Les camps de la mort, aujourd’hui
Plus de mille camps de « rééducation par le travail » quadrillent la Chine aujourd’hui. C’est le laogai, ou goulag chinois. Vingt millions d’hommes et de femmes y sont morts. Des milliers d’autres, réduits en esclavage, y meurent encore, parfois d’une simple balle dans la tête.
Harry Wu a été interné pendant 19 ans dans ces camps de la mort. Libéré en 1979 et réfugié aux États-Unis, il a dès lors consacré sa vie à crier la vérité :
Je veux que le mot laogai soit connu dans le monde entier, comme celui de goulag est devenu synonyme des horreurs du système pénitentiaire de Staline [1].
Au risque d’être arrêté de nouveau, il est retourné en Chine. Quatre voyages clandestins lui ont permis de recueillir des documents accablants, réunis dans un livre intitulé Retour au Laogai, La vérité sur les camps de la mort dans la Chine d’aujourd’hui (Paris, Belfond, 2004 [2]).
Bien que baptisé catholique, Harry Wu ne veut malheureusement pas renoncer au bouddhisme (qui, dit-il, « admet la coexistence », p. 53) ni aux conséquences morales qui s’ensuivent souvent (il a divorcé cinq fois !). Au sortir de l’enfer chinois – et à la différence de Rose Hu, dont on vient de lire le témoignage –, il a été ébloui par la liberté et les droits de l’homme des États-Unis, qui sont pour lui l’alternative au communisme. Ce n’est évidemment pas ce qui est à retenir dans son ouvrage, mais son témoignage irréfutable sur ce qui se passe encore aujourd’hui en Chine avec le soutien financier des firmes occidentales, de la Banque mondiale et de tous les gouvernements qui encouragent les échanges commerciaux avec la Chine. C’est un livre à faire connaître.
La Sibérie chinoise
Le cœur du système du laogai se trouve dans l’ouest, la « Sibérie chinoise ».
Un ancien agent des services de renseignements américains témoigne :
Quand je travaillais pour la CIA, nous recevions beaucoup de photos prises par satellite ou d’un avion-espion U-2. On y voyait des trains bourrés de gens partir pour le Qinghai ou le Xinjiang et revenir vides [p. 136].
Depuis plus de quarante ans, le gouvernement de Pékin envoie ses prisonniers dans ces régions assez vastes pour en perdre un million ici, un million là.
Harry Wu estime à plus de 50 millions le nombre de personnes envoyées au laogai depuis que les communistes ont pris le pouvoir en 1949.
Ces camps prétendent obtenir l’amendement des condamnés. En fait, ils ont pour but de faire travailler les détenus jusqu’à ce qu’ils meurent d’épuisement. Dans les mines de Wangzhuang, par exemple, les malheureux ne voient jamais la lumière du jour. Il ne leur est pas même accordé une heure de promenade dans la cour chaque jour. Ils vivent comme des taupes.
[Dans un autre camp] les détenus travaillent plus de quatorze heures par jour à porter des pierres de la carrière au quai et à les charger sur le bateau. Beaucoup d’entre eux [...] ont eu les mains et les pieds écrasés par de grosses pierres et doivent continuer à travailler malgré leurs blessures pleines de sang et de pus. C’est pourquoi un grand nombre de prisonniers sont infirmes à vie. Au moindre signe de révolte, ils sont battus jusqu’à ce qu’ils s’effondrent, couverts de sang et inconscients. Dans le meilleur des cas, les conditions de vie sont dures. Ils n’ont que du riz de mauvaise qualité et des légumes pourris à tous les repas (p. 28-29).
Usines-prisons
Sous la pression du scandale, Pékin a publié en 1992 un Livre blanc pour expliquer sa politique en matière de camps de travail :
Un des objectifs fondamentaux de la rééducation est de transformer le délinquant en une personne différente, qui respecte la loi et qui subvient à ses besoins par le travail, ainsi que de le réinsérer dans la société en citoyen libre [p. 163].
On sait ce que cela signifie en régime communiste.
Le texte estime à 0,08 % la part des fermes et des usines-prisons dans la production nationale en 1990.
Cela paraît peu – commente Harry Wu [3] – jusqu’à ce que l’on songe à l’immensité de la Chine. Cela représente des millions de dollars de revenus tirés des camps de travail [p. 165].
Un tiers du thé produit en Chine provient d’exploitations comme la Compagnie de l’Étoile rouge, dans la province de Guangdong, où des prisonniers travaillent dans les plantations non loin d’ouvriers salariés (p. 224). L’Angleterre, grande consommatrice de thé, n’hésite pas à en faire venir du laogai.
Harry Wu a aussi pu prouver que les moteurs X 195 importés aux États-Unis provenaient de la prison n° 1 du Yunnan, officiellement appelée « Usine de moteurs diesel Jinma », sise à Wangda Qiao dans la province du Yunnan (p. 223).
En mai 1993, sur la base d’informations recueillies par Harry Wu, la télévision américaine reconnut :
La Chine vend non seulement des appareils de levage mais aussi toute une variété de produits fabriqués par des prisonniers : chaussures à semelle de caoutchouc, bottes, ustensiles de cuisine, jouets, outillages et articles de sport – des choses dont les américains se servent tous les jours [p. 228].
La Chine vend aussi du raisin au Japon et des outils à la France.
Les hommes d’affaires ignorent ou feignent d’ignorer ces faits. Lorsqu’ils vont en Chine, on ne leur montre d’ailleurs qu’un côté des choses :
La visite des ateliers pose problème parce que, dans les entreprises chinoises, on sépare nettement le secteur production du secteur commercial – d’un côté les visages souriants, de l’autre la hideuse réalité. Vous rencontrez le directeur du département commercial, jamais celui de la production [p. 148].
C’est dans les années 1990 que les dirigeants chinois ouvrirent le pays aux échanges commerciaux. Chaque camp de prisonniers devint une entité économique autonome, comme une firme ou une usine, le directeur de prison se transformant en chef d’entreprise. Les usines et les fermes-prisons changèrent de nom pour la façade, mais cela ne modifia en rien les conditions de travail et de détention.
Trafics d’organes
Avec les progrès de la science, le système pénitentiaire chinois jugea que certains prisonniers devenaient trop précieux pour rester en vie. La Chine commença alors à se mettre à vendre des reins et des cornées aux pays riches.
Nous ne faisons aucune publicité pour les organisations suivantes, mais notons ces renseignements qu’elles nous donnent :
Human Rights Watch/Asia, principale source de ces informations, estimait que deux à trois mille organes (principalement des reins et des cornées) étaient prélevés chaque année sur des prisonniers, et réservés en priorité aux dirigeants gouvernementaux. Selon Amnesty International, quatre-vingt-dix pour cent des transplants chinois proviennent de détenus exécutés. Human Rights Watch, divers magazines de Hong-Kong et la télévision japonaise ont donné des informations détaillées sur le sujet, parfois même avec des témoins visuels [p. 175]. Les médecins savent qu’ils ne peuvent obtenir d’organes de personnes décédées à l’hôpital ou dans un accident de voiture, parce que le facteur temps s’y opposerait, sans parler des familles. Ils se tournent donc vers les détenus et commencent par leur faire une analyse de sang, sans leur révéler pourquoi [p. 181].
Harry Wu parle d’une dissidente du Jiangxi condamnée à mort au printemps 1986 pour avoir écrit « A bas Hua Guofeng » sur un mur. Mais à l’hôpital militaire de Nanchang, un pilote attendait un rein. La direction de l’hôpital s’arrangea donc avec la police locale pour reporter l’exécution jusqu’à ce qu’un chirurgien de l’armée puisse traiter la prisonnière avec des anticoagulants. Elle fut ensuite abattue, transportée par ambulance, et son rein greffé au pilote (p. 176).
Un médecin témoigne :
On m’a envoyé prélever des reins avec deux autres chirurgiens dans le district de Xindu, à vingt-cinq kilomètres de la ville de Chengdu. A notre arrivée on nous a révélé que nous nous trouvions dans une prison. Un détenu anesthésié était étendu dans une salle à part. Nous ne connaissions pas son nom, nous ne pouvions voir son visage. Rapidement nous l’avons ouvert, nous avons prélevé ses deux reins, nous les avons placés dans un conteneur spécial, nous les avons remis à un membre du personnel qui est aussitôt monté dans un hélicoptère de l’armée. Nous avons recousu le prisonnier. Sur le chemin du retour, le chirurgien-chef m’a expliqué que le prisonnier avait été condamné à mort et serait exécuté le lendemain [p. 178].
Harry Wu a rencontré dans un hôpital cinq personnes à qui un rein avait été greffé. Les organes avaient tous été prélevés sur de jeunes prisonniers âgés de moins de vingt-cinq ans et en parfaite santé (p. 205-206). La technique pour abattre les prisonniers a d’ailleurs évolué :
Ils sont abattus par balle dans le cœur, tirée par derrière. [...] Pour ne pas manquer la cible, on trace une marque à la craie dans le dos du détenu à l’emplacement du cœur. [...] Un commandant en second d’une brigade de police criminelle a vu deux policiers tenir un prisonnier tandis qu’un troisième l’abattait par derrière [p. 183].
Crier la vérité au monde
En juin 1990, la commission du Congrès américain tint sa première séance sur le goulag chinois.
Le jour où j’ai témoigné devant le Congrès, trois représentants de l’ambassade chinoise se tenaient debout dans la salle et me fixaient avec des yeux froids, mauvais, qui disaient : « Nous aurions dû t’achever dans les camps. » Ils savaient qui j’étais, ils savaient où je vivais, ils savaient ce que j’avais fait. Je ne pouvais être sûr qu’ils ne tenteraient rien contre moi en Californie, mais il fallait que je continue. On commençait à entendre mon message [p. 103].
Il ne s’en tint pas là : émission à la télévision américaine, reportage à la BBC anglaise pour dénoncer les prélèvements de reins sur les détenus, etc. Ceci aboutit à quelques mesures du gouvernement américain pour limiter certaines importations.
Mais en 1994 le président Clinton renouvela à la Chine le statut de nation la plus favorisée, et déclara qu’il entendait commercer avec la Chine « comme si c’était une démocratie du monde occidental, sans attendre d’amélioration dans le domaine des droits de l’homme » (p. 229). Le même Clinton, lorsqu’il était candidat aux présidentielles, avait critiqué le président Bush « pour sa mollesse envers la Chine dans le domaine des droits de l’homme » (p. 229).
Une audience plus large sera donnée malgré lui à Harry Wu lorsqu’il sera arrêté en Chine à l’occasion de son quatrième voyage (juin 1995). Ching Lee, sa compagne, n’eut de cesse d’alerter le monde politique américain, vint en Europe pour rencontrer Mrs Thatcher et Tony Blair à Londres, madame Mitterrand à Paris. Harry Wu finit par être libéré. Mais l’émotion soulevée retomba vite, et dans les camps de la mort les communistes chinois continuent leur sinistre besogne avec la complicité des démocraties occidentales.
fr. M.D.
Harry Wu, Retour au Laogai, La vérité sur les camps de la mort dans la Chine d’aujourd’hui, Paris, Belfond, 2004
[1] — Harry Wu, Retour au Laogai, La vérité sur les camps de la mort dans la Chine d’aujourd’hui, Paris, Belfond, 2004, p. 25.
[2] — Il s’agit de la traduction de l’ouvrage Troublemaker, One man’s crusade against China’s cruelty (New York, 1996). — En décembre 1994, le gouvernement chinois a cessé officiellement d’utiliser le terme laogai, qui implique trop ouvertement la notion de camps d’amendement par le travail. Le système porte maintenant le nom de giayu qui fait seulement référence aux prisonniers. Les chinois veulent donner l’impression que ces camps sont réservés uniquement aux criminels endurcis. Mais dans la réalité rien n’a changé (p. 231-232).
[3] — Outre que l’on peut soupçonner que ce chiffre ait été calculé largement à la baisse.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 206-210
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