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Les psaumes « graduels »

ou « des montées »

 

 

 

« Mon poids, c’est mon amour ; où que je tende, c’est lui qui m’emporte.

« Votre don nous enflamme et nous emporte en haut ; il nous embrase et nous allons. Nous montons les ascensions qui sont dans notre cœur (Ps 83, 6), et nous chantons le cantique des degrés. Votre feu, votre bon feu nous embrase et nous allons, puisque nous montons vers la paix de Jérusalem, puisque j’ai trouvé ma joie dans ceux qui m’ont dit : Nous irons à la maison du Seigneur (Ps 121, 1). Là nous fixera la bonne volonté, de sorte que nous ne voulions plus autre chose qu’y demeurer éternellement. »

(Saint Augustin, Confessions, XIII, 9.)

 

On trouve dans le psautier une suite de quinze petits poèmes que leurs titres désignent sous le nom de « cantiques des degrés » ou « des montées » (t/lè[}M’&˝hæ ryvi%, canticum graduum[1]. Il s’agit, d’après la numérotation de la Vulgate [2], des psaumes 119 à 133. C’est ce groupe que nous nous proposons d’étudier.

Ils constituent une collection à part, formant un tout, aux particularités bien distinctes :

— exception faite du psaume 131, ce sont de petits poèmes, parfois très courts (Ps 130, 132, 133) ;

— leur rythme, disent les spécialistes de la poésie hébraïque, est celui de l’élégie, caractérisée par une tonalité mélancolique ;

— ils s’expriment dans une langue naïve et populaire, très proche de la simple prose, qui ne manque cependant ni de grâce ni de fraîcheur [3] ;

— on y retrouve, avec plus ou moins de rigueur, le procédé de la rédaction progressive par « échelons » ou par « degrés », fondée sur la répétition de certains mots, que les grammairiens appellent anadiplosis (« redoublement » ou « répétition »). Cette figure de style consiste, pour énoncer une idée nouvelle, à reprendre un mot ou une expression marquante du verset ou du membre de phrase précédent. Elle s’apparente au parallélisme, très employé dans la poésie hébraïque, qui est la reprise de la même idée ou de la même image sous des formes différentes ou analogues. Mais ici, les mots sont répétés pour être développés ou enrichis : il s’agit d’une sorte de parallélisme progressif, marqué par un progrès dans la pensée. Nous en donnerons des exemples au fil du commentaire.

 

*

 

Les commentateurs se sont demandés ce que signifiait exactement la mention « cantique des degrés » qui figure dans le titre [4] de ces quinze petits psaumes. On peut ramener à quatre les explications qu’ils proposent :

 

1. — Une première interprétation justifie ce titre par le procédé littéraire typique de la collection, dont nous venons de parler. C’est l’opinion de Gesenius [5]. Les titres entendraient signaler la gradation caractéristique des expressions et, au-delà, des pensées, qui s’avancent et s’élèvent comme par ascensions successives, grâce aux répétitions que fait le psalmiste. Il faudrait donc comprendre : « Poèmes à rythme graduel ».

L’explication est néanmoins trop restrictive et, par suite, quelque peu forcée. Car, si ce mouvement rédactionnel « par ascensions » est frappant dans la plupart des psaumes du recueil, on ne le discerne qu’à peine dans quelques-uns (Ps 129 à 132), et la variante du psaume 120 – « cantique pour les degrés » – exclut l’hypothèse d’une allusion au seul rythme littéraire.

 

2. — D’après une deuxième opinion qui remonte à Théodoret [6] et saint Jean Chrysostome [7], qu’adopte la version syriaque et que les traductions grecques d’Aquila, de Symmaque et de Théodotion paraissent refléter [8], le titre « cantique des montées » indiquerait que ces psaumes furent chantés – voire composés – par les exilés de Babylone de retour à Jérusalem.

On se souvient qu’après l’édit libérateur de Cyrus (en 539 ou 538 avant Jésus-Christ), sous la conduite du roi Zorobabel (voir Esd 1 et 2), puis de Néhémie et Esdras (voir Esd 7 et 8), des convois de rapatriés regagnèrent peu à peu la Judée et restaurèrent la Ville sainte et le Temple. La Vulgate dénomme précisément ces rapatriés, en Esdras 2, 1 et 7, 9, « ceux qui montèrent » (Hi sunt… qui ascenderunt) – car il faut monter pour aller des rives de l’Euphrate, en Chaldée, jusqu’à Jérusalem. Les « degrés » désigneraient les groupes d’israélites qui revinrent de Babylone, montant à Jérusalem par vagues successives, et l’on pourrait, dans ce cas, rendre le titre par une formule du genre : « Chants des retours ».

Nombreux sont les anciens auteurs qui suivent cette opinion et qui parlent, pour exposer le sens littéral de ces psaumes, de l’ascension ou de la montée des juifs exilés, depuis Babylone jusqu’à Jérusalem [9].

Mais cette conclusion se heurte à des difficultés restées sans réponse. En effet, dans leur ensemble, les psaumes graduels demeurent étrangers aux sentiments de vive exaltation qui s’affirment dans les prophéties du retour qu’on trouve, par exemple, dans « le livre des consolations » du prophète Isaïe (spécialement Is 40‑43 ; 52 ; 60‑66), et qui préfigurent les temps messianiques. De même, on est loin du lyrisme ardent des psaumes que David composa au moment de la translation de l’arche d’Alliance sur le mont Sion (Ps 95 ; 97 ; 98…), et que la liturgie juive postérieure récupéra pour les appliquer justement à la reconstruction du Temple, après la captivité – si l’on en croit, du moins, le titre latin du psaume 95 : « Canticum ipsi David, quando domus ædificabatur post captivitatem – Cantique de David lui-même, lorsque le Temple fut (re)construit après la captivité [10]. »

Bien plus, certains des psaumes graduels – notamment les psaumes 121 et 133 – supposent l’exercice normal et paisible du culte dans une Jérusalem intacte, restaurée, aux édifices protégés par des remparts entièrement rebâtis. Eût‑on pu parler de la sorte au temps de Zorobabel (la reconstruction du Temple dura jusqu’en 515 [11]), ou même d’Esdras, alors qu’il fallait établir des gardes de jour et de nuit contre les ennemis qui tentaient d’empêcher le relèvement des murailles de la ville : « D’une main chacun assurait son travail, et de l’autre on serrait une arme » (Ne 4, 11) ?

 

3. — Une autre explication, qui a également pour elle une vénérable antiquité (saint Augustin la signale [12]) et qui a peut‑être influé sur les traductions des Septante et de la Vulgate, garde au terme hébreu ma‘alôt (tw'n ajnabaqmw'n, graduum) son sens littéral de degrés ou marches d’escalier. « Cantique des degrés » signifierait un chant liturgique à exécuter en montant le perron de quinze marches en demi-cercle qui reliait, devant la porte de Nicanor, l’esplanade du Temple ou, plus exactement, le parvis des femmes au parvis d’Israël [13]. A l’appui de cette interprétation, on invoque deux textes de la Misnâh [14]. Le premier déclare que « quinze degrés montaient de ce parvis [des femmes] au parvis d’Israël, suivant les quinze psaumes graduels que les lévites chantent sur ces marches, qui ne sont pas développées en longueur, mais arrondies comme la moitié d’une aire circulaire [15] ». Le second parle, pendant la fête des Tabernacles, d’une procession aux flambeaux, tandis que les lévites exécutent leurs mélodies sur les degrés qui donnent accès au parvis d’Israël [16]. On en infère que, dans l’ancienne liturgie juive, les lévites chantaient, selon leur ordre, chacun des quinze psaumes graduels sur chacune des quinze marches de cet escalier.

Mais ces textes tardifs ont été rédigés en fonction du Temple d’Hérode, dont on ne sait pas si les dispositions architecturales reproduisaient à l’identique celles des constructions antérieures. Il est vrai qu’Ézéchiel, qui a connu l’ancien Temple détruit par Nabuchodonosor en 586 avant J.-C., dans sa vision du Temple futur, dont la description s’inspire vraisemblablement de la réalité disparue, mentionne deux escaliers successifs ayant respectivement sept et huit marches (Ez 40, 22 et 37).

La coutume signalée par la Misnâh prolonge-t-elle une antique tradition ? Il est impossible de le dire. Si toutefois elle ne remonte qu’à l’époque qui suit l’exil, elle n’offre pas nécessairement pour autant un renseignement sur l’origine réelle des quinze psaumes graduels, car elle pourrait n’être qu’un simple témoignage sur l’usage liturgique qu’on donna alors à ces psaumes plus anciens.

 

4. — Une dernière explication, couramment admise aujourd’hui, croit que les titres consacrent tout bonnement l’usage que faisaient de ces psaumes les pèlerins qui montaient à Jérusalem pour les solennités liturgiques. Autrement dit, ces chants, quoi qu’il en soit de leur origine propre, auraient été groupés en un seul recueil par les liturgistes du second Temple pour servir de cantiques de pèlerinage aux trois grandes fêtes de l’année pour lesquelles la Loi prescrivait de monter à Jérusalem : la Pâque, la Pentecôte et la fête des Tabernacles (voir Dt 16, 5-6 et 16 ; Mc 10, 32-33 ; Lc 2, 42 ; Jn 4, 13 ; 5, 1 ; 7, 1 et 8-10 ; 11, 55, etc.).

En ce cas, les titres voudraient dire : « Chants pour les montées » – les montées désignant ici les pèlerinages de Jérusalem. Car, outre le fait que, de tous côtés, il faut gravir une pente pour atteindre la Ville sainte, « monter » signifie dans ce contexte : « se présenter », venir rendre ses hommages au Dieu Très-Haut. C’est le sens qu’on rencontre, par exemple, dans le psaume 23, verset 3 : « Qui montera sur la montagne du Seigneur et qui se tiendra dans son Lieu saint ? », et en beaucoup d’autres textes [17].

 

*

 

De ces diverses explications découle l’interprétation spirituelle qu’on trouve déjà chez les Pères : Les quinze cantiques des montées ou des degrés symbolisent les marches ou les étapes que franchit l’âme dans sa recherche de Dieu et dans sa course vers le ciel. Ils figurent les ascensions de l’Israël mystique (les baptisés considérés collectivement [18]), parti (au plan moral) de l’exil, c’est-à-dire du péché et de l’éloignement de Dieu, pour rejoindre Jérusalem, la cité sainte, qui désigne à la fois la vie contemplative, la sainteté et le ciel. Ces psaumes nous rappellent que nous sommes ici-bas des pèlerins, des « viateurs [19] », des exilés, étrangers et hôtes de passage, en marche vers la patrie céleste, et que nous devons toujours nous convertir, toujours monter et progresser dans la voie de la perfection, toujours tendre à la sainteté. C’est dire leur intérêt et l’avantage que trouvera le chrétien à les méditer.

Ainsi, saint Robert Bellarmin, dans son introduction à la série des psaumes graduels, affirme que ces psaumes figurent l’ascension des élus « qui per gradus virtutum ac præcipue caritatis, ascendunt de valle lacrymarum ad cælestem Ierusalem – qui par degrés des vertus et principalement de la charité, montent de cette vallée de larmes vers la Jérusalem céleste ». Il ajoute : « C’est de cette ascension-là que nous parle avant tout l’Esprit-Saint – et de hac ascensione Spiritum Sanctum potissimum esse locutum [20] ».

De fait, comme nous le constaterons en lisant ces psaumes un à un, ils traduisent merveilleusement les préoccupations, les désirs, les soupirs de l’âme chrétienne qui aspire à la vie du ciel (en d’autres termes : qui veut « monter à Jérusalem »), et qui gémit dans l’exil de la vie d’ici-bas (comparée à Babylone). On y trouve une remarquable expression des sentiments et des affections que ressentent les pèlerins et les exilés de cette terre, en marche vers le ciel, qui espèrent en Dieu de toute leur âme et attendent tout de lui avec une ferme confiance.

 

*

 

C’est sans doute saint Augustin, avec sa pertinence coutumière et son génie des formules, qui a le mieux exposé cette signification spirituelle des psaumes graduels.

Pour introduire son commentaire du premier de ces cantiques (Ps 119), il utilise un verset du psaume 83, qui, certes, n’appartient pas à la collection, mais qui chante également la gloire du Temple et l’attrait qu’exercent sur le fidèle « les parvis du Seigneur [21] ». En son verset sixième, ce psaume parle en effet des ascensions que le juste dispose en son cœur : tout le programme des psaumes graduels est résumé dans cette expression. Écoutons saint Augustin :

 

Ce psaume [119] est bref, mais très utile […]. Il vous en coûtera peu de l’écouter, et la peine que vous aurez à le pratiquer ne sera pas infructueuse. Comme l’indique son titre, c’est un cantique des degrés […]. Les degrés sont descendants ou ascendants, mais, dans le langage de ces psaumes, les degrés désignent des ascensions. Comprenons donc que nous devons monter, et ne cherchons pas à monter avec nos pieds charnels [22], mais, comme il est dit dans un autre psaume [Ps 83] : « [L’homme juste] a préparé des ascensions dans son coeur, dans cette vallée de pleurs, vers le lieu qu’il a fixé [23]. »

 

Le saint évêque s’applique alors à commenter chaque mot du verset cité ; mais, à la suite du psalmiste, il ne peut que confesser son impuissance à parler du ciel, but suprême des ascensions de l’âme :

 

Il dit : « des ascensions ». Où ? « dans son coeur ». D’où ? « depuis la vallée des pleurs ». Quant à formuler le lieu où il faut monter, on dirait que la parole humaine fait défaut : cela ne peut s’énoncer, ni même sans doute se concevoir. Vous avez entendu tout à l’heure, lorsque nous lisions l’Apôtre : « Ce que l’œil n’a point vu, ce que l’oreille n’a point entendu, ce qui n’est pas même monté au cœur de l’homme… » (1 Co 2, 9). Ce n’est pas même monté au cœur de l’homme ? Eh bien, que le cœur de l’homme y monte ! Mais puisque l’œil ne l’a pas vu, ni l’oreille entendu, puisque cela n’est pas même monté au cœur de l’homme, comment le psalmiste pourrait-il dire où il faut monter ? Justement, comme il ne peut l’exprimer, il dit : « au lieu qu’il a fixé ». Que puis-je dire de plus, insinue cet homme par qui parle l’Esprit-Saint : en tel lieu ou en tel autre ? Mais, quoi que je dise, tu penses « terre », tu rampes sur la terre, tu portes le poids de ta chair : « Le corps corruptible appesantit l’âme, et cet habitacle de terre abrutit l’esprit porté à de multiples pensées » (Sg 9, 15). Dès lors, à qui m’adresserai-je ? Qui pourra entendre ? Qui comprendra où nous serons après cette vie, si nous nous sommes élevés par le cœur ? Personne ! Espère donc quelque lieu de bonheur ineffable, disposé pour toi par celui qui a aussi disposé des ascensions dans ton cœur [24].

 

Puis saint Augustin s’attache à expliquer l’expression « vallée de larmes », pour en conclure qu’il ne s’agit pas seulement de la figure des tribulations terrestres auxquelles nous sommes assujettis, mais de l’état d’humilité, qui est le fondement et le prélude nécessaire à l’ascension de l’âme. Il nous faut d’abord descendre les degrés de l’humilité pour pouvoir gravir ensuite la montagne de la perfection ; et c’est le Christ qui est le modèle et de cette descente et de cette montée : il s’est fait lui-même pour nous vallée de larmes et montagne de notre ascension :

 

Où se préparent ces ascensions ? « Dans la vallée des larmes ». La vallée signifie l’humilité, comme la montagne désigne l’élévation. C’est une montagne que nous devons gravir, une élévation spirituelle en quelque sorte. Et cette montagne que nous devons gravir, ne serait‑elle pas le Seigneur Jésus-Christ ? C’est lui qui, par ses souffrances, a formé pour toi la vallée de larmes ; et c’est lui qui, en demeurant immuable, a formé pour toi la montagne à gravir.

Qu’est‑ce que cette vallée de larmes ? – « Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. » Qu’est‑ce encore que cette vallée de larmes ? – « A qui le frappait, il a tendu la joue ; il a été rassasié d’opprobres » (Lm 3, 30). Quelle est donc encore cette vallée de larmes ? – Il a été souffleté, couvert de crachats, couronné d’épines, crucifié. C’est cela la vallée de larmes d’où il te faut monter.

Et où dois-tu monter ? – « Au principe était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. » C’est en effet le Verbe lui-même qui « s’est fait chair » et qui « a habité parmi nous » (Jn 1, 1 et 14). Il est descendu jusqu’à toi de telle manière qu’il demeurât immuable en lui‑même : il est descendu jusqu’à toi afin de devenir pour toi vallée de larmes ; et il est demeuré en lui‑même afin d’être pour toi montagne de ton ascension. « Il arrivera dans les derniers jours, dit Isaïe, que la montagne du Seigneur se rendra visible au sommet des monts » (Is 2, 2).

Voilà donc jusqu’où il faut monter. Mais ne pense pas à quelque chose de terrestre ni à quelque éminence de terre parce que tu entends parler de montagne. Ne te figure pas  quelque corps dur parce qu’il est question de rocher ou de pierre. Pas plus que tu ne dois penser à la bête sauvage quand tu entends « lion », ni à l’animal domestique quand tu entends « agneau ». Le Christ en lui-même n’est rien de tout cela, et pourtant il s’est fait tout cela pour toi. C’est donc de là qu’il faut t’élever et c’est jusque là-haut qu’il te faut monter : depuis le modèle qu’il t’a donné jusqu’à sa divinité.

Il t’a donné le modèle à suivre en s’humiliant. Car ceux qui dédaignaient de monter depuis cette vallée de pleurs, il les a repris. Ils voulaient s’élever en trop grande hâte, ils rêvaient de grands honneurs, ils refusaient la voie de l’humilité. Que votre charité comprenne ceci, mes frères : Les deux disciples qui convoitaient de trôner aux côtés du Seigneur, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, le Seigneur vit qu’ils pensaient aux honneurs de manière prématurée et désordonnée, alors qu’il leur fallait d’abord apprendre à s’humilier pour être exaltés. C’est pourquoi il leur dit : « Pouvez‑vous boire le calice que moi, je m’apprête à boire ? » (Mt 20, 21-22). Lui, il était sur le point de boire le calice de sa passion, dans la vallée de larmes ; mais eux, sans prêter attention à l’humiliation du Christ, ils voulaient déjà embrasser son exaltation. Il les remet donc dans le droit chemin, comme des gens qui s’égarent : non pour leur refuser ce qu’ils voulaient, mais pour leur montrer par où ils devaient y parvenir.

C’est pourquoi, mes frères, chantons ce psaume d’ascension afin de monter par le cœur, car c’est pour que nous montions que le Christ est descendu jusqu’à nous [25].

 

*

 

Plus loin, dans l’exposition du psaume 123, saint Augustin reviendra sur ces conditions de notre ascension et sur cette idée que le Christ en est à la fois le point de départ et le terme, le but, le fondement et même la voie. Mais il utilisera alors l’image du pèlerinage :

 

Car nous vivons maintenant dans la foi, et non dans la vision, comme le dit l’Apôtre [saint Paul] : « Tant que nous sommes dans un corps, nous pérégrinons loin du Seigneur. » Qu’est-ce à dire, nous pérégrinons ? « Nous marchons dans la foi, dit l’Apôtre, non dans la vision » (2 Co 5, 6-7). Donc, celui qui pérégrine, qui marche dans la foi, n’est point encore dans la patrie, il est seulement dans la voie qui y conduit ; tandis que l’homme qui n’a pas la foi n’est ni dans la patrie, ni dans la voie qui y mène. Marchons, dès lors, comme des gens qui sont dans la voie, parce que le roi de la patrie s’est lui-même fait la voie. Le roi de notre patrie, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ, et dans cette patrie est la vérité, tandis qu’ici-bas est la voie. Où allons-nous ? A la vérité. Par où y allons-nous ? Par la foi. Où allons-nous ? Au Christ. Par quelle voie y allons-nous ? Par le Christ, qui nous a dit lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6) [26].

 

Revenons au début. Pour achever sa présentation et avant d’entamer le commentaire de chaque psaume verset par verset, saint Augustin résume ce qu’il a précédemment développé :

 

Écoutez maintenant le psaume [119] : représentons-nous un homme qui va monter. Où va-t-il disposer des ascensions ? Dans son coeur. D’où s’élèvera-t-il ? De l’humilité, c’est-à-dire de la vallée des pleurs. Vers où va-t-il monter ? Vers ce je ne sais quoi d’ineffable que, dans son impuissance, le psalmiste appelle « le lieu qu’il a fixé » [27].

 

Tel est donc l’objet des psaumes graduels : ils nous invitent à monter par les élans du cœur depuis notre exil terrestre jusqu’à la Jérusalem céleste, et ils orientent notre prière en ce sens.

Cela rappelle à saint Augustin l’épisode biblique de l’échelle de Jacob. Il en fait l’application, quelques lignes plus haut :

 

Jacob vit une échelle, et sur cette échelle lui était montré des personnages qui montaient et d’autres qui descendaient (Gn 28, 12) : il vit les uns et les autres. Dans ceux qui montaient, nous pouvons reconnaître les âmes qui progressent ; et dans ceux qui descendaient, celles qui font défection. Car c’est vraiment ce que nous rencontrons dans le peuple de Dieu : les uns progressent, les autres abandonnent [28].

 

Toutefois, le saint n’est pas parfaitement satisfait de la comparaison :

 

Cependant, il serait peut-être mieux de ne voir que des bons sur cette échelle, tant en ceux qui montent qu’en ceux qui descendent. Car ce n’est pas sans raison qu’on ne dit point qu’ils tombaient, mais qu’ils descendaient. Tomber et descendre sont deux choses bien distinctes. Adam tomba, et c’est pourquoi le Christ descendit. Le premier est tombé, le second est descendu ; celui-là tomba par orgueil, celui-ci descendit par miséricorde [29].

 

Plutôt que monter ou descendre, il faut donc dire monter ou tomber [30] : voilà la véritable alternative, que les quinze psaumes des degrés vont traduire dans leur langage poétique et imagé. C’est cette formulation que saint Augustin retient désormais et sur laquelle il reviendra plusieurs fois dans son commentaire, comme en ce passage de l’explication du psaume 126, qui nous servira de conclusion :

 

Quiconque progresse [en vertu [31]] monte à la Jérusalem d’en haut, quiconque déchoit en tombe – Ascendit ad hanc [Ierusalem supernam] omnis qui proficit ; cadit ab hac omnis qui deficit. […] Si tu aimes Dieu, tu montes ; si tu aimes le monde, tu tombes. Ces psaumes sont donc les chants de ceux qui aiment, qu’embrasent de saints désirs. Ils brûlent de charité ceux qui les chantent de cœur, et l’on retrouve cette flamme du cœur dans leurs mœurs, dans la sainteté de leur vie, dans leurs œuvres qui sont conformes aux préceptes du Seigneur, dans leur mépris des biens temporels, dans leur amour des biens éternels [32].

 

*

 

Un auteur récent – le père Charles – a imaginé à partir de ces psaumes des montées une élévation sur ce qu’il appelle « la spiritualité de l’escalier ». Elle complète ce que vient de nous dire l’évêque d’Hippone :

 

Un escalier est un professeur de patience et d’énergie. Si on ne va pas jusqu’au bout, il était inutile de commencer l’ascension. S’arrêter à mi‑chemin, c’est anéantir tout l’effort antérieur. […] Quel est le fou […] qui rebrousse chemin avant d’être parvenu au palier, à l’étage […], qui seuls donnent du sens à toute son expédition ? Chaque pas engage un peu plus impérieusement au pas qui va venir. […] Je pourrais m’arrêter et gémir, mais je ne puis plus redescendre. Tout mon avenir est en haut. […] Et, quand je monterai nos humbles escaliers, dix fois, vingt fois par jour, je tâcherai de résumer toute ma vie dans ce geste ; j’y mettrai toute la plénitude de son sens […] : par degrés, je me hisse vers le ciel [33] ! 

 

Sans doute, nous ne pensons pas à tout cela en montant les escaliers de nos maisons. L’image cependant est éclairante et son application à la vie spirituelle est pertinente. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ne parle-t-elle pas dans le même sens d’« ascenseur qui doit nous élever au ciel » ? Voulant souligner la puissance et la miséricorde de Dieu et, par opposition, l’impuissance des efforts humains, elle veut même que son ascenseur remplace le rude escalier de la perfection : « Nous sommes dans un siècle d’inventions : ce n’est plus la peine de gravir les marches d’un escalier ; chez les riches, un ascenseur le remplace avantageusement. Moi, je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus, car je suis trop petite pour gravir le rude escalier de la perfection [34]. » On sait qu’elle découvrit l’indication de cet ascenseur dans cette parole de Dieu rapportée par le prophète Isaïe : « Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux » (Is 66, 13). « Voici que j’ai trouvé ! » peut alors s’écrier sainte Thérèse. « L’ascenseur qui doit m’élever au ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela, je n’ai pas besoin de grandir ; il faut, au contraire, que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. »

Nous retrouverons ces idées et ces textes en commentant le psaume 130 qui chante précisément l’enfance spirituelle.

 

*

 

Pour terminer cette présentation générale des psaumes graduels, donnons-en la liste. Nous prenons la liberté d’attribuer à chacun un titre qui en indique succinctement le contenu. Ce genre d’intitulé est évidemment quelque peu arbitraire et réducteur, mais cela permettra à nos lecteurs de se faire une idée de la richesse et de la variété de ces petits poèmes que réunissent un même thème général et un même air de famille.

 

•  Psaume 119 (He 120). Ad Dominum cum tribularer clamavi : Complainte du juste pour demander à Dieu d’être délivré des langues perfides.

•  Psaume 120 (121). Levavi oculos meos : Le divin gardien d’Israël.

•  Psaume 121 (122). Lætatus sum : Chant des pèlerins en l’honneur de Jérusalem.

•  Psaume 122 (123). Ad te levavi : Appel à la pitié divine. « Le psaume de l’œil qui espère. »

•  Psaume 123 (124). Nisi quia Dominus erat in nobis : Louange au Dieu Sauveur sans qui Israël eût infailliblement péri.

•  Psaume 124 (125). Qui confidunt in Domino : Dieu protège les fidèles qui se confient en lui.

•  Psaume 125 (126). In convertendo Dominus : Joie du retour et prière pour la restauration complète d’Israël.

•  Psaume 126 (127). Nisi Dominus ædificaverit : Sans Dieu, l’homme ne peut rien.

•  Psaume 127 (128). Beati omnes qui timent Dominum : Dieu, travail, famille ; le bonheur domestique du juste.

•  Psaume 128 (129). Sæpe expugnaverunt me : Israël toujours attaqué, jamais abattu et toujours délivré par Dieu.

•  Psaume 129 (130). De profundis clamavi ad te : Espérance du pécheur en l’infinie miséricorde divine.

•  Psaume 130 (131). Domine non est exaltatum cor meum : Humilité du cœur et enfance spirituelle.

•  Psaume 131 (132). Memento Domine David : Prière pour la maison royale avec rappel des promesses messianiques faites par Dieu à David.

•  Psaume 132 (133). Ecce quam bonum et quam jucundum : Les charmes de la charité fraternelle.

•  Psaume 133 (134). Ecce nunc benedicite Dominum : Invitation à louer Dieu faite aux ministres sacrés.

 

La simple lecture de cette liste fait apparaître trois vérités remarquables :

 

1. – Le personnage principal de ces chants, qui occupe la pensée du psalmiste et sur lequel il revient sans cesse, ce n’est pas l’homme pèlerin sur cette terre, c’est Dieu vers lequel il chemine, qui l’accompagne et le porte dans sa marche. Dieu vers qui s’élève la prière d’adoration et la supplication de l’homme exilé (Ad Dominum, ad te… ; Ps 119, 120, 122) ; Dieu sans le secours de qui le pécheur, faible et entouré d’ennemis, périra infailliblement (Nisi quia Dominus erat in nobis…, Ps 123, 124, 128) ; Dieu sans la grâce de qui le juste ne peut rien faire (Nisi Dominus ædificaverit, Ps 126) ; Dieu qui inlassablement garde, protège, sauve, comble de bienfaits, accorde sa paix et fait miséricorde à l’homme qui se confie en lui… (passim).

2. – En conséquence, ces psaumes si débordants de la pensée et du nom de Dieu inculquent profondément le sens du surnaturel et de la grâce de Dieu. Ils sont indirectement, à travers leurs courtes sentences pleines de sagesse et le déploiement de leurs images, une louange de la grâce divine qui guérit et qui élève l’homme pécheur et mortel. Une leçon s’en dégage qui porte simultanément sur la nécessité de la prière et du recours à Dieu et sur l’inefficacité et l’inutilité des efforts humains accomplis loin ou en dehors de Dieu.

3. – Enfin, ces petits poèmes mettent en lumière les vertus nécessaires aux exilés et aux pèlerins de cette terre en marche vers le ciel : la patience et l’acceptation des souffrances et des persécutions (Ps 119, 123, 128), la foi et la confiance (Ps 120, 122, 124, 125), l’obéissance et la pauvreté de cœur (Ps 122), l’espérance et la persévérance (Ps 122, 129), la componction (Ps 129), la crainte de Dieu (Ps 127), le zèle pour la maison de Dieu (Ps 121), l’humilité et la petitesse (Ps 130), la charité fraternelle (Ps 132), l’amour du travail et les vertus familiales (Ps 127), etc.

Bref, à méditer ces textes, on est gagné par l’enthousiasme pour la perfection chrétienne et le désir de servir et d’aimer Dieu sans mesure et de tout son cœur.

 

*

 

L’Église qui sait le trésor que renferment ces psaumes, leur a donné une place de choix dans sa liturgie. On les chante à Vêpres, les jours de la semaine, du lundi au jeudi [35]. Par ailleurs, plusieurs sont utilisés, en tout ou en partie, au commun ou au propre de l’Office ou de la messe, en diverses fêtes de l’année. Nous indiquerons ces emprunts liturgiques au fur et à mesure de notre commentaire.

Dans le rite dominicain, conformément à une antique tradition monastique, ils composent l’intégralité des petites Heures du petit Office de la sainte Vierge (Prime, Tierce, Sexte, None et Complies) [36]. Les anciens dominicains tenaient beaucoup à réciter chaque jour cette série complète parce qu’ils y voyaient, avec saint Augustin, le chant des diverses étapes de notre ascension vers le ciel, comme on l’a dit plus haut [37]. Bien plus, ces quinze psaumes reflètent les sentiments à cultiver pour chaque moment du jour, car chaque jour est comme un abrégé du pèlerinage de toute la vie et le repos du soir est lui-même l’image du repos éternel.

C’est ainsi qu’on trouve, à Prime du petit Office, les psaumes 119 (un gémissement de l’âme exilée au milieu du monde hostile), 120 (une profession de foi en Dieu qui nous garde) et 121 (le chant des pèlerins de Jérusalem) ; ils rappellent au chrétien, pour le jour qui commence, qu’il est un pèlerin en route pour le ciel ; joyeux malgré la tristesse du monde, il doit rejoindre « la maison de Dieu », sans avoir rien à craindre, car le Seigneur le garde et l’assiste en toutes circonstances.

Les trois psaumes de Tierce, qu’on récite dans la matinée, alors que la besogne quotidienne est commencée et que déjà les difficultés sont venues, nous enseignent l’attitude à prendre dans l’épreuve de la vie : la confiance. Le psaume 122 est un chant de l’âme affligée qui, du milieu des souffrances et des tracas quotidiens, jette sur Dieu un regard plein d’obéissance filiale et d’espérance. Le psaume 123 est un hymne d’action de grâces de l’âme délivrée ; c’est Dieu seul qui l’a délivrée, tant étaient grands les dangers qui la pressaient. Le psaume 124 dit la force et la foi de l’âme qui a placé sa confiance en Dieu ; elle est protégée comme la colline de Sion, et ses ennemis ne sauraient l’emporter.

A Sexte, la prière de midi, le chrétien est au milieu de sa journée. Aussi l’Église lui fait-elle réciter les psaumes qui lui rappellent les conditions ordinaires du service de Dieu. Ce service est une alternance d’épreuve et de joie, dit le psaume 125 : il faut remercier Dieu qui nous a délivrés du mal passé et le prier qu’il nous préserve du mal à venir. Le psaume 126 enseigne que, sans le concours de Dieu, tous les efforts de l’homme sont vains. Le psaume 127 expose les conditions du bonheur et de la fécondité temporelle et spirituelle du juste : la crainte de Dieu, l’amour du travail bien fait, le respect des vertus familiales.

L’Heure de None correspond à l’heure où Jésus mourut, devant Notre-Dame debout au pied de la Croix. L’Église donne au chrétien trois psaumes à méditer qui sont un appel à la miséricorde et une expression d’abandon filial entre les mains de Dieu. Le Seigneur nous a souvent sauvés dans les tribulations de la vie, dit le psaume 128 ; qu’il daigne achever notre salut et ne pas permettre que l’ennemi de nos âmes prévale sur nous. Le psaume 129 est un cri de repentir du pécheur qui en appelle avec confiance au pardon et à la miséricorde divine. Dans le psaume 130, l’âme chante l’humilité du cœur et l’enfance spirituelle et s’offre à Dieu dans un filial abandon.

Complies, enfin, regroupe les trois derniers psaumes graduels. A travers l’arche d’Alliance, le psaume 131 célèbre l’humanité de Notre-Seigneur et le bonheur de son règne promis naguère aux saints de l’ancien Testament ; il nous parle aussi de l’habitation de la Sainte Trinité dans les âmes justes, prélude à la vie et au repos du ciel. Le psaume 132 chante avec des accents émouvants l’union fraternelle et la société des élus. Le psaume 133 enfin, par lequel les prêtres de l’ancien Temple étaient priés chaque soir de continuer leur louange durant la nuit, nous invite à notre tour à nous unir aux saints qui contemplent et bénissent Dieu sans cesse dans le ciel.

 

*

 

Tous ces psaumes peuvent s’appliquer à la Vierge Marie ; c’est pourquoi ils ont été choisis pour entrer dans la composition du petit Office de la sainte Vierge, et c’est l’intention de l’Église de nous les faire prier en union avec Notre-Dame.

La Vierge Marie, en effet, est notre modèle dans le pèlerinage terrestre et, étant notre mère, elle nous enfante à la grâce, nous porte et nous conduit maternellement sur la route du ciel. Il faut donc réciter ces psaumes en sa compagnie, en pensant à elle, en lui appliquant tout ce qui lui convient dans ces paroles inspirées, en lui demandant qu’elle nous en donne l’intelligence et qu’elle nous obtienne la grâce de bien en pratiquer les prescriptions. Qu’elle soit notre guide et notre mère dans l’exil de cette vie et nous conduise à la patrie céleste :

 

Ave maris stella, felix cæli porta. […] Monstra te esse matrem. […] Iter para tutum, ut videntes Iesum, semper collætemur – Salut, étoile de la mer… Heureuse porte du ciel. Montrez-vous notre mère. Préparez-nous un chemin sûr pour que, voyant Jésus, sans fin soit notre joie (Hymne des Vêpres du petit Office).

 

Ainsi, en disant le psaume 119, fera-t-on facilement l’application à l’exil de la sainte Famille, fuyant en Égypte pour échapper à la furie d’Hérode ; en récitant le psaume 120, pensera-t-on à l’Immaculée si bien gardée et préservée par Dieu : « Gratia plena, Dominus tecum – vous êtes pleine de grâce, le Seigneur est avec vous » ; en lisant le psaume 121, se souviendra-t-on de Notre-Dame que l’Écriture appelle « maison de Dieu » et « cité de Dieu » ; en méditant le psaume 122, évoquera-t-on celle qui s’est proclamée « la servante du Seigneur » et qui a dit : « Fiat – qu’il me soit fait selon votre parole », etc.

 

La présence des psaumes graduels fait que la Vierge Marie, dans le petit Office, se montre tout spécialement la mère de notre espérance, « Notre-Dame de la Sainte-Espérance », comme l’appelait le père Emmanuel, le saint curé de Mesnil-Saint-Loup [38].

En effet, l’espérance est la vertu qui nous empêche de nous attacher aux biens de la terre ; elle nous promet en échange les biens du ciel, mais elle ne nous les donne pas encore. Comme avait coutume de le dire le père Emmanuel : « L’espérance est une vertu sévère : elle nous ôte tout, et ne nous donne rien », sinon en promesse. Car hâtons-nous de dire que, si elle ne nous donne pas les biens du ciel en eux-mêmes, elle nous en donne un avant-goût, qui est incomparablement plus délicieux et plus souhaitable que tous les plaisirs du monde. Pour illustrer cette vérité, Dom Maréchaux imagina ce petit dialogue entre Dieu et l’âme chrétienne :

 

Tu veux des richesses, c’est juste ; tu auras les richesses de la maison de Dieu, mais à la condition de mépriser celles que ronge la rouille et que les voleurs enlèvent (Mt 6, 19). Tu veux des plaisirs, il en faut à l’âme que Dieu a créée pour la rendre heureuse : mais ces divins plaisirs d’âme que Dieu réserve à ceux qu’il aime (Jc 1, 12), on les achète en s’interdisant tout plaisir sensuel et grossier. Tu veux des honneurs ; tu as reçu à ton baptême l’incomparable dignité d’enfant de Dieu ; mais ici-bas, ne paraît pas ce que nous serons (1 Jn 3, 2) ; tout cela, durant la vie présente, est enfoui dans l’humilité et le sincère mépris de soi-même. 

Ainsi, conclut Dom Maréchaux, l’espérance nous détache ; elle coupe les amarres du vaisseau, et le lance en pleine mer. Elle ne permet pas qu’on s’arrête, qu’on s’amuse à des biens de néant. Marche, marche, les yeux sur l’étoile ; marche, ou plutôt cours comme le coureur sur la piste (1 Co 9, 24) ; l’éternité est le prix d’une course ardente, infatigable.

Or, n’est-il pas évident qu’en nous détachant ainsi, l’espérance nous convertit ? Qu’est-ce autre chose, se convertir, sinon se détourner des biens périssables et se tourner vers les biens éternels [39]  ?

 

Eh bien, Notre-Dame est la mère de la Sainte-Espérance, de cette espérance surnaturelle, théologale, l’espérance des grâces et de la vie surnaturelle. C’est le livre de l’Ecclésiastique qui le dit : « Je suis la mère du bel amour et de la crainte, et de la connaissance et de la sainte espérance – Ego mater… sanctæ Spei » (Eccli 24, 24). Ce sont là les générations, les germinations de Marie en nous (« Et a generationibus meis implemini – et de mes générations, remplissez-vous » Eccli 24, 26).

 

Elle engendre en nous la Sainte-Espérance, dit ailleurs Dom Maréchaux, parce qu’elle nous détache, nous convertit, […] nous attache purement à Dieu, […] nous fixe fermement en Dieu, […] nous emporte vers Dieu sur des ailes puissantes, […] dès cette vie, nous fait pénétrer jusqu’à l’intérieur du voile où Dieu se cache dans une inaccessible lumière (He 6, 19) [40]

 

Comment la Vierge engendre-t-elle en nous cette vertu d’espérance ? « Par communication des privilèges de son Fils » répond le père Emmanuel [41]. Car la génération de l’espérance semble réservée à Dieu ; c’est vrai, elle est l’œuvre de la grâce. Mais Marie est la dépositaire, l’agent de transmission de la grâce. De plus, « par la surabondance de sa charité, dit saint Augustin, elle fait éclore dans les âmes les germes précieux que Dieu y a déposés. La vie contenue en ces germes vient de Dieu, comme toute grâce et toute vie ; mais elle se développe sous les influences maternelles de Marie [42]. »

Prions donc Notre-Dame de la Sainte-Espérance de nous aider à bien méditer les psaumes graduels, les psaumes de l’espérance chrétienne, « ses » psaumes par conséquent, et de nous convertir !

 

*

 

Nous avons beaucoup cité saint Augustin. Citons-le une dernière fois pour achever cette introduction. Dans son explication du psaume 18, le grand commentateur encourage ses auditeurs à avoir l’intelligence de leur prière. Ce qu’il dit là est très profond et s’applique à toute prière liturgique. Puissent ses conseils nous aider à prier avec intelligence les psaumes graduels :

 

Les merles, les perroquets, les corbeaux, les pies et autres oiseaux sont parfois dressés par l’homme à émettre des sons qu’ils ne comprennent pas. Avoir l’intelligence de son chant, c’est un privilège que la volonté divine a accordé à la nature humaine. Que, du coup, bien des gens aux mœurs dépravées et impures chantent des chansons accordées à leurs oreilles et à leurs cœurs, nous le savons bien et nous en gémissons. Ils sont justement d’autant plus détestables qu’ils ne peuvent ignorer ce qu’ils chantent. Ils savent qu’ils chantent des turpitudes, et cela ne les empêche pas de les chanter avec d’autant plus d’entrain qu’elles sont plus licencieuses. Mais nous qui, dans l’Église, avons appris à chanter les divines paroles, nous devons aussi réaliser nous-mêmes ce qui est écrit : « Bienheureux le peuple qui a l’intelligence de sa jubilation » (Ps 88, 16). C’est pourquoi, frères bien-aimés, ce que nous venons de chanter tous ensemble d’une seule voix, nous devons encore le pénétrer et le méditer d’un cœur paisible. […]

Disons donc, et avec intelligence chantons, et que notre chant soit une prière, et puisse notre prière être exaucée [43] !

(à suivre)

 

*

  

 

 

Le couvent de la Haye-aux-Bonshommes a récemment réédité

Le Petit Office de la sainte Vierge au rite dominicain.

(Texte latin-français ; traduction accompagnée de brefs commentaires ; impression soignée en deux couleurs ; petit format ; couverture cartonnée bleue.)

Il est disponible auprès des bureaux de la revue, au prix de 17 E (plus 2 E de port).


[1] — Le Ps 122 se signale par une légère variante : « cantique pour les degrés » (t/lè[}M'&˝læâ ryvi%).

[2] — On sait que par suite de coupures effectuées différemment (l’hébreu coupe indûment le Ps 9 ; la Vulgate réunit les Ps 114 et 115 et coupe en deux les Ps 116 et 147 de l’hébreu), le numéro d’ordre des psaumes n’est pas le même dans la Vulgate latine et dans le texte hébreu. Pour simplifier, disons que, depuis la deuxième partie du Ps 9 jusqu’au Ps 146 de la Vulgate, la numérotation latine est décalée d’une unité sur celle de l’hébreu. Sauf indications contraires, nous suivons la numérotation de la Vulgate.

[3] — Voir Jean Cales S.J., Le Livre des psaumes, Paris, Beauchesne, 1936, t. I, p. 28 sq.

[4] — La plupart des psaumes (115 dans l’hébreu, beaucoup plus dans les Septante et la Vulgate) sont pourvus de titres qui fournissent des renseignements dont la nature et la valeur sont souvent difficiles à déterminer. On y trouve des indications concernant l’auteur, le genre littéraire, l’exécution musicale, l’utilisation liturgique ou même les circonstances dans lesquelles le psaume a été composé. Plusieurs de ces informations, d’origine souvent tardive, doivent être utilisées avec circonspection. On s’accorde à refuser à ces titres le privilège de l’inspiration.

[5] — « Gradatim quasi progreditur oratio, ita quidem ut antecedentis sententiæ pars ab initio subsequentis repeti, et passim novis verborum copiis augeri, et quasi ascendere soleat. [La prière progresse comme par degrés, de sorte qu’une partie de la phrase antérieure est d’ordinaire répétée au début de la suivante, et augmentée pêle mêle par une nouvelle abondance de mots, comme si elle montait]. » (Cité par Fillion, Les Psaumes commentés d’après la Vulgate et l’Hébreu, Paris, Letouzey et Ané, 1893, p. 568.) Gesenius est un orientaliste et un exégète allemand du XIXe siècle (1786-1842). On lui doit de nombreux travaux de grammaire et de lexicologie hébraïques, notamment le Thesaurus philologico-criticus linguæ hebraicæ et chaldaicæ Veteris Testamenti, qui est le dictionnaire hébreu le plus considérable qui ait vu le jour.

[6]PG 80, 1873 sq.

[7] — Et que rapporte Euthymius (PG 128, 1184). Euthymius Zigabène est un moine basilien schismatique de Constantinople qui vivait au début du XIIe siècle. Il a laissé une histoire de toutes les hérésies, des commentaires sur les psaumes et les dix cantiques de l’Écriture sainte, et aussi sur les quatre Évangiles, tirés des Pères grecs et spécialement de saint Jean Chrysostome. Les œuvres publiées d’Euthymius ont été réimprimées dans la Patrologie grecque de Migne, aux tomes 128 à 131. Le commentaire des psaumes d’Euthymius est souvent cité par les auteurs du Moyen Age.

[8] — Ces versions traduisent le titre de cette façon : « a/\sma tw`n ajnabavsewn – chants des montées ».

[9] — Voir saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, editio critica, Romæ, Pont. Univers. Gregorianæ, 1931, t. II. p. 712 : « Quidem græci, Theodoretus et Euthymius, docent cantica ista intelligenda esse ad litteram de ascensione Iudæorum de Babylone in Ierusalem. »

[10] — Nous retrouvons, en effet, ce psaume au premier livre des Chroniques, 16, 23 sq., et l’écrivain sacré dit formellement qu’il fut composé par David et chanté le jour où l’arche fut transférée de la maison d’Obédédom au Tabernacle érigé sur le mont Sion. Les derniers mots du titre, anachroniques en apparence, montrent que le psaume fut réutilisé après coup et appliqué au contexte de la reconstruction du Temple par les rapatriés de Babylone.

[11] — Voir Esd 3, 7 à 6, 22.

[12] — « Tot sunt et cantica quæ appellantur graduum, quoniam totidem fuerant etiam Templi gradus –  [Quinze] tel est le nombre des psaumes appelés cantiques des degrés, parce que tel était le nombre des degrés du Temple. » PL 37, 1960 (sur le Ps 150).

[13] — Voir la description de Flavius Josephe dans Guerre des Juifs, V, § 206.

[14]Middôt II, 6, et Sukkôt V, 4.

[15] — Cité par le père. L.-H. Vincent O.P., Jérusalem de l’ancien Testament, Paris, Gabalda, 1956, IIe et IIIe parties, p. 499.

[16] — L.-H. Vincent, ibid., p. 501.

[17] — 2 R 23, 2 : « Le roi [Josias] monta au Temple de Yahvé avec tous les gens de Juda et tous les habitants de Jérusalem, les prêtres et les prophètes et tout le peuple, du plus petit au plus grand. »

[18] — Ce point est souvent souligné par saint Augustin. Ainsi, dans son commentaire du Ps 123 : Ce psaume des montées « est chanté par ceux qui montent, lesquels chantent souvent comme chanterait un seul, et souvent comme plusieurs ; car plusieurs ne font qu’un, puisqu’il n’y a qu’un seul Christ, et que tous les membres ne font en Jésus-Christ et avec Jésus-Christ qu’un même corps, et de tous ces membres, la tête est au ciel. Le corps souffre encore sur la terre, et n’est pas néanmoins séparé de la tête, qui veille d’en haut sur le corps et le préserve. » (PL 37, 1640.)

[19] — Du latin « via » : ceux qui sont dans la voie, en marche, par opposition à ceux qui sont déjà parvenus « in patria », dans la patrie céleste.

[20] — Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, ibid., t. II. p. 712.

[21] — « Quam dilecta tabernacula tua, Domine virtutum ! Concupiscit et deficit anima mea in atria Domini – Que vos tabernacles sont aimables, Seigneur des armées ! Mon âme soupire et languit après les parvis du Seigneur » (Ps 83, 2-3).

[22] — Ailleurs, au début de son commentaire du psaume 123, saint Augustin dit de même : « Vous savez déjà bien, mes frères, qu’un cantique des degrés n’est autre qu’un cantique de notre ascension, et qu’une telle ascension ne se fait pas avec les pieds, mais avec les élans du cœur – Bene jam nostis, fratres carissimi, canticum graduum esse canticum ascensionis nostræ, eamdemque ascensionem non corporis pedibus fieri, sed cordis affectibus. » (PL 37, 1639.)

[23] — Ps 83, 6b-7. Saint Augustin cite d’après le texte de la Vetus Itala qui porte : « Ascensiones in corde ejus disposuit, in convalle plorationis, in locum quem disposuit », au lieu de : « Ascensiones in corde suo disposuit, in valle lacrymarum, in loco quem posuit. »

[24]PL 37, 1596-1597.

[25]PL 37, 1597.

[26]PL 37, 1640. La dernière phrase est un bel exemple de l’éloquence de saint Augustin : « Quo imus ? Ad veritatem. Qua imus ? Per fidem. Quo imus ? Ad Christum. Qua imus ? Per Christum. Ipse enim dixit : Ego sum via, veritas et vita. » L’idée exprimée est d’ailleurs chère à l’auteur. Dans le Sermon 124, 3, 3, il l’énonce de manière encore plus lapidaire : « Deus Christus patria est quo imus ; homo Christus via est qua imus – Le Christ Dieu : la patrie vers laquelle nous allons ; le Christ homme : la voie par laquelle nous allons. »

[27]PL 37, 1598.

[28]PL 37, 1598.

[29]Ibid.

[30] — Car il n’y a pas de troisième voie : « In via vitæ, non progredi, regredi est – Dans la voie du salut, ne pas progresser, c’est régresser » et donc finir par tomber, dit saint Bernard. C’est pourquoi la tradition catholique insiste tant sur le devoir de tendre à la perfection : « Semper adde, semper ambula, semper profice – Ajoute toujours, marche toujours, progresse toujours », dit saint Augustin (Sermo 169) ; et il ajoute : « Dès que tu dis : c’est assez, tu es perdu ! » (ibid.).

[31] — « In affectu pietatis et caritatis – dans l’élan de la piété et de la charité », dit-il un peu plus haut.

[32]PL 37, 1667.

[33] — Pierre Charles S.J., La Prière de toutes les heures, 3e Série, Méditation CXVI, p. 146‑150 ; ou édit. de 1936, p. 520 sq. Cité par Louis Jacquet, Les Psaumes et le cœur de l’homme, étude textuelle, littéraire et doctrinale, éd. Duculot (Belgique), 1975, t. III, p. 405.

[34] — Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Manuscrit C (Œuvres complètes, Paris, Cerf-DDB, ????).

[35] — Exactement, depuis le troisième psaume des Vêpres du lundi jusqu’au premier des Vêpres du jeudi.

[36] — Voir Hugueny O.P., Psaumes et cantiques du petit Office de la sainte Vierge ; traduction – commentaire – méditation, Tournai, Casterman, 1916, p. 245. Au rite romain, la série des psaumes graduels ne commence qu’à Tierce, si bien qu’il manque les trois derniers.

[37] — C’est pour cela que nos pères avaient aussi organisé la récitation intégrale des quinze psaumes graduels même aux jours où l’on ne récitait pas le petit Office. Les rubriques du bréviaire dominicain ont gardé cette tradition : les quinze psaumes graduels sont coupés en trois blocs de cinq psaumes chacun ; les cinq premiers se récitent groupés, avec la conclusion Requiem æternam dite une seule fois, Pater noster, le verset A porta inferi et l’oraison Absolve pour les défunts ; les cinq suivants se disent avec le Gloria Patri, Pater noster, le verset Memor esto congregationis tuæ (Souvenez-vous de votre communauté que vous possédez depuis le commencement) et l’oraison Deus cui proprium est misereri semper (Dieu dont c’est le propre de faire toujours miséricorde…) ; les cinq derniers se récitent avec le Gloria Patri, Pater noster, le verset Salvos fac servos tuos (Sauvez vos serviteurs, mon Dieu, qui espèrent en vous) et l’oraison Prætende, Domine, famulis et famulabus tuis dexteram cælestis auxilii : ut te toto corde perquirant ; et quæ digne postulant, assequantur (Accordez, Seigneur, à vos serviteurs et à vos servantes, le secours céleste de votre droite, pour que, vous recherchant de tout leur cœur, ils obtiennent ce qu’ils demandent avec respect).

[38] — Voir Le Sel de la terre 44.

[39]Bulletin Notre-Dame de la Sainte-Espérance, t. IX, p. 470.

[40]Ibid., t. IX, p. 531.

[41]Ibid., t. II, p. 498.

[42] — Dom Marechaux, ibid., t. XI, p. 2.

[43] — Ps 18, Ennarratio II, 1 et 13 ; PL 36, 157 et 162. Cité dans : Saint Augustin. Prier Dieu – Les psaumes, présentation et choix de textes du père Besnard O.P., traduction de Jacques Perret, Paris, Cerf, 1964, p. 57.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 52

p. 18-34

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