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Les Évangiles sous le feu de la critique rationaliste


par le frère Emmanuel-Marie O.P.



Grandeur de l’Évangile



DANS L’ENCYCLIQUE SPIRITUS PARACLITUS, publiée le 15 septembre 1920 à l’occasion du 15e centenaire de la mort de saint Jérôme, le pape Benoît XV se réjouissait de ce que, par les soins de la Société de Saint-Jérôme, les Évangiles et les Actes des Apôtres fussent largement répandus parmi les fidèles, « de manière que ces livres aient désormais leur place dans chaque famille chrétienne et que chacun prenne l’habitude de les lire et méditer chaque jour ».

[Car] Dieu n’a pas accordé les Livres saints aux hommes pour satisfaire leur curiosité ou leur fournir des sujets d’étude et de recherche, expliquait à son tour Pie XII dans Divino afflante Spiritu, mais, comme le remarque l’Apôtre, pour que ces divines paroles puissent nous « donner la sagesse qui conduit au salut par la foi en Jésus-Christ », et « en vue de rendre l’homme de Dieu parfait, apte à toute bonne œuvre » (cf. 2 Tm 3, 15. 17) [1].

Saint Jérôme disait dans le même sens :

S’il y a quelque chose qui tienne l’homme sage en cette vie et le persuade, au milieu des souffrances et des tourments de ce monde, de garder l’égalité d’âme, j’estime que c’est en tout premier lieu la méditation et la science des Écritures [2].


En effet, l’Écriture sainte est un trésor bien capable de nourrir nos âmes et de les conforter, et, au cœur de ce trésor, les quatre Évangiles sont la perle précieuse dont parle la parabole (Mt 13, 46). Car l’Évangile est doublement la parole de Dieu : il l’est comme toute l’Écriture inspirée, et il l’est à un titre spécial parce qu’il contient les paroles mêmes et les exemples de Notre-Seigneur, fidèlement rapportés par les évangélistes.

Dans les saints Évangiles, le Christ est présent pour tous, exemple suprême et parfait de justice, de charité et de miséricorde ; ici s’ouvrent pour le genre humain, déchiré et inquiet, les sources de cette grâce divine sans laquelle peuples et conducteurs de peuples ne pourront établir ou consolider ni l’ordre public ni la concorde des esprits [3].


Lisons donc l’Évangile, méditons-le soigneusement, pénétrons-nous de ses richesses, goûtons-le, et il nous adviendra ce qui arriva aux disciples d’Emmaüs, lorsqu’après avoir entendu les paroles du Maître, ils s’écrièrent : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, lorsqu’il nous parlait en chemin et nous découvrait les Écritures ? » (Lc 24, 32). L’Évangile est le meilleur guide spirituel que nous puissions trouver, la meilleure école de vertu et de prière, bien plus profonde et efficace que n’importe quel livre de piété.


Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus en a fait l’expérience, qu’elle nous livre dans son Histoire d’une âme :

Plus tard tous les livres me laissèrent dans l’aridité et je suis encore dans cet état. Si j’ouvre un livre composé par un auteur spirituel (même le plus beau, le plus touchant), je sens aussitôt mon cœur se serrer et je lis sans pour ainsi dire comprendre, ou si je comprends, mon esprit s’arrête sans pouvoir méditer... Dans cette impuissance, l’Écriture sainte et l’Imitation viennent à mon secours ; en elles je trouve une nourriture solide et toute pure. Mais c’est par-dessus tout l’Évangile qui m’entretient pendant mes oraisons, en lui je trouve tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J’y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux... Je comprends et je sais par expérience Que le Royaume de Dieu est au-dedans de nous [4].


Saint Jean Chrysostome a bien montré les merveilleux effets que produit dans l’âme chrétienne la lecture des Évangiles. Il en parle dans sa troisième homélie sur Lazare, prononcée à Antioche :

Dès l’instant où l’on a touché l’Évangile, on a aussitôt apaisé son propre esprit, on l’a retiré des choses du monde, et cela par le seul regard jeté sur le livre sacré. Si à cela s’ajoute une lecture attentive, l’âme, comme introduite dans un sanctuaire mystérieux, se trouve purifiée et rendue meilleure, car c’est Dieu lui-même qui lui parle dans l’Écriture. — Comment cela, direz-vous, si nous ne comprenons pas ce qui est renfermé dans ces livres ? — Quand bien même vous ne comprendriez pas ce qui est caché, sachez que de la simple lecture, naît une abondante sanctification. D’ailleurs, il est impossible que vous ne compreniez absolument rien : la grâce du Saint-Esprit en effet a mesuré et dispensé ces livres de telle sorte que ce sont des publicains, des pêcheurs, des fabricants de tente, des bergers, des gardiens de chèvres, des hommes sans lettres et sans instruction qui les ont composés ; afin qu’aucun ignorant ne pût se retrancher derrière cette excuse, afin que les choses dites fussent intelligibles pour tous, afin que l’ouvrier, le domestique, la femme veuve, comme le plus illettré de tous les hommes, pût recueillir quelque fruit de cette lecture… […] Qui en effet ne saurait comprendre ce qui est écrit dans l’Évangile ? […] C’est un prétexte, c’est une excuse, et qui sert de voile à la paresse. Vous ne comprenez pas ce qui est contenu dans ces livres ? Comment le comprendriez-vous, vous qui ne voulez même pas y jeter un regard [5] ?



L’Évangile attaqué


Et cependant, aucune autre œuvre n’a jamais rencontré une telle opposition, aussi acharnée, aussi persévérante, que le saint Évangile. Car enfin, il ne se trouve personne pour remettre en cause l’existence de Platon ou de Virgile et la véracité du Banquet ou de l’Énéide, pourtant plus anciens et d’une authenticité bien moins assurée que les Évangiles.

C’est que l’enjeu n’est pas le même. L’acharnement que mettent les critiques rationalistes à dénigrer l’Évangile est, d’un certain point de vue, un hommage rendu à son importance et à sa vérité. Ce qu’ils déclarent n’être qu’une tromperie, une illusion, une construction humaine, un artifice, ils ne parviennent pas à l’anéantir. Il y a déjà là une forme de miracle qui devrait les éclairer, eux qui déclarent le miracle impossible.

Aussi, n’arrivant pas à rejeter l’Évangile dans l’oubli, la critique va-t-elle chercher à le dénaturer, à lui faire dire autre chose que ce qu’il dit, à le vider de son sens véritable et de sa dimension surnaturelle, à lui prêter un autre but que le sien. C’est ce que nous nous proposons de montrer.

Mais elle ne parviendra pas pour autant à se mettre d’accord sur l’explication de ce phénomène « Évangile » qui l’intrigue tant. Chaque école rationaliste va proposer sa solution qu’elle présentera comme péremptoire et définitive, ce qui n’empêchera pas la suivante de la déclarer incongrue, et de la remplacer par la sienne propre, bientôt promise au même sort.

Néanmoins, cette prolifération d’explications plus ou moins contradictoires, tout comme l’impuissance à réduire au silence la parole évangélique ne décourage pas la critique. Son sectarisme ne connaît pas de répit. C’est le signe que ce qui l’inspire ne relève pas de la raison humaine, même aveuglée. Il y a là quelque chose de plus, quelque chose de diabolique. Comme le disait déjà saint Paul : « Ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes. » (Ep 6, 12).



La guerre faite à l’Évangile


Dans l’antiquité


Les anciens auteurs chrétiens, tenant les Évangiles pour des livres inspirés et véridiques, ne sentaient pas la nécessité de prouver leur valeur historique et leur authenticité.

Mais, au 2e siècle...





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[1]    — Divino afflante Spiritu, n° 43.

[2]    — In Ephesios, prologue ; PL 36, 439.

[3]    — Divino afflante Spiritu, n° 47.

[4]    — Histoire d’une âme, chap. 11.

[5]    — Saint Jean Chrysostome, Lazaro, III, 2 et 3.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 124

p. 4-32

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