Une « nouvelle trahison »
de la Bible
aux éditions Bayard
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
« Je trouve presque partout des erreurs, des vérités affaiblies, des commentaires, et encore des commentaires mauvais, mis à la place du texte, les pensées des hommes au lieu de celles de Dieu. […] Aucune des fautes de cette nature ne peut passer pour peu importante puisqu’il s’agit de l’Évangile qui ne doit perdre ni un iota ni aucun de ses traits [1]. »
Bossuet.
*
AU CHAPITRE de l’exégèse officielle en langue française, la dernière nouveauté est une traduction de la Bible publiée aux éditions Bayard [2], en collaboration avec Médiaspaul Québec.
L’ouvrage se présente sous forme d’un gros volume de 3200 pages, intitulé simplement : la bible (avec une minuscule). La jaquette en plastique précise qu’il s’agit d’une « nouvelle traduction ». Assurément, pour une nouveauté, c’en est une ; c’est même l’égout collecteur de toutes les nouveautés. On peut lui appliquer ce qu’écrivait Bossuet au sujet de la version du Nouveau Testament de Richard Simon, en 1702 : « Il n’est pas croyable combien il se trouve de passages où la foi est attaquée [3]. »
La sainte Écriture profanée
Une Bible best-seller
L’édition de cette nouvelle Bible, dit-on, a demandé beaucoup de travail, à la mesure de ses grandes ambitions : six ans de chantier, une cinquantaine de personnes mobilisées, quinze millions de francs investis, un premier tirage de 100 000 exemplaires, des centaines d’affiches publicitaires dans le métro parisien, une grosse promotion médiatique et, déjà, l’une des meilleures ventes de librairie… Le marché à conquérir est, en effet, très lucratif [4].
C’est la première fois qu’une traduction de la Bible est traitée ainsi, comme un ouvrage littéraire à succès, ce qui a fait dire au quotidien gauchiste Libération que la Bible est devenue « le plus gros roman de la rentrée ».
Car cette traduction se veut une œuvre de littérature. Les initiateurs du projet, Frédéric Boyer [5] et l’exégète Marc Sevin, trouvant que les traductions du siècle écoulé ne tiennent pas compte de l’évolution de la littérature et sont écrites dans une langue trop académique et trop convenue, ont voulu rajeunir le texte sacré en faisant appel à ce que la littérature contemporaine possède de plus branché. « C’est le fruit d’une collaboration unique dans l’histoire des traductions de la Bible – explique Frédéric Boyer –, une Bible écrite par des écrivains contemporains à partir d’un état exégétique et scientifique des textes qui intègre les dernières connaissances. »
On se souvient que c’est le même raisonnement que tenaient, avant le Concile, les dominicains de L’Art sacré : pour renouveler l’art religieux, disaient-ils, il fallait faire appel à des artistes d’avant-garde, aux « maîtres » du moment, et leur commander les œuvres dont le culte a besoin (églises, statues, vitraux, ornements, etc.). C’est ainsi qu’on s’adressa à Le Corbusier, Matisse, Chagall, Rouault, etc., qui n’avaient pas la foi – certains étaient même des communistes militants –, pour construire ou orner des églises catholiques [6]. Les œuvres révolutionnaires et impies qui en ont résulté ont fait scandale, comme le Christ en bronze de Germaine Richier à Assy, et la plupart de ces modernités ont très mal vieilli. Mais le pli était donné ; ce nouvel art « sacré » (mais non chrétien) a partout triomphé malgré sa laideur. Le sommet en a été atteint avec la « cathédrale » d’Évry, achevée en 1995, dont la conception est entièrement inspirée par le symbolisme franc-maçon [7]. C’est une habile subversion : pour détruire la foi et l’esprit surnaturel des catholiques, on leur donne un cadre de prière non seulement étranger à leur foi, mais secrètement ennemi et radicalement destructeur de la foi. Lex orandi statuit legem credendi, dit l’adage traditionnel – la loi de la prière détermine la loi de la foi ; on pourrait gloser en disant : lex artes faciendi statuit legem orandi et credendi : la loi de l’architecture et des arts chrétiens conditionne la loi de la prière et de la foi. A religion nouvelle, adoratrice de l’homme et œcuménique, il faut une liturgie nouvelle, de nouveaux dogmes, de nouveaux lieux de culte, et aussi… une nouvelle Bible.
Une Babel stylistique
Pour publier sa Bible, Bayard a donc fait appel à des écrivains à la mode, une vingtaine au total. Parmi eux, il y a de tout : des juifs, des protestants, des croyants, des athées et même… des catholiques. Une vraie Babel. « Mon seul critère a été le rapport exigeant et original que chacun d’entre eux entretient avec la langue et la littérature », dit Frédéric Boyer.
En fait d’originalité, c’est parfaitement réussi : les auteurs retenus sont presque tous des adeptes de la littérature dite « expérimentale », très en vogue aujourd’hui, ce qui explique le style froid, syncopé, « télégraphique » de la traduction – un peu comme du morse. Parfois même, sous prétexte de poésie, l’écriture sombre dans le charabia « petit nègre » franchement grotesque dont voici un échantillon (Nous donnons en parallèle la traduction de Crampon) :
C’est très bon tes amours de toi mieux que le vin […] En mémoire tes amours mieux que le vin […]. [Cantique des cantiques 1, 2 et 4 ; traduction de Olivier Cadiot.] | Car ton amour est meilleur que le vin […]. Nous célébrerons ton amour plus que le vin […]. [Id., traduction de Crampon.]
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Est-ce parce que le texte biblique remonte aux âges antiques que les « poètes » de Bayard l’ont ainsi transformé en galimatias de primitifs ? Dans le même registre, les versets 7 et 22 du chapitre 2 de la Genèse donnent ceci :
Yhwh Dieu fabrique un adam poussière qui vient du sol souffle la vie dans ses narines l’adam se met à vivre […] Avec la côte prélevée sur l’adam Yhwh Dieu bâtit une femme et la pousse vers l’adam [Traduction de Frédéric Boyer.] | Yahweh Dieu forma l’homme de la poussière du sol, et il souffla dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant […]. De la côte qu’il avait prise de l’homme, Yahweh Dieu forma une femme et il l’amena à l’homme. [Traduction de Crampon.] |
Quel lyrisme ! Il semble que l’obligation de satisfaire à la théorie évolutionniste, qui veut que les premiers hommes aient été des brutes simiesques [8], l’ait emporté ici sur la nécessité de ménager les opinions féministes.
En d’autres endroits, c’est au langage des techniques modernes ou de la rue que la traduction emprunte, sans craindre les anachronismes ou une certaine vulgarité. Saint Paul déclare aux Corinthiens, non pas que « le temps s’est fait court », mais qu’il « est compacté » (1 Co 7, 29) comme un disque informatique ; dans l’hymne à la charité, le même Apôtre affirme qu’au ciel, les prophéties et la connaissance « seront désactivées », à l’instar des applications d’ordinateur (1 Co 13, 8) ; les « apôtres par excellence » de la deuxième épître aux Corinthiens, 11, 5, se transforment en « super envoyés » ; dans la première épître à Timothée, la louange de la piété qui se contente du nécessaire devient : « on profite infiniment de la dévotion en s’autolimitant » (1 Tm 6, 6).
Ce snobisme ridicule culmine dans les béatitudes (Mt 5, 1-12). Là où, dans toutes les Bibles, nous lisons : « Bienheureux les pauvres en esprit », Marie-Andrée Lamontagne a corrigé en : « Joie de ceux qui sont à bout de souffle [9] ». Les « doux » sont appelés « tolérants » : « Joie des tolérants… » (cela fait plus « conciliairement-correct »). Les miséricordieux deviennent des « êtres compatissants ». Les pacifiques se transforment en « conciliateurs » (c’est plus social). Ceux qui sont persécutés pour la justice sont des « justes que l’on inquiète ».
Il faut dire que Frédéric Boyer et son équipe, fidèles en cela aux orientations de l’exégèse la plus officielle [10], sont très préoccupés d’inculturation :
Toute traduction est à l’origine un acte d’inculturation. C’est la prise de conscience salutaire à laquelle nous invitait déjà Dei Verbum [11], concernant les saintes Écritures. La Parole est reçue dans et par le monde. Elle le traverse. En se donnant à entendre, à lire, elle reçoit du monde peut-être autant qu’elle donne. Il y a là, selon moi, une signification authentiquement chrétienne de l’acte de traduire. […] Traduire, c’est accueillir l’autre, l’étranger sous la forme d’un texte et d’une langue que nous devons recevoir, habiter et déplacer dans notre propre univers culturel [12].
Pour apprécier ce que donne cette traduction « authentiquement chrétienne », point n’est besoin de chercher loin. Voici ce que sont devenus les premiers versets de la Genèse, après que Frédéric Boyer les eut accueillis, habités et déplacés dans son propre univers culturel (nous transcrivons tel quel, texte et présentation) :
Premiers [13] Dieu crée ciel et terre terre vide solitude noir au-dessus des fonds souffle de dieu mouvements au-dessus des eaux Dieu dit Lumière et lumière il y a Dieu voit la lumière comme c’est bon Dieu sépare la lumière et le noir Dieu appelle la lumière jour et nuit le noir Soir et matin un jour [Gn 1, 1-5 ; traduction Frédéric Boyer.] | Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide : les ténèbres couvraient l’abîme, et l’Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : « Que la lumière soit ! » et la lumière fut. Et Dieu vit que la lumière était bonne ; et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière Jour, et les ténèbres Nuit. Il y eut un soir, il y eut un matin ; ce fut le premier jour. [Gn 1, 1-5 ; traduction de Crampon.] |
Le journal Présent a donné de ces quelques lignes ce savoureux commentaire de Madiran : « — Ouah ! me dis-je, ça enfin art super littéraire merveilleux poétique, moi dire admiration hyper grande pour génial charabia nouveauté “inscrite dans tradition vivante foi catho” Robert Grand méchant et Robert Petit méchant appellent ça “s’exprimer en petit nègre” [14]. »
Comme on peut le remarquer dans ces extraits, par souci de coller à l’original hébreu, les nouveaux traducteurs de Bayard ont omis la ponctuation de toute la partie de la Genèse qui traite des origines (Gn 1-11), comme aussi des Psaumes, du Cantique des cantiques, de l’Ecclésiaste (Qohélet), etc. On notera également l’adoption très œcuménique de l’usage juif qui consiste à ne pas nommer Dieu : le tétragramme divin est transcrit sans voyelle, par les quatre consonnes « Yhwh ». Les juifs, en effet, lui substituent d’autres appellations, notamment Adonaï, « Seigneur ». Les auteurs nous précisent qu’ils ont fait ce choix « en écho à ces traditions [juives] anciennes », et qu’ils laissent « à chacun la liberté de lire ce nom selon sa propre tradition [15] ». Pourquoi n’ont-ils pas écrit aussi de droite à gauche ? Il y a là « un fanatisme de la lettre qui fait écho à celui d’André Chouraqui, auteur lui aussi d’une traduction assez calamiteuse [16] ». Ce zèle pour la « vérité hébraïque » est vraiment un comble chez des « traducteurs » qui sont obligés de se faire doubler pour lire et comprendre les écritures juives.
Car aucun de ces étranges écrivains-traducteurs ne connaît les langues originales (hébreu et grec) des textes qu’il est censé traduire. Ils se sont donc contentés d’arranger en français – et quel français ! – la transcription mot à mot qu’ont préparée pour eux des exégètes de métier, après quoi ces derniers ont ajouté notes et introductions.
L’un des protagonistes de cette collaboration inédite a donné ce bref témoignage : « Dans le livre des Juges, sur lequel j’ai travaillé, Samson tombe amoureux d’une Philistine. Le mot à mot hébreu dit qu’elle “lui va droit dans les yeux”. Or Samson venait d’un milieu simple. Pourquoi n’aurait-il pas parlé un argot hébraïque ? C’est ainsi que m’est venue l’idée d’écrire que la Philistine lui a “tapé dans l’œil” [17]. »
Chacun pourra apprécier, par cette confidence, le niveau éminemment relevé du travail effectué. Comme l’explique gravement Frédéric Boyer : « Nous voulions réveiller la lecture des textes bibliques en brisant la trop grande homogénéité des traductions, en ouvrant le vocabulaire catéchétique de la Tradition chrétienne pour lui redonner des couleurs et du sens [18]. »
Sans doute est-ce ce souci de « réveiller la lecture » et de colorer le texte sacré qui a poussé l’écrivain Emmanuel Carrère à traduire comme il le fait l’apostrophe de Jésus aux Pharisiens qui lui demandent un signe : « — Quelle engeance ! Exiger un signe ! Plutôt crever [19] ! » (Mc 8, 12). Cela se passe de commentaires.
Les encouragements de l’épiscopat
Sans surprise, cette stupéfiante « bible » a reçu les encouragements de l’épiscopat français. En page de garde et en petits caractères, figure une recommandation de la Commission doctrinale des évêques de France [20], caractéristique de la pensée fuyante des bureaux épiscopaux. La voici dans son intégralité :
Si elle estime que cette traduction de la Bible ne peut faire l’objet d’une utilisation liturgique, la Commission doctrinale des évêques de France reconnaît que l’appareil critique comportant introductions, notes et glossaires permet d’inscrire cette traduction dans la tradition vivante de la foi catholique. Attentive au travail engagé par les éditeurs et désireuse de le soutenir, elle a néanmoins décidé de prendre le temps nécessaire pour vérifier la réception de cette nouvelle version par les catholiques et pour apprécier sa fidélité profonde à la révélation divine. Sachant que les Écritures saintes ont toujours été l’objet d’expressions culturelles, en particulier dans la musique et les arts plastiques, la Commission doctrinale souligne l’importance de cette traduction ; elle en reconnaît la portée littéraire et elle en encourage la lecture.
Dans l’entretien à Questions actuelles déjà cité, Frédéric Boyer déclare être fier de ces encouragements [21]. Un imprimatur, explique-t-il, est en cours d’obtention pour figurer en tête des éditions suivantes ; il n’a pas encore été accordé parce que, comme le précise la recommandation, « il est nécessaire, aujourd’hui, de tenir compte de la réception du peuple de Dieu [22] ». Curieuse conception de l’imprimatur normalement destiné à garantir l’intégrité de la foi et des mœurs d’un écrit publié. L’ancien code de Droit canon rendait d’ailleurs cette censure obligatoire pour l’édition des livres de la sainte Écriture (canon 1385).
On aura noté la teneur des encouragements épiscopaux : « la Commission doctrinale souligne l’importance de cette traduction ; elle en reconnaît la portée littéraire et elle en encourage la lecture. » Nous avons vu ce qu’il fallait penser de la portée littéraire ; quant à la lecture, elle nécessite en effet beaucoup d’encouragements.
Surtout, « la Commission doctrinale des Évêques de France reconnaît que l’appareil critique comportant introductions, notes et glossaires permet d’inscrire cette traduction dans la tradition vivante de la foi catholique. »
C’est cet appareil critique, œuvre des exégètes qui ont travaillé en liaison avec les écrivains, qu’il nous faut regarder maintenant. Permet-il d’inscrire cette traduction dans la Tradition catholique ? Sûrement pas ; c’est même tout l’inverse, comme nous allons le voir. Ce qui prouve, en passant, que « la tradition vivante de la foi catholique » n’a rien à voir avec la Tradition (tout court) de la foi catholique. Comme quoi, un seul petit mot peut être lourd de sens et de conséquences. Nous le savions déjà, depuis que la fidélité de Mgr Lefebvre à la vraie foi a été condamnée par « Rome » au nom de la tradition vivante précisément [23].
Une Bible moderniste
Tous les poncifs de l’exégèse la plus moderniste sont réunis dans cette Bible. Cela transparaît partout : dans l’ordre et l’appellation des livres, dans les choix de la traduction et dans les notes et glossaires qui les commentent ou les justifient, dans les introductions enfin.
L’ordre de la Bible hébraïque
L’ancien Testament reçoit le nom d’« Alliance », sans le qualificatif attendu d’« ancienne ». Le nouveau Testament, en revanche, est appelé « Nouvelle Alliance ».
Cette singulière dénomination a pour but, dit l’avertissement, de « rappeler l’autonomie des deux Alliances et souligner la continuité de l’une à l’autre et leur complémentarité » (page 12). En fait, l’objectif poursuivi est de se conformer à la Bible hébraïque pour laquelle il n’existe qu’une seule « Alliance » qui se suffit à elle-même.
C’est pourquoi, pour l’ancien Testament, l’ordre des livres et la classification adoptés sont ceux du judaïsme et non pas ceux fixés pour les Bibles catholiques : Après la « Tora » (Pentateuque), on a les « Neviim » (c’est-à-dire les livres prophétiques, rangés comme dans la Bible hébraïque : Josué, Juges, 1 et 2 Samuel, 1 et 2 Rois, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, les douze petits prophètes), puis les « Ketouvim » (ou autres écrits, à savoir : Psaumes, Job, Proverbes, Ruth, Cantique, Qohélet, Lamentations, Esther hébreu, Daniel, Esdras, Néhémie, 1 et 2 Chroniques). A leur suite, viennent les « deutérocanoniques », c’est-à-dire les livres que le canon juif palestinien refuse de considérer comme canoniques (Esther grec, Judith, Tobie, 1 et 2 Maccabées, Sagesse, Siracide et Baruch).
Cette distinction entre protocanoniques et deutérocanoniques est pourtant rejetée par les Bibles catholiques qui affirment, quelques soient les circonstances historiques qui ont accompagné ici ou là l’introduction de certains livres au Canon, que le seul critère de la canonicité d’un livre saint est la reconnaissance de son inspiration par l’autorité de l’Église. A cet égard, tous les livres canoniques, proto ou deutérocanoniques, ont même valeur et même autorité.
De plus, pour aggraver les choses, les éditeurs de Bayard ont ajouté, conjointement à l’appellation « livres deutérocanoniques », celle de « livres apocryphes », abusivement donnée comme synonyme. Or, dans les Bibles catholiques, on applique cette dernière dénomination aux écrits non inspirés, exclus du Canon, souvent caractérisés par l’extravagance ou l’hérésie [24]. Le lecteur sera donc porté à croire que l’autorité de ces écrits, ainsi nommés et rangés dans une catégorie à part, est sujette à caution, alors qu’il n’en est rien.
Ce n’est pas tout. Les nouveaux traducteurs ont vraiment judaïsé jusqu’au bout. Outre les titres traditionnels des éditions en langue française, ils ont donné à chaque livre biblique un titre spécial, « choisi d’un commun accord par les traducteurs ». Le plus souvent, ce titre reprend le ou les premiers mots de la traduction. Or on sait que c’est ainsi que la Bible hébraïque nomme chaque livre de la Bible.
On le voit, ce n’est pas une Bible catholique que nous présentent les éditions Bayard, mais une Bible « judéo-chrétienne », juive en ce qui regarde l’ancien Testament et « chrétienne-œcuménique », c’est-à-dire protestante, comme nous allons le vérifier, en ce qui concerne le nouveau Testament.
Les prophéties messianiques vidées de leur sens
Ce présupposé œcuménique et cet alignement sur la Bible hébraïque entraînent une falsification de presque toutes les grandes prophéties messianiques, qui sont traduites selon une interprétation acceptable par tous, juifs, protestants ou athées.
Prenons deux exemples.
Le verset du Protévangile (Gn 3, 15) se lit ainsi :
Je vous ferai ennemis toi [le serpent] et la femme / tes enfants et ses enfants / Ils viseront ta tête / tu viseras leur talon.
Le parti pris est évident. Le « Ipsa conteret » – elle (la femme, c’est-à-dire la Vierge ou l’Église) t’écrasera la tête – de la Vulgate latine, tout comme le « autos tèrèsei » – il (le descendant de la femme, c’est-à-dire le Messie) – de la Septante grecque, sont volontairement ignorés au profit d’une mauvaise traduction, minimaliste et naturaliste, du texte hébreu. Car le texte hébreu ne parle pas des enfants de la femme, au pluriel, mais de sa descendance [zèra‘], au singulier, dans laquelle tous les anciens interprètes ont discerné le Sauveur.
Tel qu’il est traduit, ce verset ne dit plus rien d’extraordinaire, sinon ceci : suite au péché de « l’adam », les enfants de la femme, devenus ennemis des serpents, sont portés à leur « viser la tête ». Ce genre de traduction s’inspire d’une interprétation des premiers chapitres de la Genèse par ce qu’on appelle l’étiologie (la science des causes) : voulant trouver une réponse aux questions qu’ils se posaient sur divers phénomènes de la vie – en l’occurrence la reptation du serpent et la répulsion instinctive qu’il inspire –, les Anciens auraient imaginé ces récits « fondateurs », entièrement symboliques, pour exposer leur réflexion théologique rudimentaire. Ce n’est pas nous qui extrapolons. L’introduction au livre de la Genèse des nouveaux traducteurs de Bayard dit : « Les onze premiers chapitres de la Genèse, plus encore qu’une histoire des origines, sont un condensé de l’histoire humaine, une sorte de grammaire universelle qui permet, aux yeux de ses auteurs, de lire et de comprendre l’aventure de l’humanité tout entière et les aventures particulières de chaque individu » (page 2732).
La célèbre prophétie de l’Emmanuel, dans le livre d’Isaïe (Is 7, 14), est également pulvérisée.
Voici le texte tel qu’on le lit dans Crampon : « C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe : voici que la Vierge [hébreu : ‘Almah] a conçu, et elle enfante un fils, et elle lui donne le nom d’Emmanuel. »
Entre les mains des exégètes « tripoteurs » de Bayard-Presse, ce passage est devenu :
Eh bien, c’est le maître qui vous donne un signe. La jeune femme porte un fils, elle va enfanter. Elle va crier son nom d’Emmanuel : « Dieu avec nous ».
Vous avez bien lu : « la jeune femme » ; il n’est plus question de la Vierge [25]. Le caractère messianique de ce texte, unanimement reconnu par la Tradition, est éliminé. D’ailleurs, une note (page 2805) tente d’expliquer que le fils dont il est question ici est le roi Ézéchias, appelé Emmanuel parce qu’il est « le signe » de la « présence du Dieu proche […] en des temps agités où l’étau assyrien se resserre aux frontières ».
Et si l’on se reporte à la traduction de saint Matthieu qui cite, au moment de la naissance du Christ, cette prophétie d’Isaïe (Mt 1, 23), on retrouve la même imposture : « Une jeune fille [grec : parthenos] deviendra enceinte [26]… ».
On pourrait multiplier les exemples. Ainsi, la note sur Isaïe 52, 13 (le chant du Serviteur souffrant, célèbre prophétie de la Passion) se demande-t-elle : « qui est donc ce serviteur ? […] le texte demeure énigmatique… ». De même, le « Fils de l’homme » de Daniel 7, 13 est simplement traduit : « un homme » avec ce commentaire (page 2917) : il s’agit d’une expression « signifiant la simple appartenance au genre humain », etc.
Ainsi privé de la clef qui lui donne son vrai sens et son accomplissement, l’ancien Testament devient comme une coquille vide. La célèbre formule de saint Jérôme est bien oubliée : « Novum [Testamentum] latet in vetere et vetus patet in novo [27]. » Le nouveau Testament est caché, comme en germe, dans l’ancien, et l’ancien est dévoilé dans le nouveau, et cela parce que tout converge vers Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est le centre et l’unique raison d’être des deux Testaments.
Les trahisons de la traduction
Passons à la « Nouvelle Alliance ». Si, dans cette Bible, l’ancien Testament est imprégné de judaïsme, dans le nouveau, c’est le protestantisme qui domine.
Il n’est pas possible de tout relever tant il y a d’erreurs, d’impiétés et même de blasphèmes dans la traduction. Les passages les plus importants, ceux qui engagent le dogme catholique ou lui sont connexes, sont presque toujours interprétés dans un sens hérétique ou, du moins, fortement réducteur et qui corrompt la foi. Un grand nombre des solutions adoptées formait déjà les choix de la Bible de Jérusalem ou de l’abominable TOB [28], mais ici, on atteint des sommets.
Il y a d’abord ce qu’on pourrait appeler les « petites » trahisons, les bizarreries qui sonnent faux – mais rien n’est petit quand il s’agit de la parole inspirée de Dieu.
Ainsi, les mages deviennent-ils des « astrologues » (Mt 2, 1). Le solennel « Amen, Amen » du quatrième Évangile (Jn 1, 51) est modernisé en insipide : « Eh bien oui ». Le diable se mue en « Rival », le tentateur en « Séducteur » et Satan en « Adversaire » (Mt 4, 2-11). Le Saint-Esprit reçoit un nom « plus dynamique » et se transforme en « Souffle » (parfois même avec une minuscule), ce qui conduit à des résultats burlesques, du genre : « Jésus suivit le Souffle dans le désert pour y être tenté par le Rival » (Mt 4, 1).
Pourquoi ces originalités suspectes et de très mauvais goût ? Bossuet s’inquiétait et s’amusait déjà de voir Richard Simon mettre « charcutés » pour « circoncis », « partialités » pour « hérésies », « épine » pour « aiguillon », etc. Frédéric Boyer fait mieux : avec lui, « l’aiguillon » qui afflige saint Paul est devenu un « éclat de bois fiché dans sa chair » (2 Co 12, 7).
Plus insidieux : les Pharisiens sont appelés les « Séparés » (Mt 3, 7), « terme, dit la note de la page 2996, qui traduit l’hébreu perushîm ». Pourquoi ce recours à l’hébreu puisqu’il s’agit de traduire un mot grec du nouveau Testament : pharisaioi ? Mais la suite de la note fait voir que ce choix procède d’une tentative de réhabilitation des Pharisiens [29] : « C’est la désignation péjorative qu’attribuaient leurs adversaires aux membres d’un mouvement d’humble origine qui se voulait d’une grande fidélité aux traditions. On les accusait de se mettre orgueilleusement à l’écart des autres. » En somme, ces pauvres « Séparés » étaient des incompris. Et, de fait, l’injonction plusieurs fois répétée de Matthieu 23 : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites », devient : « Prenez garde, comédiens ! Scribes et Séparés ! » Quels comédiens, vraiment, ces Séparés !
Au reste, l’introduction à l’« Évangile de Matthieu [30] » explique que si son auteur « attaque durement les autorités de Judée », c’est parce que cet écrit fut rédigé vers 80-85, à l’époque où Jérusalem était dévastée et où le christianisme naissant était en rupture, en « crise majeure », avec le judaïsme rabbinique en train de se reformer à Jamnia. Autrement dit, les passages hostiles aux Pharisiens doivent être attribués non pas au Christ, mais à la communauté primitive fraîchement excommuniée par les rabbins, donc portée au ressentiment envers eux.
Continuons à glaner d’autres perles lamentables.
En saint Matthieu 1, 20, l’ange est remplacé par « le messager du Seigneur », et il est dit que ce dernier « apparut en rêve » (au lieu de en songe) à saint Joseph. La même traduction revient presque toujours aux autres occurrences du mot « ange » (Lc 1, 11 ; 1, 26-38 ; Mt 28, 2). Et la note correspondante (page 2996) affirme de façon péremptoire que ce messager, « c’est Dieu lui-même ». Donc, pas d’anges, saint Joseph a bien rêvé.
Les paraboles deviennent, en saint Matthieu, des « images » et, en saint Marc, des « énigmes » (par exemple en Mc 3, 23), « car cet Évangile insiste sur le fait que les comparaisons utilisées par Jésus forment un langage caché, une parole énigmatique [31] ». En saint Luc, elles se muent en « exemples ». La note [32] de la page 2999 justifie ces traductions : « A mesure que les communautés chrétiennes s’éloignent dans le temps ou se développent dans d’autres cultures, les récits originels perdent de leur clarté et deviennent des énigmes en quête d’explications. » Décidément, non seulement la communauté primitive était portée à l’antisémitisme mais encore de tendance gnostique !
Les miracles sont rendus par l’expression nettement réductrice : « actions d’éclat ». La note de la page 2998 (Mt 7, 22) explique que « ce que les modernes appellent “miracle”, […] n’était pour les Anciens qu’un geste de Dieu plus éclatant, rare ou merveilleux que les autres, d’où la traduction choisie ». En clair, les « miracles » de l’Évangile n’en sont pas.
En saint Luc 22, 38, la traduction fait dire au Christ le contraire de ce qu’il dit : « Seigneur, il y a ici deux épées » disent les apôtres à Jésus. Au lieu de la réponse : « C’est assez » (ikanon estin), on a : « Non ! a-t-il dit. »
La résurrection est également attaquée. Ressusciter est traduit par « s’éveiller » ou « se lever », soi disant « pour rendre compte des mots utilisés par les premiers chrétiens [33] » (anistèmi ou egeirô). Ainsi, en Luc 24, 6, les anges disent aux saintes femmes venues au tombeau : « Il n’est pas ici. Il a été réveillé », comme s’il n’avait fait que dormir [34]. Une telle traduction détruit la réalité historique de la résurrection. Au demeurant, la raison linguistique invoquée est fausse, car ces verbes, s’ils signifient effectivement, dans leur acception ordinaire et profane, pour le premier : faire lever, se lever et, pour le second : éveiller, mettre debout, employés au passif et dans le contexte des événements de la passion et de la résurrection de Jésus, ils ne peuvent signifier autre chose que « ressusciter » – et il ne fait aucun doute que c’est le sens précis que leur ont donné les évangélistes et, après eux, les premiers chrétiens et toute la Tradition de l’Église.
Le fameux texte de saint Matthieu où Jésus affirme fonder son Église sur Pierre subit, lui aussi, une profonde métamorphose : « Aussi, je te le dis : Tu es Pierre et sur cette pierre je vais établir mon Assemblée. Les portes des profondeurs de la terre ne pourront rien contre elle » (Mt 16, 18). D’où les faussaires de Bayard-Presse tirent-ils ces rassurantes « profondeurs de la terre » pour traduire « l’Enfer » (Aidès) ? Quant à l’Église (ekklèsia), réduite à n’être plus que « l’Assemblée », elle perd toute identité propre. On notera d’ailleurs – œcuménisme oblige ! – que le même mot « assemblée », avec une minuscule toutefois, est employé pour traduire « synagogue » (exemple en Mt 4, 23).
A propos de minuscules justement, dans ce même passage, la confession de saint Pierre est écrite ainsi : « Tu es le christ, le fils du Dieu vivant. » Aucune explication n’accompagne cette parole, mais le commentaire donné à l’annonce de l’ange à Marie (Luc 1, 35 : « [Il] sera appelé fils de Dieu »), fait voir que ce titre de « fils de Dieu », d’un « usage varié dans l’ancien Testament », n’est que la marque d’une certaine adoption et ne saurait être compris comme une désignation propre de la divinité du Christ. Tout au plus, « sous la plume de l’évangéliste croyant », donc a posteriori, faut-il y voir « comme en filigrane, la confession de foi dans le Ressuscité [35] ».
Alors, Notre-Seigneur est-il vraiment Dieu pour les nouveaux traducteurs de Bayard ? On peut en douter, puisqu’il n’est pas proprement Fils de Dieu, ne fait pas de vrais miracles, n’est pas réellement ressuscité mais juste réveillé, etc.
Le Notre Père est lui aussi massacré. Plusieurs manipulations en altèrent gravement le sens. Il devient (Mt 6, 9-13) :
Notre Père, qui es aux cieux, Tu es saint : fais-toi connaître. Fais venir ton règne. Que selon ta volonté tout s’accomplisse tant sur la terre qu’au ciel. Le pain de la journée, donne-le-nous aujourd’hui. Remets nos dettes comme nous remettons à qui nous doit. Ne nous mets pas à l’épreuve, et garde-nous du mal.
Une note confesse ingénument que « la traduction littérale [de la deuxième demande] serait : “Que soit sanctifié ton nom”. » Mais l’interprétation donnée est la suivante : « On prie donc pour que Dieu clarifie le portrait brouillé que donnent de lui les humains » ; d’où la traduction adoptée – comprenne qui pourra. Quant à la sixième demande, scandaleusement rendue dans les traductions liturgiques actuelles par le blasphématoire : « Ne nous soumets pas à la tentation », elle n’est guère mieux traduite. Pour échapper à la difficulté de Dieu qui tenterait, on substitue « l’épreuve » à « la tentation ». Et la note correspondante (page 2997) explique que « Dieu éprouve les siens pour vérifier leur fidélité », mais « qu’il est légitime d’espérer en être épargné ». C’est une dérobade, car il s’agit clairement dans ce texte de la tentation au sens strict (« sollicitation au péché », comme en saint Jacques [36]). De même, les « dettes » de la cinquième demande (opheilèmata, debita) ne sont pas de vulgaires dettes humaines comme le laisse entendre le laconisme de la traduction, mais désignent les « offenses » ou dettes contractées vis-à-vis de Dieu [37], pour lesquelles il faut demander le pardon.
Comme on pouvait s’y attendre, le verset : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants » (Mt 27, 25), fait l’objet d’un commentaire particulièrement embarrassé (note, page 3000) :
L’auteur a rédigé ce verset à l’histoire néfaste dans les années 80, c’est-à-dire plus de 50 ans après la mort de Jésus. Entre-temps, en 70, Jérusalem a été prise par les Romains et le Temple détruit. De façon condensée, l’évangéliste exprime sa conviction que l’annonce prophétique par Jésus de la destruction du Temple s’est réalisée, et que la décision, prise à l’instigation des chefs judéens, de faire mourir Jésus, a conduit à la catastrophe de 70.
Voilà une interprétation bien commode. La datation tardive de l’Évangile permet de limiter l’application de ce verset fâcheusement « antisémite » à la catastrophe de 70, et encore, cette addition postérieure aux événements est-elle le fait du seul auteur de l’Évangile. Voilà comment la nouvelle exégèse réécrit l’histoire.
Dans le même esprit, l’explication de la finale de saint Matthieu (Mt 28, 19), n’hésite pas à prendre le contre-pied du sens obvie et traditionnel, pour s’accorder avec l’esprit œcuménique actuel. La nouvelle traduction porte : « Allez parmi tous les peuples et faites-y des disciples que vous immergerez au nom du Père et du Fils et du souffle saint. » Et voici l’explication : « Le texte invite non pas à convertir les peuples mais à réunir les disciples potentiels qui s’y trouvent [38]. » Extraordinaire ! Voilà une belle justification scripturaire de l’abandon de tout esprit missionnaire. On aura remarqué au passage le rocambolesque « immerger » mis pour baptiser, et le Saint-Esprit ramené à un « souffle ».
Pour terminer – car ce serait interminable si l’on voulait tout relever – signalons deux passages particulièrement scandaleux.
La traduction du récit de la consécration, au cours de la dernière Cène, en saint Marc, donne ceci : « Prenez. Ce pain, c’est moi. […] Et ce vin, c’est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour tous » (Mc 14, 22).
On notera le fautif « pour tous », que même la Bible de Jérusalem n’a pas retenu, et qui laisse entendre que la rédemption s’applique de fait à tous [39]. Mais surtout, il n’est plus question du corps du Christ. La note à laquelle le lecteur est renvoyé surenchérit :
Ce pain, c’est moi. Litt. : « Ceci est mon corps. » Même s’il est en parallèle avec le sang (qui symbolise la vie), le mot « corps » (sôma) n’est pas à prendre au sens anatomique. Il désigne la personne du Christ Jésus. [Page 3006.]
Autrement dit, le corps (comme le sang) n’est ici qu’un symbole. On peut donc omettre de le mentionner. La présence corporelle du Christ, c’est-à-dire la réalité du sacrement, est niée. On est en plein protestantisme.
Dans saint Luc, la traduction du passage parallèle reproduit la même infamie en langage petit nègre : « Ceci est moi qui vous est donné. Faites cela en ma mémoire [40] » (Lc 22, 19). Là encore, une note (page 3015) répète presque mot pour mot celle que nous venons de citer [41].
Enfin, il faut citer la réponse de Jésus à Pilate. En Jean 18, 37 Pilate demande à Jésus : « Tu es donc roi ? » Florence Delay et Alain Marchadour font répondre à Jésus : « C’est toi qui dis que je suis roi. »
En français (familier), cette expression : « c’est toi qui le dis » équivaut à une dénégation ou, du moins, sert à prendre des distances avec l’opinion de l’interlocuteur. C’est donc un parfait contresens. Selon la nouvelle traduction de Bayard, on doit comprendre que Jésus, sans nier absolument sa royauté, ne se risque pas à l’affirmer, mais renvoie la responsabilité de l’affirmation sur Pilate [42]. La détestable TOB a traduit ce passage de la même manière, ainsi que le texte parallèle de saint Luc (23, 3), de saint Matthieu (27, 11) et de saint Marc (15, 2) [43].
Cette traduction était déjà parue également dans le « missel des dimanches » de l’année 1980. A l’époque, Hugues Kéraly l’avait dénoncée dans la revue Itinéraires sous le titre : « La religion du “c’est-vous-qui-le-dites” [44] ». La nouvelle traduction de Bayard persiste et signe.
Les introductions : Loisy redivivus
Si, dans cette nouvelle Bible, comme nous l’avons dit de manière schématique, l’ancien Testament (« l’Alliance ») brille par son judaïsme et le nouveau Testament par son protestantisme, les introductions, quant à elles, production des vingt-sept exégètes professionnels réunis pour ce travail, sont du plus pur modernisme.
Dès l’introduction générale, Frédéric Boyer nous explique que la Bible est d’une extrême diversité, pleine de répétitions et de contradictions d’un livre à l’autre et parfois à l’intérieur d’un même livre, avec des emprunts au mythe, à la fable, à la fiction autant qu’à l’histoire. Au point qu’« aujourd’hui, la diversité des sources, l’hétérogénéité des documents d’un même texte sont souvent perçues comme un montage intentionnel » (page 17).
On apprend ainsi que les écrivains sacrés n’étaient, en somme, que d’innocents et ingénieux faussaires, qui ont trafiqué les faits et les sources à leur disposition pour faire une œuvre de littérature géniale, et qu’il ne faut surtout pas prendre à la lettre ce qui est écrit dans la Bible comme le font les « fondamentalistes » arriérés.
Au reste, quoi qu’il en soit des attributions traditionnelles, il n’est pas question d’imaginer des auteurs particuliers à chaque livre, ni, a fortiori, de vouloir les identifier. « Le processus d’écriture à la naissance de la Bible est une succession de textes, de différents documents, de différentes versions, souvent condensées. […] Plusieurs sources orales, plusieurs traditions d’écriture participent à la lente maturation d’un ensemble d’écrits qui finiront par faire autorité » (page 18). D’ailleurs, la multiplicité des « ruptures » et des « greffes » prouve que la formation des textes (« le pluriel des livres ») a une histoire complexe, et que celle-ci est inséparable de « la lente émergence de ce qu’on désignera beaucoup plus tard comme le monothéisme », qui « prend les allures d’une quête éclatée sur plusieurs générations, plusieurs écrits et formulations religieuses ».
Rien de plus efficace que ces discours faussement savants pour saper l’autorité de la sainte Écriture et la foi de ceux qui auraient l’imprudence de se mettre à l’école de tels spécialistes de la Bible. Que reste-t-il de l’inspiration et de l’inerrance (absence de toute erreur) bibliques dans ces prétentieux exposés qui ne reposent sur aucune preuve ?
D’ailleurs, pas besoin de preuves ; l’autorité de la sacro-sainte critique en tient lieu : toutes ces découvertes sont le fruit merveilleux de « l’énorme poussée de la critique historique et scientifique ». Depuis le concile Vatican II, qui a heureusement abandonné le latin (c’est-à-dire : qui nous a libérés de l’hégémonie de la Vulgate), « la Bible n’est plus le livre d’une seule culture. Elle apparaît comme un livre pluriel, une œuvre unique mais ouverte et polyphonique » (page 22).
Après une telle présentation, les introductions spéciales aux divers livres peuvent s’en donner à cœur joie : Le Pentateuque, dans son état achevé, une fois isolées « les différentes strates rédactionnelles », ne remonte qu’au VIe siècle avant J.-C. (au retour de l’exil). La Genèse est le condensé de mythes empruntés aux traditions païennes, de traditions orales et folkloriques, de « gestes » et de « romans ». Les prophéties n’en sont pas, puisqu’elles sont généralement postérieures aux événements qu’elles n’annoncent que par artifice littéraire [45]. Le livre d’Isaïe est la somme d’une multitude de petits recueils sans cesse relus et enrichis d’innombrables additions, rédigés sur un demi-millénaire. Daniel a été composé durant la persécution d’Antiochus Épiphane (175-164 av. J.-C.), mais présente le prophète « comme un héros de l’exil à Babylone (587-538) ». Les épîtres de saint Pierre ne sont pas l’œuvre du Prince des apôtres. L’auteur de l’Apocalypse est un inconnu du nom de Jean, etc.
Quant aux Évangiles, leur présentation par André Myre aurait pu être signée par Alfred Loisy :
Impossible de comprendre les Évangiles si on ne saisit pas pourquoi il a fallu quarante ans avant que naisse l’intuition géniale qui a conduit à leur rédaction. […] Comment se sont donc écrits les Évangiles ? Il y a eu Jésus, bien sûr, mais il y a surtout le Christ. […] Les premiers chrétiens s’intéressent davantage au Christ de la foi qu’au Jésus de l’histoire. C'est le premier qui les motive, les interpelle, les dynamise. [Page 2988.]
Les Évangiles sont donc une « relecture » tardive, par la communauté primitive, des données concernant le Jésus de l’histoire, à la lumière du Christ de la foi. Ainsi, le baptême de Jésus en saint Marc (1, 9-11) « offre une mise en récit de […] l’accession à la filiation divine à la suite du don du Souffle » (page 2989).
Le lecteur doit comprendre que les Évangiles « ne surgissent pas dans un vide littéraire ». Ils ont une « longue préhistoire » : les scribes qui les rédigent, « pour interpréter, raconter, faire parler Jésus-Christ, utilisent l’ensemble de l’Écriture [46] » et même, « la richesse culturelle de tout le Proche-Orient ». Leur rédaction elle-même a été le fruit d’un long travail, d’un « immense brassage » de matériaux disparates : « récits, grappes de controverses, paraboles, suite de paroles », etc., qui ont été transmises d’abord oralement, puis mises par écrit, confrontées, enrichies. C’est alors que, environ quarante ans après la mort du Jésus de l’histoire (donc, peu avant 70), …
… un auteur inconnu, auquel la tradition a donné le nom de Marc, a l’idée de se servir des traditions dont il dispose en les organisant sur le modèle du déroulement d’une existence humaine. […] Il les dispose de façon telle qu’elles deviennent paroles actuelles du Christ pour sa communauté qui vit une crise majeure, liée aux persécutions dont souffre l’Église de Rome. Ce sont les besoins de ses frères et sœurs dans la foi qui motivent son choix des textes, l’endroit où il les place, les modifications qu’il leur fait subir, les liens qu’il fait entre eux, et non pas le souvenir d’un Jésus qu’il n’a jamais rencontré, ni la connaissance de la Palestine qu’il n’a jamais visitée. […] En quinze ans à peine, son œuvre se répandra dans le monde chrétien et deviendra le premier exemple du genre littéraire caractéristique du christianisme : l’évangile. [Page 2991].
Avec cet évangile de Marc, un autre document, appelé Q [47], « découvert » par des chercheurs allemands et « qui n’a pas fini de révéler ses mystères [48] », constitue la source de nos Évangiles actuels. « Deux ou trois décennies après [c’est-à-dire vers 80-90], Matthieu et Luc ont chacun écrit leur Évangile, et le processus d’assemblage, enclenché depuis le début du christianisme, s’est poursuivi. » Quant à Jean, qu’il faut se garder d’identifier trop rapidement avec le fils de Zébédée, ce n’est que vers 100-110 qu’il a vu le jour.
Arrêtons là. Pour ceux que ces questions intéressent, nous renvoyons à l’excellent livre de Madame Marie-Christine Ceruti-Cendrier, Les Évangiles sont des reportages, n’en déplaise à certains [49]. L’auteur pourfend les nouveaux exégètes « démythisateurs » et dénonce leurs procédés malhonnêtes pour « prouver » que les Évangiles sont des écrits tardifs, manipulés par la communauté chrétienne primitive. Tout ce qu’elle met justement en cause dans son ouvrage est enseigné dans la nouvelle Bible de Bayard.
On reconnaît, derrière ces théories fumeuses et impies, les grandes thèses de l’exégèse néomoderniste issue de la philosophie subjectiviste et phénoménologique contemporaine (Kant, Heidegger) et notamment la Formgeschichtliche Schule (école de l’histoire de la formation des Évangiles [50]). Saint Jérôme, dans le prologue de son commentaire du prophète Jérémie, s’en prend à l’hérétique Pélage, ironisant sur son esprit « très lourd, épaissi par la bouillie des Scots – stolidissimus et Scotorum pultibus prægravatus [51] » (Pélage était Irlandais). Eh bien, on peut dire de même que l’esprit des exégètes modernes est vraiment bouché et alourdi par la bouillie allemande de la Formgeschichte. Dieu nous en délivre !
Conclusion : semper idem
N’avons-nous pas trop insisté sur un livre qui en vaut bien peu la peine ? Assurément, d’entrée, chacun aura compris qu’il ne faut pas gaspiller 295 francs et enrichir la maison Bayard en allant acheter cette Bible remplie d’hérésies.
Mais, si nous nous sommes attardés, c’est que cet ouvrage est le résumé à peine exagéré des thèses les plus officielles de l’exégèse actuelle. Comme dit Frédéric Boyer lui-même, c’est « l’état exégétique et scientifique […] qui intègre les dernières connaissances ».
Cette traduction a reçu les encouragements de l’épiscopat. Elle n’a pas été condamnée par Rome et ne risque pas de l’être – comment le serait-elle puisque la Commission biblique pontificale défend les mêmes principes ? Ses auteurs, loin d’être inquiétés, enseignent l’Écriture sainte de la manière la plus autorisée qui soit dans les diverses facultés catholiques de France. Ils écrivent régulièrement leurs hérésies dans des revues plus ou moins savantes et sont considérés partout comme les représentants qualifiés de la science exégétique catholique officielle.
Sans doute, il existe dans l’Église et même en France d’autres courants d’exégèse plus modérés, peut-être même opposés à certaines théories expos ées dans cette Bible. Mais, tout au plus, c’est une querelle d’opinions. Sur le fond, l’accord est sans faille. La nouvelle exégèse est peut-être « plurielle » comme on dit maintenant, mais elle est unanime dans sa nouveauté, c’est-à-dire dans sa dépendance à l’égard de la constitution Dei Verbum de Vatican II en qui elle reconnaît, quelles que soient ses tendances, l’énoncé de ses principes fondamentaux. Il est symptomatique que Frédéric Boyer, pour justifier l’audace de son projet et de sa traduction, se réclame précisément de Dei Verbum [52].
Tout cela montre à quel point nous sommes en crise, en crise profonde – crise de la foi. En d’autres temps, quand un Richard Simon publiait sous le manteau une traduction défectueuse, qui nous paraît aujourd’hui anodine après tant de blasphèmes et d’extravagances, il y avait un Bossuet pour se dresser et répondre par des centaines de pages d’arguments serrés qui ne laissaient rien passer. Au début du XXe siècle encore, quand Loisy écrivait ses impiétés ou, lorsque Renan, quarante ans avant, publiait son infâme Vie de Jésus, des dizaines d’auteurs catholiques montaient au créneau pour défendre l’honneur de l’Église. Aujourd’hui, rien de tout cela. Tant que, dans l’Église, de pareils scandales continueront dans le silence et l’indifférence générale, avec l’agrément tacite des autorités, ce sera le signe que nous ne sommes pas sortis de la crise, ni près d’en sortir. Pour trois mots orthodoxes prononcés à la dérobée par un prince de l’Église, au milieu d’une continuelle logorrhée de faussetés officielles, quelques bonnes âmes ont la tentation de crier victoire et de croire arrivé le renouveau tant attendu. Elles oublient le reste. Elles oublient ce qu’exigent la foi et une situation normale. La pierre de touche de l’amour de la vérité, c’est la haine de l’erreur, disait Ernest Hello. L’Église conciliaire, même la plus modérée, même la plus navrée des excès progressistes actuels, ne hait pas l’erreur.
Alors, relisons l’Écriture, la vraie, convenablement traduite :
Je déclare, moi, à quiconque entend les paroles prophétiques de ce livre :
Si quelqu’un vient y faire quelque surcharge, Dieu le chargera de tous les fléaux décrits dans ce livre ! et si quelqu’un vient à retrancher des paroles de ce livre prophétique, Dieu retranchera sa part de l’arbre de vie et de la cité sainte qui se trouvent décrits dans ce livre ! (Ap 22, 18-19.)
Car un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais ils se donneront une foule de docteurs, suivant leurs convoitises et avides de ce qui peut chatouiller leurs oreilles ; ils les fermeront à la vérité pour les ouvrir à des fables. (2 Tm 4, 3-4.)
Gardez-vous des faux prophètes. […] Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. […] Ainsi tout bon arbre porte de bons fruits et tout arbre mauvais de mauvais fruits. (Mt 7, 15-17.)
[La bible. Nouvelle traduction, Paris-Montréal, Bayard-Médiaspaul,
17,5 x 21,5, 295 F., 3185 p.]
*
Annexe
Défense du pharisien
Nous avons vu plus haut que les traducteurs de Bayard cherchaient à réhabiliter les pharisiens. Voici, sur le même sujet, l’exégèse du cardinal Etchegaray. Lorsqu’il n’était encore qu’archevêque de Marseille, le président émérite du Conseil pontifical « Justice et Paix » écrivit cette défense des pharisiens à l’intention de ses diocésains, pour le carême de 1980. Cette exégèse préparait et légitimait par avance la repentance actuelle pour l’« antisémitisme » des évangélistes et de l’Église catholique.
Est-ce cette étonnante sympathie pour le « pharisianisme », comme il dit, qui valut au cardinal Etchegaray l’honneur d’être nommé, en 1986, l’organisateur de la réunion interreligieuse d’Assise et, plus récemment, le président du comité central du Grand Jubilé de l’an 2000 ? A de tels postes de responsabilité, son philo-judaïsme a trouvé un champ d’application et une consécration dignes de ses hautes ambitions.
*
Le pharisien a mauvaise presse parmi les chrétiens, surtout en Carême. On fait son procès dans toutes les églises. Et comment ne pas être ébranlé après le réquisitoire du Christ lançant la série impressionnante de ses invectives : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! » ( surtout dans Matthieu, ch. 23). Avec l’appui d’une telle autorité, il a été facile au cours des siècles de déduire que tous les pharisiens étaient des hypocrites. C’est ainsi qu’on entretient encore l’antisémitisme ; et l’insulte morale est d’autant plus blessante pour les juifs qu’ils se reconnaissent comme les héritiers spirituels des pharisiens.
A vrai dire, ce sont les rédacteurs des Évangiles qui ont été sévères à l’égard des pharisiens jusqu’à être injustes en généralisant à outrance. Il faut y voir le reflet des premiers conflits entre les communautés chrétienne et juive à une époque où le judaïsme était sous l’obédience pharisienne. Condamner en bloc les pharisiens, c’est faire injure à d’authentiques amis de Jésus comme Nicodème (cf. Jean 3, 2 ; 7, 50-51 ; 19, 39), comme Simon qui l’invite à table (Luc 7, 36). L’Apôtre Paul était fier de son identité pharisienne (Actes 23, 6 ; 26, 5) et de tout ce qu’il devait à sa formation pharisienne « aux pieds de Gamaliel » (Actes 22 ,3) qui a pris courageusement position en faveur des apôtres (Actes 5, 39). A travers la schématisation abusive des Évangiles, il suffit de reconnaître que le Christ a condamné, non pas la famille spirituelle qu’André Neher appelle le « pharisianisme », mais le pharisaïsme, c’est-à-dire le danger permanent qui menace tout esprit religieux lorsqu’il lie la quête de Dieu à ses propres performances dans l’application de la Loi.
Les vrais pharisiens ont été aussi énergiques que le Christ pour condamner l’hypocrisie et le légalisme ; les textes talmudiques issus de leur milieu en témoignent clairement. Grâce à eux, le judaïsme s’est maintenu sans faiblir à travers deux mille ans d’exil, de persécution, de dispersion. Bien plus, le message évangélique a hérité de doctrines fondamentales qui nous viennent des pharisiens comme la croyance en la résurrection des morts. Nous leur devons l’idée d’un peuple entier « peuple de prêtres », exigeant de chacun une vie de service dans des relations personnelles qui ont révélé peu à peu le visage du Dieu-Père. Nous leur devons le sens d’une Parole de Dieu reçue et interprétée au sein d’une tradition vivante. Nous leur devons une tendresse joyeuse pour la Loi qui, loin d’opprimer l’homme, structure son existence quotidienne (cf. Ps 118).
J’arrête là une plaidoirie que j’ai rédigée après un long examen d’un dossier complexe. Je n’ai pas voulu tracer un portrait idéal du pharisien, mais avant tout effacer un portrait injuste et faux : l’enjeu est important pour l’histoire et pour le temps présent. Nous qui avons un faible pour le publicain de la parabole, pourquoi ne chercherions-nous pas aussi à prier comme le pharisien, le vrai, le pharisien inconnu mais qui fut légion ? Je suis sûr que le Christ lui-même nous y engage !
† Roger Etchegaray. 2 mars 1980.
[1] — Lettre à Monseigneur le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, au sujet de la version du Nouveau Testament de R. Simon imprimée à Trévoux. Œuvres complètes de Bossuet, Paris, Vivès, 1854, t. III, p. 68.
[2] — Bayard, propriété des Assomptionnistes, fondée en 1873, s’appelait « Maison de la Bonne Presse » jusqu’en 1969. C’est à la fois une maison d’édition et un groupe de presse. Ce dernier regroupe 80 titres dont 40 en France (totalisant 5,8 millions d’exemplaires), parmi lesquels : La Croix-l’Événement, Le Pèlerin, La Documentation catholique, Panorama, etc.
[3] — Œuvres complètes de Bossuet, Paris, Vivès, 1854, t. III : « Instructions sur la version du Nouveau Testament de Trévoux », Préface à la seconde instruction, p. 208.
[4] — Le marché des Bibles en France représente 250 000 exemplaires vendus par an, toutes éditions confondues. On dit que les évêques de France envisagent de faire paraître en 2003 leur propre Bible, à usage liturgique, pour laquelle ils prévoient de mettre en place un consortium d’éditeurs qui se partageront les bénéfices au prorata de leur part actuelle dans le marché des Bibles. Il était donc urgent pour Bayard, qui n’avait pas encore de Bible à son catalogue, de publier cette nouvelle Bible best-seller.
[5] — Frédéric Boyer, ancien élève de l’École Normale supérieure et professeur de littérature, est directeur adjoint du département « Culture et religion » du groupe Bayard et responsable des éditions Bayard. Il a dirigé cette nouvelle traduction et a lui-même « traduit » la Genèse et les épîtres aux Corinthiens, aux Éphésiens, aux Colossiens, aux Philippiens, à Timothée et à Tite.
[6] — L’église du plateau d’Assy, entre 1945 et 1950, fut ainsi décorée par des œuvres de « maîtres » de l’art moderne, choisis par le père Couturier : une mosaïque de Fernand Léger, une tapisserie de Lurçat, un tabernacle de Braque, des vitraux de Bony et Rouault, une peinture sur céramique de Matisse et un Christ de Germaine Richier. A la même époque, la chapelle des dominicaines de Vence fut conçue et exécutée par Matisse : grands murs blancs couverts de dessins noirs et violents, extrême dépouillement des formes ramenées à quelques traits durs, personnages sans visages (pour que chacun puisse les voir comme il veut). Dans l’église paroissiale d’Audincourt, le père Couturier saluait la mosaïque non figurative de Bazaine – « témoignage extraordinaire d’ardeur spirituelle » dédié au Sacré-Cœur – comme « ce qu’il y a de plus pur et de plus dru dans l’art vivant ». En 1951-1954, Le Corbusier, « le plus grand architecte vivant », celui en qui l’« instinct spontané du sacré est le plus authentique et le plus fort », fut chargé de construire une église à Ronchamp. Plus tard, il construisit aussi le couvent dominicain de L’Arbresle. (Voir Sabine de Lavergne, Art sacré et modernité, Namur, Culture et vérité, 1992, p. 152 sq. : « La querelle de l’Art Sacré ».)
[7] — Voir Setzepfandt Dominique, La cathédrale d’Évry, église ou temple maçonnique ? Paris, Faits et Documents, 1996.
[8] — Les notes de Gn 1, 26 et 2, 7 (p. 2733) précisent que « un adam », c’est, littéralement « un terreux », et que, « avec un article, c’est un nom commun désignant l’humanité ». Ceci, pour les « fondamentalistes » qui croient encore au mythe d’Adam et Ève.
[9] — Il ne s’agit pas des asthmatiques ; une note explique (p. 2997) : « Ces gens sont marqués dans leur chair par la perte des leurs, leur façon de vivre et leur rejet par leur entourage. » C’est donc la béatitude des exclus, des sans-papiers, des victimes du racisme…
[10] — Voir le document de la commission biblique pontificale de 1993 : « L’interprétation de la Bible dans l’Église » (critique dans Le Sel de la terre 10 et 12).
[11] — Titre de la constitution dogmatique de Vatican II sur la Parole de Dieu.
[12] — Questions actuelles nº 21, septembre-octobre 2001, p. 43.
[13] — Cette insolite traduction du premier mot de la Bible obéit à un présupposé qu’explique tant bien que mal une note aux p. 2732-2733. Le mot berèshît, traditionnellement rendu par la locution « au commencement » et marquant le début de la création ex nihilo, est compris ici comme un substantif concret désignant « les premiers produits » d’une longue « série de créations » : Dieu crée le ciel et la terre en tant que premiers. N’est-ce pas là une tentative pour accommoder le récit de la Genèse à l’évolutionnisme ?
[14] — Présent du vendredi 7 septembre 2001, p. 2. (Les mots « inscrite dans tradition vivante foi catho », font allusion aux encouragements épiscopaux dont il sera question plus loin.)
Il faut reconnaître que la critique est facile tant le scandale est évident. Madiran a vigoureusement combattu dans Itinéraires, jadis, les falsifications néomodernistes de l’Écriture, ainsi que la destruction du catéchisme et de la messe, n’hésitant pas à accuser Paul VI d’en être l’auteur ou l’approbateur complaisant. Il est triste de constater que le talentueux polémiste ne se contente plus, désormais, que de dénoncer les excès épiscopaux les plus manifestes, se gardant bien de critiquer Rome et le pape, comme si la crise dans l’Église ne venait plus de Rome.
[15] — Glossaire 1, au mot « Yhwh », p. 3135.
[16] — Sébastien Lapaque, Figaro littéraire du jeudi 13 septembre 2001.
[17] — Jean-Luc Benozoglio, traducteur du livre des Juges (Figaro littéraire du jeudi 13 septembre 2001). Le problème est que l’expression yâcherâh be‘ênây (Jg 14, 3), « elle a marché droit dans mes yeux », n’est pas de l’argot mais un hébraïsme qui signifie simplement « elle m’a plu » (la Vulgate traduit : quia placuit oculis meis).
[18] — Questions actuelles nº 21, septembre-octobre 2001, p. 42.
[19] — Outre l’odieuse vulgarité du propos mis sur les lèvres du Christ, on aimerait connaître le mot à mot qui a permis cette incroyable traduction. Le texte grec, littéralement, dit ceci : « Pourquoi cette génération demande-t-elle un signe ? Je vous le dis, en vérité, il ne sera point donné de signe à cette génération. »
[20] — La Conférence des évêques de France a toujours affirmé que les actes publics de ses commissions engageaient son autorité. Derrière la Commission, c’est donc l’épiscopat qui prend collectivement parti.
[21] — Questions actuelles nº 21, septembre-octobre 2001, p. 43.
[22] — Ibid., p. 43. Dans le mensuel « rallié » La Nef nº 120, d’octobre 2001, le recenseur de cette Bible de Bayard croit pouvoir discerner une « relative retenue de la Commission doctrinale des évêques de France », notamment parce que l’ouvrage est privé d’imprimatur (p. 12). Nous venons de lire la réponse donnée par F. Boyer lui-même. L’optimisme jobard de ces ralliés envers un épiscopat qui les méprise est consternant.
[23] — Voir la lettre de Paul VI à Mgr Lefebvre du 11 octobre 1976 (« Le concept de Tradition que vous invoquez est faussé. La tradition n’est pas une donnée figée ou morte… » ; DC 1976, nº 1710, p. 1056-1060). Voir aussi le motu proprio Ecclesia Dei Afflicta de Jean-Paul II par lequel Mgr Lefebvre a été excommunié (2 juillet 1988). NB : On trouve déjà cette expression « tradition vivante » dans la constitution conciliaire Dei Verbum (nº 12).
[24] — En revanche, l’appellation « apocryphes » pour « deutérocanoniques » est courante chez les protestants (qui nomment les apocryphes des « pseudépigraphes »). Pourquoi adopter la terminologie protestante dans une Bible supposée catholique ?
[25] — Le mot hébreu est ‘almah. Dans toutes les occurrences bibliques où ce mot est employé, il désigne toujours une jeune fille nubile (une jeune vierge). Il n’y a donc pas lieu, comme font les modernes, de lui opposer le mot betûlâh qui désigne en propre une vierge, mais sans précision d’âge. Au reste, si la jeune fille qui enfante ici n’est pas une vierge mais une jeune femme mariée, on ne voit plus en quoi consisterait le signe annoncé. Enfin, comme l’a remarqué saint Jean Chrysostome, ‘almah est ici précédé de l’article, ce qui suppose une personne bien déterminée. La seule traduction fidèle est donc bien : « la Vierge ».
[26] — Une note (p. 2996) précise : « Citation de Is 7, 14. En grec classique, une parthenos peut être mariée ou pas, vierge ou non. » Dans le récit de l’annonciation (Luc 1, 27), même perfidie : « une vierge fiancée » devient « une jeune femme fiancée »… Une note (p. 3008) explique : « Le terme parthenos, que Luc utilise sans doute parce qu’il désigne la future mère de l’Emmanuel en Is 7, 14, dénote la jeune femme non mariée, d’où la connotation de virginité qui lui est habituellement associée… » Tout cela est profondément malhonnête, car parthenos, que la LXX emploie en effet en Is 7, 14 pour traduire l’hébreu ‘almah, signifie en premier lieu, en grec classique comme en grec biblique, une vierge encore jeune (voir, par exemple, le dictionnaire de Bailly ou le lexicon de Zorell).
Cette négation de la virginité de Marie n’est pas étonnante puisqu’une autre note, rédigée au sujet de l’expression « frères de Jésus » (Mc 3, 31), admet l’hypothèse, jadis défendue par l’impie Celse, que Marie aurait eu d’autres enfants : « Dans les premiers siècles de notre ère, trois interprétations différentes des “frères et sœurs de Jésus” seront données. Certains y voient les enfants de Marie et de Joseph nés après Jésus ; d’autres, des demi-frères de Jésus, nés d’un premier mariage de Joseph. Saint Jérôme en fait des cousins germains de Jésus » (note, p. 3004).
[27] — PL 34, 663.
[28] — La Traduction Œcuménique de la Bible.
[29] — Voir, en annexe, le texte du cardinal Roger Etchegaray : « Défense du Pharisien ».
[30] — Rédigée par André Myre, p. 2994.
[31] — Glossaire 2, au mot « parabolè », p. 3158-3159.
[32] — Sur Mt 13, 3 : « Et il leur parla de beaucoup de choses en paraboles », traduit ici : « de façon imagée ».
[33] — Glossaire 2, au mot « anistèmi », p. 3142.
[34] — Item en Mt 16, 21 ; 20, 19, etc.
[35] — Note, p. 3009.
[36] — Le mot peirasmos a en effet les deux sens d’épreuve (Si 2, 1 ; 27, 5, etc.) et de tentation (Ex 17, 7 ; Mt 4, 1 ; Lc 4, 1 ; Jc 1, 13).
[37] — L’équivalent araméen du mot opheilèma (dette) signifie aussi « péché ».
[38] — La « preuve » de cette étrange exégèse est plutôt alambiquée : « En effet, en grec, le pronom (masculin) devant le verbe “immerger” ne renvoie pas à “peuples” (mot neutre) mais au masculin “disciples”, présent dans le verbe “faire-des-disciples” » (note de la p. 3001). Le petit livre du père Zerwick (Analysis philologica Novi Testamenti græci, PIB, Romæ, 1966, p. 77) dit plus simplement et plus justement que ce pronom (Baptisez-les) est construit au masculin « ad sensum », pour désigner les membres de tous ces peuples à évangéliser.
[39] — La Bible de Jérusalem (Paris, Cerf, édition 1998) traduit : « pour une multitude » (p. 1753). La volonté divine salvifique est certes universelle (Jésus est mort pour tous), mais tous n’accueillent pas le salut et, de fait, le sang de Jésus n’a été versé efficacement que pour une multitude.
[40] — Crampon traduit : « Ceci est mon corps, qui est donné pour vous : faites ceci en mémoire de moi. »
[41] — Dans saint Matthieu (26, 26-28), les nouveaux traducteurs ont mis : « Mangez, car ce pain est mon corps » (au lieu de « ceci est mon corps ») et : « Que tous boivent, car ce vin est mon sang » (au lieu de « ceci est mon sang »). Bossuet avait déjà relevé dans Le Nouveau Testament de Richard Simon une traduction mauvaise à cet endroit. Celui-ci avait mis : « C’est là mon corps, c’est là mon sang » qu’on peut comprendre : mon corps est là, « ce qui ne dénoterait qu’une présence locale, au lieu d’un changement de substance » (Bossuet, « Seconde instruction sur le Nouveau Testament de Trévoux », Œuvres complètes, Vivès, 1854, t. III, p. 221). Pour comprendre la portée doctrinale de ces trahisons de la traduction, voir la Somme théologique de saint Thomas, III, q. 78, a. 2, 3 et 5.
[42] — On trouve la même construction en Luc 22, 70 : « Umeis legete oti egô eimi – Vous, vous dites que je le suis [Fils de Dieu] », ce qui signifie « Vous dites bien : je le suis ». Le oti équivaut aux deux points du français. Loin d’atténuer l’affirmation ou de la renvoyer sur l’interlocuteur, cette tournure la renforce.
[43] — Avec, dans saint Marc, cette précision donnée en note : « La réponse de Jésus exprime une réserve certaine » (TOB, N.T., p. 175) ; et dans saint Luc : « Ici, Jésus refuse d’être le roi des juifs au sens politique que le gouverneur romain donne à ce titre à la suite de l’accusation des sanhédrites » (p. 273). Perfidement, les auteurs veulent que ce qu’ils comprennent comme un refus ne porte que sur la royauté au sens politique, parce qu’ils voient bien qu’en saint Jean (18, 37), où ils donnent pourtant la même traduction, le contexte montre clairement que Jésus revendique cette royauté, non pas une royauté issue de ce monde, certes, mais qui s’exerce sur ce monde et, d’abord, sur les juifs.
[44] — Itinéraires 242, avril 1980, p. 96 sq. Le Missel des dimanches donnait la même traduction scandaleuse pour Lc 22, 70 (« c’est vous qui dites que je le suis [Fils de Dieu] ») et Lc 23, 3 : (« C’est toi qui le dis »). La traduction de Bayard atténue l’ambiguïté sans vraiment la lever pour ces deux occurrences : Lc 22, 70 : « Vous, vous dites que je le suis » ; Lc 23, 3 : « Toi, tu le dis ».
[45] — « Saint Antoine rougissait de l’ignorance de son disciple, saint Paul le Simple, qui, au cours d’une conférence, avait demandé candidement si les prophètes chargés d’annoncer Jésus-Christ étaient venus avant ou après lui [PL 31, 458]. Mais aujourd’hui, c’est la naïveté du célèbre abbé qui ferait sourire les exégètes. » (Dom de Monléon, Le prophète Daniel, Paris, éd. de la Source, 1963, p. 14.
[46] — Ainsi, Jn 18, 6 (les soldats venus arrêter Jésus tombent à terre) fait l’objet de la note suivante : « L’écriture de cette scène pourrait avoir été influencée par certains psaumes comme Ps 27, 2 » (p. 3025).
[47] — D’après la première lettre du mot Quelle, « source » en allemand.
[48] — Et pour cause, car ce document n’a jamais existé sinon dans l’imagination fertile et alambiquée des exégètes idéalistes allemands qui l’ont « découvert ».
[49] — Paris, Téqui, 1997, 370 pages, avec une bibliographie courte mais riche, à contre-courant des productions de l’exégèse moderniste.
[50] — Méthode élaborée par le « théologien » protestant R. Bultmann (Jésus, 1926, traduit en français en 1968 avec une préface de P. Ricœur ; Histoire de la tradition synoptique, publié en 1921, traduit en 1973). Son but est de faire la « paléontologie » de l’Évangile : décrire par quelle évolution la tradition orale s’est lentement fixée par écrit après la mort de Jésus ; rechercher, par une étude sociologique et littéraire, le « milieu de vie » (Sitz im Leben) dans lequel on suppose que chaque petite unité littéraire (« péricope ») a été élaborée. Le nom de Formgeschichte est la reprise du titre du livre de M. Dibelius, un disciple de Bultmann : Die Formgeschichte des Evangeliums, Tübingen, 1919.
[51] — Commentariorum in Ieremiam prophetam libri sex, Prologus. Voir Bareille, Œuvres complètes de saint Jérôme, Paris, Vivès, 1879, t. VI, p. 161.
[52] — Voir, ci-dessus, l’entretien cité à Questions actuelles.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 6-27
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