Les Révolutions en France
(1789, 1848, 1871)
étudiées par Marx et copiées par Lénine
par Michel Defaye
Trotsky appelle Lénine « Maximilien » en référence à Robespierre [1]. Auprès de ses amis bolcheviks, Lénine cherche « un Fouquier-Tinville qui matera toute la racaille contre-révolutionnaire [2] » et ne veut pas négliger « la manière jacobine d’agir » rappelant la Terreur de 1793 [3]. Pour marquer le premier anniversaire de la Révolution d’octobre 1917, Lénine donne l’ordre d’ériger une statue à Robespierre dans Moscou [4]. Un an plus tard, Danton a la sienne et Marat aussi. A chaque fois, c’est La Marseillaise des travailleurs qui retentit. A Petrograd (Saint-Pétersbourg), le 7 octobre 1918, Camille Desmoulins, joué par un acteur, clame les mérites de la Révolution prolétarienne : La Marseillaise est reprise par la foule [5]. Karl Marx, le maître à penser de Lénine, se réjouit que « le jacobin de 1793 soit devenu le communiste de nos jours [6] » et que la Commune de Paris en 1871 ait mis « pendant deux mois, le pouvoir politique aux mains du prolétariat ». Le Français Eugène Pottier, communard et maçon, écrit l’Internationale qui deviendra l’hymne de l’URSS à partir de 1922. En 1885, l’ami de Marx, Friedrich Engels, prédit à la Russie un 1789 : « Tout ce que je sais sur la situation en Russie me fait croire que les Russes approchent de leur 1789 […] et lorsque 1789 survient dans un tel pays, 1793 ne tarde pas à suivre [7] ». On pourrait multiplier les exemples.
Les références aux révolutions en France de 1789 à 1871 sont partout dans les écrits de Marx, d’Engels, de Lénine. Ces intellectuels bourgeois les étudient, les critiquent, les admirent. Mais Lénine veut plus qu’admirer. En 1902, il publie un ouvrage incitant à l’action : Que faire ? Il veut faire mieux que les Jacobins de 1793, mieux que les révolutionnaires de 1848, mieux que les Communards de 1871. Il veut le triomphe définitif de la Révolution. Il le fera à Saint-Pétersbourg en octobre 1917.
Le Sel de la terre.
Marx, la Révolution française, le Manifeste
Avant d’être (temporairement) la capitale de la Révolution, la ville de Paris eut une grande histoire chrétienne. Dès l’époque mérovingienne, la ville que Clovis choisit comme capitale a de multiples églises, plus nombreuses que dans les autres villes des Gaules. L’alliance du trône et de l’autel au sein de la cité donne un rayonnement sans pareil au royaume. Au cours des siècles, Paris devient même la capitale intellectuelle de la Chrétienté. Paris la grande (elle compte 200 000 habitants au 13e siècle) reçoit les reliques de la Passion du Sauveur et saint Louis bâtit une châsse digne de cet inestimable trésor. L’île de la Cité, où se situent les pouvoirs spirituel et temporel, possède, à elle seule, dix-sept églises, chapelles et oratoires. Paroisses, églises, couvents, université de théologie, collèges, confréries, Paris rayonne en Occident.
Mais Satan veille. A partir du 16e siècle, la foi est moins grande chez les rois et chez les élites. Les mœurs vacillent, les erreurs abondent, les têtes tournent : le césarisme antique et l’absolutisme royal, le gallicanisme et le jansénisme parlementaire et religieux, le philosophisme des Lumières et les doctrines maçonniques, l’esprit libertin et antichrétien vont provoquer un cataclysme sans pareil depuis que Jésus-Christ a chassé l’ennemi du genre humain par sa croix rédemptrice. Plus de mille trois cents ans de civilisation chrétienne vont disparaître dans le sang en quelques années. L’organisation politique, administrative, économique, sociale et religieuse de la France catholique et royale ne sera plus qu’un souvenir. « Du passé, faisons table rase » aurait pu clamer Robespierre. Aussi, la Révolution française et Paris vont-ils devenir des modèles planétaires pour tous ceux qui rêvent de renverser l’ordre établi. « Depuis 1789, écrit Rémi Kauffer, l’histoire confère à Paris l’auréole de capitale mondiale des révolutionnaires et la période terroriste de 1793-1794 inspire les plus fanatiques de ces derniers [8] ».
Karl Marx n’échappe pas à la séduction de la ville des Lumières. Il s’y installe en 1843 (30 rue Vaneau) avec sa jeune épouse [9]. Cela fait treize ans que Louis-Philippe règne sur la France. Marx lance sa revue Les Annales franco-allemandes. Il y encourage les ouvriers à renverser l’ordre bourgeois qui a supplanté en 1789 le vieil édifice royal et aristocratique. Lecteur de l’histoire de France, Marx se réfère souvent aux évènements de 1789 :
Fidèle à sa vieille habitude d’étudiant, il lit la plume à la main et remplit des cahiers entiers d’extraits dont la majeure partie se rapporte à l’histoire de France. […] Grand collectionneur de dates, il compose patiemment, en quatre-vingts pages d’une écriture fine et serrée, une chronologie de l’histoire de France de 600 avant notre ère à 1589 ; il aborde ensuite l’histoire de la Révolution française puis la Restauration et revient enfin à Rousseau et à Montesquieu dont il fait une copieuse moisson d’extraits […]. A son arrivée à Paris (vers la fin d’octobre 1843) Marx se plonge dans de nouvelles lectures d’histoire française : il projette d’écrire une Histoire de la Convention. Il nous reste les débuts d’un travail sur la lutte des Montagnards et des Girondins, d’après les mémoires de R. Levasseur de la Sarthe [10].
Les analyses de Marx sur la Révolution française s’appuient principalement sur les ouvrages des historiens libéraux de la Restauration (Thiers [11], Guizot [12], Mignet [13], Thierry [14]). Julien Louvrier souligne l’importance de ces auteurs sur la pensée de Marx :
En scrutant la Révolution française, Marx n’a eu de cesse de préparer la Révolution sociale […]. Si la bourgeoisie française est parvenue, en tant que classe, à s’élever jusqu’à s’emparer de l’appareil d’État, détruire l’ordre ancien et balayer les derniers éléments de féodalité, alors le prolétariat peut faire de même. Finalement, le sens profond qu’attribue Marx à la Révolution française est en réalité peu différent de celui que lui conféraient les historiens libéraux de la Restauration. Thiers, Guizot, Mignet ne voyaient-ils pas en effet 1789 comme la ratification historique de la longue ascension de la bourgeoisie ? C’est d’ailleurs en partie par leurs travaux que Marx connaît la Révolution. Il faut rappeler ici à quel point les concepts « marxistes » qui connaîtront la postérité la plus longue dans l’historiographie – la « révolution bourgeoise » et la « lutte des classes » notamment – avaient été plus ou moins repris par Marx chez ces historiens [15].
Mais Marx ne s’est pas contenté de reprendre l’analyse historique des historiens de la Restauration. Il l’a interprétée à l’aune de ses idées, en théorisant les concepts d’ennemi de classe, de dictature du prolétariat qui serviront à éliminer des dizaines de millions d’hommes. Le 5 mars 1852, il écrit à son ami Joseph Weydemeyer (1818-1866) [16] :
Ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert l’existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu’elles s’y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l’évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l’anatomie économique. Mon originalité a consisté : 1) à démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2) que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3) que cette dictature elle-même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classe [17].
La Révolution française et ses soubresauts au cours du 19e siècle sont souvent décrits sous la plume de Marx parce que « la France reste la terre d’élection des tremblements de terre politiques : la Révolution n’en finit pas de finir [18] ». La Révolution de 1789 est regardée dans le monde entier comme le modèle de l’émancipation de l’homme. A la suite de la « Réforme », elle introduit une rupture radicale entre l’ancien et le nouveau monde : « du passé, faisons table rase ». Or, elle réapparaît, toujours renaissante, en 1830, puis en 1848, « pour enfanter un cycle amèrement comparable à celui de la première République avec ses Girondins, ses Jacobins, ses Thermidoriens, jusqu’à un deuxième Bonaparte, pour qu’aucun trait ne manque à la caricature ». Vingt ans après, à la chute du Second Empire (1870), « c’est toujours elle qui orne la nouvelle République de son cortège de souvenirs et d’insurrections, du 4 septembre à la Commune [19] ». Le livre que François Furet consacre à Marx dans son rapport à la Révolution française (Marx et la Révolution française, Paris, Flammarion, 1986) serait à citer en entier. Donnons quelques faits : en 1846, à Bruxelles, devant un parterre d’amis, Marx ne cache pas son enthousiasme pour les Montagnards de 1793. Il s’écrie :
Messieurs, il y a dans l’histoire des analogies frappantes. Le jacobin de 1793 est devenu le communiste de nos jours [20].
En 1850, il écrit que « la Révolution anglaise a suivi un cours plus favorable que la française » dans une recension de l’ouvrage de François Guizot, Pourquoi la révolution anglaise a-t-elle réussi ? En 1851, dans Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, Marx constate que les révolutionnaires « évoquent les esprits du passé, ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, […]. C’est ainsi que Luther prit le masque de l’apôtre Paul, la Révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République romaine, puis dans celui de l’Empire romain, et la Révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793 à 1795 [21] ».
Dans sa correspondance avec Engels, les références à 1789 sont constantes. En 1854, il se plaint du jugement d’Augustin Thierry :
Un livre qui m’a beaucoup intéressé, c’est l’Histoire de la formation et du progrès du Tiers État d’Augustin Thierry. C’est curieux de voir comment ce monsieur qui est le père de la « lutte des classes » dans l’historiographie française se déchaîne dans sa préface contre les « Jeunes historiens » qui voient, eux aussi, un antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat [22].
En 1865, il s’étonne qu’à « une époque [celle de Robespierre] où c’était un crime passible de la guillotine que d’être “constitutionnel” dans l’esprit de l’Assemblée de 1789, toutes les lois anti-ouvrières que celle-ci a votées ont été maintenues [23] ». En se contredisant parfois [24], Marx tente d’expliquer à travers son « matérialisme historique » les faits révolutionnaires : du coup d’État de la bourgeoisie « éclairée » aux questions agraires ; du conflit entre Montagnards et Girondins à l’instauration du Comité de salut public ; de la politique terroriste de la Convention à son prolongement que fut la Commune de Paris (1871), tous les évènements sont analysés [25]. Ils offrent l’avantage, écrit Furet, d’être « le précédent indispensable à la Révolution prolétarienne ».
Nombre de meneurs socialistes russes comme Alexandre Herzen (1812-1870), Nikolaï Tchernychevski (1828-1889), Dmitri Pissarev (1840-1868), Pierre Kropotkine (1842-1921), Gueorgui Plekhanov (1856-1918), Vladimir Oulianov dit Lénine (1870-1924), Léon Davidovitch Bronstein dit Trotsky (1879-1940) auront une connaissance approfondie de la Révolution de 1789 et seront admiratifs de ses hommes [26]. Alexandre Tchoudinov écrit : « L’adoration vouée à la Révolution française, comme réalisation du principe de négation de l’ordre ancien, acquit le caractère d’un culte original, à propos duquel Alexandre Herzen écrivit : « Le culte de la Révolution française, c’est la première religion d’un jeune russe ; qui de nous ne possédait, en cachette, les portraits de Danton et de Robespierre [27] ? » L’écrivain russe Vladimir Khoros corrobore ce jugement : « Herzen et Tchernychevski, Pissarev et Kropotkine, Plekhanov et Lénine, tous se tournèrent à des époques diverses mais avec une constance inchangée, vers le thème de la Révolution française, y prenant appui pour en faire l’objet de leurs réflexions. Aux yeux des révolutionnaires russes se présentait l’exemple d’un pays plus avancé ayant brisé les chaînes du féodalisme [28]. »
Marx, Engels, Bakounine, Proudhon… à Paris
En 1844, Marx retrouve à Paris une connaissance, le jeune Friedrich Engels (il n’a que 24 ans). Ces deux bourgeois allemands, intellectuels fortunés, révolutionnaires nés, ne se quitteront plus jusqu’à la mort de Marx en 1883. Le milieu parisien leur plaît. C’est « la modernité des idées qui s’y expriment, la possibilité d’y développer des réseaux, d’y nouer de nouveaux contacts [29] ». En effet, ceux-ci ne manquent pas. Marx côtoie les républicains radicaux, disciples de Gracchus Babeuf (1760-1797), qui se qualifient de « communistes » comme Etienne Cabet [30]. Affilié au carbonarisme, ce dernier publie un journal Le Populaire qui tire à 22 000 exemplaires. Un tel succès impressionne Marx et Engels. Mais lorsque Cabet décide d’établir une communauté « communiste » au Texas (Les Icariens), ils l’abandonnent. « Nous estimons la personne du citoyen Cabet, mais nous combattons son plan d’émigration, avec la conviction que, si ce projet s’exécute, ce sera un grand malheur pour le principe du communisme. Frères, restons en Europe, restons sur la brèche et combattons ici » écrit Engels.
Autre relation importante de Marx à Paris : le russe Michel Bakounine, père de l’anarchisme et haut initié. Marx l’invite à étudier « à fond l’ordre ancien de façon à tirer les éléments théoriques adéquats » pour être « mieux armés intellectuellement » et pour « agir avec efficacité ». Mais Marx et Bakounine se brouilleront après 1872. Chassé par Marx de l’Association internationale du Travail (AIT) en 1872, Bakounine réglera ses comptes :
Je sais que les Rothschild, tout réactionnaires qu’ils sont, qu’ils doivent être, apprécient beaucoup les mérites du communiste Marx ; et qu’à son tour le communiste Marx se sent invinciblement entraîné, par un attrait instinctif et une admiration respectueuse, vers le génie financier des Rothschild. La solidarité juive, cette solidarité si puissante qui s’est maintenue à travers toute l’histoire, les unit [31].
Une autre relation sera celle de Hermann Ewerbeck (1816-1860) qui dirige une organisation secrète La Ligue des Justes. Elle deviendra la Ligue des communistes à laquelle Marx et Engels vont adhérer en 1847 [32].
Autre rencontre d’importance, celle de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) dont Marx loue le célèbre ouvrage Qu’est-ce que la propriété ? (1840), qui définit celle-ci : « La propriété, c’est le vol ». Marx espère l’avoir comme correspondant en France, mais les relations se gâtent. Lénine écrira en 1914 :
Marx et Engels prirent part à la vie intense qui était à l’époque celle des groupes révolutionnaires de Paris. Particulièrement importante était alors la doctrine de Proudhon, à qui Marx régla catégoriquement son compte dans Misère de la philosophie, parue en 1847 [33].
C’est que Proudhon, malgré sa révolte, gardait quelque chose de son éducation chrétienne :
Proudhon garde la marque généreuse de l’Évangile. Rien de commun avec Marx, « le ténia du socialisme » [34] .
A cette époque, Marx publie une critique de La philosophie du droit de Hegel puis fait paraître un article Sur la question juive. Expulsé de Paris par Guizot, à la demande du gouvernement prussien, il s’installe à Bruxelles en 1845 où Engels le rejoint. Ensemble, ils vont publier Les Thèses sur Feuerbach, La Sainte Famille [35], L’Idéologie allemande. Les idées de Marx se trouvent au carrefour de la philosophie allemande (Hegel, Feuerbach), du socialisme utopiste français (Saint-Simon, Fourier), du communisme (Babeuf, Cabet), de l’économie politique britannique (Smith, Ricardo) et de l’évolutionnisme darwinien. Pourquoi la classe ouvrière ne renverserait-elle pas la classe bourgeoise qui a pris le pouvoir en 1789 ? Révolté contre Dieu, Marx critique sévèrement la religion – qui fait accepter les croix pour les offrir à Dieu et nuit ainsi à la révolte sociale – et l’État qui est un « produit de la société bourgeoise ». Le communisme doit donc arriver à supprimer le besoin de Dieu et à renverser l’État bourgeois [36]. Marx développe aussi la notion d’ennemi de classe (riches contre pauvres, bourgeois contre ouvrier, prolétariat contre paysan). Il fait de cette opposition le moteur de l’histoire : le progrès vient de contradictions, de luttes, de crises, de révolutions. Après une phase de transition que Marx appelle la dictature du prolétariat, la classe ouvrière arrivera à l’abolition des classes, à la disparition de l’État, à la fin de la propriété privée.
L’Église condamne le communisme et le Manifeste de 1848
En 1846, année où Marx rédige L’Idéologie allemande, Pie IX est élu pape. A l’annonce de l’élection papale, « le monde fut dans le délire », écrit Jules-Paul Tardivel. « Tous saluèrent Pie IX avec joie et enthousiasme, les catholiques, parce qu’ils savaient que le Saint-Esprit garderait le nouveau pape ; les impies, parce qu’ils espéraient trouver en lui un instrument docile. Ce concert unanime de louanges était contre nature et ne devait durer que peu de temps [37]. » Cinq mois après son élection, Pie IX condamne, à la suite du pape Grégoire XVI, le catholicisme libéral mais aussi le communisme, comme étant « une exécrable doctrine, destructrice du droit naturel » :
C’est à ce même but [la destruction du règne de Jésus-Christ dans la société et dans les âmes] que tend cette exécrable doctrine destructrice même du droit naturel et qu’on appelle le communisme, laquelle, une fois admise, ferait bientôt disparaître entièrement les droits, les intérêts, les propriétés et jusqu’à la société humaine […] [38].
Quelques mois après la condamnation de Pie IX, Marx et Engels adhèrent à la société secrète La Ligue des communistes fondée à Londres en 1847. A l’origine, elle se nommait la Ligue des justes créée en 1836 par des ouvriers allemands installés à Paris. Selon Jacques Bordiot, dans son célèbre ouvrage, Le Pouvoir occulte, fourrier du communisme, les principes et les méthodes de l’organisation étaient ceux de la secte des Illuminés de Bavière [39] (renversement des trônes et des autels, instauration d’une société égalitariste, mise en place d’une République universelle…). Cette secte avait été dissoute soixante ans plus tôt par le gouvernement bavarois. Après sa disparition, les Illuminés se dispersèrent un peu partout en Europe et aux États-Unis. Toujours selon Jacques Bordiot, plusieurs d’entre eux se retrouvèrent à Londres en 1847 où Engels les rejoint. C’est Engels qui rédige les statuts de la Ligue dont l’article premier stipule :
Le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, l’abolition de la vieille société bourgeoise fondée sur les antagonismes de classe, et l’instauration d’une société nouvelle sans classes et sans propriété privée [40].
A la fin de la réunion de Londres, Marx et Engels ont pour mission de rédiger une synthèse des principes de la Ligue. Elle est rendue publique en février 1848 au moment où, à Paris, la Révolution renverse Louis-Philippe. La publication, anonyme, paraît sous le titre : Manifeste du Parti Communiste [41]. Marx devient le chef de la société secrète et adopte avec Engels l’exhortation qu’ils placent en conclusion du « catéchisme révolutionnaire » : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Il faut attendre 1872 – c’est-à-dire quelques mois après les évènements de la Commune de Paris – pour que les auteurs en revendiquent la paternité dans la préface d’une édition allemande :
La Ligue des communistes, association ouvrière internationale qui, dans les circonstances d’alors, ne pouvait être évidemment que secrète, chargea les soussignés, délégués au congrès tenu à Londres en novembre 1847, de rédiger un programme détaillé, à la fois théorique et pratique, du Parti et destiné à la publicité. Telle est l’origine de ce Manifeste dont le manuscrit, quelques semaines avant la Révolution de février, fut envoyé à Londres pour y être imprimé […]. Etant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu’a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière ; étant donné les expériences, d’abord de la Révolution de février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd’hui vieilli sur certains points. […] Cependant, le Manifeste est un document historique que nous ne nous attribuons plus le droit de modifier. Karl Marx, Friedrich Engels, Londres, 24 juin 1872 [42].
Chassé de Rome en novembre 1848 par les troupes des carbonari Mazzini et Garibaldi, le pape Pie IX, condamne sans appel les doctrines et les méthodes du communisme réunies dans le Manifeste :
Le but principal (des sectaires) est de répandre dans le peuple, en abusant des mots de liberté et d’égalité, les pernicieuses inventions du communisme et du socialisme. Il est constant que les chefs soit du communisme, soit du socialisme, bien qu’agissant par des méthodes et des moyens différents, ont pour but commun de tenir en agitation continuelle et d’habituer peu à peu à des actes plus criminels encore les ouvriers et les hommes de condition inférieure, trompés par leur langage artificieux et séduits par la promesse d’un éclat de vie plus heureuse. Ils comptent se servir ensuite de leur secours pour attaquer le pouvoir de toute autorité supérieure, pour piller, dilapider, envahir les propriétés de l’Église d’abord, et ensuite celles de tous les autres particuliers ; pour violer enfin tous les droits divins et humains, amener la destruction du culte de Dieu et le bouleversement de tout ordre dans les sociétés civiles […] [43].
Les principes du Manifeste ne resteront pas lettre morte pour Lénine qui écrira que « l’ouvrage expose avec une clarté et une vigueur remarquables la nouvelle conception du monde, le matérialisme étendu à la vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et la plus profonde de l’évolution, la théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l’histoire mondiale au prolétariat, créateur d’une société nouvelle, la société communiste [44] ». Après une révolution manquée en 1905 en Russie, Lénine, aidé de Trostky et de banquiers [45], prendra le pouvoir à Saint-Pétersbourg en octobre 1917. Fervent lecteur des écrits de Marx et d’Engels, admirateurs des révolutions en France, il cherchera, avec ses amis bolcheviks, à mettre en place cette « société nouvelle sans classes et sans propriété privée » qui promettait le paradis sur terre.
Marx, la Révolution de 1848, le coup d’État de 1851
A la veille de la Révolution de 1848 à Paris, une multitude d’associations révolutionnaires, la Société des Amis du peuple, la Société des Droits de l’homme, les Légions révolutionnaires, la Société des saisons, les Égalitaires, les Unitaires, la Société des Bastilles…, travaillent à la prise du pouvoir en entretenant l’agitation des esprits. La monarchie de Juillet, qui tire son origine d’une usurpation et que personne ne défend, s’effondre devant deux révolutions. La première fut bourgeoise (22 et 23 février 1848) : la troupe protège le Palais-Bourbon, les ponts et les carrefours, mais, dans la garde nationale bourgeoise, de nombreuses défections surviennent ; la seconde fut ouvrière (23 et 24 février 1848) : les casernes et les postes de garde sont attaqués ; une bande venant du faubourg Saint-Antoine se masse devant le ministère des Affaires Etrangères. Un coup de feu tiré on ne sait d’où provoque une riposte de la troupe. Les émeutiers n’attendent que cela et, selon une tradition bien parisienne, vont promener dans les rues seize cadavres ! Le lendemain, une affiche proclame : « Louis-Philippe nous fait assassiner comme Charles X, qu’il aille le rejoindre » ; l’Hôtel de ville, le Palais royal, les Tuileries, d’où le roi s’est enfui après avoir abdiqué, et la Chambre des députés, sont envahis tandis que la garde nationale, gagnée à la Révolution, neutralise l’armée. En apprenant la chute de Louis-Philippe, le chancelier autrichien, Metternich s’exclame : « Maintenant tout est fini, l’Europe revient à 1792. Échapperons-nous à 93 ? C’est un péril général ».
A l’Hôtel de ville de Paris, Lamartine – qui refuse le drapeau rouge – fait acclamer un gouvernement provisoire – sans unité apparente si ce n’est l’appartenance maçonnique – dans lequel se retrouvent Crémieux, fondateur de l’Alliance Israélite Universelle, Caussidière, Ledru-Rollin, Arago, Louis Blanc, Flocon, Marrast, Marie, Garnier-Pagès, Albert. A la délégation du Suprême Conseil du Rite Écossais venue adresser au gouvernement ses félicitations, Lamartine répond :
J’en sais assez de l’histoire de la franc-maçonnerie pour être convaincu que c’est du fond de vos loges que sont émanés, d’abord dans l’ombre, puis dans le demi-jour et enfin en pleine lumière, les sentiments qui ont fini par faire la sublime explosion dont nous avons été témoins en 1790 et dont le peuple de Paris vient de donner, il y a peu de jours, la seconde et, j’espère, la dernière représentation [46].
En province, c’est l’attente. Certes, on fraternise, on s’embrasse. Des arbres de la liberté sont bénits par le clergé, on se réjouit avec des danses et des chansons, mais, simultanément, plane la peur : nombre de gens paisibles de toutes conditions voient dans les ouvriers des « partageurs » prêts à piller et à massacrer. En effet, l’agitation sociale est bien réelle ; beaucoup de Parisiens n’ont pas de travail. Le gouvernement provisoire décide de créer des Ateliers nationaux. Au début, ce sont 25 000 ouvriers puis bientôt 100 000, payés à paver et dépaver les rues des grandes villes ou même à ne rien faire, en proie à toutes sortes de propagande démagogique transformant d’honnêtes gens en révolutionnaires. La « commission exécutive » de l’Assemblée nationale constituante, nouvellement élue (mai 1848), décide la fermeture des Ateliers (accompagnée de la création d’un crédit de 3 millions comme secours à domicile pour les ouvriers sans travail). A l’annonce de ces mesures, l’émeute éclate. Le 22 juin, les ouvriers élèvent à l’Est de la capitale des barricades de façon méthodique. Le général Eugène Cavaignac, ministre de la Guerre, républicain maçon [47], dispose de 40 000 soldats et de 16 000 gardes nationaux. Le 24 juin, il est investi des pleins pouvoirs : il reprend le Quartier Latin et la plupart des faubourgs. Le 25 au soir, le faubourg Saint-Antoine est sous contrôle. Mais le bilan est lourd : du côté des insurgés, il y a plus de 4 000 morts ; du côté de l’armée, près de 1 600, dont sept généraux, et des milliers de blessés dans chaque camp. L’archevêque de Paris, Mgr Affre, qui avait essayé de s’interposer, a été tué sur une barricade [48]. La capitale venait de connaître de nouveaux jours ensanglantés qui rappelaient le 14 juillet. Par décision de l’Assemblée constituante, tous les insurgés pris les armes à la main (près de 15 000) furent expédiés sans jugement outre-mer, dont 4 000 en Algérie nouvellement pacifiée.
Dès lors, la peur des violences révolutionnaires fut le sentiment dominant de la grande majorité de la population, ce qui explique le retour progressif à un certain ordre : élection du prince Louis-Napoléon Bonaparte (décembre 1848), puis élection d’une majorité modérée à la Législative (mai 1849).
Marx et Les luttes de classes en France
Marx ne fut pas indifférent aux révolutions de février et de juin 1848 à Paris. Il les commenta en quatre articles dans un nouveau journal qu’il venait de fonder la Neue Rheinische Zeitung (La Nouvelle Gazette Rhénane) : « La défaite de juin 1848 », « Le 13 juin 1849 [49] », « Conséquences du 13 juin », « L’abolition du suffrage universel en 1850 ». Ces articles furent réunis en brochure et publiés pour la première fois par Engels en 1895 sous le titre Les Luttes de classes en France, suivis de quatre articles de Engels intitulés Les Journées de Juin 1848 [50]. Marx y décrit les diverses phases de la Révolution parisienne de 1848 – plus riche d’enseignements, selon lui, que celles qui eurent lieu la même année à Berlin et dans de nombreuses villes européennes sous l’influence des sociétés secrètes – parce qu’elle fut « la première grande illustration du matérialisme historique, la première explication des faits historiques par l’analyse du rapport des classes et des faits économiques ».
En effet, Marx pensait que « la véritable mère des révolutions de février et de juin avait été la crise commerciale de 1847 ». Rien n’est moins sûr, les causes étant nombreuses et complexes. Mais Engels ne dit pas autre chose quand il cherche à « ramener les conflits politiques à des luttes d’intérêts entre classes sociales et fractions de classes existantes en raison de l’évolution économique [51] ». L’insurrection ouvrière de juin 1848 à Paris, noyée dans le sang par Cavaignac, inspira à Marx un hymne au mouvement parisien bientôt européen :
La nouvelle Révolution française est forcée de quitter aussitôt le sol national et de conquérir le terrain européen, le seul où peut s’accomplir la révolution sociale du 19e siècle. C’est seulement grâce à la défaite de juin qu’ont été créées toutes les conditions permettant à la France de prendre l’initiative de la révolution européenne. C’est seulement après avoir été trempé dans le sang des insurgés de juin que le drapeau tricolore est devenu le drapeau de la révolution européenne, le drapeau rouge. Et nous crions : « La révolution est morte ! Vive la révolution » [52].
En 1895, dans la préface à l’ouvrage Les Luttes de classes en France, Engels, souligne l’importance des évènements parisiens de 1848 :
Lorsqu’éclata la Révolution de Février, nous étions tous sous la hantise de l’expérience historique passée, et notamment de celle de la France. N’était-ce pas précisément de cette dernière qui, depuis 1789 avait dominé toute l’histoire de l’Europe, qu’était parti encore une fois le signal du bouleversement général ? Aussi, était-il évident et inévitable que nos idées sur la nature et la marche de la révolution « sociale » proclamée à Paris en février 1848, de la révolution du prolétariat, fussent fortement teintées des souvenirs des modèles de 1789 et de 1830 ! Notamment, lorsque le soulèvement de Paris trouva son écho dans les soulèvements victorieux de Vienne, Milan et Berlin, lorsque toute l’Europe jusqu’à la frontière russe fut entraînée dans le mouvement, lorsqu’ensuite au mois de juin à Paris la première grande bataille pour le pouvoir se livra entre le prolétariat et la bourgeoisie […] dans les circonstances d’alors nous ne pouvions absolument plus douter que le grand combat décisif était commencé.
Les écrivains catholiques et le communisme en 1848
Le danger de la révolution socialo-communiste et son remède qu’est l’Église avec sa doctrine et sa pratique de paix, d’ordre, de charité et de liberté, ont été exposés à l’époque par de grands écrivains catholiques. Parmi eux, on peut citer, Mgr Gaume (L’Europe en 1848 [53]) ; Louis Veuillot (Les Libres penseurs, 1848) ; Juan Donoso Cortès (Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme, 1851 [54]). Quel est le remède à la misère de beaucoup d’ouvriers, à l’industrialisation galopante, à la désorganisation du travail causée par la Constituante qui, par la loi Le Chapelier, a supprimé les corporations de métiers en 1791 ? Mg Gaume répond :
Le communisme ? Non, le communisme est l’application du socialisme. Or, si le principe est mauvais, l’application ne peut être bonne. Le communisme se comprend de deux manières. Les uns le font consister dans le partage des biens entre les particuliers ; les autres dans la confiscation générale des propriétés au profit de l’État. […] Le communisme est donc la spoliation violente et périodique de la propriété ; il commence par la guerre civile ; il continue par la suppression de la liberté, s’achève par la destruction de la famille et finit par la dégradation la plus monstrueuse. Il est le plus vaste système d’esclavage qu’on ait jamais rêvé et la dégradation la plus repoussante à laquelle l’humanité ne soit jamais descendue [55].
Quelle est donc la solution à la question sociale ? L’auteur du Catéchisme de persévérance donne une réponse pleine de bon sens en apostrophant les députés de l’Assemblée constituante de 1848 :
Vous donnerez du pain, sans doute. Avec le pain vous nourrirez les corps ; mais si les âmes demeurent affamées de désordre et d’anarchie, qu’aurez-vous gagné ? Les combattants resteront armés, et demain la société redeviendra un champ de bataille. Pour apaiser les âmes, il faut que le christianisme puisse leur parler : lui seul a le secret de leur langue ; car lui seul a le remède à leurs maux. Pour que le christianisme puisse parler efficacement à la classe aujourd’hui si menaçante de la société, deux choses sont nécessaires. La première est le repos du dimanche ; la seconde l’établissement général des associations d’ouvriers, à l’instar de celles qui existent déjà dans plusieurs villes de France [56].
Les socialistes et les communistes ont prêché la haine et lutté contre l’autorité, mais ont-ils cherché à soulager le sort des ouvriers au 19e siècle ? L’économiste André Piettre reconnaît que non. Les socialistes n’ont rien fait pour améliorer le sort des ouvriers, et pour une raison évidente :
Il n’est pas d’erreur plus répandue que d’attribuer à la montée du socialisme les lois et les diverses réalisations sociales qui ont jalonné les dernières décennies du 19e siècle et les premières du 20e. En fait, la plupart d’entre elles ont été dues à des catholiques sociaux, contre l’opposition de la plupart des socialistes qui voyaient d’abord, dans les réformes tentées, un moyen de retarder la Révolution attendue, […] contre aussi la résistance de la plupart des milieux patronaux et conservateurs [57].
C’est à deux catholiques, Charles de Montalembert et Armand de Melun, que l’on doit la première des lois sociales interdisant le travail des enfants de moins de huit ans en 1841. Pendant la Seconde République (1848-1851), Armand de Melun fait voter toute une série de lois pour soulager l’ouvrier : lois sur la limitation du temps de travail, lois sur l’amélioration des conditions de travail, lois sur le délit d’usure, lois sur l’assistance hospitalière aux ouvriers en difficulté, lois sur l ’aide judiciaire aux pauvres, lois sur les contrats d’apprentissage… En 1855, c’est un catholique, Maurice Maignen, co-fondateur avec Jean-Léon Le Prévost, des Frères de Saint-Vincent-de-Paul qui fonde le Cercle catholique d’ouvriers de Montparnasse. En 1878, il crée L’œuvre des Cercles catholiques d’ouvriers avec René de la Tour du Pin et Albert de Mun, inspirée par le commentaire du Syllabus d’Émile Keller publié en 1865. L’œuvre compte très vite : 375 cercles, 37 500 ouvriers, aidés de 7 600 membres des classes dirigeantes. A la fin du 19e siècle, les catholiques contribuent au vote de lois concernant les accidents et la durée du travail, les caisses de retraite et de maladie, le salaire minimum, la conciliation et l’arbitrage des contentieux salariaux, l’interdiction du travail de nuit des femmes (en 1892), le retour à la loi sur le repos dominical en 1906 (abolie en 1890 par les républicains), etc. [58]
Louis Veuillot, lui, s’insurge contre cette société sans Dieu que la bourgeoisie libre-penseuse a engendrée après 1789 au détriment du pauvre et de l’ouvrier. En 1848, dans la préface à son chef-d’œuvre Les Libres Penseurs, il dit son indignation :
Si je ne suis pas du parti des émeutiers et des égorgeurs, je n’entends pas plus entrer dans celui des incrédules polis, des impies lettrés, des exploiteurs dont la sottise et la rapacité nous ont creusé cet abîme. Il y a quelque chose d’aussi intolérable que la bassesse scélérate des flatteurs de populace : c’est l’imperturbable faconde de cette multitude d’avocats qui plaident la parfaite innocence de la bourgeoisie, et qui disent : « Que lui reprochez-vous ? » Libres penseurs, libres faiseurs (on n’est l’un que pour devenir l’autre), je reproche à la bourgeoisie libre penseuse d’avoir haï Dieu, et, par une conséquence naturelle et prévue, d’avoir méprisé l’homme [59].
Comme Mgr Gaume ou Donoso Cortès, Louis Veuillot – qui rédigea des pages admirables sur son père « simple ouvrier, sans orgueil et sans lettres », travaillant toute sa vie sans les consolations du catholicisme – montre que la question sociale ne trouve sa solution que dans la doctrine et dans la pratique de l’Église, c’est-à-dire ni dans le capitalisme libéral, ni dans le communisme.
Marx, qui prêche au contraire la haine et la révolte entre classes, s’indigne d’un évènement imprévu : le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte en 1851. Les évènements européens de 1848 l’ont chassé de Bruxelles. Il se réfugie deux fois à Paris (en mars-avril 1848 et en juin-août 1849) puis se rend à Cologne. Toujours recherché, il s’enfuit à Londres. Malgré ses incessants périples, il trouve le temps de commenter le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte – neveu de Napoléon 1er – le 2 décembre 1851.
La revue germanophone new-yorkaise, Die Revolution de son ami Joseph Weydemeyer publie ses analyses réunies en un volume intitulé Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte [60]. Marx établit un parallèle entre 1789 et 1848-1851 :
Hegel remarque quelque part que tous les grands faits et les grands personnages de l’histoire universelle adviennent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce [61] : Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848-1851 pour la Montagne de 1793-1795, le neveu pour l’oncle [62].
Or, cette farce « du neveu pour l’oncle » ne fait pas rire le théoricien de la Révolution sociale. Comment expliquer la prise du pouvoir de Louis Bonaparte, entérinée par un plébiscite de 92% de votants ? Comme Victor Hugo dans Napoléon le Petit (1852) ? Ou bien comme Proudhon dans La Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2 décembre (1852) ? Non. Marx critique sévèrement ces deux ouvrages. Hugo « ne remarque pas combien il grandit cet individu au lieu de le rapetisser » et Proudhon en arrive, malgré lui, « à l’apologie historique du héros du coup d’État ». En fait, Marx aurait voulu la victoire du prolétariat mais il est bien obligé d’avouer que c’est « la classe la plus nombreuse de la société française » qui soutint Louis Napoléon : « les paysans parcellaires [63] ».
Marx cherche à « rendre compte d’un évènement éminemment politique, un coup d’État, mettant fin à trois ans d’affrontement entre les camps définis par leurs idées politiques : socialistes, républicains démocrates socialistes, républicains “purs”, orléanistes, légitimistes, bonapartistes. Or il entend montrer que cet apparent foisonnement intellectuel s’appuie en réalité sur des oppositions de classe [64] ». Comme à son habitude, Marx, prisonnier de son idéologie, déforme la réalité. Aristocrates, haute et petite bourgeoisie, ouvriers et paysans, tous ont plébiscité le coup d’État du futur Napoléon III, tous ont souhaité l’arrivée d’un homme fort pour remettre de l’ordre dans une France malade de ses révolutions.
Marx, Lénine et la Commune de Paris (1871)
Pendant tout le Second Empire (1852-1870), Marx vit à Londres même s’il vient de temps à autre à Paris. Il poursuit ses activités journalistiques (en collaborant à plusieurs journaux comme le New York Tribune, le People’s Paper, le Neue Oder-Zeitung) et poursuit ses travaux économiques (il publie sa Contribution à la critique de l’économie politique) mais il dépense beaucoup trop d’argent, au point de demander l’aide matérielle de Engels.
L’année 1864 va changer sa vie. En effet, quelques mois avant la publication de l’encyclique Quanta Cura et du Syllabus, documents qui condamnent à nouveau le communisme, un congrès de réfugiés politiques et d’ouvriers exilés se réunit à Londres. Tous les courants sociaux révolutionnaires y sont représentés (Proudhoniens, Owenistes, Mazziniens, Blanquistes, Anarchistes). Marx s’y fait remarquer. Les participants décident de créer l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) dans le but d’encourager la création de mouvements ouvriers en Europe. Ils fondent aussi un Conseil général (Central Council) basé lui aussi à Londres. Pour l’AIT, Marx rédige un grand nombre de déclarations et de manifestes dont l’Adresse Inaugurale et les Statuts de l’organisation. Trois ans plus tard, Marx publie le premier volume de son œuvre majeure : Le Capital. Critique de l’économie politique [65].
En 1869, il vient à Paris chez sa fille Laura, mariée depuis peu à Paul Lafargue [66]. « J’ai passé, écrit-il à Engels, une semaine à Paris où, soit dit en passant, la croissance du mouvement saute directement aux yeux ».
A peine rentré à Londres, il apprend par les journaux le début de la guerre franco-prussienne, déclarée par Napoléon III le 19 juillet 1870. L’Empereur mobilise 270 000 hommes, la Prusse 600 000. Marx fait paraître en juillet et en septembre deux Adresses du Conseil général de la première Internationale contre la guerre, parce qu’il pense que la révolution prolétarienne n’est pas prête, trop divisée, trop mal organisée. Engels est du même avis : « Le pire, écrit-il, en août 1870, c’est qu’en cas de véritable mouvement révolutionnaire à Paris, personne n’est là pour en prendre la direction ». Mais l’idée de nouvelle révolution à Paris fait son chemin.
Dès le début du mois d’août, après de cuisantes défaites, la Lorraine est perdue et l’Alsace aussi. Napoléon III malade et l’armée affaiblie rendent les armes à Sedan le 2 septembre 1870. 82 000 hommes sont faits prisonniers, dont 15 000 blessés, 39 généraux, un maréchal et l’empereur. C’est la fin d’une guerre qui n’aura duré que six semaines et qui aura causé cent mille morts dans chaque camp. Un désastre que seuls l’abandon de Pie IX par Napoléon III et l’érection de la statue de Voltaire le 14 août 1870 en plein Paris peuvent expliquer. Mgr Gaume, témoin de ces tristes évènements, s’indigne :
On ne peut servir deux maîtres. Auxiliaire de la Révolution, la France ne pouvait être le soutien de l’Église : elle abandonne son père. Par sa faute, le pape est livré aux mains de ses ennemis, dépouillé, emprisonné, destiné peut-être à devenir le Louis XVI de la papauté. Enfin, et comme pour jeter au ciel le plus insolent défi, la veille de la grande fête de Marie, patronne de l’ancienne France, la France révolutionnaire élève une statue à Voltaire ! A Voltaire, le coryphée de l’impiété, l’ennemi personnel de Jésus-Christ, le blasphémateur perpétuel de tout ce qu’il y a de sacré parmi les nations, le plat valet de la Prusse, l’ignoble pamphlétaire qui a souillé de sa bave impure les plus belles gloires de l’antique France. Celui que Sodome eût banni, Paris l’a couronné [67] !
Comme en 1830 et en 1848, le pouvoir est accaparé le 4 septembre par des républicains (général Trochu, Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Émile Picard, Adolphe Crémieux, Léon Gambetta) qui proclament un « Gouvernement de la défense nationale ». Ils décident de continuer la guerre. Dans le chaos général, le communiste Blanqui, fondateur du journal Ni Dieu, ni maître, crée un Comité de salut public avec Victor Hugo et Charles Descluze et tente de soulever la population parisienne, mais c’est un échec [68]. Les Prussiens font le siège de la capitale. Le 13 décembre, Marx écrit à son ami Kugelmann : « Quelle que soit l’issue de la guerre, elle aura exercé le prolétariat français au maniement des armes, et c’est là la meilleure garantie pour l’avenir [69] ».
Une nouvelle fois dans notre histoire, la Vierge Marie intervient pour nous sauver de l’abîme. A Pontmain (le 17 janvier), la Vierge Marie appelle les enfants à la prière pour l’arrêt de la guerre. « Mais, priez, mes enfants, Mon Fils se laisse toucher ». Le lendemain, la guerre est finie avec les Prussiens. Ils proclament l’Empire allemand dans la galerie des glaces à Versailles et dix jours plus tard (28 janvier) l’armistice est signé par Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, pour quatre semaines, le temps d’élire une nouvelle assemblée.
La Commune de Paris (18 mars-24 mai 1871)
L’assemblée, élue le 8 février 1871, confie le pouvoir à Thiers qui devient « chef du pouvoir exécutif de la République française ». Il forme aussitôt un gouvernement de conciliation. L’Assemblée – cette assemblée de « ruraux » comme disent avec mépris ses adversaires – se méfie de Paris et s’installe à Versailles. A Paris, la situation est chaotique : les révolutionnaires et les gardes nationaux ont transporté dans les quartiers ouvriers de Belleville et de Montmartre les 227 canons achetés par souscription pour protéger la capitale lors du siège par les Prussiens et qu’ils regardent comme la propriété du peuple. C’est évidemment une prétention indéfendable : des particuliers ne peuvent pas être propriétaires de canons en état de marche.
Arrivé à Paris le 15 mars, Thiers décide de placer les canons sous l’autorité publique, en les faisant enlever dans la nuit du 17 au 18 mars. Du côté de Montmartre, les Parisiens refusent d’obéir au général Lecomte. Il est même arrêté avec Clément Thomas, ancien général en chef de la garde nationale. Tous les deux sont fusillés en fin de journée par les insurgés qui occupent la plus grande partie de Paris, érigent des barrages et commencent à positionner les canons. Ils sont destinés à jouer un rôle décisif : prendre le pouvoir à Paris. Des meneurs révolutionnaires accourent de toute l’Europe comme les Dombrowsky, Wroblewsky, Frankel, Jacobi, Diebneck, Tonatchin, La Cecilia, Ildjiez, Feldmayer… c’est l’Internationale révolutionnaire polonaise, russe, italienne, allemande, hongroise qui se retrouve à Paris pour faire triompher la révolution prolétarienne. Marx suit les évènements de près « comme si les opérations militaires se passaient aux environs de Londres » écrira Lénine. De sceptique qu’il était, Marx pense désormais que « la Commune pourrait devenir une toute première incarnation de ce qu’il avait alors appelé dictature du prolétariat » souligne Jacques Attali [70]. Il transmet aux communards des informations importantes [71]. Les insurgés élisent le 26 mars un Conseil général de la Commune de Paris composé de 92 membres (dont 17 de l’Internationale) qui se présente comme un gouvernement rival de celui de Versailles. Mais le Conseil général se trouve en proie à des divisions internes. Tous les courants révolutionnaires sont représentés et tous veulent une part du pouvoir. Les décisions tardent souvent à venir. Pourtant, l’argent est là pour payer les troupes de la garde nationale [72]. Bientôt, la Commune publie (5 avril) le Décret des otages : « Toute personne prévenue de complicité avec le gouvernement de Versailles sera immédiatement décrétée d’accusation et incarcérée ». Passant aux actes, le Procureur de la Commune, Raoul Rigault, fait emprisonner des centaines de personnes dont l’archevêque de Paris, Mgr Darboy et de nombreux prêtres. Le 12 avril, Marx écrit à son ami Kugelmann :
Si tu relis le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, tu verras que j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France, il ne sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent [73].
Pour briser le gouvernement de Versailles, de concert avec Engels, Lafargue et les internationalistes français, Marx cherche à déclencher un soulèvement dans le sud-ouest de la France mais le projet échoue.
Le 19 avril, la Commune publie une Déclaration au peuple français. Les mesures sont radicales : adoption du drapeau rouge et du calendrier républicain (1871 devient l’an 79 de la République !) ; séparation de l’Église et de l’État ; suppression du budget des cultes ainsi que transformation de tous les biens ecclésiastiques en propriété nationale ; bannissement des écoles de toutes les images et prières ; instruction laïque, gratuite et obligatoire ; remise des loyers ; suppression des retenues sur salaire ; maintien des étrangers élus à la Commune, « confirmés dans leurs fonctions, car “le drapeau de la Commune est celui de la République universelle”[74] ».
Une semaine après, plus de 10 000 francs-maçons appartenant à 55 loges se rendent, sous la conduite de leurs dignitaires, en « procession » sur les remparts pour y planter 62 bannières maçonniques, puis à l’Hôtel de ville pour y saluer le pouvoir insurrectionnel dont beaucoup de membres sont maçons. « Les chefs militaires des insurgés, à l’exception de Cluseret et de Rossel, et un tiers des élus de la Commune (dont le vétéran Charles Beslay) appartenaient à la franc-maçonnerie [75] ». Les maçons ne sont pas les seuls à soutenir le pouvoir insurrectionnel, Marx écrit à Frankel qu’il a envoyé « plusieurs centaines de lettres pour votre cause dans tous les coins du monde où nous avons des sections ».
Thiers craint un moment un soulèvement général, mais la Commune de Paris n’est pas suivie. Elle dispose en principe de 200 000 hommes, dont 30 000 sont disposés à se battre, mais sans aucune discipline ; la lutte entre « Versaillais » et « Communards » s’engage sous les yeux des Allemands et revêt, tout de suite, un caractère d’une extraordinaire âpreté. La création d’un Comité de salut public (1er mai), à l’instar de ce qui s’est fait en 1793, n’empêche pas les fortifications de tomber une à une. Le 21 mai, l’armée entre dans Paris par la porte de Saint-Cloud non gardée. Avant de quitter la place, les communards veulent faire disparaître les grands monuments « bourgeois » de Paris, grâce aux réserves de pétrole accumulées pendant le siège. Les ordres écrits du Comité de salut public arrivent, lapidaires : « Incendiez et faites sauter ministère marine. » « Faites de suite flamber finances », … Aussi vont-ils mettre le feu à l’Hôtel de ville, au palais des Tuileries [76], au Palais royal, à la Bibliothèque impériale (à ses 100 000 ouvrages avec ses incunables et ses manuscrits enluminés), à l’Arsenal et sa bibliothèque, au Palais de justice, à la Cour des comptes, au Conseil d’État, à l’Hôtel de Salm, à plusieurs quartiers de Paris – la rue Royale, la rue de Lille, une partie de la rue de Rivoli, des centaines de maisons… Si Notre-Dame (le feu n’a pas réussi à atteindre les vitraux), la Sainte Chapelle et le Louvre sont sauvés in extremis, c’est grâce à des héros que l’histoire a oubliés [77]. La Commune jeta aussi à bas « ce colossal symbole de la gloire guerrière, qu’est la colonne Vendôme » (Marx).
Dans l’anarchie générale, Raoul Rigault fait exécuter les otages : près de soixante-dix détenus tombent, surtout des prêtres, parmi lesquels l’archevêque de Paris, Mgr Darboy, l’abbé Deguerry, le père Olivaint S.J., le père Captier O.P. et les martyrs dominicains d’Arcueil [78]. Le dernier affrontement a lieu au Père-Lachaise. Les soldats, exaspérés par les combats de rues et les incendies, traitent les insurgés en assassins, fusillant les hommes pris les armes à la main. Les chiffres traduisent l’intensité des combats : 877 tués chez les Versaillais, 4 à 5 000 tués ou fusillés chez les communards et près de 38 000 prisonniers. Les conseils de guerre prononcent 13 000 condamnations, dont 270 à la peine de mort suivies de 26 exécutions effectives, les autres à la déportation en Nouvelle-Calédonie ou à la prison.
Les Versaillais savent le rôle joué par l’Association Internationale du Travail dans les évènements de la Commune. Ils préviennent l’Europe du danger [79]. Le péril se répand aussi grâce à un chansonnier français, Eugène Pottier, qui « participa à toute l’activité de la Commune et qui écrivit le célèbre chant l’Internationale en juin 1871. Il propagea les idées de la Commune à travers le monde entier », écrit Lénine en 1913, à l’occasion du 25e anniversaire de la mort du rédacteur de l’Internationale [80] . Ce chant deviendra l’hymne de l’URSS après 1922.
Marx tire les leçons de la Commune de Paris
Les ruines de Paris fument encore que Marx fait paraître, le 30 mai 1871, un texte assez bref La Guerre civile en France [81]. Traduite en de nombreuses langues, la brochure fait le tour du monde. Lénine, qui publie une édition en russe en 1907, ne tarit pas d’éloges : « Après la chute de la Commune de Paris (1871), Marx donna une appréciation révolutionnaire si profonde, si juste, si brillante et si efficace dans La Guerre civile en France… [82] »
Marx analyse les évènements, les réussites et les échecs de la Commune et en tire des leçons. Il s’interroge sur le rôle de l’État et sur son remplacement par la dictature du prolétariat, sur le parlementarisme, sur l’internationalisme. La classe ouvrière de Paris a commis des fautes nombreuses : elle n’a pas poursuivi les Versaillais et leur a même laissé le temps de s’organiser ; elle s’est montrée trop généreuse envers « l’ennemi de la classe ouvrière ». Une fois au pouvoir, « celle-ci ne peut pas se contenter de prendre tel quel l’appareil d’État et de le faire fonctionner pour son propre compte ». Elle doit supprimer l’armée, la police, le clergé. « Une fois abolies l’armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel de l’ancien gouvernement, la Commune se donna pour tâche de briser l’outil spirituel de l’oppression, le pouvoir des prêtres », puis elle instaura la dictature du prolétariat. « Messieurs, regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat » écrira Engels en 1891, pour le 20e anniversaire de la Commune [83]. Stéphane Courtois définit cette dictature en quatre points :
Le peuple en armes, ce qui permettrait aux révolutionnaires de disposer des moyens matériels du pouvoir (la force, la violence, la terreur) ; un pouvoir sans séparation entre législatif et exécutif, inspiré de la Convention de 1792-1794. La destruction de l’appareil d’État « bourgeois » (police, justice, armée) et l’organisation d’une production nationale reposant sur la planification et la centralisation [84].
Un enseignement que Lénine suivra à la lettre puisqu’il prépara la révolution russe sur le modèle de 1793 et sur celui de la Commune de Paris.
Lénine s’inspire de1793 et de la Commune de Paris
De son vrai nom Vladimir Ilitch Oulianov, Lénine est né en 1870 dans une famille bourgeoise anoblie. Il prend le parti de la révolution quand son frère est condamné à mort pour avoir participé à la préparation d’un attentat contre le tsar en 1887. Tout en suivant des études d’avocat, il lit Marx, Engels et rejoint les cercles marxistes de Saint-Pétersbourg. Il écrit de nombreux ouvrages (ses écrits complets forment 47 volumes !) et milite dans le Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Ardent révolutionnaire (« C’est de cette pâte que l’on fait les Robespierre » dira de lui le théoricien marxiste Plekhanov), recherché par l’Okhrana (la police du tsar), il est contraint à l’exil pendant plus d’une décennie. De la Suisse, il suit l’échec de la révolution russe de 1905. Il arrive à Paris en décembre 1908 avec ses amis Kamenev et Zinoviev. Il y restera jusqu’en juin 1912.
Lénine s’intéresse à l’actualité parisienne, passe une partie de son temps à la Bibliothèque nationale, y étudie l’histoire des révolutions à Paris, visite les environs de la capitale à vélo, s’associe aux manifestations socialistes qui commémorent la Commune, se rend aux funérailles des Lafargue [85] et cherche à fonder son parti politique en se rendant à Bruxelles, à Anvers, à Londres, à Liège et à Prague. En 1911, il crée même une école de propagande marxiste à Longjumeau : dix-sept élèves viennent de toute la Russie pour devenir les futurs cadres de la Russie bolchevisée. Lénine leur apprend les bases du marxisme avec l’aide de sa femme Kroupskaïa et de sa maîtresse, la française Inès Armand, et aussi de professeurs disciples de Marx et de Engels.
Les références à la Révolution de 1789 et à la Commune de Paris sont constantes dans les écrits de Lénine comme elles le sont dans ceux de Marx : lors du 3e congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe (1905) réuni à Londres, Lénine réclame les méthodes terroristes des Jacobins de 1793 s’il vient à prendre le pouvoir :
Si nous nous emparions de Pétersbourg et guillotinions Nicolas, nous devrions faire face à plusieurs Vendée. Marx s’en rendait parfaitement compte lorsque, en 1848, dans la Neue Rheinische Zeitung, il évoquait les Jacobins : « La Terreur de 1793, disait-il, n’est que le procédé plébéien pour en finir avec l’absolutisme et la contre-révolution ».
Dans son livre Deux Tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique publié en 1905, Lénine revient sur le moyen le plus efficace pour supprimer l’ennemi de classe :
Si la révolution arrive à une victoire décisive, nous règlerons son compte au tsarisme, à la manière jacobine, ou, si vous préférez, à la plébéienne. « La Terreur française, écrivait Marx en 1848 dans la célèbre Nouvelle Gazette Rhénane, n’a été qu’un moyen plébéien de se défaire des ennemis de la bourgeoisie : l’absolutisme, le féodalisme et l’esprit petit-bourgeois ». Ceux qui, à l’époque de la révolution démocratique, agitent aux yeux des ouvriers social-démocrates russes l’épouvantail du jacobinisme, ont-ils jamais réfléchi à ces mots de Marx [86] ?
Trotsky, qui appelait Lénine du prénom de Maximilien, lui conseille de bien choisir son entourage. Il donne l’exemple de Robespierre :
La dictature de Robespierre par l’intermédiaire du Comité de salut public ne pouvait tenir que si l’on sélectionnait des gens « fidèles » dans le Comité lui-même, et que si l’on plaçait à toutes les fonctions importantes de l’État des créatures de l’Incorruptible. Sinon le dictateur tout-puissant serait resté suspendu en l’air [87].
Lénine n’oubliera pas la leçon et Trotsky en fera les frais avec Staline. Lorsque Lénine prendra le pouvoir à Petrograd (Saint Pétersbourg) en octobre 1917, il ne craindra pas de se comparer à Robespierre et aux dirigeants de l’insurrection communarde. Le 28 mai 1918, il dira :
Si l’on prend l’échelle des révolutions occidentales, nous sommes à présent approximativement au niveau de ce qui fut atteint en 1793 et en 1871 [88].
Lénine, comme tous les révolutionnaires russes, est nourri de l’histoire de la Révolution française. Dans sa conquête du pouvoir puis dans sa dictature par la terreur, il s’inspirera de l’exemple des « grands ancêtres ».
En octobre 1917, Lénine encourage à l’insurrection armée en citant Marx et Danton :
Pour ce qui est de l’insurrection armée, Marx résumait le bilan des leçons de toutes les révolutions par « les paroles de Danton, le plus grand maître de la tactique révolutionnaire connu jusqu’ici : de l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace [89] ». Au cas où l’insurrection serait décidée, espérons que les dirigeants appliqueront avec succès les grands préceptes de Danton et de Marx [90].
Arrivés au pouvoir en octobre 1917, les Bolcheviks décident d’éliminer les opposants. Plekhanov qui s’y oppose se fait rappeler à l’ordre par Lénine :
Vous avez appris l’histoire, pouvez-vous nier que les grands Jacobins de 1793 ne craignirent pas de déclarer ennemis du peuple, les représentants de la minorité réactionnaire, exploiteuse du peuple de leur époque [91] ?
Après octobre 1917, les références à la Terreur en France sont sur toutes les lèvres : auprès de ses amis Bolcheviks, Lénine cherche « un Fouquier-Tinville qui matera toute la racaille contre-révolutionnaire [92] ». Au Comité exécutif pan-russe des soviets, le 1er décembre 1917, Trotsky annonce la mise en place de la Terreur comme celle « des grands révolutionnaires français » :
Il n’y a rien d’immoral à ce que le prolétariat achève une classe qui s’effondre : c’est son droit. Vous êtes indignés de cette Terreur ouverte que nous appliquons à nos ennemis de classe, mais laissez-moi vous dire que, dans un mois au plus, elle prendra des formes autrement effrayantes, sur le modèle de la Terreur des grands révolutionnaires français. Ce n’est pas une forteresse, c’est la guillotine qui attend nos ennemis [93].
La Commune de Paris est, elle aussi, un objet d’étude et d’admiration. Lénine publie de nombreux textes à la gloire de l’évènement parisien de 1871. « L’œuvre de la Commune n’est pas morte ; elle vit jusqu’à présent en chacun de nous [94] » écrit-il. En août-septembre 1917, il rédige un ouvrage L’État et la Révolution, qui est considéré comme l’un de ses textes les plus importants [95]. C’est une longue réflexion sur l’État « bourgeois », sur sa destruction, sur la dictature du prolétariat. Le chapitre 3, intitulé « L’expérience de la Commune de Paris », présente les idées exprimées par Karl Marx dans La Guerre civile en France. Le disciple de Marx s’interroge : « En quoi la tentative des communards est-elle héroïque ? » ; « Par quoi remplacer la machine d’État démolie ? [96] » ; « Comment arriver à détruire l’État parasite ? » Il conclut :
La Commune est la première tentative faite par la révolution prolétarienne pour briser la machine d’État bourgeoise ; elle est la forme politique « enfin trouvée » par quoi l’on peut et l’on doit remplacer ce qui a été brisé.
Et d’ajouter que « les révolutions russes de 1905 et 1917 (celle de février), dans un cadre différent et dans d’autres conditions, continuent l’œuvre de la Commune et confirment la géniale analyse historique de Marx ».
On dit qu’au soixante-treizième jour de la prise du pouvoir par les bolcheviks, Lénine se mit à danser dans la neige au Kremlin. La durée de la Commune de 1871 était dépassée d’un jour ! Pour marquer le premier anniversaire de la Révolution d’octobre, Lénine fera ériger une statue de Robespierre dans Moscou, une autre de Marat et une de Danton [97]. Lénine qui aura sur la conscience près de dix millions de morts, rendit ses comptes à Dieu le 21 janvier 1924, date anniversaire de l’assassinat du roi Louis XVI. En témoignage de reconnaissance, la délégation française du PCF au Ve congrès de l’Internationale communiste à Moscou, au mois de juillet, apporta un drapeau rouge de la Commune qui fut déposé à l’intérieur du Mausolée provisoire où reposait Lénine. A cette occasion, les Soviétiques encouragèrent les communistes français : « Restez fidèles à la Commune, renversez la bourgeoisie, instaurez chez vous le gouvernement des Soviets, le gouvernement des travailleurs, rapprochez l’heure de la révolution mondiale. »
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Même si l’histoire ne se répète pas exactement, il est évident que les marxistes russes, à la suite de Marx et Engels, n’ont eu de cesse d’étudier les révolutions de 1793 à 1871 et de prendre leurs leçons chez les révolutionnaires français. Ils étaient animés du même esprit, du même zèle à renverser l’ordre naturel et chrétien pour lui substituer un « paradis sur terre » qui devint rapidement un enfer. Même après la mort de Robespierre, de Marx et de Lénine, même après l’hécatombe de cent millions de victimes [98], pourquoi le communisme continue-t-il de séduire, pourquoi cet esprit révolutionnaire perdure-t-il au 21e siècle ? (L’extrême gauche française a obtenu près de 9 millions de voix aux dernières présidentielles !). Mgr Gaume répond magistralement :
Si, arrachant le masque à la Révolution, vous lui demandez : « Qui es-tu ? » elle vous dira : « Je ne suis pas ce que l’on croit ; beaucoup parlent de moi, et bien peu me connaissent. Je ne suis ni le carbonarisme qui conspire dans l’ombre, ni l’émeute qui gronde dans la rue, ni le changement de la monarchie en république, ni la substitution d’une dynastie à une autre, ni le trouble momentané de l’ordre public. Je ne suis ni les fureurs de la Montagne, ni les hurlements des Jacobins, ni le combat des barricades, ni le pillage, ni l’incendie, ni la loi agraire, ni la guillotine, ni les noyades. Je ne suis ni Marat, ni Robespierre, ni Babeuf, ni Mazzini, ni Kossuth. Ces hommes sont mes fils, ils ne sont pas moi ; ces choses sont mes œuvres, elles ne sont pas moi. Ces hommes et ces choses sont des faits passagers, et moi je suis un état permanent.
« Je suis la haine de tout ordre religieux et social que l’homme n’a pas établi, et dans lequel il n’est pas roi et Dieu tout ensemble ; je suis la proclamation des droits de l’homme contre les droits de Dieu ; je suis la philosophie de la révolte, la politique de la révolte, la religion de la révolte ; je suis la négation armée ; je suis la fondation de l’état religieux et social sur la volonté de l’homme au lieu de la volonté de Dieu ; en un mot, je suis l’anarchie, car je suis Dieu détrôné et l’homme mis à sa place. Voilà pourquoi je m’appelle Révolution, c’est-à-dire renversement, parce que je mets en haut ce qui, selon les lois éternelles, doit être en bas, et en bas ce qui doit être en haut [99]. »
[1] — Léon Trotsky, Nos tâches politiques, Paris, Belfond, 1970, p. 190.
[2] — Cité dans Nicolas Werth, Le livre noir du communisme, Paris, Pocket, 2017, p. 83.
[3] — Wladimir Ilytch Oulianov dit Lénine, Œuvres complètes, Paris, Éditions sociales, 1959, t. 8, p. 396.
[4] — Voir la photo à la fin de l’article. Elle est publiée dans La Révolution française et la Russie, Moscou, Editions du Progrès, 1989, p. 141.
[5] — L’Art de la propagande dans les premières années d’Octobre, Moscou, 1971, p. 42.
[6] — Karl Marx à l’occasion du deuxième anniversaire de la révolution polonaise en 1846 in François Furet, Marx et la Révolution française, Paris, Flammarion, 1986, p. 218.
[7] — Cité par Léon Poliakov, La Causalité diabolique. Du joug mongol à la victoire de Lénine, Paris, Calmann-Lévy, 1985, p. 174.
[8] — Rémi Kauffer, Paris la rouge, Paris, Perrin, 2016, introduction, p. 7.
[9] — Né à Trèves, le 5 mai 1818, Karl Marx est d’origine bourgeoise, à la fois par sa mère, Henriette Pressburg, qui était d’origine juive hollandaise et par son père, Herschel Marx (1782-1838), lui aussi d’origine juive, riche avocat converti au luthéranisme. Karl Marx est baptisé en 1824 chez les Luthériens. A l’école, il est bien noté pour ses connaissances religieuses. Il suit des études à Bonn et à Berlin. Il y étudie le droit, l’histoire et la philosophie. A 23 ans (1841), il présente sa thèse de doctorat sur Démocrite et Épicure (les champions du matérialisme parmi les philosophes antiques) puis devenu docteur, il enseigne à la faculté de philosophie de l’Université de Iéna. A cette époque, il rencontre Moses Hess, fondateur du parti social-démocrate allemand, qui l’amène aux idées socialistes.
[10] — Maximilien Rubel, « Marx, historien de la France », in Karl Marx, Les Luttes de classe en France, réédition avec notes et articles, Paris, Gallimard, 2002, p. 318.
[11] — Adolphe Thiers, Histoire de la Révolution française, Paris, Durey, 1823-27, 10 vol.
[12] — François Guizot, Histoire générale de la civilisation en Europe, Paris, Langlet, 1828 et Histoire de la civilisation en France, Paris, Didier, 1830, 4 vol.
[13] — François Mignet, Histoire de la Révolution française depuis 1789 jusqu’à 1814, Paris, Firmin Didot, 1826, 2 vol.
[14] — Augustin Thierry, « Lettres sur l’histoire de France » publiées dans Le Courrier Français en 1820.
[15] — Julien Louvrier, « Marx, le marxisme et les historiens de la Révolution française au 20e siècle », in Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 102, 2007, p. 155.
[16] — Joseph Weydemeyer fut membre de la société secrète La Ligue des communistes. Il émigra aux États-Unis en 1851 et fonda avec des amis la première organisation marxiste américaine, l’American Workers League (1852).
[17] — Karl Marx à Joseph Weydemeyer, le 5 mars 1852 in Karl Marx, Friedrich Engels, Correspondance, Editions du Progrès, Moscou, 1981, p. 60.
[18] — François Furet, Marx et la Révolution française, Paris, Flammarion, 1986, p. 87.
[19] — François Furet, ibid., p. 87-88.
[20] — Karl Marx en 1846 à l’occasion du deuxième anniversaire de la révolution polonaise in Marx et la Révolution française, ibid., p. 218.
[21] — Cité dans François Furet, Marx et la Révolution française, ibid., p. 245.
[22] — Lettre de Marx à Engels du 27 juillet 1854 in François Furet, ibid., p. 252.
[23] — Lettre de Marx à Engels du 30 janvier 1865, in François Furet, ibid., p. 259.
[24] — « Marx avance deux interprétations contradictoires de 1793 : à savoir que la Terreur accomplit les tâches de la révolution bourgeoise ou bien qu’elle constitue un renversement provisoire du pouvoir de la bourgeoisie » (François Furet, ibid., p. 116).
[25] — Voir Claude Mainfroy, « Marx et la Révolution Française après 1870 », in Cahiers d’histoire de l’Institut de Recherches marxistes, n° 21, 1985.
[26] — Sur l’influence de la Révolution et sur les débats qu’elle a suscités dans le monde, voir Jean-Numa Ducange, La Révolution française et l’histoire du monde. Deux siècles de débats historiques et politiques 1815-1991, Paris, Armand Colin, 2014.
[27] — Alexandre Tchoudinov, « Le culte russe de la Révolution française » in Cahiers du monde russe, 48/2-3, 2007, p. 488.
[28] — Vladimir Khoros, « La Révolution française et la tradition révolutionnaire en Russie », in La Révolution française et la Russie, Moscou, Editions du Progrès, 1989, p. 212.
[29] — Rémi Kauffer, Paris la rouge, Paris, Perrin, 2016, p. 16.
[30] — Etienne Cabet publia : Comment je suis communiste, 1840 ; Histoire populaire de la Révolution française de 1789 à 1830, 1840 ; Voyage en Icarie, 1842 (réédité chez Dalloz en 2005), Le Vrai Christianisme suivant Jésus-Christ, 1846.
[31] — Michel Bakounine, Œuvres complètes, Paris, Champ Libre, 1974, t. 2, p. 109.
[32] — C’est Hermann Ewerbeck qui fera connaître en langue française les écrits de Feuerbach dans Qu’est-ce que la religion, d’après la nouvelle philosophie allemande ? Paris, Garnier, 1850.
[33] — Lénine, « Biographie de Karl Marx », in Œuvres complètes, Moscou, Editions du Progrès, 1966, t. 21.
[34] — Albert Bessières s.j., Les Béatitudes et la civilisation, Paris, Spes, 1944, p. 138. L’auteur analyse bien les contradictions de Proudhon (qui se réfère parfois à l’Évangile tout en prônant la révolte contre Dieu) aux pages 43 et 134-139.
[35] — Dans cet ouvrage, on peut lire : « Le mouvement révolutionnaire qui commença en 1789 au Cercle social, qui au milieu de sa carrière eut pour représentants principaux Leclerc et Roux et qui finit par succomber provisoirement avec la conspiration de Babeuf, avait fait germer l’idée communiste », in Marx, La Sainte Famille, Paris, Éditions sociales, p. 145.
[36] — Sur la haine satanique de Marx contre Jésus-Christ, voir Richard Wurmbrand, Karl Marx et Satan, Paris, Médiaspaul, 1987.
[37] — Jules Tardivel, Vie du pape Pie IX, ses œuvres et ses douleurs, Québec, 1878, p. 19.
[38] — Pie IX, Qui Pluribus du 9 novembre 1846. L’encyclique se trouve sur le site archive.org. Cette même année, la Vierge Marie, en pleurs, apparaît une nouvelle fois en France, à la Salette ; elle demande la sanctification du dimanche et l’arrêt des blasphèmes.
[39] — Sur les origines de la secte des Illuminés et sur son œuvre, voir Augustin Barruel, Spartacus Weishaupt, fondateur des Illuminés de Bavière, Lyon, Pitrat, 1819, réédité en 1979.
[40] — « Les statuts de la première organisation communiste » in Karl Marx et Friedrich Engels, Le Parti de classe, t. 1, Paris, Maspéro, 1973. Sur le financement de la Ligue des communistes par le banquier Jean Laffite voir : Jacques Bordiot, Le pouvoir occulte, fourrier du communisme, chapitre VI, « Les origines capitalistes du marxisme », Chiré, 1976, p. 117-141.
[41] — Marx/Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, J’ai lu, 2017. Pour un résumé des principes énoncés par le Manifeste voir : Jacques Bordiot, ibid., p. 101-116. (Abolition de la propriété foncière, impôt sur le revenu lourd et progressif, abolition de l’héritage, centralisation par l’État de tous les moyens de transport, éducation publique et gratuite de tous les enfants, etc…) L’auteur précise : « Certaines de ses prescriptions, qui à l’époque, faisaient figure de nouveautés audacieuses nous sont devenues si familières que nous en avons perdu de vue l’origine. Le degré d’exécution de ce “Décalogue communiste” permet de mesurer le degré de socialisation d’un pays. »
[42] — Marx/Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, Livre de Poche, 1973, p. 57-59.
[43] — Pie IX, « Nostis et Nobiscum », 8 décembre 1849 in Lettres apostoliques de Pie IX, Grégoire XVI, Pie VII, encycliques, brefs, etc. Paris, André et Chernoviz, 1901, p. 146-175.
[44] — Dans la biographie que Lénine consacre à Marx en 1914, on peut lire : « Depuis la grande Révolution française, l’histoire de l’Europe a, dans nombre de pays, révélé avec une évidence particulière cette cause réelle (décrite par Marx) des événements : la lutte des classes. Déjà, à l’époque de la Restauration, on vit apparaître en France un certain nombre d’historiens (Thierry, Guizot, Mignet, Thiers) qui, dans leur synthèse des événements, ne purent s’empêcher de reconnaître que la lutte des classes était la clé permettant de comprendre toute l’histoire de France. » Lénine, Œuvres complètes, Moscou, Editions du Progrès, 1966, t. 21.
[45] — Antony Sutton, Wall Street et la révolution bolchevique, Le retour aux sources, 2010.
[46] — Cité dans « Lamartine, vous êtes les fabricateurs de la Concorde », revue Humanisme, n° 235, septembre 1997, p. 14.
[47] — Son nom figure sur le tableau de la loge « Thémis, » à l’Orient de Caen en 1850.
[48] — En 1830, à la rue du Bac à Paris, la Vierge Marie donnait la Médaille miraculeuse comme protection contre les temps mauvais. Notre-Dame annonçait à sainte Catherine Labouré : « De grands malheurs arriveront. Un moment viendra où le danger sera grand. On croira tout perdu. Là, je serai avec vous, ayez confiance. Vous reconnaîtrez ma visite, la protection de Dieu et celle de saint Vincent sur les deux communautés. Dans le clergé de Paris, il y aura des victimes. Monseigneur l’archevêque mourra. » Arthur Loth, Le Miracle en France au 19e siècle, Lille, Société Saint Augustin, 1898, p. 56.
[49] — La journée du 13 juin 1849 est une journée de manifestations organisée par les députés de l’extrême gauche à l’Assemblée nationale pour dénoncer l’expédition française contre la République romaine en soutien au pape Pie IX, chassé de Rome par les carbonari et réfugié à Gaëte dans le royaume de Naples.
[50] — Karl Marx, Les Luttes de classes en France, avec notes et articles de Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, 2002.
[51] — Friedrich Engels, (préface de 1895), Les Luttes de classes en France, Paris, Éditions sociales, 1967, p. 3.
[52] — Karl Marx, Les luttes de classes en France, Paris, Gallimard, 2002, p. 42.
[53] — Mgr Jean-Joseph Gaume, L’Europe en 1848. La question de l’organisation du travail, le communisme ou le christianisme, Paris, Gaume frères, 1848. L’ouvrage est disponible sur le site wikisource.org.
[54] — Juan Donoso Cortès, Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme, Bibliothèque nouvelle, Paris, 1851. Réédition chez DMM, Bouère, 1986.
[55] — Mgr Jean-Joseph Gaume, L’Europe en 1848. ibid., p. 50-52.
[56] — Mgr Jean-Joseph Gaume, L’Europe en 1848. ibid., p. 63-64.
[57] — André Piettre, Les Chrétiens et le socialisme. Des origines à demain, Paris, France-Empire, 1984, p. 73.
[58] — Sur le mouvement social catholique en France, méconnu, on peut lire : Charles Maignen, Maurice Maignen et les origines du mouvement social chrétien en France, 1822-1899, Luçon, 1927. Voir aussi : Antoine Murat, Le Catholicisme social en France, Bordeaux, Ulysse, 1980.
[59] — Louis Veuillot, Les Libres Penseurs, Paris, Lecoffre, 1848, préface p. IX-X. Il explique plus loin que sa conversion au catholicisme l’a gardé du communisme et des sociétés secrètes : « Je me dis : cet édifice social est inique ; il croulera, il sera détruit. J’étais chrétien déjà : si je ne l’avais pas été, de ce jour j’aurais appartenu aux sociétés secrètes. Je me serais dit, comme tant d’autres à qui la lumière d’en haut n’a point été portée : pourquoi des gens bien logés, bien vêtus, bien nourris, tandis que nous sommes couverts de haillons, entassés dans des mansardes, obligés de travailler au soleil et à la pluie, pour gagner à peine de quoi ne pas mourir ? » in Les Libres penseurs, p. XV-XVII.
[60] — Parmi les dernières rééditions : Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Flammarion, 2016, ou : Paris, Nouveau Monde éditions, 2017.
[61] — Marx cite ici, sans le dire, une phrase d’Engels (lettre de Engels du 3 décembre 1851). Voir Marx/Engels, Correspondance, Editions du Progrès, Moscou, 1981, p. 49.
[62] — Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Flammarion, 2016, p. 49-50.
[63] — Karl Marx, préface à la 2e édition allemande (1869) in Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Nouveau Monde éditions, 2017, p. 12.
[64] — Samuel Hayat, préface à la réédition de Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Nouveau Monde éditions, 2017, p. 5. L’auteur affirme que « Le 18 Brumaire est certainement le grand livre du Karl Marx historien ».
[65] — Les Livres II et III seront publiés par Engels après la mort de Marx, en 1885 et 1894.
[66] — Paul Lafargue (1842-1911) déclara lors d’un meeting à Liège en 1865 : « Guerre à Dieu, là est le progrès ». Il écrivit un livre qui est tout un programme : Le Droit à la paresse (1880) régulièrement réédité, « un livre à relire d’urgence » nous dit Libération du 28 novembre 2011 ! Ne voulant pas vieillir, Lafargue se suicida à 69 ans ! Lénine prononça son éloge funèbre (en français) lors de l’incinération. Avec Jules Guesde, Lafargue est le fondateur du Parti ouvrier (1882) dont le programme fut rédigé avec Marx et Engels. Ce parti deviendra le Parti ouvrier français (1893), puis le Parti socialiste de France (1902), puis la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) en 1905, enfin le Parti socialiste en 1969.
[67] — Mgr Jean-Joseph Gaume, Où en sommes-nous ? Étude sur les évènements actuels, 1870 et 1871, Paris, Gaume frères, 1871, p. 112-113.
[68] — Sur le site marxist.org, on peut lire : « Jeune étudiant au temps de la Restauration, Auguste Blanqui adhère en 1824 à la Charbonnerie, organisation subversive qui complotait la chute de la monarchie des Bourbons. Sans rompre avec son milieu, Blanqui s’initie ainsi au monde souterrain des sociétés secrètes et des conspirations ». En 1866, Blanqui écrira un vrai manuel d’insurrection : Instructions pour une prise d’armes, réédité en 2009 chez Cent Pages, 76 p.
[69] — Karl Marx, Lettres à Kugelmann, préface de Lénine pour l’édition russe de 1907, Paris, Anthropos, 1968. Autre édition : Paris, Éditions sociales, 1971, p. 177.
[70] — Jacques Attali, Karl Marx ou l’esprit du monde, Paris, Fayard, 2005, p. 342.
[71] — Il avoua le 12 juin 1871 au professeur Beesly qui présida la réunion de la 1ère Internationale : « Mes rapports avec la Commune étaient assurés par un commerçant allemand, qui voyage toute l’année pour ses affaires entre Paris et Londres. Tout fut arrangé oralement, à l’exception de deux affaires. J’ai envoyé premièrement aux membres de la Commune, par le même intermédiaire, une lettre en réponse à la question posée par eux de savoir comment ils pouvaient négocier certains effets à la Bourse de Londres. Deuxièmement, le 11 mai, dix jours avant la catastrophe, j’ai envoyé par le même chemin tous les détails de l’accord secret entre Bismarck et Favre à Francfort. L’information m’arrivait du bras droit de Bismarck, un homme, qui, jadis (de 1848 à 1853), appartenait à la société secrète, dont j’étais le chef. Cet homme sait que je possède encore tous les rapports qu’il m’envoyait d’Allemagne et sur l’Allemagne […]. Si la Commune avait écouté mes avertissements ! » in « Lettres de Karl Marx au professeur E.S. Beesly », annexe à La Guerre civile en France, Ink book édition, 2013. La société secrète dont Marx se dit le chef est la Ligue des communistes. Le 30 mars, deux dirigeants communards, Léo Frankel et Eugène Varlin, transmirent à Marx une missive secrète pour solliciter ses conseils sur « les réformes sociales à appliquer ».
[72] — Grâce au lancement de deux emprunts publics aupr ès de Rothschild et de la Banque de France. Gustave Rouland, gouverneur de la Banque de France, et le sous-gouverneur, de Ploeuc, vont prêter en deux mois (18 mars-24 mai 1871) 16,7 millions de francs aux communards soit 40% de leurs besoins. Ils prêteront en même temps 315 millions aux Versaillais. Voir : Éric Cavattera, La Banque de France et la Commune de Paris (1871), Paris, L’Harmattan, 1998.
[73] — Karl Marx, Lettres à Kugelmann, Paris, Éd. sociales, 1971, p. 188.
[74] — Friedrich Engels, dans sa préface à la réédition allemande de La Guerre civile en France pour le 20e anniversaire de la Commune (1891). La IIIe République appliquera les mesures les plus anticatholiques du programme de la Commune.
[75] — André Combes, Les Trois siècles de la franc-maçonnerie française, Éditions Edimaf, Paris, 1987, p. 114.
[76] — Au moment où s’écroule l’impressionnant dôme des Tuileries, le général communard Bergeret écrit : « Les derniers vestiges de la royauté viennent de disparaître ; je désire qu’il en soit de même de tous les monuments de Paris » cité dans Maxime Du Camp, Les convulsions de Paris. Episodes de la Commune, Paris, HHHachette, t. 2, p. 209.
[77] — Voir Nicolas Chaudun, Le Brasier. Le Louvre incendié par la Commune, Actes Sud, 2015. L’auteur réhabilite Henry Barbet de Jouy, conservateur au Louvre, et Martian de Bernardy de Sigoyer, officier, qui sauvèrent le monument de la furie communiste.
[78] — Voir Gérard Bedel, Sel de la terre 46, p. 161 sq.
[79] — Dans sa brochure La Guerre civile en France (1871), Marx fulmine contre les auteurs de la mise en garde : « Thiers la [l’AIT] dénonce comme le tyran du travail, affectant d’en être le libérateur. Picard donne l ’ordre de couper toutes les communications entre les internationaux français et ceux de l’étranger ; le comte Jaubert, cette vieille momie, déjà complice de Thiers en 1835, déclare que le grand problème pour tous les gouvernements civilisés est d’extirper l’Internationale ».
[80] — Lénine dans la Pravda (journal des Bolcheviks), n° 2 (3 janvier 1913) in Œuvres de Lénine, t. 36, p. 212-213.
[81] — Karl Marx, La Guerre civile en France, Paris, Fayard, 2007. Les citations de Marx sont tirées de cet ouvrage.
[82] — Notice biographique sur Marx rédigée par Lénine et parue en 1915 dans le Dictionnaire encyclopédique Granat, Moscou, 7° édition, tome 28.
[83] — Cité dans Sur la Commune de Paris, Marx, Engels, Lénine, Les éditions du Progrès, Moscou, 1971, p. 20.
[84] — Stéphane Courtois, Lénine, l’inventeur du totalitarisme, Paris, Perrin, 2017, p. 185.
[85] — Voir Jean Fréville, Lénine à Paris, Editions sociales, Paris, 1968.
[86] — Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, 1905, dans Œuvres complètes, ibid., t. 9, p. 54.
[87] — Cité dans Stéphane Courtois, Lénine, ibid., Paris, Perrin, p. 196.
[88] — Discours de Lénine du 28 mai 1918, cité dans Albert Mathiez, Le Bolchevisme et le Jacobinisme, Librairie du Parti Socialiste, 1920, p. 1. Le texte est aussi publié dans Révolution russe et Révolution française, Paris, Éditions critiques, 2017, p. 43. (Voir l’article en annexe).
[89] — Cité dans Marx/Engels, « Révolution et contre-révolution en Allemagne », in La Révolution démocratique bourgeoise en Allemagne, Editions sociales, Paris, 1951.
[90] — Lénine dans la Pravda n° 250, 7 nov. 1920. Œuvres complètes, Moscou, t. 26, p. 182-184.
[91] — Lénine, Œuvres complètes, ibid., t. 24, p. 550.
[92] — Cité dans Nicolas Werth, Le Livre noir du communisme, Paris, Pocket, 2017, p. 83.
[93] — Trotsky dans The Debate on Soviet Power, minutes of all Russian Central Executive Comittee of Soviets, Oxford, University Press, 1979, p. 177.
[94] — « A la mémoire de la Commune », in Le Journal ouvrier, n° 4-5, 15 avril 1911. Œuvres complètes, t. 17, p. 135-140.
[95] — Lénine, L’État et la Révolution, Genève, Gonthier, 1964. Une édition plus récente : La Fabrique, Paris, 2012.
[96] — Dans une étude publiée en 1921, Les Leçons de la Commune, Léon Trotsky pense avoir trouvé la solution : la force du Parti : « Nous pouvons feuilleter page par page toute l’histoire de la Commune, et nous y trouverons une seule leçon : il faut une forte direction de Parti ».
[97] — Voir les photos dans La Révolution française et la Russie, Moscou, Editions du Progrès, 1989, p. 141.
[98] — Stéphane Courtois, Le Livre noir du communisme, Paris, Pocket, p. 15.
[99] — Mgr Jean-Joseph Gaume, La Révolution, recherches historiques, Paris, Gaume frères, 1856. Cité dans Léon de Poncins, Espions soviétiques dans le monde, NEL, 1961, p. 182.

