De quelques petites erreurs
concernant le saint état religieux
par Dominicus
D
ANS L’ÉDITORIAL du Mascaret 271, mai 2005, nous lisons ces deux phrases :
Pour sa seule sanctification personnelle, un adulte peut faire l’offrande à Dieu de sa volonté en émettant le vœu d’obéissance. C’est parfaitement moral (et d’ailleurs héroïque !) […].
Saint Thomas enseignait que la vie apostolique, semi-contemplative, est plus parfaite que la vie religieuse.
Ces deux affirmations sont erronées. Il ne sera pas inutile, pensons-nous, d’expliquer en quoi, car le saint état religieux, que tout catholique doit avoir en estime nous dit le droit canon, est malheureusement peu connu.
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Tout d’abord il est inexact de dire que l’entrée en vie religieuse est un acte héroïque. Saint Thomas d’Aquin enseigne, certes, que le saint état religieux est un « état de perfection », mais il précise souvent : un état qui permet d’atteindre la perfection, quoddam spirituale exercitium ad consequendum perfectionem caritatis [1]. Autrement dit, l’entrée en vie religieuse ne demande pas d’exercer un acte héroïque de charité, mais nous prépare à cela.
Mgr Paul Philippe O.P. l’explique dans sa belle étude sur les fins de la vie religieuse selon saint Thomas d'Aquin, parue dans Le Sel de la terre 16 :
Le renoncement effectif aux trois grands biens humains [les richesses, le mariage et la libre disposition de soi-même] est conseillé par le Seigneur comme un moyen plus facile [2], plus sûr [3] et plus rapide [4] pour parvenir à la perfection : en écartant, aussi radicalement que le permettent les nécessités de la vie présente,
tout ce qui pourrait retarder [5] le mouvement de notre âme vers Dieu [6], les conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté et d’obéissance nous aident à vaquer à Dieu [7] plus librement [8], “ en le contemplant, en l’aimant et en accomplissant sa volonté [9] ”.
Contrairement à l’appréciation du Mascaret, c’est la vie dans le monde qui est plus difficile et qui exige plus de vertu. Saint Thomas dit à ce sujet, en parlant d’Abraham :
Abraham avait une vertu si parfaite que ni la possession des biens temporels ni l’usage du mariage ne distrayaient son âme du parfait amour de Dieu. Mais, si celui qui est dépourvu d’une telle vertu prétendait parvenir à la perfection tout en possédant des richesses et en usant du mariage, il devrait être convaincu de présomption et d’erreur, car il ne tiendrait pas compte des conseils du Seigneur [10].
Et Mgr Philippe de commenter :
Il n’est donc pas impossible, selon saint Thomas, d’arriver à la perfection par la seule observance des préceptes dans le mariage, les richesses et l’indépendance, pourvu que ces préceptes soient parfaitement observés, jusque dans les actes intérieurs des vertus qu’ils commandent [11], et “ en tenant compte des conseils du Seigneur ” par l’estime de la vie religieuse et la disposition au renoncement effectif si les conditions de vie l’imposent ou si Dieu y appelle spécialement.
Pour parvenir à la perfection (et cela est demandé à tout chrétien), il faut observer parfaitement les commandement du Seigneur, spécialement les commandements de la charité, de l’amour de Dieu et du prochain. Or cela ne
consiste pas simplement en des actes extérieurs, il faut aussi parfaitement régler les mouvements de son âme. Et cela est beaucoup plus difficile à des personnes qui vivent dans le monde qu’à celles qui empruntent le chemin des conseils évangélique. C’est ce que dit saint Thomas :
Si l’observance des conseils est plus difficile que celle des préceptes quant aux actes extérieurs, cependant l’observance parfaite des préceptes, quant aux actes intérieurs, est de beaucoup plus difficile. Car il est plus ardu de se défaire des convoitises de l’âme que de ce que l’on possède [12].
Ainsi, si la vie religieuse est plus difficile quant à certains actes externes, en réalité la vie dans le monde est plus difficile pour celui qui veut être vraiment chrétien. La vie religieuse, apparemment plus difficile que la vie dans le siècle, est en réalité plus facile.
Il n’y a donc pas besoin de poser un acte héroïque pour entrer en religion. Mais il est clair que cet acte est méritoire, et qu’il prépare, si l’on y est fidèle, à poser un jour, plus facilement que pour ceux que pour celui qui reste dans le monde, des actes héroïques de charité.
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Venons-en maintenant à la deuxième affirmation, selon laquelle saint Thomas d'Aquin enseignerait que la vie apostolique, semi-contemplative (expression moderne et inconnue de saint Thomas), est plus parfaite que la vie religieuse
Il y a là une erreur. Saint Thomas d'Aquin n’a pas fait cette comparaison, pour la simple raison qu’il enseigne que la vie apostolique et l’état religieux ne sont pas dans le même genre. On peut comparer deux couleurs, mais on ne compare pas une couleur à un son.
Saint Thomas explique, dans le prologue des q. 171 et 179 de la II-II, qu’il y a deux sortes de « vies » : la vie active et la vie contemplative. La vie apostolique (parfois appelée mixte, ce qui n’est pas très exact même si c’est mieux que de l’appeler semi-contemplative) est une sorte de vie active.
La vie contemplative est supérieure à la vie active, exception faite de la vie apostolique : celle-ci est une vie active qui procède de la plénitude de la contemplation ; le vrai apôtre doit donc être un contemplatif qui livre aux autres le fruit de sa contemplation (II-II, q. 188, a. 6).
L’état religieux, quant à lui, est classé parmi les « offices » ou « états » (II-II prologue des q. 171 et 183), nous pourrions dire les professions. C’est un des deux « états de perfection », avec l’épiscopat, qui – comme leur nom l’indique – sont supérieurs aux autres offices ou états.
On peut donc être religieux et mener la vie active (par exemple les frères de la FSSPX), la vie contemplative (par exemple les moines bénédictins), ou la vie apostolique (par exemple les franciscains et les dominicains).
Cela n’a donc pas de sens de dire « que la vie apostolique, semi-contemplative, est plus parfaite que la vie religieuse ».
On ne peut comparer la vie apostolique qu’avec les autres sortes de « vies » : là, elle possède en effet la première place : par rapport aux autres formes de vie active et par rapport à la vie contemplative. Mais à la condition, bien sûr, qu’elle procède de la plénitude de la contemplation. Et il faut bien avouer que beaucoup de ceux qui se dévouent, parfois admirablement, à l’apostolat, n’ont pas cette plénitude. Dans ce cas, leur vie est plutôt à ranger parmi les autre formes de la vie active, et doit être dite inférieure à la vie contemplative [13].
Quant à la vie religieuse elle ne connaît qu’un état supérieur au sien : c’est celui des évêques (résidentiels) qui doivent se dévouer par état à leur troupeau, et exercer la perfection du commandement de la charité en donnant – si besoin est – leur vie pour le salut des âmes à eux confiées.
Les évêques pareillement s’obligent à une vie de perfection lorsqu’ils assument l’office pastoral qui les oblige à donner leur vie pour leurs brebis (Jn 10, 3) [II-II, q. 184, a. 5 ; voir aussi a. 7].
[1]— Un certain exercice spirituel qui permet d’atteindre la perfection de la charité.
[2]— « Facilius » : Voir Contr. retr. hom., c. 6 ; Quodl. 4, a. 24, ad 3 ; Quodl. 5, a. 19.
[3]— « Securius » : Voir Contr. retr. hom., c. 6. « Tutius » : voir Quodl. 4, a. 24.
[4]— « Expeditius » : Voir I-II, q.108, a. 4 ; Quodl. 4, a. 24, ad 3.
[5]— « Les conseils […] sont des dispositions à la perfection » (C. G. III, c. 130). « [Par les occupations du siècle], la volonté est retardée dans sa libre progression vers Dieu » (De Carit., a. 11 ; voir encore De perf. vitæ spir., c. 10 ; II-II, q. 24, a. 8 ; q. 184, a. 3, ad 3 ; a. 5 ; Quodl. 1, a. 14, ad 2).
[6]— « Les réalités temporelles, en occupant l’âme, gênent le mouvement actuel du cœur vers Dieu » (II-II, q. 44, a. 4, ad 3).
[7]— « La pauvreté, la chasteté et les autres réalités de ce genre, par lesquels l’homme est dégagé des soucis des affaires du siècle, afin de vaquer plus librement à Dieu, […] sont des instruments de perfection » (Quodl. 1, a. 14, ad 2). Voir aussi : II-II, q. 24, a. 8 ; II-II, q. 184, a. 3, ad 3 ; voir a. 5 ; De perf. vitæ spir., c. 10 et c. 14.
[8]— « Liberius » : voir C. G. III, c. 130 ; De perf. vitæ spir., c. 6, c. 10, c. 14 ; II-II, q. 184, a. 3, ad 3 ; a. 5 ; De Carit., a. 11, ad 5 ; Quodl. 1, a. 14, ad 2.
[9]— Ainsi, tous les conseils, par lesquels nous sommes invités à la perfection, ont pour objet de dégager l’esprit humain de l’attache aux réalités temporelles, en sorte qu’il tende plus librement vers Dieu en le contemplant, en l’aimant et en accomplissant sa volonté » (De perf. vitæ spir., c. 6).
[10]— « [Abraham] tantam perfectionis virtutem habebat in mente ut, nec propter temporalium possessionem, nec propter usum conjugii, mens ejus deficeret a perfecta dilectione ad Deum. Si quis tamen eamdem mentis virtutem non habens, cum possessione divitiarum et usu conjugii ad perfectionem pervenire contenderet, præsumptuose convinceretur errare, consilia Domini parvipendens » (De perfect. vitæ spir., c. 8).
[11]— Quodl. 4, a. 24, ad 3.
[12]— Quodl. 4, a. 24, ad 9.
[13]— Saint Thomas précise que, « même si l’on peut dire en général qu’il est plus grand de procurer le salut des autres que de s’intéresser seulement au sien, ce n’est cependant pas vrai de n’importe quelle façon. En effet, si quelqu’un cherche totalement et parfaitement son propre salut, il fait bien mieux que celui-ci qui s’adonne à beaucoup d’œuvres particulières pour le salut des autres et qui ne s’applique pas à son salut parfaitement, même s’il le fait suffisamment – etsi sufficienter, non tamen perfecte » (Quodl. 3, a. 17, ad 6).

