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Jean Deuve

 Philippe Girard.


Né en 1918, à Granville, d’une famille normande de marins, Jean Deuve, après une adolescence marquée par une foi vive et un fort engagement dans le scoutisme [1], voit ses études au lycée Henri IV à Paris, où il avait présenté le concours des Eaux et Forêts, interrompues par la déclaration de guerre. Après une belle campagne en mai-juin 1940 comme aspirant dans un régiment d’infanterie coloniale, d’où il ramène une blessure (il fut criblé d’éclats de grenade) et une citation à l’ordre de l’armée, sa ténacité lui permet d’échapper à la capture.

Demeuré dans l’obéissance à la légalité et à la légitimité incarnées par le maréchal Pétain, comme son père qui, capitaine de frégate au Maroc en 1942, sera, comme tant d’autres, en butte au sectarisme gaulliste, l’aspirant Deuve sert dans l’armée de l’État français. Avec ses camarades officiers, il cultive, avec une abnégation d’autant plus méritoire qu’elle est cachée et sans éclat, l’esprit de revanche d’où sortira l’armée d’Afrique organisée par Weygand et Giraud et menée à la bataille par Juin et de Lattre de Tassigny. Il participe ainsi à l’entre­prise de dissimulation de matériel militaire qu’effectuent le commandement et les services secrets de Vichy, tant en métropole qu’en Afrique du Nord. Mais son goût de l’action lui fait demander un poste en Afrique noire.

 

Un émule de Psichari

Le 12 février 1942, nommé au régiment de tirailleurs sénégalais du Niger, il embarque pour Dakar. Amoureux des traditions coloniales de l’armée et des grands espaces, cet émule de Psichari se réjouit :

J’ai demandé à être affecté le plus loin possible de la civilisation, le plus loin de sentiers battus... Cette unité passe 15 jours en brousse, revient 8 jours, repart 15 jours et ainsi de suite. Moi qui veux de la brousse, je vais être comblé !

De fait, il connaît des moments exaltants, à la tête d’une douzaine de tirailleurs, à l’occasion de missions de relevés topographiques sur les rives mal connues du fleuve Niger, où il peut en outre se livrer à sa passion de l’observation de la faune et de la flore.


Officier dans les commandos

Après le débarquement allié du 8 novembre 1942, le sous-lieutenant Deuve, affecté à un régiment de tirailleurs sénégalais à Dakar, brûle de reprendre le combat. Le 1er septembre 1943, il prend le commandement du corps franc régimentaire équivalent d’un commando d’au­jourd’hui. Il a attiré l’attention de la hiérarchie par son allant, ses débuts d’expérience du renseignement et ses méthodes de commandement peu orthodoxes. Grâce à son chef, le colonel – futur général – Valluy, l’occasion lui est offerte, en février 1944, de parfaire ses connaissances de la guerre non conventionnelle au sein de la Force 136, dépendant du Special Operation Executive britannique, dont la mission est de former des agents de diverses nationalités [2] à la guérilla dans les divers pays d’Asie qu’occupe encore le Japon. La formation qui comporte l’entraîne­ment à diverses techniques du combat, à la survie en jungle, stage parachutiste, utilisation de codes radio, organisation d’un réseau de renseignement et autres aspects de la guerre non conventionnelle, se déroule en Inde et au Pakistan, où Jean Deuve, quand elle lui est offerte, ne laisse pas passer la chance d’assister au saint sacrifice de la messe. Incidemment, il aura connaissance, lors d’un exercice à Calcutta, des manigances des services secrets américains pour envoyer leurs propres agents, dont des Louisianais parlant français, en Indochine avec pour mission de contacter les Vietnamiens hostiles à la présence française et de travailler avec eux à l’éviction de la France.

Au bout de presque un an de formation intensive, le groupe du capitaine Fabre dont Deuve est l’adjoint, fort d’une dizaine d’hom­mes, est parachuté, le 21 janvier 1945 au Laos, protectorat français depuis 1893, avec pour objectif de causer le plus de difficultés possibles aux Japonais, que l’approche de la défaite rend de plus en plus agressifs, et de restaurer la souveraineté française. Alors que cette sage politique laissait espérer une transition sans drame, après la défaite japonaise, les graves inconséquences des représentants de De Gaulle causent, en moins de 48 heures, la mort de près de 3 000 Français, civils et militaires, et d’un nombre indéterminé d’Indochinois [3].

 

Au pays des Hmongs

Pris en chasse, le groupe du capitaine Fabre, grossi des rescapés de tueries, civils et militaires, hommes, femmes et enfants, environ 500 personnes, s’enfonce dans le nord du Laos, au pays des montagnards Hmongs, appelés aussi Méos, où il est ravitaillé par parachutages. En août, après la capitulation japonaise et à la suite des accords de Potsdam, le Laos est, comme toute l’Indochine, occupé au Nord du 16e parallèle, par les Chinois de Chang Kaï Chek, et au Sud par les Anglais ; en outre, les éléments japonais demeurés sur place encouragent les activités des communistes d’Ho-Chi-Minh, qui, de surcroît, sont appuyés par les agents de l’OSS (Office of Strategic Service, prédécesseur de la Central Intelligence Agency) qui mènent un jeu clairement antifrançais. Le 2 septembre, Ho-Chi-Minh proclame l’indépendance du Vietnam. Le 5 septembre, Fabre et 200 hommes entrent à Vientiane, capitale du Laos, tandis que Deuve, qui dépend maintenant des services secrets français (DGER, Direction Générale des Études et Recherches), s’installe à Paksane, où il remplit le rôle d’un gouverneur politique et militaire. Début 1946, le pays est plongé dans une anarchie générale dont la France essaye de le tirer en préparant l’indépendance dans le cadre de l’Union française.

 

Chef du renseignement au Laos

Promu capitaine entre temps, Deuve contient les tentatives des communistes vietnamiens. Au vu des résultats obtenus, il est chargé de fonder le service de renseignement du Haut-Laos, puis, en octobre, devient chef du renseignement pour l’ensemble du Laos. Son plus bel exploit est, en mars 1947, d’entrer en possession du plan d’opérations communiste contre le Laos, prouvant ainsi qu’il est devenu un expert du renseignement et de la guerre subversive. Les sympathies qu’il a su s’acquérir auprès du souverain et du gouvernement royal laotien le font pressentir pour devenir directeur de la police nationale et des services du renseignement du Laos, alors tout simplement inexistants. Il en sera l’organisateur, allant même jusqu’à dessiner la tenue et l’insigne de ses hommes, inspirés du scoutisme. Le capitaine Deuve est alors placé en position de détachement auprès du gouvernement laotien par le SDECE, les services secrets français (Service de documentation Extérieure et du Contre-Espionnage) ; le 24 mai 1952, il épouse, selon le rite catholique, une jeune fille laotienne, bouddhiste, qui se convertira par la suite au catholicisme et lui donnera trois enfants.

 

Activités diverses au Laos

 

Malgré le poids de ses activités professionnelles qui en font un des hommes les mieux informés de la vie laotienne, Jean Deuve trouve le temps de se consacrer au tout jeune mouvement scout laotien dont il est nommé commissaire général. Lors de l’agression des communistes vietnamiens, au début de 1953, les jeunes scouts laotiens se dévoueront sans compter. Après la chute du camp retranché de Dien Bien Phu, le 7 mai 1954, les accords de Genève signés en juillet accordent l’indé­pendance complète au Laos. Jean Deuve devient alors conseiller politique du chef du gouvernement ; promu chef de bataillon en 1960, il exerce en réalité des fonctions qui en font une personnalité de premier plan du Laos. En juillet 1959, le Vietnam active à nouveau la guérilla communiste ; l’année suivante, un coup d’État militaire déclenche une guerre civile.

Tenu au devoir de réserve comme officier français détaché auprès d’un gouvernement étranger, le commandant Deuve donne le change en se livrant à sa passion de toujours, l’étude de la faune et de la flore locales ; avec quelques amis, il crée la société royale des sciences naturelles du Laos, fonde une bibliothèque, un vivarium, un zoo, ce qui ne l’empêche pas de se tenir au courant de tous les événements. La paix revenue, il reprend, tout en restant à l’arrière-plan la direction du renseignement laotien ; le Laos suit alors, entre les Etats-Unis et l’URSS, une voie dite neutraliste, inspirée de celle prônée par De Gaulle, qui, dans les faits, ne peut que servir les intérêts soviétiques. La situation intérieure ne fait que se dégrader jusqu’au 19 avril 1964 où un nouveau coup d’État renverse le gouvernement. Le commandant Deuve est arrêté et mis au secret quelques semaines avant d’être expulsé tandis que, le 17 mai, des objectifs communistes au Laos sont pour la première fois bombardés par l’aviation américaine.

 

Dernières années

 Rentré en France, Jean Deuve est contacté par l’écrivain Jean Lartéguy qui veut écrire un roman ayant pour cadre le Laos ; ce sera Les Tambours de bronze [4], dont le personnage central est inspiré de Jean Deuve. Après une année passée au SDECE, le lieutenant-colonel Deuve est nommé attaché militaire à l’ambassade de France au Japon, mais il n’oublie pas son pays d’élection auquel il consacre, sous un pseudonyme, un ouvrage relatant ses acticités contre les Japonais en 1945 [5]. Il ne manquera pas l’occasion de revoir, une dernière fois, le pays qu’il a tant aimé lorsqu’il est rappelé à Paris, fin 1968. A nouveau affecté au siège parisien du SDECE, promu colonel, il dirige le contre-espionnage pour la zone URSS-Asie-Océanie, puis devient, en 1976, chef du service Renseignement avec autorité sur les structures du SDECE à l’étranger avant de prendre sa retraite en 1978. Trois ans auparavant, le pays du Million d’éléphants avait basculé, avec le Vietnam et le Cambodge, dans la terreur communiste. Grâce à ses contacts sur place, Jean Deuve permettra à Jean Lartéguy de séjourner dans les maquis anticommunistes laotiens, pour tenter d’attirer l’attention de l’opinion publique sur le calvaire de tout un peuple, sans grand succès, tant est grande la domination de l’intelligentsia progressiste en France [6].

Jean Deuve participera à la mise en place d’un soutien matériel, par l’entremise d’une ONG (Organisation Non Gouvernementale), Aide médicale internationale, dont ce sera la première expédition. Ce sera la dernière activité publique du colonel Deuve, qui se consacre alors à la rédaction de nombreux ouvrages et articles, sur le Laos, bien sûr, mais aussi sur la Normandie au Moyen-Age et le renseignement dans la Seconde Guerre mondiale. Il meurt le 1er décembre 2008.

Il faut remercier Christophe Carichon pour son ouvrage consacré à une existence vouée, dans des conditions sortant de l’ordinaire, au service du pays, surtout à un moment où les liens qui maintiennent le sentiment national se délitent de plus en plus.

Christophe Carichon, Jean Deuve, Perpignan, Artège, 2012, 295 p., 18,90 € (avec de nombreuses photographies et une abondante bibliographie).




[1]  — Ce qui explique sans doute, du moins en partie, la sympathie de l’auteur pour son héros. Christophe Carichon est l’auteur de Scouts et Guides en Bretagne, Yoran Embanner, Fouesnant, 2007, et de Agnès de Nanteuil (1922-1944), une vie offerte, Artège, Perpignan, 2010. Ce dernier ouvrage a été recensé dans Le Sel de la terre 78.

[2][2] — Les Français sont dénommés Gaurs, d’après ce bœuf d’Asie qui est leur totem (réminiscence scoute !).

[3]  — Georges Gautier : 9 mars 1945, Hanoï au soleil de sang, Paris, Société de Production Littéraire, 1978. Parmi les massacrés, quatre prêtres des Missions étrangères de Paris : Mgr Gouin, Mgr Thomine, les R.P. Thibaud et Fraix.

[4]  — Jean Lartéguy, Les Tambours de bronze, Paris, Presses de la Cité, 1965.

[5]  — Michel Caply, Guérilla au Laos, Paris, Presses de la Cité, 1966, réédité par Press Pocket, 1971, et l’Harmattan, 1997.

[6]  — En butte à une guerre d’extermi­nation, des montagnards Hmongs seront autorisés à s’installer en Guyane française.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 84

p. 185-189

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