Jean-Paul II
a-t-il consacré la Russie
comme la sainte Vierge le demandait ?
par Dominicus
Le 25 mars 1984, sur la place Saint-Pierre, le pape Jean-Paul II consacrait à Notre-Dame « le monde » ainsi que « les hommes et les nations qui ont particulièrement besoin de cette consécration [1] ».
Dans le document présentant le troisième secret de Fatima en 2000, Mgr Bertone, secrétaire de la congrégation pour la Doctrine de la foi, écrit :
« Sœur Lucie confirma personnellement que cet acte solennel et universel de consécration [de 1984] correspondait à ce que voulait Notre-Dame (“Sim, està feita, tal como Nossa Senhora a pediu, desde o dia 25 de Março de 1984” : “Oui, cela a été fait, comme Notre-Dame l'avait demandé, le 25 mars 1984” ; lettre du 8 novembre 1989). C'est pourquoi toute discussion, toute nouvelle pétition est sans fondement [2]. »
Bien que le dossier ait été clos par Mgr Bertone, il nous semble important de le rouvrir car la chose n’est pas si claire qu’il l’affirme. Mais auparavant, il nous faudra examiner ce que Notre-Dame a demandé exactement, et ce qu’ont fait ou n’ont pas fait les prédécesseurs de Jean-Paul II.
Le Sel de la terre.
La demande précise formulée par Notre-Dame
C'EST LORS DE SA TROISIÈME apparition à Fatima, le 13 juillet 1917, que Notre-Dame a parlé pour la première fois de la consécration de la Russie et de la communion réparatrice. Elle donnait par là le remède souverain aux malheurs du monde actuel, et le seul efficace :
Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé. Si l’on fait ce que je vais vous dire, beaucoup d’âmes seront sauvées et l’on aura la paix. La guerre va finir. Mais si l’on ne cesse d’offenser Dieu, sous le règne de Pie XI, il en commencera une autre, pire encore. [...] Afin de l’empêcher, je viendrai demander la consécration de la Russie à mon Cœur Immaculé et la communion réparatrice des premiers samedis. Si l’on écoute mes demandes, la Russie se convertira et l’on aura la paix. Sinon, elle répandra ses erreurs à travers le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre l’Église. Les bons seront martyrisés, le Saint-Père aura beaucoup à souffrir, plusieurs nations seront anéanties. A la fin, mon Cœur Immaculé triomphera. Le Saint-Père me consacrera la Russie qui se convertira, et un certain temps de paix sera accordé au monde.
Comme elle l’avait promis, Notre-Dame est revenue quelques années plus tard pour demander la consécration de la Russie. Ce fut le 13 juin 1929, à Tuy en Espagne, au couvent des sœurs Dorothée où Lucie était entrée :
Le moment est venu où Dieu demande au Saint-Père de faire, en union avec tous les évêques du monde, la consécration de la Russie à mon Cœur Immaculé, promettant de la sauver par ce moyen. Elles sont si nombreuses, les âmes que la justice de Dieu condamne pour des péchés commis contre moi, que je viens demander réparation. Sacrifie-toi à cette intention et prie.
La très sainte Vierge indique donc très clairement que ce n’est pas le monde ni un autre pays qu’il faut consacrer à son Cœur Immaculé, mais la seule Russie.
On ne trouve d’ailleurs pas de demande explicite d'autre consécration dans tout l'ensemble des messages de Fatima, Pontevedra et Tuy, reçus entre 1917 et 1929 par sœur Lucie. Et sœur Lucie est absolument sûre d’avoir rapporté exactement les paroles de Notre-Dame. Le père Alonso, le grand spécialiste officiel de Fatima, l’atteste :
Effectivement, Lucie, en 1917, ne connaissait pas la réalité géographico-politique de la Russie, elle n'en connaissait pas même le nom. Interrogée par son directeur, le père Gonçalves, pour savoir comment il se faisait qu'elle connaissait la Russie ou qu'elle se souvenait du nom de la Russie, pour pouvoir dire ce que Notre-Dame lui avait demandé dans l'apparition de juillet, Lucie répondit : « J'avais uniquement entendu parler des Galiciens et des Espagnols ; et je ne savais le nom d'aucune autre nation. Mais ce que nous percevions au cours de ces apparitions de Notre-Dame restait tellement gravé en nous-mêmes qu'on ne l'oubliait jamais. C'est pour cela que je sais bien, et avec certitude, que Notre-Dame a parlé expressément de la Russie en juillet 1917 » (Por eso es que yo sé bien, y con certeza, que Nuestra Señora hablo expresamente de Rusia, en julio de 1917) [3].
Dans tous ses écrits, sœur Lucie elle-même, lorsqu’elle parle de la consécration, ne mentionne que la Russie. On le voit par exemple dans la lettre qu’elle a envoyée au pape Pie XI en mars 1937, où elle unit d’ailleurs la consécration de la Russie à la dévotion réparatrice des premiers samedis :
Le bon Dieu promet de mettre fin à la persécution en Russie, si votre Sainteté daigne faire, et ordonne à tous les évêques du monde catholique de faire également, un acte solennel et public de réparation et de consécration de la Russie aux très saints Cœurs de Jésus et de Marie, et si votre Sainteté promet, moyennant la fin de cette persécution, d’approuver et de recommander la pratique de la dévotion réparatrice indiquée ci-dessus [4].
Pourquoi la Russie ?
La Russie est le plus grand pays du globe, avec actuellement plus de dix-sept millions de kilomètres carrés et cent quarante-six millions d’habitants. Des distances inouïes séparent les limites extrêmes de ce territoire : dix mille kilomètres entre Vladivostok à l’est, et la frontière polonaise à l’ouest (onze fuseaux horaires) ; deux mille du nord au sud. Une vingtaine de peuples aux langues diverses l’habitent, constituant comme un résumé de l’humanité. En bref, on peut dire que la Russie est, sur terre, le plus grand empire disposant de la continuité territoriale [5].
Déjà au XIXe siècle, Dom Guéranger écrivait :
La puissance des slaves séparés de l’unité catholique grandit chaque jour. De jeunes nations, émancipées du joug musulman, se sont formées dans la presqu’île des Balkans, [...] la direction morale et religieuse de ces nations ressuscitées appartient à la Russie. Profitant de ces avantages avec une habileté constante, elle développe sans cesse son influence en Orient. Du côté de l’Asie, ses progrès sont plus prodigieux encore. Le tsar qui, à la fin du XVIIIe siècle, commandait seulement à trente millions d’hommes, en gouverne aujourd’hui cent vingt-cinq ; et par la seule progression normale d’une population exceptionnellement féconde, avant un demi-siècle l’empire comptera plus de deux cents millions de sujets.
Pour le malheur de la Russie et de l’Église, cette force est dirigée présentement par d’aveugles préjugés [6].
Dans ce contexte, il ne faut pas oublier la prétention de l’Église schismatique russe de Moscou, à être la troisième Rome. Déjà le métropolitain Zozime (1462-1533) déclarait dans son canon pascal en 1492 : « Deux Romes sont tombées [7], la troisième Rome sera Moscou et il n’y en aura pas de quatrième ». L’idée de la troisième Rome ne cessa ensuite de se renforcer. En 1512, le moine Philoté, de Pskov, dans son Histoire du monde, donnait cette étonnante interprétation du chapitre 12 de l’Apocalypse :
La femme vêtue du soleil [...] quitta la vieille Rome à cause des azymes [8]. [...] Elle s’enfuit alors dans la Rome nouvelle, mais là non plus elle ne trouva pas la paix [9]. [...] Elle s’enfuit alors dans la troisième Rome qui se trouve dans la nouvelle grande Russie ; elle resplendit maintenant, l’Église une et apostolique, plus brillante que le soleil, dans tout l’univers, et le pieux tsar seul, la dirige et la protège.
Ivan III le Grand (1462-1533), Ivan IV le Terrible (1533-1584), donnèrent un élan considérable à cette conception [10].
Ce n’est donc pas un hasard si l’ennemi du genre humain a choisi la Russie comme base de départ pour « répandre à travers la planète les institutions et les mœurs de l’athéisme [11] ».
Mais Dieu, comme il le fait habituellement, retournera contre Satan son propre plan : l’instrument de notre malheur, converti, deviendra l’instrument du retour du catholicisme dans le monde entier. Reprenons Dom Guéranger :
La Russie catholique, c’est la fin de l’Islam et le triomphe définitif de la Croix sur le Bosphore, sans péril aucun pour l’Europe ; c’est l’empire chrétien d’Orient relevé avec un éclat et une puissance qu’il n’eut jamais ; c’est l’Asie évangélisée, non plus seulement par quelques prêtres pauvres et isolés, mais avec le concours d’une autorité plus forte que Charlemagne. C’est enfin la grande famille slave réconciliée dans l’unité de foi et d’aspirations pour sa propre grandeur. Cette transformation sera le plus grand événement du siècle qui la verra s’accomplir, et changera la face du monde [12].
Cette conversion de la Russie sera accomplie par la sainte Vierge elle-même lorsque ce pays aura été consacré à son Cœur Immaculé par le pape, en union avec les évêques du monde entier [13].
Portée théologique de la consécration de la Russie
Dans une lettre à son directeur spirituel datée du 18 mai 1936, sœur Lucie écrivait les lignes suivantes :
Intérieurement, j’ai parlé à Notre-Seigneur de cette question [de la consécration de la Russie] ; et récemment je lui ai demandé pourquoi il ne convertissait pas la Russie sans que Sa Sainteté ait fait cette consécration. « Parce que je veux que toute mon Église reconnaisse cette consécration [14] comme un triomphe du Cœur Immaculé de Marie, pour étendre ensuite son culte et pour mettre, à côté de la dévotion à mon divin Cœur, la dévotion à ce Cœur Immaculé. » Mais, mon Dieu, le Saint-Père ne me croira pas si vous-même ne l’y poussez pas par une inspiration spéciale. « Oh ! le Saint-Père ! Prie beaucoup pour le Saint-Père ! Il fera cette consécration, mais ce sera tard ! Cependant le Cœur Immaculé de Marie sauvera la Russie. Elle lui est confiée » [15].
Si Dieu veut cette conversion spectaculaire de la Russie par sa consécration au Cœur Immaculé de Marie, c’est pour établir dans le monde la dévotion à ce Cœur en complément de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus. Notre-Dame l’avait d’ailleurs dit clairement le 13 juin 1917 (« [Jésus] veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé ») et le 13 juillet suivant (« Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé. »)
Notre-Seigneur veut glorifier aux yeux du monde celle qu’il s’est associée pour accomplir l’œuvre de notre salut. C’est tout le sens de la dévotion réparatrice des premiers samedis, qui a pour but de réparer les péchés commis contre le Cœur de Marie ; c’est aussi celui de la consécration de la Russie à ce même Cœur ; et c’est enfin le sens de l’attribution qui lui est faite de la victoire finale : « A la fin, mon Cœur Immaculé triomphera. »
Ce cœur par lequel la première étape de notre salut a commencé (le Fiat de Marie au jour de l’Annonciation) est maintenant la dernière chance offerte à l’humanité pour son salut.
Si les hommes répondent au triple appel de Fatima (conversion personnelle, dévotion réparatrice, consécration de la Russie), la justice divine qui punit actuellement le monde par la guerre, les calamités et toutes sortes de persécutions contre l’Église, fera place à la miséricorde qui arrêtera aussitôt toutes ces épreuves et accordera un certain temps de paix. Tant que les hommes resteront sourds aux appels du Ciel, ces malheurs continueront et s’accroîtront.
La manière dont la communion réparatrice et la consécration de la Russie obtiendront cette prodigieuse effusion de la miséricorde divine, peut être comparée à celle des indulgences [16] : les actes demandés par la Vierge Marie sont comme des conditions à accomplir pour obtenir une indulgence aux dimensions du monde.
La consécration de la Russie renvoie à la théologie de l’Alliance : « Si vous conservez mon Alliance, dit Yahweh aux Hébreux, [...] vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation consacrée » (Ex 19, 5-6). Et Notre-Seigneur, au moment de s’offrir à son Père dans le sacrifice de la nouvelle Alliance, dit à ses disciples : « Pour eux, je me consacre [17] moi-même, afin qu’ils soient eux aussi consacrés en vérité » (Jn 17, 19). Consacrer, sanctifier, sont des mots synonymes. La consécration donne à Dieu, c’est-à-dire sanctifie ; elle fait appartenir à Dieu et participer à sa sainteté. En consacrant la Russie au Cœur Immaculé de Marie, et par lui à Notre-Seigneur, le pape la livrerait à l’action de la Miséricorde rédemptrice, engageant ce pauvre pays sur le chemin de la conversion et de la sanctification. On comprend que la Russie, qui a été le symbole de l’indépendance à l’égard de Dieu et l’instrument actif en même temps que la première victime du processus d’athéisation du monde moderne, ait besoin, pour être guérie, d’une consécration spéciale qui la remettra dans la voie de dépendance dont elle n’aurait jamais dû s’écarter. Cette consécration ayant lieu par Marie, sera en même temps une réaffirmation solennelle de la médiation universelle de Notre-Dame si bafouée par les modernistes, et ce n’est pas le moindre des blasphèmes à l’égard de la Vierge.
Mais une personne peut-elle en consacrer une autre à Dieu ? La consécration ne suppose-t-elle pas un engagement libre ? On entend parfois l’objection. Léon XIII y a répondu dans son encyclique Annum sacrum du 25 mai 1899 annonçant la consécration du monde entier au Sacré-Cœur de Jésus :
Ce n’est pas seulement sur les nations catholiques que s’étend l’empire de Jésus-Christ. Ce n’est pas seulement non plus sur les hommes purifiés dans l’eau du baptême, et qui de droit appartiennent à l’Église, bien que des opinions erronées les en séparent ou que le schisme les arrache à sa charité. [...] Nous tenons la place de celui qui est venu sauver ce qui était perdu, de celui qui a offert son sang pour le salut du genre humain. Aussi mettons-nous nos soins assidus à attirer vers celui qui est la vie véritable, les malheureux qui sont assis à l’ombre de la mort ; [...] plein de compassion pour leur sort, Nous les consacrons d’une façon spéciale et autant qu’il est en Nous, au Sacré-Cœur de Jésus [18].
La consécration est d’abord la reconnaissance d’une appartenance. Consacrer quelqu’un ou quelque chose à Dieu, c’est reconnaître le souverain domaine de Dieu sur cette personne ou cette chose. L’engagement pris dans cet acte n’est ensuite qu’une conséquence de cette appartenance. Dans le cas de la consécration de la Russie, l’engagement est pris au nom du pays qui est consacré, par celui qui est responsable de son salut éternel, à savoir le pape. La sainte Vierge demande que l’acte soit solennel, accompli en union avec les évêques du monde entier qui reconnaîtront par là la primauté du souverain pontife et son pouvoir suprême.
La médiation de Marie, par laquelle doit se faire cette consécration, rappelle en même temps qu’il ne s’agit pas d’obtenir une simple effusion de la miséricorde divine sans réponse de l’homme, mais que sa coopération est requise. Car c’est le Cœur de Marie qui a été la réponse la plus parfaite d’une créature au plan de salut inauguré par Dieu. Le Cœur de Marie est ici le modèle le plus parfait de la correspondance aux grâces que Dieu veut déverser sur ce pauvre pays pour le sauver [19].
*
Malheureusement, les successeurs de saint Pierre vont se montrer très réticents à l’égard de ce plan.
Le refus de Pie XI
C’est entre septembre 1930 et août 1931 que Pie XI eut certainement connaissance des demandes du Ciel concernant la dévotion réparatrice et la consécration de la Russie [20].
Cependant, à la suite des démocraties occidentales, le pape Pie XI s’était engagé, dès 1922, dans une politique d’ouverture à l’Est qu’avait déjà esquissée Benoît XV [21]. Il aura d’ailleurs ces paroles étonnantes : « Quand il s’agit de sauver les âmes, de prévenir de grands maux capables de les perdre, Nous Nous sentons le courage de traiter même avec le diable en personne [22]. » Ce n’est cependant pas ce qu’avait demandé la sainte Vierge.
Il ne répondit que par le silence à la demande de consécration de la Russie. Il arrêta même de faire allusion aux apparitions de Fatima à partir de 1930-1931.
C’est à la suite de ce refus du pape Pie XI, qu’en août 1931, à Rianjo [23], Notre-Seigneur dira à sœur Lucie dans une communication intime :
Fais savoir à mes ministres, étant donné qu’ils suivent l’exemple du roi de France en retardant l’exécution de ma demande, qu’ils le suivront dans le malheur [24].
Une nouvelle tentative eut lieu vers la fin de mars 1937 : Mgr Correia da Silva, évêque de Leiria-Fatima, écrivit directement au pape. Ce dernier venait d’écrire la magnifique encyclique Divini Redemptoris (19 mars 1937). Éclairé, semble-t-il, par ses échecs dans ce qu’il appelait le « terrible triangle », il terribile triangolo [25], le pape changeait d’attitude et déclarait fermement :
Le communisme est intrinsèquement pervers, et l’on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne [26].
Le moment pouvait donc paraître favorable à la consécration de la Russie. Mais un silence semblable à celui de 1930-1931 fut la seule réponse.
Il est certain que, si le pape avait obéi aux demandes du Ciel, la Russie se serait convertie, et ni la Seconde Guerre mondiale ni l’expansion effrayante du communisme ne se seraient produites.
Loin de là, c’est sous le pontificat de Pie XI que Moscou commença à donner des directives à tous les partis communistes pour qu’ils envoient des sujets dans les séminaires catholiques afin d’infiltrer l’Église et de la miner de l’intérieur [27].
Il est dangereux d’ignorer les plans de salut donnés par le Ciel, et les manœuvres de l’ennemi.
Les consécrations incomplètes de Pie XII
Pie XI mourut le 10 février 1939.
Le 21 janvier 1940, sœur Lucie demanda à son confesseur, le père Gonçalves, de renouveler auprès du Saint-Siège la demande de consécration de la Russie. Elle fut transmise à Pie XII en avril 1940. Le père Gonçalves pensait que le pape pourrait ainsi l’accomplir en mai ; on pouvait tout attendre du nouveau pontife, très dévot envers la Vierge Marie, et très bienveillant envers Fatima. Mais rien ne vint de Rome.
La consécration du monde en 1942
Sur l'initiative de Mgr Manuel Ferreira, évêque titulaire de Gurza, les directeurs spirituels de Lucie décidèrent, en septembre et octobre 1940, de tenter une nouvelle démarche auprès du Saint-Père, en présentant une requête jugée plus facilement réalisable : celle de la consécration du monde, avec une mention spéciale de la Russie [28]. Mgr Ferreira ordonna à Lucie d'écrire elle-même au pape Pie XII, en formulant cette demande nouvelle, qui n'était pas celle de Notre-Dame, et qui la plongea dans une grande perplexité. Pour trouver la lumière, Lucie recourut à une prière plus instante. Voici le récit qu'elle en fit :
22 octobre 1940. J'ai reçu une lettre du R.P. Gonçalves et de l'évêque de Gurza m'ordonnant d'écrire à Sa Sainteté... Dans ce but, j'ai passé deux heures devant Notre-Seigneur exposé [et j’ai eu la révélation suivante] :
« Prie pour le Saint-Père, sacrifie-toi pour que son cœur ne succombe pas sous l'amertume qui l'oppresse. La tribulation continuera et augmentera. Je punirai les nations de leurs crimes, par la guerre, par la famine et par la persécution contre mon Église qui pèsera spécialement sur mon Vicaire sur la terre. Sa Sainteté obtiendra que ces jours de tribulation soient abrégés si elle obéit à mes désirs en faisant l'acte de consécration au Cœur Immaculé de Marie du monde entier avec une mention spéciale de la Russie » [29].
Cette révélation d'octobre 1940 et celles qui furent faites à Alexandrina Maria da Costa, apparaissent donc comme un ultime moyen de rattrapage, présenté par la miséricorde divine devant la désobéissance persistante de l'autorité suprême de l'Église au message de Fatima. A cette demande nouvelle et secondaire, est promis un fruit nouveau, bien inférieur aux trois fruits de la demande principale : l'abréviation du grand châtiment annoncé par Notre-Dame le 13 juillet 1917 et qui était la Seconde Guerre mondiale.
Le pape Pie XII fit cette consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie le 31 octobre 1942, puis la renouvela le 8 décembre 1942. Le texte ne comportait pas de mention explicite de la Russie, seulement une allusion voilée, mais suffisamment transparente, à cette pauvre nation :
C’est à vous, c’est à votre Cœur Immaculé qu’en cette heure tragique de l’histoire humaine, Nous confions, donnons, consacrons, non seulement la sainte Église, Corps mystique de votre Jésus, [...] mais aussi le monde entier déchiré par de mortelles discordes, embrasé d’incendies, de haine, victime de ses propres iniquités. [...]
Aux peuples séparés par l'erreur et par la discorde, et spécialement à ceux qui vous ont voué une particulière dévotion, tellement qu’il n’était chez eux aucune maison où ne brillât votre vénérable icône – maintenant parfois cachée et réservée pour des jours meilleurs – donnez la paix, et reconduisez-les à l’unique troupeau du Christ, sous l'unique et vrai Pasteur [30] !
C’est pour rappeler le souvenir de cette consécration, que le pape Pie XII fixa plus tard la fête du Cœur Immaculé de Marie au 22 août et qu’il l’éleva au rang de deuxième classe [31].
Le fruit promis à cette consécration fut octroyé par la miséricorde divine, puisque l'examen objectif de l'histoire montre que, sur tous les fronts de guerre, un tournant décisif en faveur des Alliés se produisit dans les derniers mois de 1942 et les premiers mois de 1943 ; ce tournant permit certainement une abréviation de la durée de la Seconde Guerre mondiale.
Sœur Lucie ne se faisait cependant pas d’illusions sur les effets de cette consécration de 1942 :
Le bon Dieu m'a déjà montré son contentement de l'acte, bien qu'incomplet selon son désir, réalisé par le Saint-Père et par plusieurs évêques. Il promet, en retour, de mettre fin bientôt à la guerre. La conversion de la Russie n'est pas pour maintenant [32].
Notre-Seigneur promet la fin de la guerre pour bientôt, eu égard à l'acte qu'a daigné faire Sa Sainteté. Mais comme il fut incomplet, la conversion de la Russie sera pour plus tard [33].
Les accords de Yalta (4 au 11 février 1945) consolidèrent en effet le pouvoir communiste au niveau international.
Il faut rappeler qu’en 1941, sur pression de Roosevelt qui voulait s’engager dans la guerre aux côtés de l’Angleterre et aussi de Staline, Pie XII avait déjà accepté que la hiérarchie catholique se taise sur la perversité intrinsèque du communisme et l’impossibilité de collaborer avec lui. En échange, promesse était faite à l’Église qu’elle serait appelée à participer à la reconstruction après la guerre [34]. Il est sûr que le silence de Pie XII facilita beaucoup la nouvelle organisation du monde par la maçonnerie, organisation qui prévoyait de livrer au communisme tout l’Est de l’Europe. Fort de ses nouvelles positions, il s’étendra ensuite en Asie : Chine, Corée, Vietnam, Cambodge, etc [35].
L’encyclique Sacro vergente anno en 1952
Cependant le Ciel se manifestait au pape : les 30, 31 octobre, 1er et 8 novembre 1950, en ces jours encadrant la définition solennelle du dogme de l’Assomption, le Saint-Père vit se renouveler dans les jardins du Vatican le miracle du soleil du 13 octobre 1917. Mais Pie XII ne fit rien.
En mai 1952, Notre-Dame apparut de nouveau à sœur Lucie :
Fais savoir au Saint-Père que j’attends toujours la consécration de la Russie à mon Cœur Immaculé. Sans cette consécration, la Russie ne pourra pas être convertie, ni le monde avoir la paix [36].
Sans doute à la suite de ce message, et parallèlement à la démarche de catholiques russes désireux de voir accomplies les demandes de Notre-Dame, Pie XII écrivit une Lettre apostolique aux peuples de Russie où il déclara :
Nous consacrons et nous vouons d’une manière très spéciale tous les peuples de la Russie à ce Cœur Immaculé [37].
« Je suis peinée que [la consécration de la Russie] n’ait pas été faite comme Notre-Dame l’avait demandé », écrivit sœur Lucie au cours de l’été [38].
Cette fois, l’acte avait manqué de la solennité due : la Russie avait été nommée, mais il n’y avait eu aucune cérémonie particulière, et les évêques du monde entier n’avaient pas été appelés à s’y unir.
L’année suivante, à Syracuse en Sicile, une statue de plâtre du Cœur Immaculé de Marie se mit à pleurer et à opérer des miracles qui bouleversèrent le monde entier [39]. Pie XII, apparemment, ne fit pas le lien avec Fatima.
Au contraire, après Sacro vergente anno, il ne parla presque plus de Fatima. Les adversaires de l’apparition, à la suite du P. Dhanis, ne cessaient d’ailleurs d’augmenter leur influence, conjointement avec ceux qui s’opposaient à la doctrine de Marie médiatrice [40]. A partir de ce moment, les visites à sœur Lucie furent restreintes : « Le pape décida que seules les personnes qui l’avaient déjà rencontrée pourraient la voir sans autorisation expresse du Saint-Siège [41]. » La messagère du ciel commençait à être mise au silence.
Il faut cependant préciser un point important : si, pour ménager la politique des États-Unis, Pie XII avait cru devoir taire Divini Redemptoris – avec les conséquences incalculables que ce silence put avoir –, il n’en refusa pas moins énergiquement toute ombre de collaboration avec Moscou.
Quelle ne fut pas alors sa douleur, en automne 1954, lorsqu’il eut la preuve que Mgr Montini, le futur Paul VI, alors substitut à la Secrétairerie d’État, entretenait, derrière son dos, des relations secrètes avec le Kremlin [42]. Pie XII décida d’éloigner aussitôt Montini. Mais toujours attentif à éviter les remous, il le mit à un poste honorifique : l’archevêché de Milan, sans cependant le créer cardinal. Mgr Montini était donc exclu du prochain conclave mais, malheureusement, en même temps placé à un poste très en vue qui lui réservait l’avenir.
Après Pie XII, les choses se compliquèrent encore dans la mesure où des papes à l’esprit libéral et moderniste accédèrent au siège de Pierre. Plus que jamais allait se réaliser l’avertissement de Notre-Seigneur :
Fais savoir à mes ministres, étant donné qu’ils suivent l’exemple du roi de France en retardant l’exécution de ma demande, qu’ils le suivront dans le malheur. [Notre-Seigneur à sœur Lucie, août 1931.]
L’Église entrait dans une crise qui n’a connu aucun précédent dans toute l’histoire [43], et qui était le châtiment de sa hiérarchie.
Imbus des idées modernes, les nouveaux papes ne pouvaient qu’être très mal à l’aise avec le message authentiquement catholique de la Vierge Marie à Fatima.
Jean XXIII : les accords Rome-Moscou
Alors que l’extension mondiale du communisme devenait de plus en plus alarmante par suite du refus d’obéir aux demandes de Notre-Dame, le pape Jean XXIII décida de placer résolument son pontificat sous le signe de l’optimisme, sans tenir aucun compte des avertissements du Ciel et de plusieurs de ses collaborateurs. On sait ce qu’il dit dans son discours d’ouverture du concile Vatican II :
Il nous semble nécessaire de dire notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur qui annoncent toujours des catastrophes comme si le monde était près de sa fin [44].
Ces paroles résonnent étrangement si on les compare avec les appels de la sainte Vierge à Fatima. Ayant pris connaissance du troisième secret de Fatima en août 1959, le pape avait d’ailleurs décidé de ne pas le publier, ce qui coupa net l’immense élan de dévotion envers Notre-Dame de Fatima qui s’était développé à l’approche de l’année 1960 [45]. Dès 1959, Jean XXIII avait pris des mesures pour qu’il ne fût plus possible de voir sœur Lucie sans une licence de Rome [46].
Dans ce contexte, on comprend qu’il ne fut jamais question de la consécration de la Russie sous le pontificat de Jean XXIII. Bien au contraire, pour obtenir l’envoi de deux représentants de l’Église schismatique russe au concile Vatican II, Jean XXIII, par l’intermédiaire de Mgr Willebrands et du cardinal Tisserant, négocia avec Khrouchtchev et s’engagea à ce que le concile Vatican II ne condamne pas le communisme [47]. Mgr Roche dit à ce propos :
La décision d’inviter les observateurs orthodoxes russes au concile Vatican II a été prise personnellement par Sa Sainteté le pape Jean XXIII avec les encouragements évidents du cardinal Montini, qui fut le conseiller du patriarche de Venise au temps où il était lui-même archevêque de Milan. Bien mieux, c’est encore le cardinal Montini qui dirigea secrètement la politique de la Secrétairerie d’État pendant la première session du Concile, du poste clandestin que le pape lui avait aménagé dans la fameuse Tour Saint-Jean, dans l’enceinte même de la Cité du Vatican.
Le cardinal Tisserant a reçu des ordres formels, tant pour négocier l’accord que pour en surveiller pendant le Concile l’exacte application. C’est ainsi que chaque fois qu’un évêque voulait aborder la question du communisme, le cardinal, de la table du conseil de présidence, intervenait pour rappeler la consigne du silence voulue par le pape [48].
Ces ménagements envers Moscou n’apportèrent même pas une atténuation des persécutions. Khrouchtchev continua à arrêter les prêtres et multiplia les fermetures des églises [49]. On ne mange pas avec le diable, même avec une longue cuillère.
Paul VI : l’Ostpolitik
Le Concile ne condamne pas le communisme
Jean XXIII était mort avant la fin du Concile. Paul VI le mena à son terme en confirmant bien sûr les accords Rome-Moscou : il n’allait pas désavouer une politique dont il était l’un des plus ardents promoteurs depuis 1942.
Aussi, lorsqu’en octobre 1965 Mgr Lefebvre remit au secrétariat du Concile une supplique rédigée par Mgr Carli, signée par 454 évêques, et demandant d’insérer une condamnation du communisme dans la constitution Gaudium et spes sur l’Église dans le monde, la pétition ne fut pas prise en considération. Écoutons Mgr Lefebvre lui-même nous rapporter les faits :
C’est chose absolument inouïe dans l’histoire de l’Église. Un concile pastoral s’est réuni, qui se disait pastoral, c’est-à-dire destiné au soin des âmes et au salut des fidèles ainsi qu’au salut du monde. Or au plus grand des maux, au plus ignoble, au plus dissolvant pour la société, pour la personne humaine, pour la liberté, qu’est le communisme, on dit : nous ne le condamnerons pas pendant le Concile.
Personnellement, j’en sais quelque chose. C’est moi qui, avec Mgr Sigaud, ai réuni 450 signatures d’évêques pour la condamnation du communisme. Je les ai portées moi-même au secrétariat du Concile. On les a mises au tiroir ! Et on a voulu faire croire qu’il n’y a pas eu au Concile, de demandes de condamnation du communisme. Et j’ai été moi-même porter personnellement ce document, et j’ai gardé la liste des évêques qui demandaient cette condamnation. C’est vraiment incroyable. J’étais témoin. Je me suis levé pour protester. On a démenti que les 450 signatures aient été présentées. Puis on a dit qu’elles étaient arrivées trop tard et qu’on ne savait pas où elles étaient. En réalité, on avait décidé que le communisme ne serait pas condamné, pour faire venir des délégués de Moscou [50].
La réunion d’un concile universel au milieu du vingtième siècle, aurait été une occasion providentielle pour consacrer solennellement la Russie au Cœur Immaculé de Marie selon les demandes de Notre-Dame. Les accords Rome-Moscou rendirent impossible un tel acte, et devinrent le principal obstacle à la paix du Ciel. D’ailleurs, lorsque Mgr de Proença Sigaud présenta une requête signée de 510 évêques de 78 nations demandant que le Concile renouvelle la consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie avec une mention spéciale de la Russie, cela n’eut pas plus de suite que celle demandant la condamnation du communisme [51].
Mépris pour Fatima
Paul VI ne cacha pas son mépris pour Fatima. Le mot n’est pas trop fort. Il se rendit bien à la Cova da Iria le 13 mai 1967 pour le cinquantenaire des apparitions, mais ce fut un simple aller et retour dans la journée. Il n’y célébra qu’une messe basse en portugais devant le million de pèlerins qui étaient présents, refusa l ’entretien que sœur Lucie lui demanda et n’alla pas prier à la Capelinha comme le programme le prévoyait. Dans son sermon, il exhorta l’humanité à œuvrer pour la paix sans faire aucune allusion au message de Notre-Dame. Robert Serrou écrira que Paul VI s’était rendu à Fatima parce qu’« il était sûr de trouver là l’une des plus extraordinaires tribunes du monde d’où il pourrait faire entendre sa voix sur la surface de la terre [52]. » Mais ce fut pour y prêcher une paix toute humaine comme il fit à l’ONU, car ses plans étaient autres que ceux du Ciel [53].
D’ailleurs, dans sa réforme liturgique, Paul VI a relégué la fête du Cœur Immaculé de Marie – que Pie XII avait élevée au rang de seconde classe – à une place de simple mémoire [54].
Développement de l’Ostpolitik
Écoutons le cardinal Sodano, secrétaire d’État, nous résumer la politique de Paul VI avec Moscou, dont le maître d’œuvre fut Mgr Casaroli :
C’est au cours du pontificat de Paul VI, que se déroula toute la première phase, la plus ardue, de l’Ostpolitik : c’est-à-dire la négociation concernant le cardinal Mindszenty et la possibilité de nommer des évêques en Hongrie ; les tractations exténuantes et interminables avec le gouvernement tchécoslovaque, qui allaient se poursuivre jusqu’à la chute du Mur ; l’accord de Belgrade avec le gouvernement de Tito ; et enfin les conversations avec le gouvernement polonais. [...] L’on enregistra alors le refus que le gouvernement polonais opposa à un voyage de Paul VI, même très bref, à Czestochowa. Suivit la visite de Mgr Casaroli aux diocèses polonais en 1967, qui l’amena jusqu’à Cracovie pour une rencontre cordiale et importante avec le cardinal Wojtyla.
Sous le pontificat de Paul VI, prend également son essor l’expérience multilatérale du Saint-Siège lors de la conférence d’Helsinki (1973-1975), lorsque la délégation vaticane obtint une reconnaissance explicite de la liberté religieuse (septième principe de l’Acte final) qui donna une légitimation formelle aux requêtes de l’Église dans les négociations bilatérales avec chaque gouvernement. Le pontificat se terminait par la requête que fit le pape au corps diplomatique en janvier 1978 : que les catholiques et les croyants de toutes confessions « puissent bénéficier » de l’espace de liberté dû à leur foi dans ses expressions tant personnelles que communautaires. Cette requête solennelle sembla avoir la valeur prophétique d’une consigne morale donnée par Paul VI à son successeur [55].
On négociait donc de plus belle avec le démon. Ce n’est pas ce que le Ciel avait demandé et cela ne put aboutir. Un archevêque tchécoslovaque, Mgr Hnilica, eut le courage de faire une réponse cinglante au livre du cardinal Casaroli. Ce dernier méritait-il vraiment le titre de martyr de la patience que les éditeurs lui avaient donné pour honorer son auteur ?
Il me paraît tout à fait inapproprié et injuste d’utiliser le mot martyr pour honorer certains qui ne furent point martyrs et qui, par le biais d’actions diplomatiques sophistiquées et à l’issue improbable, contribuèrent de facto à aggraver de manière notable le vrai martyre des vrais martyrs. [...] Le témoignage de tous les vrais martyrs est singulier, de ce point de vue. Selon eux, leurs souffrances se trouvèrent largement accrues par l’action de ceux de qui ils attendaient appui et soutien [56].
Jean-Paul Ier
Le pontificat de 33 jours de Jean-Paul Ier ne lui laissa pas le temps de faire quelque chose pour répondre aux demandes de Notre-Dame.
Archevêque de Venise, il avait manifesté une grande attention et dévotion envers les événements de Fatima. Il avait même rencontré longuement sœur Lucie le 11 juillet 1977, lors d’un pèlerinage diocésain [57].
Il faut souligner que Jean-Paul Ier avait pleinement accepté le Concile. Il disait de la liberté religieuse : « Pendant des années, j’avais enseigné la thèse que j’avais apprise au cours de droit public donné par le cardinal Ottaviani, selon laquelle seule la vérité avait des droits. J’ai étudié à fond le problème et, à la fin, je me suis convaincu que nous nous étions trompés [58]. » Faisant allusion aux traditionalistes, il affirmait : « Certains abus dans la liturgie ont pu favoriser, par réaction, des attitudes qui ont conduit à des prises de position insoutenables en elles-mêmes et contraires à l’Évangile [59]. »
Il aurait confié à l’un de ses conseillers : « Si je vis, je retournerai à Fatima pour consacrer le monde, et particulièrement les peuples de la Russie, à la sainte Vierge selon les indications que celle-ci a données à sœur Lucie [60]. »
Mais effectuer cette consécration ne consiste pas à réciter une simple prière. Un tel acte aurait signifié un renoncement total à la politique menée jusqu’ici par Jean XXIII et Paul VI. Jean-Paul Ier aurait-il eu la force, et surtout aurait-il eu les convictions nécessaires pour le faire ?
Rien ne permet de l’affirmer puisqu’il avait pris pour nom de pape ceux de ses prédécesseurs, et s’était engagé résolument dans le sens de Vatican II et de la réforme liturgique.
Jean-Paul II poursuit l’Ostpolitik
Arrivé sur le siège de Pierre, Jean-Paul II continua la politique d’ouverture à l’Est entreprise par Paul VI. Reprenons la conférence du cardinal Sodano :
En octobre 1978, l’élection de Jean-Paul II introduisit des nouveautés d’une grande importance dans les rapports avec l’Est : 1) l’expérience personnelle d’un pasteur qui avait enduré l’oppression et les injustices faites à son peuple ; 2) l’affirmation contenue dans l’encyclique Redemptor hominis, que les droits de l’homme et les libertés fondamentales ont un unique enracinement dans la dignité de la personne et constituent le critère pour vérifier la légitimité des régimes de quelque pays que ce soit ; 3) la fierté de la nation polonaise qui revendiquait la restitution de sa dignité chrétienne.
Ce fut un défi dans tous les domaines que le pape venu de l’Est lança à l’URSS et aux autres régimes communistes, tandis que les négociations se poursuivaient avec une plus forte impulsion sous la conduite du cardinal Casaroli devenu secrétaire d’État. [... Ces tractations] visaient à récupérer des espaces de prière, la possibilité de formation pour la catéchèse, la diffusion d’idées comme la dignité de la personne et la liberté de conscience, qui étaient en contradiction avec l’idéologie et l’organisation du monde communiste. De cette manière, l’action patiente et infatigable contribua, sur un long temps [...] à opérer cette érosion du système des régimes communistes, qui les frappait justement en ce qu’ils considéraient comme essentiel pour leur idéologie, le contrôle des esprits [61].
Ce n’est pas le règne de Jésus et de Marie, fruit de la consécration de la Russie, qui est poursuivi par ces hommes d’Église, mais la diffusion des Droits de l’homme et de la liberté de conscience. C’est vraiment un autre plan que celui du Ciel.
Jean-Paul II était d’ailleurs indifférent à Fatima au début de son pontificat. C’est la tentative d’assassinat du 13 mai 1981 qui attira subitement son attention sur le message de Notre-Dame et sembla lui donner quelques remords de conscience. Il se décida alors à faire quelque chose.
Tentatives de consécration
A l’occasion de la publication du troisième secret de Fatima en 2000, Mgr Bertone, secrétaire de la congrégation pour la Doctrine de la foi, fit le récit des tentatives de consécration faites par Jean-Paul II. C’est la version officielle du Vatican.
Les consécrations de 1981 (Rome) et 1982 (Fatima)
Nous regroupons les consécrations de 1981 et de 1982 car les textes sont identiques.
Jean-Paul II a demandé l'enveloppe contenant la troisième partie du « secret » après l'attentat du 13 mai 1981. [...]
Comme on le sait, le pape Jean-Paul II pensa aussitôt à la consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie et composa lui-même une prière pour ce qu'il définit comme « un acte de consécration » à célébrer dans la basilique Sainte-Marie-Majeure, le 7 juin 1981, solennité de la Pentecôte, jour choisi pour rappeler le 1600e anniversaire du premier concile de Constantinople et le 1550e anniversaire du concile d'Éphèse. Le pape étant par force absent [62], on transmit son allocution enregistrée. Nous donnons le texte qui se réfère exactement à l'acte de consécration :
« Mère des hommes et des peuples, toi [63] qui connais toutes leurs souffrances et leurs espérances, toi qui ressens d'une façon maternelle toutes les luttes entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres qui secouent le monde, accueille l'appel que, dans l'Esprit-Saint, nous adressons directement à ton cœur, et embrasse dans ton amour de Mère et de servante du Seigneur, ceux qui ont le plus besoin de ta tendresse et aussi ceux dont tu attends toi-même d'une façon particulière qu'ils s'en remettent à toi. Prends sous ta protection maternelle toute la famille humaine que, dans un élan affectueux, nous remettons entre tes mains, ô notre Mère. Que vienne pour tous le temps de la paix et de la liberté, le temps de la vérité, de la justice et de l'espérance » [64].
Il ne s’agit pas de la consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie en union avec les évêques du monde entier. Il s’agit de la remise, par le pape seul, de « toute la famille humaine » entre les mains de la « Mère des hommes et des peuples ».
Le Cœur Immaculé de Marie n’est même pas nommé explicitement. Le texte ne parle que de son « cœur » sans aucune précision.
Le pape renouvela cet acte le 13 mai 1982 à Fatima.
Sœur Lucie réagit d’ailleurs aussitôt en remettant le texte suivant à Mgr Portalupi, nonce apostolique au Portugal :
Dans l’acte d’offrande du 13 mai 1982, la Russie n’est pas apparue nettement comme étant l’objet de la consécration. Et chaque évêque n’a pas organisé dans son diocèse une cérémonie publique et solennelle de réparation et de consécration de la Russie. Le pape Jean-Paul II a simplement renouvelé la consécration du monde faite par Pie XII le 31 octobre 1942. On peut en espérer certains bienfaits, mais non pas la conversion de la Russie [65].
Et elle conclut :
La consécration de la Russie n’est pas faite comme Notre-Dame l’a demandé. Je ne pouvais pas le dire car je n’avais pas la permission du Saint-Siège [66].
La consécration du 25 mars 1984
Continuons le texte de Mgr Bertone :
Mais le Saint-Père, pour répondre plus complètement aux demandes de « Notre-Dame [67] », voulut expliciter au cours de l'Année sainte de la Rédemption l'acte de consécration du 7 juin 1981, repris à Fatima le 13 mai 1982. Le 25 mars 1984, sur la place Saint-Pierre, en union spirituelle avec tous les évêques du monde, « convoqués » précédemment, évoquant le fiat prononcé par Marie au moment de l'Annonciation, le pape consacre au Cœur Immaculé de Marie les hommes et les peuples, avec des accents qui rappellent des paroles poignantes prononcées en 1981 :
« C'est pourquoi, ô Mère des hommes et des peuples, toi qui connais toutes leurs souffrances et leurs espérances, toi qui ressens d'une façon maternelle toutes les luttes entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres qui secouent le monde contemporain, reçois l'appel que, mus par l'Esprit-Saint, nous adressons directement à ton Cœur, et avec ton amour de mère et de servante du Seigneur, embrasse notre monde humain, que nous t'offrons et te consacrons, pleins d'inquiétude pour le sort terrestre et éternel des hommes et des peuples. Nous t'offrons et te consacrons d'une manière spéciale les hommes et les nations qui ont particulièrement besoin de cette offrande et de cette consécration. Sous l'abri de ta miséricorde, nous nous réfugions, sainte Mère de Dieu ! Ne rejette pas nos prières alors que nous sommes dans l'épreuve !
« Devant toi, Mère du Christ, devant ton Cœur immaculé, nous voulons aujourd'hui, avec toute l'Église, nous unir à la consécration que ton Fils a faite de lui-même à son Père, par amour pour nous : “Pour eux, a-t-il dit, je me consacre moi-même, afin qu'ils soient eux aussi consacrés en vérité” (Jn 17, 19). Nous voulons nous unir à notre Rédempteur en cette consécration pour le monde et pour les hommes, laquelle, dans le cœur divin, a le pouvoir d'obtenir le pardon et de procurer la réparation.
« La puissance de cette consécration dure dans tous les temps, elle embrasse tous les hommes, peuples et nations, elle surpasse tout mal que l'esprit des ténèbres est capable de réveiller dans le cœur de l'homme et dans son histoire, et que, de fait, il a réveillé à notre époque.
« Combien profondément nous sentons le besoin de consécration pour l'humanité et pour le monde, pour notre monde contemporain, dans l'unité du Christ lui-même ! A l'œuvre rédemptrice du Christ, en effet, doit participer le monde par l'intermédiaire de l'Église. [...]
« Aide-nous [68] à vivre dans la vérité de la consécration du Christ pour toute la famille humaine du monde contemporain ! En te confiant, ô Mère, le monde, tous les hommes et tous les peuples, nous te confions aussi la consécration même du monde [69] et nous la mettons dans ton cœur maternel » [70].
Cette consécration fut-elle celle que la Vierge Marie avait demandée ?
Tout d’abord, Jean-Paul II, en union avec les évêques, a consacré le monde, il le répète même plusieurs fois, sans allusion, même voilée, à la Russie [71]. Dans l’homélie de la messe qu’il célébra le matin même à Rome, le pape dit clairement son intention :
Accomplir une fois de plus ce que mes prédécesseurs ont déjà fait : confier le monde au Cœur de la Mère.
Tout le monde sait que ses prédécesseurs n’ont pas consacré la Russie au Cœur Immaculé. D’ailleurs un seul de ses prédécesseurs a fait une consécration solennelle : Pie XII, consacrant le monde en 1942. Jean-Paul II affirme clairement qu’il ne veut rien faire de plus.
S’il avait voulu consacrer la Russie, il aurait dit : « La Russie n’ayant pas encore été consacrée au Cœur Immaculé de Marie, j’ai décidé d’accomplir cet acte aujourd’hui pour répondre aux demandes de Notre-Dame de Fatima. »
Le pape était si sûr de ne pas répondre aux demandes de la sainte Vierge, que le soir même de la consécration, dans une prière à Notre-Dame, il parla de « ces peuples pour lesquels tu attends toi-même notre acte de consécration [72] ». Le pape savait que la Vierge Marie attendait encore, malgré la cérémonie du matin.
A Mgr Cordes, président du conseil pontifical pour les Laïcs, lui demandant pour quelle raison il avait renoncé à nommer expressément la Russie, il répondit qu’il craignait « que ses paroles soient interprétées comme une provocation par les dirigeants soviétiques [73]. »
Il est vrai que, cette fois, dans la formule employée par Jean-Paul II, le Cœur Immaculé de Marie est explicitement mentionné, ce qui n’existait pas dans les consécrations de 1981 et 1982 où le pape disait seulement : « Nous nous adressons directement à ton cœur. » L’ensemble du texte est cependant assez confus, et sa seule lecture laisse au moins un doute : on ne sait pas si la consécration a été faite à la « Mère des hommes et des peuples » ou explicitement au Cœur Immaculé de Marie [74].
Sœur Lucie ne s’y est pas trompée. Trois jours avant la consécration, le jeudi 22 mars 1984, à Mme Pestana qui lui demandait : « Alors, Lucie, dimanche, c’est la consécration ? », elle fit signe que non et ajouta : « Cette consécration ne peut avoir un caractère décisif [75]. » Sœur Lucie savait de quoi il s’agissait, car elle avait eu en mains le texte que le pape allait lire.
L’année suivante, dans un entretien paru dans Sol de Fatima en septembre 1985, et portant sur la consécration de 1984, sœur Lucie dit clairement : « Il n’y avait pas la participation de tous les évêques, et il n’y avait aucune mention de la Russie. » A la question : « Alors, la consécration n’a pas été faite comme le demandait Notre-Dame ? » Sœur Lucie répondit : « Non. Beaucoup d’évêques n’y ont attaché aucune importance. »
Dans Chrétiens-Magazine de mars 1987, le très progressiste abbé Laurentin avouait : « Sœur Lucie demeure insatisfaite. [...] Elle semble penser que la consécration n’a pas été faite comme Notre-Dame l’a voulu. »
Les choses sont claires : les consécrations faites par Jean-Paul II en 1981, 1982 et 1984, ne sont pas celles que Notre-Dame a explicitement demandées.
Après la Perestroïka
Le Vatican s’oppose à la consécration de la Russie
L’Ostpolitik de Jean-Paul II trouva son sommet le 1er décembre 1989, moins d’un mois après la chute du rideau de fer, par la réception au Vatican de Mikhaïl Gorbatchev, président du Soviet suprême de l’URSS [76].
Rome inaugura à ce moment une nouvelle politique. L’accès aux pays de l’Est était devenu plus facile, mais ce n’est pas une campagne d’évangélisation qui fut décidée, ce fut au contraire l’application de l’œcuménisme conciliaire. On arriva aux accords de Balamand, signés le 23 juin 1993 entre catholiques et schismatiques. Ceux-ci furent conclus « en excluant pour l’avenir tout prosélytisme et toute volonté d’expansion des catholiques aux dépens de l’Église orthodoxe (n° 35) [77]. »
On ne peut s’opposer davantage au désir de la Vierge Marie de convertir la Russie. Le père Alonso, historien officiel de Fatima, écrivait en effet en 1976 :
Nous devons affirmer que Lucie a toujours pensé que la conversion de la Russie ne doit pas être limitée au retour du peuple russe à la religion chrétienne orthodoxe, rejetant le marxisme athée des soviétiques, mais elle se réfère purement et simplement à la conversion totale, intégrale, de la Russie à l’unique Église du Christ, l’Église catholique [78].
Revirement de sœur Lucie ?
En mai 1989, sœur Lucie confie au cardinal Law, archevêque de Boston, au sujet de la consécration :
Le Saint-Père considère qu’elle a été faite, au mieux des possibilités, selon les circonstances. Faite sur le chemin étroit de la consécration collégiale que [Notre-Dame] a demandé et qu’elle désirait ? Non, cela n’a pas été fait [79].
Sœur Lucie dit clairement ici que :
— c’est le pape qui considère que la consécration a été faite ;
— celle-ci ne correspond pas aux demandes exactes de Notre-Dame.
Ce texte est important, car c’est la dernière fois que sœur Lucie affirme que la Russie n’a pas été consacrée comme la sainte Vierge l’a demandé.Il semble qu’ensuite, à partir de juin, sœur Lucie ait fini par dire que la consécration a été accomplie [80].
En 2000, à l’occasion de la publication de la troisième partie du secret de Fatima, Mgr Bertone alla beaucoup plus loin dans le document que nous avons déjà cité :
Sœur Lucie confirma personnellement que cet acte solennel et universel de consécration [de 1984] correspondait à ce que voulait Notre-Dame (“Sim, està feita, tal como Nossa Senhora a pediu, desde o dia 25 de Março de 1984” : “Oui, cela a été fait, comme Notre-Dame l'avait demandé, le 25 mars 1984” ; lettre du 8 novembre 1989). C'est pourquoi toute discussion, toute nouvelle pétition est sans fondement [81].
Pourtant il est clair que la consécration telle que l’a demandée Notre-Dame n’a pas été faite. Sœur Lucie aurait-elle fini par se persuader que le Ciel avait accepté l’acte incomplet de 1984 ? Différentes causes pourraient expliquer son changement de discours : la pression des autorités vaticanes, la chute du rideau de fer, l’arrêt des persécutions physiques [82] en Russie et une totale désinformation sur la situation réelle de ce pays. En tous cas, la nouvelle attitude de la voyante permettait à Rome de faire passer la Perestroïka comme le résultat de la consécration de 1984 [83] et d’en attribuer la gloire à Jean-Paul II. Cette interprétation des choses était un moyen de clore définitivement le dossier de Fatima : la consécration est faite, Fatima appartient au passé [84].
Cependant, toute une partie du monde catholique continuant à réclamer la consécration de la Russie [85], Mgr Bertone se rendit lui-même le 17 novembre 2001 au carmel de Coïmbra pour obtenir une nouvelle confirmation de la part de sœur Lucie. Il lui fit redire : « La consécration désirée par Notre-Dame a été faite en 1984 et a été acceptée au ciel [86]. »
Une lecture attentive du texte laisse toutefois perplexe. D’une part, le compte-rendu de la conversation d’une heure et demi à deux heures que le prélat eut avec la voyante, comporte seulement quelques dizaines de mots. D’autre part, Mgr Bertone fait affirmer par sœur Lucie qu’elle « a lu attentivement et a médité le fascicule publié par la congrégation pour la Doctrine de la foi, et confirme tout ce qui y a été dit [87]. »
Or, dans ce texte présentant la troisième partie du secret de Fatima, le cardinal Ratzinger se réfère explicitement au « théologien flamand E. Dhanis, éminent connaisseur de cette question [88] »
De plus, il n’hésite pas à dire :
Il est clair que dans les visions de Lourdes, Fatima, etc., il ne s’agit pas de la perception normale extérieure des sens : les images et les figures qui sont vues ne se trouvent pas extérieurement dans l’espace, comme s’y trouve par exemple un arbre ou une maison. Cela est absolument évident, par exemple, en ce qui concerne la vision de l’enfer (décrite dans la première partie du secret de Fatima) ou encore dans la vision décrite dans la troisième partie du secret [89]. [...] La conclusion du secret rappelle des images que sœur Lucie peut avoir vues dans des livres de piété et dont le contenu provient d’anciennes intuitions de foi [90].
On ne peut mieux mettre le doute sur les apparitions et le message de Fatima.
Comment sœur Lucie a-t-elle pu approuver un tel texte ? Ou bien il est faux qu’elle ait confirmé « tout ce qui y a été dit », ou bien elle ne l’a fait que par obéissance.
Quoi qu’il en soit du mystère entourant le témoignage de sœur Lucie à partir de 1989, et que sa mort laisse maintenant entier [91], il faut de toutes façons appliquer le conseil de Notre-Seigneur : « On reconnaît l’arbre à ses fruits » (Mt 12, 33). Si le Ciel a accepté la consécration de 1984, on devrait en voir les fruits. Qu’en est-il après vingt ans ?
Le Ciel attend toujours
Les fruits attachés par Notre-Dame à cet acte solennel et public de réparation et de consécration de la Russie à son Cœur Immaculé sont au nombre de trois, d'après le message du 13 juillet 1917:
— la conversion de la Russie ;
— un certain temps de paix donné au monde ;
— le salut éternel de beaucoup d'âmes.
Il suffit de regarder la situation du monde et de l’Église vingt ans après la prétendue consécration de 1984, pour constater l’absence complète de ces trois effets et du triomphe du Cœur Immaculé de Marie qui doit s’ensuivre.
La Russie n’est pas convertie
Le 13 juillet 1917, Notre-Dame avait dit : « Si l’on écoute mes demandes, la Russie se convertira. » Qu’en est-il aujourd’hui ?
Nous avons un point de comparaison : le Portugal fut consacré au Cœur Immaculé de Marie en 1931. Le résultat en fut une résurrection extraordinaire du catholicisme dans ce pays [92]. Peut-on observer quelque chose d’analogue en Russie depuis la consécration de 1984 ?
Le peuple russe est aujourd’hui en train de sombrer dans le désespoir le plus profond et se réfugie dans l’alcoolisme : près de 50 % des hommes et 17 % des femmes [93]. Les chiffres de la démographie sont encore plus révélateurs de l’effondrement moral du pays, puisque 2/3 des enfants conçus sont maintenant victimes de l’avortement. Il y a eu, en 1999, 2 300 000 avortements et seulement 1 214 000 naissances.
La natalité très basse jointe à la mortalité importante due à l’alcoolisme, aux accidents de la route, aux suicides (même chez les enfants), aux crimes et à la très mauvaise santé de la population, font que la Russie a perdu plus de trois millions d’habitants entre 1989 (chute du Mur de Berlin) et 2004 [94]. On compte en fait deux décès pour une naissance [95]. Le déficit de population avoisine un million de personnes par an, ce qui est un cas unique dans le monde [96].
Ce sont là les chiffres d’un peuple désespéré, se considérant sans avenir ; de tels chiffres ne se rencontrent habituellement que chez des peuples en guerre.
Toujours sur le plan de la moralité, Boris Eltsine a légalisé l’homosexualité en Russie en 1993, qui est aussi devenue un centre international de pornographie enfantine [97].
Dans une entrevue à l’hebdomadaire argentin Cristo Hoy, le père Hector Muñoz O.P., au retour de trois années de ministère en Russie, confiait :
La Russie est une terre dévastée par le marxisme, par les siècles qui l’ont précédé et par le passage brutal et irrationnel à un autre système. L’athéisme a pénétré très profondément. Selon les données des prêtres orthodoxes, la pratique religieuse dans leur Église n’arrive pas à 2 %. Les dirigeants politiques sont très attaqués et avec raison. La corruption atteint des niveaux de scandale public, le salaire moyen d’un ouvrier ordinaire est de quatre-vingts dollars par mois, celui d’un travailleur rural de trente dollars, et les pensions des veuves de quatorze dollars. Le pourcentage de divorces à Moscou atteint 70 % et, sur l’ensemble de la Russie 45 %, ce qui signifie que la moitié des familles sont blessées [98].
L’Osservatore Romano en langue portugaise, du 30 octobre 1999 (p. 9-10) confirmait cette appréciation en écrivant :
L’évangélisation de la Russie représente une entreprise d’une difficulté qui dépasse l’imaginable. Il suffit d’observer le fait que le nombre de croyants qui pratiquent la foi, toutes confessions chrétiennes comprises, correspond à environ 2 à 3 % de la population.
Pour aggraver le tableau, les autorités politiques semblent de leur côté s’acharner à entraver l’action de l’Église catholique en Russie. La loi sur la « liberté religieuse » adoptée en 1997 sur pression du patriarcat schismatique de Moscou, est une loi de véritable persécution contre l’Église catholique. Cette loi fait en effet une distinction entre :
— les « organisations religieuses », qui ont le statut de personne morale, et bénéficient donc d’une totale existence légale en Russie. Quatre religions sont reconnues ainsi : l’Église schismatique russe, le judaïsme, l’islam et le bouddhisme.
— les « groupes religieux » qui ne bénéficient pas du statut précédent et dont la situation demeure très précaire dans le pays. L’Église catholique est placée dans cette catégorie, mise au même rang que les sectes. En conséquence, elle n’a pas le droit d’enseigner la religion dans les écoles publiques, ni de fonder ses propres écoles, ni d’assurer l’aumônerie dans les prisons, hôpitaux et maisons de retraite, ni même d’être propriétaire d’imprimeries, de journaux, etc.
La persécution contre l’Église n’a donc pas cessé. Elle a simplement pris une autre forme.
A ce tableau moral et religieux, il faut ajouter que la Russie est en train de reprendre une puissance politique et militaire qui peut inquiéter :
— renforcement du pouvoir central,
— puissance nucléaire recouvrée,
— coopération économique et militaire avec l’Iran et la Chine,
— expansion économique (même si elle n’améliore guère le niveau de vie du citoyen moyen).
Dans le contexte international troublé que nous connaissons, la Russie pourrait facilement devenir à nouveau une menace pour l’Occident.
Il faut dire plus encore. Non seulement la Russie n’est pas convertie, mais ses erreurs sont aujourd’hui répandues dans le monde entier [99]. Cette situation, qui ne cesse d’empirer vingt ans après l’acte de Jean-Paul II de 1984, prouve bien a posteriori, et de manière évidente, que la consécration n’a pas été faite.
Le monde n’est pas en paix
Il est une autre promesse attachée par la sainte Vierge à la consécration de la Russie : « Il sera donné au monde un certain temps de paix » (13 juillet 1917).
Or le monde se trouve actuellement dans un état d’instabilité générateur de guerres continuelles.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, elle-même prophétisée par Notre-Dame dans son message du 13 juillet 1917 comme châtiment des crimes du monde, il n’y a jamais eu de paix globale sur la terre. Rien n’a changé à ce sujet depuis la consécration de 1984. Les guerres du Kosovo, d’Afghanistan et d’Irak en sont la preuve, sans compter les guerres civiles qui continuent ici ou là, en Afrique ou ailleurs, à ravager des pays entiers : le journal portugais 24 Heures du 18 avril 1999, publia une carte des guerres civiles qui se sont déroulées dans le monde durant la décennie 1990. Il recensait près de six millions de morts. Son bilan n’incluait pas les guérillas communistes d’Amérique latine.
Sœur Lucie elle-même, dans son ouvrage Appels du message de Fatima, qu’elle a terminé en 1997 (donc treize ans après la consécration de Jean-Paul II), et que le Vatican a autorisé à publier en décembre 2000 [100], écrivait :
Dirigeons notre regard vers le monde ! Que voyons-nous ? Quel tableau se déploie sous nos yeux ? Des guerres [101], toutes sortes de haines et d’ambitions, des enlèvements, des vols, des vengeances, des fraudes, des homicides, de l’immoralité, etc. Et comme châtiment de tant de péchés : des catastrophes, des maladies, des désastres, la faim et toute espèce de douleur et de souffrance, sous le poids desquels l’humanité gémit et pleure.
Les hommes qui se jugent sages et puissants continuent toujours d’entretenir des projets de guerres, de meurtres, de dévastations, de malheurs... avec toujours plus de sang répandu, sang qui forme une mer où ils noient les peuples [102].
On ne peut tracer un tableau plus tragique de la situation du monde.
Jean-Paul II fait d’ailleurs la même constatation, manifestant ainsi lui-même que son acte de 1984 n’a servi à rien :
Dans quelques jours, nous rappellerons le tragique attentat des « tours jumelles » de New York. Malheureusement, avec les tours, semblent s’être écroulées également de nombreuses espérances de paix. Les guerres et les conflits continuent de s’étendre et d’empoisonner la vie de tant de peuples, en particulier des pays les plus pauvres d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine [103].
Regardant la situation actuelle du monde, on ne peut que constater un déferlement impressionnant de multiples manifestations sociales et politiques du mal : du désordre social à l’anarchie et à la guerre, de l’injustice à la violence contre autrui et à sa suppression [104] ?
Mais pour obtenir la paix, ce n’est pas dans le message de la Vierge Marie à Fatima que Jean-Paul II met toute son espérance, c’est dans l’œcuménisme :
Voyant combien les peuples avaient un besoin pressant de rêver à nouveau d’un avenir de paix et de prospérité pour tous, j’invitai les croyants des diverses religions du monde à se rassembler en prière pour la paix. J’avais devant les yeux la grande vision du prophète Isaïe : tous les peuples du monde en chemin des divers points de la terre pour se rassembler autour de Dieu comme une famille unique, grande et multiforme [105]. Telle était la vision qu’avait dans le cœur le bienheureux Jean XXIII et qui le poussa à écrire l’encyclique Pacem in terris. A Assise, ce rêve prit une forme concrète et visible [106].
Pas plus que l’acte de 1984, ces réunions interreligieuses n’ont amené la paix sur la terre, Jean-Paul II le constate lui-même. Or la très sainte Vierge avait promis « un certain temps de paix » si l’on accomplissait ses demandes. Ces guerres permanentes qui continuent à ravager le monde, prouvent que l’on n’a toujours pas obéi à la sainte Vierge.
Les âmes sont de plus en plus nombreuses à tomber en enfer
La Vierge Marie avait enfin attaché une troisième promesse à la consécration de la Russie : « Si l’on fait ce que je vais vous dire, beaucoup d’âmes se sauveront » (13 juillet 1917).
Un monde où beaucoup d’âmes seraient sauvées serait un monde qui vivrait majoritairement et officiellement dans le respect des règles de la morale, et en particulier des saintes lois du mariage chrétien.
Or il n’est pas besoin de faire de longues démonstrations pour constater que le monde s’enfonce dans une immoralité qui dépasse de loin les crimes de Sodome et de Gomorrhe.
Sœur Lucie, là aussi, tient à le faire remarquer dans son dernier ouvrage. Ainsi, à propos du sixième commandement de Dieu, elle écrit :
En ces temps-ci où la société paraît avoir fait de ce péché une loi, la sainte Écriture rappelle toujours le commandement de Dieu : « Tu ne commettras pas d’adultère » (Dt 5, 17). [...]
Cela fait donc peur de regarder le monde d’aujourd’hui, avec le désordre qui règne à ce sujet et la facilité avec laquelle on plonge dans l’immoralité [107].
A propos du neuvième commandement, elle dit encore :
« Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain » (Dt 5, 21). Le désordre contre ce commandement est tel dans le monde que je me demande à moi-même s’il vaut encore la peine d’en parler. Mais la réponse est affirmative : parce que, même si tout le monde se perd dans l’abîme, la parole de Dieu subsiste [108].
Dans les Appels, sœur Lucie insiste spécialement sur ces deux péchés. C’est qu’elle a en tête ce que la sainte Vierge avait dit à la petite Jacinthe : « Notre-Dame a dit que le péché de la chair est celui qui conduit le plus d’âmes en enfer [109]. »
La Vierge Marie avait promis qu’un grand nombre d’âmes pourrait être sauvé si la Russie était consacrée à son Cœur Immaculé. La situation présente du monde conduit au contraire un grand nombre d’âmes en enfer. C’est la preuve que la Russie n’est pas consacrée.
Le Cœur Immaculé de Marie n’est pas exalté
Aucune des trois promesses attachées à la consécration de la Russie ne s’est donc réalisée. Il faut encore ajouter une dernière remarque, la plus importante : sœur Lucie demanda un jour à Notre-Seigneur pourquoi ces trois bienfaits merveilleux ne pouvaient être accordés sans que le pape consacrât la Russie au Cœur Immaculé de Marie. Notre-Seigneur répondit :
