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Le « mystère d’iniquité » dans saint Paul

 

 

 

par le frère Emmanuel-Marie O.P.

 

 

Introduction


Pour bien comprendre la franc-maçonnerie, sa nature, ses objectifs et la conjuration qu’elle échafaude depuis des siècles pour anéantir l’ordre chrétien, il est nécessaire d’élever notre regard et de considérer les choses de haut, à la lumière de la foi chrétienne et de la théologie, « sub specie æternitatis », en reliant tout ce qui concerne la secte au « mystère d’iniquité » dont parle saint Paul dans sa 2e épître aux Thessaloniciens.

Répondant aux préoccupations des néophytes de Thessalonique au sujet de la Parousie, l’Apôtre leur déclare en effet : « le mystère d’iniquité est à l’œuvre dès à présent – mysterium iam operatur iniquitatis » (2, 7). Il y a donc un mystère d’iniquité qui domine toute l’histoire, qui était déjà à l’œuvre en 51 après Jésus-Christ, et qui s’exercera jusqu’à la fin du monde.

Or, l’intelligence de ce « mystère d’iniquité » réclame une réflexion théologique, car, au-delà de ses aspects historique et humain, il s’agit d’une question d’ordre religieux qui, à ce titre, relève de la foi.

En effet, à la surface de l’histoire, l’œil saisit des événements, des renversements d’empires, des civilisations qui se font et se défont. L’historien, s’il analyse ces choses avec sa raison naturelle, pourra en discerner les causes visibles et peut-être, s’il est perspicace, pénétrer certains des ressorts cachés qui expliquent ces bouleversements. Mais, s’il n’a pas un regard de foi, il ne verra pas qu’en dessous des faits qu’il constate, il y a une cause surnaturelle, à savoir le grand antagonisme entre Satan et Notre-Seigneur, qui est la clef de l’histoire et que seule la foi peut saisir. L’homme s’agite sur la terre, mais – à son insu –, il est mené par des puissances qui ne sont pas de la terre.

Ainsi donc, l’opposition irréductible – mais non éternelle – entre les forces du mal et les forces du bien, entre le monde et l’Église, entre ce que saint Augustin a si judicieusement nommé « les deux cités », est une opposition avant tout théologique, c’est-à-dire permise ou arrangée par Dieu, en vue d’un plus grand bien et pour des raisons extrêmement profondes dont Dieu seul est juge, et dont l’explication, la clef, ne peut être que théologique. Cette inimitié fondamentale qui traverse toute l’histoire des hommes et augmente au fil des siècles, ne peut se comprendre qu’à la lumière des dogmes du péché originel, de la croix de Jésus et de la Rédemption. Son origine, sa persistance et ses variations à travers l’histoire, son dénouement final enfin, ne nous sont connus que par la Révélation. Seules l’Écriture et la théologie peuvent nous donner les lumières essentielles pour saisir ces choses en profondeur.



Le mystère d’iniquité en général


Ce qu’il est


On peut définir « le mystère d’iniquité » comme l’action occulte de Satan et de ses suppôts contre l’Église et les chrétiens, action qui se poursuit à travers l’histoire du monde, depuis l’âge apostolique jusqu’à la Parousie, afin d’anéantir l’œuvre du salut et d’éliminer Notre-Seigneur Jésus-Christ [1].


Son terme


Ce mystère d’iniquité doit atteindre son paroxysme avec la venue de l’Anté­christ, aux derniers jours du monde. L’Église, devant être en tout semblable à Notre-Seigneur, subira alors une épreuve suprême qui sera une vraie passion. Satan voudra rentrer dans sa maison, le monde, d’où Notre-Seigneur l’a expulsé par sa croix, et il y rentrera en effet pour un temps, à l’heure de l’Antéchrist.

Mais l’Antéchrist personnel n’est qu’un des protagonistes de ce mystère et son empire ne durera qu’un temps limité – « quarante-deux mois » dit l’Apo­calypse (13, 5), symbole du temps de l’épreuve et de la puissance des ténèbres. On ne peut donc pas réduire le mystère d’iniquité à ce seul épisode, qui ne doit intervenir qu’aux derniers jours du monde, puisque saint Paul dit explicitement que le mystère d’iniquité « opère déjà » au moment où il écrit sa 2e lettre aux Thessaloniciens, en 51 après Jésus-Christ.

Cependant, de même que la passion du Christ achève et éclaire toute l’œu­vre de l’incarnation-rédemption, de même l’avènement de l’Antéchrist élucide, en quelque sorte, tous les combats précédents menés contre l’Église. C’est pourquoi Dieu a voulu que les péripéties de ce drame soient consignées en détail dans la sainte Écriture [2]. De ce drame sort une lumière qui fait apparaître l’histoire tout entière – l’histoire de l’Église et aussi l’histoire profane – sous son vrai jour.

Car alors, les voiles seront déchirés ; tous les revêtements politiques et idéologiques dont se sera parée l’action satanique au cours des âges, tomberont pour céder la place au drame fondamental, exclusivement religieux ; toutes les ruses et les faux-semblants auxquels Satan aura eu précédemment recours s’effondreront : le véritable enjeu de la lutte sera manifeste. Dès lors, il sera clair pour tous que la lutte est entre Dieu et Satan et que la victoire sera de Dieu seul et qu’elle sera définitive.

C’est pourquoi nous ne parlerons ici que de cette période de l’Antéchrist et de l’apostasie qui doit la précéder, événements qui sont précisément ceux qu’évoque saint Paul dans sa 2e épître aux Thessaloniciens, parce qu’ils montrent mieux qu’aucun autre la vraie finalité du mystère d’iniquité.



Ses protagonistes


En attendant, il faut signaler rapidement tous les protagonistes de ce mystère.

Le mystère d’iniquité est, en quelque sorte, calqué sur le mystère du salut, il vaudrait mieux dire qu’il « singe » ou caricature le plan divin de salut auquel il veut faire échec. Donc, de même que le Christ ne peut être séparé de Dieu et de son Église, l’Antéchrist ne peut être séparé des forces transcendantes qui l’inspirent – Satan et les anges déchus –, et de la collectivité dont il est la tête par la perfection de sa malice – la contre-Église ou le « corps des méchants ».

En vertu de ce parallèle, il faut donc distinguer trois groupes de protagonistes :

 

1. – Satan, l’antique Serpent, le « Dragon rouge » de l’Apocalypse (12, 2), qui sort de l’Abîme (9, 11) et finit dans l’étang de feu (20, 9). Il est, avec ses anges déchus, l’inspirateur du mystère d’iniquité. Il veut s’approprier la place de Dieu, mais « Qui est comme Dieu ? », répond saint Michel. Après le péché d’Adam et Ève, Dieu a condamné le Serpent tentateur et posé l’inimitié fondamentale qui est à la racine de toutes les autres et que rappelle la grande vision centrale de l’Apocalypse, celle de la Femme et du Dragon au chapitre 12 : « Je mettrai une inimitié entre toi et la Femme, entre ta descendance et la sienne. Elle te brisera la tête et tu essayeras de la mordre au talon » (Gn 3, 15). Simple créature spirituelle, Satan ne peut s’en prendre directement à Dieu ; il s’attaque donc à la Femme – c’est-à-dire à l’Église et à la Vierge Marie qui en est le type –, et à son Enfant – le Christ et les chrétiens. « Prince de ce monde », il exerce sur la terre, par permission divine, un pouvoir malfaisant limité mais formidable.

 

2. – Les ministres de Satan. L’Apocalypse nous montre le Diable agissant par l’intermédiaire de deux auxiliaires, la Bête de la mer et la Bête de la terre (Ap 13), qui forment avec lui une réplique caricaturale de la Sainte Trinité et sont les antagonistes du Christ. Ces deux Bêtes représentent l’Antéchrist dans sa forme collective – le pouvoir politique et le pouvoir religieux, ennemis de Dieu –, c’est-à-dire tous les précurseurs et les prédicateurs de l’Antéchrist. Avec leurs suppôts, ils édifient la Cité du Diable, contrefaçon de l’Église, symbolisée à la fois par une femme – la grande courtisane – et par une ville – Babylone (Ap 17 et 18).

 

3. – Enfin, au terme de la lutte, Satan suscitera une contrefaçon personnelle du Christ : l’Antéchrist personnel.



Saint Paul aux Thessaloniciens (2 Th 2, 3-12)


Le contexte


C’est principalement dans ses deux épîtres aux fidèles de Thessalonique que saint Paul aborde le thème de la Parousie et du mystère d’iniquité. C’est même le seul endroit du nouveau Testament où l’on trouve l’expression « mystère d’iniquité ».

Il y avait dans la communauté chrétienne de Thessalonique certains esprits que troublait la question de la fin des temps. Ces chrétiens, qui n’étaient pas complètement libérés de l’influence des idées juives, croyaient à l’imminence du retour glorieux du Christ. Pourquoi ?

Parce que, pensaient-ils, si Jésus avait été, contre toute attente, un Messie de souffrance, d’humiliation et d’apparente défaite, une fois ressuscité, il ne pouvait que revenir sans tarder pour faire éclater sa victoire. L’état de lutte et de persécution qui, déjà, affligeait l’Église naissante ne pouvait être son état normal : le Christ allait donc revenir rapidement pour faire triompher la justice et châtier ses ennemis.

Et comme certains frères étaient morts, on se demandait à Thessalonique si leur mort ne les avait pas privés du spectacle magnifique de ce prochain retour glorieux de Jésus.

Saint Paul explique donc dans sa 1ère lettre aux Thessaloniciens qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter du sort de ceux qui sont morts, comme si leur trépas devait les empêcher de participer au glorieux avènement de Jésus. Surtout, quant à l’époque où aura lieu cet avènement, l’Apôtre réaffirme nettement l’enseignement du Maître : Nul ne connaît l’heure de la Parousie ; le Seigneur viendra en pleine nuit, comme un voleur (1 Th 4, 2 à 5, 3 ; Mt 24, 36). En conséquence, il faut toujours être sur ses gardes pour n’être point surpris.

Mais ces recommandations ne suffirent pas à calmer les esprits. Saint Paul y revient donc dans sa 2e épître aux Thessaloniciens quelques mois plus tard et, sans prétendre donner un enseignement complet sur la question, il apporte un certain nombre de précisions concernant les phases du dernier avènement de Jésus. Le retour glorieux du Sauveur n’est pas imminent, les Thessaloniciens ne doivent se laisser séduire en aucune manière sur ce point, car il faut qu’auparavant (prw`ton) aient lieu la grande apostasie et la venue de l’Homme d’iniquité, c’est-à-dire de l’Antéchrist.



Le texte


Lisons le passage concerné. Nous le donnons en français et en latin, en ajoutant entre parenthèses les termes les plus importants de l’original grec.

 

(3) Que personne ne vous séduise en aucune manière ; car il faut que l’apostasie arrive auparavant, et que se soit manifesté l’homme de péché, le fils de perdition, (4) l’adversaire qui s’élève au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou qui reçoit un culte, jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, se faisant lui-même passer pour Dieu. (5) Ne vous souvient-il pas que je vous ai dit ces choses, lorsque j’étais encore auprès de vous ?

(6) Et maintenant vous savez ce qui le retient, afin qu’il ne paraisse qu’en son temps. (7) Car le mystère d’iniquité est à l’œuvre dès à présent. Que seulement celui qui le retient encore soit écarté (8) et alors se manifestera l’Impie, que le Seigneur Jésus détruira du souffle de sa bouche et anéantira par l’éclat de son avènement.

(9) L’avènement de cet impie aura lieu par la puissance de Satan, parmi toute sorte de miracles, de signes et de prodiges trompeurs, (10) et avec toutes les séductions de l’iniquité pour ceux qui se perdent, parce qu’ils n’ont pas accueilli l’amour de la vérité qui les eût sauvés. (11) C’est pourquoi Dieu leur enverra une puissance d’égarement si efficace qu’ils croiront au mensonge, (12) afin que soient condamnés tous ceux qui n’auront pas cru à la vérité, mais auront consenti à l’iniquité. [2 Th 2, 3-12.]

(3) Ne quis vos seducat ullo modo : quoniam nisi venerit discessio (hJ ajpostasiva) primum, et revelatus fuerit homo peccati (oJ a[nqrwpo" th'" ajnomiva"), filius perditionis (oJ uiJo;" th'" ajpwleiva") (4) qui adversatur, et extollitur supra omne, quod dicitur Deus, aut quod colitur, ita ut in templo Dei sedeat ostendens se tamquam sit Deus. (5) Non retinetis quod cum adhuc essem apud vos, haec dicebam vobis ?

(6) Et nunc quid detineat (to; katevcon) scitis, ut reveletur in suo tempore. (7) Nam mysterium iam operatur iniquitatis (to; ga;r musthvrion h[dh ejnergei`tai th'" ajnomiva") : tantum ut qui tenet nunc, teneat, donec de medio fiat (movnon oJ katevcwn a[rti e{w" ejk mevsou gevnhtai). (8) Et tunc revelabitur ille iniquus (oJ a[nomo"), quem Dominus Iesus interficiet spiritu oris sui, et destruet illustratione adventus sui eum :

(9) Cuius est adventus secundum operationem Satanæ in omni virtute, et signis, et prodigiis mendacibus, (10) et in omni seductione iniquitatis iis qui pereunt : eo quod caritatem veritatis non receperunt ut salvi fierent. (11) Ideo mittet illis Deus operationem erroris ut credant mendacio, (12) ut iudicentur omnes, qui non crediderunt veritati, sed consenserunt iniquitati.

Quelques vérités fondamentales


Ce passage contient pour nous des obscurités, par la nature même de son objet et parce que nous ne possédons pas l’enseignement oral auquel saint Paul fait allusion (v. 5).

Avant d’entrer dans le vif du sujet et d’examiner attentivement les mots du texte, il faut poser le cadre en rappelant quelques vérités fondamentales :

 

1. – Une ère indéfinie doit s’écouler jusqu’à la Parousie du Seigneur.

 

2. – Cette période correspond à ce que saint Paul et les apôtres nomment « les derniers temps » ou « la plénitude des temps », c’est-à-dire le temps qui va de l’incarnation de Notre-Seigneur jusqu’à la Parousie, durant lequel Dieu nous accorde en Jésus-Christ et par l’Église ses dons de grâce et de vérité. Cette plénitude des temps est définitive : il n’y aura jamais d’ère nouvelle ou de nouvelle économie.

 

3. – Au cours de cette période, deux grands mystères sont en exercice et en conflit : le mystère du Christ Sauveur et le mystère d’iniquité inspiré par Satan. Ces deux mystères s’accomplissent et se développent simultanément et concurremment sur la terre, à ceci près que le Christ s’est manifesté dès l’origine de son mystère, au lieu que l’Antéchrist ne se montrera qu’à la fin du sien.

 

4. – Le mystère du Christ s’accomplit dans l’Église ou Cité de Dieu (La Jérusalem nouvelle), société essentiellement surnaturelle, sans péché quoique composée de pécheurs, à laquelle Dieu a donné des pouvoirs qui ne sont pas de ce monde. Le mystère d’iniquité se réalise dans la Cité du Diable (Babylone) qui est faite des trois concupiscences que nous portons tous en nous, et de l’action de Satan en dehors de nous. Les mensonges et les séductions de Satan organisent le refus de Dieu en structures, soit visibles et officielles, comme les fausses religions, les sectes, les puissances politiques, financières, culturelles, etc., soit dissimulées et occultes, que sont les sociétés secrètes, les gnoses, etc. Ces deux cités sont suprêmes et définitives ; les cités charnelles de la terre, qui poursuivent une finalité terrestre, sont nécessairement sous la mouvance de l’une ou de l’autre.

 

5. – L’Église, toujours victorieuse par la croix, ne cesse de rayonner l’Évangile au cours des siècles, jusqu’à ce qu’elle atteigne « la plénitude de l’âge du Christ » (Ep 4, 13), c’est-à-dire jusqu’à ce que le nombre des élus soit complet. La Cité du Diable a, elle aussi, commencé son œuvre hostile dès l’époque apostolique, mais elle est déjà vaincue malgré ses tentatives et ses efforts sans cesse recommencés. Elle ne prospère et ne triomphe qu’en apparence et temporairement, par permission divine, en attendant d’être définitivement reléguée au fond de l’enfer.

C’est le sens de l’expression qu’on trouve dans l’Apocalypse et qui est souvent mal comprise : le diable a été « enchaîné pour mille ans » (Ap 20, 2). Il s’agit d’un enchaînement relatif signifiant la limitation du pouvoir de Satan pour toute la durée de la vie de l’Église – ramenée symboliquement à mille ans –, par opposition à la liberté dont il jouissait avant la venue de Notre-Seigneur. Toutefois, au terme de ces « mille ans », quand viendra la fin du monde, Satan sera « délié pour un peu de temps » (Ap 20, 3) – le temps de la grande apostasie et de l’Antéchrist –, avant d’être définitivement jeté au fond de l’enfer.

 

6. – La Parousie du Christ vainqueur venant juger les vivants et les morts doit être précédée de deux événements considérables : l’apostasie, puis la manifestation de l’Antéchrist que saint Paul appelle l’Homme de péché, car la manifestation de l’Antéchrist n’est possible que si l’apostasie est installée, et l’apostasie n’est elle-même possible que s’il y a eu, auparavant, conversion des Gentils et prédication de l’Évangile à tout l’univers, comme Notre-Seigneur l’a prédit (Mt 24, 14).

 

7. – Les événements que saint Paul annonce dans cette page arriveront certainement. Ce n’est pas une prophétie conditionnelle mais absolue. Même si elle n’entre pas dans tous les détails, l’Écriture infaillible nous annonce ici des événements tout à fait réels et déterminés, qu’on ne saurait traiter comme de simples figures de style ou des allégories.



L’apostasie



De quelle apostasie l’Apôtre veut-il parler ?


L’article placé devant le mot montre qu’il s’agit d’une chose bien connue des correspondants de saint Paul puisqu’il dit qu’il leur a expliqué ces choses, lorsqu’il était auprès d’eux.

D’autre part, bien que le mot apostasia puisse avoir ce sens en grec profane, il ne s’agit pas d’une révolte politique, par exemple, la dislocation de l’empire romain, comme l’ont cru certains Pères – ceux qui voyaient dans « l’obstacle » une allusion à l’empire romain. Il s’agit donc d’un reniement religieux, non pas partiel, mais total. L’Apôtre emploie le mot de manière absolue ; il dit : « l’apostasie ».

Comme l’explique le père Emmanuel [3] :

On ne peut l’entendre, hélas ! que de l’apostasie en masse des sociétés chrétiennes, qui, socialement et civilement, renieront leur baptême ; de la défection de ces nations que Jésus-Christ, suivant l’énergique expression de saint Paul, a rendues con-corporelles à son Église (Ep 3, 6). Seule, cette apostasie rendra possible la manifestation et la domination de l’ennemi personnel de Jésus-Christ, en un mot, de l’Antéchrist. 

De même, le Manuel d’Écriture sainte de Lusseau-Collomb décrit cette apostasie

comme l’abandon schismatique de l’Église romaine par la société tout entière ; d’après plusieurs, le schisme irait même jusqu’à détacher les masses de la foi en Jésus-Christ, bien plus, de toute croyance [religieuse]. Ce serait l’athéisme absolu [4]

Ce qui se réalise aujourd’hui sous nos yeux, montre que les choses vont même beaucoup plus loin : l’abandon de la foi en Jésus-Christ ne conduit pas seulement les masses à l’athéisme, mais les rassemble dans une nouvelle religion naturaliste et mondialiste, dans une super-Église maçonnique.


Autres témoignages de l’Écriture



Si l’on interroge la sainte Écriture, on constate que cette apostasie est prédite par Jésus lui-même dans saint Luc : « Pensez-vous que le Fils de l’homme, à sa venue, trouvera encore la foi sur la terre ? » (Lc 18, 8). De même, dans le discours « eschatologique » rapporté par saint Matthieu, le Christ annonce :

Des faux prophètes surgiront nombreux et abuseront bien des gens. Par suite de l’iniquité croissante, l’amour se refroidira chez le grand nombre. [Mt 24, 11-12.]

Il surgira, en effet, des faux Christs et des faux prophètes, qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus. Voici que je vous ai prévenus. [Mt 24, 24-25.]

A la fin de l’Apocalypse (20, 7-8), l’ultime assaut de Satan contre l’Église que saint Jean décrit allégoriquement sous les traits de Gog et Magog (voir Ézéchiel), paraît bien désigner également cette apostasie :

Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison, et il en sortira pour séduire les nations qui sont aux quatre extrémités de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour le combat : leur nombre est comme le sable de la mer. Elles montèrent sur la surface de la terre, et elles cernèrent le camp des saints et la ville bien-aimée ; mais Dieu fit tomber un feu du ciel qui les dévora. [Ap 20, 7-9.]

Dans Ézéchiel (38, 2 et suivants), Gog, l’ennemi mythique d’Israël, est roi de Magog. Gog et Magog sont devenus par la suite le symbole des nations qui tentent une dernière lutte contre Dieu avant la fin du monde.

Notons que saint Jean marque explicitement que Satan sortira de sa prison « pour séduire les nations » (v. 7), ce qui s’entend bien de l’apostasie : l’ultime attaque de la contre-Église est donc présentée comme une persécution de séduction plus que de violence, rassemblant des nations « dont le nombre est comme le sable de la mer » (v. 8), ce qui suggère une véritable levée en masse de tous les peuples, diaboliquement séduits, contre l’Église fidèle, dénommée ici du beau nom de « camp des saints » (v. 9). Dans La Cité de Dieu, saint Augustin commente ainsi ce passage :

Ce sera […] la toute dernière persécution que, sur toute la surface de la terre, souffrira la sainte Église, la Cité du Christ tout entière, je dis bien, de la part de la Cité tout entière du diable, si considérables qu’elles soient l’une et l’autre sur terre. Car ces nations qu’il [saint Jean] appelle Gog et Magog, il ne faut pas les prendre pour quelques peuplades barbares établies en quelque contrée de la terre. […] Et ce qu’il dit : « Ils montèrent sur l’étendue de la terre et investirent le camp des saints et la Cité bien-aimée » (Ap 20, 9), cela ne signifie certainement pas qu’ils viennent ou qu’ils viendront en un seul endroit, comme si le camp des saints et la Cité bien-aimée devaient se trouver en quelque lieu, car cette Cité n’est autre que l’Église du Christ répandue dans le monde entier. Et dès lors, elle sera partout, elle qui sera dans toutes les nations, ce qu’indique l’expression : sur l’étendue de la terre ; là sera le camp des saints, là sera la Cité bien-aimée de Dieu ; là, dans la sauvagerie de cette persécution, elle sera investie par tous ses ennemis, qui, eux aussi, seront avec elle dans toutes les nations ; c’est-à-dire que dans les gorges de la tribulation, elle sera resserrée, pressée, cernée ; mais elle n’abandonnera pas le combat, elle qui a été appelée du nom de citadelle [5].

Plus haut, au chapitre 13, l’Apocalypse montre également l’action de la Bête de la mer et de sa complice la Bête de la terre comme une incitation victorieuse à l’apostasie :

Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints et de les vaincre ; et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue et toute nation. Et tous les habitants de la terre l’adoreront, ceux dont le nom n’a pas été écrit dans le livre de vie de l’Agneau immolé, dès la fondation du monde. Que celui qui a des oreilles entende ! [Ap 13, 5-9].

D’après les termes employés, cette victoire de la Bête sur les « saints », c’est-à-dire sur les baptisés, désigne une apostasie généralisée plutôt qu’une persécution physique. C’est ainsi, en tout cas, que l’a compris le cardinal Pie dans son fameux discours pour la réception des reliques de saint Émilien, à Nantes, en 1859 :

[…] A mesure que le monde approchera de son terme, les méchants et les séducteurs auront de plus en plus l’avantage (2 Tm 3, 13). On ne trouvera quasi plus la foi sur la terre (Lc 18, 8), c’est-à-dire : elle aura presque complètement disparu de toutes les institutions terrestres. Les croyants eux-mêmes oseront à peine faire une profession publique et sociale de leurs croyances. La scission, la séparation, le divorce des sociétés avec Dieu, qui est donné par saint Paul comme un signe précurseur de la fin (2 Th 1, 3), ira se consommant de jour en jour. L’Église, société sans doute toujours visible, sera de plus en plus ramenée à des proportions simplement individuelles et domestiques. […] Elle sera cernée, resserrée de toutes parts ; autant les siècles l’ont faite grande, autant on s’appliquera à la restreindre. Enfin il y aura pour l’Église de la terre comme une véritable défaite : « Il sera donné à la Bête de faire la guerre avec les saints et de les vaincre » (Ap 13, 7) [6].


Pensées des commentateurs


Si l’on se réfère maintenant aux commentateurs, le père Emmanuel les résume ainsi :

Le docte Estius, étudiant le texte de l’Apôtre, dit que cette apostasie a commencé en Luther et en Calvin. C’est le point de départ. Depuis elle a fait un chemin effrayant. Aujourd’hui elle tend à se consommer. Elle s’appelle la Révolution, qui est l’insurrection de l’homme contre Dieu et son Christ. Elle a pour formule le laïcisme, qui est l’élimination de Dieu et de son Christ.

C’est ainsi que nous voyons les sociétés secrètes, investies de la puissance publique, s’acharner à déchristianiser la France, en lui enlevant un à un tous les éléments surnaturels dont quinze siècles de foi l’avaient imprégnée. Ces sectaires n’ont qu’un but : sceller l’apostasie définitive, et préparer les voies à l’homme de péché [7]



Brûlante actualité de cette question


Évidemment, les anciens auteurs ne pouvaient imaginer que cette apostasie viendrait aussi par les autorités de l’Église romaine elles-mêmes. C’est pourtant ce que nous sommes bien obligés de constater aujourd’hui. C’est la Rome conciliaire qui, de nos jours, conduit les âmes à l’apostasie. Il faut rendre hommage à Mgr Lefebvre qui l’a compris et n’a pas hésité à le dire ouvertement :

Rome a perdu la foi, mes chers amis. Rome est dans l’apostasie. Ce ne sont pas des paroles, ce ne sont pas des mots en l’air que je vous dis. C’est la vérité. Rome est dans l’apostasie. On ne peut plus avoir confiance dans ce monde-là, il a quitté l’Église. Ils ont quitté l’Église. Ils quittent l’Église. C’est sûr, sûr, sûr [8].

De tout cela, il ressort que l’Église doit connaître, à l’approche de la fin du monde, une véritable passion, une « agonie » semblable à celle subie par Notre-Seigneur à Gethsémani. Cette agonie de l’Église, nous le constatons, est déjà présente sous nos yeux. Comme le dit le père Calmel :

Il existe une nouveauté dans le mal et un progrès. Les forces de l’Enfer ne furent pas toujours déchaînées avec une puissance aussi étendue, aussi féroce. Ce n’est pas de tout temps par exemple, c’est seulement de notre temps, que l’athéisme a été imposé à des pays catholiques et peuplés en majeure partie de baptisés ; c’est seulement en notre temps que l’absence de Dieu et de son Christ, cette absence qui est pire que l’idolâtrie, a été le signe satanique imprimant sa marque sur les institutions et le mode de vivre. […] Nous ne pouvons soutenir contre l’évidence des faits que les deux Bêtes n’ont pas augmenté leur pouvoir depuis Celse ou Marc-Aurèle, depuis Calvin ou la grande Élisabeth [9].

Pour autant, ce constat ne nous autorise pas à présager une quelconque date de la Parousie ni à conclure formellement que la venue de l’Antéchrist est imminente. Saint Paul ne dit rien sur la durée de l’apostasie qu’il annonce et peut-être n’en vivons-nous encore qu’un prélude ou une répétition générale. Il serait imprudent et vain de vouloir pénétrer les secrets de Dieu : « Quant à la date de ce Jour [la Parousie], personne ne la connaît si ce n’est le Père seul ! » (Mt 24, 36).



En attendant, que faire ? Comment réagir ?


Allons-nous céder à l’angoisse, à la frayeur ou au désespoir ?

Allons-nous refuser de voir les choses de peur d’y reconnaître l’œuvre du diable et d’avoir à se souvenir de la croix de Jésus, comme le font bon nombre de chrétiens conciliaires, qui se cuirassent de satisfaction et d’hébétude ?

Nous trouverons force et consolation dans la foi et les paroles de la foi : « Consolamini invicem in verbis istis » dit saint Paul aux Thessaloniciens (1 Th 4, 18). La force des méchants, certainement accrue au fil des siècles, n’est rien en définitive par comparaison avec la toute-puissance de l’Agneau et en face des remparts de la sainte Cité.

Le père Emmanuel, après avoir décrit l’apostasie prédite par saint Paul, ajoute :

Il appartient aux chrétiens de réagir, de toutes les énergies dont ils disposent, contre cette œuvre abominable ; et pour cela, de faire rentrer Jésus-Christ dans la vie privée et publique, dans les mœurs et dans les lois, dans l’éducation et dans l’instruction. Il y a longtemps, hélas ! qu’en tout cela Notre-Seigneur n’est plus ce qu’il devrait être, à savoir tout. Il y a longtemps que règne une demi-apostasie. Comment par exemple, depuis que l’instruction est paganisée, aurions-nous pu former autre chose que des demi-chrétiens ? En travaillant dans le sens directement opposé à la franc-maçonnerie, les chrétiens retarderont l’avènement de l’homme de péché ; ils ménageront à l’Église la paix et l’indépendance dont elle a besoin, pour saisir et convertir le monde qui s’ouvre devant elle. Toute la lutte de l’heure présente est donc concentrée là : laisserons-nous, oui ou non, nous, baptisés, se consommer l’apostasie qui amènera à bref délai l’Antéchrist [10] ? 


L’Antéchrist


Son avènement


Le second signe précurseur de la Parousie donné par saint Paul est la manifestation de « l’Homme de péché », celui que saint Jean appelle « l’Anté­christ [11] » dans sa 1ère épître :

Petits enfants, voici venue la dernière heure. Vous avez ouï dire que l’Antéchrist doit venir ; et déjà maintenant beaucoup d’antéchrists [c.-à-d. de « précurseurs »] sont survenus : à quoi nous reconnaissons que la dernière heure est là. [1 Jn 2, 18 [12].]

Cet Homme de péché paraîtra « en son temps » (in suo tempore, v. 7) dit saint Paul, c’est-à-dire au moment où « le corps des méchants [13] », endurci contre les conquêtes de la grâce, rendu compact et inflexible par l’obstination de sa malice, réclamera sa tête.

Saint Thomas explique en quel sens l’Antéchrist peut être dit « tête des méchants » (III, q. 8, a. 8) :

Dans l’ordre du temps, l’Antéchrist n’est pas la tête des méchants, car son péché ne les a pas précédés, comme cela s’est produit pour le péché du diable. Il ne l’est pas davantage au point de vue du pouvoir d’influence, bien qu’il doive en effet, par suggestion extérieure, entraîner au mal ceux qui vivront de son temps ; cependant, ceux qui ont vécu avant lui n’ont pu être entraînés par lui, ni même imiter sa malice. En ce sens, il ne pourrait être la tête que de quelques méchants. Mais il reste qu’il est appelé la tête de tous les méchants, en raison de la perfection de sa malice. Aussi, à propos de cette parole (2 Th 2, 4) : « Il se présente comme s’il était Dieu », la Glose écrit-elle : « De même que dans le Christ habite la plénitude de la divinité, ainsi dans l’Antéchrist se trouve la plénitude de toute malice ». Certes, l’humanité de l’Antéchrist ne doit pas être assumée par le diable dans l’unité de personne, comme l’a été l’humanité du Christ par le Fils de Dieu ; mais le diable lui communiquera par suggestion sa malice plus qu’à tous les autres. Et c’est pourquoi tous les autres méchants qui l’ont précédé sont comme une image de l’Antéchrist, selon cette parole de l’Apôtre (2 Th 2, 7) : « Dès maintenant le mystère de l’iniquité est à l’œuvre. »


« L’obstacle » : solutions proposées


Toutefois, ajoute saint Paul, il y a un obstacle qui retarde et retient cette manifestation de l’Antéchrist. Quel est cet obstacle, ce frein ? L’Apôtre en parle à ses correspondants comme d’une chose bien connue d’eux (« vous savez », dit-il) et qui n’exige aucune explication (5-6). Il n’en est pas de même pour nous qui sommes réduits à des conjectures. Saint Augustin lui-même confesse à ce propos son embarras : « J’avoue que j’ignore totalement ce qu’il a pu dire [14]. »

L’Apôtre évoque deux fois cet obstacle, une première fois comme une chose, au neutre (to; katevcon, « ce qui retient ») et la deuxième fois sous une forme personnelle, au masculin (oJ katevcwn, « le Retenant »). Mais ce changement de genre n’autorise pas à distinguer deux obstacles. Il s’agit de la même réalité dans les deux cas.

Notons ensuite que, pour répondre aux données fournies par l’Apôtre, cet obstacle doit satisfaire à plusieurs conditions : 1) être une force bienfaisante puisqu’il empêche l’avènement de l’Antéchrist, sans interdire pour autant que « le mystère d’iniquité » soit déjà à l’œuvre ; 2) exister dès l’âge apostolique et lui survivre – les lettres aux Thessaloniciens datent de 51 après J.-C. – ; 3) enfin, pouvoir être un jour écarté (donec de medio fiat).

A l’aide de ces critères, on a proposé diverses solutions.

 

– L’opinion la plus célèbre, proposée par un bon nombre de Pères de l’Église, tels saint Irénée, Tertullien, saint Hippolyte, saint Cyrille de Jérusalem, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome, etc., et d’éminents exégètes de tous les temps, voit dans l’obstacle l’empire romain : tant que subsistera l’empire romain, l’Antéchrist ne paraîtra pas.

Deux raisons sont données pour appuyer cette opinion, mais elles sont antinomiques. Pour les uns, l’empire romain serait l’obstacle, parce qu’il maintenait l’ordre dans le monde – tant que durera la pax romana, l’Antéchrist ne paraîtra pas. Pour les autres, l’empire romain serait l’obstacle parce qu’il s’identifierait avec la quatrième bête de la vision de Daniel (Dn 7), la plus féroce, d’où sort la petite corne (le onzième roi) qui est une figure de l’Antéchrist [15]. Mais, en ce cas, on ne peut pas dire que l’empire romain empêche l’Antéchrist, puisqu’au contraire il le produit : il ne fait que le précéder.

 

– L’empire romain ayant disparu depuis longtemps, des commentateurs ont proposé de transférer aux pouvoirs politiques chrétiens la qualité d’obstacle. Tant que la domination du monde restera entre des mains baptisées, l’ennemi de Jésus-Christ ne se montrera pas. C’est la solution du père Emmanuel (article d’avril 1885, déjà cité), qui précise :

Remarquons, comme corollaire de cette interprétation, que les francs-maçons s’opposent avant tout et par-dessus tout à la restauration du pouvoir chrétien. Qu’un prince s’annonce comme chrétien, tous les moyens sont mis en œuvre pour se débarrasser de lui. C’est ce qu’il ne faut à aucun prix. Donc, le pouvoir politique chrétien est ce qui empêcherait la secte d’arriver à son but. D’un autre côté, les races latines sont vouées à exercer dans le monde une influence catholique, ou bien à abdiquer. Leur mission est de servir à la diffusion de l’Évangile, et leur existence politique est liée à cette mission. Du jour où elles y renonceraient par l’apostasie complète, elles seraient annihilées ; et l’Antéchrist, surgissant probablement en Orient, les foulerait facilement aux pieds [16]

– Une troisième explication paraît plus satisfaisante et répond parfaitement aux critères que nous avons énumérés. Elle est proposée par le père Allo (L’Apocalypse, p. cxxx) : L’obstacle serait la personnification de la prédication évangélique, comparable aux deux Témoins de l’Apocalypse (11, 1-13). De même que les deux témoins empêchent jusqu’à leur mort la parousie de la Bête, ainsi, jusqu’à sa disparition, la prédication universelle de la foi catholique fera obstacle à la parousie de l’Adversaire. Avec Dom Delatte, on peut étendre cette explication et comprendre que l’obstacle est constitué par l’autorité doctrinale et morale de la sainte Église romaine sur le monde :

Il est évident à tous les yeux que le jour où cette puissance d’ordre et de paix qui, des mains de Rome païenne a passé à la Rome chrétienne, après avoir été lentement minée par les légistes, secouée par la prétendue Réforme et par la Révolution, aura été définitivement ruinée par l’assaut de tous les éléments du mal déchaînés, les routes seront ouvertes et les issues libres pour le mal. Rien ne le retiendra plus [17].

En d’autres termes, l’obstacle, c’est la Rome catholique. 

Il est intéressant de noter que c’est bien ainsi que l’entendait la Haute-Vente en 1820-1824 : à partir du moment où, à Rome, règnera « un pape selon les besoins » de la franc-maçonnerie, « imbu des principes humanitaires » de la Révolution ; où l’ensemble du « clergé marchera sous l’étendard des loges en croyant toujours marcher sous la bannière des clefs apostoliques » ; où une « révolution en tiare et en chape » aura pénétré toutes les sphères de la hiérarchie catholique, à partir de ce moment, il n’y aura plus d’obstacle au règne de la contre-Église [18].

On objecte : que devient, alors, la promesse du Christ, « Et portæ inferi non prævalebunt – les portes de l’Enfer ne prévaudront jamais contre l’Église » (Mt 16, 18) ? Si Rome tombe, cela ne veut-il pas dire que les portes de l’Enfer ont prévalu ? A quoi le père Allo donne cette réponse pertinente : l’Antéchrist aura un jour le dessus, mais sans prévaloir définitivement contre l’Église, car celle-ci, « de bien des manières, [...] peut être enfermée aux catacombes, et son épanouissement en œuvres extérieures arrêté [19] ». N’est-ce pas ce que le cardinal Pie prévoyait et que nous constatons nous-mêmes aujourd’hui : l’Église subit une éclipse, pour reprendre l’expression du secret de La Salette.



Que sera l’Antéchrist ?


Saint Paul le qualifie de plusieurs manières. Il l’appelle « l’Homme de péché », « l’Impie » par excellence. Le grec dit exactement : « l’homme de l’ini­quité » ou de « l’injustice » (oJ a[nqrwpo" th`" ajnomiva", v. 3 – que la Vulgate a rendu par Homo peccati) ; et encore, en raccourci : « l’Inique », « le sans loi », « l’Im­pie » (oJ a[nomo", v. 8 – ille iniquus). Dans le nouveau Testament, ce mot anomia désigne l’état d’hostilité à Dieu, l’absence de soumission à Dieu, l’impiété.

L’Antéchrist sera donc le parfait antagoniste du Christ, qui est le Juste, le Saint par excellence, élevé au-dessus des atteintes du péché. L’Antéchrist, au contraire, poussera le péché à son comble, se mettra en dehors des atteintes de la grâce, par un abandon de tout son être à l’esprit du mal. Toutefois, il ne sera qu’un homme et non une incarnation du démon : le diable n’a pas la puissance de s’unir à la nature humaine et d’imiter l’adorable mystère de l’incarnation du Verbe.

L’Apôtre l’appelle encore « le fils de perdition » (v. 3) : cet hébraïsme indique sa triste destinée ; il est voué à la mort éternelle, non pas fatalement, mais par sa seule faute. 

Il s’opposera à tout ce qui porte le nom de Dieu et à toute forme de culte envers le vrai Dieu. Il se fera adorer et se fera passer pour Dieu, « allant jusqu’à s’asseoir dans le Temple de Dieu ». Même si certains Pères prennent cette dernière expression au sens propre (l’Antéchrist siègera dans l’Église, dit saint Jean Chrysostome [20]), il semble qu’il n’y ait là qu’une métaphore empruntée à Ézéchiel (28, 2) pour figurer l’orgueil effréné de l’Antéchrist et ses vains efforts pour usurper les droits divins. C’est l’opinion de saint Augustin, rapportée par saint Thomas : allant jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, c’est-à-dire « jusqu’à ce qu’il y ait la puissance et la domination, en sorte qu’il forme lui-même avec ses envoyés comme le temple de Dieu, ainsi qu’il en est du Christ et de ceux qui croient en lui [21]. » Autrement dit l’Antéchrist constituera autour de lui une sorte de corps mystique, de « temple » spirituel, dont il prendra la tête.

Le père Emmanuel fait cette remarque intéressante :

Les Pères pensent unanimement qu’il sera juif d’origine. Ils ajoutent même qu’il sera de la tribu de Dan, se fondant sur ce que cette tribu n’est pas nommée dans l’Apocalypse comme fournissant des élus au Seigneur. Saint Augustin fait écho à cette tradition, dans son livre des Questions sur Josué. Elle est rendue fort vraisemblable par ce fait que la franc-maçonnerie est d’origine juive, que les juifs en tiennent les fils dans le monde entier ; ce qui donne à croire que le chef de l’empire antichrétien sera un juif. Les juifs, d’ailleurs qui ne veulent pas reconnaître Jésus-Christ, attendent toujours leur Messie. Notre-Seigneur leur disait : Je suis venu au nom de mon Père et vous ne me recevez pas : si un autre vient en son nom propre, vous le recevrez (Jn 5, 43). Par cet autre, les Pères entendent communément l’Antéchrist [22].

Ses œuvres


Diamétralement opposé à Notre-Seigneur, l’Antéchrist fera des œuvres en opposition directe avec les siennes, tant par leur origine que par leur but.

– Par leur origine : il agira secundum operationem Satanæ, dit saint Paul, « par la puissance de Satan ». De même que Dieu, envoyant son Fils dans le monde, l’a revêtu de la puissance de faire des miracles, ainsi Satan, passant un pacte avec l’Homme de péché, lui communiquera le pouvoir de faire de faux miracles et des prodiges menteurs – ce que saint Paul appelle : « les séductions de l’iniquité ».

– Par leur but : Notre-Seigneur n’a fait que des miracles de bonté, en vue du bien, spécialement du bien des âmes ; il a refusé de faire des prodiges de pure ostentation. L’Antéchrist au contraire s’y complaira, et ceux qui veulent se perdre (iis qui pereunt, v 10 [23]), par un juste jugement de Dieu, se laisseront prendre à ses jongleries. Pour les punir de leur infidélité coupable, Dieu leur enverra « une puissance d’égarement », c’est-à-dire qu’ils s’endurciront davantage dans l’erreur et le mensonge.



Les précurseurs et les prédicateurs de l’Antéchrist


L’Apocalypse, au chapitre 13, ne nous parle pas d’un Antéchrist personnel, mais de deux Bêtes, la Bête de la mer et la Bête de la terre. Cela montre que l’Antéchrist peut-être entendu en un sens collectif et en quelque sorte permanent, comme représentant les personnages et les organisations qui s’opposent à l’Évangile tout au long des siècles ou qui cherchent à le corrompre.

Il n’en reste pas moins qu’il y aura un Antéchrist réservé aux derniers jours et qu’il sera un être personnel, incarnant en quelque sorte toutes les forces de l’iniquité. Ainsi, de même que le Messie a eu ses prophètes et ses figures, l’Antéchrist des derniers jours existait déjà dans les antéchrists qui lui ont frayé la voie. Le mystère d’iniquité cherche à reproduire le mystère de la Rédemption en le singeant.

C’est pourquoi également l’Antéchrist singera le divin Maître en s’entou­rant d’apôtres à rebours, d’une sorte de corps de docteurs du mensonge qui propageront partout les doctrines de la Révolution et que saint Grégoire le Grand nomme « les prédicateurs de l’Antéchrist ».

C’est dans ses Moralia sur Job que saint Grégoire parle de ces prédicateurs de l’Antéchrist. Commentant le chapitre 41 du livre de Job, il voit dans le Léviathan une figure de Satan. Le texte sacré dit que les yeux de ce monstre sont « comme les paupières de l’aurore » et que « de sa gueule sortent des flambeaux » (Jb 41, 9-10). Par ces paupières de l’aurore, explique saint Grégoire, il faut entendre les dernières heures de la nuit, celles dans lesquelles la nuit, pour ainsi dire, ouvre les yeux. Or, les prédicateurs de l’Antéchrist sont comme les paupières de l’aurore :

Ils affirment, en effet, que la foi dans le Christ qu’ils peuvent constater, est comparable à la nuit de l’erreur, et ils annoncent que le culte envers l’Antéchrist est le matin véritable. […] Ils rejettent la simplicité de la vraie foi, comme si c’étaient les ténèbres d’une nuit qui s’achève, et font apparaître les miracles mensongers de l’Antéchrist, comme les rayons du soleil levant [24].

De même, ces prédicateurs sont comme les torches de Satan qui « enflamment l’esprit des auditeurs de zèle pour l’incroyance » et agissent « in omni seductione iniquitatis – avec toutes les séductions de l’iniquité », comme le souligne saint Paul (2 Th 2, 10) :

Ces prédicateurs de l’Antéchrist se donnent une apparence de sainteté, mais, néanmoins, pratiquent des œuvres d’iniquité ; suave semble être le parfum qu’ils exhalent, mais ténébreuse est leur lumière. Ils embaument, en effet, par une apparence de justice, mais leur flamme est obscure du fait qu’ils commettent le mal. La malice de leur hypocrisie, Jean, dans l’Apocalypse, l’exprime en une brève description, quand il dit : « Je vis une autre bête qui montait de la terre : elle avait deux cornes semblables à celles de l’agneau, et elle parlait comme le Dragon. » […] Elle a deux cornes semblables à celles de l’agneau, car, par une apparence de sainteté, elle feint d’avoir en elle et cette sagesse et cette vie que le Seigneur a véritablement possédées de façon unique. Mais parce que, sous l’aspect d’un agneau, elle injecte à des auditeurs réprouvés le venin du serpent, il est dit ensuite, à juste titre : « Et elle parlait comme le Dragon ». Cette bête donc, c’est-à-dire la multitude des prédicateurs, si elle parlait ouvertement comme le Dragon, ne pourrait apparaître semblable à un agneau, mais elle prend l’aspect d’un agneau pour faire l’œuvre du Dragon [25].

Plus loin, saint Grégoire contemple l’Église, au terme de son pèlerinage, sous la figure de Job humilié et souffrant, exposé aux insinuations perfides de sa femme et aux critiques amères de ses amis :

La puissance des miracles sera retirée à la sainte Église, la prophétie aura disparu, la grâce des guérisons enlevée, la capacité d’une longue abstinence sera diminuée, les enseignements de la doctrine se tairont, les prodiges miraculeux cesseront. Ce n’est pas à dire que la Providence ôtera tout cela ; mais tous ces signes n’éclateront plus ouvertement et fréquemment comme aux premiers âges. Ce sera cependant l’occasion d’un merveilleux discernement, en sorte que s’accompliront à la fois et la bonté et la justice de Dieu. Car, dans cet état humilié de l’Église, grandira la récompense des bons qui s’attacheront à elle uniquement en vue des biens célestes ; quant aux méchants, ne voyant plus en elle aucun attrait temporel, ils n’auront rien à déguiser et se montreront tels qu’ils sont [26].



Conclusion


Tirons quelques leçons des enseignements précédents.


• Voir les choses comme elles sont, sans se payer de mots

La conspiration diabolique prédite par saint Paul est effrayante, et nous ne pouvons pas ne pas voir que notre monde est déjà gagné par l’apostasie. Telle est la réalité. Il ne faut pas chercher à la minimiser par peur de l’épreuve à venir.

Saint Pie X, en 1903, disait déjà clairement les choses dans sa première encyclique, même s’il n’entendait pas se prononcer catégoriquement sur la présence de l’Antéchrist :

Il est très vrai que, de nos jours, les nations ont frémi et les peuples ont médité des projets insensés contre le Créateur (Ps 2, 1) ; ils se sont écrié d’une voix presque unanime : Retirez-vous d’ici (Jb 21, 14). De là, chez un très grand nombre, une disparition complète du respect à l’égard du Dieu éternel ; de là, des habitudes de vie privée et publique qui font totalement abstraction de sa souveraineté ; bien plus, on s’efforce, par tous les moyens et avec toute la ruse possible, de faire absolument disparaître le souvenir de Dieu et jusqu’à sa notion. Qui considérera ces choses ne pourra éviter de craindre qu’une telle perversion des esprits ne soit un avant-goût et comme un prélude des maux qui doivent survenir à la fin des siècles et que le fils de perdition dont parle l’Apôtre ne soit déjà à l’œuvre sur la terre (2 Th 2, 3), tellement sont extraordinaires l’audace et la fureur de l’assaut généralisé contre la piété et la religion, les attaques contre les dogmes de la foi révélée, l’obstination pour mettre fin à l’accomplissement de tout devoir religieux [27].

• Dieu tient tout dans ses mains ; le Christ est déjà vainqueur

Mais nous savons par la foi que, même en ces temps difficilement imaginables, Dieu tiendra tout dans sa main et que le Christ est déjà vainqueur : « Le Seigneur Jésus détruira l’Impie d’un souffle de sa bouche et l’anéantira par l’éclat de son avènement » (2 Th 2, 8).

Malgré l’affreux scandale de ces temps de perdition, aucune âme ne sera perdue nécessairement. La voie du salut restera toujours ouverte ; le salut sera toujours possible à tous. Sans doute le diable disposera-t-il d’une puissance d’égarement jamais obtenue jusque-là, il aura permission de nuire à l’extrême, mais il ne cessera pas pour autant d’être soumis au Christ vainqueur. D’ailleurs, comme le souligne saint Grégoire, si le diable « montre plus d’ardeur à exercer sa fureur en ces derniers jours, c’est parce qu’il se sent plus proche de sa fin et qu’il est sur le point de perdre définitivement son pouvoir [28] ».

Car ces derniers jours du monde, pour ténébreux qu’ils soient, seront encore des jours de Rédemption, inclus dans la plénitude des temps. Cette plénitude de lumière et de grâce apportée une fois pour toutes par Notre-Seigneur, ne sera jamais retirée et ne cessera jamais de s’exercer. D’une certaine manière, ces jours seront même l’occasion d’une plus abondante effusion de grâces et d’une plus grande sollicitude de Dieu envers ses fidèles. Jésus lui-même l’a attesté :

Il y aura alors une grande tribulation, telle qu’il n’y en eut point depuis le commencement du monde jusqu’à présent, et qu’il n’y en aura jamais plus. Et si ces jours-là n’avaient été abrégés, nul homme ne serait sauvé ; mais ces jours seront abrégés en faveur des élus. [Mt 24, 21-22.]

L’Église, comme le Christ, sera livrée sans défense aux bourreaux qui la crucifieront dans tous ses membres, mais il ne leur sera pas permis de lui briser les os, qui sont les élus, pas plus qu’à Jésus sur la croix. L’épreuve sera limitée à cause des élus et se terminera par un triomphe inouï de l’Église, comparable à une résurrection. Et, comme le prédit saint Paul (Rm 11), une des plus vives consolations de l’Église sera alors le retour et la conversion des juifs incrédules.


• La victoire du Christ et des chrétiens ne se réalise que par la croix : il n’y aura aucun millenium enchanteur

Il n’y a donc pas lieu de perdre courage et de se laisser vaincre par l’angoisse.

Mais il ne faudrait pas pour autant imaginer un christianisme évoluant vers une sorte d’âge d’or, un temps où la Providence interviendrait directement pour suspendre miraculeusement toute hostilité et ménager à l’Église une période de vie sans combats. Il n’y a rien dans l’Écriture qui autorise cette utopie trompeuse propagée par les sectes protestantes et les rêveries teilhardiennes. Au contraire, l’Écriture enseigne que les Bêtes ne désarmeront jamais et que la victoire du Christ et des chrétiens, loin d’évacuer la croix, ne se réalisera jamais que par la croix [29]. 

L’Apocalypse, écrit le père Calmel, [tout comme saint Paul] coupe court à ce rêve quelquefois enfantin et tendre, mais, peut-être plus souvent, très lâche et odieux, qui fait espérer pour la vie du chrétien une fidélité au Christ sans tribulation et, pour l’avenir de l’Église, une ferveur de sainteté qui n’aurait plus à subir, à l’extérieur, les persécutions du monde, ni, au dedans, les trahisons des faux frères ou parfois même des clercs et des prélats. Le millenium enchanteur n’arrivera jamais dans le temps. L’exclusion définitive et complète des impies et des pervers est différée jusqu’après le dernier jour, lorsque retentira la sentence inexorable : « Dehors les chiens ; dehors empoisonneurs et impudiques, homicides et idolâtres, et quiconque aime et fait le mensonge » (Ap 22, 15). D’ici là, nous ne pouvons rendre témoignage à Jésus, sinon en lavant notre robe dans le sang de cet Agneau divin qui nous a aimés et nous a rachetés de nos péchés. Nous n’avançons pas vers lui sans traverser le torrent de la grande tribulation [30].


• Pourquoi cette révélation relative aux derniers jours du monde ?

– Mais pourquoi fallait-il que le mal en vienne à cette extrémité et pourquoi Dieu avait-il besoin de nous le faire connaître ? N’y avait-il pas danger à nous exposer au désespoir ou à exciter en nous une curiosité malsaine – comme de vouloir coûte que coûte connaître la date de la venue de l’Antéchrist ou identifier chaque personnage et chaque prédiction de l’Apocalypse ?

Il faut répondre que, bien au contraire, cette révélation nous est extrêmement salutaire et que nous avons de grands fruits à en tirer :

• Elle arrête net les rêveries du messianisme charnel et nous replace en face de l’essentiel. L’homme n’est pas fait pour construire ici-bas un paradis terrestre illusoire ; la connaissance de ses destinées futures l’oblige à se tourner vers sa patrie céleste et à faire acte d’espérance surnaturelle : Exspecto resurrectionem mortuorum et vitam venturi sæculi, disons-nous dans le Credo. Mais nous savons désormais qu’on ne parvient au ciel qu’en traversant des épreuves de toute sorte et des combats redoutables.

• L’annonce de ces événements formidables est un solennel avertissement donné au monde et à chacun d’entre nous : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26, 41).

Nous n’en savons ni le jour ni l’heure : il nous faut donc être prêts pour ne pas être surpris. Nous savons cependant que le mystère d’iniquité agit dès à présent, que la séduction du mal et de l’erreur s’exerce en ce moment même sur les âmes, et que viennent la nuit et l’heure de la puissance des ténèbres : il nous faut donc veiller et prier pour conserver la foi et pour que l’engour­dissement ne gagne pas nos âmes.

 

– Tout de même, pourquoi Dieu a-t-il concédé au diable une telle puissance de nuisance ? Pourquoi a-t-il permis que le mal se développe en des entreprises chaque fois plus monstrueuses, jusqu’à l’apostasie générale et à l’Antéchrist ? Car enfin, quand on lit l’Écriture ou qu’on étudie l’histoire, on a l’impression que l’accroissement de la perversité est quasi fatal. Dieu ne pouvait-il pas empêcher cela ? N’y a-t-il pas là quelque chose d’incompatible avec sa sagesse et son amour ?

Il faut d’abord rappeler que le mal n’est pas imputable à Dieu ou à l’Église. Il est le fait des méchants. Pourquoi, alors, Dieu leur laisse-t-il le champ libre ?

C’est toute la question de la permission du péché.

Si Dieu gouvernait les créatures libres selon une économie miraculeuse, de sorte que les êtres défectibles soient empêchés de trahir et immunisés contre le péché, assurément l’histoire de l’humanité aurait été tout autre et n’aurait pas connu toutes ces prévarications qui l’émaillent. Mais ç’eût été traiter l’homme d’une manière contraire à sa nature raisonnable et libre, et cela ne convenait ni à la sagesse, ni à la puissance, ni surtout à l’amour de Dieu.

La théologie explique que le bien total de l’univers est meilleur s’il existe des êtres qui puissent s’écarter du bien et qui s’en écartent donc quelquefois, sans que Dieu les en empêche. Car Dieu n’est pas tenu d’empêcher toutes les défections ni toutes les chutes ; et il est bon, il est même nécessaire qu’il en permette certaines et qu’à certains moments limités, il en permette beaucoup. La raison donnée par saint Augustin est que « Dieu est assez puissant pour tirer le bien du mal » (Enchiridion, ch. XI) : si Dieu permet le mal, c’est en vue de faire éclater un bien plus grand. Ce bien, c’est la manifestation de sa justice et de sa miséricorde par la punition des méchants, la correction des lâches, la purification et la sanctification des justes. Ainsi, la patience et les mérites des justes persécutés n’existeraient pas si l’iniquité des persécuteurs disparaissait ; leur foi serait moins ferme et moins pure si elle ne s’exerçait à travers la nuit et l’épreuve ; leur attachement au Christ serait moins vrai et moins aimant s’ils ne devaient lutter pour le maintenir et le fortifier, etc. Si donc Dieu permet de tels maux, c’est que sa justice outragée l’exige et parce qu’il nous veut saints, d’une sainteté que nous ne soupçonnons même pas. Au fond, toutes les iniquités et les manœuvres du diable et de ses suppôts ne sont permises par Dieu que propter electos, en vue des élus, pour l’édification de la Jérusalem céleste et l’achèvement du corps mystique, pour que l’Église soit entièrement configurée à la passion vivifiante de son Époux divin, en attendant de l’être à sa gloire.

Veillons donc et prions. Prions spécialement Notre-Dame, la Vierge puissante qui a reçu de Dieu le pouvoir d’écraser la tête du serpent infernal.



Bibliographie sommaire


–    Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XX, chap. vii (Les deux résurrections et le millénaire) ; viii (Le Diable lié et délié) ; xi (Gog et Magog) ; xiii (Le temps de la persécution de l’Antéchrist), xix (L’Antéchrist d’après saint Paul), in La Cité de Dieu II/2 (Livres XIX-XXII), NBA, Paris, Institut d’études augustiniennes, 1995.

–    Saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, livres XXXIII et XXXIV, in Sources chrétiennes 538, Paris, Cerf, 2010.

–    Père Roger-Thomas Calmel O.P., Théologie de l’histoire, Bouère, DMM, 2e édition 1984. Voir spécialement : chap. 1 : « Les deux cités » ; chap. 2. « Lumières de l’Apocalypse » ; chap. 4. « Les derniers jours du monde » ; et l’annexe 1 : « L’amour de Dieu et le mystère du mal ».

–    Dom Delatte, Les Épîtres de saint Paul, t. 1, Tours, Mame, 1938, p. 233-240 (« 2e Épître aux Thessaloniciens, enseignement dogmatique relatif à l’avène­ment de N.-S. J.-C. »).

–    Père Emmanuel O.S.B. (Mesnil-Saint-Loup), série de dix articles parus dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte Espérance en 1855 : « Le Drame de la fin des temps ».

–    Cardinal Louis Billot S.J., La Parousie, Paris, Gabriel Beauchesne, 1920.

–    Père J. Renié S.M., Manuel d’Écriture sainte, t. VI : Les Épîtres de saint Paul, Lyon-Paris, Vitte, 1948. Voir p. 89 et sq. (nº 67-74) : « L’eschatologie des deux épîtres aux Thessaloniciens ».

–    Père Allo O.P., L’Apocalypse, Paris, Gabalda, 1933 (nombreuses rééditions).

–    Bossuet, L’Apocalypse avec une explication, in Œuvres complètes de Bossuet, Paris, Vivès, 1862, t. II.

–    Le Sel de la terre, « Richesses de l’Apocalypse » (8 articles) : nº 89 (p. 96-116) ; nº 90 (p. 92-109) ; nº 91 (p. 6-24) ; nº 92 (p. 10-32) ; nº 94 (p. 10-28) ; nº 98 (p. 6-18) ; nº 102 (p. 8-30) ; nº 104 (p. 4-22).

–    Voir aussi les articles « Antéchrist » dans le DTC (Dictionnaire de théologie catholique), le DB (Dictionnaire de la Bible) et le DBS (Supplément au Dictionnaire de la Bible).



[1]  — Voir Ap 12, 4 : « Puis le Dragon se dressa devant la Femme qui allait enfanter afin de dévorer son enfant, dès qu’elle l’aurait mis au monde. » Ap, 12, 17 : «  Et le Dragon fut rempli de fureur contre la Femme, et il alla faire la guerre au reste de ses enfants, à ceux qui observent les commandements de Dieu et qui gardent le commandement de Jésus. »

[2]  — Voir Mt 24 ; Mc 13 ; Lc 21, 5-33 ; 2 Th 2, 3-11 ; et plusieurs passages de l’Apocalypse.

[3]  — Série d’articles parus dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, intitulés « Le drame de la fin des temps ». Article du numéro d’avril 1885.

[4]  — Manuel d’Écriture sainte, t. V-1 (Les épîtres de saint Paul), p. 309.

[5]  — La Cité de Dieu XX, 11. Dans la Nouvelle Bibliothèque Augustinienne : nº 4/2, 1995, p. 656-657.

[6]  — Discours prononcé dans la cathédrale de Nantes, le 8 novembre 1859.

[7]  — « Le drame de la fin des temps », Bulletin de N.-D. de la Sainte-Espérance, avril 1885.

[8]  — Conférence de retraite à Écône, le 4 septembre 1987.

[9]  — Théologie de l’histoire, Grez-en-Bouère, DMM, 1984, p. 88-89.

[10]     —             « Le drame de la fin des temps », Bulletin de N.-D. de la Sainte-Espérance, avril 1885.

[11]     —             ∆Antivcristo~, c’est-à-dire « contraire au Christ » ou « qui se substitue au Christ ».

[12]     —             Saint Jean est le seul à employer le mot « antéchrist ». Voir aussi 1 Jn 2, 22 : « Qui est le menteur, sinon celui qui nie que Jésus soit le Christ ? Le voilà l’Antéchrist ! Il nie le Père et le Fils » ; 1 Jn 4, 3 : « Et tout esprit qui ne confesse pas Jésus n’est pas de Dieu ; c’est là l’esprit de l’Antéchrist. Vous avez entendu dire qu’il allait venir ; eh bien ! maintenant, il est déjà dans le monde [par anticipation, en ceux qui nient Jésus] » ; 2 Jn 7 : « C’est que beaucoup de séducteurs se sont répandus dans le monde, qui ne confessent pas Jésus-Christ venu dans la chair. Voilà bien le Séducteur, l’Antéchrist. »

[13]     —             L’expression « corps des méchants dont l’Antéchrist est la tête » est employée par saint Bède le Vénérable dans son commentaire de l’Apocalypse (PL 93, 162). Il parle également de « corps des impies » (PL 93, 184), « cité des impies » (PL 93, 175), « cité du diable » (PL 93, 164 et 185), « corps du diable composé de trois parties [le diable, l’Antéchrist, les membres] » (PL 93, 180). Il dit encore : « Comme les saints forment le corps du Christ et sont membres les uns des autres, ainsi les membres charnels du Dragon, qui lui sont attachés, naissent les uns des autres » (PL 93, 157).

[14]     —             De Civitate Dei, XX, 19.

[15]     —             Selon l’interprétation des anciens, en effet, la quatrième bête de Daniel désignerait l’empire romain, venu après l’empire des Assyriens, des Médo-Perses et des Grecs. Mais nombre de commentateurs voient plutôt dans cette quatrième bête l’empire grec d’Alexandre, succédant aux empires des Babyloniens, des Mèdes puis des Perses, d’où sortirent plusieurs dynasties hellénistiques – les dix cornes de la vision qui représentent dix rois — ; quant à la petite corne supplémentaire, elle symbolise en ce cas le roi séleucide Antiochus Épiphane qui est une figure de l’Antéchrist.

[16]        —                     C’est la tradition des premiers âges de l’Église, consignée dans Lactance, qu’un jour l’empire du monde retournera en Asie : Imperium in Asiam revertetur.

[17]     —             Dom Delatte, Les Épîtres de saint Paul, Tours, Mame, 1938, t. 1, p. 238-239.

[18]     —             Voir Ils l’ont découronné par Mgr Lefebvre, Troisième partie, ch. 21, Escurolles, Fideliter, 1987, p. 145 et sq.

[19]     —             Père Allo, L’Apocalypse, Paris, Gabalda, 1933, p. cxxx.

[20]     —             Saint Irénée dit que c’est dans le Temple de Jérusalem qu’il aura fait rebâtir que siègera l’Antéchrist.

[21]     —             Commentaire de saint Thomas sur 2 Thessaloniciens.

[22]     —             « Le drame de la fin des temps », Bulletin de N.-D. de la Sainte-Espérance, mai 1885.

[23]     —             Dans l’épître aux Romains, saint Paul dit la même chose des païens qui n’ont pas voulu reconnaître Dieu dans l’œuvre de sa création : « Ils sont inexcusables […], et c’est pourquoi Dieu les a livrés à leurs passions déréglées et à leur esprit sans jugement » (Rm 1, 20 et sq.).

[24]     —             Moralia, lib. xxxiii, 33, 57.

[25]     —             Moralia, lib. xxxiii, 35, 59.

[26]     —             Moralia, lib. xxxiv, 7.

[27]     —             Saint Pie X, E supremi apostolatus cathedra.

[28]     —             Moralia, lib. XXXIV, I, 1.

[29]     —             Il est vrai que Notre-Dame a promis aux enfants de Fatima « un certain temps de paix » quand la Russie sera consacrée ; mais elle n’a pas dit que cette paix serait sans croix et s’obtiendrait sans croix, ni qu’elle serait définitive. Et il faut encore que la consécration de la Russie ait eu lieu auparavant.

[30]     —             P. Calmel, Théologie de l’histoire, p. 34.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 106

p. 42-66

Les thèmes
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