+ Chesterton thomiste ?
Chesterton thomiste ? L’ouvrage de Wojciech Golonka, Gilbert Keith Chesterton : portrait philosophique d’un écrivain, tente de répondre. Depuis la Somme qu’il commence à lire adolescent jusqu’à son Saint Thomas Aquinas qui couronne sa carrière, Chesterton a entretenu un dialogue ininterrompu avec saint Thomas et puisé chez lui les éléments essentiels de sa dialectique et de ses convictions.
Cette thèse de philosophie, soutenue en 2013, s’inscrit dans le prolongement du travail entrepris par « l’inventeur » de Chesterton en France, le jésuite Joseph de Tonquédec [1]. Celui-ci analysait en 1919 la doctrine du journaliste anglais, trois ans avant sa conversion. Il montrait un homme qui bousculait vigoureusement la société britannique endormie dans un scepticisme de confort et qui prêchait en faveur d’une redécouverte du christianisme.
L’étude de W. Golonka s’articule en trois parties : – une présentation systématique des thèses de l’écrivain vues à la lumière de saint Thomas ; – une présentation, plus succincte, des combats menés par Chesterton ; – enfin, une évaluation d’ensemble de l’œuvre de Chesterton au regard de la philosophie. Ce n’est pas un plaidoyer. L’auteur conclut que Chesterton n’était pas philosophe : il n’a pas adopté une démarche scientifique, ni employé un vocabulaire technique, ni défini clairement les concepts qu’il utilisait.
Mais cette étude permet de situer son vrai mérite : Chesterton fut un dialecticien hors pair. C’est à ce titre qu’il a brillé dans sa mission d’écrivain catholique, qu’il a puissamment soutenu l’Église et qu’il fut craint par ses adversaires.
Le fairlyland ou le refus d’une société décadente
Dès son adolescence, Chesterton fut un amoureux des débats et un excellent logicien. Il savait comme personne manier les définitions et réduire à l’absurde les thèses adverses. Journaliste au Daily News en 1902, il prit part aux controverses qui agitaient la société. Confronté au darwiniste H. G. Wells ou au nietzschéen G. B. Shaw, il comprit que l’esprit moderne détruit les fondements rationnels de la pensée et de la civilisation. D’où la question qui le hantera toute sa vie : « Comment penser droitement ? »
En 1905, dans Hérétiques, il pourfend les bricoleurs d’une nouvelle humanité. Il oppose deux civilisations. L’une appartient au passé, il la qualifie d’« idéaliste » (comprenez : animée par un idéal). Païens ou chrétiens, tous – Aristote en tête – envisagent un monde marqué par un ordre, une finalité, et lié à une transcendance. En face, l’homme moderne chasse Dieu du monde et ne sait plus voir le réel. Il est « sceptique ».
La nécessité de reprendre pied dans la réalité lui inspire une intuition paradoxale : fuir le monde moderne en se réfugiant dans le fairlyland, un univers de conte de fées, seul recours contre la pensée unique. Il faut briser les lieux communs du scepticisme, afin de retrouver l’enthousiasme (philosophique, mais plus simplement humain, naturel) d’un contact authentique avec le réel. Car le monde de l’imagination (fantaisie) est, somme toute, plus réel que celui des nihilistes et il est préférable au cauchemar ambiant ! Ce monde, Chesterton le rêve bâti sur des lois logiques et cohérentes. Plus tard, c’est ce même monde qu’il redécouvre, à l’identique, dans la doctrine de saint Thomas ! Voilà l’homme des paradoxes : Chesterton prend pied dans le réel en empruntant les chemins du rêve…
Chesterton dialecticien
Par sa seule logique, remarque le père de Tonquédec, Chesterton a fait « un abondant carnage de toutes les fines, délicates, maladives doctrines modernes qui doutent de la vérité [2] ».
Dans un monde sans logique, Chesterton produit des raisonnements si affûtés qu’ils excitent l’admiration de ses adversaires. Il le constate et s’en désole : la « modernité » se caractérise par une absence complète de réflexion. « Si aujourd’hui on se garde d’être anthropophage, en l’absence d’arguments, s’en abstiendra-t-on demain ? »
Avant tout raisonnement, Chesterton s’appuie sur l’observation et sur l’intuition. Sa grande force réside dans son « immense bon sens ». Contre les évolutionnistes, il (ré)invente la loi de la limitation qui correspond dans la philosophie thomiste à l’hylémorphisme (les concepts matière/forme qui rendent compte du mouvement).
Il refuse d’adopter tel quel le vocabulaire technique de la philosophie. L’objectif est de réactiver chez son lecteur le sens du réel que la tradition mourante ne transmet plus. Au moyen de questions simples, presque humiliantes dans leur simplicité, il anéantit, méthodiquement, les opinions les plus folles.
Progressivement, de polémique en polémique, il exploite toutes les parties de la philosophie dont son argumentation a besoin. « Il a inventé une philosophie, note W. Golonka, comme on crée un univers romanesque » (p. 62). Et l’auteur de commenter : « La révolte antiscolastique et anti-intellectuelle de Luther, qui marque la société de son temps, suscite son appétit de logique » (p. 184).
Un écrivain thomiste ?
Première leçon que tire W. Golonka de cette étude méticuleuse : la grande profondeur de pensée de cet amateur. Gilson écrivait de son Saint Thomas Aquinas : « La profondeur de l’analyse de Chesterton peut surpasser le travail des chercheurs de métier. » L’ouvrage montre comment une intuition première, développée au moyen d’images et de paradoxes, rejoint finalement (et profondément) la philosophie thomiste. Cette pensée, audacieuse, originale dans son expression, n’est nullement développée comme un système et Chesterton sait contourner habilement les sophismes de son époque.
Deuxième leçon : c’est en tant que dialecticien et non en tant que philosophe qu’il convient d’évaluer la pensée de Chesterton. Il a recours aux images, aux paradoxes, à l’humour grinçant de la satire pour toucher les esprits et rejoint ainsi, de façon surprenante, la dialectique aristotélicienne. Chesterton considère qu’une forme d’« inerrance » prévient l’homme ordinaire contre l’erreur ; c’est une « rectitude des jugements relevant du sens commun au contact de la réalité » (p. 117), ce qu’Aristote appelle une probabilité (p. 384). Se détournant du discours purement conceptuel, Chesterton a cherché à populariser une approche réaliste du réel. « S’il fut populaire, c’est parce qu’il popularisait les idées qu’il jugeait importantes » (p. 384).
W. Golonka conclut : « Chesterton est un logicien qui explique aux hommes ordinaires leur propre réalisme : c’est un prédicateur de la normalité » (p. 389).
Sébastien Colinet
Wojciech Golonka, Gilbert Keith Chesterton. Portrait philosophique d’un écrivain, 1874-1936, Paris, Cerf, 2016, 432 p., 35 €.
N.B. : Wojciech Golonka a aussi supervisé la traduction collective de l’ouvrage de Chesterton Pourquoi je suis catholique (traduction réalisée par les étudiants de l’Institut universitaire Saint-Pie X et éditée chez Via Romana en 2017 ; 362 p., 24 €).
[1] — Joseph de Tonquédec, G.-K. Chesterton. Ses idées et son caractère, Paris, Gabriel Beauchesne, 1920.
[2] — Joseph de Tonquédec, cité par W. Golonka, p. 307.
Informations
L'auteur
Le numéro

p. 213-216
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
