Pour bien profiter de saint Paul
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
La liturgie nous fait lire chaque année d’innombrables extraits des épîtres de saint Paul. Après les saints Évangiles, c'est le texte le plus cité. Ouvrez votre missel, vous pourrez constater que l'Église a choisi saint Paul pour les épîtres de presque toutes les messes du Temporal : les quatre dimanches de l'Avent, toutes les messes de Noël, la Circoncision, les six dimanches après l’Épiphanie, tous les dimanches de la Septuagésime à Pâques, la Trinité, la Fête-Dieu et le Sacré-Cœur, et vingt des vingt-quatre dimanches après la Pentecôte. Il ne manque que les messes des dimanches du temps de Pâques, les féries de Carême, et les fêtes de l’Épiphanie, de l’Ascension et de la Pentecôte. C’est dire si l’Église attache de l'importance à la lecture et à la méditation de celui qu’elle nomme par antonomase « l'Apôtre ».
Et pourtant, relativement rares sont les catholiques qui lisent les épîtres pauliniennes, à cause de leur obscurité : saint Paul est un auteur jugé difficile.
L’obscurité de saint Paul.
Saint Pierre reconnaissait déjà que, dans les lettres de Paul, « il se rencontre des passages difficiles à entendre, que des personnes ignorantes et mal affermies détournent [1]. »
Cette obscurité tient à trois choses :
1. — Le contexte historique particulier : au cours de ses développements, saint Paul se réfère souvent à des circonstances contingentes de temps et de personnes qui rebutent le lecteur mal préparé (Voyez par exemple les épîtres aux Corinthiens, aux Colossiens ou à Timothée). Pour bien démêler les allusions de l’Apôtre, il faudrait connaître la situation des communautés auxquelles il s'adressait et le contexte général historico-religieux du monde antique dans lequel il vivait (spécialement les mœurs et les usages du monde juif).
Il est donc recommandé de préparer la lecture de saint Paul par une bonne chronologie de sa vie telle qu’elle nous est fournie par les Actes des Apôtres, et par une brève introduction sur le milieu politico-religieux juif et païen du premier siècle après JC.
2. — La profondeur doctrinale des questions abordées : les péricopes doctrinales sont évidemment plus difficiles à comprendre que les autres passages.
C’est pourquoi, pour lire saint Paul avec fruit, il est bon d’avoir déjà un solide bagage théologique (ou du moins catéchétique), et — parce qu’il s’agit de vérités surnaturelles pour lesquelles les connaissances théoriques ne sauraient suffire —, d’y joindre l’esprit d’oraison [2].
3. — Enfin, le style particulier et déconcertant de l’Apôtre, que nous nous proposons d’étudier sommairement.
Le style de saint Paul.
Nous nous contenterons de donner ici quelques éléments très généraux, quelques « clefs » qui faciliteront la lecture des épîtres (du moins nous l’espérons), sans entrer dans le détail de la langue, du vocabulaire, de la grammaire et des figures de style de l’Apôtre.
On peut poser le principe général suivant : La langue et le style de saint Paul sont entièrement subordonnés à sa pensée. L’Apôtre ne recherche pas la beauté littéraire pour elle-même. S’il parvient souvent à une sublime éloquence, c’est sous l’impulsion de son âme enthousiaste, vibrante d’ardeur pour Notre-Seigneur et captivée par les mystères dont elle cherche à communiquer la surabondance de richesses en dépit de l’impuissance des mots. L’exubérance du style de saint Paul vient de l’exubérance et de la force de sa pensée. Le vêtement des mots éclate sous la pression d’une intelligence trop puissante et trop pressée. D’où ce qui peut paraître des imperfections de langage ou des inélégances de style [3] : un discours haletant qui court comme un torrent, des phrases heurtées, touffues et surchargées, des raccourcis hardis et des ellipses [4] nombreuses, des digressions et des parenthèses à perte de vue, des incidentes multiples qui rompent la trame du raisonnement, des anacoluthes [5], des antithèses et des paradoxes, des néologismes [6], etc. Tout cela rend la traduction des épîtres extrêmement malaisée, et c’est un obstacle supplémentaire pour le lecteur qui ne comprend pas le texte grec original.
Les antithèses.
C’est un procédé couramment employé par saint Paul. L’épître aux Romains (V, 15-19) en fournit un magnifique exemple :
« Si par la faute d’un seul tous les autres sont morts, à plus forte raison la grâce de Dieu et le don se sont, par la grâce d’un seul homme, Jésus-Christ, abondamment répandus sur tous les hommes. (...) En effet, si par la faute d’un seul la mort a régné..., à plus forte raison ceux qui reçoivent l’abondance de la grâce et du don de la justice régneront-ils dans la vie par le seul Jésus-Christ. Ainsi donc, comme par la faute d’un seul la condamnation est venue sur tous les hommes, ainsi par la justice d’un seul vient à tous la justification qui donne la vie. De même que par la désobéissance d’un seul homme tous ont été constitués pécheurs, de même par l’obéissance d’un seul tous ont été constitués justes. »
Ces oppositions insistantes mettent bien en lumière le contraste entre les deux Adam qui résume l’histoire de l’humanité : l’un est la cause du péché et de la déchéance, l’autre est l’auteur de la vie et du relèvement.
Saint Paul a-t-il emprunté ce procédé littéraire à la diatribe des cyniques et des stoïciens ? Pour donner plus de vie à leur enseignement, ces philosophes grecs avaient recours à cette méthode qui donnait volontiers la parole à un auditeur fictif et multipliait dans le corps de l’exposé les antithèses et les parallèles.
Peut-être. Mais il y a une explication plus simple et plus vraisemblable : Saint Paul dictait ses lettres [7]. Il voyait ses auditeurs par la pensée, il devinait leurs réactions et leurs hésitations : comment n’aurait-il pas spontanément utilisé les moyens capables de rendre son discours plus vivant ? L’antithèse, surtout quand elle est redondante, fait naturellement partie de ces moyens.
En outre, saint Paul avait reçu une formation rabbinique. Il était nourri de littérature biblique. Or, la poésie biblique emploie fréquemment la règle des parallélismes : les deux moitiés d’un même vers se répondent selon des normes précises (la deuxième répète le contenu de la première, en la complétant et en lui opposant son contraire). Voici quelques exemples (le livre des Proverbes en fournit à foison) :
« Le fils sage fait la joie de son Père, * Et le fils insensé, le chagrin de sa mère. »(Prov. X, 1)
« Celui qui est sage de cœur reçoit les préceptes, * Mais celui qui est insensé des lèvres va à sa perte. » (Prov. X, 8)
« Celui qui rejette la correction méprise son âme, * Mais celui qui écoute la réprimande acquiert la sagesse. » (Prov. XV, 32)
La similitude de construction avec le passage de l’épître aux Romains cité plus haut est frappante.
Mais l’explication la plus profonde est à prendre du côté de la doctrine de saint Paul. Les antithèses pauliniennes ne font que transcrire en paroles la grande réalité du combat des deux cités, qui domine et englobe toute l’économie du salut : l’histoire du salut, c’est l’histoire d’une guerre irréductible entre la Lumière et les ténèbres, la Vie et la mort, l’Amour et la haine, la Vérité et le mensonge, le Bien et le mal, l’Esprit et la chair.... « L’Évangile » [8] de saint Paul se déploie autour de cette vérité fondamentale. L’Apôtre est avant tout préoccupé d’enseigner la restauration de toutes choses détériorées par le péché, dans et par l’union au Christ. Aussi multiplie t-il les comparaisons qui ont trait à la lutte entre le péché et le Christ, entre « l’injustice » (c'est à dire l'état de celui qui a perdu la grâce et se trouve en inimitié avec Dieu) et la « justice » (ou état de celui qui est rendu juste par la grâce), entre « le vieil homme » et « l’homme nouveau », etc.
De plus, ce drame humain se déroule en deux actes : avant l’incarnation du Christ, lorsqu’une alliance imparfaite figurait l’avenir, et après l’incarnation du Christ venu réaliser les promesses. D’où une nouvelle série d’antithèses : la loi et la foi (ou la loi et la croix), les figures et leur accomplissement, l’ombre et la réalité, la lettre et l’esprit, la circoncision selon la chair et la circoncision du cœur, le premier Adam et le second, etc.
Il s’ensuit une conséquence importante pour l’intelligence des épîtres. Puisque ces alternatives pauliniennes portent sur toute la réalité surnaturelle du salut, il ne faut pas réduire la signification de chacune d’elles au sens restreint et profane des mots employés. Ce serait étriquer et vider une pensée qui se veut universelle. Quand saint Paul écrit « vie » et « mort », sauf le cas où le contexte immédiat précise clairement le contraire, « vie » désigne : la vie du Saint-Esprit en nous, la vie de la grâce sur terre, la vie de gloire au ciel, tout cela indistinctement et globalement ; et par « mort », il faut entendre : la mort du corps ici-bas, la mort de l’âme à cause du péché, la mort éternelle du corps et de l’âme, tout ensemble et sans séparation. De même pour « chair et esprit » : la chair n’est pas le seul foyer des actions impures, c’est le principe de toutes les actions périssables, imparfaites ou peccamineuses de l’homme ; l’esprit n’est pas la seule faculté raisonnable, c’est le principe des œuvres surnaturelles de l’homme, etc.
Autrement dit, les mots ordinaires ne suffisent pas à traduire l’amplitude de la pensée de saint Paul. Pour comprendre ce qu’ils veulent dire, il faut les « élargir », leur faire recouvrir toute la surface de la réalité surnaturelle qu’ils signifient, les charger d’un sens nouveau. Ils ne deviennent pas équivoques pour autant ; mais ils sont « analogiques » [9]. Nous y reviendrons plus loin, en parlant des métonymies pauliniennes.
La présentation « en cercles concentriques ».
Le procédé dont nous allons parler maintenant complète celui que nous venons d’évoquer.
Saint Paul se laisse aller volontiers à des amplifications répétées qui s’apparentent à la méthode pédagogique des « cercles concentriques ». Cette méthode consiste à reprendre plusieurs fois le même exposé en lui donnant des développements toujours plus amples.
Le texte cité ci-dessus en donnait déjà une illustration. Prenons un exemple encore plus net, dans l’épître aux Romains, chapitre VI, versets 2 à 11. Pour plus de clarté, nous avons changé de ligne à chaque reprise de la même idée, et placé des tirets :
— « Nous qui sommes morts au péché, comment vivrons-nous encore dans le péché ?
— Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ?
— Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous aussi nous marchions dans une vie nouvelle.
— Si, en effet, nous avons été greffés sur lui par la ressemblance de sa mort, nous le serons aussi par celle de sa résurrection : sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché fût détruit, pour que nous ne soyons pas les esclaves du péché ; car celui qui est mort est affranchi du péché.
— Mais, si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons avec lui, sachant que le Christ ressuscité des morts ne meurt plus : la mort n’a plus d’empire sur lui.
— Car sa mort fut une mort au péché une fois pour toutes, et sa vie est une vie pour Dieu. Ainsi, vous-mêmes, regardez-vous comme morts au péché, et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ [10]. »
Le lecteur superficiel s’étonnera de voir l’Apôtre répéter plusieurs fois la même idée. Il y verra une imperfection. Si toutefois il est plus attentif, il remarquera que la pensée s’enrichit d’un petit complément à chaque verset, comme si l’auteur s’appliquait par retouches successives à enrichir son œuvre.
Pourquoi saint Paul procède-t-il ainsi ? On peut, ici encore, invoquer sa formation littéraire juive et grecque. Laissons la question aux érudits. On doit aussi se souvenir, comme nous l’avons déjà souligné, que saint Paul dictait ses épîtres : ne pouvant se corriger comme dans un écrit, on conçoit qu’il n’ait avancé qu’à tâtons dans les questions délicates, précisant sa pensée au fur et à mesure, comme le sculpteur qui travaille à petits coups de burin jusqu’à la forme souhaitée.
Mais tout cela n’explique pas grand chose. Il faut à nouveau chercher dans des raisons plus hautes. La véritable explication, c’est le caractère divin et révélé des mystères exposés par saint Paul. Cette présentation en cercles concentriques (ou par inclusions successives) se rencontre presque toujours dans des péricopes doctrinales, spécialement lorsque l’Apôtre communique la grande vérité centrale dont il a reçu la révélation sur le chemin de Damas et dans le désert d’Arabie, et qu’il doit maintenant dévoiler aux nations païennes : le mystère du salut par l’incorporation au Christ-Jésus [11]. Ce mystère est surnaturel. Ce qu’il faut transmettre aux Romains, aux Galates, aux Corinthiens, aux Éphésiens..., et finalement aux nations du monde entier, ce n’est pas une doctrine humaine ou une synthèse rationnelle, c'est une révélation divine, une réalité « que l'œil n'a point vue, que l'oreille n'a point entendue, qui n’est jamais montée dans le cœur de l’homme, mais que Dieu a préparée à ceux qui l’aiment [12] ». L’Apôtre doit exprimer l’inexprimable. Comment n’aurait-il pas ressenti l’impuissance des mots et des concepts humains ? On s’explique mieux dès lors ses « bégaiements » et ses approches laborieuses.
Il importe de noter que ces répétitions donnent à l’enseignement de saint Paul un caractère contemplatif qui convient parfaitement à sa nature doctrinale. Ces cercles concentriques autour du mystère font penser au mouvement tournant de l’aigle au-dessus de sa proie ; ou encore aux vagues de la mer à marée montante, qui viennent mourir les unes sur les autres, chacune un peu plus loin, laissant chaque fois sur le rivage un petit paquet d’algues et de débris marins. Saint Paul, de même, scrute le mystère, le rumine, le creuse, le triture dans tous les sens, le pénètre progressivement. Il faut se laisser porter par ce mouvement contemplatif grâce auquel les paroles inspirées de l’Apôtre nous introduisent peu à peu dans la lumière divine, et viennent tapisser notre âme pour la conformer au Christ-Jésus.
La « logique verbale ».
On a ainsi nommé l’habitude qu’a saint Paul d’introduire dans son discours des incidentes inattendues à l’occasion d’un mot qui le frappe. Ces digressions rompent le fil des idées et distraient le lecteur de la pensée principale. Celui-ci a l’impression d’être entraîné dans des impasses, d’où il doit ensuite péniblement se sortir en refaisant le chemin parcouru pour retrouver la succession interrompue du raisonnement. Parfois même l’Apôtre oublie de reprendre la phrase commencée et la laisse inachevée ! On a pu ainsi comparer certains chapitres de saint Paul à ces conglomérats géologiques dont les couches superposées de pierre dure et de dépôts sédimentaires se succèdent indéfiniment sans lien apparent.
L’exemple le plus typique se trouve dans l’adresse de l’épître aux Romains [13]. Nous indiquons en gras les mots qui donnent lieu à une digression :
— « Paul,...
serviteur du Christ Jésus, Apôtre par vocation, mis à part pour annoncer l’Évangile de Dieu,
— (Évangile) qu'il avait auparavant promis par ses prophètes dans les saintes Écritures,
— ( Évangile) touchant son Fils,
— (Fils) né de la race de David selon la chair, déclaré Fils de Dieu dans la puissance, selon l'Esprit de sainteté, de par sa résurrection d’entre les morts ;
— (touchant donc) Jésus-Christ Notre-Seigneur,
— par qui nous avons reçu la grâce et la mission apostolique,
— pour amener en son nom à l’obéissance de la foi tous les Gentils,
— parmi lesquels vous êtes, vous aussi, par appel de Jésus-Christ,
— ... à tous ceux qui sont à Rome, bien-aimés de Dieu, saints appelés par lui ; à vous soient la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ ».
On le voit, il faut attendre le verset 7 pour avoir la suite de la phrase commencée au verset 1 (Paul,... à tous ceux...). Entre les deux, ce n’est qu’une suite de parenthèses développant certains mots.
Ces « chaînes de digressions » sont une des principales pierres d’achoppement à la lecture des épîtres. Elles nous perdent dans un dédale tortueux de pensées hétérogènes dont la variété et la richesse nous émerveillent sur le moment, mais dont il est difficile de retenir quelque chose et qui finit par nous décourager. Nous ne parvenons pas à plier notre esprit à ces argumentations longues et abstruses, constamment coupées d’inflexions imprévisibles. C’est trop fort pour nos intelligences ankylosées.
Pourtant, l’incohérence de la pensée n’est qu’apparente. Saint Paul reprend et poursuit presque toujours l’idée qu’il a laissée le temps de l’excursus jugé par lui utile. Il faut le suivre dans cet ordre qui nous déconcerte, et rechercher l’idée-mère, le fil conducteur qui fera la lumière.
Les commentaires des épîtres de saint Paul par saint Thomas d’Aquin fournissent de ce point de vue un guide sûr et lumineux : saint Thomas s’efforce de ramener le ruissellement des pensées de l’Apôtre à quelques grandes idées qui sont comme l’ossature de chaque épître, de chaque chapitre ou de chaque groupe de versets. Ainsi, explique-t-il dans le prologue de son commentaire de l’épître aux Romains que l’idée maîtresse de toute l’œuvre de saint Paul est la grâce du Christ : « Hæc doctrina tota de gratia Christi : toute cette doctrine traite de la grâce du Christ ». Et après avoir montré comment chaque épître développait à sa manière cette idée, il conclut : « Et sic patet ratio distinctionis et ordinis omnium epistolarum : et ainsi (dans cette idée de grâce) apparaît le fondement de la distinction et de l’ordre de toutes les épîtres ». On pourra objecter qu’une telle classification est parfois arbitraire et qu’à vouloir mettre trop d’ordre, elle étouffe le jaillissement spontané de la parole inspirée. Ce serait faire injure à saint Thomas dont l’évidente sagesse rejoint celle de saint Paul, et qui a parfaitement saisi la substance des écrits de l’Apôtre, parce qu’il les lisait et les comprenait sous la lumière du Saint-Esprit : c’est le même Esprit qui a inspiré l’auteur et qui illumine le commentateur. Même si l’on ne veut pas suivre saint Thomas dans tous les découpages parfois fastidieux de sa manière « dialectique » de commenter [14], il faut le suivre en tout cas partout où son commentaire est théologique, parce qu’il donne alors les clefs qui permettent de vraiment comprendre saint Paul.
La rhétorique.
Saint Paul se refuse à employer volontairement des artifices rhétoriques : « Lorsque je suis venu vers vous, frères, je ne suis pas venu armé d’une supériorité de langage ou de sagesse (mondaine)... Ma parole et ma prédication n’avaient rien du langage persuasif de la sagesse (mondaine), mais l’esprit et la force de Dieu en montraient la vérité, afin que votre foi repose non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu [15]. »
Pourtant, les élans rhétoriques ne manquent pas dans son œuvre. Ils résultent généralement du trop plein de son âme.
Ainsi, lorsque, dans l'épître aux Éphésiens, saint Paul essaie de lever une part du voile qui dérobe à nos intelligences le mystère de la charité du Christ, il souhaite que ses lecteurs « deviennent capables, avec tous les saints, de comprendre quelle est la largeur, la longueur, la profondeur, la hauteur ; de posséder en un mot la science de la charité du Christ qui surpasse toute connaissance [16]. »
Faut-il chercher dans l’énumération détaillée de ces quatre dimensions des raisons spéciales ? Le Père Huby, reprenant Théodore de Mopsueste, ne le pense pas : « La réunion de ces quatre dimensions, où l'on a voulu découvrir un gnosticisme plein de mystère, a simplement pour but de magnifier l'amplitude du don divin [17]. » Et saint Thomas : « c'est comme s'il disait : il faut que vous ayez tant de foi et de charité que vous puissiez comprendre enfin ce qui est compréhensible... Mais il ne faut pas s'imaginer que ces quatre dimensions existent corporellement en Dieu... Elles sont en lui métaphoriquement [18]. » Ce sont des métaphores, voilà la bonne explication. En d’autres termes, à cet endroit comme dans les passages similaires, saint Paul est orateur. L’accumulation des termes n’est qu’une façon de souligner l’importance ou la magnificence de la réalité décrite. Il faut donc faire la part des choses, ne pas trop presser chaque expression ni chercher à en tirer plus que l’auteur n’a voulu dire [19].
Évidemment, on ne doit pas, du coup, relativiser toutes les assertions de l'Apôtre et leur prêter un tour oratoire. Le lecteur, comme l’exégète, doit respecter la lettre de l’Écriture sans l'arranger à sa convenance quand elle lui semble trop dure ou trop invraisemblable. C’est la condition première pour pouvoir accéder à l’esprit du texte, qui est en dépendance de la lettre, et suppose donc une interprétation littérale juste. Mais il faut se souvenir que la lettre revêt parfois une tournure métaphorique ou figurée. Dans la pratique, spécialement lorsqu’on est en présence de passages difficiles à interpréter, il suffit de s’en remettre au jugement de la Tradition, qui a généralement déclaré par la bouche du magistère ou des grands commentateurs l’interprétation authentique à retenir.
Les métonymies.
Encore une caractéristique du style de saint Paul ; encore un « piège » qui peut nous égarer !
Nous avons dit plus haut combien le vocabulaire de l’Apôtre était riche : dans un mot, une préposition [20], il a logé tout un monde d’idées.
Les termes dont il dispose ne lui offrent pas assez de ressources pour rendre tout ce qu’il veut dire. Aussi va-t-il parfois employer un même mot pour exprimer des vérités connexes, mais distinctes. Ce mot subit alors une transformation de sens : il se trouve chargé d’une connotation ou d’un complément qui lui est normalement étranger ; il reçoit une signification empruntée qui exigerait un autre vocable — ou même une locution — pour être formellement rendue.
C’est ce que nous appelons « métonymie », de manière générique et pour simplifier, car ce nom ne s’applique, à strictement parler, que pour la figure de style qui exprime l’effet par la cause, ou le contenu par le contenant, ou le tout par la partie, etc [21].
Ce glissement de signification n’est ni subjectif, ni indiscernable : il est voulu et indiqué par le contexte. Il faut tout de même de l’attention pour le reconnaître, ce qui est nécessaire si l’on veut saisir la pensée de l’Apôtre. Prenons des exemples qui nous aideront à comprendre :
Nous avons déjà parlé du mot « chair » pour souligner que ce terme signifiait souvent, chez saint Paul, le côté faible et imparfait de l’homme, la source de ses bassesses et de ses péchés. Ce sens résulte d’un changement métonymique. La chair désigne en premier lieu la matière sensible ou le sujet de la corruption physique. De là, saint Paul passe à la corruption morale et, par généralisation, à tout ce qui est terrestre, imparfait et transitoire. Puis, sous ce mot, il entend le principe de la corruption morale : la faiblesse, la concupiscence, le foyer du péché. Finalement, il personnifie la chair [22] alliée du prince des ténèbres, elle est l’antagoniste de l’Esprit, et ses œuvres sont la luxure, les divisions, l’ivresse et l’homicide [23].
Il arrive que ces divers sens soient entremêlés dans un même verset. En voici un cas : « Ce qui était impossible à la loi, parce qu'elle était sans force à cause de la chair (principe de corruption), Dieu l’a fait, en envoyant son propre Fils dans une chair (matière sensible) semblable à celle du péché; et il a condamné le péché dans la chair (matière sensible), afin que la justice de la loi fût accomplie en nous qui marchons, non selon la chair (principe de corruption), mais selon l’Esprit [24]. »
Le terme de « circoncision » subit la même transformation. Au sens propre, il désigne le rite matériel par lequel les juifs de l’Ancien Testament étaient incorporés au peuple de Dieu. Ce rite n’avait de valeur salvifique qu’en vertu du Sauveur, dans la foi au Christ à venir : la circoncision est donc aussi le signe extérieur de la foi [25]. Sous la plume de saint Paul, elle en devient même une expression figurée : le chrétien doit pratiquer la « circoncision du cœur », c’est-à-dire croire et accomplir les œuvres de la foi. Relisons le passage célèbre de l’épître aux Romains consacré à ce thème : « La circoncision (le rite juif) est utile, il est vrai, si tu observes la loi; mais si tu transgresses la loi, tu n'es plus, avec ta circoncision, qu’un incirconcis (un infidèle). Si donc l’incirconcis (selon le rite) observe les préceptes de la loi, son incirconcision ne sera-t-elle pas réputée circoncision (signe de la foi) ? Bien plus, l’homme incirconcis de naissance (selon le rite), s’il observe la loi, te jugera, toi qui, avec la lettre de la loi et la circoncision (selon le rite), transgresses la loi ». Et saint Paul conclut : « Le vrai juif, ce n’est pas celui qui l’est au dehors, et la vraie circoncision, ce n’est pas celle qui paraît dans la chair. (...) La circoncision, c’est celle du cœur, dans l’esprit, et non dans la lettre (c’est la foi elle-même) [26]. »
On pourrait citer d’autres exemples avec le mot « loi », ou encore avec « croix », avec « esprit », avec « Christ », avec « royaume », etc.
L’usage de l’Ancien Testament et l’argumentation scripturaire.
Nous terminerons par quelques réflexions sur l’art de raisonner de l’Apôtre Paul.
Saint Paul n’est pas, à proprement parler, dialecticien. S’il se révèle capable de construire des argumentations vigoureuses et irrésistibles, maniant avec une aisance inégalée les citations de l’Ancien Testament, c’est à sa foi profonde et à sa charité ardente qu’il faut surtout l’attribuer.
Il utilise abondamment le texte sacré, quoique de façon très diverse : tantôt ce sont de simples réminiscences ou des expressions bibliques qui émaillent son discours (elles se rencontrent partout, tant l’Apôtre est imprégné de littérature biblique [27]) ; tantôt des citations explicites (on en compte 145 pour l’ensemble des quatorze épîtres).
Cette connaissance étonnante de la sainte Écriture, et l’usage quasi systématique qu’il en fait pour prouver ou illustrer ses propres enseignements, viennent bien sûr de sa formation rabbinique [28]. Sa méthode exégétique se ressent notamment de cette éducation juive. Ainsi :
— Il multiplie les allégories bibliques : La traversée du désert par les Hébreux est l’image des combats de la vie chrétienne avec ses tentations [29], Agar et Sarah sont les figures des deux alliances [30], Moïse et Melchisédech sont les types de Notre-Seigneur [31], etc. Saint Paul nous explique le sens spirituel de ces passages de l’Ancien Testament. Cette explication est très précieuse parce qu’elle est garantie par le privilège de l’inspiration scripturaire.
— Ou encore, à la manière des rabbins, il cite les textes selon ses besoins sans trop se préoccuper de leur contexte, joignant bout à bout des passages de livres différents qui présentent entre eux une certaine analogie de pensée, ou une simple ressemblance de mots (cf. Rom. III, 10-18 : véritable chapelet de textes qui rappelle la charaz ou « enfilade » des docteurs juifs). Cette façon de faire montre combien saint Paul était pétri des Écritures.
— Parfois même, il cite un passage de l’Écriture pour un seul mot [32], parce que ce mot lui est utile pour son raisonnement : procédé qui est lui aussi dans la ligne de l’exégèse rabbinique.
Mais saint Paul ne se livre pas aux acrobaties exégétiques de ses anciens maîtres juifs. Ceux-ci, par un attachement trop exclusif à la lettre des Écritures, en venaient à corrompre complètement son sens réel : « Ils jouaient sur la signification des mots, leur découvraient des sens aussi mystérieux qu'étranges. (Paul, lui) se contente d’interpréter l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau, ce qui n’est pas arbitraire [33]. » L’Apôtre a parfaitement rompu avec ce « littéralisme ridicule et inintelligent » [34]. Il cite le texte de l’Ancien Testament avec une certaine liberté, y introduisant parfois de légères modifications qui n’altèrent pas le sens mais le révèle, car l’Ancien Testament figure et annonce le Nouveau. « Il reçoit le dépôt de l’Ancien Testament avec la respectueuse liberté du fils de la maison, maître de l’héritage de ses pères. Il voit en lui, non la règle de sa foi, qui lui vient du Christ, mais le pédagogue [35]
