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La Passion selon saint Matthieu (II)

La passion quant aux juifs (ch. 26, 47-75)

 par Dominicus

 

La première partie de ce commentaire de la Passion selon saint Matthieu a paru dans Le Sel de la terre 71, p. 4-28. Il est fait principalement d’après les commentaires de saint Thomas d’Aquin et des Pères de l’Église. Il est à l’usage des fidèles qui veulent s’unir à la passion de notre Rédempteur, spécialement pendant la Semaine sainte. La Passion selon Saint Matthieu est lue au cours de la messe du Dimanche des Rameaux.

Le texte français de l’Évangile est celui de Crampon. Nous l’avons quelquefois corrigé pour le rapprocher de la Vulgate [1], qui a servi de base aux commentaires de saint Thomas d’Aquin et des Pères de l’Église.

Le Sel de la terre.

 

Nous entrons maintenant dans le cœur du drame. Jésus est prêt, il a préparé, autant qu’ils en étaient capables, ses disciples.

Nous commençons par voir l’action des Juifs, car ce sont les principaux agents de cette passion. Saint Matthieu divise encore le récit en trois tableaux distincts : la capture, le jugement et le reniement de Pierre. Dans chaque scène, c’est Jésus qui occupe la place centrale : il domine vraiment l’action.

 

La capture

Là encore, cette scène se divise en trois : le baiser de Judas, l’intervention de Pierre, le discours de Jésus aux foules. Jésus est au centre : il laisse Judas s’approcher, il arrête Pierre, il confond la foule.

 

Le baiser de Judas

47 Comme il parlait encore, voilà que Judas, l’un des Douze, arriva, et avec lui une foule nombreuse armée de glaives et de bâtons, envoyée par les grands prêtres et les anciens du peuple. 48 Celui qui le trahissait leur avait donné un signe : « Celui à qui je donnerai un baiser, c’est lui : arrêtez-le. » 49 Et aussitôt, s’avançant vers Jésus, il dit : « Salut, Rabbi ! », et il lui donna un baiser. 50 Jésus lui dit : « Ami, tu es là pour cela ! » Alors ils s’avancèrent, mirent la main sur Jésus et le saisirent.

v. 47 Saint Matthieu nous redit qu’il était « l’un des Douze », pour que nous soyons bien convaincus de ne pas nous confier en notre état.

La foule qui vient l’arrêter est « nombreuse », car « le nombre des sots est infini » (Si 1, 15), et c’est bien le fait de sots de contredire la Sagesse incarnée.

Ils sont armés de glaives :

Il en est encore beaucoup qui combattent contre Jésus, armés de glaives spirituels, c’est-à-dire répandant sur Dieu des erreurs nombreuses et variées [2].

v. 48 Le baiser au Rabbi, au maître, après une absence, était une coutume juive. Judas avait peut-être entendu parler de la transfiguration et il craignait que Jésus ne changeât de forme. Aussi, pour se prémunir contre un tel miracle, qu’il attribue à l’art magique, il eut l’affreuse pensée de faire du signe de l’amitié le signe de la trahison.

« Il s’approche de l’auteur de la vie avec des pensées de mort [3]. »

« Les blessures d’un ami sont préférables aux baisers fourbes d’un ennemi » (Prov 27, 6).

Pour moi, je pense que tous ceux qui trahissent la vérité la trahissent par un baiser et en affectant un amour hypocrite pour elle [4].

v. 50 Le titre d’ami est un doux reproche. C’est avec ce vocable que le maître du festin s’adresse à son hôte qui n’a pas le vêtement des noces (Mt 12, 2) et le maître de la vigne aux ouvriers de la 1ère heure qui se plaignent (Mt 20, 13).

Le terme dont se sert Notre-Seigneur (ÅEtai’re, étaïré) a le sens vague de compagnon, camarade.

Notre-Seigneur ne simule pas l’amitié, mais il ne veut pas donner l’impression de fuir le traître. Il accomplit la prophétie : « J’étais pacifique avec ceux qui haïssaient la paix » (Ps 119, 7).

Ils mirent la main sur Jésus : leurs mains se remplissent de sang, comme le dit Isaïe : « vos mains sont pleines de sang » (Is 1, 15). Et Jérémie avait prophétisé : « Je livrerai mon âme si chère entre les mains de ses ennemis » (Jer 12, 7).

 

L’intervention de Pierre

51 Et voilà qu’un de ceux qui étaient avec Jésus, mettant la main à son glaive, le tira et, frappant le serviteur du grand-prêtre, lui emporta l’oreille. 52 Alors Jésus lui dit : « Remets ton glaive à sa place ; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive. 53 Ou penses-tu que je ne puisse pas recourir à mon Père, qui me fournirait sur l’heure plus de douze légions d’anges ? 54 Comment donc s’accompliraient les Écritures, d’après lesquelles il doit en être ainsi ? »

v. 51 Dans cette oreille droite amputée, les Pères de l’Église voient le symbole de l’intelligence du sens spirituel des saintes Écritures qui est enlevée aux Juifs (l’oreille gauche symbolise le sens littéral) [5].

v. 52 Notre-Seigneur venait pour s’offrir volontairement à sa passion, le glaive était donc injustifié.

Le Seigneur ordonne que le glaive soit remis dans le fourreau, parce qu’il devait faire périr ses ennemis, non sous les coups d’un glaive matériel, mais par le glaive de sa bouche [6].

La phrase de Jésus (« ceux qui prennent le glaive périront par le glaive ») doit s’entendre de ceux qui prennent le glaive de leur propre initiative, sans raison suffisante : ils périront soit par le glaive matériel, soit par le glaive de la sentence divine.

La parole de Jésus ne signifie pas que la société n’a pas le « jus gladii » (le droit de mettre à mort un coupable), mais que le particulier ne doit pas en user sans un ordre et une permission du pouvoir légitime :

Celui qui prend le glaive est celui qui le fait servir à répandre le sang sans l’ordre, le consentement ou la permission de l’autorité supérieure et légitime ; car le Seigneur avait bien ordonné à ses disciples de porter un glaive, mais non pas de s’en servir pour frapper [7].

v. 53 Notre-Seigneur n’avait pas plus besoin d’anges que d’hommes pour se défendre, mais il parle selon la faiblesse de Pierre.

S’il s’exprime de la sorte, ce n’est pas qu’il ait besoin du secours des anges, mais c’est pour se conformer à la manière de voir de Pierre, qui voulait lui porter secours, car les anges ont plus besoin du secours du Fils unique de Dieu, qu’il n’a besoin lui-même de leur appui [8]. Nous pouvons entendre aussi par ces légions d’anges l’armée des Romains ; car, avec Titus et Vespasien, on vit les peuples de toute langue se déclarer contre la Judée, et alors fut accomplie cette prédiction : « L’univers combattra contre les insensés » (Sg 5, 21) [9]. Ils furent les anges du Seigneur, car ils exercèrent ses jugements quand ils furent envoyés par lui pour détruire la ville scélérate [10].

v. 54 SiNotre-Seigneur ne veut pas de l’aide des hommes ni des anges, c’est qu’il veut obéir à son Père, dont la volonté s’est exprimée à travers les prophéties. Tous les prophètes, de manière ouverte ou figurée, ont annoncé la passion.

Ces paroles prouvent combien il tardait à son âme de souffrir ce que les prophètes auraient inutilement prédit s’il n’avait confirmé par sa passion la vérité de leurs prophéties [11].

Le discours de Jésus

55 En ce même moment, Jésus dit aux foules : « Comme contre un brigand, vous êtes sortis avec des glaives et des bâtons pour me prendre ! Chaque jour, j’étais assis dans le Temple, où j’enseignais, et vous ne m’avez pas arrêté. 56 Mais tout cela est arrivé afin que fussent accomplies les Écritures prophétiques. » Alors tous les disciples l’abandonnèrent et prirent la fuite.

v. 55 Un voleur se cache pour ne pas être pris. Mais Notre-Seigneur agit et prêche en public.

Il semble leur dire : c’est une absurdité de venir prendre avec des bâtons et des épées un homme qui se livre lui-même entre vos mains, et de chercher de nuit, sous la conduite d’un traître, celui qui enseignait tous les jours dans le Temple, comme s’il voulait se dérober à vos recherches [12]. Or, ils ne s’étaient point emparé de lui dans le Temple, parce qu’ils n’avaient pas osé le faire, dans la crainte de la foule, et c’est pour leur offrir le lieu et l’occasion favorable pour se saisir de lui, que le Sauveur sortit hors de la ville. Il nous apprend ainsi que s’il ne l’avait permis par un acte libre de sa volonté, ils n’auraient jamais pu s’emparer de sa personne [13]. Vous vous êtes assemblés contre moi dans les ténèbres, car votre puissance est dans les ténèbres [14].

Au sens spirituel, Jésus continue d’enseigner dans le temple de nos églises par ses prêtres et par sa parole silencieuse au saint sacrement de l’autel.

v. 56 Les Apôtres ont fui quand ils ont vu que Notre-Seigneur ne voulait pas s’échapper, comme dans d’autres situations, ni même se défendre. Ils accomplirent la prophétie : « Mes amis et mes proches m’ont abandonné » (Ps 37, 2).

Voici quelques unes de ces prophéties dont parle Notre-Seigneur :

Ils ont percé mes mains et mes pieds (Ps 21). Il a été conduit à la mort comme une brebis. […] Il a été conduit à la mort à cause des iniquités de mon peuple (Is 53).

 

Le jugement

Après une introduction qui sert à changer le décor, nous avons le récit du jugement, qui s’achève lui-même par une conclusion : la scène d’outrages.

 

Introduction : nouveau décor

57 Ceux qui avaient arrêté Jésus l’emmenèrent chez Caïphe, le grand-prêtre, où se réunirent les scribes et les anciens. 58 Or Pierre le suivait de loin jusqu’au palais du grand-prêtre ; y étant entré, il était assis avec les satellites pour voir la fin.

v. 57 Caïphe était le grand-prêtre pour cette année : il avait acheté sa charge aux Romains et aux Juifs. Les Juifs ne supportaient plus, à cause de leur ambition, la loi selon laquelle le grand-prêtre gardait sa charge jusqu’à sa mort et la transmettait à son fils.

Josèphe rapporte que Caïphe avait acheté à prix d’argent le pontificat pour cette année-là, contrairement à ce que Moïse avait ordonné de la part de Dieu, que les enfants des grands prêtres succéderaient à leurs pères dans le pontificat, par ordre de naissance. Qu’y a-t-il d’étonnant qu’un pontife inique ait rendu des jugements d’iniquité [15] ? Il y a aussi un rapport entre le nom de Caïphe et sa conduite, Caïphe signifie investigateur ou habile dans l’accomplissement de ses mauvais desseins, ou bien, qui vomit de sa bouche ; car il fit éclater son impudence dans les mensonges qu’il proféra, et dans l’homicide qu’il ne craignit pas de commettre [16].

Il était convenable que le grand-prêtre de la nouvelle Loi, Notre-Seigneur Jésus-Christ, s’offrit dans la maison du grand-prêtre de l’ancienne Loi.

v. 58 Pierre suivait (ce qui indique sa ferveur) de loin (ce qui montre sa crainte).

Le zèle de Pierre était bien ardent, puisque, après avoir été témoin de la fuite des autres, il ne s’enfuit pas lui-même, mais qu’il tient ferme, et entre dans la cour du grand-prêtre. Il est vrai que saint Jean y entre aussi, mais il était connu du prince des prêtres. Or, Pierre ne le suivait que de loin, parce qu’il devait bientôt le trahir [17].

De même, l’Église suit Notre-Seigneur (par la foi) de loin (car elle offre le sacrifice pour elle-même, tandis que Notre-Seigneur ne l’offrait pas pour lui).

Nous y voyons encore que l’Église doit suivre, c’est-à-dire imiter les souffrances du Seigneur, mais d’une manière bien différente ; car l’Église souffre pour elle-même, tandis que le Sauveur souffre pour l’Église [18].

Pierre suivait, soit par curiosité, soit par pitié. Deux circonstances vont le disposer à la chute : sa charité se refroidit (ce qui est symbolisé par le fait qu’il suive Jésus de loin, et aussi qu’il ait besoin de se chauffer) et il se met en mauvaise compagnie.

 

Le jugement du sanhédrin

Cette scène est encore triple : la recherche d’un faux témoignage, l’adjuration du grand-prêtre avec la réponse de Jésus, la sentence.

 

La recherche d’un faux témoignage

59 Les grands prêtres et tout le Sanhédrin cherchaient un faux témoignage contre Jésus afin de le faire mourir ; 60 et ils n’en trouvèrent point, quoique beaucoup de faux témoins se fussent présentés. Finalement, il s’en présenta deux qui 61 dirent : « Cet homme a dit : je puis détruire le sanctuaire de Dieu et le rebâtir en trois jours. »

v. 59 Ils cherchaient de faux témoins pour se blanchir, et aussi pour pouvoir obtenir de Pilate une condamnation à mort.

Les princes des prêtres s’étant assemblés, cette réunion d’hommes corrompus voulut donner aux criminels desseins qu’ils tramaient contre le Sauveur les formes légales de la justice. […] Mais ce qui suit prouve jusqu’à l’évidence qu’il n’y avait là qu’un simulacre de jugement, et que toutes leurs délibérations n’étaient que tumulte et confusion [19].

v. 60 La difficulté à trouver de faux témoins témoigne de l’innocence de Jésus.

Les faux témoignages ne sont possibles que lorsqu’on peut leur donner quelque semblant de vérité. Mais on ne pouvait même pas trouver ces apparences qui seraient venues fortifier les mensonges qu’ils inventaient contre Jésus-Christ, bien qu’il y eût beaucoup de gens qui eussent voulu être agréable en cela aux princes des prêtres. C’est là, du reste, une gloire éclatante pour Jésus, que toutes ses paroles, que toutes ses actions aient été irrépréhensibles jusque-là, que ces hommes, pervers et consommés dans la malice, n’aient pu trouver l’ombre même d’une faute dans sa conduite [20].

v. 61 C’était bien un faux témoignage, car ils déformaient les paroles de Notre-Seigneur et leur donnaient un sens qu’elles n’avaient pas.

Ainsi, ils mettent dans sa bouche : « Je peux détruire le Temple », alors que Jésus avait dit « détruisez ce Temple », car il ne voulait pas se suicider, mais accepter la mort. De plus, ils parlent de « rebâtir » le Temple, alors que Jésus avait dit qu’il le « relèverait », ce qui est plus adapté au temple de son corps.

Le Seigneur avait parlé du temple de son corps, mais ils dénaturent ses paroles, et à l’aide d’une légère addition, ou d’un léger changement, ils semblent formuler contre lui une accusation fondée. Le Sauveur avait dit : « Détruisez ce Temple » ; ils dénaturent le sens de ses paroles, et lui font dire : « Je puis détruire le Temple de Dieu. » Détruisez vous-même ce Temple, leur avait-il dit, ce n’est pas moi qui le détruirai. En effet, il ne nous est pas permis de nous donner la mort. Ils ajoutent ensuite : « et après trois jours, je le rebâtirai », de manière que ces paroles parussent se rapporter au Temple de Jérusalem, tandis que le Sauveur, pour montrer qu’il voulait parler d’un temple vivant et animé, avait dit : « Et dans trois jours, je le ressusciterai » ; car rebâtir, n’est pas la même chose que ressusciter [21].

Ils ne l’accusent pas de la violation du sabbat, dont Jésus s’était justifié parfaitement, miracle à l’appui, et qui aurait été une accusation inutile devant Pilate.

 

L’adjuration du grand-prêtre avec la réponse de Jésus

62 Le grand-prêtre se leva et dit à Jésus : « Tu ne réponds rien ! Qu’est-ce que ces hommes déposent contre toi ? » 63 Mais Jésus gardait le silence. Et le grand-prêtre lui dit : « Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu ? » 64 Jésus lui dit : « Tu l’as dit. Du reste, je vous le dis, à partir de maintenant vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel. »

v. 62 Le grand-prêtre se lève d’impatience et de fureur.

La colère aveugle et impatiente de ne point trouver de fondement à ces calomnies soulève le grand-prêtre de son siège, et trahit la folie de son âme par les brusques mouvements de son corps [22].

v. 63 Notre-Seigneur se tait :

1. — Ce n’était plus le temps de parler, mais de pâtir : « Comme un agneau devant celui qui le tond, il se tait et il n’ouvre pas la bouche » avait prophétisé Isaïe (53, 7).

2. — Pour nous enseigner la prudence. Devant ceux qui nous tendent des pièges, il est préférable de se taire : « J’ai placé une garde à ma bouche, tant que le pécheur se trouvait en face de moi » (Ps 38, 2).

3. — Pour nous apprendre à ne pas craindre une accusation injuste.

Il était parfaitement inutile au Sauveur de répondre, puisque personne n’était disposé à l’écouter ; […] car il n’y avait là que les apparences de la justice, et en réalité, c’était une troupe de brigands se jetant sur leur proie comme dans une caverne, et c’est pour cela qu’il garde le silence [23].Cet exemple nous apprend à mépriser les calomnies et les faux témoignages, et à ne pas même juger dignes de réponse ceux qui tiennent des discours injustes contre nous, surtout alors qu’il est plus digne de se taire librement et courageusement, que de se défendre sans profit. [24].

Le grand-prêtre adjure, c’est-à-dire qu’il presse Jésus de jurer (ad juramentum cogit), de prêter serment.

Je pense qu’un homme qui veut vivre conformément à l’Évangile, ne doit point en adjurer un autre ; car s’il est défendu de jurer, il l’est également d’adjurer. […] Le grand-prêtre était grandement coupable de tendre ainsi des pièges à Jésus, et en cela, il imitait son propre père (le démon) qui, dans le doute, avait fait deux fois cette question au Sauveur : « Si vous êtes le Christ, Fils de Dieu » (Mt 4) ; et l’on peut en conclure avec raison que douter si le Christ est le Fils de Dieu, c’est faire l’œuvre du démon [25].

V. 64 Notre-Seigneur répond car la gloire de son Père est en jeu, le grand-prêtre ayant invoqué la puissance du nom de Dieu. Jésus fait appel à deux autorités de la sainte Écriture pour montrer qu’il est le Fils de Dieu : « Le Seigneur [Dieu le Père] a dit à mon Seigneur [Dieu le Fils] : assieds-toi à ma droite » (Ps 109, 1) ; « Je contemplais, dans les visions de la nuit : voici, venant sur les nuées du ciel, comme un Fils d’homme. Il s’avança jusqu’à l’Ancien [Dieu le Père] et fut conduit en sa présence » (Dn 7, 13).

La session à la droite du Père signifie la dignité royale (saint Jean Chrysostome).

Cette figure, par laquelle Notre-Seigneur se représente assis, me paraît signifier une royauté fortement établie [26]. Vous verrez venir dans la majesté pour juger avec équité, celui que vous jugez avec injustice maintenant qu’il est dans la faiblesse [27].

Notre-Seigneur reviendra à la fin du monde sur les nuées du ciel pour juger les vivants et les morts [28]. Il vient aussi chaque jour « porté » par les prédicateurs de l’Évangile « qui volent comme des nuées » (Is 60,8) : ceux-ci sont comparés à des nuées car ils doivent avoir une vie élevée et une féconde doctrine.

 

La condamnation

65 Alors, le grand-prêtre déchira ses vêtements, en disant : « Il a blasphémé ! Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Voici que vous venez d’entendre [son] blasphème : 66 que vous en semble ? » Ils répondirent : « Il mérite la mort. »

V. 65 Le grand-prêtre déchire ses vêtements par la même fureur qui l’avait fait se lever d’un bond.

C’était un usage chez les Juifs (Ac 15) de déchirer ses vêtements lorsqu’on entendait une parole de blasphème et outrageante pour la divinité [29].

Le déchirement du vêtement signifie que le sacerdoce va être aboli, le fait de se lever signifie qu’il va être transféré à un autre : l’Église va se substituer à la synagogue.

En déchirant ses vêtements, il déclare que les Juifs ont perdu la gloire du sacerdoce, et [en se levant] que le siège de leurs pontifes est désormais vide [30].

Cela est d’autant plus significatif que le vêtement de Notre-Seigneur ne sera pas divisé : son sacerdoce demeurera dans l’Église éternellement.

V. 66 Les Pères de l’Église s’indignent de l’iniquité de ce jugement. Quant à la forme, les mêmes personnes « sont tout à la fois les accusateurs, les témoins et les juges [31] ». Et quant au fond, « quelle erreur monstrueuse que de proclamer digne de mort la vie par excellence [32] ».

 

Conclusion : la scène d’outrages

67 Alors ils lui crachèrent au visage et le frappèrent avec le poing ; d’autres le souffletèrent, en disant : 68 « Prophétise-nous, Christ ! Quel est celui qui t’a frappé ? »

V. 67 Le péché n’a pas seulement entraîné la mort de l’homme, il l’a aussi déshonoré (« alors que l’homme était dans l’honneur, il s’est rendu semblable aux animaux sans intelligence » Ps 48, 13). Aussi Jésus, pour racheter nos péchés, supporte-t-il le déshonneur en plus de la mort.

Notre-Seigneur est moqué par des gestes et des paroles.

Les gestes sont de trois sortes :

Le crachat était, à l’époque de Jésus, l’outrage réservé à celui qui avait méprisé un commandement de Dieu ou de son père. Isaïe (50, 6) avait prophétisé que Notre-Seigneur subirait cet affront : « Je n’ai pas détourné ma face de ceux qui crachaient sur moi. »

Au sens moral, il signifie l’attitude de ceux qui méprisent la présence de la grâce du Christ. Saint Paul dit à leur sujet : « De quel châtiment plus sévère pensez-vous que sera jugé digne celui qui […] aura outragé l’Esprit de la grâce ? » (He 10, 29).

Les coups symbolisent le comportement de ceux qui tâchent de faire disparaître la présence de Dieu. Isaïe (30, 11) leur fait tenir ces propos : « Que le Saint d’Israël disparaisse de notre vue ! »

Le soufflet, qui soumet la tête à la main, représente la manière d’agir de ceux qui recherchent plus leur propre dignité que l’honneur du Christ. C’est ainsi que beaucoup d’hommes, hélas !, préfèrent « les ténèbres à la lumière » (Jn 3, 19).

Quant aux paroles, Notre-Seigneur n’a pas voulu leur répondre, tant leur infamie était évidente. Job (16, 11) avait annoncé ces insultes qui accompagneraient les gestes violents : « En l’insultant, ils le frappaient au visage. »

Il eût été contre la raison de répondre à ceux qui le frappaient, et de deviner qui le souffletait, alors que la rage de ceux qui le maltraitaient était si manifeste [33]. Remarquez que l’Évangéliste rapporte avec le plus grand soin les outrages les plus ignominieux, ne dissimulant rien, n’ayant honte de rien, mais regardant, au contraire, comme le comble de la gloire que le souverain Maître de l’univers ait souffert pour nous d’aussi indignes traitements. Méditons donc continuellement ces tristes détails, gravons-les dans notre âme, faisons-en le sujet de notre gloire [34].

 

Le reniement de Pierre

Cette dernière scène se rattache à la passion quant aux Juifs, car ce sont les serviteurs du grand-prêtre qui vont faire tomber Pierre. Elle se divise naturellement en trois tableaux, puisqu’il y a eu trois reniements.

Dieu permit cette hésitation coupable, pour nous apprendre, par l’exemple du chef des Apôtres, à trouver dans la pénitence le remède de nos fautes, et à ne jamais nous confier dans notre vertu, puisque saint Pierre lui-même n’a pu échapper aux tristes suites de la mutabilité naturelle à l’homme [35].

69 Or Pierre était assis, dehors, dans la cour. Une servante s’approcha de lui et dit : « Toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen ! » 70 Mais il nia devant tous, en disant : « Je ne sais ce que tu veux dire. » 71 Comme il se dirigeait vers la porte, une autre le vit et dit à ceux (qui se trouvaient) là : « Celui-là était avec Jésus de Nazareth ! » 72 Et de nouveau il nia avec serment : « Je ne connais pas cet homme. » 73 Un peu après, ceux qui étaient présents s’approchèrent et dirent à Pierre : « Pour sûr, toi aussi tu en es ; aussi bien, ton langage te fait reconnaître. » 74 Alors il se mit à faire des imprécations et à jurer : « Je ne connais pas cet homme ! » Et aussitôt un coq chanta. 75 Et Pierre se souvint de la parole de Jésus, qui lui avait dit : « Avant que le coq ait chanté, tu me renieras trois fois. » Et, étant sorti, il pleura amèrement.

V. 69 Remarquons que saint Pierre va renier pendant la scène d’outrages, et non pas pendant la capture du Christ : certains craignent davantage le mépris que les coups.

Pierre est « dehors » : il s’est éloigné de Jésus, ce qui le prédispose à la chute. « Seigneur, tous ceux qui vous abandonnent seront confondus » (Jr 17, 13). Il est surtout dangereux de s’éloigner de la passion du Christ. Au contraire, nous devons nous en approcher, en la méditant souvent : « Approchez de lui, et vous serez illuminés, et votre face ne sera pas confondue » (Ps 33, 6).

La première à l’accuser est une femme, car il fallait que ce sexe ait aussi part à la passion de Jésus, d’autant que « le début du péché est venu de la femme » (Si 25, 33). La Providence l’a aussi voulu pour humilier la présomption de Pierre.

Comment se fait-il que ce soit par une femme que Pierre soit d’abord reconnu, alors que les hommes qui étaient là auraient dû bien plus facilement le reconnaître, si ce n’est pour nous montrer que ce sexe concourait aussi par ses péchés à la passion du Sauveur, et devait être racheté par sa mort [36].

V. 71 Sans doute mal à l’aise, saint Pierre essaye de s’esquiver après le premier reniement.

V. 70-74Certaines circonstances aggravent les reniements de Pierre. Dans le premier, il nie aussitôt, devant tous et en faisant un mensonge. Dans le deuxième, il fait un faux serment, et, dans le troisième, il profère des imprécations ou des blasphèmes.

Il y a une progression dans le péché, car celui qui ne se retire pas du mal aussitôt, tombe dans un mal pire. Saint Grégoire le Grand dit : « Le péché qui n’est pas éliminé par la pénitence entraîne vers un autre par son propre poids [37]. » Saint Raban Maur exprime la même pensée :

Remarquez qu’en premier lieu, Pierre s’est contenté de répondre : « Je ne sais pas ce que vous dites », qu’en second lieu il nie avec serment, qu’enfin il se met à faire des imprécations et à jurer qu’il ne connaît pas cet homme. C’est ainsi que la persévérance dans le péché devient une cause de crimes plus énormes, et que celui qui méprise les fautes légères tombe nécessairement dans les grandes [38].

Remarquons que le diable ne lui laisse pas de répit : « peu après » (v. 73), on le presse de nouveau.

Certains ont essayé d’excuser saint Pierre [39], mais saint Thomas remarque qu’on ne peut trop le faire sans faire mentir Notre-Seigneur qui lui avait annoncé : « Tu me renieras trois fois. » Pierre a nié être chrétien, et dans ces circonstances, c’était un péché mortel, même si ce fut un péché de faiblesse et non de malice.

Je sais qu’il en est qui, par un sentiment de pieuse affection pour l’apôtre saint Pierre, ont entendu ce passage dans ce sens : que Pierre n’avait pas nié en Jésus-Christ le Dieu, mais l’homme, et que sa réponse signifie : je ne connais pas l’homme, car je connais le Dieu. Un lecteur intelligent comprendra facilement la futilité de cette explication, car si Pierre n’a pas renié son maître, le Seigneur a donc menti en lui disant : « Vous me renoncerez trois fois » [40]. Au sens spirituel, la première servante représente la cupidité ; la seconde, la délectation charnelle ; et ceux qui étaient présents, les démons, car ce sont les démons qui excitent les hommes à renier Jésus-Christ [41]. Ou bien, par la première servante, on peut entendre la synagogue des Juifs, qui contraignit souvent les fidèles à renier Jésus-Christ ; par la seconde, la réunion des peuples qui ont persécuté les chrétiens ; et par ceux qui se tiennent dans la cour, les ministres des diverses hérésies [42].

Au sens mystique, le 1er chant du coq signifie la résurrection de Notre-Seigneur, et le 1er reniement, ceux qui refusèrent de croire à sa divinité durant sa vie. Le 2e chant du coq signifie la résurrection à la fin du monde, et les 2e et 3e reniements, ceux qui, actuellement, refusent de croire soit à la divinité, soit à l’humanité de Notre-Seigneur [43].

v. 75 La pénitence de Pierre est excitée :

1° — par le chant du coq, qui figure l’exhortation du prédicateur : « Revenez à vous-mêmes, sérieusement, et ne péchez point » (1 Co 15, 34) ; « Éveille-toi, toi qui dors ; lève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera » (Ep 5, 14).

Ce coq est la figure du docteur de l’Église, qui réprimande ceux qui sont endormis [44].

2° — par le souvenir de la parole de Jésus. Le psaume dit : « Ils se rappelleront, et ils reviendront au Seigneur » (Ps 21, 18).

3° — Saint Luc ajoute une troisième cause : le regard de Jésus, qui a transpercé le cœur de Pierre. Ce regard figure la grâce prévenante de Dieu : « Convertissez-nous à vous, Seigneur, et nous nous convertirons » (Lm 5, 21). « Seigneur, regardez-moi », est une demande fréquente du psalmiste [45].

Il n’était pas possible en effet qu’il restât dans les ténèbres, après avoir été regardé par la lumière du monde [46].

La pénitence de Pierre est recommandable, car elle est prompte (« ne tarde pas à te convertir au Seigneur » Si 5, 8), prudente (par la séparation d’avec les méchants : « sortez du milieu d’eux et séparez-vous, dit le Seigneur ; ne touchez pas à ce qui est impur et moi je vous accueillerai » 2 Co 6, 17) et efficace (« pleure d’une plainte amère comme pour un fils unique » Jr 6, 26).

Heureuses sont vos larmes, ô saint Apôtre, puisqu’elles eurent, pour effacer le crime de votre renoncement, la vertu des eaux du baptême. Vous avez été soutenu par la droite du Seigneur Jésus-Christ, qui vous reçut lors de votre chute, avant que vous fussiez tombé dans l’abîme, et qui vous rendit inébranlable au moment même où vous alliez tomber sans retour. Pierre recouvra donc aussitôt sa fermeté, avec la force toute divine qui lui fut communiquée, et après avoir tremblé à la vue de la passion de Jésus-Christ, il fut sans crainte et resta inébranlable devant son propre supplice [47].

 (à suivre)



[1]  — La Vulgate est la version latine de la sainte Écriture qui a été faite par saint Jérôme. C’est en quelque sorte la version officielle de l’Église romaine.

[2]  — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.

[3]  — « Ad auctorem vitae accessit cum meditatione mortis. » Saint Bède le Vénérable. PL 92, 116.

[4]  — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.

[5]  — Dans saint Luc, il est précisé que Jésus guérit le malheureux. Car certains Juifs ont cru en Notre-Seigneur et ont retrouvé alors l’intelligence des Écritures.

[6]  — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Hilaire.

[7]  — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Augustin.

[8]  — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.

[9]  — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Rémi d’Auxerre.

[10] — Saint Bède le Vénérable. PL 92, 117.

[11] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.

[12] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.

[13] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.

[14] — « Ideo in tenebris adversum me congregamini, quia potestas vestra in tenebris est. » Saint Bède le Vénérable, PL 92, 117.

[15] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.

[16] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Raban Maur. Les Pères de l’Église, notamment saint Bède (PL 92, 118) font un lien entre ce qualificatif d’investigateur ou « scrutateur » attribué à Caïphe et le psaume (63, 7) : « Ils ont scruté des iniquités, ils se sont épuisés dans une profonde recherche. »

[17] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.

[18] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Augustin. C’est aussi l’opinion de Saint Bède le Vénérable, PL 92, 118.

[19] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.

[20] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.

[21] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.

[22] — Saint Jérôme, PL 26, 202 : « Ira praeceps et impatiens non inveniens calumniae locum, excutit de solio pontificem, ut vesaniam mentis motu corporis demonstraret. »

[23] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.

[24] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.

[25] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.

[26] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.

[27] — Saint Bède le Vénérable, PL 92, 118 : « Probaveritis eum venturum cum majestate, ut judicet in aequitate, quem modo in infirmitate positum, injuste judicatis. »

[28] — « Le Sauveur emploie cette expression : tout à l’heure, bientôt”, pour montrer la brièveté du temps qui nous sépare de la fin du monde. » (Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.)

[29] — Saint Jérôme, PL 26, 202 : « Consuetudinis Judaicae est, cum aliquid blasphemiae et quasi contra Deum audierint, scindere vestimenta sua. » 

[30] — Saint Jérôme, PL 26, 202 : « Scidit autem vestimenta sua, ut ostendat Judaeos sacerdotii gloriam perdidisse, et vacuam sedem habere pontifices. »

[31] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.

[32] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.

[33] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.

[34] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.

[35] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Léon le Grand.

[36] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Raban Maur.

[37] — Cité par saint Thomas dans son commentaire. Voir saint Grégoire le Grand, Commentaire de l’épître aux Romains, PL 79, 1292-1293.

[38] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Raban Maur.

[39] — Pour saint Bernard, saint Pierre n’aurait péché que véniellement : « Chez lui, la charité était assoupie, mais non éteinte. »

[40] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.

[41] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Rémi d’Auxerre.

[42] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.

[43] — Saint Bède le Vénérable, PL 92, 119.

[44] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Raban Maur.

[45] — « Respice in me. » (Ps 22, 1 ; 24, 16 ; 68, 17 ; 85, 16.)

[46] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.

[47] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Léon le Grand.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 73

p. 8-21

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