top of page

Le Christ aux outrages (Peinture à fresque de Fra Angelico) 

 

par Julio Melones


Fresque du Christ aux outrages de Fra Angelico, cellule 7 du couvent San Marco à Florence. Le Christ couronné d'épines trône les yeux bandés, entouré de symboles de la Passion.
Le Christ aux outrages, Fresque de Fra Angelico

C’était un homme altruiste et modéré. Il vivait honnêtement, à l’écart des ten­tations du monde. Il disait que celui qui se consacre à notre art doit rester serein et garder les idées claires, et que quiconque veut représenter la vie de Jésus-Christ doit toujours se tenir à ses côtés. En un mot comme en cent, ce frère de l’Ordre, qu’on ne louera jamais assez, était aussi humble et discret dans toutes ses actions et paroles que pieux et habile dans sa peinture. Les saints qu’il a peints ressemblent plus à des saints authentiques que ceux représentés par tout autre maître [1].

 

C’EST EN CES TERMES que Giorgio Vasari décrit la figure insigne de Fra Angelico. Parler de Fra Angelico, c’est parler de quel­qu’un qui fut bien davantage qu’un artiste et un peintre. Parler de Fra Angelico, c’est évoquer surtout un religieux, un mystique, un saint qui, se servant d’un pinceau, fit honneur à la devise de l’Ordre des Prêcheurs : « Contemplari et contemplata aliis tradere » (Contempler et trans­mettre sa contemplation aux autres).

 

Données biographiques sur Fra Angelico

Fra Angelico naît à la fin du XIVe siècle (autour de 1395) à Vichio de Mugello, près de Florence. Il s’appelait dans le siècle Guido (ou Guidolino) di Piero. Vers 1420, il entre au couvent dominicain de San Domenico de Fiésole avec son frère Benedetto, qui est écrivain, et, en revêtant l’habit de saint Dominique, il prend le nom de Fra Giovanni da Fiésole. Il entreprend sa carrière artistique au couvent comme illustrateur de missels ; puis il exé­cute plusieurs fresques dans le cloître, le retable du maître-autel, ainsi que le « Couronnement de la Vierge » (aujourd’hui au Louvre) et l’Annonciation, qui se trouve actuellement au Musée du Prado, à Madrid.

Entre 1430 et 1440, il exécute plusieurs commandes pour des églises de Florence, de même que pour le couvent dominicain de Cortone. Son acti­vité de peintre ne nuit en rien à son état religieux puisque, en 1432-1433, il est nommé vicaire de Fiésole, charge qu’il assumera à plusieurs reprises, tan­dis que saint Antonin de Florence est prieur du couvent (depuis 1423) [2]. A partir de 1438, il commence de travailler à son œuvre de plus grande enver­gure : le retable du maître-autel ainsi que la décoration de salles et de cel­lules du couvent florentin de Saint-Marc. C’est l’époque où se tient le concile œcuménique de Florence (1439-1443), dont le but est d’en finir avec le schisme d’Orient. A cause de cet événement, la cour pontificale se déplace dans cette belle ville traversée par l’Arno, où le pape Eugène IV découvre le génie pictural de Fra Angelico.

Eugène IV appelle Fra Angelico à Rome en 1445 pour qu’il travaille à la décoration de la chapelle du Saint-Sacrement, disparue depuis. Pour le pape Nicolas V, successeur d’Eugène IV, Fra Angelico peint les fresques de saint Étienne et saint Laurent, dans la chapelle « Niccolina ». Sa renommée aug­mente, et, en 1447, il entreprend les fresques de la cathédrale d’Orvieto, qu’achèvera plus tard Luca Signorelli. De 1450 à 1452, il réside à nouveau au couvent de Fiésole, dont il est prieur. Puis, il retourne à Rome, où il meurt en 1455. Peu après sa disparition, on commence à l’appeler « Fra Angelico », pour saluer l’excellence de sa peinture, ou encore « Beato Angelico », pour la vénération dont il est encore l’objet de nos jours. Il sera officiellement béati­fié en 1984 [3].

Dans son œuvre picturale, il assume le legs du gothique, caractérisé par la stylisation des figures et la profusion des ors, en particulier dans les retables. A cet héritage, il incorpore les techniques nouvelles du Quattrocento, orien­tées vers la recherche du volume, de la lumière et de la perspective. Tout cela est régi par une profonde spiritualité, car Fra Angelico n’est pas un ar­tiste soucieux de créer une école, mais un religieux qui se sert du pinceau pour représenter les thèmes religieux avec une parfaite dignité, sans se lais­ser obséder ni par le modèle, ni par les attitudes et les gestes grandioses.

 

Le couvent Saint-Marc

 

Au XIVe siècle, la puissante république commerçante de Florence réussit à s’ouvrir le chemin de la mer grâce à l’achat de Pise et de Livourne. Sous les Médicis, tout au long du XVe siècle, Florence parvient à une impressionnante splendeur économique et artistique. Côme de Médicis va être le grand mé­cène de Fra Angelico. En 1436, il concède l’église et le couvent Saint-Marc aux dominicains de Fiésole. Deux ans après, il charge l’architecte Michelozzo de reconstruire et d’agrandir les édifices existants, de même qu’il confie à Fra Angelico l’exécution du retable du maître-autel et la décoration des murs du couvent. Saint Antonin de Florence, alors prieur de Saint-Dominique de Fiésole, signe en 1445 avec Fra Angelico et les moines restants l’acte de scis­sion des couvents de Fiésole et Florence.

 

Les fresques de Saint-Marc

 

Du point de vue spirituel, on peut affirmer que les fresques de Saint-Marc sont les meilleures peintures que Fra Angelico ait léguées à la postérité. Leur thématique est centrée sur plusieurs épisodes de la vie de Notre-Seigneur, narrés avec une extrême sobriété qui exclut volontairement tout élément dé­coratif superflu. Dans le cloître du couvent, une fresque monumentale de près de trois mètres et demi de large représente saint Dominique embrassant le Crucifié ; elle ouvre le programme iconographique des fresques de l’artiste, qui se répartissent entre le cloître, la salle capitulaire, le corridor, les couloirs, la salle des hôtes et les cellules des moines. Dans toute cette production picturale, Fra Angelico se manifeste en tant que moine-peintre qui conçoit son œuvre comme un moyen d’aider ses frères en religion en leur donnant à partager les lumières surnaturelles qu’il reçoit. Ces peintures, inspirées de l’Histoire sainte, visent fondamentalement à favoriser la contemplation chez le spectateur. L’éclairement des fresques, en particulier celles des cellules, est en relation étroite avec l’éclairement naturel reçu à travers les fenêtres. Fra Angelico a tenu compte du reflet lumineux issu de la fenêtre, située en géné­ral à droite de la fresque. La lumière naturelle frappe le mur situé face à la fenêtre, et celui-ci en renvoie le reflet sur la fresque. Avec cette technique d’éclairement, Fra Angelico fit œuvre novatrice dans la peinture européenne, car dès lors, on privilégia l’éclairement à partir du côté droit.

La plupart des fresques de Saint-Marc furent peintes avant 1445, année du départ pour Rome de Fra Angelico, et le reste vers 1450, l’artiste mettant à profit son séjour à Fiésole. Bien que la composition de toutes les fresques soit due à Fra Angelico lui-même, certaines furent exécutées – en partie, du moins – par des assistants, et l’on peut d’ailleurs constater entre elles des dif­férences de qualité picturale. Dans le couvent Saint-Marc, aujourd’hui trans­formé en Musée Fra Angelico, ont été réunis une grande partie des retables de l’artiste. Nous allons à présent nous intéresser à l’une des fresques des cel­lules, qui a pour thème le Christ aux outrages et dans la composition de la­quelle le personnage de saint Dominique en méditation sert de motif illustra­tif – on peut même dire emblématique – à la couverture du Sel de la terre.

 

Description de la fresque


La fresque du Christ aux outrages, qui occupe une cellule du premier étage de l’aile orientale du couvent, mesure un mètre et demi de large et près de deux mètres de haut (187 cm). Le sommet a la forme d’un arc en plein cintre, ce qui, joint au jeu des ombres, crée une impression de profon­deur, comme si la scène se déroulait à travers une ouverture pratiquée dans le mur, faisant ainsi communiquer le spectateur avec une autre salle.

 

Les personnages

 

Au centre et en haut de la fresque est représenté Notre-Seigneur Jésus-Christ, assis sur un banc rouge supporté par une estrade blanche. Jésus est couronné d’épines, il a les yeux bandés et il est entouré de divers signes qui évoquent sa passion, mais plus précisément les moqueries et les outrages qu’il eut à subir : des mains représentant les coups reçus – dont une qui le frappe avec un sceptre de roseau –, un autre sceptre de roseau dans sa main droite, la tête d’un homme qui se découvre en un salut dérisoire et en profite pour lui cracher au visage. Au premier plan, assis sur une estrade qui sup­porte celle où se trouve le banc rouge servant de siège à Notre-Seigneur, sont représentés la très sainte Vierge Marie et saint Dominique. Notre-Dame reflète la tristesse et la douleur, alors que saint Dominique médite avec re­cueillement sur un livre ouvert. L’une et l’autre tournent le dos à la scène symbolique de l’outrage. Et il faut insister sur le qualificatif symbolique, car l’aspect narratif a pratiquement disparu, les allusions aux outrages subis par Notre-Seigneur durant sa passion se réduisant au minimum. Cette représenta­tion picturale, à cause du petit nombre de détails illustratifs se rapportant à cet épisode de la passion, semble, à première vue, un peu froide et décon­certante, surtout lorsqu’en cherchant dans la copieuse production de Fra Angelico, on trouve une autre peinture du Christ aux outrages, celle figurant sur un des panneaux de « l’armoire d’argent [4] ». Cette autre représentation est à la fois plus claire et plus narrative, puisque têtes et mains font partie de corps entiers, pleinement intégrés à l’action, et que la très sainte Vierge Marie et saint Dominique en sont absents, eux qui n’ont pas assisté à la scène évoquée.

Sur notre fresque, les trois personnages représentés par Fra Angelico (Jésus-Christ, la Vierge Marie et saint Dominique) semblent à première vue déconnectés les uns des autres, comme si chacun appartenait à une partie indépendante d’un triptyque de l’époque. Or, rien n’est plus éloigné de la réalité que Fra Angelico nous offre là. Nous allons donc approfondir notre examen de la fresque du Christ aux outrages afin de la mieux comprendre.

 

 

Analyse des figures représentées


Le Christ

 

La figure centrale – victime des outrages – est Jésus-Christ assis, vêtu d’une tunique et d’un manteau tous deux de couleur blanche, dont les plis tombent largement (au point de lui cacher les pieds) sur l’estrade, blanche elle aussi, avec laquelle ils semblent se confondre. La figure du Christ est ma­jestueuse ; la dignité de son maintien est rehaussée par la sérénité de son vi­sage, le port d’un globe dans la main gauche – signe de pouvoir universel – et l’auréole marquée d’une croix rouge, apanage du Christ Pantocrator. Les seuls symboles qui, dans sa personne, font allusion à sa passion sont la cou­ronne d’épines, le bandage des yeux et le sceptre de roseau. Autour de lui apparaissent les mains agressives et la tête d’homme qui se moque et crache grossièrement, le tout plaqué sur un fond vert servant de cadre à la scène de l’outrage. Or, dans la peinture religieuse, la couleur verte s’emploie pour identifier le mal [5]. Ainsi donc, le chromatisme de la scène illustre le contraste entre la pureté et innocence de Jésus-Christ (représentées par le blanc de ses vêtements ainsi que de l’estrade sur laquelle il siège) et la mé­chanceté qui l’entoure (exprimée par le vert du fond). Ce contraste chroma­tique, renforcé par le rouge du siège (manifestation symbolique de la charité qui soutient Jésus-Christ à l’heure de l’épreuve et qui sert de moteur à son œuvre rédemptrice), renforce le contraste entre les figures : grandeur et di­gnité de Jésus-Christ face au harcèlement d’une vile et grossière populace, si suprêmement méprisable aux yeux de l’artiste qu’elle est peinte sans son corps ou, en d’autres termes, avec cette seule partie du corps qui intervient directement dans les outrages infligés au Christ. De cette manière si subtile et symbolique, Fra Angelico nous rappelle la phrase de l’Évangile selon saint Luc : « C’est votre heure et la puissance des ténèbres » (Lc 22, 53). Non pas que les méchants aient la moindre puissance en eux-mêmes, mais que Dieu la leur accorde, afin précisément – par sa Providence – d’en tirer un plus grand bien, en l’occurrence la rédemption du genre humain.

Il y a un autre détail que nous voulons signaler : Fra Angelico rassemble, en un même lieu et en un même moment, deux scènes d’outrages subis par Notre-Seigneur. La première, fondamentalement représentée par le bandage des yeux, s’est déroulée au Sanhédrin, lorsqu’en lui voilant la face, les Juifs le frappaient en disant « Christ, devine qui t’a frappé. » (Mt 26, Mc 14 et Lc 22). La seconde scène, figurée principalement par la couronne d’épines, le salut dérisoire et le sceptre de roseau, a eu lieu au prétoire de Pilate, après la fla­gellation (Mt 27, Mc 15 et Jn 19). Les autres éléments symboliques (mains menaçantes et crachat) sont communs aux deux scènes d’outrages décrites par les évangélistes.

 

Notre-Dame

 

La figure assise au premier plan, à gauche, est la très sainte Vierge Marie, sous son aspect de Mater Dolorosa. Sa tunique et son manteau sont de cou­leur violette, bien que de tons différents (la tunique est plutôt rouge lie-de-vin). Elle ne regarde pas les outrages dont son Divin Fils est victime, car elle n’était pas présente à ce moment de la passion. Néanmoins, sa tristesse et son affliction, la larme qui coule lentement de son œil droit, l’autre larme qui, sur son manteau, s’est transformée en une petite étoile, sa main gauche qui s’élève doucement vers son visage comme si c’était elle qui recevait les gifles, et sa main droite, par laquelle elle semble implorer qu’on mette fin à un traitement si cruel et brutal, tous ces détails montrent bien qu’elle vit la passion de Jésus-Christ en son cœur, et d’une manière exceptionnelle, aussi exceptionnelle que l’est notre corédemptrice.

 

Saint Dominique

 

L’autre figure assise au premier plan, à droite, et qui n’observe pas non plus les outrages subis par Notre-Seigneur, est saint Dominique de Guzman, fondateur de l’Ordre des Prêcheurs. On le reconnaît à l’habit blanc et à la cape noire de l’Ordre, ainsi qu’à l’étoile qui brille au dessus de son auréole. A la différence de Notre-Dame, il tient ouvert sur ses genoux un livre dans lequel il semble méditer profondément. Cette méditation nous est suggérée par la concentration du visage, la légère inclinaison du corps et la posture stylisée des mains. Non seulement saint Dominique était absent lors des ou­trages que Jésus-Christ eut à subir pendant sa passion, mais il appartient à une autre époque et à un autre lieu géographique ; le lien principal qui existe entre saint Dominique et ce qui se passe dans son dos n’est autre que sa méditation sur la passion, car si son regard et sa pose montrent qu’il se concentre sur un livre dont les pages ne font apparaître ni texte, ni inscrip­tion d’aucune sorte, l’ensemble de la composition – en revanche – ne laisse pas de révéler que le livre traite de la passion de Jésus-Christ.

 

 

La lumière du salut éternel

S’il fallait définir et caractériser d’un mot la production picturale de Fra Angelico, ce mot pourrait bien être vénération. Toute l’œuvre de notre moine-peintre est conçue afin d’éveiller chez le spectateur un sentiment de vénération pour les mystères de la foi de l’Église catholique, car c’est à tra­vers la vénération de ces réalités surnaturelles enseignées par l’Église que se réalise en nous le salut éternel. Et c’est dans les représentations de la passion que nous recevons le mieux ce message de vénération : là où d’autres ar­tistes se bornent à montrer la douleur et la souffrance, Fra Angelico – loin de s’arrêter à elles, mais transcendant au contraire cette douleur et cette souf­france – nous introduit, par les gestes de vénération des saints qu’il peint dans les divers épisodes de la passion, dans le mystère même du salut, en nous faisant participer aux mérites de Notre-Seigneur.

Dans la fresque du Christ aux outrages, les trois personnages représentés sont parfaitement reliés entre eux.

En premier lieu, la lumière venant de droite les éclaire tous de la même manière, et c’est son effet naturel qui nous amène subtilement à l’idée d’une autre lumière : celle, intérieure, du salut éternel.

En deuxième lieu, un support matériel commun sert de lien entre les trois personnages : l’estrade inférieure tenant lieu de siège à la très sainte Vierge et à saint Dominique et sur laquelle se trouve l’estrade blanche supérieure où est assis Notre-Seigneur. Elle est de couleur rose, semblable à la couleur que le sang laisse en séchant sur un linge blanc.

En troisième lieu, on discerne un dernier lien, plus discret peut-être que les deux autres, mais plus efficace : le dialogue silencieux entre les trois per­sonnages. En effet, saint Dominique – par son attitude de méditation – nous introduit à la scène des outrages subis par Jésus-Christ. Néanmoins, dans l’effort intellectuel que nous suggèrent à la fois sa lecture et sa posture, il n’est pas seul, car il est accompagné de la très sainte Vierge, qui médite la passion de son Divin Fils, non dans un livre, mais dans son cœur ; avec son geste de douleur, elle nous rappelle que ce sont nos péchés qui ont causé la passion et elle nous incite à la contrition.

Ici nous retrouvons l’un des éléments essentiels de la spiritualité de l’Ordre des Prêcheurs : son profond sens marial. Saint Dominique a reçu de la Vierge Marie non seulement l’habit de l’Ordre (ce que Fra Angelico a illus­tré dans les prédelles de plusieurs de ses retables), mais aussi le saint rosaire, et l’on sait que cette dévotion mariale consiste essentiellement à contempler les mystères de la vie de Jésus-Christ en s’appuyant sur la récitation de l’Ave Maria. Imprégné de cet esprit, Fra Angelico va faire figurer la très sainte Vierge dans ses représentations picturales de la vie de Notre-Seigneur, que Marie ait été historiquement présente ou non. On le voit bien dans la fresque du Christ aux outrages que nous commentons ici : Fra Angelico n’hésite pas à y inclure la Vierge Marie afin de rehausser le rôle de principal intercesseur qu’elle joue pour nous auprès de Dieu, et l’on constate que c’est elle qui est la plus tourmentée par la passion du Rédempteur, dont nos péchés sont la cause.

Par cette double invitation – intellectuelle et affective – à la contempla­tion, nous accédons pleinement à la scène centrale du Christ aux outrages, où le peintre souligne la majesté et la sérénité du Christ dans l’épreuve, où les agresseurs ne sont que de simples instruments au service du plan divin de la Rédemption, où celui qui domine tout est Jésus-Christ. L’artiste nous amène ainsi à considérer la passion du Christ non dans l’optique humaine, mais dans l’optique divine, non à travers le prisme de la douleur et de la souffrance humaine, mais dans la perspective de l’accomplissement de la vo­lonté de Dieu, ce qui rend la passion vraiment méritoire en tant que remède et salut du genre humain [6].

Ainsi, donc, cette fresque du Christ aux outrages porte la marque mys­tique et illustre le caractère ecclésial de la peinture de Fra Angelico : sa marque mystique, car les détails et les faits extérieurs ne sont pour le peintre qu’une voie d’accès à ce qui est intérieur et invisible ; son caractère ecclésial, parce que tout est ordonné à nous faire participer des mérites de Jésus-Christ, ce qui est la fin constitutive de l’Église [7]. Contrairement à ses contemporains, Fra Angelico ne s’arrête pas à étudier la lumière naturelle. Bien qu’il ne dédaigne pas d’utiliser ses connaissances dans ce domaine, il ne le fait qu’à titre instrumental ; ce qu’il cherche sans cesse, c’est à commu­niquer au spectateur une autre lumière, très supérieure : celle du salut éter­nel. Sur sa tombe, dans l’église de Santa-Maria-supra-Minerva, à Rome, on a gravé ce panégyrique :

Ici repose le peintre estimé Fra Giovanni, de l’Ordre des Prêcheurs. Vous de­vez m’apprécier non comme un deuxième Apelle, mais pour mon abandon à Jésus-Christ. Quelques œuvres perdurent sur la terre, d’autres appartiennent au Royaume des Cieux. J’ai vu la lumière de la terre dans la ville de Florence, la fleur de l’Étrurie.

 

« Laus Deo et Beato Angelico ! » 

 

 

Annexe

 

Notre regretté collaborateur Louis Miard († 27 novembre 2001) avait projeté de faire un article sur cette fresque.

Il avait commencé à rassembler des documents et rédigé l’introduction et quelques phrases du texte.

Nous donnons ici, à titre de témoignage, cette introduction :

La tradition nous représente le maître italien, Fra Angelico, absorbé dans son travail, caressant de son pinceau une de ces suaves figurines d’anges qui l’ont rendu populaire et lui ont valu l’immortalité, ou bien une de ces délicates images de la Vierge ou des saints devant lesquelles, l’œuvre achevée, il se prosternait et priait en silence. Avant de se mettre à l’ouvrage, il prie et médite, pour demander à l’oraison cette inspiration et cette pureté de l’âme qui lui permettront de saisir et d’exprimer le divin. Il prie encore après le travail, pour remercier le Ciel qui lui a donné la grâce de fixer l’ineffable oraison sacrée.

Y a-t-il dans cette tradition un fond de vérité ? Il n’est pas difficile de deviner l’âme de l’artiste à travers ses œuvres si nombreuses. On comprend comment la cellule conventuelle, ce milieu plein de calme, sérénité et spiritualité, l’église parfumée de l’encens liturgique, et marquée d’une beauté métaphysique, le cloître tantôt retentissant des chants et des psaumes sacrés, tantôt plongé dans le silence évocateur d’éternité, durent favoriser, dans une âme d’une spiritualité contemplative si affinée, le développement de délicates tendances mystiques si pieusement transcrites dans ses multiples compositions artistiques.

Comment ne pas admettre la tradition, en présence de l’humilité si profonde de l’artiste, de la beauté de ses œuvres, de la délicatesse infinie de son sentiment, de l’élévation de sa pensée, de la douceur de son expression picturale ? De tous les maîtres qui se sont appliqués à pénétrer l’image de l’homme de l’idée du divin, Fra Angelico est parmi ceux qui ont le mieux réussi à évoquer ces figures sacrées d’une pureté idéale, avec une si merveilleuse simplicité d’expression que ce sera l’immortel honneur de l’historien de la peinture universelle.

 

*

  

Et voici quelques pensées qu’il avait notées en vue de son article :

 

— Immortelles figures que cinq siècles n’ont cessé de contempler pour leur joie comme pour leur édification.

— Peignant comme on prie, avec la spontanéité d’une adorante ferveur.

— Torquemada : Prêcher = « Lutter par les armes spirituelles contre les erreurs des hérétiques et les tentations des démons » SFA 29.

— La peinture = prédication.

— Le Beato […] prétendit ne peindre jamais que pour l’édification de ses frères, lui dont l’art formait un enseignement spirituel autant qu’un témoignage de beauté, et qui ne voulut employer les dons de son génie qu’au service de la vérité à laquelle il voua chaque heure de son existence.

— Ineffable mansuétude du groupe… l’expression céleste qui transparaît sur chaque visage, la tendre douceur qui les nimbe, la lumière divine qui les touche et que nul artiste dans l’avenir ne rallumera sur un front et dans les yeux humains restent la marque exclusive du maître angélique.

— F.A. : populaire.

— Pacifique figure du frère angélique – la douceur angélique du maître de Saint-Marc.

— Le doux Fra Giovanni – le peintre de Fiesole, le peintre de génie.



[1] — Le peintre et architecte Giorgio Vasari (1511-1574) fut le premier biographe de Fra Angelico, qu’il inclut dans son ouvrage Vies des plus insignes peintres, sculpteurs et architectes, publié en 1550.

[2] — Saint Antonin de Florence (1389-1450), entré dans l’ordre dominicain en 1405, fut fortement influencé par la spiritualité de sainte Catherine de Sienne. Il fonda le couvent Saint-Marc, à Florence, et il accéda en 1446 à l’archevêché de cette même ville. Modèle de pasteur zélé, il combattit les tares morales de la société florentine corrompue de son temps, et il écrivit sa « Summa Moralis ».

[3] — Sur la valeur des canonisations et béatifications récentes, voir Le Sel de la terre 42, p. 244. (NDLR.)

[4] — Il s’agit d’une armoire où l’on conservait les dons les plus précieux faits à l’église florentine de la Santíssima Annunziata et dont la porte se composait de quarante-et-un panneaux, presque tous décorés par Fra Angelico. Le panneau du Christ aux outrages mesure 38,5 x 37 cm.

[5] — Cette même interprétation a été donnée par le regretté professeur Louis Miard, à propos du vêtement du bourreau qui pose les mains sur Jésus-Christ dans le célèbre « El Expolio » du Greco : « Dans la tradition picturale chrétienne, bourreaux, méchants et infidèles sont souvent vêtus de vert » (Le Sel de la Terre n° 36, p. 174).

[6] — Saint Thomas d’Aquin précise que le mérite de la Passion de Notre-Seigneur réside non pas dans les souffrances extérieures, mais dans l’acte intérieur de leur acceptation volontaire (III, q. 48, a. 1, ad 1).

[7] — L’Église n’est autre que « Jésus-Christ continué », selon l’expression de Bossuet ; elle est aussi « le Corps Mystique du Christ », ainsi que l’expose Pie XII dans son encyclique Mystici Corporis.

Informations

Le Christ aux outrages, fresque peinte par Fra Angelico vers 1445-1450 dans une cellule du couvent Saint-Marc de Florence, constitue l’une des plus émouvantes représentations de la Passion. Le Bienheureux peintre dominicain y montre un Christ majestueux, vêtu de blanc, serein au milieu des outrages symbolisés : couronne d’épines, yeux bandés, crachats et gifles. À ses côtés, la Vierge Marie en Mater Dolorosa et saint Dominique méditant sur le mystère rédempteur.

Cette œuvre n’est pas seulement artistique : elle est une véritable prédication visuelle. Là où d’autres ar­tistes se bornent à montrer la douleur et la souffrance, Fra Angelico nous introduit dans le mystère même du salut. Elle invite le fidèle à contempler avec vénération la dignité divine du Sauveur qui accepte volontairement la souffrance pour notre salut. Dans un monde qui blasphème encore le Christ, cette fresque appelle à la contrition, à la réparation et à une piété profonde.

L'auteur

Julio Melones Espolio collabore depuis de nombreuses années à la revue Le Sel de la Terre dans la rubrique « Civilisation chrétienne ». Ses articles se distinguent par une étude attentive des grands chefs-d’œuvre de la peinture religieuse espagnole et européenne, qu’il éclaire à la lumière de la doctrine catholique et de l’histoire de la Chrétienté.

Parmi ses contributions figurent des analyses sur des oeuvres d'art telles que Le retable de saint Thomas d’Aquin (œuvre de Pedro Berruguete), Le Christ aux outrages de Fra Angelico, La Dernière Cène de Juan de Juanes, L’Adoration des Mages de Frère Jean-Baptiste Maíno, La prédication de saint Vincent Ferrier d’Alonso Cano. Il a aussi écrit sur des thèmes historiques, tel l’épopée de l’Alcazar de Tolède, ou les institutions créées par Isabelle de Castille ou encore sur des sujets plus directement théologiques, comme Dominique Banez et les controverses sur la grâce.

Ces études rappellent comment l’art véritable, au service de la foi, exprime la grandeur de Dieu et la sainteté de l’Église. Julio Melones Espolio met ainsi en valeur la civilisation chrétienne dans son expression la plus haute, particulièrement dans la tradition espagnole marquée par la Reconquête et la Contre-Réforme.

Ses écrits invitent le lecteur à contempler la beauté sensible ordonnée à la vérité surnaturelle, conformément à l’enseignement constant de l’Église.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 48

p. 144-154

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Civilisation Chrétienne : Fondements, Histoire et Restauration

L'art chrétien traditionnel

L'Ordre des Prêcheurs : Spiritualité et Doctrine des Dominicains

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page