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+ Les prélèvements d’organes

 


 

LA QUESTION des dons d’or­ganes, et des graves problèmes moraux qu’ils soulèvent dans le cas des greffes du cœur et des poumons, a déjà été abordée dans :

— Le Sel de la terre 48 (article de M. l’abbé Giuseppe Rottoli : « La “mort cérébrale” et les dons d’organes ») ;

Le Sel de la terre 49 (article de M. l’abbé François Knittel : « Que penser des dons d’organes ? »).

Le numéro de septembre 2004 du Courrier de Rome revient sur la ques­tion, dans un article du professeur Paolo Becchi, professeur associé de philosophie du droit à la faculté de ju­risprudence de l’université de Gênes (Italie). Cet article confirme les études des abbés Rottoli et Knittel.

 

Une nouvelle définition de la mort

 

Consultons d’abord les dictionnaires pour voir comment ils définissent le substantif « mort » :

— Petit Robert, 1979 : « Être humain qui ne vit plus » ;

Hachette, 1991 : « Fin de la vie ; cessation définitive de toutes les fonc­tions corporelles. »

Le Petit Larousse compact, 2005 : « Cessation complète et définitive de la vie. »

Cependant, dans les années soixante, un comité institué à la Faculté de médecine de l’Université de Harvard (USA), proposa un change­ment de la définition de la mort : il l’assimilait au coma irréversible, celui-ci étant vérifié par de rigoureux critères confirmant la perte permanente des fonc­tions cérébrales, du moins il le préten­dait. Cette nouvelle définition connut un large succès car elle offrait la meil­leure justification possible au dévelop­pement des techniques de transplanta­tion. Elle entra assez rapidement dans les législations civiles, ce qui montre la puissance de pression de ces groupes et l’importance des intérêts en jeu.

 

Une définition philosophiquement incohérente 

 

En octobre 1992, en Allemagne, à la suite d’un accident de la route, une jeune femme tomba dans un coma dont elle ne devait jamais se réveiller et fut déclarée, après les vérifications habituelles, en état de mort cérébrale. On était sur le point de procéder, avec l’accord de ses parents, à un prélève­ment d’organes, quand les médecins s’aperçurent que cette femme était en­ceinte. Les préparatifs du prélèvement d’organes furent suspendus et les mé­decins décidèrent de laisser la gros­sesse se poursuivre. Elle n’est pas arri­vée à son terme, mais cela suscita dans le pays une discussion sur la mort cé­rébrale. Nombreux furent ceux qui se demandèrent comment il était possible de confier à une personne « morte » la poursuite d’une grossesse. Que valait cette conception de la mort ? Et si les « morts cérébraux » sont encore vi­vants, de quel droit peut-on leur retirer des organes vitaux ?

A l’autre bout du monde, en 1990, le professeur Singer, de Melbourne (Australie), fut appelé par un grand hôpital de cette ville, à rejoindre un comité traitant de questions éthiques. On évoqua le problème des nouveau-nés anencéphales, (c’est-à-dire naissant sans les hémisphères cérébraux, cortex cérébral compris), qui ne vivent géné­ralement que de quelques jours à quelques semaines. Or, selon la nou­velle définition de la mort, ces nou­veau-nés sont déjà « morts » à leur naissance : puisqu’ils sont dépourvus de la partie supérieure du cerveau, les tests cérébraux sont en effet forcément négatifs. Pourtant ces nouveau-nés sont bien vivants. Le professeur Singer écrivit alors en 1994 un livre où il ex­posait les raisons de son désaccord : Rethinking life and death [1]. On y lit entre autres :

 

La commission de Harvard sur la mort cérébrale avait été confrontée à deux gros problèmes :

— De nombreux patients se trouvant dans un état désespéré vivaient grâce à l’assistance respiratoire et personne n’osait arrêter les machines qui les maintenaient en vie ;

— Des organes qui auraient pu être utilisés pour sauver des vies humaines étaient inutilisables dans la mesure où l’on attendait, pour les prélever, que la circulation sanguine des donneurs po­tentiels se soit arrêtée.

La commission avait pensé résoudre les deux problèmes en adoptant l’expé­dient consistant à considérer comme morts tous les individus chez qui le cerveau avait cessé d’avoir toute acti­vité décelable. Cette redéfinition de la mort avait des conséquences si mani­festement souhaitables qu’elle ne ren­contra que peu d’opposition, et fut ac­ceptée presque universellement.

Néanmoins, elle était viciée dès le départ.

La pratique consistant à résoudre les problèmes en recourant à des redéfini­tions fonctionne rarement, et ce cas ne faisait pas exception à la règle.

 

Malheureusement, le professeur Singer n’était pas convaincu du carac­tère sacré de la vie innocente et il ne concluait pas qu’il fallait arrêter les prélèvements d’organes. Mais son té­moignage n’en est pas moins intéres­sant pour montrer l’incohérence philo­sophique de la nouvelle définition de la mort.

 

Une définition non scientifique

 

De plus, cette nouvelle définition pose de graves problèmes sur le plan scientifique, car la mort cérébrale n’est pas vérifiable.

 

La mort cérébrale n’est pas vérifiable

 

Cet aspect a été analysé par deux médecins américains, Robert Trug et James Fackler, dans un essai publié en 1992 sous le titre Rethinking brain death [2]. Ils expliquent que des re­cherches scientifiques approfondies prouvent que les patients correspon­dant aux actuels critères cliniques et examens neurologiques de la « mort cérébrale », ne présentent pas nécessai­rement la perte irréversible de toutes les fonctions cérébrales, celle-ci n’étant pas diagnostiquable sur la base des tests standards adoptés.

A l’appui de leur thèse, les deux médecins avancent quatre arguments que l’on peut résumer ainsi :

— Dans certains cas de « mort céré­brale », persiste l’activité hormonale de la glande hypophyse et du centre ner­veux (l’hypothalamus) qui la contrôle. L’activité hormonale continue donc chez ces patients.

— Chez beaucoup de personnes déclarées dans le même état, il est pos­sible d’enregistrer par électroencépha­logramme, une faible activité élec­trique localisée dans certaines zones du cortex cérébral.

— Certains patients continuent à ré­agir aux stimuli externes, comme le démontre par exemple l’augmentation de la fréquence cardiaque et de la pression sanguine à la suite de l’inci­sion chirurgicale qui précède le prélè­vement des organes.

— Enfin, chez beaucoup de « morts cérébraux », les réflexes spinaux [3] sont conservés, ce qui révèle une activité du tronc cérébral inférieur, moelle épi­nière et tronc encéphalique étant atta­chés l’un à l’autre.

Sur la base d’une analyse précise de ces quatre éléments, les deux médecins sont arrivés à la conclusion que les moyens cliniques actuels ne sont pas en mesure de confirmer la cessation de toutes les fonctions cérébrales, mais seulement de quelques-unes. Ils dia­gnostiquent tout au plus la mort de l’écorce cérébrale.

 

La mort cérébrale n’indique pas la mort prochaine de l’organisme tout entier

 

Ce deuxième aspect a surtout été pris en considération par Alan Shewmon, important neurologue américain, qui a changé d’avis au cours de sa carrière, devenant l’un des critiques les plus implacables de la no­tion de mort cérébrale totale, après en avoir été un partisan convaincu.

Le point de départ est donné par une observation empirique : des orga­nismes déclarés « morts cérébraux » survivent beaucoup plus longtemps que ce qu’on avait imaginé. Le temps record à ce jour fut de quatorze ans.

Shewmon en conclut qu’il est com­plètement erroné de considérer la mort du cerveau comme un indicateur de la mort prochaine de tout l’organisme. Elle ne provoque pas la désintégration du corps. Celle-ci est la conséquence de dommages concernant plusieurs sys­tèmes d’organes, et l’arrivée à un point de non-retour qui détermine le com­mencement du processus de mort et rend inefficace toute intervention mé­dicale pour sauver le patient.

Le dictionnaire Hachette 1991 donne donc une définition très scientifique de la mort quand il écrit : « Cessation dé­finitive de toutes les fonctions corpo­relles [4]. »

D’après Shewmon, il ne faudrait donc pas, dans la procédure de vérifi­cation de la mort, se borner au cer­veau, mais faire appel à plusieurs autres paramètres, comme ceux liés à l’activité respiratoire, circulatoire et neurologique.

 

Conclusion

 

Si, de fait, le prélèvement d’organes est réalisé sur un donneur qui se trouve dans une zone limite entre la vie et la mort – comme les études mé­dicales les plus récentes l’admettent –, alors, c’est précisément ce prélèvement qui le fait passer définitivement de l’autre côté, et qui tue directement le patient [5].

Or l’homme n’est pas maître de la vie et de la mort.

Fr. M.D.

 

Professeur Paolo Becchi, « Les morts sont-ils vraiment morts lorsqu’on prélève leurs organes ? », article paru dans le Courrier de Rome (édition française du pé­riodique romain Si si No no), n° 270, sep­tembre 2004. (Courrier de Rome, B.P. 156, 78001 Versailles Cedex.)

 


[1] — « Repenser la vie et la mort. »

[2] — « Repenser la mort cérébrale. » L’abbé Rottoli avait utilisé ce livre, entre autres, dans son article du Sel de la terre.

[3] — Ce sont les réflexes ayant pour origine la moelle épinière.

[4] — Les auteurs se sont crus obligés de rajouter aussitôt : « Le critère médico-légal de la mort est la cessation complète de l’activité cérébrale, attestée par deux électroencéphalogrammes à 24 heures d’intervalle. » Ils montrent par là que ce critère médico-légal est en contradiction avec la définition de la mort.

[5] — Nous avons signalé dans l’article de M. l’abbé Rottoli (Sel de la terre 48, p. 66, n. 1), que le cas est tout à fait différent lorsque, faute d’espérance probable du réveil d’un malade, on en vient à débrancher les appareils de réanimation. Cela est permis, car on ne tue pas le malade directement : on laisse simplement la nature faire son œuvre (on ne fait que supprimer un moyen extraordinaire de conserver la vie – moyen que l’on n’est pas tenu d’employer).

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 52

p. 216-219

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