Le Missel quotidien des fidèles de l’abbé Joly
Frère Emmanuel-Marie
Le missel est, par excellence, le livre du chrétien, le compagnon de ses prières et de sa vie intérieure. Il y trouve non seulement les textes de la sainte messe – le propre et l’ordinaire –, mais également tout ce dont il a besoin pour nourrir sa piété quotidienne : évangiles, épîtres, oraisons, hymnes, psaumes, antiennes, prières du rituel, etc.
Bien plus, dans son missel, le chrétien peut puiser cette nourriture de l’âme à la meilleure source qui soit : celle de la grande prière liturgique de l’Église. A l’école de la liturgie, la piété chrétienne se dilate à son aise, elle s’appuie sur le fondement solide de la foi pure, se garde du sentimentalisme et acquiert un esprit vraiment chrétien. C’est ce que disait saint Pie X dans son Motu proprio de 1903 : La sainte liturgie est « la source première et indispensable du véritable esprit chrétien ».
En effet, tout le dogme et toute la sainte Écriture se fusionnent dans les offices liturgiques ; c’est là, interprétés par l’Église, qu’ils versent tout leur parfum, qu’ils ont toute leur saveur, qu’ils livrent toute leur substance nutritive, et non pas de manière sèche et abstraite, mais sous forme de prière, avec l’onction de la prière.
Pour goûter la vérité chrétienne, il n’y a donc pas de meilleure méthode que de l’expliquer à partir de la liturgie. C’est ce que veut dire le célèbre axiome du pape saint Célestin Ier : Legem credendi lex statuit supplicandi, la loi de la prière conforte la loi de la croyance ; c’est-à-dire : la prière liturgique est l’expression adéquate de la foi dont elle émane, elle la traduit et l’exprime de manière vivante.
Un missel bienvenu
C’est donc une chose indispensable, pour un catholique, que d’avoir un bon missel. Aussi devons-nous nous réjouir comme d’un événement important et heureux que les éditions Clovis aient pu faire paraître un nouveau missel des fidèles.
Ce missel est bienvenu, car depuis cinquante ans, les fidèles de la Tradition en sont réduits à chercher les occasions pour acquérir un vrai livre de messe. Avec le temps, il est même devenu difficile d’en trouver chez les libraires d’occasions ou sur l’étal des bouquinistes. Le missel est devenu une denrée rare et chère. Il y eut bien, ici ou là, des stocks d’anciens paroissiens récupérés avant qu’ils n’aillent au pilon, dont ont pu bénéficier quelques tables de presse de chapelles traditionnelles. Mais tout le monde espérait une véritable édition et l’attendait avec impatience.
Deux rééditions de missel des fidèles ont précédé, il est vrai, celle que nous propose aujourd’hui Clovis.
– Il y eut d’abord la réédition par le Barroux du missel quotidien complet latin-français du père O’Connor, en 1990. Ce missel, très répandu dans les milieux « Ecclesia Dei », a été préfacé par le cardinal Joseph Ratzinger à la demande des moines. Dans sa courte introduction, le cardinal présente la messe traditionnelle comme une simple concession accordée à ceux qui y sont attachés, au nom de la diversité des charismes : « Cette liturgie dont le pape Jean-Paul II a bien voulu concéder l’usage à tous ceux qui y sont attachés, fait partie intégrante de “la richesse que représente pour l’Église la diversité des charismes et des traditions de spiritualité de d’apostolat”. (Cf. Motu proprio Ecclesia Dei du 2 juillet 1988). » Et le cardinal trouve moyen de citer la constitution apostolique Missale Romanum du 3 avril 1969 par laquelle Paul VI a promulgué la nouvelle messe, et de souhaiter que ce missel contribue « à sa manière au renouveau liturgique demandé par le concile Vatican II » ! En trois petits paragraphes de quelques lignes, c’est fort !
On comprend dès lors que les fidèles pour qui le combat de la messe est avant tout une question de foi, ne veulent pas mettre 50 € dans ce missel édité « pour la forme extraordinaire du rite romain, dit de saint Pie V », comme le présente désormais le catalogue de la procure du Barroux. D’autant que la 2e édition, parue en 1992, a modifié les grandes oraisons du Vendredi saint suite à la pression des milieux juifs, supprimant les termes « perfidis » et « perfidiam » [1].
– Les éditions DFT rééditèrent également, en 2008, le Missel rituel et vespéral des abbés A. Guilhaim et H. Sutyn, publié primitivement à Turnhout en Belgique, en 1957.
Ce missel des fidèles de 2210 pages est particulièrement soigné et très complet. Il contient les prières de la messe, les offices de toutes les fêtes du calendrier liturgique (temporal et sanctoral), le rituel des sacrements, des dévotions et prières usuelles ainsi que les propres de France et de Belgique. On y trouve le chant des Vêpres et le Kyriale en notation grégorienne carrée. Les traductions françaises y sont faites d’après la Vulgate et gardent le vouvoiement.
De l’importance d’avoir un missel
Le nouveau missel de Clovis n’est cependant pas de trop, bien au contraire, et cela pour plusieurs raisons.
Il répond à un réel besoin. L’habitude se perd, surtout chez les jeunes, d’utiliser son missel. Et l’on voit trop souvent des fidèles venir à la messe les mains vides. Ils assistent à l’office plus ou moins passivement, écoutent sans les comprendre les oraisons et les antiennes du propre, ne participent pas au chant liturgique, répondent à peine aux prières, entendent d’une oreille distraite l’épître et l’évangile lus en français – mais qu’en retiennent-ils ? –, maugréent si le sermon se prolonge et quittent l’église dès la bénédiction finale donnée. Quels fruits peuvent-ils retirer de la sainte messe ainsi entendue ? Ils sont présents de corps, mais leur cœur est absent.
Un bon missel, bien utilisé, pourrait y changer quelque chose et les aider à suivre et à profiter des grâces du saint sacrifice. Déjà, ils pourraient, au moins pour la messe dominicale, la préparer la veille, en lisant les textes et les notices explicatives. Ensuite, pendant la messe, ils pourraient s’unir davantage, en lisant – mieux : en priant – les textes du propre et même certaines prières de l’ordinaire (par exemple, les magnifiques prières de l’offertoire ou les prières avant la communion). « Ce sont nos actes qui nous transforment », aimait à dire le père Eugène de Villeurbanne ; c’est spécialement vrai pour les actes du culte : s’ils sont bien accomplis, ils nous communiquent l’esprit de religion et la « dévotion » au sens où l’entendaient les anciens, c’est-à-dire la disposition intérieure à se dévouer promptement au service de Dieu. Mais on n’aime que ce qu’on connaît. Pour aimer la messe, les offices de l’Église, la sainte liturgie, il faut les connaître, les fréquenter, les scruter assidûment. Et, pour cela, il faut avoir un bon missel et s’en servir.
En effet, il ne suffit pas d’assister aux offices liturgiques ; il faut en avoir l’intelligence. C’était déjà le conseil de saint Augustin qui invitait ses fidèles d’Hippone à ne pas réciter les psaumes comme des merles ou des perroquets, mais à comprendre et à méditer ce qu’ils chantaient. Avant lui, saint Paul écrivait de même : « Je psalmodierai de cœur, mais je psalmodierai aussi avec intelligence » (1 Co 14, 15). De la même façon, le père Emmanuel de Mesnil-Saint-Loup estimait que, pour bien prier, « il faut savoir », non pas être savant ou tout comprendre – ce qui serait réserver la liturgie à une petite élite, alors qu’elle est au contraire le trésor de tous –, mais chercher à connaître ce que l’Église met sur nos lèvres pour mieux l’aimer ; associer l’intelligence, éclairée par la foi, à la louange de Dieu. Rien de profond ni de durable ne peut être réalisé en fait de piété et de vie chrétienne tant que l’intelligence n’est pas saisie et conquise. Or, pour la conquérir, pas de meilleur outil qu’un bon missel précisément.
Une véritable édition conçue pour aujourd’hui
Or le missel que nous propose aujourd’hui Clovis présente beaucoup de qualités pour réaliser le programme qu’on vient de dire.
En effet, ce n’est pas une simple réédition, plus ou moins adaptée, mais une édition nouvelle, conçue et réalisée en fonction des circonstances et des nécessités présentes. Prenons deux exemples :
– Dans le « Dom Lefebvre » de 1962, les traductions de l’Écriture (qui n’étaient plus du tout celles des premiers Dom Lefebvre) étaient souvent misérables, éloignées du texte, traduites de l’hébreu (pour les psaumes) , avec le tutoiement systématique. Même chose dans le « Feder » et les autres missels de la même génération. Ici, les traductions des textes de la sainte Écriture et des prières liturgiques, non seulement sont tirées de versions traduites sur la Vulgate (Glaire ou Fillion), mais ont toutes été revues, harmonisées et corrigées pour mieux coller aux textes latins et permettre une meilleure intelligence des trésors liturgiques.
– En ce qui concerne les paroles de la consécration, dans l’ordinaire de la messe, souvent les éditeurs des livres de messe pour les fidèles croyaient bon d’adopter une typographie différente de celle qui figure dans le missel d’autel du prêtre. A la fin de la prière « Qui pridie quam pateretur… », qui rapporte les faits accomplis à la Cène, le texte porte : « …le rompit et le donna à ses disciples en disant : Prenez et mangez-en tous ». Et, à cet endroit, commence la parole consécratoire : « Car ceci est mon corps ». Or, entre « mangez-en tous » et « car ceci… », les éditeurs ne mettaient qu’une virgule ou un point-virgule, comme si c’était la même parole du récit de la Cène qui se continuait sans interruption. Bien plus, certains missels (comme le Dom Lefebvre de 1962) n’isolaient pas par un alinéa et une typographie différente en lettres capitales les seules paroles consécratoires (« Car ceci est mon corps »), mais toutes les paroles prononcées par le Christ, depuis : « Prenez et mangez-en tous, car ceci… » jusqu’à « corps ». Et de même pour la formule consécratoire du précieux Sang.
Heureusement, l’éditeur du missel « Clovis » n’a pas fait ainsi. Il a suivi le modèle des missels d’autel et placé un point après « Prenez et mangez-en tous ». Et il a isolé nettement les paroles consécratoires et elles seules.
On dira : c’est un détail. Dans le contexte actuel de la nouvelle messe, ce n’est pas un détail. C’est l’indice que, 1) d’un côté (dans la conception catholique traditionnelle), on distingue bien entre le récit de la Cène, dit par le célébrant sur un ton récitatif, et la formule consécratoire où le prêtre agit et parle « in persona Christi » sur un ton intimatif (c’est le Christ qui parle et accomplit une action) ; et que, 2) d’un autre côté (dans la conception de la nouvelle messe), tout est dit selon un mode récitatif, comme s’il ne s’agissait que de faire mémoire de ce qui s’est réalisé à la Cène. Il est à noter, en effet, que même dans le missel d’autel du novus Ordo Missæ, la typographie adoptée est précisément celle que nous venons de fustiger. Il était donc très regrettable que les missels des fidèles, avant même la promulgation de la nouvelle messe, eussent adopté cette présentation ambiguë. Clovis a évité le piège.
De grandes richesses
Ce missel offre encore d’autres richesses, signalons en quelques-unes.
– En premier lieu, c’est même peut-être sa caractéristique la plus manifeste, il faut indiquer les notices du sanctoral. Elles sont dues à l’abbé Joly, qui a été le grand maître d’œuvre de ce missel. Elles sont beaucoup plus abondantes que ce à quoi nous sommes habitués, afin de permettre aux fidèles de mieux connaître tous ces saints que l’Église honore. Elles sont toujours rédigées dans un esprit liturgique, et soulignent volontiers les raisons pour lesquelles l’Église a choisi tel ou tel texte pour composer leur office. Elles contribueront certainement à augmenter la dévotion envers les saints.
Les notices du temporal sont en revanche d’inégale longueur. On peut le regretter. C’était une des grandes richesses des tout premiers Dom Lefebvre devenus, hélas, introuvables. Mais de substantielles introductions aux divers temps liturgiques (et à l’année liturgique en général) viennent heureusement exposer l’aspect dogmatique, liturgique et historique de chacun des temps de l’année chrétienne.
– Outre les prières usuelles, le rituel des sacrements, la liturgie des défunts et tout ce qu’on trouve d’ordinaire dans un missel, les auteurs ont encore inséré un grand nombre d’autres prières de la vie chrétienne, en l’honneur du Christ, de la Vierge, des anges, des saints, etc. Elles sont faciles à trouver grâce à une table des matières intelligemment faite au début de l’ouvrage. De plus, un index général très complet en fin de volume permet de retrouver sans difficulté ce qu’on cherche. Ainsi, les utilisateurs de ce missel n’auront pas besoin de multiplier les ouvrages pour avoir à leur disposition les prières de leur choix.
– Un appendice intitulé « Chant grégorien » réunit les principales pièces du Kyriale, les Credo usuels, les antiennes à la sainte Vierge, le Veni Creator et le Te Deum, en notes carrées.
Nous regrettons néanmoins que les auteurs n’aient pas ajouté l’office des Vêpres, de Prime et des Complies, au moins du dimanche. Car l’assistance aux Vêpres, notamment, est un grand moyen de sanctification et c’est un des facteurs essentiels de l’unité et de la vie d’une paroisse. Il est donc important que les prêtres de la Tradition encouragent les fidèles à se rendre aux Vêpres du dimanche, autant que faire se peut, bien sûr, car beaucoup de paroissiens de nos chapelles viennent de loin. Mais il faut tendre à ce que le chant des offices liturgiques ne soit pas l’affaire de quelques dévots clairsemés, mais de toute la paroisse groupée.
L’éditeur explique qu’il a dû faire le choix de ne pas inclure ces offices pour ne pas alourdir l’ouvrage déjà gros (2267 pages), et parce qu’il existe déjà dans les chapelles traditionnelles des livres de chant pour suivre ces offices. Nous comprenons ce choix, en espérant cependant qu’il ne soit pas, à long terme, au détriment des offices en question, déjà trop peu fréquentés et trop méconnus.
Enfin, il faut dire un mot de la beauté de ce missel. La présentation est soignée, les caractères sont agréables à l’œil, les illustrations sont sobres et de bon goût, le latin et le français des textes se répondent parfaitement.
Comme le demande l’éditeur, ayons une prière de reconnaissance envers l’abbé Joly qui a réalisé là un admirable travail pour le bien commun de toute la Tradition. Le bon Dieu l’a rappelé à lui avant que ne paraisse ce missel auquel il a consacré une dizaine d’années de son zèle sacerdotal. Nous espérons que, du haut du ciel, il en voit les bienfaits et prie pour qu’il porte beaucoup de fruits.
Abbé Joly FSSPX, Missel quotidien des fidèles, Suresnes, Clovis, 2012, 2267 p., 45 €.
[1] — Cette suppression, réclamée par les juifs, leur a été concédée par Jean XXIII. Elle n’était pas suivie au Barroux, dans les débuts, pas plus qu’elle n’est suivie dans les lieux où se garde la Tradition, parce que les expressions concernées n’ont rien de péjoratif, mais sont l’exacte traduction de la réalité : « per-fidus », « per-fidia » doivent être pris dans leur sens étymologique : « qui a trahi la foi », autrement dit : « incrédule ». C’est exactement la situation des juifs à l’égard du Messie.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 198-203
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