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Sainte Monique

Mère de saint Augustin (354-430) Les saintes, mères des saints (III)

 

 

par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.

 

 

La première partie de cette étude est parue dans le nº 67 du Sel de la terre, p. 91-104, et la deuxième partie dans le nº 68, p. 92-97. 

Ces textes sont extraits du Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance (Mesnil-Saint-Loup) entre les années 1881 et 1884.

Le Sel de la terre.

 

 

 

L’ordre des temps nous a conduits à sainte Monique. Nous nous y arrêtons avec complaisance. Là, nous sommes à l’aise ; saint Augustin lui-même tient la plume. Il nous a laissé, dans ses Confessions, l’impérissable tableau de la victoire que les prières et les larmes de sa mère ont remportée sur le cœur de Dieu, et par suite sur le sien. Grande victoire, chèrement achetée, longtemps disputée, mais enfin magnifiquement gagnée ! Une mère qui prie son Dieu pour son enfant ne se décourage jamais, et triomphe toujours.

 

 

Enfance d’Augustin

 

Le mari de sainte Monique, Patrice, était païen ; elle avait su le gagner par sa douceur, mais non pas jusqu’à lui donner la foi. Ils habitaient ensemble Tagaste, en Numidie ; ils eurent plusieurs enfants, dont une fille qui fut supérieure d’un monastère de religieuses, et notre grand saint Augustin.

Celui-ci, fils d’un père païen et d’une mère chrétienne, ne fut pas baptisé à sa naissance. Mais sa pieuse mère le portait à l’église des chrétiens ; et il fut fait catéchumène, c’est-à-dire fut soumis aux cérémonies qui sont le prélude du baptême. Elle semait aussi la foi dans son jeune cœur, et cette semence poussait à merveille.

J’avais entendu, tout petit enfant, dit-il, parler de cette vie éternelle qui nous est promise, ô mon Dieu, par l’humilité de votre Fils Notre-Seigneur, qui s’est abaissé jusqu’à notre orgueil ; j’étais marqué du signe de la croix du Sauveur, et assaisonné de son sel, dès ma sortie du sein de ma mère qui a beaucoup espéré en vous. Vous avez vu, Seigneur : j’étais tout petit, gravement malade et près de mourir ; vous avez vu, Seigneur, qui dès lors étiez mon gardien, avec quel élan de cœur et quelle foi j’ai demandé à la piété de ma mère, et à celle de l’Église, notre mère commune, le baptême de votre Christ, Notre-Seigneur et notre Dieu. Ma mère troublée, elle dont le chaste cœur m’enfantait par la foi avec tant de sollicitude au salut éternel, déjà se hâtait, déjà s’employait à me faire initier aux sacrements salutaires, quand soudain je me sentis soulagé. Ainsi fut différée la purification de mon âme… A cet âge, donc, je croyais, et ma mère, croyait, et toute la maison, mon père excepté, qui pourtant ne put empêcher la piété de ma mère d’exercer ses droits sur mon âme pour m’inspirer sa foi en Jésus-Christ. Elle n’omettait rien, pour que vous me fussiez père, ô mon Dieu, plutôt que lui ; et en cela, vous l’aidiez à avoir le dessus sur son mari, à qui d’ailleurs elle obéissait ponctuellement, toute meilleure qu’elle fût, par obéissance à vos ordres.

 

 

Augustin aux écoles

 

Saint Augustin échappa bientôt à l‘influence si douce et si pénétrante de sa mère ; il fut lancé dans les écoles. Là, il se passionna pour les chefs-d’œuvre corrupteurs de la littérature païenne ; il déplora amèrement cet enseignement vain et mensonger : les fables de Virgile le captivaient, et son âme se perdait, son cœur se gâtait.

Son père ne pensait qu’à faire de lui un homme disert et éloquent ; mais sa mère avait bien d’autres visées. « Dieu, dit-il, se bâtissait dans cette âme un temple, il y jetait les assises de sa sainteté. » Elle craignait, elle priait, elle pleurait, et même, discrètement, elle parlait.

 

Oserais-je dire, ô mon Dieu, s’écrie saint Augustin, que vous vous taisiez, tandis que je m’éloignais de vous ? De qui donc venaient ces paroles que vous me chantiez à l’oreille par la bouche de ma mère, pour en venir à la pratique ? Il me souvient que, ne contenant pas en elle ses désirs, elle m’avertit en secret avec une sollicitude immense de me dérober à tout amour impudique. Je prenais cela pour des avis de femme que j’eusse rougi d’écouter. Et c’était vous qui me les donniez, Seigneur, et je n’en savais rien.

 

Malgré ses inquiétudes, Monique ne songeait pas à marier Augustin ; elle craignait que le lien conjugal ne l’entravât dans ses études, qu’elle envisageait comme une aide pour s’élever à la connaissance de Dieu. Il avait dix-sept ans : son père vint à mourir, croyant et baptisé. Il quitta son pays natal, pour continuer ses études à Carthage ; là, il se passionna pour le théâtre, et tomba en de lamentables désordres.

Dieu lui tendit comme une main pour l’en retirer, par la lecture d’un livre nommé Hortensius. Ce livre changea le cours de ses idées, il y puisa un incroyable amour pour l’immortelle sagesse ; mais à cette sagesse toute païenne, il manquait l’essentiel, il manquait le sel de la véritable sagesse, qui est Jésus-Christ. Augustin le sentait.

 

Je brûlais, dit-il, je débordais d’enthousiasme. Une seule chose refroidissait ce beau feu ; le nom du Christ n’était pas dans ce livre. Ce nom, suivant le dessein de votre miséricorde, ô Seigneur, ce nom de votre Fils, mon sauveur, je l’avais sucé d’un cœur tendre et amoureux avec le lait de ma mère, il était demeuré au plus profond de mon âme ; et sans ce nom, aucun livre, si élégant, si poli, si véridique qu’il fût, ne me ravissait tout entier.

 

Il laissa donc l’Hortensius, pour aborder les divines Écritures. Mais leur simplicité, incompatible avec l’orgueil de la sagesse du siècle, le rebuta ; et il tomba dans les filets d’artificieux sectaires, nous avons nommé les Manichéens. Ceux-ci formaient une société, moitié hérétique et moitié païenne, moitié secrète et moitié publique, au fond purement diabolique, qui cachait des hontes et des infamies sous des dehors séduisants, à l’instar de la franc-maçonnerie qui en descend en ligne directe. Avec tout son beau génie, Augustin, dévoyé de la foi, adopta les sottes et ridicules erreurs des Manichéens, sans toutefois pénétrer jusqu’à leurs secrets infâmes. Il avait alors dix-neuf ans ; il leur resta attaché jusqu’à l’âge de vingt-huit ans.

 

 

Larmes de Monique

 

Durant cette période d’erreurs, que faisait la sainte mère d’Augustin ?

 

Elle me pleurait, dit-il, avec plus de larmes que les autres mères ne pleurent les enfants morts. Car elle me voyait mort, mort à cette foi, à cet esprit qu’elle tenait de vous, ô mon Dieu… Et vous n’avez pas dédaigné ses larmes, dont les ruisseaux arrosaient la terre devant elle, partout où elle priait, et vous l’avez exaucée.

 

Oui, Dieu exauça cette mère qui pleurait : mais, comme il se délectait dans les larmes qu’elle versait, comme il voulait proportionner l’étendue de la prière à l’étendue de la grâce qu’il préparait, il la fit attendre neuf ans et plus. D’ailleurs, pieux et compatissant comme un père, il prit soin de la consoler, dans cette longue attente, par des assurances célestes.

Un jour, sainte Monique eut une douce vision :

 

Elle se voyait, raconte saint Augustin, debout sur une sorte de règle de bois, quand vint à elle un jeune homme éclatant de lumière, joyeux, et qui souriait à sa douleur amère et profonde. Il lui demande la cause de son chagrin et de ses larmes continuelles ; et sur sa réponse qu’elle pleure ma perte, il lui commande de se rassurer, et de faire attention que là où elle était, là, j’étais moi aussi. Elle regarde alors, et me voit à côté d’elle, debout sur la même règle. Oh ! assurément, vous aviez l’oreille à son cœur, ô Dieu tout bon et tout puissant, qui prenez soin de chacun comme s’il était seul, et de tous comme s’ils ne faisaient qu’un.

 

Une autre fois, Monique alla consulter un saint évêque, en le priant d’entrer en conférence avec Augustin. L’évêque ne jugea pas à propos de tenter un effort de cette nature sur l’esprit indocile et infatué d’un jeune homme ; il répondit à la mère suppliante : « Laissez-le, mais priez Dieu pour lui ; il reconnaîtra lui-même, par ses lectures, la folie et l’impiété de ses opinions. » Monique insista : alors l’évêque lui dit avec une certaine impatience : « Allez, vous dis-je, laissez-moi, mais continuez comme vous faites : il est impossible que l’enfant de tant de larmes périsse. » Ma mère, ajoute saint Augustin, dans ses entretiens avec moi, rappelait souvent qu’elle avait reçu cette réponse comme une voix venant du ciel.

Encouragée par ces signes d’en haut, Monique n’en continua pas moins à agir sur le cœur de Dieu. Elle reprit saint Augustin à sa table, dont elle l’avait excommunié par horreur pour la secte manichéenne : bel exemple de fermeté dans une extrême tendresse ! « En tout ce temps-là, dit le saint, ses prières, ô mon Dieu, ne cessaient de monter jusqu’à vous ; et vous me laissiez me rouler et m’enrouler dans la nuit. »

 

 

Départ d’Augustin pour l’Italie

 

L’heure de la grâce n’avait pas sonné encore ; toutefois, Dieu préparait en secret son œuvre. « Vos mains, dit saint Augustin, vos mains, Seigneur, ne m’avaient pas abandonné, dans le secret de votre Providence ; tandis que, jour et nuit, ma mère vous offrait pour moi en sacrifice, par ses larmes, le sang de son cœur, vous agissiez en moi, suivant des conduites merveilleuses. »

Quelles étaient ces conduites ? Dieu laissait l’enfant prodigue dissiper le reste de son patrimoine ; puis il lui faisait peu à peu sentir l’immense indigence d’un cœur que lui-même ne remplit pas. Il travaillait lentement à guérir son esprit, en lui découvrant la folie du manichéisme et la mauvaise foi des manichéens ; il travaillait, mais plus lentement encore, à guérir son cœur, en semant pour lui d’épines tous les chemins du bonheur terrestre et de la gloire humaine.

Augustin, agité de cœur, l’était aussi de vie. D’écolier devenu maître, il enseigna d’abord la rhétorique à Tagaste, sa patrie ; puis, inconsolable de la perte d’un ami, il quitta cette ville pour Carthage ; enfin, outré de l’insolence des écoliers de Carthage, il s’embarqua pour Rome. Ce départ est mémorable. Monique, anxieuse, et qui redoutait l’embarquement de son fils, le suivait partout. « Je ne craignis pas, dit-il, de tromper ma mère, une telle mère ! » Un navire était en partance : sous prétexte d’accom­pagner un ami, Augustin y monta, et obtint à grand-peine que sa mère restât sur le port en l’attendant jusqu’au lendemain matin. Monique passa la nuit, nuit de prières et de larmes silencieuses, dans une petite chapelle dédiée à saint Cyprien ; le lendemain matin, il n’y avait plus de navire, Augustin était en pleine mer.

« Ma mère, dit le saint, en fut comme folle de douleur ; elle remplit de ses plaintes et de ses gémissements vos oreilles, ô mon Dieu, qui semblaient sourdes à sa voix ; elle ne savait pas ce que vous lui prépariez de joies par mon absence, et que, si je fuyais en Italie, c’était pour y trouver le salut. »

 

 

Départ d’Augustin à Milan

 

Débarqué en Italie, Augustin alla droit à Rome. Là, il tomba très gravement malade : « Hélas ! dit-il, je ne demandai pas le baptême, et, sans les prières de ma mère qui ignorait mon état, je fusse descendu en enfer. » Il guérit et se remit à enseigner. Mais, révolté de la déloyauté des étudiants romains, il quitta Rome pour Milan.

A Milan, il trouva, comme en attente de sa venue, saint Ambroise, le grand pécheur d’âmes, l’évêque au cœur de lion, à l’éloquence de miel.

A ce moment, la crise commença dans son esprit. Il atteignait sa vingt-huitième année ; il se dégoûta du manichéisme, et fut obligé de convenir que le catholicisme était acceptable. C’était peu, et c’était déjà beaucoup. Mais, trop orgueilleux encore pour se plier au joug de la foi, il se réfugia dans un doute universel, affirmant avec certains philosophes que la vérité est introuvable ici-bas.

Sainte Monique le rejoignit alors.

 

Elle était accourue, dit-il, me suivant par mer et par terre, comptant sur vous, ô mon Dieu, parmi tous les périls. Au milieu des hasards de la mer, elle encourageait les matelots eux-mêmes, et leur promettait, sur la foi d’une vision, une traversée heureuse. Elle me trouva dans le plus grand des périls, par le désespoir de parvenir à la vérité. Quand je lui eus dit que, sans être encore catholique, je n’étais plus manichéen, elle ne se livra pas à une joie bruyante de voir réalisé en partie l’objet de ses ardentes et quotidiennes supplications ; elle me répondit avec un grand calme, et d’un cœur plein de confiance, qu’elle était assurée en Jésus-Christ qu’avant de sortir de cette vie, elle me verrait catholique fidèle. Elle me tint ce langage. Mais en votre présence, ô source des miséricordes, elle redoublait de prières et de larmes, afin qu’il vous plût d’accélérer votre secours et d’illuminer mes ténèbres ; plus assidue que jamais à l’église, elle était suspendue aux lèvres d’Ambroise, à cette source d’eau vive qui rejaillit jusqu’à la vie éternelle ; elle l’aimait comme un ange de Dieu, car elle savait que c’était lui qui avait décidé cette crise qui devait me conduire la santé.

 

Saint Ambroise connut bientôt Augustin et Monique. Quand il voyait Augustin, il ne pouvait se contenir de louer Monique, et il le félicitait chaudement d’avoir une telle mère. « Il ne savait pas encore, dit humblement le saint, quel fils elle avait en moi. »

 

 

Acheminement à la conversion

 

Saint Ambroise et sainte Monique étaient les instruments d’un Dieu qui, en même temps qu’ils agissaient au-dehors, agissait au-dedans ; de la main la plus douce et la plus miséricordieuse, il pétrissait et façonnait le cœur de celui qui devait être le docteur de la grâce.

L’orgueil d’Augustin se refusait à croire. Dieu l’y amena par cette considération que la foi joue un rôle immense et nécessaire dans la vie humaine ; qu’à tout instant, nous croyons à un père, à un médecin, à un maître, à un ami ; que la foi est le vestibule indispensable de toute science, à plus forte raison de la science divine inaccessible par elle-même ; que, d’ailleurs, quiconque admet un Dieu, une providence, est amené logiquement à reconnaître la divinité de l’Église, l’existence de la Révélation, l’autorité des Écritures ; que ces grandes choses sont tout ensemble des faits humains et divins, qu’elles s’imposent à la bonne foi en même temps qu’elles conduisent à la foi.

A mesure qu’il s’ouvrait à la foi, l’esprit d’Augustin se déprenait de ses opinions malsaines. Mais le cœur restait malade. C’est le cœur qui est le premier blessé et le dernier guéri ; c’est lui qui aveugle l’intelligence, et, quand cet aveuglement se dissipe, il n’est pas rendu à la santé par cela même. Les maladies du cœur d’Augustin se nommaient l’ambition et l’amour du plaisir.

Dieu le purgea d’abord de l’ambition ; mais l’amour du plaisir fut bien autrement tenace ! Augustin craignait la mort et le jugement ; cette crainte, fruit des enseignements d’une mère, ne l’avait jamais totalement quitté, elle devenait, au retour de la foi dans son cœur, plus vive et plus pressante ; mais elle ne suffisait pas encore à le convertir. Et d’ailleurs, dans sa foi, que de lacunes ! Mille questions, sorties de ses erreurs précédentes, et favorisées par l’obscurcissement qui provient des fumées de la concupiscence, le tourmentaient sans relâche ; il gémissait, ce n’est pas assez dire, il rugissait en secret aux oreilles de Dieu, pour arriver à la pleine lumière.

Il faudrait de longs développements pour décrire ces angoisses. Chose étrange ! Ce beau génie ne pouvait concevoir Dieu comme un pur esprit. Chose plus étrange encore ! Cette âme, qui avait un commencement de foi, ne pouvait même soupçonner ce que cachait le mystère du Verbe fait chair. Même voulant croire, même croyant déjà, Augustin ne regardait Notre-Seigneur que comme un homme d’une sagesse éminente.

Enfin, il quitta complètement les écrits des philosophes pour la Sainte Écriture. Là, et surtout en saint Paul, il trouva le Christ vrai homme et vrai Dieu ; il apprit la puissance de la grâce ; il découvrit ce qu’on entend par le sacrifice d’un cœur contrit et humilié, par la cité qui est épouse, par le gage du Saint-Esprit, par le breuvage de notre rédemption. Il comprit, il adora, il s’humilia. L’humilité lui ouvrit la vérité.

Nous laissons à penser si sainte Monique, du rivage de cette pleine et solide vérité, suivait avec de pieux tressaillements les fluctuations de son fils bien-aimé ; néanmoins, elle demeurait calme, car elle voyait qu’une main invisible le poussait au port, et que tout l’en rapprochait, même ces vagues qui, momentanément, paraissaient le couvrir et l’engloutir.

Tout en priant très instamment, elle ne négligeait rien de ses devoirs de mère. Elle cherchait à marier Augustin, et demandait à Dieu qu’il lui fît connaître sa volonté à ce sujet. Il lui sembla avoir, à propos de ce mariage, certaines visions. « Elle me les racontait, dit saint Augustin, mais sans y attacher d’importance, comme à un fruit de son esprit en travail ; car elle savait discerner, par je ne sais quelle saveur intime, les révélations qui viennent de Dieu d’avec les effets de son imagination. » Dieu préparait au fils et à la mère quelque chose de mieux.

 

 

Conversion d’Augustin

 

Trois années se passèrent ainsi. Enfin le dénouement arriva ; la grâce s’empara totalement de l’âme d’Augustin.

Il faut lire, dans les Confessions, le récit des dernières luttes. Jamais le cœur humain n’a été analysé avant tant de sûreté et de profondeur. Méditez ces pages, ô vous qui êtes appelés à guérir les âmes.

 

Je soupirais, dit le saint, lié que j’étais, non par du fer, mais par ma volonté dure comme du fer. L’ennemi tenait mon vouloir, il en avait fait une chaîne, et me tenait enchaîné. La volonté perverse devient passion ; la passion à laquelle on obéit devient habitude ; l’habitude à laquelle on ne résiste pas devient nécessité. Tels étaient les anneaux passés les uns dans les autres qui formaient ma chaîne, et qui me retenaient captif sous une dure servitude. La volonté nouvelle, qui commençait en moi de vous servir sans intérêt, et de vouloir jouir de vous, ô Dieu, seule joie indéfectible, n’était pas encore assez forte pour surmonter l’ancienne volonté fortifiée par une longue possession. Ainsi mes deux volontés, l’une ancienne et l’autre nouvelle, la première charnelle, l’autre spirituelle, luttaient entre elles, et par leur désaccord déchiraient mon âme. Je m’écriais : qui me délivrera du corps de cette mort ? Et je répondais : la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Le fardeau du siècle, dit-il encore, pesait sur moi comme le doux accablement du sommeil ; et les pensées par lesquelles je m’élançais vers vous, ô mon Dieu, ressemblaient aux efforts de celui qui veut se réveiller, et qui retombe vaincu sur sa couche, tant son assoupissement est profond. Vous m’entouriez d’évidents témoignages ; convaincu par la vérité, je ne pouvais que vous opposer des paroles lentes et somnolentes : tout à l’heure, attendez un peu ! Et ce tout à l’heure s’éternisait ; car attendez un peu n’en finissait pas… J’étais en proie à un muet tremblement, et je craignais comme la mort de rompre des habitudes qui me faisaient croupir dans la mort. Tout d’un coup, j’allai trouver mon ami Alypius, et je lui dis : qu’attendons-nous ? Qu’est-ce à dire ? Des ignorants ravissent le ciel ; et nous, avec notre science, hommes sans cœur, nous nous roulons dans la chair et le sang ! Je parlai de la sorte, puis, hors de moi, je le quittai, tandis qu’il se taisait, étonné. Ce langage était inaccoutumé ; et d’ailleurs, le trouble de mon âme se trahissait par mon front, mes joues, mes yeux, la couleur de mon visage, le ton de ma voix, plus encore que par mes paroles. Il y avait près de là un petit jardin… je m’y jetai dans mon trouble, pour y continuer à l’écart cette dispute ardente que j’avais entamée contre moi-même ; je ne savais où cela aboutirait… j’étais fou pour devenir sage, je me mourais pour vivre. Le lien qui m’attachait devenait de plus en plus faible, mais enfin j’étais attaché. Ces bagatelles de bagatelles, ces vanités de vanités, mes anciennes amies, me retenaient, et, secouant ma robe de chair, elles murmuraient comme par derrière : vas-tu nous quitter ? Désormais tu ne pourras plus faire telle et telle chose, et pour jamais ! Devant moi se dressait la continence avec un maintien chaste, les mains pleines de bons exemples, et elle me disait d’un ton doucement ironique : ce qui a été possible à ceux-ci, à celles-là, ne le sera donc pas à toi ? Ce pouvoir, ils l’ont puisé non pas en eux-mêmes, mais en Dieu. Jette-toi en Dieu, ne crains pas : il ne se retirera pas, pour te laisser tomber ; jette-toi avec confiance, il te recevra et te guérira… Et je rougissais, parce que j’entendais encore le murmure de toutes ces bagatelles, et j’hésitais, et je ne me décidais à rien. Alypius, qui m’avait suivi, collé à mes côtés, attendait l’issue de cette lutte étrange. Lorsque, du fond le plus intérieur, ma pensée eut retiré et amassé toute ma misère sous les yeux de mon cœur, il s’y éleva une nuée affreuse chargée d’une pluie de larmes. Afin de laisser fondre l’orage avec ses mugissements, je me levai et je quittai Alypius. Il me comprit ; car je ne sais ce que je lui dis d’une voix grosse de pleurs. Je me retirai à l’écart, et, m’étendant sous un figuier, je lâchai les rênes à mes larmes, et des ruisseaux coulèrent de mes yeux, comme le sang d’un sacrifice agréable. Et je disais : jusques à quand, Seigneur ? Jusques à quand serez-vous irrité ? Vous souviendrez-vous toujours de mes iniquités passées ? Car elles m’enchaînaient encore, je le sentais, et je disais en sanglotant : jusques à quand ? Jusques à quand ?… Demain, demain ?… Pourquoi pas aujourd’hui ? Pourquoi pas à cette heure même en finir avec ma honte ? Et en parlant ainsi, je pleurais dans l’amertume extrême d’un cœur brisé. Tout d’un coup, j’entends la voix comme d’un enfant ou d‘une jeune fille sortir d’une maison voisine, et répéter en chantant : Prends, lis ; prends, lis ! Aussitôt, changeant de visage, je cherchai en moi-même si les enfants chantent ce refrain en quelqu’un de leurs jeux ; et je ne pus rien découvrir. Je pensai alors que Dieu me commandait d’ouvrir le livre des Écritures, et d’y lire ce qui me tomberait sous les yeux. Je revins auprès d’Alypius ; je pris le livre, je l’ouvris et je lus ces mots de l’Apôtre : Plus de festins ni d’ivresse, plus de débauches ni d’impuretés, plus de querelles ni de jalousie, mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne soignez pas la chair avec ses concupiscences. Je n’en lus pas davantage, c’était inutile. A ces mots, le calme avec la lumière était entré dans mon cœur, l’hésitation avec les ténèbres avait disparu. Je racontai tout à Alypius ; il se joignit à moi dans mon projet de vie nouvelle, et nous allâmes trouver ma mère. Nous lui annonçons la nouvelle, elle se réjouit ; nous lui racontons comment tout s’est passé, elle tressaille, elle triomphe. Elle vous bénissait, ô mon Dieu, qui nous exaucez au-delà de nos désirs, de ce que vous lui aviez accordé plus que ne demandaient ses gémissements plaintifs. Car vous m’aviez converti de telle sorte que je ne songeais plus à prendre une épouse, ni aucune position dans le monde ; j’étais debout sur cette règle de foi, où elle m’avait vu en révélation si longtemps auparavant. Vous aviez changé ses pleurs en joie, d’une façon qui dépassait ses désirs : cette joie plus chaste, elle lui était plus chère que si elle avait eu de moi une postérité.

 

 

Préparation d’Augustin au baptême

 

Seigneur, s’écrie saint Augustin après sa conversion, Seigneur, je suis votre serviteur, et l’enfant de votre servante. Vous avez rompu mes liens ; je vous offrirai un sacrifice de louanges. Que mon cœur et ma langue vous louent ; que tous mes os s’écrient : Seigneur, qui est semblable à vous ? Quel mal n’ai-je pas fait par actions, ou du moins par paroles, ou du moins par volonté ? Mais vous, ô Dieu bon et miséricordieux, vous avez mesuré la profondeur de ma mort, et du fond de mon cœur vous avez retiré un abîme de corruption. Il ne s’agissait pourtant que de ne pas vouloir ma volonté, et de vouloir la vôtre. Mais où donc était durant tant d’années, et de quels profonds et secrets replis a été évoqué mon libre arbitre, pour incliner ma tête sous votre aimable joug, et mes épaules sous votre léger fardeau, ô mon Christ Jésus, mon rédempteur et mon soutien ? Quelles soudaines délices n’éprouvai-je pas dans le renoncement aux délices des vanités ! Les perdre avait été ma crainte, les quitter était ma joie. Vous les chassiez de mon cœur, ô vraie, ô souveraine suavité ! Vous les chassiez et vous entriez à leur place, ô Jésus, plus doux que toute volupté, mais non pas à la chair et au sang ; plus éclatant que toute lumière, mais plus intérieur que tout secret ; plus élevé que toute grandeur, mais non pas pour ceux qui s’élèvent en eux-mêmes. Mon esprit libre des soucis cuisants qu’engendrent l’ambition, la passion des richesses, les honteuses voluptés ; et je gazouillais en votre présence, ô vous ma lumière, ô vous mes richesses, ô vous mon salut, Seigneur mon Dieu.

 

Tel était le cantique de la délivrance sur les lèvres d’Augustin. Mais il lui restait à rompre les liens qui l’attachaient au monde. Il professait la rhétorique, il avait de nombreux écoliers ; les circonstances favorisèrent sa retraite : on était en septembre, à l’ouverture des vacances, il avait la poitrine malade ; il dit donc adieu à ses élèves, et se retira dans la maison de campagne d’un ami à Cassiciacum, près de Milan. Dès lors, il vécut en vrai religieux, avec quelques amis : on chantait des psaumes, et on tenait des conférences sur des sujets philosophiques, mais qui revenaient aux choses de la foi. Monique, comme mère et comme chrétienne, présidait ce fervent cénacle de catéchumènes ; on eût dit la Vierge Marie au milieu de nouveaux apôtres.

Nous possédons quelques-unes des conférences que tenaient Augustin et ses amis. On y voit éclater la prodigieuse pénétration de son esprit ; on y admire plus encore la touchante humilité de son cœur. De temps en temps Monique intervient dans ces joutes philosophiques.

 

Il n’y avait, dit saint Augustin, question si ardue que son esprit n’atteignît sans effort… Ce n’était plus une femme ; nous croyions avoir au milieu de nous je ne sais quel grand personnage… Je m’arrêtais interdit, et je cherchais de quelle source divine provenait ce qu’elle disait… Elle nous faisait comprendre ce que c’est, pour pénétrer le vrai, que de se tenir uni à Dieu.

 

Parfois, Monique égayait la conférence par un trait heureux, qui provoquait le sourire tout en faisant la lumière.

En même temps, Dieu travaillait l’âme d’Augustin ; il suivait, priant, pleurant et chantant, les sentiers de la vie purgative.

 

Mes souvenirs me retracent, dit-il, et il m’est doux de vous confesser, ô mon Dieu, par quels aiguillons secrets vous m’avez dompté, comment vous avez aplati mon âme, en humiliant les montagnes et les collines de mes pensées, comment vous avez redressé mes voies obliques et adouci mes aspérités. Quels cris je poussais vers vous, en lisant vos psaumes, ces cantiques fidèles, ces hymnes de piété qui bannissent l’esprit d’orgueil, tandis que j’étais encore novice dans votre amour, et catéchumène en cette retraite ! Avec moi était Alypius, catéchumène lui aussi ; à nos côtés était ma mère, femme d’une foi virile, ayant, avec le calme de l’âge, la charité d’une mère, la piété d’une chrétienne. Oui, quels cris je poussais vers vous, ô mon Dieu, en lisant les psaumes ! De quelle flamme ils m’embrasaient pour vous ! Je brûlais de les chanter à toute la terre, pour anéantir l’orgueil du genre humain.

 

Dieu se plaisait à consoler son enfant prodigue revenu au logis. Saint Augustin raconte comment, ayant eu en ces jours un si grand mal de dents qu’il ne pouvait plus parler, il pria, par écrit, ses amis de demander son soulagement : à peine eurent-ils fléchi le genou, que la douleur disparut.

 

Quelle douleur, dit-il, et quel soulagement ! J’en fus épouvanté, je l’avoue, ô mon Dieu : non, de ma vie, je n’avais rien éprouvé de semblable. Ce fut un signe que vous me fîtes dans mon profond abaissement : joyeux en esprit de foi, je louai votre saint nom. Mais cette foi ne me laissait pas en repos au sujet de mes fautes passées, que vous ne m’aviez pas remises encore par votre baptême.

 

 

Baptême d’Augustin

 

Quand vint le moment de donner mon nom pour être baptisé, nous quittâmes la campagne et nous allâmes à Milan. Il plut à Alypius de se joindre à moi ; il avait revêtu l’humilité qui prépare à vos sacrements, et domptait si fortement son corps que, par une audace inouïe, il foulait en hiver, pieds nus, le sol glacé de l’Italie. Nous prîmes avec nous le jeune Adéodat.

 

Ceci se passait au commencement du carême de l’année suivante : c’est à ce moment que les catéchumènes se faisaient inscrire pour être préparés au baptême qui se donnait dans la nuit de Pâques. Durant ce temps, ils étaient soumis à toutes les cérémonies de l’initiation, exorcismes, insufflations, impositions des mains ; ils faisaient pénitence, ils étaient catéchisés. L’évêque qui présidait à tout cet appareil mystérieux était saint Ambroise : parmi les catéchumènes, il y avait saint Augustin : quel spectacle !

 

Enfin, dit-il, nous fûmes baptisés, et toute sollicitude au sujet de notre vie passée s’évanouit. Je ne pouvais, en ces jours, ô mon Dieu, me rassasier d’une ineffable douceur, en considérant la profondeur de votre conseil sur le salut du genre humain. Combien j’ai pleuré, vivement ému par les hymnes et les cantiques qui résonnaient suavement dans votre Église ! Ces chants si doux coulaient dans mes oreilles, et la vérité tombait goutte à goutte dans mon cœur, il s’en élevait de vifs élans d’amour, les larmes couraient sur mon visage, et je prenais plaisir à pleurer.

 

Sainte Monique prenait part à ces joies ineffables, son grand cœur en était inondé, et tout ce torrent la portait vers Dieu. Cette âme n’appartenait plus à la terre. Au moment où saint Augustin s’apprêtait à quitter l’Italie pour retourner en Afrique, elle-même quitta ce bas monde pour entrer dans le sein de Dieu. Avant de raconter cette mort, écoutons le dernier colloque du fils et de la mère : jamais la langue humaine n’a murmuré quelque chose de plus divin.

 

 

Dernier entretien d’Augustin et de Monique

 

A l’approche du jour où elle devait quitter cette vie, dit saint Augustin, jour que vous connaissiez, Seigneur, et que nous ignorions, il arriva, je crois, par votre disposition secrète, que nous nous trouvions seuls, elle et moi, appuyés contre une fenêtre d’où la vue s’étendait sur le jardin de la maison où nous étions descendus, au port d’Ostie. C’est là que, loin de la foule, après les fatigues d’une longue route, nous attendions le moment de la traversée. Nous étions seuls, conversant avec une ineffable douceur et, dans l’oubli du passé, portant nos pensées vers l’avenir, nous cherchions entre nous, en présence de cette vérité qui est vous-même, quelle sera pour les saints cette vie éternelle que l’œil n’a pas vue, que l’oreille n’a pas entendue, qui est au-dessus de la portée du cœur humain. Et nous aspirions des lèvres de l’âme aux courants sublimes de votre fontaine, de cette fontaine qui est en vous, afin d’en recueillir quelques gouttes, et de concevoir ainsi quelque peu une chose si relevée. Et nos discours arrivant à cette conclusion que la plus vive joie des sens, loin de pouvoir soutenir le parallèle avec la félicité d’une telle vie, ne méritait pas même un nom ; emportés par les ardeurs de l’amour, nous parcourûmes graduellement toutes les choses corporelles, et le ciel lui-même d’où le soleil, la lune et les étoiles nous envoient leur lumière ; et montant encore plus haut dans nos pensées, dans nos paroles, dans l’admiration de vos œuvres, nous en vînmes à nos âmes, et nous les dépassâmes, pour atteindre enfin cette région d’inépuisable abondance, où vous rassasiez éternellement Israël de la nourriture de la vérité, où la vie, c’est la sagesse créatrice de ce qui est, de ce qui a été, de ce qui sera ; sagesse incréée, qui est ce qu’elle a toujours été, ce qu’elle sera toujours ; ou plutôt dont on ne peut dire qu’elle a été, ni qu’elle sera, mais seulement qu’elle est, puisqu’elle est éternelle, et que l’éternité ne comporte ni passé ni avenir. Comme nous parlions ainsi, dans nos élans amoureux vers cette vie, nous y touchâmes un instant d’un bond de tout notre cœur, et nous soupirâmes, en y laissant captives les prémices de notre esprit… et nous redescendîmes dans le bruit de notre voix, dans la parole qui commence et qui finit. Qu’y a-t-il là de semblable à votre parole éternelle, ô mon Dieu, à votre Verbe Notre-Seigneur qui est immuable en lui-même, et qui, sans jamais vieillir, renouvelle toutes choses ? Nous disions donc : supposons une âme, en qui se taisent les murmures de la chair et ces voix qui nous viennent de la terre, de la mer et des cieux, qui fasse elle-même silence, et qui s’élève au-dessus d’elle-même en s’oubliant elle-même ; en qui se taisent les songes, les visions, en un mot toute langue et tout signe ; supposons que toutes ces voix, après lui avoir crié de s’élever à Dieu, s’évanouissent dans le silence, et puis alors que Dieu lui parle seul, non par les créatures, mais par lui-même, de manière que nous entendions son propre Verbe, en dehors de toute parole humaine, de toute voix angélique, de toute vision et parabole ; mais que lui-même, que nous aimons en toutes ces choses, nous parle en dehors de toutes ces choses, lui cette éternelle Sagesse, immuable au-dessus de tout, que nous avons atteinte et touchée d’une pensée rapide comme l’éclair : supposons que cet éclair persiste, et que, toute vision inférieure disparaissant, celle-là seule ravive, captive, et absorbe dans ses joies secrètes l’âme qui la contemple : n’est-ce pas là la vie éternelle ? Ce que nous avons entrevu d’un regard de l’intelligence, n’est-ce pas ce dont il est dit : Entre dans la joie de ton Seigneur ! Ah ! Quand cela viendra-t-il ? Sera-ce quand nous ressusciterons tous, sans être tous transformés ? Tels étaient, sinon les termes, au moins le sens de notre entretien. Et vous savez, Seigneur, que ce jour même où nous parlions ainsi, où le monde nous semblait si vil avec tous ses charmes, ma mère me dit : mon fils, en ce qui me regarde, rien ne m’attache plus à cette vie. Qu’y ferais-je ? Pourquoi y suis-je encore ? Toute espérance de ce monde est éteinte pour moi. Une seule chose me faisait désirer de séjourner encore en cette vie, c’était pour te voir chrétien et catholique. Dieu m’a exaucée surabondamment, puisque je te vois mépriser toute félicité terrestre pour le servir. Que fais-je encore ici ?

 

 

Mort de sainte Monique

 

Ce que je répondis à ces paroles, ajoute saint Augustin, je ne m’en souviens pas. Mais à cinq ou six jours de là, la fièvre la mit au lit. Un jour, dans sa maladie, elle perdit connaissance… Nous accourûmes ; elle reprit ses sens, et nous regardant, mon frère et moi, debout auprès d’elle, elle nous dit comme en nous interrogeant : où étais-je donc ? Et nous voyant muets de douleur : vous laisserez ici votre mère, ajouta-t-elle. Je gardai le silence et réprimai mes pleurs. Mon frère dit quelques mots, exprimant le vœu qu’elle achevât sa vie dans sa patrie plutôt que sur une terre étrangère. Elle l’entendit, et, le visage ému, elle le regarda d’un air de reproche ; puis tournant ses yeux vers moi : vois comme il parle, dit-elle. Puis s’adressant à tous deux : laissez ce corps n’importe où, qu’un tel souci ne vous trouble pas ; je vous demande seulement de vous souvenir de moi à l’autel du Seigneur.

 

A ce trait, Augustin reconnaît que sa chère mère était consommée en sainteté. Il n’avait remarqué, en cette mère admirable, aucun reste d’affec­tion naturelle, sinon peut-être une trop vive préoccupation du lieu de sa sépulture, qu’elle avait choisi près de son mari. Dieu avait effacé ce léger vestige. Désormais, il n’y avait plus en elle, pour tout ce qui est inférieur et temporel, que sainte indifférence, parfaite liberté : son cœur était en haut tout entier. « Rien n’est loin de Dieu, avait-elle dit en parlant de son corps : il n’y a pas à craindre qu’à la fin des temps Dieu ne sache pas me retrouver pour me ressusciter. »

« Ce fut ainsi, dit le saint, que le neuvième jour de sa maladie, la 56e année de sa vie et la 33e de mon âge, cette âme religieuse et sainte fut affranchie de son corps. »

 

 

Douleur et consolation de saint Augustin

 

Je fermai les yeux à ma mère, dit saint Augustin : dans le fond de mon cœur affluait une douleur immense qui se résolvait en larmes ; j’exerçai une pression si forte sur moi-même, que mes yeux refoulèrent ce torrent, jusqu’à paraître secs ; mais cette lutte me déchirait. A peine eut-elle rendu le dernier soupir que le jeune Adéodat éclata en sanglots : nous le réprimâmes, il se tut. Il y avait aussi en moi je ne sais quelle affection enfantine, qui cherchait à s’échapper en gémissant ; je la réprimais elle aussi, et elle se taisait. Nous ne pensions pas qu’il convînt de mener ce deuil avec les lamentations qui accompagnent d’ordinaire les morts malheureuses ou sans espoir. Elle ne mourait ni malheureusement, ni tout entière. Nous en avions pour garantes sa vertu, sa foi sincère et les raisons les plus certaines. Qu’était-ce donc qui me faisait si cruellement souffrir, sinon la rupture certaine de cette habitude, si douce et chère, de vivre ensemble, et la blessure qui en résultait ? Je me félicitais du témoignage qu’elle m’avait rendu dans sa dernière maladie, quand, souriante à mes soins, elle m’appelait son bon fils, et redisait avec l’affection la plus tendre qu’elle n’avait jamais entendu sortir de ma bouche un mot dur ou injurieux contre elle. Ô Dieu notre Créateur, qu’était cette respectueuse déférence en comparaison des services qu’elle me rendait ? Certes, la perte de cette immense consolation navrait mon âme ; ma vie était déchirée, car elle ne faisait qu’une avec la sienne. Quand on eut arrêté les pleurs de l’enfant, Evodius prit un psautier et commença à chanter le psaume : Misericordiam et judicium cantabo tibi, Domine. Et nous lui répondîmes alternativement. Apprenant ce qui se passait, un grand nombre de frères et de femmes pieuses accoururent : et tandis que celles-ci, suivant l’usage, rendaient à ma mère les derniers devoirs, je me retirai où je pus le faire décemment avec quelques amis.

 

Et le saint raconte qu’il retenait ses larmes, regardant l’effusion de son chagrin comme une faiblesse indigne d’un chrétien qui ne doit ses larmes qu’à Dieu, mais que cette violence vraiment excessive le martyrisait : « Le corps, dit-il, fut porté à l’église : nous allâmes, nous revînmes sans pleurer. A ces prières même que nous répandîmes devant vous, ô mon Dieu, tandis qu’on offrait pour elle le sacrifice de notre rédemption, tandis que ses dépouilles étaient sur le bord de la tombe ; à ces prières même, pas une larme. » Toutefois, il fallait bien que le torrent s’écoulât un peu.

Brisé d’émotions, le saint se jeta sur sa couche.

 

Là, dit-il, je me remis peu à peu sous les yeux votre servante, ô Seigneur, et toute la suite de sa vie si sainte et si pieuse envers vous, envers moi si douce et si pleine de sollicitude, dont je venais d’être privé ; et alors, en votre présence, je trouvai bon de pleurer sur elle et pour elle, sur moi et pour moi. Je donnai congé à mes pleurs, jusque-là contenus, de couler à loisir ; mon cœur se reposa dans ce bain de larmes, vos oreilles seules m’entendirent, il n’y avait là personne pour interpréter malignement mes pleurs. Et maintenant, Seigneur, je vous le confesse en ces lignes : lise et interprète à son gré qui voudra ! Si quelqu’un croit que j’ai péché, en pleurant ma mère une petite heure, ma mère morte sous mes yeux, ma mère qui m’avait pleuré tant d’années pour que je vécusse à vos yeux, qu’il se garde bien de rire de moi ; mais plutôt, s’il a une grande charité, qu’il vous offre lui-même ses pleurs pour mes péchés, à vous qui êtes le père de tous les frères de votre Christ.

Il prie pour sa mère

 

Aujourd’hui, le cœur guéri de cette blessure que l’affection charnelle rendait peut-être trop vive, je répands devant vous, ô mon Dieu, pour votre servante de bien autres pleurs ; car ils proviennent d’un esprit frappé de la pensée des périls de toute âme qui meurt en Adam. Bien que, vivifiée en Jésus-Christ, elle ait vécu dans les liens de la chair de telle manière que sa foi et ses mœurs faisaient glorifier votre saint nom, toutefois, je n’oserais dire que, depuis son baptême, il ne soit sorti de sa bouche aucune parole contraire à vos préceptes. Et vous l’avez dit par votre Fils, qui est la vérité ; quiconque traitera son frère d’insensé sera passible du feu ! Mais comme vous ne recherchez pas nos fautes en toute rigueur, nous avons confiance et espoir de trouver place en votre indulgence. D’autre part celui qui compte ses mérites véritables fait-il autre chose qu’énumé­rer vos dons ! Ah ! si les hommes savaient, comme celui qui se glorifie ne se glorifierait qu’en Dieu ! Ainsi donc, ô ma gloire et ma vie, Dieu de mon cœur, mettant à part ses bonnes œuvres pour lesquelles je vous rends grâces avec joie, je vous prie à cette heure pour les péchés de ma mère. Exaucez-moi par ce remède à nos blessures qui a été suspendu au bois infâme, et qui aujourd’hui, assis à votre droite, intercède pour nous. Je sais qu’elle a fait miséricorde, et qu’elle a pardonné à ceux qui l’avaient offensée. Pardonnez-lui donc ses offenses, si elle en a commis quelqu’une depuis son baptême ; pardonnez-lui, Seigneur, pardonnez-lui. N’entrez pas avec elle en jugement ; que votre miséricorde s’élève par-dessus votre justice ! Vos paroles sont véritables ; aux miséricordieux vous avez promis miséricorde. Et c’est vous qui leur avez donné de l’être, vous qui faites grâce à qui vous voulez, et miséricorde à qui il vous plaît. Je crois que vous avez déjà fait ce que je vous demande : néanmoins, écoutez encore favorablement l’expression de mes désirs. Aux approches de la mort, elle ne songea pas à avoir de somptueuses funérailles, ni à reposer au pays de ses pères. Non, elle ne nous demanda qu’une chose, c’est que l’on fît mémoire d’elle au saint autel. Elle n’avait pas passé un seul jour sans assister aux saints mystères ; elle savait que là se prodigue la sainte victime par laquelle a été détruite la cédule de notre condamnation, et vaincu notre ennemi… c’est à ce prix de notre rédemption que votre servante avait attaché son âme par les liens de la foi. Que personne donc ne l’arrache à votre protection ; que ni par force ni par ruse, celui qui est tout ensemble lion et dragon ne se dresse entre elle et vous ! Elle ne dira pas qu’elle ne doit rien, de peur d’être convaincue par cet accusateur rusé, et de lui être adjugée ; mais elle répondra que sa dette a été payée par celui à qui personne ne rendra ce qu’il a payé sans rien devoir ; qu’elle repose donc en paix avec celui qui fut son unique mari, et qu’elle ne servit que pour le gagner à vous ! Et vous, Seigneur mon Dieu, inspirez à vos serviteurs mes frères, à vos enfants mes maîtres, que je peux servir de mon cœur, de ma voix, de ma plume ; inspirez à tous ceux qui liront ces pages de se souvenir à votre autel de Monique votre servante et de Patrice son époux, dont vous avez voulu vous servir pour m’introduire en ce monde, en la manière que vous savez ; qu’ils se souviennent de ceux qui furent mes parents en cette lumière défaillante, qui sont mes frères en vous dans le sein de l’Église catholique notre mère, qui seront mes concitoyens en cette Jérusalem éternelle après laquelle soupire votre peuple durant tout le cours de son pèlerinage ! Et ainsi, ce que ma mère a réclamé de moi [à son heure] dernière lui sera accordé, plus encore que par mes prières, par les prières de tous ceux qui liront ces Confessions.

 

 

Reliques de sainte Monique

Un souvenir

 

Ainsi priait, ainsi s’humiliait saint Augustin. Pages admirables ! Comment les lire sans y sentir un goût du ciel ? Quelles âmes que celles de la mère et du fils : parfaitement humbles, simples, lumineuses, aimantes, tout en Dieu ! Ah ! tandis que le grand saint priait ainsi pour sa mère, le Dieu des miséricordes l’avait surabondamment exaucé ; il couronnait sa mère d’une auréole dont l’éclat devait aller en grandissant jusqu’à la fin des siècles.

Les desseins du Seigneur sur sainte Monique sont merveilleux. Nous ne pensons pas que les innombrables âmes qui ont lu les Confessions aient jamais pu faire autre chose que prier sainte Monique, alors même qu’elles auraient voulu prier pour sainte Monique. Néanmoins, elle demeura voilée dans les pages des Confessions, durant environ dix siècles ; c’est à peine si on lui rendait, en quelques lieux, un culte discret. Ses dépouilles sacrées dormaient à Ostie, quand, au 15e siècle, sous Martin V, elles furent cherchées, découvertes bien avant dans la terre, et transportées à Rome aux applaudissements du peuple romain. Il se fit à cette translation de nombreux miracles, notamment des guérisons d’enfants aux prières des mères et des illuminations d’aveugles. L’enthousiasme ne connut plus de bornes ; sainte Monique devint une des mères du peuple chrétien, sa fête fut insérée au bréviaire romain ; et aujourd’hui, son culte a pénétré partout.

Les reliques de sainte Monique reposent à Rome dans une magnifique église dédiée à saint Augustin. En cette même église, la piété du peuple romain vénère une madone miraculeuse. Nous eûmes le bonheur d’y aller souvent prier et la madone et sainte Monique.

Un jour, nous voulûmes visiter Ostie, où la sainte eut avec son fils son dernier colloque, d’où son âme s’envola au ciel, où son corps demeura tant d’années. C’était par une de ces tièdes journées de février qui, en Italie, sont embellies de tous les charmes du printemps ; nous sortîmes de Rome par la porte d’Ostie ; et nous suivîmes une route qui longe la basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs, puis celle de Saint-Paul-aux-trois-Fontaines, et qui, tout en côtoyant le cours du Tibre, nous amena à une légère distance de la mer. Là, nous vîmes, dans la solitude, une toute petite bourgade resserrée entre des murailles comme un château-fort, et que dominait à peine une modeste église. C’était tout ce qui restait de l’ancienne Ostie : ou plutôt c’était une Ostie nouvelle à côté de l’ancienne.

En effet, après avoir visité l’église et vénéré une chapelle que l’on nous dit être – sur quel fondement, nous l’ignorons – la chambre où mourut sainte Monique, nous prîmes un chemin du côté de la mer, et nous découvrîmes la vieille Ostie. Le chemin s’enfonçait légèrement dans le sol ; et, à droite et à gauche, se déroulait toute une ville moitié exhumée de terre. La plaine, qui s’étendait autour de nous, à peine marquée de légers monticules, recouvrait Ostie, ville autrefois populeuse et florissante dont de récents travaux avaient commencé l’exhumation.

Comme tout était changé depuis quinze siècles ! La mer, la mer elle-même, qui autrefois baignait Ostie, s’était retirée à un ou deux milles de là. Sur les terrains laissés par les flots, avait poussé une végétation courte et touffue de myrtes sauvages. Nous franchîmes cette bordure, derrière la­quelle nous entendions le monotone roulement des vagues et l’immense grondement de la mer ; nous atteignîmes un phare qui s’élève à l’embou­chure du Tibre.

Montés dans le phare, nous découvrîmes ces fameux rivages, témoins de tant de choses. Mais le souvenir de saint Augustin et de sainte Monique ne nous quittait pas et absorbait tous les autres : il nous semblait que ces deux grandes âmes nous invitaient à nous détacher de ce bas monde où tout change, pour nous reposer avec elles dans le sein de Dieu qui, seul, ne change pas.

 

 (à suivre)

 

 

 

 

 

 


Informations

L'auteur

Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 69

p. 140-156

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