Le « mystère d’iniquité » dans saint Paul
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
Introduction
Pour bien comprendre la franc-maçonnerie, sa nature, ses objectifs et la conjuration qu’elle échafaude depuis des siècles pour anéantir l’ordre chrétien, il est nécessaire d’élever notre regard et de considérer les choses de haut, à la lumière de la foi chrétienne et de la théologie, « sub specie æternitatis », en reliant tout ce qui concerne la secte au « mystère d’iniquité » dont parle saint Paul dans sa 2e épître aux Thessaloniciens.
Répondant aux préoccupations des néophytes de Thessalonique au sujet de la Parousie, l’Apôtre leur déclare en effet : « le mystère d’iniquité est à l’œuvre dès à présent – mysterium iam operatur iniquitatis » (2, 7). Il y a donc un mystère d’iniquité qui domine toute l’histoire, qui était déjà à l’œuvre en 51 après Jésus-Christ, et qui s’exercera jusqu’à la fin du monde.
Or, l’intelligence de ce « mystère d’iniquité » réclame une réflexion théologique, car, au-delà de ses aspects historique et humain, il s’agit d’une question d’ordre religieux qui, à ce titre, relève de la foi.
En effet, à la surface de l’histoire, l’œil saisit des événements, des renversements d’empires, des civilisations qui se font et se défont. L’historien, s’il analyse ces choses avec sa raison naturelle, pourra en discerner les causes visibles et peut-être, s’il est perspicace, pénétrer certains des ressorts cachés qui expliquent ces bouleversements. Mais, s’il n’a pas un regard de foi, il ne verra pas qu’en dessous des faits qu’il constate, il y a une cause surnaturelle, à savoir le grand antagonisme entre Satan et Notre-Seigneur, qui est la clef de l’histoire et que seule la foi peut saisir. L’homme s’agite sur la terre, mais – à son insu –, il est mené par des puissances qui ne sont pas de la terre.
Ainsi donc, l’opposition irréductible – mais non éternelle – entre les forces du mal et les forces du bien, entre le monde et l’Église, entre ce que saint Augustin a si judicieusement nommé « les deux cités », est une opposition avant tout théologique, c’est-à-dire permise ou arrangée par Dieu, en vue d’un plus grand bien et pour des raisons extrêmement profondes dont Dieu seul est juge, et dont l’explication, la clef, ne peut être que théologique. Cette inimitié fondamentale qui traverse toute l’histoire des hommes et augmente au fil des siècles, ne peut se comprendre qu’à la lumière des dogmes du péché originel, de la croix de Jésus et de la Rédemption. Son origine, sa persistance et ses variations à travers l’histoire, son dénouement final enfin, ne nous sont connus que par la Révélation. Seules l’Écriture et la théologie peuvent nous donner les lumières essentielles pour saisir ces choses en profondeur.
Le mystère d’iniquité en général
Ce qu’il est
On peut définir « le mystère d’iniquité » comme l’action occulte de Satan et de ses suppôts contre l’Église et les chrétiens, action qui se poursuit à travers l’histoire du monde, depuis l’âge apostolique jusqu’à la Parousie, afin d’anéantir l’œuvre du salut et d’éliminer Notre-Seigneur Jésus-Christ [1].
Son terme
Ce mystère d’iniquité doit atteindre son paroxysme avec la venue de l’Antéchrist, aux derniers jours du monde. L’Église, devant être en tout semblable à Notre-Seigneur, subira alors une épreuve suprême qui sera une vraie passion. Satan voudra rentrer dans sa maison, le monde, d’où Notre-Seigneur l’a expulsé par sa croix, et il y rentrera en effet pour un temps, à l’heure de l’Antéchrist.
Mais l’Antéchrist personnel n’est qu’un des protagonistes de ce mystère et son empire ne durera qu’un temps limité – « quarante-deux mois » dit l’Apocalypse (13, 5), symbole du temps de l’épreuve et de la puissance des ténèbres. On ne peut donc pas réduire le mystère d’iniquité à ce seul épisode, qui ne doit intervenir qu’aux derniers jours du monde, puisque saint Paul dit explicitement que le mystère d’iniquité « opère déjà » au moment où il écrit sa 2e lettre aux Thessaloniciens, en 51 après Jésus-Christ.
Cependant, de même que la passion du Christ achève et éclaire toute l’œuvre de l’incarnation-rédemption, de même l’avènement de l’Antéchrist élucide, en quelque sorte, tous les combats précédents menés contre l’Église. C’est pourquoi Dieu a voulu que les péripéties de ce drame soient consignées en détail dans la sainte Écriture [2]. De ce drame sort une lumière qui fait apparaître l’histoire tout entière – l’histoire de l’Église et aussi l’histoire profane – sous son vrai jour.
Car alors, les voiles seront déchirés ; tous les revêtements politiques et idéologiques dont se sera parée l’action satanique au cours des âges, tomberont pour céder la place au drame fondamental, exclusivement religieux ; toutes les ruses et les faux-semblants auxquels Satan aura eu précédemment recours s’effondreront : le véritable enjeu de la lutte sera manifeste. Dès lors, il sera clair pour tous que la lutte est entre Dieu et Satan et que la victoire sera de Dieu seul et qu’elle sera définitive.
C’est pourquoi nous ne parlerons ici que de cette période de l’Antéchrist et de l’apostasie qui doit la précéder, événements qui sont précisément ceux qu’évoque saint Paul dans sa 2e épître aux Thessaloniciens, parce qu’ils montrent mieux qu’aucun autre la vraie finalité du mystère d’iniquité.
Ses protagonistes
En attendant, il faut signaler rapidement tous les protagonistes de ce mystère.
Le mystère d’iniquité est, en quelque sorte, calqué sur le mystère du salut, il vaudrait mieux dire qu’il « singe » ou caricature le plan divin de salut auquel il veut faire échec. Donc, de même que le Christ ne peut être séparé de Dieu et de son Église, l’Antéchrist ne peut être séparé des forces transcendantes qui l’inspirent – Satan et les anges déchus –, et de la collectivité dont il est la tête par la perfection de sa malice – la contre-Église ou le « corps des méchants ».
En vertu de ce parallèle, il faut donc distinguer trois groupes de protagonistes :
1. – Satan, l’antique Serpent, le « Dragon rouge » de l’Apocalypse (12, 2), qui sort de l’Abîme (9, 11) et finit dans l’étang de feu (20, 9). Il est, avec ses anges déchus, l’inspirateur du mystère d’iniquité. Il veut s’approprier la place de Dieu, mais « Qui est comme Dieu ? », répond saint Michel. Après le péché d’Adam et Ève, Dieu a condamné le Serpent tentateur et posé l’inimitié fondamentale qui est à la racine de toutes les autres et que rappelle la grande vision centrale de l’Apocalypse, celle de la Femme et du Dragon au chapitre 12 : « Je mettrai une inimitié entre toi et la Femme, entre ta descendance et la sienne. Elle te brisera la tête et tu essayeras de la mordre au talon » (Gn 3, 15). Simple créature spirituelle, Satan ne peut s’en prendre directement à Dieu ; il s’attaque donc à la Femme – c’est-à-dire à l’Église et à la Vierge Marie qui en est le type –, et à son Enfant – le Christ et les chrétiens. « Prince de ce monde », il exerce sur la terre, par permission divine, un pouvoir malfaisant limité mais formidable.
2. – Les ministres de Satan. L’Apocalypse nous montre le Diable agissant par l’intermédiaire de deux auxiliaires, la Bête de la mer et la Bête de la terre (Ap 13), qui forment avec lui une réplique caricaturale de la Sainte Trinité et sont les antagonistes du Christ. Ces deux Bêtes représentent l’Antéchrist dans sa forme collective – le pouvoir politique et le pouvoir religieux, ennemis de Dieu –, c’est-à-dire tous les précurseurs et les prédicateurs de l’Antéchrist. Avec leurs suppôts, ils édifient la Cité du Diable, contrefaçon de l’Église, symbolisée à la fois par une femme – la grande courtisane – et par une ville – Babylone (Ap 17 et 18).
3. – Enfin, au terme de la lutte, Satan suscitera une contrefaçon personnelle du Christ : l’Antéchrist personnel.
Saint Paul aux Thessaloniciens (2 Th 2, 3-12)
Le contexte
C’est principalement dans ses deux épîtres aux fidèles de Thessalonique que saint Paul aborde le thème de la Parousie et du mystère d’iniquité. C’est même le seul endroit du nouveau Testament où l’on trouve l’expression « mystère d’iniquité ».
Il y avait dans la communauté chrétienne de Thessalonique certains esprits que troublait la question de la fin des temps. Ces chrétiens, qui n’étaient pas complètement libérés de l’influence des idées juives, croyaient à l’imminence du retour glorieux du Christ. Pourquoi ?
Parce que, pensaient-ils, si Jésus avait été, contre toute attente, un Messie de souffrance, d’humiliation et d’apparente défaite, une fois ressuscité, il ne pouvait que revenir sans tarder pour faire éclater sa victoire. L’état de lutte et de persécution qui, déjà, affligeait l’Église naissante ne pouvait être son état normal : le Christ allait donc revenir rapidement pour faire triompher la justice et châtier ses ennemis.
Et comme certains frères étaient morts, on se demandait à Thessalonique si leur mort ne les avait pas privés du spectacle magnifique de ce prochain retour glorieux de Jésus.
Saint Paul explique donc dans sa 1ère lettre aux Thessaloniciens qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter du sort de ceux qui sont morts, comme si leur trépas devait les empêcher de participer au glorieux avènement de Jésus. Surtout, quant à l’époque où aura lieu cet avènement, l’Apôtre réaffirme nettement l’enseignement du Maître : Nul ne connaît l’heure de la Parousie ; le Seigneur viendra en pleine nuit, comme un voleur (1 Th 4, 2 à 5, 3 ; Mt 24, 36). En conséquence, il faut toujours être sur ses gardes pour n’être point surpris.
Mais ces recommandations ne suffirent pas à calmer les esprits. Saint Paul y revient donc dans sa 2e épître aux Thessaloniciens quelques mois plus tard et, sans prétendre donner un enseignement complet sur la question, il apporte un certain nombre de précisions concernant les phases du dernier avènement de Jésus. Le retour glorieux du Sauveur n’est pas imminent, les Thessaloniciens ne doivent se laisser séduire en aucune manière sur ce point, car il faut qu’auparavant (prw`ton) aient lieu la grande apostasie et la venue de l’Homme d’iniquité, c’est-à-dire de l’Antéchrist.
Le texte
Lisons le passage concerné. Nous le donnons en français et en latin, en ajoutant entre parenthèses les termes les plus importants de l’original grec.
(3) Que personne ne vous séduise en aucune manière ; car il faut que l’apostasie arrive auparavant, et que se soit manifesté l’homme de péché, le fils de perdition, (4) l’adversaire qui s’élève au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou qui reçoit un culte, jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, se faisant lui-même passer pour Dieu. (5) Ne vous souvient-il pas que je vous ai dit ces choses, lorsque j’étais encore auprès de vous ? (6) Et maintenant vous savez ce qui le retient, afin qu’il ne paraisse qu’en son temps. (7) Car le mystère d’iniquité est à l’œuvre dès à présent. Que seulement celui qui le retient encore soit écarté (8) et alors se manifestera l’Impie, que le Seigneur Jésus détruira du souffle de sa bouche et anéantira par l’éclat de son avènement. (9) L’avènement de cet impie aura lieu par la puissance de Satan, parmi toute sorte de miracles, de signes et de prodiges trompeurs, (10) et avec toutes les séductions de l’iniquité pour ceux qui se perdent, parce qu’ils n’ont pas accueilli l’amour de la vérité qui les eût sauvés. (11) C’est pourquoi Dieu leur enverra une puissance d’égarement si efficace qu’ils croiront au mensonge, (12) afin que soient condamnés tous ceux qui n’auront pas cru à la vérité, mais auront consenti à l’iniquité. [2 Th 2, 3-12.] | (3) Ne quis vos seducat ullo modo : quoniam nisi venerit discessio (hJ ajpostasiva) primum, et revelatus fuerit homo peccati (oJ a[nqrwpo" th'" ajnomiva"), filius perditionis (oJ uiJo;" th'" ajpwleiva") (4) qui adversatur, et extollitur supra omne, quod dicitur Deus, aut quod colitur, ita ut in templo Dei sedeat ostendens se tamquam sit Deus. (5) Non retinetis quod cum adhuc essem apud vos, haec dicebam vobis ? (6) Et nunc quid detineat (to; katevcon) |
