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Oraison funèbre

de Philippe-Emmanuel de Lorraine

duc de Mercœur

par saint François de Sales

Le dernier des croisés français : c’est ainsi que le cardinal Pie qualifiait le duc de Mercœur (Philippe-Emmanuel de Lorraine, 1558-1602), qui combattit vaillamment les protestants en France lors des guerres de religion, puis les Turcs en Hongrie [1].

Saint François de Sales prononça l’oraison funèbre de ce héros le 27 avril 1602, à Notre-Dame de Paris, le présentant comme le modèle achevé du combattant chrétien. « Ah ! que les Français sont braves quand ils ont Dieu de leur côté. Qu’ils sont vaillants quand ils sont dévots ! Qu’ils sont heureux à combattre les infidèles » s’écrie le saint, qui ajoute : « Plusieurs estiment que ce sera un de vos rois, ô France, qui donnera le dernier coup de la ruine à la secte de ce grand imposteur Mahomet. »

Cette oraison funèbre du duc de Mercœur est aujourd’hui exclue des classes de français par le sectarisme officiel. Mais si l’inculture progresse de façon alarmante dans notre société – au point que certains des actuels bacheliers n’ont pas même rencontré dans leurs études le simple nom de François de Sales ou de Bossuet – nous avons le devoir de résister à cette barbarie montante, et de transmettre, avec la foi, l’héritage littéraire de notre civilisation chrétienne [2]. Comme beaucoup des œuvres qui méritent le nom de classiques, cette oraison funèbre se prête bien à une lecture en famille. On appréciera notamment le contraste entre l’imposante construction des phrases – encore très proche du latin – qui donne à l’ensemble une grave solennité tout à fait de circonstance, et le ton aimable, familier, presque enjoué, qui anime les descriptions et les comparaisons.



Philippe-Emmanuel de Lorraine était né le 9 septembre 1558 à Nomeny, au nord de Nancy ; là se tenait la cour familiale des Vaudémont. Son père, Nicolas de Vaudémont (1524-1577), fils cadet du duc Antoine de Lorraine (1489-1544), épousa en secondes noces, Jeanne de Savoie-Nemours, de ce pays si cher au cœur de saint François de Sales. Philippe-Emmanuel perdit son père en l’année 1577 et hérita du duché de Mercœur ; le mariage de sa sœur Louise avec Henri III lui assura les faveurs royales, tandis que la cour de Nomeny, si profondément chrétienne, lui conservait une piété profonde. Il épousa, en 1575, Marie de Luxembourg, héritière du vicomté de Martigues et duchesse de Penthièvre. Ces titres lui permirent de prétendre au gouvernement de Bretagne qu’il obtint en 1582. Ses contemporains sont unanimes pour reconnaître son ardente piété et des mœurs exemplaires, qui contrastaient avec celles de ses contemporains [3] ; dévot, il usait largement de ses biens en faveur de l’Église ; lettré, il travailla de concert avec son épouse à réorganiser l’université de Nantes [4]. Les éloges au sujet de sa foi et de sa piété sont amplement justifiés.



La Ligue – qui s’organisa progressivement dans les années 1570 pour défendre la religion catholique en France – fut le premier engagement du jeune Philippe-Emmanuel. Depuis son avènement au trône de France en 1574, Henri III s’est montré de plus en plus conciliant envers les protestants ; en grand désespoir, les catholiques du Royaume se sentirent contraints de former une Ligue catholique pour le maintien de la seule vraie religion. Elle opéra d’abord de concert avec le roi, bien que sous la direction de la famille de Guise. Mais en décembre 1588 Henri III fit assassiner Henri de Guise, chef de la Ligue, dont il commençait à craindre la puissance [5]. Le divorce entre la Sainte Ligue et la monarchie était consommé.

Le duc de Mercœur s’illustra dans les combats contre les réformés, en particulier en 1575 – il avait dix-sept ans – à la bataille de Dormans sous la conduite d’Henri de Guise ; puis au siège d’Issoire dans l’armée royale sous la conduite du duc d’Anjou (1577), à l’île de Brouage et à la Fère (1580). Mgr de Sales évoquera sans s’y attarder ces beaux exploits, évitant soigneusement de nommer la Sainte Ligue. Il ne faut ni rouvrir des plaies fermées seulement depuis quatre ans, ni indisposer Henri IV – qui n’assiste pas à la cérémonie, mais qui en aura immanquablement des échos – alors que le saint est précisément venu chercher son appui contre les protestants de son diocèse. Il se contente donc, comme il le déclare, d’imiter « les cosmographes, qui en leur mappemondes ne marquent que des points pour des villes, des lignes pour des montagnes, et laissent à l’imagination son office pour se représenter le reste ».

Nommé gouverneur de Bretagne, Philippe-Emmanuel avait d’abord su conjuguer son zèle pour la Ligue, qu’il établit en sa province, et son attachement à son roi et beau-frère Henri III ; saint François de Sales pourra ainsi exalter sa loyauté. Mais lorsque se répandit la nouvelle de l’assassinat de son cousin de Guise (décembre 1588), Mercœur rompit avec le roi, instaura un gouvernement ligueur à Nantes et prit les armes contre son beau-frère et ses alliés protestants. Il essuya alors plusieurs défaites mais s’illustra victorieusement notamment à Châteaubourg (1591) contre les armées d’Henri de Navarre et à Craon face à l’armée des princes de Dombes et Conti (1592) [6]. Il avait alors le soutien militaire et financier de Philippe II d’Espagne et il attendait comme tous les Ligueurs l’avènement d’un roi catholique. Jusque-là, rien que de très louable.

Cependant, après l’abjuration d’Henri IV et l’absolution papale de 1595, seul de tous les princes ligueurs, le duc de Mercœur continua la lutte, au grand désespoir de sa sœur Louise, du légat du Pape Alexandre de Médicis et des populations bretonnes qui continuaient de subir des combats dont elles ne voyaient ni la fin ni l’utilité [7]. François de Sales pense peut-être à cet acharnement en suggérant discrètement que la prudence du Duc n’était pas encore parfaite : « Quelque jeune qu’il ait été […] il a toujours fait reconnaître et remarquer en lui de grandes arrhes de sa prudence à venir » [8].

Quand le soutien du roi d’Espagne lui fit défaut [9], Philippe-Emmanuel effectua sa soumission à Henri IV en mars 1598. Il reçut en échange une somme d’argent considérable qu’il emploiera ensuite à faire la guerre aux Turcs.

Si l’on s’est beaucoup interrogé sur les raisons de ce déni de soumission, tout manifeste que ses intentions étaient droites. Les accusations d’ambition personnelle sur le duché de Bretagne ne tiennent pas. N’oublions pas que l’époque était fort troublée, que les catholiques avaient plusieurs fois été trahis par le pouvoir royal, et qu’Henri IV avait déjà apostasié à deux reprises. Mercœur espérait peut-être une mort prompte du nouveau monarque, comme l’annonçaient certaines croyances populaires. Il ressort d’une lettre écrite par lui au duc d’Aumale le 14 juillet 1599, qu’il désirait l’accession au trône d’un membre de la famille de Guise, si intransigeante et si attachée à sa foi. Il y annonçait d’ailleurs en même temps sa volonté de servir la foi en Hongrie :

« Vous [10], dis-je, issu du sang magnanime de ce grand Charlemagne, ainsi que personne ne doit plus douter et que vous ou les vôtres pourriez bien en qualité de leurs successeurs remonter sur le même trône, non qu’à cet espoir que vous pouvez justement avoir je rende aucunement mes désirs participants pour mon particulier qui, après avoir rempli la France de l’ardeur de mon zèle pour la foi catholique contre ceux qui l’impugnaient, ne respire plus aucune ambition que d’aller répandre jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour la manutention et protection de notre religion contre cette autre secte d’infidèles que l’on dit être en grand nombre en Hongrie [11]. »


La Hongrie : ce nouveau champ de bataille s’offre bien plus volontiers à l’éloquence de saint François de Sales, qui s’y étend davantage. Elle est, à l’époque, au cœur de la guerre incessante de conquête, perte, reconquête, qui oppose le saint Empire à l’Islam et Philippe-Emmanuel s’y illustra au cours de trois campagnes [12].

• Première campagne : Mercœur chevauche vers la Hongrie en octobre 1599, où il participe au siège de Strigonie (Etzergom) [13]. L’empereur Rodolphe (1558-1612) [14] le convoque à Prague, où le Lorrain accourt le visiter. Rodolphe demande alors officiellement au roi Henri IV l’aide de Philippe-Emmanuel qui, entretemps, est revenu à Paris.

• Deuxième campagne : ayant reçu ses patentes, Philippe-Emmanuel repart au combat avec trois compagnies de cuirassiers lorrains ; il se dirige d’abord vers Vienne, puis à Javarin, et enfin au secours de la ville de Canise (Kanizsa) assiégée (octobre 1600). Il ne parvient pas à délivrer la ville, en raison de fautes commises en son absence, mais fait opérer une retraite quasi-miraculeuse [15]. En novembre, il se rend à Vienne où il est retenu par l’empereur tout l’hiver. Il ne retourne chez les siens qu’au début de l’année 1601, et fait recruter trois nouvelles compagnies de cuirassiers lorrains.

• Troisième campagne : au mois d’août de l’année suivante (1601), il reprend le commandement de l’armée ; par ruse, il parvient à s’emparer d’Albe-Royale, ayant simulé l’imminence d’une attaque sur Bude. Il tient sa promesse de garder la vie sauve au Pacha de la ville, bien qu’on découvre qu’il avait perfidement miné celle-ci. A son entrée dans Albe, le duc fait chanter un Te Deum. C’est vers ce moment que lui parvient l’annonce du trépas de sa sœur, la reine Louise, et qu’il perd ses frères Henri de Chaligny et François marquis de Chaussein qui combattaient avec lui. Reçu partout avec grand honneur, il retourne vers la France.

Mais Dieu l’attendait à Nuremberg le 19 février 1602 [16] ; François de Sales donne un touchant et détaillé récit de sa fin, auquel il n’y a rien à ajouter. 


Le corps de Mercœur fut ramené à Nomeny, puis à Nancy, où il reçut de magnifiques obsèques ; il fut inhumé dans le chœur de l’église des Cordeliers, nécropole des ducs de Lorraine, à côté de son père et de son frère le cardinal de Vaudémont [17]. Un service funèbre fut aussi organisé à Notre-Dame de Paris en présence de toute l’élite du Royaume. François de Sales fut sollicité pour y prêcher.


Saint François de Sales avait été envoyé à Paris par son évêque Mgr de Granier [18], en janvier 1602, pour défendre auprès du roi de France les intérêts catholiques en pays de Gex. Entre les atermoiements des antichambres, il ne perd pas son temps : il exerce sa patience, il prêche la parole de Dieu, il visite les personnes dévotes et notamment l’hôtel de Mercœur [19]. Or on y apprend, le 8 mars [20], la mort du duc ; la duchesse pria le saint d’en présider les obsèques. Il racontera plus tard :

 « On célébra l’an 1602 à Paris, où j’étais, les obsèques de ce magnanime prince Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, lequel avait fait tant de beaux exploits contre le Turc en Hongrie, que tout le Christianisme devait conspirer à l’honneur de sa mémoire. Mais sur tout Madame Marie de Luxembourg, sa veuve, fit de son côté tout ce que son courage et l’amour du défunt lui put suggérer pour solenniser ces funérailles ; et parce que mon père, mon aïeul, mon bisaïeul avaient été nourris pages des très illustres et très excellents princes de Martigues, ses pères et prédécesseurs, elle me regarda comme serviteur héréditaire de sa maison, et me choisit pour faire la harangue funèbre en cette si grande célébrité, où se trouvèrent non seulement plusieurs cardinaux et prélats, mais quantité de princes, princesses, maréchaux de France, chevaliers de l’Ordre, et même la cour de Parlement en corps [21]. »

Il écrivait le 18 avril 1602 à Mgr de Granier :

 « Le jour de Quasimodo le roi me fit prêcher devant lui, et montre en avoir eu du contentement … mais le train des affaires est si malaisé en cette cour que quand on pense être délivré, on est le plus embarrassé. Madame de Mercure [Mercœur] m’a envoyé pour m’inviter à faire le sermon funèbre de monsieur son mari dans cinq ou six jours, ce que je ne puis ni dois refuser [22]. »

Le saint eut finalement neuf jours pour composer et confier à sa mémoire l’allocution qu’il prononça le 27 avril.


Cette oraison funèbre a été diversement appréciée par la postérité. Certains estiment que le développement sur les vertus du duc « sent quelque peu la gêne et le travail [23] ». D’autres y trouvent trop d’artifice littéraire [24]. N’y voit-on pas en réalité toute l’âme et la vertu surnaturelle du grand évêque ?

Sa bienveillance et sa douceur s’illustrent dans l’épître dédicatoire à la fille du Duc. La joie habituelle à l’âme salésienne doit se voiler en ce jour de deuil, mais ne disparaît pas pour autant et prend ici le doux nom de consolation [25].

« Comme donc je fis ce discours pour obéir à Madame votre mère, aussi le laissé-je maintenant sortir en public pour satisfaire à votre désir, vous suppliant très humblement de vous en servir pour répondre à toutes les raisons que votre perte vous pourrait suggérer contre la consolation, car il est dressé à cette intention. »

 « Il vous fera souvenir que vous êtes fille d’un si grand prince, sa fille unique, sa chère fille ; mais il ajoutera que vous êtes fille de son esprit et de sa foi plus que de son corps, puisqu’il vous a reçu de Dieu par les prières du grand saint François, duquel aussi vous portez le nom, et que par ce, vous êtes plus obligée de vous réjouir en la vie et la gloire de son esprit, que de regretter la mort de son corps [26]. »

A cette bienveillance consolatrice, s’ajoute le souci des âmes. Comme plus tard chez Bossuet, l’oraison funèbre exalte la Vertu personnifiée en un héros, ici sous les couleurs particulières de Piété, Chasteté, Justice, Prudence, et esprit de Croisade.

« Saint François de Sales, prêchant dans Notre-Dame de Paris l’éloge funèbre d’Emmanuel de Mercœur, le dernier des croisés français, cherch[ait] à rallumer dans l’âme d’Henri IV une dernière étincelle de ce feu qui allait s’éteindre [27]. »

Emporté par son élan – et les nécessités du genre – Mgr de Sales a-t-il exagéré la valeur de son héros ? Tous les contemporains admettent que Mercœur avait de grandes vertus, un esprit de foi, une piété, une chasteté hors du commun, et une valeur militaire indéniable, bien visible dans ses campagnes sur les Turcs. Il se prêtait donc à l’éloquence sacrée tel qu’il avait vécu. Il est vrai que certains historiens ont pu en rajouter [28], et les louanges du prédicateur semblent, quelques fois, leur faire écho [29] ; mais précisément Mgr de Sales n’a pas approuvé toutes les actions du ligueur – qui sont les seules en question – et il invite, pour finir, à prier pour son âme, si Dieu ne lui a pas encore fait miséricorde, ce qui nuance un peu ses louanges. Si l’on tient compte de l’emphase qui était de mise en une telle occasion, on doit conclure que le prédicateur n’est pas sorti de la vérité.

Faut-il enfin s’étonner des concessions à l’éloquence du temps [30] ? La divine charité se fait toute à tous et ne prend pas les mouches avec du vinaigre.

Le Sel de la terre.


SI DIEU me donnait autant d’esprit pour discourir et de force à bien dire que j’en désirerais maintenant pour le service de cette action publique que nous célébrons pour honorer la mémoire du grand Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, lieutenant général de l’Empereur en ses armées de Hongrie, je ne pourrais pas pourtant, ni ne devrais vous représenter, très illustre et chrétienne assemblée, la justice du regret que nous avons pour son trépas.

• Je ne le pourrais pas, parce que la perte que nous avons faite avec toute l’Église est si grande, qu’étant extrêmement sensible elle en est d’autant plus indicible : aussi est-il très difficile de trouver assez de passion pour exprimer un grand deuil. Les petites douleurs crient, se plaignent, se lamentent ; mais les grandes étonnent [31], étourdissent, perdent et égarent la parole, la voix et le discours.

• Je ne le devrais pas aussi, car si je devais exprimer la grandeur de la perte qu’en reçoit tout le christianisme, ce serait sur votre face, Messieurs, que je tirerais, comme un autre Tymanthe [32], le voile du silence, puisque je ne vois en toute cette triste compagnie que ses plus chers et fidèles amis, ou ses plus intimes et affectionnés serviteurs. Et, certes, je serais bien honteux, si en la considération d’un sujet si lamentable je me trouvais seul avec l’assurance de pouvoir parler autrement que par larmes et sanglots.

Ne vous laissez pas aller à l’affliction, mais à la consolation

Il ne m’est donc pas nécessaire de vous émouvoir à regretter ce prince, puisque c’est vous qui avez le principal intérêt, et qui, plus sensibles aux affections du public, connaissez trop bien la perte que nous avons faite. Il n’est, ce me semble, besoin de vous attendrir le cœur, puisque vous en ressentez la plus grande passion. Ne vaut-il pas beaucoup mieux cesser d’affliger ceux qui sont affligés, et mettre peine d’essuyer vos pleurs, que de les exciter ?

Aussi, quand je vois devant et tout autour de moi le feu de tant de flambeaux allumés, signe ordinaire de l’immortalité, et que je me trouve revêtu de blanc, couleur et marque de gloire [33], je connais bien que mon office n’est pas maintenant (et je vous supplie, Messieurs, de ne le pas désirer de moi) de vous représenter les raisons que nous avons eu de regretter et plaindre, mais plutôt celles que nous avons de finir nos regrets par le commencement de la considération du bien dont jouit ce grand prince par son trépas, afin que le sujet que nous avons de nous réjouir, attrempe [34] et modère la violence du ressentiment que nous avons de cette grande perte.

Quoique je sache que l’on doit permettre quelque chose à la piété, même contre le devoir, et qu’en une douleur extrême c’est une partie du mal que d’ouïr des consolations, permettez-moi, je vous supplie, puisqu’aussi bien les larmes que nous épandons pour nos amis nous mèneront plutôt à eux qu’elles ne nous les ramèneront, et que les pleurs après la mort sont de tardives preuves d’amitié, permettez-moi, dis-je, Messieurs, que je révoque vos esprits à la consolation, plutôt que de les provoquer à une plus grande affliction. En quoi, néanmoins, je ne ferai rien contre la juste appréhension que j’ai du défaut [35] que je reconnais en moi et de discours et d’éloquence ; car la consolation que je vous puis donner dépend du même principe duquel procède la cause de notre affliction. N’est-ce pas l’excellente bonté, la valeur, la vertu du prince trépassé, qui rendent notre perte incomparable ? Et n’est-ce pas la même bonté, valeur et vertu qui nous obligent de recevoir la consolation ?

Soit donc que je jette les yeux sur son bien pour nous consoler, ou sur notre mal pour nous affliger, je ne puis échapper [36] l’abîme de ses vertus infinies, dont la grandeur et l’éclat est insupportable à la faiblesse de mes yeux. Aussi s’il ne fallait plutôt recevoir avec humilité les commandements des grands que d’en éplucher les motifs, j’aurais, à mon avis, raison de m’étonner du choix que l’on a fait de moi pour parler en cette occasion, en cette assemblée, et en ce lieu : en cette occasion, que j’estime aussi digne d’une grande éloquence qu’aucune autre qui se soit présentée en ce siècle ; en cette assemblée qui est presque toute la fleur de ce grand royaume ; et en ce lieu, auquel mille beaux esprits eussent ambitieusement recherché de faire paraître tout leur art et science de bien dire, et de répandre mille belles fleurs d’éloquence sur l’étoffe d’un si riche sujet.

Mais que sais-je si à l’aventure j’aurai rencontré la raison de ce choix ? Les couleurs de l’éloquence, les fleurs des paroles, l’émail des sentences n’est peut-être pas convenable ni au deuil ni aux funérailles : Non est conve­niens luctibus iste color [37].

Les harangues et discours polis, les paroles harmonieusement concertées n’y sont pas, à mon avis, convenables : Musica in luctu importuna narratio [38]. Que s’il est ainsi, me voici riche d’affection, de simplicité et de fidélité pour entreprendre le discours des vertus du prince décédé, lequel j’envoie de bon cœur à son âme, c’est-à-dire à cet esprit que j’espère, mais que je crois être au ciel, et à celui lequel étant en terre n’est pourtant qu’une même âme avec lui, non plus que par le mariage ils ne furent qu’un même corps ici-bas [39]. Que si ce discours est pauvrement paré, c’est pour rendre plus d’honneur et de révérence au prince qu’il célèbre, comme quelques peuples du nouveau monde envoient leurs députés à leur roi au moindre équipage qu’il leur est possible, pour rendre de tant plus remarquable leur bassesse et humilité, en comparaison de la gloire et majesté de leur roi.

Premier motif de consolation : le duc est passé de la mort à la vie

Au surplus je vous désire, Messieurs, autant de bienveillance en mon endroit que j’ai de confiance en votre bonté, pour si peu que j’ai à parler d’une si belle vie comme fut celle de ce prince : vous serez bientôt consolés en sa mort. Prendre plaisir à ouïr les louanges des bons, c’est participer à leur gloire.

La vie d’ici-bas est une mort

Oh ! si nous pouvions comprendre les vérités que nous recevons par la foi, combien nous serions aisément consolés en la mort de ceux auxquels nous avons quelque devoir d’amitié ou d’honneur ! Sapientiam loquimur inter perfectos [40]. Nous nous imaginons qu’ils sont morts, et en la mort ; et ils ne le sont plus, ils le furent seulement au dernier instant de cette vie mortelle. Telles pensées ne sont pas dignes de nous, si nous ne voulons être de ceux auxquels le sage donne le titre de fols, visi sunt oculis insipientium mori [41]. Nous ressemblons à ceux qui vont sur mer le long de la rade, et terre à terre : il leur est avis que les arbres les laissent et se reculent d’eux, et que le navire dans lequel ils sont portés est du tout immobile et sans changer de place ; car il nous semble que ceux qui sont décédés de ce monde sont toujours en la mort, et que nous sommes en la vie. Mais, hélas ! que nous sommes trompés ! Ils sont en paix, et au repos de la vraie et constante vie ; et nous sommes bien avant dans la mort, en laquelle nous nous enfonçons toujours de plus en plus jusques à tant que nous l’ayons passée.

Omnes morimur [42], disait une sage dame, mais elle pouvait bien dire semper morimur [43], comme dit depuis l’Apôtre, quotidie morior [44]. Nous mourons tous les jours, et notre vie s’en va par pièces et morceaux, comme cet ani­mal des Indes, lequel étant de sa nature terrestre, petit à petit et pièce à pièce perd du tout son être naturel, et devient entièrement poisson [45], car ainsi pièce à pièce nous changeons cette vie mortelle, jusques à tant que par une entière et finale mutation, que nous appelons mort, nous ayons du tout [46] acquis une vie immortelle.

Et certes, comme les rats du Nil se forment petit à petit, et ne reçoivent la vie en tous leurs membres ensemblement [47], aussi les philosophes sont bien d’accord que nous ne vivons pas tout à coup, ni ne mourons pas en un moment, puisqu’ils disent que le cœur est le premier membre qui vit en nous, et le dernier qui meurt [48]. Mais, je vous supplie, notre Dieu ne dit-il pas au premier homme qu’au « jour qu’il mangerait du fruit défendu, il mourrait de mort [49] ? » Et néanmoins, si nous parlons selon le vulgaire, il ne mourut qu’après plusieurs centaines d’années depuis qu’il eut prévariqué : toutefois la vérité est qu’il commença à mourir dès le jour qu’il eut offensé, et continua jusques à son dernier jour.

Le duc n’est pas mort, mais trépassé

Ah ! que nous sommes donc bien trompés quand nous appelons morts ceux qui ont passé cette vie mortelle, et vivants ceux qui la passent encore ! Nous nommons vivants ceux qui meurent, parce qu’ils n’ont pas achevé de mourir ; et ceux qui ont achevé de mourir, nous les appe­lons morts. Nous imitons les peintres qui ne savent représenter les anges qu’avec des corps, parce que jamais ils ne furent vus autrement ; car ainsi nous nommons les défunts morts, parce que nous ne les avons jamais vus sinon en la mort de cette vie, ou en la vie de cette mort. Mais si nous les voyions maintenant qu’ils en sont délivrés, mon Dieu ! que nous serions honteux de les avoir appelés morts ! et que nous serions en peine de trouver de belles paroles pour exprimer l’excellence de la vie en laquelle ils sont arrivés. Aussi notre langue française ne les appelle pas morts, mais trépassés [50], protestant assez que la mort n’est qu’un passage et trajet, au-delà duquel est le séjour de la gloire [51].

Ce grand duc de Mercœur n’est donc pas mort, il est seulement trépassé : que si nous n’avions la vue si débile, nous le verrions bien loin au-delà de la mort, en ce jardin céleste où il jouit des consolations éternelles. Il n’est pas si loin de nous que nous pensons : il y est allé, selon le vulgaire des hommes, en un moment, car la mort, à leur avis, ne dure pas davantage ; mais, selon les sages, il a mis quarante-trois ans en ce voyage.

Hélas ! que ce terme est court ! La plupart de nous a déjà beaucoup plus employé d’années : les uns n’y vont pas si vite que les autres, mais presque tous néanmoins y vont toujours plus vite qu’ils ne voudraient. Nous avons mille peines et travaux pour parvenir où il est ; pourquoi serions-nous fâchés qu’il y soit arrivé ? Pourquoi pleurerions-nous le trépas de ce prince, lequel pleurerait, s’il était en lieu de larmes, avec beaucoup plus de raison le retardement du nôtre que nous n’avons pleuré l’avancement du sien ? Nolo vos ignorare de dormientibus, ut non contristemini, sicut et cœteri qui spem non habent [52].

 

Deuxième motif de consolation : les œuvres des justes les suivent

Mais, parce que cette consolation que je vous présente est fondée sur la certaine espérance que nous avons que notre trépassé est reçu en la main droite de son Dieu avec tous les justes – Justorum animi in manu Dei sunt [53] –, voyons, je vous supplie, le sujet que nous avons d’une confiance tant assurée. Les astrologues et théologiens ont cela de commun, qu’ils prédisent les choses à venir ; ceux-ci toujours avec la vérité, ceux-là souvent avec de la va­nité : mais leurs phénomènes et inspections sont du tout opposées et contraires ; car les astrologues prédisent ce qui doit arriver en terre, par l’inspection des rencontres et divers mouvements qui se font au ciel ; et nos théologiens, au contraire, ne prédisent sinon ce qui se fait au ciel par la considération des œuvres que l’on fait en terre. Si vous faites miséricorde en terre, disent-ils, on vous fera miséricorde au ciel ; si vous consolez les affligés ici-bas, vous serez consolés là-haut ; si vous éclairez les ignorants en la nuit de ce monde, vous aurez la clarté de la vision de Dieu au plein midi de l’autre ; si vous combattez pour Dieu en terre, vous serez couronné au ciel. Bref, par la hauteur et latitude des actions que nous faisons çà-bas [54], ils mesurent la distance et étendue de la gloire que nous aurons en ce grand mont céleste : prout gessit unusquisque in corpore suo, sive bonum, sive malum [55].

Les vertus d’un grand prince

Si donc nous savons quelles ont été les actions de l’âme de ce grand prince pendant qu’elle était en ce monde et que, jointe à son corps, elle nous donnait le bonheur de sa conversation, nous aurons assurance, par cette inspection, de ce qu’elle est au ciel : que s’il nous reste aucun désir d’aspirer à ce siège de gloire, nous aurons un riche exemplaire et beau sujet d’imitation. Mais ne pensez pas, je vous supplie, que je veuille entreprendre de vous représenter fleur à fleur, pièce à pièce, l’émail d’une si belle vie : les perfections de ce prince se peuvent plutôt admirer qu’imiter, désirer qu’espérer, envier qu’acquérir.

C’est pourquoi j’ai peur d’offenser sa mémoire, disant trop peu de ce qui ne se peut pas assez louer [56] : que si je raconte quelques-unes de ses vertus, ce ne sera point pour donner lumière au soleil, comme l’on dit, ni que je présume de le pouvoir dignement louer, mais seulement pour faire reconnaître à tout le monde que ce n’est pas sans grande raison que l’on l’a regretté avec des pleurs si extraordinaires, que l’on honore tant sa mémoire, et que l’on a une si grande espérance qu’il est maintenant en la gloire de son Dieu.

J’imiterai donc les cosmographes, qui en leurs mappemondes ne marquent que des points pour des villes, des lignes pour des montagnes, et laissent à l’imagination son office pour se représenter le reste. Je ne dirai des géné­reuses actions et belles qualités de ce prince, sinon celles que le temps par lequel mon discours doit être limité me permettra de dire. Mais sur tout je vous supplie de croire qu’en cette chaire et en cet habit je parle toujours avec beaucoup de sincérité et de religion : aussi puisque la vérité est nue et simple, je penserais faire tort à ma véritable narration si je la déguisais avec des artifices.

 

Ô saint et céleste Esprit [57] ! Ô bel ange de lumière et de paix, qui fûtes assigné à ce prince pour protecteur de son âme, et qui avez été fidèle témoin des bonnes actions que Dieu lui a inspirées et que vous avez sollicitées, je suis votre humble serviteur et dévot ; suggérez maintenant à ma faible mémoire ce que vous en avez ingéré [58] de plus digne d’honneur et d’imitation.

Un bon naturel

C’est toujours Dieu qui fait en nous tout notre salut, il en est le grand architecte ; mais il procède différemment en ses miséricordes, car il nous donne certains biens sans nous, et d’autres avec l’entremise de nos désirs, travaux et volontés. Le prince Philippe-Emmanuel, duc de Mercœur, reçut abondamment des biens de la première façon sur lesquels il bâtit un excellent édifice de perfection de ceux de la seconde sorte. Car au premier, Dieu l’a fait naître de deux maisons des plus illustres, anciennes et catholiques qui soient entre les princes de l’Europe.

C’est beaucoup d’être fruit d’un bon arbre, métal d’une bonne minière, ruisseau d’une bonne source.

Du lignage de son père (Nicolas de Vaudémont)

Du côté paternel, qui tient le premier lieu en la considération civile, il était de cette royale maison de Lorraine, dont l’origine est si ancienne, que comme étant de temps immémorable, les écrivains n’ont pas encore su demeurer d’accord de son commencement, comme les habitants d’Égypte ne savent se résoudre de l’origine du Nil. Mais tous s’accordent bien que ç’a été une pépinière plantureuse et féconde d’une grande quantité d’empereurs et de rois, et des plus généreux princes de toute la chrétienté ; et qu’il n’y a contrée en laquelle elle n’ait heureusement planté les lauriers et les palmes de sa valeur et piété.

Je ne vous dirai rien de ce qu’elle a fait en France et en Allemagne, aussi vous est-ce chose trop connue ; mais si nous passons en Espagne, vous y verrez Henry, frère de Guillaume, duc de Lorraine, lequel ayant fidèlement et vaillamment combattu pour la religion sous Alphonse, roi de Castille, en la guerre qu’il avait lors contre les Mores et Sarrasins, épousa en récompense sa fille, qui lui apporta en dot la province, laquelle depuis érigée en royaume est appelée Portugal, où la race de ce premier Henry a fort chrétiennement et généreusement régné jusques au dernier Henry, cardinal trépassé de notre temps.

Allons en Italie et nous y verrons le riche et fertile royaume de Sicile. Mais qui ne sait que les deux ducs de Lorraine René premier et second en furent rois [59] ? Et par ce, passons outre-mer, et voyons l’heureuse Palestine, en laquelle notre rédemption fut faite ; nous y contemplerons ce trois fois grand Godefroy de Bouillon, lequel ayant quitté son pays et ses biens, et même vendu son duché de Bouillon pour chasser les Infidèles de la Terre Sainte, y alla armé de zèle et de religion, brave et conquérant, et comme un autre Josué il établit la foi au péril de son sang au lieu où le Sauveur avait répandu le sien pour la planter et faire le salut des hommes. Considérez cet admirable roi de Jérusalem, lequel refuse la couronne d’or en un royaume où son Sauveur fut couronné d’épine. C’est un roi d’or couronné de bois – beaucoup meilleur que les rois de bois couronnés d’or – lequel règne comme un autre David sur la montagne de Sion, prêchant et annonçant la loi de son Dieu.

Voilà l’origine paternelle du grand duc de Mercœur [60]. Mais quelle mère pouvait-on rencontrer pour le fils d’un tel père, digne et belle rencontre, afin que de tous côtés son origine fût pleine de splendeur ?

Du lignage de sa mère (Jeanne de Savoie [61])

La maison de Saxe, l’une des plus puissantes et anciennes de l’Allemagne, ayant fourni à l’Empire plusieurs grands empereurs, électeurs, défenseurs et conducteurs d’armées, produisit il y a plusieurs centaines d’années, le prince Bérard, très vaillant et très catholique, lequel donna heureux commencement à la sérénissime maison de Savoie, laquelle d’âge en âge sans interruption a continué jusques à présent, autant magnanime que constante en la religion. D’elle sont sortis plusieurs Amés, Louis, Humbert, Pierre, Philibert et autres grands princes, entre lesquels l’un des Amés [62], par sa force et valeur, délivra l’île de Rhodes de la servitude des infidèles, et l’assura pour le christianisme entre les mains des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, lesquels désirant que la postérité de leur pro­tecteur reçut dès lors quelques marques de l’obligation qu’ils lui avaient, communiquèrent les armes de leur milice (qui sont de gueules à une croix d’argent) à toute la maison de Savoie, laquelle les a chèrement retenues, non tant en mémoire de la valeur de ce grand ancêtre, que comme un signe sacré qui peut servir de protestation perpétuelle que cette race est toute dédiée à la défense de l’honneur de la croix, comme elle a fait voir en la Morée, en Chypre, et en plusieurs autres lieux où elle a porté les armes avec non moins de piété que de valeur.

De cette claire source (laquelle outre infinies alliances réciproques qu’elle a eues avec tous les potentats du monde, mêmement avec cette couronne très chrétienne [63], avait donné n’y a guère une mère au grand roi François [64]), de cette sérénissime maison, dis-je, sortit une très vertueuse princesse, Jeanne de Savoie, fille de Philippe et sœur de Jacques, ducs de Genevois et de Nemours, deux aussi vaillants et vertueux princes que notre siècle en ait vus. Cette princesse étant mariée au très illustre prince Nicolas de Lorraine, comte de Vaudémont [65], eut de lui plusieurs enfants, l’aîné desquels fut le duc de Mercœur, qui naquit au marquisat de Nomeny, tenu lors, et depuis à lui laissé par son père en titre de souveraineté ; naquit, dis-je, pour la gloire des armes et l’honneur de l’Église, ce prince décédé, digne surgeon de deux si grandes races, desquelles, comme il reçut le sang, aussi hérita-t-il de leurs vertus : et comme deux rivières se joignant font un grand et noble fleuve, ainsi ces deux maisons des aïeux paternels et maternels de ce prince, ayant mis ensemble leurs belles qualités en son âme, le rendirent accompli en tous les dons de la nature ; pourquoi il pouvait bien dire avec le divin sage : Puer autem eram ingeniosus, et sortitus sum animam bonam [66]. Ce fut une bonne rencontre à sa vertu, d’être en un sujet si capable, ce fut un grand bien à sa capacité, de s’être rencontré en une telle vertu.

Vertus confirmées par un heureux mariage

Et pour l’extrême désir qu’il avait de continuer en sa postérité cette sienne naturelle valeur, il choisit en mariage la princesse Marie, fille unique du grand et courageux prince de Martigues, lequel, pour le service de la religion et du roi combattant à Saint-Jean-d’Angely les ennemis de l’Église, scella de son sang et trépas les progrès d’une vie très chrétienne [67], digne de la grande maison de Luxembourg dont il était, de laquelle sont sortis tant de grands et magnanimes empereurs.

Vertus propres du prince

Mais à la vérité, je ne me fusse pas arrêté à vous ramentevoir [68] la gloire de ses prédécesseurs, laquelle à mon avis est la moindre partie de la sienne, si lui-même n’en eût fait un grand cas pour s’animer à la vertu ; car en la résolution qu’il prit d’aller en Hongrie, il alléguait, entre ses autres raisons, que ses prédécesseurs paternels et maternels lui avaient laissé comme en héritage cette sainte volonté, et qu’ils le conduisaient par leur exemple, comme par la main, au chemin de ce voyage. Tellement qu’il m’a été bien séant de parler de son extraction, quoiqu’il semble à plusieurs que la noblesse étant chose hors de nous, nos seules actions soient nôtres.

Et à la vérité l’extraction sert de beaucoup, et a un grand pouvoir sur nos desseins, voire sur nos actions mêmes, soit pour la sympathie des passions que nous empruntons souvent de nos prédécesseurs, soit pour la mé­moire que nous conservons de leur prouesse, soit aussi par la bonne et plus curieuse [69] nourriture que nous en recevons.

Donc le duc de Mercœur considérant qu’il y a autant de différence entre la vertu et la noblesse qu’entre la lumière et la splendeur, l’une éclairant de soi, et l’autre d’emprunt, louant Dieu d’avoir moyen de rendre ses actions plus exemplaires, il a toujours eu soin de ne rien faire qui pût obscurcir ou amoindrir la grande splendeur que la généro­sité de ses ancêtres lui avait acquise : et en tant qu’il lui a été possible, il l’a non seulement conservée, mais de beaucoup augmentée.

 

Saint Paul partage le devoir d’un chrétien en trois vertus, en la sobriété que nous appelons tempérance, en la justice et en la piété : Ut sobrie, juste et pie vivamus [70], dit-il ; la tempérance au regard de nous-mêmes, la justice quant au prochain, et la piété pour ce qui concerne le service de Dieu.

Tempérance

Quant à la tempérance, qui n’est autre chose qu’un retranchement de plaisirs et délices de ce monde, elle se trouve en ce prince au plus haut degré. Aussi n’ignorait-il pas que les voluptés ne nous embrassent que pour nous étrangler, et que pour cela notre âme ne doit point autrement regarder notre corps que comme les fers de sa captivité. Il était donc des plus tempérants en son vivre, attendu qu’il ne mangeait que comme par force, et ne buvait presque que de l’eau.

Il ne fut pas moins tempérant aux voluptés corporelles, dont il avait borné l’usage dans les lois d’un chaste mariage, et par le devoir que les princes ont de laisser çà-bas de la postérité ; vertu rare en un siècle si dépravé, en un âge si vigoureux, en un corps si beau et tant accompli, et en la commodité que la cour et que ses appâts lui offraient. Pour moi je tiens qu’il n’est pas plus difficile qu’un fleuve passe par la mer sans se saler, que de demeurer à la cour sans y apprendre et pratiquer des mœurs corrompues ; il a pourtant vécu parmi le tumulte, en repos ; et au milieu des vices, avec de très grandes vertus.

Ce prince s’est toujours montré sobre en la possession des grandeurs et faveurs immenses dont le Ciel l’avait comblé, et n’en abusa jamais ; car sa grande réputation, ni d’être beau-frère du roi, ni la rareté des grâces qui étaient en lui, ni les heureux succès de ses armes et desseins, ne le firent jamais sortir des bornes de la modestie, ni abandonner la bienséance d’une humble gravité, par laquelle il donnait un accès également facile et gracieux aux petits et aux grands.

Il était sobre en ses récréations et passe-temps, qu’il rendait compatibles et accommodait aux devoirs de sa charge ; les autres inutiles assemblées lui étant en extrême mépris. Bref, il ne touchait la terre que des pieds, comme la perle se conserve pure et nette au fond de la mer, ne sortant jamais de sa coquille que pour recevoir sa nourriture de la rosée du ciel [71].

Tellement que le temps qui lui restait pour son plaisir, il l’employait partie à l’oraison, et partie à la lecture des bons livres, au moyen de quoi il s’était acquis la connaissance de trois sciences non seulement bienséantes, mais presque nécessaires à la perfection d’un prince chrétien ; car il avait une exacte connaissance et pratique des mathématiques, que le fameux Bressius lui avait enseignées [72]. Il avait aussi l’usage de l’éloquence, et la grâce de bien exprimer ses belles conceptions, non seulement en cette notre langue française, mais même en allemande, italienne et espagnole, esquelles [73] il était plus que médiocrement disert ; et néanmoins il n’employa jamais son bien dire en choses vaines, ou, pour mieux dire, il ne voulut abuser de ce beau talent que Dieu lui avait si libéralement départi, ains [74] il l’employa à la persuasion des choses utiles, louables et vertueuses. Et ce que je prise le plus, il était fort instruit en cette partie de la théologie morale qui nous enseigne les règles de bien établir la conscience. Telles occupations étaient ses menus plaisirs. Ah ! menus plaisirs, que vous êtes devenus grands, ayant fait naître en ce prince le plaisir de l’immortalité !

Justice

Or que pouvait-on attendre d’une telle modération et tempérance qui lui était naturelle, sinon une perpétuelle volonté de n’offenser personne, et de rendre à chacun ce qui lui appartient, qui est ce que nous appelons justice ? Quand l’a-t-on jamais vu maltraiter ou offenser personne ? Ses domestiques témoignent que c’était la douceur et patience même. Quiconque est doux à l’endroit de ses domestiques, l’est beaucoup plus envers les autres. Et de fait il n’employa jamais sa colère qu’en la guerre, ou pour maintenir le respect ou l’honneur qui lui étaient nécessaires pour faire les grands services que le christianisme attendait de lui ; en quoi il imitait les abeilles, qui font le miel pour les amis, et piquent vivement leurs ennemis.

Il ne craignait rien tant que de voir entrer en ses coffres ou des exactions indues, ou des deniers mal acquis, ou l’or du sanctuaire : au contraire il en faisait sortir beaucoup de bonnes et de belles aumônes pour les pauvres, et de grandes libéralités pour les autres. Il ne s’attribuait rien de ses richesses, que la puissance de les dispenser, sachant bien que la lueur de l’or et celle de l’épée ne nous doivent non plus éblouir l’une que l’autre.

Quant à l’honneur et le respect, il en rendait soigneusement à un chacun ce qu’il savait lui en appartenir, et n’en faisait perdre à aucun pour peu que ce fût, ni par médisance ni par outrage. Bref, il rendait à l’Église beau­coup de révérence, au roi beaucoup d’honneur et d’obéissance, à son mariage beaucoup de fidélité, et aux princes une ouverte et agréable conversation, aux moindres une grande douceur et débonnaireté, à sa famille une grande affection, avec une paix et une tranquillité admirables.

Piété

Quant à la piété envers notre bon Dieu, qui est le sou­verain bien de notre âme, c’était le rendez-vous de toutes ses pensées, et le centre de toutes ses imaginations. A ce saint autel de la religion il avoir consacré son âme, voué son corps, dédié toute sa fortune, et pouvait bien dire avec ce grand roi : Deus, docuisti me a juventute mea [75] ; In te projectus sum ex utero [76]. Car si nous considérons les désirs de la jeunesse, ce n’ont été que les fleurs des fruits qu’il a fait paraître en son plein âge. La louange d’avoir été dès lors très chrétiennement élevé ne lui est point particulière, mais commune à tous les princes et princesses ses frères et sœurs ; témoins les années de virginité, de mariage et de viduité de Louise de Lorraine, très chrétienne et très pieuse reine de France et de Pologne d’heureuse mémoire, miroir de la piété, et idée des princesses de notre âge, de laquelle je vous ai vu, ô Paris, unanimement admirer la religion, humilité et charité [77]. Témoins encore le très vertueux cardinal de Vaudémont, la vie duquel n’a été qu’un recueil de toutes les vertus qu’on peut désirer en un grand prélat [78], auprès duquel je pourrais mettre monsieur de Verdun, si la louange des vivants, pour juste qu’elle puisse être, n’était sujette au soupçon de l’ambition et de la flatterie [79]. Témoin aussi le comte de Chaligny, lequel ayant consacré le printemps de ses plus belles années à la piété, a peu après rendu le fruit d’une très sainte mort au retour de plusieurs braves exploits par lui exécutés en la sainte guerre de Hongrie, sous la conduite et à l’imitation de ce sien frère.

Mais la louange d’avoir si bien nourri ses premières inclinations à la vertu, parmi tant de rencontres et d’occasions, doit être fort considérée en ce prince, vu que, comme nous avons déjà dit, ni la Cour, ni la guerre, ennemies jurées de la dévotion, quoiqu’aidées des secrètes amorces de la jeunesse, beautés et commodités de cet excellent prince, ne purent jamais rien gagner dessus son âme, laquelle il maintenait toujours pure parmi tant d’infections. Chose à la vérité admirable, que l’on ne lui voyait passer une journée sans ouïr la sainte messe, si une nécessité extrême ne l’en empêchait, sans dire l’office de Notre-Dame et son chapelet, sans faire l’examen de sa conscience et le soir et le matin, mettant ordre, comme grand capitaine qu’il était, aux sentiments de son âme, pour la garder de la surprise de ses ennemis.

Mais je l’eusse bien voulu voir après cette action, quand, se représentant la nécessité de la mort, il baisait plusieurs fois la terre, comme rendant hommage à celle laquelle par après, ès occasions de la guerre, il bravait, méprisait et foulait à ses pieds [80]. Ces exercices ordinaires lui servant comme d’une continuelle préparation à la communion, il n’oubliait pas aux fêtes solennelles de faire une entière revue de toutes ses actions, pour s’éprouver soi-même avec une sévérité extrême, à celle fin [81] de recevoir plus dignement le très saint sacrement de l’eucharistie, auquel il avoir une dévotion inestimable, se croyant beaucoup plus assuré de la victoire en guerre quand il rencontrait ou attaquait les ennemis de l’Église le jeudi, pour être l’institution de ce saint sacrifice, ou bien le samedi, jour que nos pères ont destiné à l’honneur de Notre-Dame.

Je laisse à part les confessions et les communions qu’il faisait allant à la guerre, puisque ceux qui s’exposent au danger du trépas sont obligés de se confesser et mettre en bon état, s’ils ne veulent que la mort temporelle soit suivie de l’éternelle. Au surplus il voulait que les choses sacrées, et particulièrement les paroles de la sainte Écriture, fussent tenues en respect et dévotion et ne s’offensait jamais tant que quand il oyait tirer en sens profane les mots que le Saint-Esprit a donnés pour notre sanctification. Ouïr jurer et blasphémer le saint nom de Dieu lui était un mal insupportable. Bref, il pouvait bien dire avec cet autre prince : Et anima mea illi vivet [82]. Adhæsit anima mea post te [83].

Mais où vais-je ? Ne sais-je pas en quel danger de naufrage je me précipite, me hasardant à de telles louanges ? Je cours bien encore une plus grande fortune, si je cingle en cette mer sans fonds et sans fin des vertus et généreux exploits de ce prince. Si je voguais, par manière de dire, sur l’infinité de vos louanges, ô grand duc, j’aurais beau naviguer à voile française, je chercherais terre en vain : aussi suis-je si jaloux de votre gloire, que je serais bien marri qu’on pût trouver quelque fin aux lots [84] de vos mérites.

Puisque vous attendez, Messieurs, que je continue, et qu’il le faut, je dirai que quant à ses biens temporels, ils étaient tous dédiés au service de la religion catholique : témoins les bâtiments d’églises, monastères, chapelles et services bâtis et fondés, ores en l’honneur du saint sacrement, ores en l’honneur de la Vierge, de laquelle il était si dévot, qu’il ne savait jamais auprès de lui aucune église ou chapelle dédiée à cette trésorière de grâces, qu’il ne la visitât, et n’y élargît quelque aumône [85]. Il a bâti à ses dépens les monastères des pères capucins et minimes de Nantes, comme très dévot au bienheureux saint François, desquels il avait reçu plusieurs faveurs signalées, et nommément mademoiselle sa fille, qu’il obtint par l’intercession de saint François d’Assise [86]. Il n’a pas peu obligé la Bretagne d’y avoir planté ces deux pépinières de sainteté et piété. Mais ceci étant à la vue d’un chacun, comme aussi les aumônes publiques que les grands font pour le bon exemple qu’ils doivent aux moindres, il faisait plusieurs autres aumônes secrètes de l’argent qu’il recevait pour ses menus plaisirs. Ce fut avec cette même dévotion d’employer tous ses biens au service de Dieu qu’il mena bon nombre de cavalerie à ses dépens au premier voyage qu’il fit en Hongrie.

Vertus guerrières

Je dis donc que, quelque jeune qu’il ait été, étant accompagné et doué des vertus susdites, il a toujours fait reconnaître et remarquer en lui de grandes arrhes de sa piété et prudence à venir : prudence tant requise en un chef de guerre, comme chacun sait, attendu qu’elle est la mémoire des choses passées, le jugement des futures, et la disposition des présentes.

Que restait-il donc à ce prince pour dédier à Dieu, sinon son corps et sa vie ? Ce qu’il fit par le désir continuel qu’il eut dès sa tendre jeunesse de faire la guerre contre les infidèles : désir que Dieu lui a fait la grâce d’assouvir avec la gloire que la Hongrie et tout le christianisme sait et témoigne. Mais cependant, sitôt que l’âge le lui permit, il ne laissa passer aucune occasion de s’employer aux armes qu’il n’ait embrassé avec beaucoup d’honneur et de mérite, comme à la charge faite à Dormans contre les reîtres [87], en Brouage, à la Fère, et partout ailleurs ; même au siège d’Issoire, où, commandant à l’une des batteries, il donna un signe très certain de sa grandeur future en la profession des armes. Depuis lequel temps jusques à ce qu’il alla chercher de nouveaux lauriers jusques à l’un des coins du septentrion, il s’est trouvé, selon la diversité des occurrences, en plusieurs sièges, assaillant et défendant ; en diverses armées, rencontres et batailles, où Dieu l’a tellement favorisé que jamais il n’a conduit aucune entreprise qu’elle n’ait été suivie d’une heureuse victoire [88] ; dont j’aurais à dire de lui beaucoup plus de choses que le temps qui m’est préfix [89], voire que la vie d’un homme ne pourrait suffire à réciter : mais je ne puis sinon ébaucher et dessi­ner grossièrement l’idée d’un généreux prince chrétien, que le grand duc de Mercœur a exprimée en soi-même par tant de vertus et de braves exploits d’armes qu’il a produits.

Troisième motif de consolation : le duc est un croisé

Et bien que je puisse dire ici, en termes généraux et d’une haleine, qu’en toutes les parties de sa vie il a fait paraître en lui toutes les qualités qui se peuvent désirer en un grand prince pour le rendre parfait, toutefois, pour parler plus distinctement, il me sera plus à propos de ne vous faire plus attendre la montre de la pièce, laquelle, comme elle a été la dernière de sa vie, a aussi été la plus glorieuse pour lui, la plus agréable pour sa mémoire, et la plus utile à la république chrétienne ; et en laquelle, comme en une riche tapisserie, vous verrez la tissure d’autant de faits d’armes et de vertus que l’œil de vos entendements en saurait désirer.

Première campagne contre les Turcs (1599)

Le croissant de Mahomet grossissait si fort en Hongrie, qu’il semblait se vouloir rendre pleine lune, et sous sa maligne influence faisait déchoir nos forces et presque nos courages. On ne parlait plus que des progrès de l’armée turquesque et de son cimeterre, quand le vrai Soleil de justice suscita ce vaillant et généreux prince ; qui volontairement et librement, je ne dirai pas seulement de gaieté, mais encore de piété de cœur, part de son pays et, comme un autre Macchabée, se rend en l’armée chrétienne, au commencement du mois d’octobre l’année 1599. Et sachant que l’ennemi s’approchait avec une armée de cent cinquante mille hommes pour assiéger Strigonie, ville très importante, il l’alla incontinent visiter, et l’assura si bien de sa présence (par l’offre qu’il fit de s’y enfermer, et l’ordre qu’il donna pour la conservation des forts qu’on était sur le point d’abandonner) que les enne­mis, étant avertis de son arrivée et résolution, changèrent de dessein, et tirèrent droit contre notre armée, à la tête de laquelle ils trouvèrent tout aussitôt ce grand prince, qui leur eût fait dès lors ressentir les effets de sa présence, s’il eût eu autant de pouvoir et de commandement en l’armée chrétienne qu’il y en a eu depuis, ainsi qu’il fut reconnu par la perte des occasions qui, selon son avis, devaient être embrassées.

De quoi l’empereur bien averti désira le voir ; si [90] qu’il lui fit prendre le chemin de son retour par Prague, où il le reçut avec fort grand accueil ; et ayant reconnu par ce premier essai l’excellente valeur et prudence de ce prince, il le fit son lieutenant général, et lui envoya les patentes jusques en cette ville de Paris, où il était de retour de son premier voyage. Avant que de les accepter, il les présenta au roi, à l’obéissance duquel il avait tant voué d’affection et de service, qu’il n’estimait rien d’honorable que ce qui serait autorisé de ses commandements. Sa Majesté, comme très chrétienne, lui permit d’accepter cette charge si belle et si digne du nom français.

Deuxième campagne (1600)

Notre nouveau général va donc en Hongrie pour la seconde fois, et tira droit à Vienne, et de là à Javarin, où était l’armée chrétienne composée seulement d’environ treize mille hommes, où il fut reçu et reconnu lieutenant général de l’empereur, et mis en possession de sa charge par l’archiduc Matthias, frère de l’empereur. O journée bienheureuse pour la Hongrie, et pour toute la Chrétienté !

A peine était-il arrivé, que, voyant Canise assiégée de six ou sept vingt mille Turcs, après avoir soigneusement mis ordre à tout ce qu’il jugeait à propos pour son dessein, et surtout ayant tiré promesse des princes et des seigneurs du pays qu’il aurait la commodité des vivres nécessaires pour l’entretenement [91] de son armée, la tête élevée en la confiance qu’il avait en son Dieu, il la baissa par après contre l’ennemi ; s’achemine contre cette puissante armée, et de son premier effort en emporte une partie qui l’attendait avec force canons sur les avenues et passages, en un lieu fort avantageux pour l’ennemi, et où il s’était fort bien retranché. Le champ de bataille, les canons, les drapeaux demeurent néanmoins aux nôtres, pour la bien­venue de ce grand général, dont le Turc, étonné de se voir battu d’un si petit nombre de chrétiens, eût indubitablement levé dès l’heure le siège, si la nuit avec son obscurité n’eût empêché le progrès des armes de ce grand conducteur.

Le jour suivant, le Turc, voulant recouvrer ce qu’il avait perdu, ne fit qu’augmenter sa honte par la perte qu’il fit de sept mille autres Turcs, et d’un fort où l’on trouva treize autres pièces de canons qui servirent depuis contre l’ennemi pendant sept jours entiers que notre général garda le champ de bataille qu’il avait gagné, lequel il eût conservé davantage, si la nécessité des vivres qui survint par la faute de ceux du pays qui manquèrent à leur pro­messe, n’eût donné sujet aux gens du conseil de l’empereur, et à toute l’armée, de le presser, voire contraindre par leur importunité, de se retirer : ce que néanmoins il ne voulut faire qu’ils ne lui eussent donné leurs avis signés. Si que [92] l’on peut bien dire que si ce grand général eût été secouru de vivres par ceux qui le devaient faire, comme il secourait la ville par ses armées, elle eût indubitablement été conservée. Et nunc, Troja, stares ; Priamique arx alta, maneres [93] ; puisque pendant tout le temps que notre armée demeura en ce champ de bataille (qui n’était éloigné de la ville que d’une portée de canon, et que d’une mousquetade du camp de retranchement de l’ennemi), il ne fut fait aucun effort, ni tiré un seul coup de canon contre la ville.

Mais, mon Dieu, qu’il faisait bon voir ce grand général demeurer à la queue de son armée, qui était presque destituée de tous ses autres chefs, et réduite à six ou sept mille hommes, la faim ayant fait retirer le reste ; et amuser le Turc par escarmouches, pendant qu’elle faisait sa retraite l’espace de cinq à six lieues, et jusques à ce qu’il l’eût entièrement dégagée d’une grande quantité de mauvais passages, combattant tantôt à pied, tantôt à cheval ; se trouvant ores en tête de l’avant-garde, ores à la queue de l’arrière-garde, faisant l’office non seulement de général, mais de maréchal de camp, de général de l’artillerie, de sergent-major, de colonel : et bref, ayant lui seul sur les bras le faix [94] et la charge de cette si périlleuse et tant admirable retraite en laquelle il se trouve plusieurs fois aux mains et mêlée, donnant secours aux siens, signamment [95] en une assistance fort remarquable qu’il donna à son arrière-garde, laquelle s’en allait déconfite par la furieuse charge de cinquante mille Turcs, quoique courageusement combattus par le vaillant comte de Chaligny, sous les heureux auspices de son frère et général qui le secourut enfin si à propos, que les Turcs, battus et repoussés, firent les premiers une autant honteuse retraite que celle de notre armée fut glorieuse, pour avoir été faite avec une poignée de gens que notre général sauva et garantit heureusement des efforts d’une si effroyable multitude, avec le butin de plusieurs pièces de canon.

Troisième campagne (1601)

Au retour de cet exploit, étant arrivé à Vienne au mois de novembre, l’empereur le retint tout l’hiver et rompit le dessein qu’il avait de venir visiter les siens en France, afin de s’en servir et prendre avec lui les résolutions de ce qu’il fallait faire pour l’année suivante ; en laquelle, environ la fin d’août, ce prince mit aux champs son armée qui pouvait être de dix-sept ou dix-huit mille hommes, et tira droit à Comor ; et peu après faisant courir le bruit d’aller assiéger Bude, après avoir usé de plusieurs beaux stratagèmes, enfin il se logea devant la ville neuve et à portée du canon d’Albe-Royale, ville principale de la basse Hongrie ; saisit toutes les avenues, s’y retranche et dresse sa batterie, et l’attaque si furieusement de tous côtés, se mettant lui-même avec cinquante chevaux-légers français à la tête d’un régiment d’infanterie si à propos et si vaillamment, faisant office de capitaine et soldat tout ensemble, que les ennemis, après avoir longtemps rendu combat, perdent enfin autant de leur courage que notre général en donnait aux siens, qui, le voyant à leur tête, forcent l’ennemi, et le mènent battant jusqu’à la porte de la vieille ville, les murailles de laquelle ayant lui-même reconnu, et depuis fait battre jusqu’à ce qu’il y eût brèche raisonnable, il présente l’assaut qui fut bravement soutenu par les assiégés, jusqu’à ce que ce grand prince, se présentant avec ses gentilshommes armés de toutes pièces, animât tellement les assaillants, que l’ennemi fut contraint d’abandonner la brèche, et se trouva si fort pressé qu’une grande quantité de Turcs se précipita dans les fossés, et l’autre partie se retira dans les maisons où était leur poudre, auxquelles ayant mis le feu par désespoir, ils firent mourir plusieurs des nôtres avec eux. Le bacha [96] qui y commandait et qui s’était retiré dans le palais avec le même dessein, ayant demandé et obtenu la vie pour lui et pour les siens, demeura prisonnier ; et par même moyen grande quantité de chré­tiens qui étaient prisonniers dans la ville, reçurent liberté par la main de ce brave vainqueur, lequel ayant assuré les affaires de cette grande ville, y laissa Staremberg, colonel allemand, et s’en éloigna d’une ou deux lieues pour rafraîchir son armée, et attendre celle de l’ennemi, qui s’approchait pour l’attaquer ou reprendre la ville.

 

C’est ainsi, Messieurs, que ce grand guerrier, autant digne d’être surnommé Mars que Mercure [97], n’entreprenait pas ce qui était facile, mais facilitait ce qu’il entreprenait : ce que je dis pour l’importance et force d’Albe-Royale, en laquelle autrefois les rois de Hongrie étaient couronnés et ensépulturés [98] ; place si forte, que le grand Soliman amena en personne deux cent mille hommes pour la prendre, et si [99] ne s’en put rendre maître qu’après un siège de trois mois, et par composition [100], il y a environ soixante ans, durant lesquels elle a tellement été fortifiée, que trois divers sièges d’armées chrétiennes y ayant été longtemps n’en ont rapporté que de la perte et du dommage, jusqu’à ce que notre trépassé, qui était de la race de ceux par lesquels si souvent salus facta est in Israël [101] comme il est dit des Macchabées, y porta son épée, son courage et sa prudence pour s’en rendre heureusement le maître en moins de douze jours, Dieu lui ayant réservé cette conquête, et la délivrance des os sépulturés des anciens rois de Hongrie, avec lesquels il avait l’extraction commune de la grande maison de Saxe.

Or l’ennemi s’approchait, faisant démonstration de tirer droit à Albe-Royale pour la reprendre, comme il en avait l’ordre et pensait le pouvoir aisément faire, d’autant que les munitions de guerre et les vivres avaient été presque consommés par le feu, et une grande partie des murailles ruinée tant par la batterie des nôtres que par les mines des siens. Mais notre général le sachant fit aussi de son côté rapprocher son armée, et ayant pris avec soi environ six vingts chevaux français, s’avança jusques dans la ville de laquelle il ne pouvait abandonner le soin, pour la visiter et assurer : mais il n’y fut pas plus tôt qu’elle fut investie de huit mille chevaux, suivis d’un gros de six vingt mille hommes. Notre général fit bien faire plusieurs sorties par lesquelles plusieurs Turcs furent prisonniers : mais cependant cette effroyable armée se loge entre la ville et notre armée, laquelle n’était presque plus qu’un corps sans âme, étant privée de la présence de son général, lequel néanmoins ne la laissa guère en cet état ; car ayant donné bon ordre aux affaires de la ville, voilé et favorisé de la nuit il sort, et se vint rendre parmi sa chère troupe, de laquelle il fut reçu, et notamment de l’archiduc Matthias, avec une joie inestimable qui fut aussi suivie de braves et signalés exploits.

 

Il me serait, à la vérité, du tout impossible de vous re­présenter par paroles la valeur et prudence avec laquelle ce prince attaquait par escarmouches l’armée des ennemis, désengageant ceux qui s’engageaient témérairement, regagnant les forts occupés par les Turcs, faisant paraître, pendant dix-sept jours entiers que les deux armées furent presque en continuel combat, un parfait assemblage de toutes les parties requises en un grand chef d’armée, et principalement en trois grandes journées esquelles [102] il combattit si heureusement, qu’il y gagna plusieurs canons, et fit un carnage des Turcs des plus signalés qui se soit fait en notre âge ; auquel entre plusieurs autres chefs, Mechmet Ticaïa bacha, le bacha de Bude et Caiaie demeurèrent morts, desquels les têtes furent envoyées pour être baillées en échange de plusieurs chrétiens : après lequel exploit notre armée demeura six jours à la campagne ; et le grand duc de Mercœur, ne voyant plus aucun ennemi autour de lui, vint avec le mérite de mille palmes et d’autant de lauriers en la ville de Vienne, où il fut reçu avec la joie, les acclamations et bénédictions que l’on peut penser, et avec autant d’appareil que l’on eût su faire pour l’empereur en cas pareil.

Mais après la victoire de tant d’ennemis ce grand prince ne fut pas pourtant vaincu de la vanité, laquelle bien souvent est victorieuse des autres vainqueurs. Il savait que les fruits des belles et saintes actions, c’est de les avoir faites, et que hors de la vertu il n’y a point de loyer digne d’elle : c’est pourquoi il n’en désirait point d’autre que la gloire de notre Dieu ; ce qu’il montrait bien clairement ès [103] lettres qu’il écrivait à madame sa femme, car il mettait tant de soin de rapporter à la seule gloire de Dieu les heureux succès de ses armes qu’il semblait même n’en vouloir pas être estimé l’instrument : signe certain d’une vraie humilité, et non point affectée, puisqu’il la pratiquait à l’endroit de celle qui n’était qu’un autre lui-même.

 

Voilà donc quelque chose que ce grand général a fait en Hongrie ; car de vouloir dire tout, ni le temps, ni ma voix, ni le lieu ne le permettent pas : ce sera le sujet de quelque grand maître, lequel, tout glorieux de l’heureuse rencontre d’un si riche sujet, pourra comme un autre Maron dire au commencement de son œuvre : Arma virumque cano [104].

Résumé de ses exploits

Mais cependant imaginez-vous avec moi, je vous supplie, un prince étranger en un pays lointain, en une armée composée de si grande diversité de nations, et de laquelle la moindre partie était française. Considérez aussi le crédit qu’il s’était acquis : voyez l’archiduc, frère de l’empereur, sous sa conduite ; pensez aux grands faits d’armes qu’il a exécutés en si peu de temps ; ressouvenez-vous de la puissance de l’ennemi qu’il a défait, de l’inégalité de ses forces avec la monstrueuse multitude des Turcs ; et vous admirerez l’immensité des mérites de ce prince, mais plutôt de ce grand miracle, duquel nous devons bien tous remercier le grand Dieu des armées qui a voulu défaire ses ennemis par le bras de ce prince, prenant en main la jus­tice de sa cause.

Considérez comme [105] avec treize mille hommes il attaque et surmonte cent cinquante mille Turcs, renouvelant les miracles des anciens capitaines Josué, Gédéon, David, les Macchabées, Godefroy, saint Louis, Scanderberg, et du bon comte de Montfort. Aussi ce prince renouvelait la fa­çon chrétienne de venir au combat : car il n’y entrait ja­mais qu’après avoir demandé le secours à Celui duquel il conduisait les armées, auquel il faisait toujours de saints vœux qu’après le succès il rendait fort religieusement. Il avoir toujours en son armée des pères capucins [106], lesquels portant une grande croix, non seulement animaient les soldats, mais aussi après la confession générale [107] que tous catholiques faisaient en signe de contrition, ils leur donnaient la sainte bénédiction. Mais surtout c’était une chose belle de voir ce général exhorter ses capitaines à la constance ; leur remontrer que, s’ils mouraient, ce serait avec le mérite du martyre ; et parler à un chacun en sa propre langue, français, allemand, italien. Quelles merveilles si telles armées sont suivies de si grands effets ! A la vérité, Guillaume Tyrien dit que les exploits de Godefroy étaient entièrement semblables, et qu’ils procédaient d’une pareille conduite [108].

Dieu avait donné à ce grand prince un cœur plein de valeur, un courage invincible. De peur que ce courage se relâchât par le repos, il l’a exercé depuis son enfance jusques à la fin par des labeurs et dangers continuels avec tel heur [109] néanmoins que tant de hasardeuses secousses ne lui ont été qu’une école de vertu et une occasion de gloire. Et semble certainement, à voir le progrès de sa vie, que Dieu lui ait excité exprès ces exercices, et qu’enfin il y eût appelé tant de sortes de nations pour témoins, à celle fin qu’elles y remarquassent le spectacle d’une extrême valeur et d’un extrême bonheur.

 

Ah ! que les Français sont braves quand ils ont Dieu de leur côté ! Qu’ils sont vaillants quand ils sont dévots ! Qu’ils sont heureux à combattre les Infidèles ! Leo qui omnibus insultat animalibus, solos pertimescit gallos [110] disent les naturalistes. C’est grand cas que la présence de ce capitaine français ait pu attester la course des armes turquesques, et qu’à son aspect leur lune se soit éclipsée. Je m’en réjouis avec vous, ô belle France ! Et loué soit notre Dieu, que de votre arsenal soit sortie une épée si vaillante, et que l’Empire soit venu à la quête d’un lieutenant général à la cour de votre grand roi, à qui c’est une grande gloire d’être le plus grand guerrier d’un royaume duquel sortent des princes qui, au reste du monde, sont estimés et tenus les premiers. Aussi plusieurs estiment que ce sera un de vos rois, ô France, qui donnera le dernier coup de la ruine à la secte de ce grand imposteur Mahomet [111].

Quatrième motif de consolation : sa sainte mort

Enfin donc ce grand prince, après avoir tant soutenu de travaux pour la foi, et fait tant de dommages à l’ennemi d’icelle, passa de Vienne à Prague où il prit congé de l’empereur, désirant revenir en France visiter les chères arrhes qu’il y avoir laissées. Mais étant à Nuremberg, il fut saisi d’une fièvre pestilente, laquelle, jetant le pourpre, lui fit connaître dès le troisième jour qu’elle devait finir ses peines et ses labeurs, et qu’elle lui servirait de barque pour passer le trajet de cette mortalité. Mais parce que la vie doit être comme une image dont toutes les parties doivent être belles, et que la conclusion est la plus remarquable partie de l’œuvre, voyons un peu, je vous en supplie, quelle fin eut une si belle vie.

A la vérité c’est une tromperie par trop affectée qu’une oubliance volontaire de ce passage, puisque la nature ne fait grâce à personne de sa nécessité. C’est pourquoi l’homme prudent ordonne chaque journée comme devant être la dernière de sa vie, laquelle ne doit être qu’une continuelle disposition à faciliter ce passage ; duquel ce grand prince se voyant proche, après l’avoir tant et tant attendu, il n’eut pas beaucoup de peine à s’y résoudre et à se résigner entièrement : car ne sachant où cette heure l’attendait, il l’attendait partout. Et par cela voyant proche, « Or sus, dit-il, loué soit éternellement sur terre comme au ciel mon Dieu, mon Créateur : me voici arrivé par sa grande miséricorde à la fin de cette vie mortelle. Sa toute bonté ne veut pas que j’arrête plus longuement parmi tant de misères. Je lui avais fait vœu d’aller à sa sainte maison de Lorette pour y honorer la grandeur de sa Mère ; mais puisqu’il lui plait, je changerai le dessein de mon voyage pour honorer au ciel celle que je désirais honorer sur la terre. » Et sur ce sujet il dit un monde de belles et pieuses paroles. Puis se ressouvenant qu’il laissait à madame sa femme une jeune princesse, son unique fille, pleine de bonté naturelle et de tous les signes qui peuvent présager une excellente vertu, il s’en consola, et se réjouit en soi-même de lui laisser ce gage de leur saint mariage, et réci­proquement de laisser à sa fille une dame et mère, sous la douce et vertueuse conduite de laquelle elle ne pouvait qu’espérer de surgir au port qu’il désirait.

Après lesquels ou semblables discours il demanda de pouvoir ouïr la très sainte messe. Mais parce qu’il n’y a aucun exercice de la foi catholique à Nuremberg [112], l’on lui dénia ce dernier bien qu’il désirait plus que tout autre, toutefois avec mille protestations et excuses, et entre autres que le même avait été refusé à la reine Élisabeth quand elle vint en France. Néanmoins pour témoigner le respect que son mérite avait acquis sur tous ceux qui se disent chrétiens, il fut permis à son aumônier d’aller prendre le très saint Sacrement et viatique en quelque église catholique pour le lui apporter, et particulièrement d’autant qu’il avait résolu de se faire porter hors de la ville pour l’aller recevoir, quand même il eût dû avancer son trépas, tant il désirait être réfectionné de cette viande céleste et divine. L’aumônier ayant donc pris ce gage sacré de notre rédemption au lieu le plus voisin qu’il put, l’apporta à ce prince malade, lequel l’attendait avec une dévotion et des soupirs ineffables. Il ne l’eut pas plus tôt vu, que tout languissant et faible de corps, mais fort et ferme d’esprit, ayant plus de foi que de vie, il se jeta hors de son lit ; et se prosternant en terre, il adora son Sauveur, plein de larmes, de paroles dévotes, et de mouvements reli­gieux, lui présente son âme et lui dédie son cœur, puis le reçoit avec toute l’humilité et la ferveur que sa grande foi lui peut suggérer en ce dernier passage. Et comme l’on voit que le mouvement naturel est toujours plus fort en la fin qu’au commencement, aussi sa dévotion et piété en cette dernière action fit tout l’effort de ses saints mouve­ments. Il vécut jusqu’au treizième jour, auquel il rendit en paix, et envoya son esprit à son Dieu immédiatement après avoir prononcé ces divines paroles : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum : redemisti me, Domine, Domine Deus veritatis [113].

 

Quand je dis que le duc de Mercœur est décédé, je dis aussi un grand duc et grand prince ; mais ce qui est plus que tout cela, et où le monde ne peut atteindre, je dis ensemble un grand selon Dieu, grand en foi et religion, grand en vertu et prud’hommie, grand en douceur et débonnaireté, grand en mérites et bienfaits, grand en prudence et en conseil, grand en réputation et honneur devant Dieu et devant les hommes, grand en toutes sortes de manières. Je dis le duc de Mercœur un des remparts de la chrétienté, un des boulevards de l’Église, un des protecteurs de la foi, guidon [114] du crucifix, terreur des musulmans et mahométans, support des affligés, exemplaire de charité, bref, la bénédiction de son siècle. O trépas, que tu nous prives de grandes choses. Si nous croyons le désir des siens, voire de tous les gens de bien, ce grand prince a fort peu vécu. Si nous mesurons la grandeur de ses actions, il a assez vécu ; si nous mesurons la misère du temps, il a trop vécu ; si nous regardons la mémoire de ses beaux exploits, il vivra éternellement.

Heureuse fin pour le concours de toutes les vertus susdites, qui, comme vrais amis, quand les forces de la nature, quand les grandeurs et toutes les choses l’ont quitté, ne lui ont pas failli au besoin [115], se rencontrant toutes en­semble pour lui faire ce dernier office. Et comme il advient en un grand fleuve dont l’embouchure est étroite, qu’avec plus d’impétuosité il se dégorge en la mer ; ou à l’arbre qui veut mourir, que pour la dernière fois il porte du fruit plus que l’ordinaire ; les vertus qui auparavant faisaient en lui leurs fonctions à part tant qu’il a vécu en ce monde, se sont ici jointes ensemble pour lui faire dire avec saint Paul : Cum infirmor, tunc potens sum [116] ; pour marcher au-devant de lui, et lui servir de fanal dans les ténèbres du trépas ; et pour faire que cet arbre, sur les rameaux duquel tant d’oiseaux ont reposé, et à l’abri duquel tant d’animaux ont repu, tombant du côté de midi, c’est à dire en état de grâce et de gloire, y demeure éternellement. Heureux échange de gagner l’éternité par la perte de si peu d’années !

Épilogue : plus fidei quam vitæ

Que vous semble-t-il maintenant, Messieurs, de la vie et du décès de ce prince ? Sa vie mérite-t-elle pas d’être célébrée par des louanges immortelles ? Vous est-il avis qu’il faille regretter le trépas de celui qui a si bien vécu ? Il a reçu la mort de bon cœur, et vous en voulez détester la nouvelle ? Non, non ; quiconque vous a dit qu’il était mort, vous a trompés : ceux qui ont si bien vécu, ne meurent jamais. Laissez pleurer David sur la mort de son Absalon, lequel est mort reprouvé. Mais consolez-vous sur le trépas de ce prince qui n’est pas mort, mais sauvé de la mort. Ne pensez plus à sa vie pour regretter sa mort, mais pensez plutôt à sa mort pour regretter sa vie ; de laquelle si vous voulez avoir une perpétuelle idée devant les yeux, et en conserver un bref mémorial, ressouvenez-vous de sa de­vise : Plus fidei quam vitæ.

Il eut à la vérité toujours plus de foi que de vie ; car sa foi fut toujours maîtresse de sa vie. Il ne vivait que de foi ; son âme était la vie de son corps, sa foi la vie de son âme. Voyez qu’il ne vit qu’à mesure que sa foi le lui permettait, sobre, juste et dévot. Voyez qu’il ne fait la guerre que selon que la foi le lui suggère, pour la religion et l’Église, en vœux et dévotions. Mais il nous a laissé cette sainte devise qu’il a tant chérie en ce monde, montant en l’autre : car le mot est bon pour avoir le passage au ciel, mais il ne se peut dire dès qu’on y est entré. Vous ressouvient-il pas du bon Élie ? Le chariot ardent l’enlève, et le transporte au ciel ; mais il laisse tomber son manteau pour son disciple Élisée. Quiconque est entré dans les saints domiciles de la félicité ne peut avoir le manteau de la foi ; car tout y est découvert : la clarté y est si grande, qu’on n’y peut rien croire, d’autant qu’on y voit tout. Au lieu donc que ce prince disait étant ici : « Plus de foy que de vie », maintenant il chante pour cantique : « Tout de vie, et point de foi. » Voilà donc la devise de ce vaillant et généreux prince, qu’il nous laisse ici bas. Hé ! qui sera ce courageux Élisée qui la recueillera ? Qui sera ce brave prince qui, marchant sur les pas de ce grand conducteur d’armée, avec plus de foi que de vie, poursuivra les victoires qu’il a si bien commencées contre les ennemis du crucifix ? Permettez-moi que je vous expose une mienne pensée. Si l’esprit de ce prince a quelque soin de nous, comme il n’en faut pas douter, je crois que c’est principalement pour le désir qu’il a que quelqu’un lui succède, qui puisse comme lui porter pour sa devise, « Plus de foy que de vie ». Car au reste quel soin peut-il avoir pour ce qui est au monde ? De madame sa femme ? Et quoi ! ne sait-il pas qu’étant vertueuse et dévote, elle se saura bien consoler en Dieu ? De mademoiselle sa fille ? Et quoi ! ignore-t-il pas qu’elle a une dame et mère qui suppléera le manquement du père ? De l’honneur de sa maison ? Mais il a laissé tant de grands princes qui le sauront bien maintenir, voire accroître, même à la faveur de ce grand roi qui lui a rendu tant de témoignages de ses mérites pendant sa vie, et tant d’honneur à sa mémoire après sa mort. Non, croyez-moi, je vous supplie, qu’il n’a point de plus grand souci que celui que je dis [117].

 

Il semble que je le vois nous arraisonnant avec une grâce céleste, presque en ces termes : Quis consurget mihi adversus malignantes ? aut quis stabit mecum adversus operantes iniquitatem [118] ? Je suis maintenant en cette vie heureuse où la foi n’arrive point, où il n’y a plus d’espérance ; car la clarté a chassé la foi, et la jouissance a banni l’espérance. Je vois ce que j’ai cru ; je tiens ce que j’ai espéré : mais la charité m’accompagne, laquelle me fait toujours désirer l’exaltation de l’Église, et l’extermination de ses ennemis. Hé ! Ne se trouvera-t-il personne qui veuille entreprendre pour la gloire de mon Dieu, et qui d’une âme courageuse reprenne mes brisées à la poursuite d’une si sainte entreprise ?

 

Mais encore me semble-t-il qu’il vous parle, madame sa très chère veuve, et à vous messieurs ses parents, et qu’il vous dit ces paroles : Regardez où je suis, je vous supplie : je suis au lieu que j’ai tant désiré, auquel je me console en mes travaux passés qui m’ont acquis cette gloire présente. Pourquoi ne vous consolez-vous avec moi ? Quand j’étais avec vous, vous faisiez profession de vous réjouir avec moi de toutes mes consolations, mêmement des caduques et illusoires : hé ! ne suis-je pas toujours celui-là ? Pourquoi vous affligez-vous donc de mon trépas, puisqu’il m’a donné tant de gloire ? Non, je désire de vous toute autre chose que ces regrets : si vous avez des larmes, gardez-les pour pleurer vos péchés, et les malheurs de votre siècle.

Pour moi, je le considère en cet état ; car – encore que je m’imagine que ce grand prince a été pécheur au moins comme le sont ceux qui tombent sept fois le jour, et qu’à l’aventure il a eu besoin de quelque purgation selon la sévérité du juste jugement divin –, si est-ce que d’ailleurs considérant sa belle vie [119] : Hélas ! dis-je, est-il possible que celui duquel Dieu s’est servi pour délivrer tant d’âmes de la captivité des infidèles, soit encore privé de la jouissance de la pleine et triomphante liberté ?

Que si néanmoins le secret inscrutable de notre Dieu vous avait encore confiné, ô dévot et généreux esprit, pour quelque temps au séjour de purgation, voici que nous vous donnons nos prières et oraisons, nos jeûnes et nos veilles, et tout ce que nous pouvons, et surtout ces saints sacrifices, afin qu’ils vous soient appliqués. Nous vous donnons tous nos vœux et souhaits. Dieu vous reçoive en son saint domicile, ô belle âme ! Dieu exauce les prières de tout le christianisme, lequel joignant ses vœux aux nôtres, conspire en cette voie pour vous. Dieu donne sa paix à celui qui a tant combattu pour défendre la nôtre ! Dieu donne son paradis à celui qui a conservé les maisons de tant de chrétiens. Dieu donne son temple céleste à celui qui a tant préservé d’églises en terre ! Dieu reçoive en la cité de Jérusalem triomphante celui qui a tant combattu pour la militante ! Et Dieu donne à tous ceux qui font de telles prières pour l’âme de ce grand prince la grâce de sa sainte paix et de son éternelle consolation !

Ainsi soit-il.


[1]    — Pour une présentation générale des héros de la famille de Lorraine au 16e siècle, voir Louis Dominici, « La famille de Lorraine, trois générations au service de la foi catholique » dans Le Sel de la terre 100, p. 137-156.

[2]    — Parmi les chefs-d’œuvre censurés par l’Éducation totalitaire, Le Sel de la terre a déjà présenté la poésie chrétienne de Ronsard (n° 115, p. 139-163) et de Corneille (n° 59, p. 167-174), les romans de René Bazin (n° 46, p. 116-160 et n° 98, p. 123-144), les fables de Villefranche (n° 70, p. 165-183) et la riposte aux pseudo-philosophes du 18e siècle : les Lettres de quelques juifs à M. de Voltaire de l’abbé Guénée (n° 77, p. 145-180), les Cacouacs de Jacob-Nicolas Moreau (n° 97, p. 137-170), la critique de Fréron (n° 107, p. 156-184).

[3]    — Voir Le Sel de la terre 100, p. 155.

[4]    — Frédéric Joüon des Longrais, « Le Duc de Mercœur », Bulletin archéologique de l’Association bretonne, 3e série, t. 13, 1894, p. 272.

[5]    — Voir Michel Defaye, « De Henri de Navarre au roi Henri IV », Le Sel de la terre 72, p. 140-168 et Le Sel de la terre 76, p. 100-129.

[6]    — Des campagnes d’avant 1593, on trouvera un récit – peut-être un peu partial – dans Pierre Biré, Alliances généalogiques de la maison de Lorraine, 1593, l. 1, p. 246 et sq.

[7]    — Sur les difficultés soulevées par les diverses phases de l’absolution papale et les soumissions successives des princes de Lorraine, voir Mgr Fourier Bonnard, « Les relations de la famille ducale de Lorraine et du Saint-Siège dans les trois derniers siècles de l’indépendance », in Mémoires de la Société d’archéologie lorraine et du Musée historique lorrain, t. 70, 4e série, 20e vol., 1932, p. 30 sq.

[8]    — C’est l’opinion de Bruno Méniel, « Portraits du duc de Mercœur en soldat lettré (François de Sales, Alphonse de Rambervillers, Nicolas de Montreux) » in : Le duc de Mercœur : Les armes et les lettres (1558-1602), PUR, 2009.

[9]    — Mercœur avait d’abord cherché le soutien de Philippe II sans rien promettre en échange ; à partir de 1595, il se lie plus étroitement, s’engageant même à soutenir les droits de l’Infante à la couronne de France ; il a manifestement perdu toute confiance en les Bourbons. Espère-t-il un mariage de l’Infante avec un Guise ? Est-il manipulé par Philippe II ? Il est difficile de juger. Voir : Carné, Correspondance du duc de Mercœur et des ligueurs bretons avec l’Espagne, Rennes, 1899.

[10]  — Charles 1er de Lorraine-Aumale (1555-1631), de la famille de Guise (cousin d’Henri assassiné en 1588).

[11]  — Cité in Frédéric Joüon des Longrais, 1894, p. 290.

[12]  — Sur les campagnes de Mercœur, voir le témoignage enthousiaste de Nicolas de Montreux, Histoire universelle des guerres du Turc, depuis l’an 1565 jusques à la Tresve faicte en l’an 1606, Paris, chez Robert Fouët, 1608, t. 2, p. 681 sq. ; son récit diffère en certains détails de celui du panégyriste que nous suivrons ici.

[13]  — Voir les références dans Ferenc Toth et Alain Petiot, « Un héros chevaleresque et chrétien : le prince Charles de Lorraine à la bataille de Saint-Gotthard (1664) », in Revue de la société d’histoire de la Lorraine et du Musée Lorrain, 113e année, vol. 97, septembre 2016, p. 255.

[14]  — Empereur de 1576 à 1612.

[15]  — Le magistrat et historiographe Jacques Auguste de Thou (1553-1617), qui était, lui, de tendance gallicane, et très opposé à la Ligue, rapporte au sujet de cette retraite un fait miraculeux : « L’air s’obscurcit tout d’un coup ; la face de la terre se couvrit de ténèbres épaisses ; le tonnerre commença à gronder ; et au milieu des éclairs fréquents qui perçaient cette obscurité, un tourbillon furieux, passa dessus le camp des chrétiens, sans y causer aucun dommage, alla tomber avec la dernière violence sur celui des Infidèles, dont il renversa les tentes, et qu’il remplit de trouble et de frayeur. Ce fut ainsi qu’à la faveur des ténèbres l’armée chrétienne évita le malheur dont elle était menacée. » Histoire Universelle de Jacques-Auguste de Thou, depuis 1543 jusqu’en 1607, traduite sur l’édition latine de Londres, 1734, t. 13, p. 507.

[16]  — Brantôme, un peu étonnamment, prétend qu’il aurait été empoisonné. Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille Seigneur de Brantôme, publiées par Ludovic Lalanne, t. 5, Grands capitaines françois, 1869, Paris, Renouard, p. 194.

[17]  — Description de ces obsèques dans Don Calmet, Histoire de Lorraine, nouvelle édition, Nancy, Berger-Levrault, 1909, t. 1, col. 865 à 867.

[18]  — François de Sales n’est alors qu’évêque nommé de Nicopolis ; il sera sacré à la fin de l’année 1602.

[19]  — Mgr Trochu, Saint François de Sales, Paris, Vitte, 1941, t. 1, p. 648.

[20]  — Pierre de L’Estoile, Mémoires-Journaux 1574-1611, Paris, Tallandier, 1982, t. 8 (1602-1607), p. 23.

[21]  — S. François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu, préface, O. C., t. 4, p. 18.

[22]  — O. C., t. 12, p. 109-110.

[23]  — Mgr Trochu, Saint François de Sales, Paris, Vitte, 1941, t. 1, p. 661. 

[24]  — « Dans l’Oraison funèbre du duc de Mercœur, le saint auteur paraît accorder trop d’attention au choix des mots et à la mesure des phrases : c’était là une réminiscence de ses études académiques, mais il s’en affranchit bientôt, d’abord par la nécessité même, puis par la pureté de son goût littéraire. […] Quelques années plus tard il avait définitivement compris que le souverain artifice c’est de n’avoir point d’artifice, et il arrive, non à une négligence affectée, mais à une gracieuse et naturelle simplicité. » Dom B. Mackey o.s.b., introduction générale des Œuvres complètes, t. 1 (1892), p. LXXI. 

[25]  — Répété comme un refrain dès le 4e paragraphe, le terme consolation sera le dernier mot du discours.

[26]  — St François de sales, Épître dédicatoire à Mademoiselle de Mercœur, O. C., t. 7, p. 398.

[27]  — Mgr PiePanégyrique de saint Louis (Œuvres complètes de Mgr l’évêque de Poitiers, Paris/Poitiers, Oudin, t. 1, 1883, p. 72). — Sur l’esprit de croisade au 17e siècle, voir les études de Michel Defaye dans Le Sel de la terre 88, p. 14-44 puis n° 91, p. 77-98 et n° 96, p. 28-58.

[28]  — Jacques Hennequin, « L’héroïsation du duc de Mercœur dans l’Histoire de Filipe Emanuel de Mercœur de Bruslé de Montpleinchamp » in Mémoires de l’Académie nationale de Metz, 1973, p. 109-127 ; et Yann Lignereux, « Mercœur et la publication de ses victoires », 1589-1593, in : Le duc de Mercœur : Les armes et les lettres (1558-1602), PUR, 2009, p. 181-204.

[29]  — Il est ainsi exagéré de dire que ses entreprises auraient toujours été couronnées de succès. A la suite d’une retraite face à Condé, Mercœur fut haineusement surnommé le « duc de la recule » par les huguenots. Voir Brantôme, ibid, p. 192.

[30]  — Ex. : le jeu de mots sur ce grand guerrier, autant digne d’être appelé Mars que Mercure [Mercœur] ; ou la citation d’Ovide : Non est conveniens luctibus iste color.

[31]  — Étonner : Frapper comme la foudre et le tonnerre.

[32]  —Le peintre Tymanthe, devant représenter le sacrifice d’Iphigénie, et estimant qu’il ne parviendrait pas à peindre sur la face d’Agamemnon la tristesse d’un père s’apprêtant à immoler sa fille, le représenta avec un voile jeté sur son visage.

[33]  — Saint François de Sales prononce cet éloge funèbre en ornements blancs.

[34]  — Attremper : tempérer (qui est le sens originel du verbe tremper, du latin temperare).

[35]  — Défaut : manque.

[36]  — Échapper est transitif au 16e siècle.

[37]  — Cette couleur ne convient pas à une cérémonie lugubre (Ovide, Elégies 1, 6). L’auteur ne prend pas la peine de traduire : ses auditeurs connaissent Ovide ou comprennent le latin.

[38]  — Un discours à contre-temps est comme une musique pendant le deuil. Si 22, 6.

[39]  — Saint François de Sales salue ainsi l’épouse du Duc, Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre, qui lui avait confié le soin de cette oraison funèbre. — L’amour des deux époux sera exprimé de la même manière après la mort de la Duchesse : « [Le Duc] l’aimait d’un amour si parfait qu’on pouvait dire que comme ils n’étaient qu’un même corps et une même chair par les lois saintes du mariage, aussi n’avaient-ils qu’un cœur et un esprit par l’amour réciproque qu’ils se portaient et la mutuelle intelligence qu’ils avaient par ensemble ; de manière que comme notre Duchesse se portait gaiment à toutes les volontés de son mari pour lui complaire, de même feu Monsieur de Mercœur, son mari, condescendait facilement à tout ce qu’il jugeait lui pouvoir être agréable. » N. d’Abra de Raconis, La Vie et mort de feu Madame de Mercœur, Paris, Louys Boulanger, 1625, p. 142.

[40]  — Nous prêchons la sagesse aux parfaits. 1 Co 2, 6.

[41]  — Aux yeux des insensés, ils ont paru mourir. Sa 3, 2.

[42]  — Nous mourrons tous. 2 R 14, 14.

[43]  — Nous mourons continuellement.

[44]  — Je meurs tous les jours. 1 Co 15, 31.

[45]  — Cet curieux animal des Indes n’est pas décrit par Pline l’ancien – que saint François cite pourtant souvent – mais par le père Luis de Almeida (1525-1583), missionnaire jésuite au Japon dans une lettre de 1566. — Saint François de Sales l’utilisera d’une autre manière dans son Traité de l’amour de Dieu : « On dit qu’il y a dans les Indes un petit animal terrestre qui se plaît tant avec les poissons et dans la mer, qu’à force de venir souvent nager avec eux, enfin il devient poisson et, d’animal terrestre, il est rendu tout à fait animal marin. Ainsi, à force de se plaire en Dieu, on devient conforme à Dieu et notre volonté se transforme en celle de la divine majesté par complaisance » (l. 8, ch. 1).

[46] — Du tout : Complètement.

[47]  — S. Majoli [1520-1597], Dies Caniculares, hoc est colloquia tria et viginti physica, coll. 7.

[48]  — Aristote, De Partibus animalium [Περὶ ζῴων μορίων], l. 3, ch. 4.

[49]  — Gn 2, 17.

[50]  — Trépassé : passé de l’autre côté (trans).

[51]  —Saint François de Sales y reviendra dans le Traité de l’amour de Dieu, en expliquant comment il faut mourir à soi-même pour vivre en Dieu : « Nous parlons avec une propriété toute particulière de la mort des hommes en notre langage français ; car nous l’appelons trépas, et les morts trépassés ; signifiant que la mort entre les hommes n’est qu’un passage d’une vie à l’autre, et que mourir n’est autre chose sinon outrepasser les confins de cette vie mortelle pour aller à l’immortelle » (livre 9, ch. 13).

[52]  — Je ne veux pas que vous soyez dans l’ignorance au sujet de ceux qui dorment, afin que vous ne vous attristiez pas comme ceux qui n’ont pas l’espérance. 1 Th 4, 12.

[53]  — Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. Sg 3, 1.

[54]  — çà-bas : ici-bas.

[55]  — Selon ce que chacun a fait en son corps de bonnes ou de mauvaises actions. 1 Co 3, 10.

[56]  — Peu après l’oraison funèbre, François de Sales s’excusera auprès de la duchesse d’avoir omis la plus belle partie de la vie du duc : « Au reste, si mon affection et bonne volonté n’était garante de ma sincérité et obéissance, la plus belle partie, qui en a été omise, aurait raison de se plaindre : mais ayant entrepris seulement de faire un simple éloge et sommaire de ce qui était convenable au temps, au lieu et à l’assemblée, j’ai dû laisser à l’histoire, qui réserve des volumes entiers pour une si belle vie, de suppléer à mon défaut » (Lettre à Mme de Mercœur, O.C., t. 12, p. 111-113). — Malheureusement, on attend toujours la solide biographie à laquelle le duc de Mercœur aurait droit. La matière et les sources ne manquent pas.

[57]  — Cet appel à l’ange gardien du duc manifeste que, pour parler aux rois de la terre, le saint n’a pas quitté son commerce habituel avec Dieu, ni la sphère surnaturelle.

[58]  — Vous en avez ingéré : vous y avez introduit.

[59]  — Il s’agit d’abord de René 1er d’Anjou (1409-1480), qui épousa en premières noces Isabelle de Lorraine (1400-1453), héritière du duché, et acquit ainsi le titre de duc de Lorraine avant d’hériter en 1435 du royaume de Naples, dont il ne réussira pas à prendre possession, mais qui lui vaudra, jusqu’à sa mort, le titre de roi René. De cette première union naquit Yolande d’Anjou (1428-1483), elle-même mère de René II (1451-1508), qui hérita du titre de duc de Lorraine, mais renonça sagement aux prétentions sur le royaume de Sicile.

[60]  — Le lien entre la famille de Lorraine et la maison de Boulogne (de Godefroy de Bouillon) était à l’époque couramment admis. Théodore Godefroy le mit en doute quelques années plus tard en montrant, en 1624, que les ducs de Lorraine descendaient en réalité des comtes d’Alsace. Il a été suivi par Dom Calmet et la plupart des historiens postérieurs.

[61]  — Jeanne de Savoie (1532-1568), fille de Philippe de Savoie, duc de Nemours, avait pour frère Jacques de Savoie, duc de Genevois et de Nemours, qui épousa la veuve de François de Guise († 1563), Anne d’Este. C’est sur la scène d’arrivée des deux nouveaux mariés à Annecy que s’ouvre la belle vie de saint François de Sales par Mgr Trochu.

[62]  — Amé (ou Amédée) V de Savoie (1249-1323) sauva en 1315 l’île de Rhodes de la menace ottomane et la confia aux chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem (Ordre de Malte).— Saint François de Sales se chargera lui-même un peu plus tard d’enquêter sur la réputation de sainteté d’Amédée IX de Savoie, mort à Verceil en 1472, à 37 ans. Malgré ses demandes répétées, la cause n’aboutira pourtant pas immédiatement. Amédée IX ne sera béatifié que le 3 mars 1677, par Innocent XI (visant sans doute à donner un modèle à Louis XIV).

[63]  — Très chrétien : titre du roi de France.

[64]  — Louise de Savoie (1476-1531), mère de François Ier.

[65]  — Il s’agit du deuxième mariage de Nicolas de Vaudémont ; d’un premier mariage, il avait eu pour fille Louise (1553-1601), qui devint reine de France en 1575, en épousant Henri III. Le duc de Mercœur, ici qualifié d’aîné par rapport à sa mère, avait donc une sœur aînée du côté de son père, et était, par elle, beau-frère du roi.

[66]  — J’étais un enfant bien né, et j’ai reçu une âme d’un bon naturel. Sa 8, 19.

[67]  — Sébastien de Luxembourg-Martigues (né vers 1530) fut en effet tué le 19 novembre 1569 au siège de Saint-Jean-d’Angély, pendant les guerres de religion. Il avait eu à son service des membres de la Maison de Sales.

[68]  — Ramentevoir : remettre en mémoire.

[69]  — Curieuse : soignée.

[70]  — Tt  2, 12.

[71]  — Cette image, inspirée de l’Histoire naturelle de Pline (l. 9, ch. 35), revient à plusieurs reprises chez saint François de Sales, notamment dans la préface de l’Introduction à la vie dévote : « Comme les […] perles vivent au milieu de la mer sans prendre aucune goutte d’eau marine […] ainsi peut une âme vigoureuse et constante vivre au monde sans recevoir aucune humeur mondaine. » (O.C., t. 3, p. 6.)

[72]  — Maurice Bressieu (~1546-1617), dit ici Bressius, occupa la chaire de mathématiques au Collège royal dès 1576. — Les éditeurs ont souvent changé ce nom en Bertius, mais Pierre Bertius (1565-1629) n’enseigna au Collège royal qu’après 1620. Voir Le duc de Mercœur, Emmanuel Buron et Bruno Méniel dir., Presses Universitaires de Rennes, 2009, p. 17, note 16.

[73]  — Esquelles : en lesquelles.

[74]  — Ains : mais.

[75]  — Dieu, vous m’avez instruit dès ma jeunesse. Ps 70, 7.

[76]  — J’ai été mis en vos bras en sortant du sein maternel. Ps 2, 11.

[77]  —Louise (1553-1601), épouse d’Henri III, garda toujours beaucoup d’affection pour son frère et pour toute la famille de Lorraine. Voir son oraison funèbre prononcée par le capucin Thomas d’Avignon.

[78]  — Charles de Lorraine, dit le cardinal de Vaudémont (1561-1587) fut évêque de Toul à l’âge de 19 ans (1580) et également administrateur apostolique de Verdun à partir de 1585.

[79]  — Nicolas de Vaudémont avait épousé en troisièmes noces (1569) Catherine de Lorraine-Aumale, dont il eut notamment Henri (1570-1601), comte de Chaligny, qui mourut à Vienne après avoir été lieutenant de Mercœur en Hongrie (il sera mentionné juste après), et Éric (1576-1625), évêque de Verdun (monsieur de Verdun) qui finira ses jours capucin.

[80]  — Celle qu’ensuite [par après] il bravait, méprisait et foulait aux pieds, dans les [ès] occasions de guerre.

[81]  — A celle fin : à cette fin, afin.

[82]  — Mon âme vivra pour lui. Ps 22, 9.

[83]  — Mon âme s’est attachée à vous. Ps 62.

[84]  — Lots : louanges.

[85]  — Les diverses fondations de Mercœur répondent souvent à ses victoires. Voir Pierre Biré, Alliances généalogiques de la maison de Lorraine, 1593, l. 1, p. 247-248.

[86]  — Le duc de Mercœur partageait sa dévotion à saint François d’Assise avec son ami le duc Henri de Joyeuse, qui revêtit en 1587 la bure des capucins. Il la quittait, à l’occasion quand sa patrie réclamait ses services. Frère Ange était si admirable en sa piété que le jeune François de Sales, étudiant à Paris, guettait les messes qu’il servait pour s’édifier. Mgr Trochu, Saint François de Sales, Paris, Vitte, 1941, t. 1, p. 138.

[87]  — Sur cette bataille et les deux suivantes – contre les protestants – voir l’introduction.

[88]  — Exagération, au moins pour ce qui concerne les luttes en Bretagne. Voir l’introduction.

[89]  — Préfix : imparti.

[90]  — Si : tellement.

[91]  — L’entretenement : l’entretien.

[92]  — Si [bien] que

[93]  — Maintenant, ô Troie, tu subsisterais ; tu demeurerais, haute forteresse de Priam. Virgile, Éneïde II, 56.

[94]  — Faix : fardeau.

[95]  — Signamment : notamment.

[96]  — Bacha : pacha.

[97]  — Mercure : autre orthographe de Mercœur.

[98]  — Ensépulturés : ensevelis.

[99]  — Et si : et même ainsi.

[100] — Composition : transaction, accord.

[101] — Par lesquels Dieu a si souvent sauvé Israël. 1 M 5, 62.

[102] — Esquelles : en lesquelles.

[103] — Ès lettres : dans les lettres.

[104] — Virgile (Virgilius Maro) commence ainsi son Éneide : « Je chante les armes victorieuses, et le héros […]. »

[105] — Comme : comment.

[106] — Saint Laurent de Brindes (1559-1619) fut aumônier des armées impériales.

[107] — Le Confiteor.

[108] — Le récit de la délivrance de Jérusalem par Guillaume de Tyr (~1130-1185), alors très connu, contribuait beaucoup à entretenir l’idéal chevaleresque des croisades.

[109] — Heur : avantage, bonne fortune.

[110] — Le lion, qui affronte tous les animaux, ne craint que les coqs (ou : les Gaulois).

[111] — Le chroniqueur Pierre de L’Estoile rapporte qu’en mars 1601 Mahomet III fit demander à Henri IV de rappeler Mercœur en France. Le roi répondit que celui-ci n’était pas en Hongrie en tant que sujet du roi de France, mais au service de l’Empereur. Il demanda à l’envoyé de Mahomet III pourquoi les Turcs craignaient tant ce duc, et obtint cette réponse : « C’est, qu’entre les prophéties que les Turcs croient, il y en a une qui porte que l’épée des Français chassera les Turcs de l’Europe et renversera leur empire ; aussi, depuis que le duc de Mercœur combat contre les Turcs, tous les bachas l’appréhendent. » (Pierre de L’Estoile, Mémoires-Journaux, Paris, Tallandier, 1982, t. 7 (Journal de Henri IV, 1595-1601), p. 395-396.

[112] — Nuremberg était sous domination protestante.

[113] — Entre vos mains, Seigneur, je remets mon esprit ; vous me délivrerez, ô Dieu de vérité. Verset du psaume 31 repris chaque soir dans l’office de complies.

[114] — Guidon : porte-drapeau.

[115] — Au besoin : dans le besoin.

[116] — Lorsque je suis faible, alors je suis fort. 2 Co 12, 10.

[117] — On dit que le duc aurait prédit les futurs exploits d’un prince de Lorraine ; de fait, le duc Charles V (1643-1690) s’illustra au 17e siècle contre les Turcs, notamment lors du second siège de Vienne (1683), aux côtés de Sobieski. Voir Hennequin, 1973, p. 15.

[118] — Qui s’élèvera avec moi contre les méchants ? qui se joindra à moi contre ceux qui commettent l’iniquité ? Ps 93, 16.

[119] — Si est-ce que…dis-je : je dis ainsi.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 122

p. 148-183

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