisme n’est pas une vraie théorie scientifique, mais plutôt de nature philosophique :
Je suis arrivé à la conclusion que le darwinisme n’est pas une théorie scientifique testable, mais un programme métaphysique de recherche [38].
< 1979 : tout en essayant de sauver le darwinisme, les paléontologues Niles Eldredge et Stephen Jay Gould sont obligés de lâcher du terrain en élaborant la thèse des équilibres ponctués. Gould avoue :
L’extrême rareté des formes fossiles transitoires reste le secret professionnel de la paléontologie. Les arbres généalogiques des lignées de l’évolution qui ornent nos manuels n’ont de données qu’aux extrémités et aux nœuds de leurs branches ; le reste est constitué de déductions, certes plausibles, mais qu’aucun fossile ne vient confirmer. […] L’histoire de la plupart des espèces fossiles présente deux caractéristiques particulièrement incompatibles avec le gradualisme [évolution par petites mutations successives] :
1. – La stabilité : la plupart des espèces ne présentent aucun changement directionnel pendant toute la durée de leur présence sur Terre. Les premiers fossiles que l’on possède ressemblent beaucoup aux derniers ; les changements morphologiques sont généralement limités et sans direction.
2. – L’apparition soudaine : dans une zone donnée, une espèce n’apparaît pas progressivement à la suite de la transformation régulière de ses ancêtres ; elle surgit d’un seul coup et « complètement formée » [39].
< 1982 : Colin Patterson, paléontologue en chef du Museum de Londres, exprime le 4 mars, à la BBC, ses doutes sur la théorie de la sélection naturelle.
< 1985 : le biochimiste australien Michael Denton fait paraître un ouvrage au retentissement mondial : L’Évolution, une théorie en crise [40]. Depuis Le Dantec, le darwinisme a maintenant 75 ans de crise !
< 1991 : le juriste Philipp Johnson (professeur de droit pénal) attaque le darwinisme sur ses procédés d’argumentation. Il l’accuse de fausse logique et de manipulation sémantique [41]. — A sa suite se développe le courant américain de l’Intelligent Design (William Dembski, Michael Behe, etc. [42]).
• De son côté, le physicien Wolfang Smith explique le succès du darwinisme par les présupposés matérialistes du monde moderne : à partir du moment où l’on accepte ce matérialisme, on doit forcément essayer d’expliquer l’organisation animale de façon darwinienne.
Je suis convaincu que le darwinisme n’est pas une théorie scientifique, mais une hypothèse pseudo-métaphysique parée d’un costume scientifique. En réalité, la théorie tire sa force non pas de données empiriques ni de déductions scientifiques, mais du fait, circonstanciel, qu’elle se trouve être la seule doctrine sur l’origine de la vie compatible avec la vision réductionniste du monde à laquelle une majorité des scientifiques souscrit sans réserve.
Autrement dit, dès que la réalité existante a été réduite aux catégories de la physique de Newton [et que tout est donc vu uniquement sous l’angle de la matière et du mouvement], il n’est plus possible de concevoir la formation des espèces autrement qu’en termes darwiniens.
La question se pose différemment, inutile de le dire, si nous prenons au sérieux les conceptions ontologiques de la philosophie classique [43].
< 1992 (mars) : lors d’un Darwinism Symposium à Dallas, les darwinistes et leurs opposants débattent pendant trois jours sur le thème « Darwinisme : inférence scientifique ou préférence philosophique ? [44] ». Quelques mois plus tard (fécrier 1993), l’un des champions darwinistes, Michael Ruse, avoue publiquement que ce débat l’a fait changer d’avis. Tout en restant farouchement darwiniste, il reconnaît maintenant que cette théorie présuppose certaines hypothèses métaphysiques a priori, qu’il n’est pas possible de prouver empiriquement [45].
< 1997 : le professeur Rémi Chauvin (professeur honoraire à la Sorbonne, biologiste mondialement connu) attaque sévèrement le néo-darwinisme dans Le Darwinisme ou la fin d’un mythe [46]. Il montre que le darwinisme est subi plutôt que rationnellement approuvé par la plupart des savants ; que ses prétendues démonstrations ne sont que de vastes cercles vicieux (« la faille principale du darwinisme est d’ordre logique ») ; que tout en niant au départ la finalité (par sa notion de hasard universel), il la réintroduit en cachette par sa notion de « sélection naturelle » ; etc.
< 2005 (octobre) : une violente polémique entoure la diffusion par la chaîne de télévision Arte d’un documentaire sur les découvertes et les thèses d’Anne Dambricourt. Cette chercheuse affirme que l’évolution ne peut s’expliquer par les seuls jeux de la sélection et du hasard, mais obéit à une logique interne qui la dirigerait depuis des millions d’années. Les darwinistes font pression sur Arte pour empêcher la diffusion de ce documentaire, et dénoncent dans Le Monde ces menées « néocréationnistes » [47]. — Mais même le paléontologue Yves Coppens (célèbre pour la découverte de la surnommée Lucy, et pour la thèse, très controversée, de l’East Side Story) reconnaît que l’explication darwiniste n’est pas satisfaisante (« le hasard fait trop bien les choses pour être crédible ») et soutient ces recherches :
Qu’il y ait une logique interne, c’est un constat. Quand Anne Dambricourt dit qu’elle voit à l’œuvre une tendance de la nature à se développer dans une certaine direction, je la crois et je l’approuve [48].
< 2007 (4 octobre) : le Comité pour la Culture, la Science et l’Éducation du Conseil de l’Europe adopte une résolution sur Les Dangers du Créationnisme dans l’Éducation. A cette occasion, un rapport (nº 11375) dénonce « l’influence croissante des créationnistes » (§ 17). En face de cette « menace pour les droits humains » (sic : § 1), il attribue aux autorités politiques le droit de définir la vérité scientifique officielle. Elles doivent en particulier « promouvoir l’enseignement de l’évolution par la sélection naturelle comme une théorie scientifique fondamentale dans les programmes scolaires » (§ 18). Cet enseignement est « crucial pour le futur de nos sociétés et de nos démocraties » (§ 94). Le rapport précise qu’il ne s’agit pas seulement d’enseigner l’évolution, mais la vision darwiniste (« l’évolution par la sélection naturelle » § 2, 18 et 94) et il met en garde contre ceux qui, tout en admettant l’évolution, s’écartent du dogme darwiniste : « La théorie de l’Intelligent design […] ne nie pas un certain degré d’évolution, mais prétend y voir l’œuvre d’une intelligence supérieure et non de la sélection naturelle. Quoique plus subtile dans sa présentation, la doctrine du dessein intelligent n’est pas moins dangereuse » (§ 7).
< 2008 (novembre) : en France, le ministère de l’Éducation totalitaire (dite nationale) organise un colloque pour aider les inspecteurs et enseignants à faire face aux « intrusions créationnistes, qu’elles se produisent par le biais d’internet, de la diffusion d’ouvrages ou d’autres moyens ».
< 2010 : deux universitaires américains – matérialistes – nient la valeur scientifique de la notion darwinienne de « sélection naturelle », car on ne peut jamais expliquer de façon rigoureuse pourquoi tel caractère a été sélectionné (exemple : les doigts du cheval se seraient progressivement transformés en sabot car cela favorisait la course ; mais le guépard, avec cinq doigts, court plus vite que le cheval) [49].
Où est le problème ?
O |
n ne saurait conclure sans poser la question de fond : pourquoi cette longue résistance au darwinisme de la part de savants qui ne refusent pas a priori l’évolution, n’ont rien contre la personne de Darwin et ne nient pas que la sélection naturelle ait pu jouer un rôle ?
Le problème peut être résumé d’un mot : matérialisme.
Aristote avait déjà montré qu’il n’y a pas un seul type de causalité, mais au moins quatre, répondant à quatre questions distinctes :
• causalité matérielle (de quoi est composée la chose ?),
• causalité efficiente (par quoi est-elle produite ?),
• causalité formelle (qu’est-elle, fondamentalement ?)
• causalité finale (à quoi tend-elle ?)
Ces notions – que le génie d’Aristote n’a pas inventées, mais distinguées, nommées et précisées – viennent spontanément à toute intelligence s’interrogeant sur le réel. Le matérialisme refuse pourtant cette métaphysique naturelle de l’esprit humain. Pour nier la cause formelle (l’ordre immatériel qui sous-tend chaque chose matérielle) et la cause finale, il invoque la physique moderne, qui n’en a pas besoin pour voler de succès en succès. Mais l’argument est sans valeur puisque chaque science n’observe qu’une partie du réel, sans autoriser à nier ce qu’elle laisse de côté.
Pour le matérialisme, le monde n’est rien d’autre que des particules matérielles en mouvement, sans signification, sans finalité, sans essence déterminée. Évidemment, dès qu’on enferme les animaux dans ce schéma, le darwinisme devient inévitable, puisque toute autre explication est interdite. Il faut alors à tout prix un processus mécanique édifiant peu à peu les êtres vivants. Le militant athée Félix Le Dantec, qui avouait en 1909 la « crise du transformisme », déclarait en même temps :
Toutes les généalogies proposées pourront s’effondrer sans que le dogme transformiste soit atteint, et ce dogme a une valeur religieuse [50].
Darwin, avec sa belle barbe blanche, est le nouveau Moïse : le prophète du matérialisme. Mais sans se lasser, l’intelligence proteste – notamment par la bouche des savants cités ci-dessus. Elle voit clairement la nature et la finalité des différents êtres. Elle ne peut se résoudre à nier l’évidence.
Un mot de l’Intelligent Design
Les protestations sont constantes mais plus ou moins bien argumentées et il faut dire un mot du courant de l’Intelligent Design, qui a voulu prendre Darwin au mot. Celui-ci déclarait en effet :
Si l’on parvenait à démontrer qu’il existe un seul organe complexe qui n’ait pu être formé par de nombreuses, successives et petites modifications, ma théorie serait totalement brisée [51].
Un seul organe ? Le défi était tentant. M. Behe et W. Dembsky ont donc cherché, dans la nature, ce genre d’organes irréductiblement complexes (impossibles à simplifier) qui n’ont pu apparaître progressivement, puisque la privation d’un seul élément les met dans un état que la fameuse sélection naturelle n’avait aucune raison de conserver (c’est la loi du tout ou rien) [52]. — Démarche tentante, mais piégée.
1. — D’abord, pensez-vous faire si facilement reculer des darwinistes ? Sans se laisser intimider, ils répondent que ne pas voir le chemin qu’a pu prendre l’évolution ne prouve pas que ce chemin n’existe pas. Car les éléments qui composent aujourd’hui l’organe complexe ont pu être sélectionnés de façon indépendante, pour des raisons aujourd’hui disparues.
Un peu comme si une machine à laver se transformait progressivement en téléviseur, en passant par une multitude d’appareils intermédiaires servant à coudre, à faire des gaufres, à téléphoner, etc. Chaque fois la chose serait intéressante et donc sélectionnée [53].
Ne criez pas à l’invraisemblance. Pour un matérialiste, tout sera toujours plus vraisemblable qu’une intervention divine. Question de principe.
2. — Mais au lieu d’attaquer les principes du matérialisme, l’Intelligent Design est entré dans son jeu, en l’affrontant sur son terrain et selon ses règles. Règles pourtant fort critiquables. Car il faut choisir :
• Soit l’on fait méthodologiquement abstraction de la cause formelle et de la cause finale, et l’on reste, par le fait même, dans une vision quantitative, en dehors de toute considération philosophique ou religieuse (que ce soit dans un sens ou dans un autre, y compris matérialiste et darwiniste).
• Soit l’on traite la question de fond et il faut alors accepter tout le réel, y compris l’ordre immatériel qui domine la matière et l’orientation naturelle des différents êtres, sans se cacher derrière les méthodes de la physique moderne pour essayer d’éliminer sans débat les causes formelle et finale.
Le darwinisme joue sur les deux tableaux. Il impose le matérialisme comme un procédé méthodologique, mais il en tire ensuite des conséquences idéologiques. Malheureusement, au lieu de dénoncer ce cercle vicieux, les partisans de l’Intelligent Design l’ont rejoint dans cette confusion des deux plans, s’enfermant ainsi dans une voie sans issue.
3. — Enfin, en voulant démontrer non pas qu’une Intelligence première domine nécessairement tout notre univers, mais seulement qu’une intervention intelligente est très probable pour telle organisation particulière, trop complexe pour être le produit d’une évolution darwiniste, les défenseurs de l’Intelligent Design paraissent défendre un Dieu bouche-trou (God of the gaps), dont on n’aurait besoin que là où la science n’a pas (encore) trouvé d’autre explication. – Vous ne faites que sacraliser les lacunes de la science, a pu railler Dawkins, et votre Dieu est obligé de battre en retraite à chaque progrès scientifique.
La preuve de Dieu par l’ordre du monde, qui constitue la célèbre cinquième voie de saint Thomas, n’a rien à voir avec cet argument bouche-trou. L’Intelligence première est une nécessité absolue qu’aucune découverte scientifique ne pourra jamais affaiblir, pour la très simple raison qu’aucune loi ne pourra jamais plaider contre l’existence du souverain Législateur [54].
* — Cette Petite histoire doit beaucoup à Claude Éon, que nous tenons à remercier.
[1] — Charles Darwin, The Origin of Species by Means of Natural Selection or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life, Londres, 1859.
[2] — Ce mot apparaîtra seulement dans la 6e et dernière édition corrigée par Darwin.
[3] — Charles Darwin, lettre à Lyelle, 25 juin 1858. — En fait, les éleveurs favorisent tel ou tel caractère en isolant les individus qui en sont porteurs, c’est à dire en réduisant la diversité originelle. Il y a appauvrissement – et non enrichissement – du pool génétique.
[4] — Charles Darwin, Autobiography, p. 58-59.
[5] — Adam Sedgwick (1785-1873), lettre du 24 décembre 1859 (citée dans The Life and Letters of Charles Darwin par son fils Francis Darwin, 1887, t. I).
[6] — « The eye, to this day, gives me a cold shudder, but when I think of the fine known gradations, my reason tells me I ought to conquer the cold shudder ». Lettre au botaniste américain Asa Gray (8 ou 9 février 1860), citée dans The Life and Letters of Charles Darwin, t. II. — Darwin reviendra à plusieurs reprises sur cet effroi qui le saisit devant la complexité de l’œil, mais en se vantant de réussir de mieux en mieux à le dominer (lettre du 23 février 1860 à Charles Lyell, puis, le 3 avril, de nouveau à Asa Gray : « I remember well the time when the thought of the eye made me cold all over, but I have got over this stage of the complaint and now small trigling particulars of structure often make me feel incomfortable. The sight of a feather in a peacock’s tail, whenever I gaze at it, make me sick ! »).
[7] — Pie XII rappellera dans l’encyclique Humani generis (1950) que les thèses évolutionnistes ne sont pas condamnées a priori, mais qu’elles doivent fournir leurs preuves et ne pas être imposées sans avoir été démontrées de façon scientifique. Il n’interdit pas l’hypothèse selon laquelle le corps d’un animal aurait fourni la matière dont fut façonné le corps du premier homme, mais il maintient qu’il a fallu, de toute manière, une intervention divine. — De 1860 à Pie XII, l’attitude de l’Église a été remarquablement constante. Tout en admettant le débat scientifique en tout ce qui n’est pas contraire à la foi (Pie XI refusa de condamner le chanoine Henry de Dorlodot qui défendait le darwinisme dans son ouvrage Le Darwinisme au point de vue de l’orthodoxie catholique), l’Église rappela à l’ordre ceux qui s’exprimaient de façon imprudente sur l’origine de l’homme (P. M.-D. Leroy et J. A. Zahm).
[8] — Mgr Cuthbert O’Gara (1886-1968), qui fut évêque de Yuanling en Chine, a raconté les cours de rééducation imposés par les communistes à la population de son diocèse. A sa grande surprise, la première leçon ne portait pas sur Marx ou Lénine, mais sur Darwin.
[9] — Pierre Flourens (1794-1867, un des fondateurs des neurosciences expérimentales), Examen du livre de M. Darwin sur l’origine des espèces, Paris, Garnier, 1864.
[10] — Ernst Haeckel, Generalle Morphologie der Organismen, 1866.
[11] — Michael Richardson « Une fraude en embryologie », Pour la Science nº 247, mai 1998. — Richardson est encore plus sévère dans une interview au Times du 11 août 1997 : « C’est un des pires cas de fraude scientifique. Il est choquant de découvrir que quelqu’un qu’on croyait un grand scientifique a pu délibérément user de tromperie. Ça me met en colère… Voici ce qu’Haeckel a fait : il a pris un embryon humain et il l’a copié, en prétendant que la salamandre et le porc et tous les autres se ressemblaient au même stade de développement. Ils ne se ressemblent pas… Ce sont des faux. » — Ces dessins de Haeckel furent contestés dès 1868 par le professeur Rutimeyer. Haeckel dut avouer devant un jury de l’Université d’Iéna puis dans une lettre au Berliner Volkszeitung (29 décembre 1908) qu’ils avaient été « schématisés », « reconstruits » et même, pour certains, forgés de toute pièce. Ils continuèrent néanmoins à être utilisés par la propagande darwiniste.
[12] — Après quatre tentatives infructueuses, Darwin finira par être élu comme correspondant étranger de l’Académie des sciences, mais à la section de botanique (1878).
[13] — Dr Paul Broca (1824-1880), « Sur le transformisme », Bulletin de la société d’anthropologie, Paris, t. V, 1870. — Les savants français restèrent très longtemps attachés au lamarckisme, malgré ses déficiences, non par chauvinisme, comme on le dit souvent, mais parce qu’ils voyaient encore plus nettement les faiblesses du darwinisme.
[14] — Charles Darwin, The Descent of man, London, Murray, 1871, vol. 1, ch. 6, p. 201.
[15] — Voir notamment : André Pichot, La Société pure, de Darwin à Hitler, Paris, Flammarion, 2000. — On retrouvera la famille Huxley dans cette promotion de l’eugénisme. En 1941, alors que l’Allemagne nazie condamne publiquement à mort les malades mentaux, Julian Huxley déclare que l’eugénisme « fait partie intégrante de la religion de l’avenir ».
[16] — Voir notamment George Stein, « Biological Sciences and the Roots of Nazism », American Scientist, janvier-février 1988. — Hitler, qui était un darwiniste convaincu, élevé dans les théories de Haeckel, emploie très souvent le mot évolution (Entwicklung) dans son célèbre Mein Kampf. Mais à la différence du darwinisme social anglais, très individualiste, le darwinisme social allemand se veut collectif.
[17] — New York Times du 9 septembre 1906.
[18] — Voir Philip V. Bradford et Harvey Blume, Ota Benga : The Pygmy in the Zoo, St Martins Pr, 1992 (trad. fr. : Belfond, 1993).
[19] — Voir Félix Le Dantec (1869-1917), La Crise du transformisme, Paris, Alcan, 1910.
[20] — Maurice Caullery (1868-1958), « Histoire des sciences biologiques » dans l’Histoire de France de Hanotaux, Paris, 1925, p. 260.
[21] — Pierre Termier (1859-1930), La Vocation de savant, Paris, Desclée, 1929, p. 26-27.
[22] — Louis Vialleton (1859-1929), L’Origine des êtres vivants, Paris, Plon, 1929.
[23] — Paul Lemoine, dans l’Encyclopédie française (publiée sous la direction d’A. de Monzie), t. 5 (Les Êtres vivants), 1937, p. 82
[24] — Léon Moret (1890-1972), Manuel de Paléontologie animale, Paris, Masson, 1940, p. 29.
[25] — Lucien Cuénot (1866-1951), Invention et Finalité en biologie, Paris, Flammarion, 1941, et l’ouvrage posthume (achevé par son élève Andrée Tétry), L’Évolution biologique, les faits, les incertitudes, Paris, Masson, 1951.
[26] — Dr Henri Rouvière (1876-1952), Anatomie philosophique, la finalité dans l’évolution, 1941, voir notamment p. 37. — L’année suivante, même aveu du professeur Étienne Rabaud (Transformisme et Adaptation, Paris, Flammarion, 1942). — Au même moment, l’historien des sciences Émile Guyénot (1885-1963) critique à la fois le darwinisme et le lamarckisme dans L’Origine des espèces, Paris, Presses Universitaires, 1944. — Le géologue Eugène Raguin (1900-2001) reconnaît également la crise du transformisme dans sa préface à l’ouvrage de Georges Salet et L. Lafont, L’Évolution régressive, Paris, 1945.
[27] — D’Arcy Wentworth Thompson (1860-1948), Essays on Growth and Form, The University Press, 1942, p. 8.
[28] — Maurice Caullery (1868-1958), Génétique et Hérédité, Paris, 1942.
[29] — Raymond Hovasse (1895-1989), De l’adaptation à l’évolution par la sélection, Paris, Hermann, 1943, p. 5.
[30] — Lucien Cuénot, La Finalité en biologie, Paris, Hermann, 1948, p. 42.
[31] — Jean Rostand (1894-1977), dans Le Figaro littéraire nº 574, 20 avril 1955. — Du même auteur : « Je ne puis me résoudre à penser que les “lapsus” de l’hérédité ont pu, même à la faveur des immenses durées dont disposa l’évolution de la vie, bâtir tout le monde vivant, avec ses richesses et ses délicatesses structurales, ses “adaptations” étonnantes. »
[32] — L. Bounoure (1885-1966), Déterminisme et finalité, Paris, Flammarion, 1957, p. 244.
[33] — Murray Eden, directeur de la division d’Ingiénérie bio-médicale du National Institute for Health, exposa ses calculs au Wistar Institute (universit é de Pennsylvanie à Philadalphie), lors d’un débat avec des biologistes darwinistes (Mathématical Challenges to the Neo-Darwinian Interpretation of Evolution, P.S. Moorehead et M.M. Kaplan ed., 1967). — De M.-P. Schützenberger (1920-1996), il faut lire la préface à l’ouvrage du Pr Rosine Chandebois, Pour en finir avec le darwinisme, (Paris, L’Harmattan, 2010). Voir notamment son appréciation sur les calculs « mystifiants » des darwinistes Fisher, Haldane, Wright, etc. (p. 10), et ce résumé : « Le darwinisme est surtout un genre littéraire. Il est né en Angleterre comme le roman policier, et tout l’art est de dissimuler les invraisemblances que requiert l’enchaînement des épisodes » (p. 9).
[34] — Étienne Gilson, D’Aristote à Darwin et retour, Essai sur quelques constantes de la biophilosophie, Paris, Vrin, 1971, p. 210.
[35] — Pierre-Paul Grassé (1895-1985), L’Évolution du vivant, Paris, Albin Michel, 1973. Voir notamment ch. 4 (« L’évolution et le hasard ») et 5 (« Évolution et sélection naturelle), ainsi que la conclusion (« Faire appel à un mécanisme autre que mutatif et aléatoire s’impose à tout système prétendant expliquer l’évolution »), qui s’achève ainsi : « Il est possible que, dans ce domaine, la biologie, impuissante, cède la parole à la métaphysique » (p. 401).
[36] — P.-P. Grassé, L’Homme en accusation, Paris, Albin Michel, 1980, p. 22.
[37] — Söen Lövtrup, « La crise du darwinisme », dans La Recherche, nº 80 (1977).
[38] — Karl Popper (1902-1994), Unended Quest. An intellectual Autobiography, 1976, p. 168 (trad. fr. : La Quête inachevée, Paris, Calman-Lévy, 1981, p. 241).
[39] — Stephen Jay Gould, The Panda’s Thumb, New York, Norton, p. 181-182 (trad. fr. : Le Pouce du panda, Paris, Grasset, 1980, p. 175-176).
[40] — Michael Denton, Evolution : a Theory in Crisis, 1985. — Traduction française : L’Évolution, une théorie en crise, Paris, Flammarion, 1992.
[41] — Philipp Johnson, Darwin on Trial, 1991 (traduction française : Le Darwinisme en question, éditions Pierre d’Angle, 1996).
[42] — Notamment : Michael Behe (professeur de biologie à l’université Lehigh), Darwin’s Black Box [La Boîte noire de Darwin], 1996. — Malheureusement, tout en critiquant le darwinisme de façon judicieuse, le courant de l’Intelligent Design pose souvent les problèmes à l’envers, entraîné par son adversaire darwiniste dans une malheureuse confusion du point de vue biologique et du point de vue métaphysique.
[43] — Wolfang Smith, interrogé par H. Margenau et R.A. Vargese dans leur ouvrage Cosmos, Bios, Theos, Open Court Publishing Co (USA), 1991, p. 113-114.
[44] — Les actes de ce symposium furent publiés sous le titre Darwinism : Science or Philosophy ? (Foudation for Thought and Ethics, 1993).
[45] — M. Ruse (de l’Université de Floride, éditeur de la revue Biology and Philosophy), à l’assemblée générale de l’American Association for the Advancement of Science, Boston, 1993.
[46] — Rémi Chauvin (1913-2009), Le Darwinisme ou la fin d’un mythe, Paris, Richer, 1997.
[47] — « Un documentaire d’Arte soupçonné de néocréationnisme », Le Monde du 30 octobre 2005.
[48] — Yves Coppens, interviewé dans l’ouvrage de Patrice van Eersel, Du Pithécanthrope au karatéka, Paris, Grassé, 2010, p. 137.
[49] — J. Fodor et M. Piatelli-Palmarini, What Darwin Got Wrong, Farrar, 2010.
[50] — G. Le Dantec, Science et conscience, Paris, 1908, p. 272.
[51] — Charles Darwin, The Origin of species, Londres, Penguin Classics, 1985, p. 219.
[52] — Pour une présentation synthétique de l’argument, voir, par exemple, Paul Clavier, Qu’est-ce que le créationnisme ?, Paris, Vrin, 2012, p. 69-103.
[53] — Frédéric Guillaud, Dieu existe, arguments philosophiques, Paris, Cerf, 2013, p. 281.
[54] — Voir à ce sujet le beau texte du cardinal Pie dans Le Sel de la terre 95, p. 268-270.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 37-52
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