Les maximes
de Notre-Seigneur
par le père Emmanuel O.S.B.,
curé de Mesnil-Saint-Loup
« Nous n’avons en ce monde d’autre bien que de manger la chair de Notre-Seigneur, et de boire son sang, non seulement dans l’eucharistie, mais encore dans la lecture des Écritures [1]. »
C’est par cette citation de saint Jérôme que le père Emmanuel commença, dans son Bulletin de l’Œuvre de Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance, ses commentaires des maximes de Notre-Seigneur.
Nous en avons déjà donné quelques-uns dans Le Sel de la terre 44 (p. 190-201), 45 (p. 48-51) et 46 (p. 8-14). En voici une dernière série [2].
Le Sel de la terre.
*
— I —
Oui, Père
Ita, Pater, quoniam sic fuit placitum ante te.
Oui, Père, puisqu’il vous a plu ainsi.
(Mt 11, 26)
NOTRE-SEIGNEUR venait d’adorer les merveilles de la justice et de la miséricorde de son Père dans l’œuvre du salut des hommes, et lui avait rendu grâces de ce qu’il avait révélé aux humbles et aux petits des mystères qui demeuraient cachés aux sages et aux prudents. Son action de grâces se termina par ces mots : Oui, Père, puisqu’il vous a plu ainsi.
Notre-Seigneur, à qui toutes choses ont été livrées par le Père, en qui sont tous les trésors de la science et de la sagesse de Dieu, Notre-Seigneur admire, adore les jugements de son Père : il y adhère, il y acquiesce, il s’y soumet : Oui, dit-il, oui, Père.
Ce oui est complet, universel, absolu. Il est plein de lumières, car le Fils n’ignore rien de tout ce que sait le Père ; il est plein d’amour, car le Fils n’aime pas moins que le Père : mais le Fils est homme, et c’est comme homme qu’il adore ces grands et magnifiques jugements du Père.
Que de lumières donc dans la sainte âme de Jésus, quand il prononça cette divine parole, et en même temps que d’amour en son cœur ! Ce oui, ce nom de Père, dit à un tel Père, par un tel Fils !
Ce que Jésus nous a révélé de son âme en cet instant de sa vie adorable, n’était pas en lui la disposition d’un instant. Ce oui est le résumé de toutes ses dispositions intérieures, c’est sa vie tout entière qui est là. Ses anéantissements dans l’Incarnation, sa profonde humiliation dans les impuissances de l’enfance, son silence et sa pauvreté, sa crèche et sa croix, sa passion et sa mort, tout est là, dans ces mots si brefs et si grands : Oui, Père. Toujours, toujours, avec la même paix, et le même amour, il disait et redisait : Oui, Père !
Oui, Père, puisqu’il vous a plu ainsi. Le bon plaisir du Père était l’unique plaisir du Fils, alors même qu’il lui fallait et s’humilier, et souffrir et mourir. Ce bon plaisir du Père est notre salut ; il est pour nous grâce, sanctification, rédemption et vie éternelle : dès lors Jésus l’embrasse avec joie, avec amour, en paix. Il y vit, il y souffre, il y meurt ; redisant toujours : Oui, Père, puisqu’il vous a plu ainsi.
Il y a là pour nous un grand exemple, une leçon magnifique. Lisons dans l’âme de Jésus, instruisons-nous dans son cœur, apprenons à dire avec lui : Oui, à toutes les volontés de Dieu ; à dire avec lui : Père, à notre Père qui est dans les cieux.
Heureuses les âmes qui près du berceau de l’Enfant-Jésus apprendront à bégayer sa divine prière : Oui, Père, puisqu’il vous a plu ainsi !
— II —
Ceci est mon corps
Accipite et comedite : hoc est corpus meum.
Prenez et mangez : ceci est mon corps.
(Mt 26, 26)
Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique [3]. Il l’a premièrement donné au monde quand il s’est fait homme, et il l’a, en second lieu, donné au monde quand il l’a donné pour en être la victime. La même chair qu’il avait prise pour se rendre semblable à nous, il nous la donne de nouveau, en la donnant pour nous en sacrifice.
Voilà deux choses qui devaient être accomplies dans la chair de notre Sauveur : l’une, que le Fils de Dieu devait venir en chair, pour s’unir à nous et nous être semblable ; l’autre que le même Fils de Dieu devait s’immoler dans la même chair qu’il avait prise, et l’offrir pour nous en sacrifice. Une troisième chose se doit accomplir en cette chair immolée : il faut encore qu’elle soit mangée pour la consommation de ce sacrifice, en gage certain que c’est pour nous que le Fils de Dieu l’a prise et qu’il l’a offerte, et qu’elle est tout à fait à nous. C’est une troisième merveille qui doit s’accomplir dans la chair de Jésus-Christ. Comment le fera-t-il ? Nous faudra-t-il dévorer sa chair, ou vive, ou morte, en sa propre espèce et nature ? Et puisqu’il faut que son sang nous soit aussi bien donné à boire que sa chair à manger, faudra-t-il avaler ce sang en sa propre forme ? A Dieu ne plaise ! Dieu a trouvé le moyen que, sans rien perdre de la substance de son corps et de son sang, nous les prissions seulement d’une manière différente de celle dont ils sont naturellement exposés à nos sens. Par ce moyen nous avons toute la substance de l’un et de l’autre ; et Dieu, en nous les donnant dans une forme étrangère, nous sauve de l’horreur de manger de la chair humaine, et de boire du sang humain, en leur propre forme.
Et comment a-t-il fait cela ? Il a pris du pain, et il a dit : Ceci est mon corps, mon vrai corps, mais sous la figure du pain ; il a pris une coupe pleine de vin, et il a dit : Ceci est mon sang, mon vrai sang, sous la figure du vin. Comme donc, afin que son Fils éternel et immortel pût mourir, Dieu l’a fait fils de l’homme : ainsi, afin qu’on pût manger cette chair et boire ce sang, il a fait ce corps, pain d’une certaine manière, puisqu’il a revêtu son corps de la forme et de l’espèce du pain : il a voulu que son sang fût encore versé dans nos bouches, et coulât en nous sous la forme et la figure du vin. Nous avons donc toute la substance de l’un et de l’autre ; les figures anciennes s’accomplissent, notre foi est contente, notre amour a ce qu’il demande : il a Jésus-Christ tout entier, en sa propre et véritable substance ; et l’Église le mange, l’Église le reçoit : comme épouse, elle jouit de son corps ; elle lui est unie corps à corps, pour lui être unie aussi cœur à cœur, esprit à esprit.
Comment tout cela s’est-il pu faire ? Dieu a tant aimé le monde : l’amour peut tout ; l’amour fait, pour ainsi dire, l’impossible pour se contenter, et pour contenter son cher objet. Dieu a fait pour nous l’impossible ; je dis pour nous, car pour lui il n’y en a point, tout lui est possible.
Comment tout cela s’est-il fait ? Dieu a tant aimé le monde ! Il ne nous reste qu’à croire et à dire avec le disciple bien-aimé : Nous avons cru à l’amour que Dieu a pour nous [4]. La belle profession de foi ! Le beau symbole ! Que croyez-vous, chrétien ? Je crois à l’amour que Dieu a pour moi. Je crois qu’il m’a donné son Fils ; je crois qu’il s’est fait homme ; je crois qu’il s’est fait ma victime ; je crois qu’il s’est fait ma nourriture, et qu’il m’a donné son corps à manger, son sang à boire, aussi substantiellement qu’il a pris et immolé l’un et l’autre. Mais comment le croyez-vous ? C’est que je crois à son amour, qui peut pour moi l’impossible, qui le veut, qui le fait.
— III —
Jérusalem, Jérusalem, …
Jerusalem, Jerusalem, quæ occidis prophetas, et lapidas eos qui ad te missi sunt,
quoties volui congregare filios tuos,
quemadmodum gallina congregat pullos suos sub alas, et noluisti.
Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes, et lapides ceux qui te sont envoyés,
combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants,
comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n’as pas voulu
(Mt 33, 37)
C’était quelque temps avant la mort de Notre-Seigneur. Le divin maître voyait à l’avance tout ce que Jérusalem allait attirer sur elle de châtiments, et, pleurant sur son malheur, il disait, Jérusalem, Jérusalem ! La nommer une fois n’eût pas suffi, ni pour dire combien elle était coupable, ni pour dire combien elle était aimée. Jérusalem ! la ville sainte, la bien-aimée de Dieu ; il en avait fait le centre de la religion, il y avait dressé un trône et fait régner des rois ; il lui avait envoyé ses prophètes et fait connaître toutes ses volontés ; il l’avait exaltée comme une reine, et aimée comme une épouse. Avec tout cela, Jérusalem fut ingrate ; reine, elle s’enfla d’orgueil ; épouse, elle fut infidèle jusqu’à l’adultère. Dans cet état même, la miséricorde du Seigneur ne l’abandonna jamais. Il le lui dit dans Jérémie :
Ne dit-on pas tous les jours : si un homme répudie son épouse, et qu’ayant quitté son mari, elle en prenne un autre, est-ce que jamais elle reviendra au premier ? Ne sera-t-elle point à ses yeux horriblement souillée ? Mais toi, Jérusalem, tu t’es déshonorée avec plusieurs [tes idoles] ; et pourtant, reviens à moi, je te reprendrai [5] !
Jérusalem ne revint pas. Insensible comme tous les endurcis, cruelle comme tous les voluptueux, elle tua les prophètes, et lapida les messagers de paix qui lui étaient envoyés de Dieu. Son mal était au comble.
Je t’ai envoyé Isaïe, dit un ancien auteur inconnu, tu l’as scié en deux ; je t’ai envoyé Jérémie, tu l’as lapidé ; je t’ai envoyé Ézéchiel, tu lui as fendu le crâne en le traînant sur des pierres. Comment pourras-tu guérir, tu ne laisses venir à toi aucun médecin ? Comment guérirai-je ton mal, tu foules aux pieds tous les remèdes ? Pour t’épargner, toi, la coupable, je n’ai pas épargné mes saints. J’ai sacrifié leur vie, pour ne pas voir ta mort. Tous les médecins spirituels ont échoué auprès de toi, et tu n’as point été guérie. Ton mal est incurable, il résiste à l’art d’un Dieu. Si j’eusse voulu me réjouir de ta mort, jamais je ne t’aurais envoyé mes prophètes. Si j’avais voulu te perdre, jamais je ne serais venu moi-même à toi. Que ferai-je donc pour toi, si toi-même tu ne veux pas vivre ?
Dieu mit le comble à tous ses bienfaits envers Jérusalem, en lui envoyant son propre Fils. Il ne fut pas mieux traité que les autres. Et pourtant sa parole était douce, son cœur était tendre, ses bienfaits sans cesse renouvelés. Il passa, faisant le bien, et Jérusalem ne voulut point être docile à sa voix. Jérusalem, s’écrie-t-il, Jérusalem, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule ses petits sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu !
Comme il a pleuré Jérusalem, dit Bossuet, avec quelle tendresse il a présenté ses ailes maternelles à ses enfants qui voulaient périr ! Une poule, c’est la plus tendre de toutes les mères. Elle voudrait reprendre ses petits, non pas sous ses ailes, mais dans son sein, s’il se pouvait, digne d’être le symbole de la miséricorde divine.
Combien de fois j’ai voulu, dit Notre-Seigneur, et tu n’as pas voulu. Il y a là un abîme insondable. Dieu veut, la créature ne veut pas. Dieu est tout-puissant, et la créature résiste à Dieu. Une volonté de néant s’insurge contre une volonté toute puissante. Dieu peut anéantir la rébellion, et il n’écrase pas la rebelle. Dieu peut tout, et il semble qu’en présence d’une volonté coupable, il ne puisse rien. Il peut cependant, mais par un jugement toujours juste, quoique caché pour nous, il permet au mal de paraître en sa créature, de résister à sa volonté, et de la tenir pour ainsi dire en échec. La lutte toutefois n’est pas longue, et pour qui n’a pas voulu de la miséricorde de Dieu, arrive l’heure de justice. Et alors, la créature qui a voulu sortir de l’ordre en désobéissant à Dieu est forcément ramenée à l’ordre en subissant les châtiments de Dieu. Et Dieu demeure invincible ; invincible en sa justice vis-à-vis des méchants, invincible en son amour vis-à-vis des bons.
— IV —
La charité se refroidira
Quoniam abundabit iniquitas,
refrigescet charitas multorum.
De ce que l’iniquité abondera,
la charité de plusieurs se refroidira.
(Mt 24, 12)
Les choses visibles sont les images des invisibles : le froid et le chaud sont le symbole du péché et de la charité. Le froid resserre, le chaud dilate : le froid amène l’engourdissement, la torpeur : la chaleur, c’est le mouvement et la vie. Ce qu’opère le froid dans les corps, le péché l’opère dans les âmes : ce que la chaleur produit dans la nature sensible, la charité le produit dans les êtres intelligents.
Le péché, qui est le froid au cœur, ravale une âme, la retient en bas, empêche son essor vers Dieu, et la fixe dans une région que l’Écriture appelle la région des ombres de mort : la charité, qui est le chaud au cœur, élève l’âme vers Dieu, la pousse à des actes généreux, lui inspire un courage surhumain, et une ardeur divine pour tout ce qui est vraiment noble et grand.
Si, d’un côté, il y a engourdissement, de l’autre il y a l’activité : et si le péché peut beaucoup pour arrêter des âmes, la charité peut davantage pour les stimuler et les mener à Dieu.
Le malheur, c’est que, par suite de l’unité du genre humain, par suite de la société et de la communauté qui existe entre tous les hommes, ils sont, dans une certaine mesure, solidaires les uns des autres, et cela dans le mal plus parfaitement que dans le bien.
Si le bien prévaut quelque part, quelques âmes en profiteront et deviendront meilleures : mais si c’est le mal qui prévaut, beaucoup plus d’âmes en subiront les funestes influences. C’est ce que Notre-Seigneur nous enseigne, quand il dit : De ce que l’iniquité abondera, la charité de plusieurs se refroidira.
Nous voyons cela tous les jours. L’entraînement de l’exemple, du mauvais exemple, est plus puissant que toute raison. La volonté de l’homme est comme frappée d’impuissance, de paralysie, de stupidité, à la vue de ce que font tous les autres : et la plupart des hommes suivent le grand nombre, sans même s’être demandé jamais s’il faut le suivre. Il semble qu’il n’y a pas même lieu à examiner : ainsi font-ils, ainsi ferai-je. Et le grand nombre prenant la voie large, chacun de suivre le mouvement général, et alors l’iniquité abonde.
Toutefois la charité demeure quelque part : le Seigneur se réserve toujours quelques sept milliers d’hommes qui ne fléchissent pas le genou devant Baal. Mais parmi ceux-là mêmes, la charité souvent se refroidit.
Quand, dans un corps, un membre est malade, le corps tout entier souffre du mal d’un de ses membres ; et quand dans l’humanité, dans l’Église même, dans une portion de l’Église, un diocèse, une paroisse, une famille, quelques membres sont atteints de froid, le corps tout entier perd nécessairement quelque chose de sa chaleur première. Il se refroidit.
Dieu serait-il donc moins bon, moins digne d’amour, parce que plusieurs se mettent à l’offenser ? Non, mais alors les âmes, même fidèles, ont plus de difficulté à lui être fidèles, à goûter sa bonté, à l’aimer.
Alors encore se fait dans les âmes un double mouvement : mouvement en bas, c’est l’envahissement du froid, c’est le fait de plusieurs ; mouvement en haut, dans les âmes qui ne veulent pas être envahies par le froid : c’est la réaction. Alors ces âmes crient à Dieu : Sauvez-nous, nous périssons ! Alors elles prient avec plus d’insistance : Notre Père qui êtes aux cieux,… délivrez-nous du mal ! Ainsi soit-il !
— V —
Voici ma mère
Qui fecerit voluntatem Dei,
hic frater meus, et soror mea, et mater est.
Qui fait la volonté de Dieu,
est mon frère, et ma sœur, et ma mère.
(Mc 3, 35)
Notre-Seigneur était en une maison, et il enseignait. Sa sainte Mère et quelques-uns de ses parents, que l’Évangile appelle ses frères suivant l’usage des juifs, vinrent pour le voir, et se tenant dehors, ils demandèrent Jésus. On vint dire à Jésus que sa Mère et ses frères le demandaient : et, regardant ceux qui étaient autour de lui et qui l’écoutaient, il répondit : Voici ma mère et mes frères, car qui fait la volonté de Dieu est mon frère, et ma sœur, et ma mère.
Des hérétiques, dit saint Ambroise, cherchant toujours à reprendre Dieu et ses saints, n’ont-ils pas osé dire que Notre-Seigneur avait ici méconnu sa sainte Mère. Non, s’écrie le grand docteur, Jésus n’a point ici méconnu sa Mère qu’il a reconnue et honorée du haut de sa croix, mais il nous enseigne qu’il y a entre Dieu et l’âme fidèle une parenté plus étroite qu’entre une mère et son fils. Religiosiores copulœ mentium docentur esse quam corporum [6]
Et puis, ajoute saint Ambroise, ils se disaient cherchant Jésus, et ils restaient dehors. Si vraiment ils cherchaient le Christ, ils ne devaient pas rester dehors : le Verbe est à l’intérieur, la lumière est à l’intérieur. Intus Verbum, intus et lumen [7].
Saint Jean Chrysostome est dans la même pensée que saint Ambroise :
Il n’a point rougi de sa mère, mais il a voulu nous faire comprendre qu’il n’eût été d’aucun profit pour elle d’être sa mère, si elle n’avait vécu dignement. S’il avait voulu renier sa mère, il en avait une belle occasion quand il était sur la croix ; mais c’est alors qu’il témoigna pour elle plus de sollicitude, en la recommandant au plus aimant de ses disciples. Quand une femme s’écria un jour : Bienheureux le sein qui t’a porté !, il ne répondit pas : Je n’ai pas de mère, mais il enseigna que sa mère elle-même ne serait bienheureuse que pour avoir fait la volonté de son Père : et qui la suit fidèlement, est par lui regardé comme son frère, et sa sœur, et sa mère. A quel honneur incomparable, à quel rang merveilleux la vertu peut conduire les hommes ! Faire la volonté de Dieu, c’est être plus parent avec lui qu’un frère avec son frère, une sœur avec sa sœur, un fils avec sa mère.
L’âme qui entend la parole de Notre-Seigneur, et qui la reçoit avec foi, reçoit alors une naissance nouvelle qui est tout en l’esprit, et, par cette naissance nouvelle, il se forme, entre elle et Dieu l’objet de sa foi, un lien de parenté plus étroit que tout lien de parenté naturelle. De cette union intime de l’âme avec son Dieu par la foi, naît une affection nouvelle, puissante, surnaturelle, et, de sa nature, éternelle, entre Dieu et l’âme fidèle.
La très sainte Vierge avait avec Notre-Seigneur cette double parenté, l’une selon la nature, l’autre selon l’esprit : et Notre-Seigneur qui aimait sa mère parce qu’elle était sa mère, l’aimait davantage parce que, fidèle et aimante, elle faisait la volonté de son Père.
Voilà une merveille peu connue parmi toutes les merveilles que la foi nous révèle en la très sainte Mère de Dieu.
Et ce qui doit nous ravir de joie, c’est que tant grand que soit l’amour tout spécial que le Sauveur a pour sa mère parce qu’elle est la Vierge fidèle, nous pouvons avoir part à ce grand et incomparable amour en devenant nous-mêmes fidèles et soumis à la volonté de son Père. Car qui fait la volonté de Dieu, est mon frère, et ma sœur, et ma mère.
— VI —
Si tu peux croire …
Si potes credere, omnia possibilia sunt credenti.
Si tu peux croire, à qui croit tout est possible.
(Mc 9, 22)
Un enfant était possédé du démon : les Apôtres n’avaient pu chasser cet ennemi. Le père de l’enfant amena son pauvre possédé à Notre-Seigneur, lui demandant secours et guérison.
La prière de cet homme était assez semblable à nos pauvres prières, quand elles ne sont pas animées de la vraie confiance en Dieu. Dans sa prière donc, il exposait son cas à Notre-Seigneur, et ajoutait, comme conclusion : Maître, si vous y pouvez quelque chose, par pitié pour nous, secourez-nous.
Si vous y pouvez quelque chose !
Notre-Seigneur répondit sur le même ton : Si tu peux croire, à qui croit tout est possible.
Le père de l’enfant doutait de la puissance de Notre-Seigneur, et Notre-Seigneur voulait lui apprendre à douter plutôt de la foi avec laquelle il le priait.
Si cet homme eut eu plus de foi, sa foi aurait fait naître en lui plus de confiance, et dès lors il n’eût pas eu de doute sur la puissance de Notre-Seigneur.
Ceci nous enseigne que tels nous nous présentons devant Dieu, tel Dieu lui-même se montre à nous. A qui ne croit pas, Dieu se tient comme caché ; à qui doute, Dieu se montre comme une puissance possible ; à qui croit, Dieu se révèle en Dieu tout-puissant.
En cela, suivant la parole d’un ancien, Dieu répond à nos volontés plus qu’à nos paroles : Deus voluntatibus respondet, non verbis [8].
Le père de ce pauvre enfant jugeait de la maladie de son enfant, et de la possibilité de sa guérison, plus selon la nature que selon la foi ; et il doutait s’il y avait remède à un si grand mal.
Notre-Seigneur avait donc à opérer une double guérison, et dans l’âme du père et dans le corps de l’enfant.
Le divin maître se mit à l’œuvre, et commençant par le père, il lui dit donc : Si tu peux croire !
Cette première parole fut un puissant stimulant pour l’âme à qui Notre-Seigneur l’adressa ; aussi, poussant un grand cri, signe de l’effort qu’il faisait pour croire, et versant des larmes, témoignage du vif désir qu’il avait d’être exaucé, cet homme s’écria : Je crois, Seigneur ; aidez à mon incrédulité.
Je crois, Seigneur ! Sous l’action de votre parole et de votre grâce, j’ai fait l’effort que vous me demandiez ; j’ai pu croire et je crois ; je crois, Seigneur, que vous pouvez guérir mon enfant ; et ce que vous opérez en mon âme m’est le gage de ce que vous aller opérer dans son corps.
Je crois Seigneur ! Mais je sens qu’il me faut croire avec humilité ; je sors, en effet, d’un état de mécréance que j’appelle, sans détour, une véritable incrédulité. Seigneur, venez donc en aide à l’incrédulité d’un homme qui veut être croyant, et qui croit de tout son cœur.
Cet homme était donc devenu croyant, comme Notre-Seigneur le lui souhaitait, et tout allait devenir possible dès lors qu’il avait pleine et entière confiance en Notre-Seigneur. Rien ne faisait plus obstacle à sa guérison, elle allait s’opérer.
Mais remarquons ce mot de Notre-Seigneur : A qui croit, tout est possible.
Témoignant en cela de sa divine modestie et de son adorable humilité, Jésus semble attribuer le bien plus à la foi du croyant qu’à sa propre puissance et bonne volonté : A qui croit, dit-il, tout est possible. Oui, Seigneur Jésus, ainsi vous l’avez dit et ainsi il en est : car, à qui croit, vous êtes propice ; à qui croit, vous vous rendez présent ; en qui croit, vous opérez toutes choses ; et pour qui croit, tout est possible. Je puis tout, disait saint Paul, en celui qui me rend fort [9].
Et Notre-Seigneur, répondant à la voix de cet homme, d’un mot chassa le démon, et l’enfant fut guéri.
« A qui croit, tout est possible ! »
— VII —
Nul n’est prophète en son pays
Non est propheta sine honore,
nisi in patria sua, et in domo sua,
et in cognatione sua.
Un prophète n’est point sans honneur,
sinon dans sa patrie, et dans sa maison,
et dans sa parenté.
(Mc 6, 4)
Un prophète ! Un messager de Dieu, un homme qui parle la parole de Dieu, c’est une grande merveille ; et là où elle se révèle, elle doit exciter l’admiration et la reconnaissance des hommes. Dieu a daigné leur envoyer son prophète ; ils doivent, ce semble, en même temps, honorer le prophète et recevoir la parole de Dieu qui leur arrive par lui.
C’est l’ordre ; mais l’ordre n’est pas partout ici-bas : et les prophètes ont à compter avec les hommes, et surtout avec les passions des hommes.
Quel prophète fut jamais meilleur prophète que le Fils de Dieu ? Et pourtant nous savons que, pour avoir apporté au monde la parole de Dieu, il lui en coûta la vie.
Venant en ce monde, un prophète, et en général tout messager de la parole de Dieu, sera plus goûté au loin que dans son propre pays. C’est ce qui est arrivé à Notre-Seigneur lui-même. Il était un jour à Nazareth, son pays, et c’est précisément là qu’il prononce cette parole : Un prophète n’est point sans honneur, sinon dans sa patrie, dans sa maison, dans sa parenté.
Ce phénomène est singulier. Les Pères de l’Église en ont donné l’explication, et ils y trouvent deux raisons.
La première, c’est que la familiarité avec laquelle on traite ordinairement ses compatriotes, ses connaissances, ses parents, fait qu’on est peu porté à leur accorder une estime extraordinaire. On les voit tous comme ses pareils, et l’on n’admet guère que Dieu puisse départir à un de nos pareils des dons qu’il ne nous a pas départis à nous-mêmes.
Surgit alors une seconde raison, la jalousie.
Reconnaître un mérite exceptionnel en un homme qui est de chez nous, cela nous semble impossible ; et volontiers nous reconnaîtrons le mérite en un étranger, en un homme qui, venant de loin, nous semble appartenir à une humanité supérieure à la nôtre et à celle de nos parents. Major a longinquo reverentia [10].
Somme toute, il en coûte d’autant plus à notre vanité de reconnaître le mérite d’un autre, que ce mérite surgit plus près de nous, parce qu’alors il semble nous éclipser davantage. Notre orgueil ne sera pas vaincu pour cela : ne voulant pas reconnaître le mérite, nous le nierons : à notre manière, nous le tuerons.
Jérusalem, toi qui tues les prophètes, et lapides ceux qui te sont envoyés [11].
Cette Jérusalem a de ses habitants un peu partout.
Jérusalem |
[1] — Hoc solum habemus in præsenti sæculo bonum, si vescamus carne ejus, cruoreque potemur, non solum in mysterio, sed etiam in Scripturarum lectione (In Eccl. 3, 13).
[2] — Tous ces textes, parus en 1881 et 1882 sont extraits du t. IIe du Bulletin (p. 157-158, 255-256, 270-271, 286-287, 317-318, 382-383, 477).
[3] — Jn 3, 16.
[4] — 1 Jn 4, 16.
[5] — Jr 3, 1.
[6] — In Lc.
[7] — Ibid.
[8] — Saint Ambroise.
[9] — Ph 4, 13.
[10] — La révérence est plus grande pour qui arrive de loin. (NDLR.)
[11] — Mt 23, 37.
Informations
L'auteur
Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 8-18
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