La personne du Verbe
dans le prologue du quatrième Évangile
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
L’œuvre d’un contemplatif
L’ÉVANGILE de saint Jean est appelé à juste titre « l’Évangile spirituel » car, dit saint Thomas, il est par excellence l’œuvre d’un contemplatif [1]. Le vénérable Libermann, dans l’introduction du commentaire qu’il lui a consacré, observe justement que « le divin maître (…) nous y instruit des vérités les plus profondes, les plus intérieures et les plus capables de toucher une âme [2] ».
Cela est surtout vrai du prologue de cet Évangile, qui nous fait voir toutes choses dans la lumière du Verbe, principe et fin de l’ordre surnaturel :
Saint Jean commence son histoire par le principe éternel du Fils de Dieu dans le sein de son Père, et rapporte généralement les paroles et les actions de son maître en faisant sentir ce principe comme leur point de départ. (…) Il prend l’âme chrétienne (…) et, dans un élan contemplatif plein de lumière et d’amour, la transporte dans le sein de Dieu et là, il lui montre le principe de toute sa régénération et l’origine aussi bien que la fin dernière de toute sa religion, dans le Verbe de Dieu [3].
Il s’ensuit, comme le souligne Dom Augustin Guillerand, que la méditation de ce prologue ouvre des perspectives en quelque sorte illimitées :
C’est incontestablement la plus profonde page d’histoire qui ait été écrite. Les plus grands génies – un saint Augustin, un Bossuet – se sont efforcés de la pénétrer. (…) Et cependant, ils sont restés sur le premier seuil de l’abîme que contemplait saint Jean. Et lui-même, le disciple aimé, le disciple au regard d’aigle qui a passé sa vie en face de cet abîme, peut-on dire qu’il en a dépassé le bord ? (…) Ces lignes ne sont qu’un vêtement humain, vêtement trop court – inexprimablement tout court – de réalités qui nous dépassent tous et toujours.
Et voici la raison de cette exceptionnelle richesse :
Saint Jean, en commençant d’écrire son Évangile nous place tout de suite sur ces hauteurs, en face du Verbe, de celui qui était quand tout a commencé, par qui tout a commencé et qui, lui, n’a jamais commencé. Il a raison : Jésus est d’abord cela. On ne le voit bien que dans cette lumière, « Lumière vraie qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jn 1, 9). C’est à la contempler qu’il invita le disciple aimé qu’André accompagnait dès leur première entrevue. « Maître, où demeurez-vous ? » (Jn 1, 38) lui demandèrent les deux disciples de Jean-Baptiste auxquels le Précurseur avait dit en le montrant : « Voici l’Agneau de Dieu » – « Venez et voyez », avait répondu simplement Notre Seigneur.
Il les avait emmenés chez lui. Quel était ce chez lui ? L’évangéliste ne le dit pas. Sa réponse vraie est dans ce premier mot de son Évangile. La demeure de Jésus, c’est le Verbe. C’est là que Jean fut introduit dès ce premier jour. Il y est resté. Et c’est là qu’il nous conduit à son tour. Suivons-le et restons-y avec lui [4].
Le suivre, nous introduire à sa suite dans cette demeure du Verbe, c’est ce que nous allons essayer de faire, en prenant pour guides les deux docteurs qui, probablement, ont le mieux pénétré la sublime doctrine du quatrième Évangile : saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Puisse cette contemplation du Verbe élever nos cœurs et les transporter en Dieu, comme nous y invite l’évêque d’Hippone au cours de son commentaire :
L’acuité de son intelligence spirituelle a fait comparer l’apôtre saint Jean à un aigle. Parmi les quatre Évangiles, ou plutôt les quatre livres de l’unique Évangile, son enseignement atteint une élévation qui dépasse les autres : et, montant si haut, c’est aussi nos cœurs qu’il veut faire monter. Les trois autres évangélistes marchent pour ainsi dire sur terre avec le Seigneur fait homme, et parlent peu de sa divinité ; mais lui, comme s’il dédaignait de toucher terre, éclate dès les premiers mots comme un coup de tonnerre, non seulement plus haut que la terre, mais plus haut même que toute l’armée des anges, pour parvenir à celui par qui tout a été fait : « Au principe était le Verbe… » [5].
*
Nous ne regarderons ici que les deux premiers versets qui sont une méditation de la personne du Verbe considérée en Dieu, dans le sein de la Trinité. S’il plaît à Dieu, nous examinerons une autre fois les versets suivants qui traitent du Verbe créateur et illuminateur, de la venue du Verbe dans le monde, et de son action salvifique sur les âmes qu’il conduit jusque dans le sein du Père.
Voici le texte de ces versets :
(1) Au Principe était le Verbe et le Verbe était face à [auprès de] Dieu, et le Verbe était Dieu.
(2) Celui-là [il] était au Principe face à [auprès de] Dieu [6].
On nous permettra une remarque préliminaire. Nous avons jugé nécessaire d’indiquer en notes ou même dans le cours du commentaire, les traductions grecque et latine des mots car, seules, elles permettent de saisir les nuances et les profondeurs cachées du texte. Cela est d’autant plus requis que les travaux des anciens commentateurs, des exégètes et des théologiens s’appuient tous sur l’original grec ou sur la version latine. Les lecteurs qui ne seraient pas familiarisés avec ces langues sacrées pourront toujours sauter les passages qui y recourent, ainsi que les excursus techniques qui, parfois, émaillent l’explication du texte en vue de mieux le comprendre et donc de mieux profiter de ses enseignements spirituels. Pour ne pas décourager ceux que trop de détails linguistiques ou philologiques pourraient rebuter, nous nous sommes efforcés de les renvoyer en notes toutes les fois que c’était possible, quitte à grossir ces dernières dont on pourra éventuellement omettre la lecture.
Le Verbe en Dieu
Le premier verset contient trois propositions toutes simples, « scandées sur le même rythme [7] ». On notera la tournure originale de ces courtes indépendantes simplement coordonnées par « et », à la manière de l’hébreu : chacune commence par la reprise du mot qui termine la précédente (c’est ce qu’on appelle une concatenatio), bien que toutes aient le même sujet (Verbum). Il en résulte une impression de majesté hiératique bien propre à souligner la profondeur du sujet traité.
C’est une sublime révélation en crescendo de la nature du Verbe : à chaque membre de phrase, la pensée s’élève par bonds successifs, comme le vol de l’aigle qui monte vers le ciel en formant des cercles concentriques. Sont ainsi clairement exprimées : l’éternité du Verbe (1a : « Au Principe était le Verbe ») ; sa distinction personnelle et sa consubstantialité avec le Père (1b : « et le Verbe était face à Dieu ») ; sa divinité (1c : « et le Verbe était Dieu »). Dès les premiers mots, saint Jean nous transporte au cœur du mystère de la Sainte Trinité.
Notons la répétition du verbe « était » (h\n) à l’imparfait : trois fois au v. 1 et une fois au v. 2. L’emploi de l’imparfait, remarque saint Thomas [8], convient au plus haut point pour signifier les réalités éternelles : le Verbe était déjà au commencement, il ne cessera pas d’être, il demeure éternellement. Dans l’Apocalypse (1, 8), le Christ est également nommé : celui qui est et qui était et qui vient, oJ w]n kai; oJ h\n kai; oJ ejrcovmeno~, avec un imparfait extraordinaire lié à l’article (« le était » !).
Toutefois, dans chaque proposition, « être » prend une nuance différente : dans la première, il a le sens fort d’exister (au commencement, le Verbe existait) ; dans la seconde, du fait de la préposition « en face de » (prov") qui lui est adjointe, il exprime la relation (le Verbe était auprès de, en face de Dieu) ; dans la troisième, il joue le rôle de simple copule, affirmant l’identité entre le sujet et le prédicat (le Verbe était Dieu). Ces diverses nuances ressortent mieux lorsqu’on place les termes des trois propositions dans leur ordre logique (sujet / verbe / complément) : « Au commencement, le Verbe était, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. »
On peut rapprocher ce verset qui traite du Verbe en Dieu du v. 14 où il est question du Verbe incarné : « Et le verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous ». Le parallèle est suggestif et offre un abrégé de tout le mystère du Christ :
— Le Verbe était au commencement (imparfait suggérant l’éternité : h\n ; 1a), et il devint chair (aoriste indiquant une action ponctuelle dans le temps : ejgevneto, il a commencé d’exister comme homme ; 14a).
— Il était auprès de Dieu (1b), et il a habité parmi nous (14b).
— Il était Dieu (1c), et il s’est fait chair (= homme ; 14a).
Voyons maintenant tour à tour les trois incises qui composent ce premier verset.
Au Principe était le Verbe
« Trois points, dit saint Thomas, sont ici à examiner avec soin : le sens du mot “Verbe”, celui de “dans le principe”, et enfin celui de toute la proposition [9]. »
• « Le Verbe » (oJ Lovgo")
Saint Jean est le seul parmi les écrivains sacrés à employer ce terme [10]. Il le fait à trois reprises : ici, dans le prologue (deux fois au v. 1 ; une fois au v. 2 et au v. 14), dans sa première épître (1, 1) et dans l’Apocalypse (19, 13). Il faut donc considérer ce mot Logos comme révélé spécialement à l’apôtre bien-aimé ou résultant de l’enseignement oral de Jésus dont Jean fut le témoin.
On peut cependant lui trouver des antécédents dans l’Ancien Testament. Deux notions préparent spécialement la révélation johannique du Verbe : la parole de Dieu et la sagesse de Dieu. Nous renvoyons au bref développement donné à ce sujet en annexe.
Venons-en à la signification du mot Verbe-Logos. Elle est bien expliquée par saint Thomas dans son commentaire qu’on peut résumer ainsi [11] :
Le Verbe divin se dit par analogie avec le verbe humain [12]. Mais la différence est triple :
a) Notre verbe humain « est en formation avant d’être formé » (prius est formabile quam formatum) ; c’est-à-dire : il est en puissance avant d’être en acte, il faut un mouvement de notre intelligence avant qu’elle conçoive parfaitement le contenu intelligible de la réalité qu’elle saisit. Tandis que le Verbe de Dieu, lui, est immédiatement et toujours en acte.
b) Notre verbe, une fois formé, est imparfait. Nous ne pouvons exprimer tout ce qui est dans notre esprit par un verbe ou un concept unique mais il nous faut beaucoup de verbes imparfaits pour l’exprimer séparément. Le Verbe de Dieu est, lui, absolument parfait : dans un seul acte (éternel), et dans un Verbe unique, il se saisit parfaitement, tout lui-même et tout ce qu’il a créé.
c) Notre verbe n’est pas de la même nature que nous. Le contenu intelligible (ratio) que notre intelligence forme à partir d’une réalité, n’a, dans notre esprit, qu’un être intelligible (habet esse intelligibile tantum), accidentel, parce qu’en nous, l’acte de l’intelligence n’est pas identique à notre être, c’est une opération (accidentelle) de l’âme. Le Verbe divin, au contraire, est de même nature que Dieu, il est quelque chose de subsistant dans la nature divine (est aliquid subsistens in natura divina, parce qu’en Dieu, intelligere = esse). Donc il est une personne divine subsistante (puisque tout ce qui appartient à la nature divine est Dieu).
Ainsi, en Dieu, le mot Verbe est-il toujours pris dans un sens personnel. Le Verbe est la similitude de celui dont il procède, c’est-à-dire, du Père. Il lui est coéternel (puisqu’il est toujours en acte). Il est son égal (puisqu’il est parfait et exprime tout l’être du Père). Il est coessentiel et consubstantiel avec lui (puisqu’il subsiste en sa nature, et que tout ce qui est de la nature de Dieu est Dieu).
On pourrait objecter : pourquoi saint Jean n’a-t-il pas plutôt employé le mot fils puisque le Verbe, procédant d’un autre selon une similitude de nature (ce qui est la définition du fils), est vrai fils ?
La réponse est la suivante : saint Jean a employé le mot verbe (logos) et non pas fils (uios) parce que la génération du Fils de Dieu est spirituelle (selon une procession qui est dans l’ordre de l’intelligence) et non pas charnelle. Le mot verbe, qui évoque une réalité spirituelle, convient donc mieux. Par ailleurs, l’intention de saint Jean est de nous faire connaître le Fils de Dieu en tant qu’il est venu manifester le Père (« Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. (…) Qui m’a vu, a vu le Père » Jn 14, 7.9). Or le mot verbe exprime mieux cette fonction révélatrice du Christ que le mot fils ; mieux même que image (eijkwvn), employé par saint Paul [13], qui comporte l’idée de similitude sans doute, mais pas forcément dans la même nature, et qui n’implique pas l’idée de procession.
Nous pouvons conclure : le choix du mot Logos est parfaitement propre à qualifier le Fils, seconde personne de la Sainte Trinité, ainsi que sa mission de lumière et de vie que saint Jean se propose de nous exposer [14].
• « Au principe » (∆En ajrch/`)
Le principe, explique saint Thomas, dit un certain ordre [15]. Entre les diverses acceptions du mot principe, il faut chercher celle qui convient ici et qui nous donnera le sens de la proposition. Trois sont possibles :
a) Le principe peut d’abord s’entendre de la personne du Fils. Ainsi, en Jn 8, 25 : « Je suis le principe (th;n ajrchvn), moi qui vous parle » (mais ce texte difficile fait l’objet d’interprétations divergentes) ; Col 1, 18 : J.-C. est « le principe (ajrchv), le premier né d’entre les morts » ; Ap 3, 15 : le Christ est « le principe (hJ ajrchv) des œuvres de Dieu ». La proposition signifierait alors : Le Verbe est au principe, c’est-à-dire : le Verbe est le principe (des créatures). Ce serait une affirmation de la causalité universelle du Verbe créateur (interprétation d’Origène), ou de sa prééminence absolue en perfection sur toute la création (Chrysostome).
b) Le principe peut désigner la personne du Père (Augustin et Origène), parce qu’il est le principe non seulement des créatures, mais encore du Fils. Notre phrase signifierait alors : Dans le principe (c’est-à-dire, dans le Père) était le Fils. Ce serait l’affirmation de la consubstantialité du Fils avec le Père (Voir Jn 14, 10 : « Je suis dans le Père, et le Père est en moi »).
Mais l’idée de la puissance créatrice du Verbe va être développée un peu plus loin (v. 3), et celle de sa consubstantialité avec le Père est donnée immédiatement après (v. 1b-c). Il y aurait donc une curieuse tautologie si principe désignait ici le Fils ou le Père. En outre, il faudrait logiquement l’article à ajrchv.
c) Il faut donc plutôt comprendre l’expression ∆En ajrch'/ (in principio) comme désignant le commencement du temps. C’est l’interprétation commune (Augustin, Basile, Hilaire, Thomas, et tous les modernes). Dans le même sens, on se reportera à : 1 Jn 1, 1 ; 2, 14 et 15 (ajp∆ ajrch`~).
L’allusion au début de la Genèse est évidente. Le premier mot de la Genèse (dans la version grecque des LXX) est en effet le même que celui de notre prologue : « ∆En ajrch'/ (tyviareB] beré’shîth), Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ». Ce renvoi à la Genèse ne signifie pas que saint Jean veuille rattacher l’existence du Verbe au fait de la création, mais signifie que, dès ce moment-là, avant même que le monde fût créé, le Verbe existait déjà. C’est l’affirmation de l’antériorité du Verbe sur toute créature, bien plus, de son éternité. En effet, « exister au commencement » c’est exister de façon absolue, toujours, non pas seulement préexister au monde, mais exister en dehors du temps, de manière éternelle [16].
Saint Jean rejoint donc ici la parole du Christ : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis » (Jn 8, 58), et celle de Dieu à Moïse : « Je suis celui qui est… Je suis est mon nom » (Ex 3, 14-15). Pour bien rendre l’idée d’éternité, É. Delebecque traduit : « au Principe », avec une majuscule, plutôt que : « au commencement » [17].
Ce rapprochement voulu avec la Genèse [18] n’est-il pas pour suggérer que l’œuvre salvifique et illuminatrice du Verbe incarné est une « re-création », dans l’ordre surnaturel, analogique avec la première création où le Verbe, déjà, était [19] ? Ainsi, le prologue de saint Jean – et spécialement les deux premiers versets – serait au Nouveau Testament ce que les trois premiers chapitres de la Genèse sont à l’Ancien : la clef qui permet de saisir tout ce qui suit [20]. Pour bien comprendre l’enseignement et la personne du Christ manifestés dans l’Évangile, il convient donc de les aborder dans la lumière de ces deux versets, c’est-à-dire dans la lumière de la Sainte Trinité où demeure le Verbe, et d’où il nous convie à le rejoindre, comme l’exprime le début de la première épître de saint Jean (1, 1-3), qui reprend presque mot pour mot les expressions du prologue et doit être lu en parallèle :
Ce qui était dès le Principe (’O h\n ajp∆ ajrch`~), ce que nous avons entendu, ce qui a été vu de nos yeux, ce que nous contemplâmes, ce que nos mains touchèrent du Verbe de vie – car la vie [c’est-à-dire, le Verbe, source de vie] s’est manifestée, nous l’avons vue, nous en rendons témoignage, et nous vous annonçons la vie, l’éternelle, qui était auprès du Père (h\n pro;~ to;n patevra) et qui nous est apparue ; ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi vous ayez communion (koinwnivan – societatem) avec nous. La communion, la nôtre, est celle qui est avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ.
Enfin, cette parole : « Au Principe était le Verbe » renvoie spécialement à Pr 8, 22 où l’écrivain sacré montre la sagesse présente au commencement du monde : « Yahvé m’a créée (ynI˝n:q;, qânânî [21]) au commencement de ses desseins, avant ses œuvres les plus anciennes ; dès l’éternité je fus fondée, dès le commencement, avant l’origine de la terre. Quand l’abîme n’était pas, je fus enfantée. » On pense encore à Si 24, 9 qui fait dire à la sagesse : « Avant les siècles, dès le commencement, il m’a créée (e[ktise), éternellement je subsisterai. »
Mais, dans ces deux textes et dans d’autres semblables, la sagesse n’est encore, au mieux, qu’un attribut divin personnifié, pas une Personne divine. Ou même, une simple participation de la science divine destinée à être communiquée aux hommes, puisque, bien que présente « au commencement », elle est créée. On est donc loin encore de la plénitude de la révélation du Verbe, Sagesse incréée, qui était au Principe.
Et le Verbe était face à Dieu
Cette deuxième proposition précise ce qu’est le Verbe éternel dans ses rapports avec le Père. Deux mots nouveaux sont à interpréter : Deum (to;n qeovn) et apud (prov~).
• « Dieu » (to;n Qeovn)
Qeov~ avec l’article désigne ordinairement dans le Nouveau Testament et spécialement ici, la personne du Père et non pas la nature divine commune aux trois personnes. L’exemple le plus caractéristique de cette signification est donné par la doxologie qui clôt la deuxième aux Corinthiens : « La grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ et la charité de Dieu [= du Père] et la communication du Saint-Esprit soit avec vous tous. Amen [22]. » Vu la mention du Christ et du Saint-Esprit, il est clair qu’il ne peut s’agir ici que du Père, et saint Jérôme aurait pu mettre : Patris.
On a d’ailleurs la confirmation de cette interprétation en regardant les premiers versets de la première épître de saint Jean qui sont, comme on l’a dit, très proches du début du prologue. Le verset 2 reproduit le texte que nous étudions en ce moment, avec cette seule différence que le Verbe y est appelé (Verbe de) vie et qu’à la place de Dieu avec l’article, saint Jean a écrit le Père : « La Vie était auprès du Père – Vita erat apud Patrem – pro;" to;n patevra. »
• « Auprès de », « face à » (prov~)
La préposition prov" exprime la proximité ou le contact, c’est pourquoi la plupart des traducteurs, faute de trouver un équivalent rigoureusement exact, ont mis « auprès de Dieu [23] » ou « avec Dieu [24] », voire « en Dieu [25] ». Elle indique que le Verbe est uni au Père, relié à lui dans une même communauté de vie et de nature, mais aussi qu’il s’en distingue personnellement. Le commentaire de saint Thomas est particulièrement éclairant (quoique fait sur la traduction latine, apud) :
La préposition auprès de (apud) signifie le fait d’être conjoint. Il en est de même de la préposition dans (in), avec cette différence que la préposition dans implique le fait d’être conjoint « de l’intérieur », et auprès de le fait d’être conjoint pour ainsi dire « de l’extérieur ». (…) Or, le fait d’être conjoint de l’intérieur, pour les personnes divines, se rapporte à la consubstantialité dans la nature divine, et le fait d’être conjoint de l’extérieur – qu’on nous permette de parler ainsi malgré l’impropriété de l’expression « de l’extérieur » quand il s’agit des réalités divines – se rapporte à la distinction des Personnes. (…) Les deux prépositions signifient donc à la fois la consubstantialité en tant qu’elles impliquent une certaine conjonction, et la distinction des Personnes en tant qu’elles expriment une certaine séparation. Mais dans désigne principalement la consubstantialité (…) et secondairement la distinction des Personnes ; tandis que auprès de désigne plus principalement la distinction des Personnes et secondairement la consubstantialité [26].
Ainsi, quand Notre Seigneur dit : « Moi, je suis dans le Père et le Père est en moi – Ego in Patre et Pater in me est » (Jn 14, 11), il affirme surtout sa consubstantialité avec son Père, tandis qu’ici, la nuance porte plutôt sur la distinction du Père et du Fils dans la même substance divine : « Verbum erat apud (prov") Patrem. »
Allons plus loin, et remarquons que saint Jean n’a pas mis parav et le datif (qui dit la simple proximité statique, sans mouvement ; cf. Jn 1, 40 ; 4, 40 ; 8, 38 ; 14, 17.23.25 ; 17, 5 [27]), mais prov" et l’accusatif (pro;" to;n qeovn), cas qui exprime le mouvement. Certains exégètes, s’appuyant sur le fait que saint Jean donne souvent un sens fort aux prépositions, y voient l’expression voilée de la vivante relation ad intra qui projette le Verbe vers le Père (et réciproquement). Dans l’unité indissoluble de leur consubstantialité ineffable et immobile, le Père et le Fils sont tournés, orientés l’un vers l’autre [28]. C’est pourquoi, É. Delebecque traduit : « Et le Verbe était face à Dieu ».
Le commentaire doctrinal et spirituel de Dom Guillerand met bien en lumière ce double aspect : le Fils est dans le sein du Père (cf. Jn 1, 18 selon le latin), comme dans une demeure (c’est-à-dire consubstantiel), et il se tient en face de lui pour recevoir et lui renvoyer, dans un mouvement mutuel, le souffle qui procède de lui :
Éternellement le Verbe se tient dans cette demeure, dans ce foyer, dans ce sein paternel, recevant le souffle spirituel qui l’engendre, et, animé de ce souffle, rentrant et restant dans l’immensité infinie qui est son principe.
Il y a donc là, dans cette demeure (apud Deum) qui est du Père (in sinu Patris) un mouvement mutuel. (…) L’image [= le Verbe] se tient toute tournée vers le Père, toute en face de lui, pour accueillir cet amour, ce souffle qui devient son être, son amour, sa vie et sa joie, et pour les reproduire, afin que le Père les retrouve en elle, en soit heureux et glorifié. Elle reçoit le mouvement qui procède du Père, qui la fait Fils, et qui procède d’elle pour faire en elle et par elle ce qu’il fait dans le Père [29].
Et le Verbe était Dieu
Deus erat Verbum. Dieu est en tête de la proposition, de manière emphatique, mais ce n’est pas le sujet. Il n’y a pas l’article (qeov~ seul), parce que l’attribut ne prend pas l’article en grec et parce qu’il ne s’agit plus ici de la personne du Père, mais de Dieu dans l’unité et l’indivisibilité de sa nature divine. Cette troisième proposition affirme clairement la divinité du Verbe.
Si, en un certain sens – en tant que Personne –, le Verbe est distinct de Dieu le Père et se tient auprès de, face à lui, en un autre sens – dans la ligne de sa nature –, il lui est identique, il est Dieu comme le Père.
C’est d’ailleurs ce que Notre Seigneur proclamera : « Mon Père et moi, nous sommes un » (Jn 10, 30). Il convient de noter que, dans cette parole, le verbe être est au pluriel parce qu’il désigne la distinction des Personnes (sumus, ejsmen), tandis que l’attribut est au neutre singulier pour indiquer l’unité de la nature divine (unum, e{n).
Il était au Principe face à Dieu
Ce deuxième verset récapitule les trois propositions du verset 1. Pourquoi cette répétition ? Origène, cité par saint Thomas, l’explique :
Origène (Com. sur s. Jn, 2, 34) explique cette affirmation d’une manière assez belle. Pour lui, elle ne dit rien d’autre que les trois précédentes. En effet nous avons coutume, lorsque nous avons suffisamment traité d’une matière et que nous passons à une autre, de résumer au terme, en guise de conclusion, ce qui a été dit, avant de passer à autre chose. C’est pourquoi, après avoir exposé la vérité sur l’être du Fils, l’évangéliste, qui va maintenant faire connaître sa puissance, rassemble dans cette unique affirmation, comme en un résumé servant de conclusion, ce qu’il avait dit dans les trois premières [30].
Mais c’est Dom Guillerand qui en donne la raison profonde :
Jean se répète ; il reprend sa formule ; il éprouve le besoin de rester un instant sur ces hauteurs, en face de cette réalité qui pour lui est tout. Car il vit ce qu’il écrit ; (…) il contemple celui qu’il aime, en même temps qu’il en parle ; il le regarde longuement dans la demeure où il l’a introduit ; il sait que ce regard prolongé qui procède de l’amour engendre la lumière et rentre dans l’amour où il s’achève.
De là le mouvement si spécial de sa pensée : elle avance lentement ; parfois elle s’arrête ; elle semble même reculer de temps en temps et comme revenir en arrière pour mieux prendre possession de son objet et en jouir. Mouvement circulaire qui part d’un centre comme d’un foyer, qui s’y déploie et y reste ; mouvement de vie qui ne s’écarte pas de son principe, mais s’y unit et le développe de son propre développement et de cette union à lui. Nos esprits rectilignes en sont tout d’abord déconcertés. Nous croyons qu’avancer c’est aller d’un point à l’autre... et cela est vrai quand le point initial est néant ou indigence. Quand c’est l’Être même, le développement ne peut se faire qu’en lui, dans la communication de plus en plus accueillie de son être [31].
« Celui-là était au principe avec le Père ». C’est cette vérité qui fonde l’autorité et le droit du Christ à exiger de nous une foi absolue. Il importait donc qu’elle soit placée au début de l’Évangile dans lequel vont nous être rapportés les enseignements et les miracles de Jésus afin que « nous croyions en son nom » (Jn 1, 12) et que, par suite, nous puissions « voir sa gloire » (Jn 1, 14).
*
En conclusion, observons avec saint Thomas [32], que ces versets 1 et 2 renversent toutes les erreurs des hérétiques et des païens au sujet du Christ :
— Contre ceux qui affirment que le Christ n’existait pas avant sa naissance du sein de la Vierge Marie, et qu’il n’est qu’un homme sur qui une « vertu divine » est descendue au jour de son baptême (Ébion, Cérinthe, Photin, les juifs et les musulmans, ainsi que les modernistes pour qui Jésus a pris peu à peu conscience de sa divinité), saint Jean écrit : Au principe était le Verbe (1a).
— Contre Sabellius qui niait la distinction entre le Fils et le Père (les personnes divines n’étaient pour lui que trois masques – provswpa – portés par Dieu tour à tour, comme font les acteurs de théâtre), saint Jean dit : Et le Verbe était auprès de Dieu (1b).
— Contre Eunome, et les Ariens de la fraction extrême, qui rejetaient toute ressemblance entre le Père et le Fils, niant la divinité de Notre Seigneur, saint Jean affirme : Et le Verbe était Dieu (1c).
— Enfin, contre Arius qui disait que le Fils est moindre que le Père (repris par le néo-arianisme de Vatican II qui fait du Christ un modèle d’humanité), saint Jean insiste et déclare : Il était au principe auprès de Dieu (2).
*
Annexe
la parole et la sagesse de Dieu,
antécédents du Verbe
— La parole de Dieu (rb;D:˝ Dâbâr) est une notion qu’on rencontre surtout dans les livres historiques, chez les prophètes et dans les psaumes.
C’est par sa parole que Yahvé crée (Gn 1, 3.6.9, etc.) et intervient dans l’histoire pour sauver les hommes [33]. Un texte d’Isaïe doit être spécialement cité, que le P. Boismard appelle « le meilleur antécédent du prologue [34] », parce qu’il décrit la course de la parole divine comme fait le prologue pour le Verbe. Il s’agit de Is 55, 10-11 : « Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n’y retournent pas qu’elles n ’aient abreuvé et fécondé la terre et qu’elles ne l’aient fait germer, qu’elles n’aient donné la semence au semeur et le pain à celui qui mange, ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas à moi sans effet, mais elle exécute ce que j’ai voulu et accomplit ce pour quoi je l’ai envoyée. » (Dans le prologue également, le Verbe sort de Dieu et y retourne après avoir accompli la mission visible pour laquelle il a été envoyé.)
Dans le Deutéronome et l’Exode, la parole de Yahvé est plus ou moins synonyme de la révélation elle-même. Elle désigne alors la loi en tant qu’elle émane directement de la pensée divine pour éclairer le cœur des hommes (Dt 4, 2 ; 30, 14 ; 32, 47). C’est une parole « de miséricorde et de stabilité [de vérité] » (tm<a‘˝w< ds,j< , hesed ve∆emeth, Ex 34, 6). Elle est confiée à Moïse qui est chargé de la rapporter au peuple. On retrouvera tout cela dans le prologue : Le Verbe est la lumière qui illumine tout homme (v. 9) ; il nous révèle le Père (Ipse enarravit, v. 18) ; il est plein de grâce et de vérité (v. 14 ; transposition du couple hesed ve∆emeth) ; Jésus-Christ est le nouveau Moïse (v. 17).
Mais, dans l’A.T., la parole de Dieu créatrice ou manifestée aux prophètes n’est encore que la communication extérieure, sous forme de commandement et ayant son terme en dehors de Dieu, de la pensée divine. Ce sens ne suffit pas à rendre compte de la vérité désignée par saint Jean.
— La sagesse de Dieu (hm;k]j; Hâkemâh). C’est dans les livres sapientiaux qu’on trouve les grands éloges de la sagesse personnifiée, spécialement dans Pr 8, 22-31 ; Sg 7, 22 à 8, 1 ; Si 24 et Ba 3, 31 à 4, 4 [35].
Mais la sagesse dont nous parlent les livres sapientiaux reste une entité mal définie et relativement insaisissable. On hésite entre la Sagesse incréée et le don créé. Certains textes sont assurément très forts, comme Sg 7, 25-26 qui annonce d’une certaine manière la divinité du Verbe et sa consubstantialité avec le Père : La Sagesse « est un souffle de la puissance divine, une effusion toute pure de la gloire du Tout-Puissant ; aussi, rien de souillé ne pénètre en elle. Elle est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu, une image de son excellence [36] ». Nous sommes bien sur le chemin de l’ultime révélation du Verbe, mais l’apport de saint Jean reste considérable et tout à fait original. Avec lui, on passe de la figure confuse à la réalité précise.
Pour conclure : le terme Logos employé par saint Jean désigne proprement et avec une pertinence inégalée la deuxième personne de la Sainte Trinité et le prologue du quatrième Évangile est un document majeur dans l’explication du dogme trinitaire. Toute la christologie johannique se résume dans ce mot.
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[1] — On lit, dans le prœmium du commentaire de saint Thomas : « Comme dit saint Augustin [Sur l’accord des évangélistes, 1, 5], les autres évangélistes nous forment à la vie active, mais Jean nous forme aussi à la vie contemplative. » Thomæ Aquinatis sancti, Super Evangelium S. Ioannis lectura, Marietti, Taurini, 1952.
[2] — R.P. Libermann, Commentaire du saint Évangile selon saint Jean, Saint-Joseph de Ngazobil, 1872, préface, p. 14.
[3] — R.P. Libermann, ibid., p. 18.
[4] — Dom Augustin Guillerand, « Maître, où demeurez-vous ? », Lecture de l’Évangile de saint Jean par un contemplatif, 1985, p. 13.
[5] — Saint Augustin, In Ioannis Evangelium tractatus 36, 1 ; PL 35, 1662. On trouvera une traduction des 124 traités de saint Augustin sur l’Évangile de saint Jean dans : saint Augustin, Œuvres complètes (trad. Péronne), Paris, Vivès, 1869, t. IX et X.
[6] — La traduction française que nous donnons, sauf les ajouts entre crochets qui indiquent des variantes dont le commentaire rendra compte, est celle de É. Delebecque, Évangile de Jean, Gabalda, Paris, 1987. Voici les textes grec (Septante) et latin (Vulgate) :
(1) ∆En ajrch'/ h\n oJ lovgo", kai; oJ lovgo" h\n pro;" to;n qeovn, kai; qeo;" h\n oJ lovgo".
In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum.
(2) Ou|to" h\n ejn ajrch'/ pro;" to;n qeovn.
Hoc erat in principio apud Deum.
[7] — RP. Lagrange M.-J. O.P., Évangile selon saint Jean, Gabalda, Paris, 1925 (2e édition).
[8] — Thomæ Aquinatis sancti, Super Evangelium S. Ioannis lectura, Marietti, Taurini, 1952, nº 39. Les numéros que nous indiquerons dans la suite sont ceux de cette édition de Marietti. Il existe une traduction française de ce commentaire : saint Thomas d’Aquin, Commentaire sur l’Évangile de saint Jean, Versailles, Les amis des frères de saint Jean, 1981, t. I.
[9] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, nº 24.
[10] — Contrairement à ce que prétendait l’exégèse rationaliste du début du siècle, la similitude avec le Logos des stoïciens ou de Philon d’Alexandrie n’est que verbale et matérielle. Le Logos de Philon est un emprunt à la philosophie hellénique (le Timée de Platon ?). Philon cherche à marier la philosophie grecque et la Bible : son Logos reste une réminiscence de la parole et de la sagesse bibliques, mais dépouillées de leur caractère divin et plus ou moins identifiées à la raison. C’est un effort de rationalisation de la Révélation. De ce point de vue, qui est l’essentiel, les Logos de saint Jean et de Philon sont aux antipodes l’un de l’autre. Chez Philon, le Logos (environ 1300 emplois) :
– est un intermédiaire entre Dieu et le monde ;
– n’est appelé Dieu que par métaphore et abus de langage et, de même, n’est « fils de Dieu » qu’au sens large et impropre ;
– n’est pas vraiment créateur, mais est l’instrument dont Dieu se sert pour créer ;
– ne semble même pas être une personne, mais plutôt une abstraction difficile à cerner ;
– n’est certainement pas le Messie : l’incarnation est impensable pour Philon puisque le Logos a précisément pour rôle d’épargner à Dieu le contact avec la matière.
[11] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, nº 25 à 33.
[12] — Le verbe humain (species expressa) n’est ni la puissance intellectuelle elle-même (intellectus, nou`~), ni l’acte d’intellection (intelligere), ni même, à proprement parler, la forme intelligible par laquelle (qua) l’intelligence « intellige » (species impressa), mais le contenu intelligible (ratio) et la similitude de la réalité intelligée (similitudo rei intellectæ) que l’intelligence se forme intérieurement (verbe intérieur ou concept) et exprime extérieurement (verbe extérieur exprimé par les mots, voces) et dans lequel (in quo) elle voit la nature de la réalité qu’elle saisit. Deux constatations sont utiles pour comprendre le Verbe divin :
– le verbe « est toujours quelque chose qui procède de l’intelligence quand elle est en acte » (semper est aliquid procedens ab intellectu in actu existente ),
– et « il est toujours le contenu intelligible et la similitude de la réalité intelligée » (et semper est ratio et similitudo rei intellectæ ). Si donc la réalité saisie par l’intelligence et celui qui « intellige » sont une seule et même chose (lorsque le sujet s’« intellige » lui-même), alors le verbe sera le contenu intelligible et la similitude de l’intelligence dont il procède. C’est le cas en Dieu.
[13] — 2 Co 4, 4 ; Col 1, 15.
[14] — Corollaire : la traduction latine Verbum est-elle appropriée ? Pourquoi pas ratio ou sermo (qui sont les deux autres traductions possible de logos) ? Sermo a trop le sens de « discours » : il ne dit pas comme Verbum que le Logos divin est toujours en acte, sans cogitatio (puisqu’il n’a pas été formabile avant d’être formatum). Quant à ratio (= contenu intelligible), il signifie le concept en tant qu’il est dans l’esprit. Verbum comporte en plus un rapport avec l’extérieur (le verbe n’est pas seulement intérieur, il s’exprime extérieurement dans une définition ou une affirmation). Donc Verbum traduit mieux Logos qui ne dit pas seulement la relation du Fils par rapport au Père, mais aussi la puissance opératrice par laquelle Dieu créa toutes choses : « Omnia per ipsum facta sunt ».
Enfin, pourquoi saint Jean dit-il « le Verbe », tout court, sans qualificatif (comme, par exemple : le Verbe de Dieu ou le Verbe de vie qu’on trouve en 1 Jn 1, 1) ? Le fait de ne mettre aucune addition signifie la suréminence du Verbe divin. Il est le Verbe (dans le grec, avec l’article : « oJ » Lovgo"), dont la transcendance et l’excellence surpassent toutes choses et se situent au-delà de tout ce qui est qualifiable.
[15] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, nº 34. Si bien que, partout où il y a un certain ordre, il y a aussi un principe. C’est le cas de la quantité (exemple : le point est au principe de la ligne), du temps (le commencement est au principe de la durée), de l’enseignement, ou encore de la production d’une réalité. Pour cette dernière, il y a plusieurs principes possibles, parce que le principe peut se prendre du côté de ce qui est fait (les fondations sont au principe de la maison) ou du côté de celui qui fait. Dans ce dernier cas, il y a trois principes possibles : l’intention ou le but (par exemple, le gain est principe du travail de l’ouvrier) ; l’idée ou cause exemplaire (la forme qui est dans l’esprit de l’artisan est au principe de son œuvre) ; et enfin la source de l’exécution (la capacité et la puissance de travail de l’ouvrier sont au principe de l’œuvre finie).
[16] — Bossuet commente : « Pourquoi parler de commencement, puisqu’il s’agit de celui qui n’a point de commencement ? C’est pour dire qu’au commencement, dès l’origine des choses, il était ; il ne commençait pas, il était ; on ne le créait pas, on ne le faisait pas, il était » (Élévation XII, 7). Voir : Bossuet, Réflexions sur les quatre Évangiles, DMM, t. II (saint Luc et saint Jean), p. 181.
[17] — Delebecque É., ibid., p. 21-22. Voir également saint Cyrille d’Alexandrie : « Avant le principe, il n’y a rien. Il n’existe pas de commencement du principe. Si donc le Fils était au principe, on doit conclure qu’il n’a pas commencé d’exister dans le temps, mais qu’il est de toute éternité avec le Père. C’est pourquoi Isaïe (53, 8) a dit : “Sa génération, qui la racontera ? Sa vie échappe à la terre”. » (Com. sur Jn 1, 1. PG 73, 25.)
[18] — La référence à la Genèse ne s’arrête pas au premier mot du prologue. La comparaison entre les deux textes fait apparaître les mêmes expressions dans les trois premiers versets de la Genèse et dans les quatre premiers du prologue : ∆En ajrch'/ [au commencement] ; ejgevneto [devint] ; skovto" (skotiva) [ténèbres] ; fw'" [lumière] ; ei\pen (Lovgo") [il dit/parole].
[19] — Toutefois, si le parallèle avec la création est évident, il faut se garder de le fausser complètement en occultant le caractère surnaturel de la « re-création » réalisée par l’incarnation-rédemption du Verbe. C’est pourtant un semblable détournement de sens que fait le pape Jean-Paul II dans son commentaire du prologue, en tête de sa lettre apostolique « Tertio Millennio Adveniente ». Il dit : « Le fait que le Verbe éternel ait assumé dans la plénitude du temps la condition de créature confère à l’événement de Bethléem, il y a deux mille ans, une singulière valeur cosmique. Grâce au Verbe, le monde des créatures se présente comme cosmos, c’est-à-dire comme univers ordonné. Et c’est encore le Verbe qui, en s’incarnant, renouvelle l’ordre cosmique de la création. » Autrement dit, l’incarnation renouvelle la création non pas en ce sens que le Christ sauve les pécheurs et engendre à la vie surnaturelle ceux qui croient en lui, mais en ce sens qu’il réordonne simplement la création décapitée à qui il redonne sa tête humaine. En se faisant homme, Dieu n’élève pas l’homme à lui, ne l’établit pas (moyennant la foi) dans la justice surnaturelle, mais rend l’homme à lui-même, le rétablit dans l’« ordre cosmique » originel. Et cela s’applique automatiquement à tout homme, croyant ou non croyant, par le seul fait qu’il est homme. La dimension surnaturelle du salut a disparu.
[20] — C’est ce qu’explique Bossuet : « Ce commencement de l’Évangile de saint Jean est comme une préface de cet Évangile et un abrégé mystérieux de toute son économie. Toute l’économie de l’Évangile est que le Verbe est Dieu éternellement ; que dans le temps il s’est fait homme ; que les uns ont cru en lui et les autres non ; que ceux qui y ont cru sont enfants de Dieu par la foi et que ceux qui n’y croient pas n’ont à imputer qu’à eux-mêmes leur propre malheur. » (Élévation XII, 11. Bossuet, ibid., p. 185.)
[21] — Outre le sens premier de « acheter », hnq signifie : « posséder, acquérir » – et c’est ce qu’a compris ici la Vulgate : Deus possedit me –, ou bien : « créer » (cf. Gn 14, 19.22) – et c’est ce qu’ont compris les LXX : e[ktise, Dieu m’a créée.
[22] — « Gratia Domini nostri Iesu Christi et caritas Dei (tou` qeou`) et communicatio sancti Spiritus sit cum omnibus vobis. Amen. »
[23] — Comme s’il y avait parav + le datif, qui marque la proximité physique, la contiguïté locale.
[24] — Comme s’il y avait metav + le génitif.
[25] — Comme s’il y avait ejn + le datif.
[26] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, nº 45.
[27] — Jn 14, 23 est intéressant, car, dans le même verset on a prov~ et l’accusatif (exigé, il est vrai, par le verbe de mouvement e[rcesqai prov~) et parav et le datif. La nuance y est donc plus facile à discerner : « Quiconque m’aimera gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous irons à lui (pro;~ aujtovn) et nous ferons une demeure chez lui (par∆ aujtw`/). » De même, Jn 17, 5 est tout à fait parallèle au prologue, mais saint Jean a mis parav et non prov~ : « Et maintenant, toi, Père, auprès de toi-même (para; seautw`/) glorifie moi de la gloire que je possédais auprès de toi (para; soiv) avant que la monde fût. » Est-ce à dire que prov~ + acc. équivaut à parav + dat. ? Zerwick le pense (Zerwick M., S.J., Græcitas biblica Novi Testamenti, PIB, Romæ, 1966, nº 102). Mais ce n’est pas l’avis de Delebecque et de plusieurs autres. Si saint Jean a mis parav en 17, 5, c’est qu’il a voulu insister davantage sur l’union des Personnes divines que sur leurs relations.
[28] — On a là une intéressante confirmation de ce qu’explique la théologie : les Personnes divines ne se distinguent que par la relation, laquelle se définit « esse ad ».
[29] — Guillerand Dom, ibid., p. 15.
[30] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, nº 63. Pour mieux rendre l’idée de récapitulation, certains (dont le Père Spicq) proposent de traduire le pronom démonstratif qui débute la phrase (ou|to", celui-là) avec une nuance adverbiale : Il était tel, de cette manière-là qu’on vient de dire. Autrement dit : Oui, tel était bien le Verbe, face à Dieu ! Ce serait comme un élan de foi admirative et d’amour provoqué par la révélation du Verbe, car une telle révélation mérite qu’on s’y attarde.
[31] — Guillerand Dom, ibid., p. 17.
[32] — Thomæ Aq. s., Com. in Jn, nº 64.
[33] — Cette parole de Dieu est vivante, agissante, efficace en elle-même : Is 11, 4 ; 34, 16 ; Jb 15, 13, etc. Elle est comparée à un feu, à une épée, ou même à un marteau exerçant une action irrésistible : Os 6, 5 ; 12, 11 ; Is 49, 2 ; Jr 5, 14 ; 20, 9 ; 23, 29 (et, dans le N.T. : Ro 9, 6.28 ; He 1, 3 et 4, 12 ; Ap 1, 6 ; 19, 15). Elle touche l’âme, elle parle au cœur de l’homme (Os 2, 16). Elle illumine : Ps 19, 9 ; Ba 4, 2 ; Sg 7, 26 ; Is 2, 3-5, etc.
[34] — Boismard M.-E. O.P., Le prologue de saint Jean, « Lectio Divina » (11), Cerf, Paris, 1953.
[35] — Le P. Spicq a comparé le prologue aux introductions des cinq collections de proverbes que contient le livre de l’Ecclésiastique (Si 1, 1-20 ; 16, 24 à 18, 14 ; 24, 1-34 ; 32, 14 à 33, 19 ; 42, 15 à 43, 33). Il conclut sa recherche : a) De même que la sagesse est toujours avec Dieu (Si 1, 1), de même le Verbe est auprès de Dieu (Jn 1, 1) ; b) De même que la sagesse intervient dans la création (Si 24, 3-6), de même tout est créé par le Verbe (Jn 1, 3) ; c) Dans Si comme dans le prologue, on passe des rapports de la sagesse (du Verbe) avec la création aux rapports de la sagesse (du Verbe) avec les hommes ; d) La sagesse fixe le siège de son empire dans le peuple choisi tandis que le Verbe s’est fait chair et qu’il habita parmi nous.
[36] — Ce beau texte est à mettre en parallèle avec He 1, 3 : le Christ est « le rayonnement de la gloire et l’empreinte de la substance [du Père] » (ajpauvgasma th'" dovxh" kai; carakth;r th'" uJpostavsew").

