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L’ascension de Notre-Seigneur

et la vertu d’espérance 

par le frère Marie-Dominique O.P.

 

Nous continuons la publication des méditations sur les mystères du rosaire. Les mystères joyeux ont paru dans Le Sel de la terre 64 (printemps 2008 : l’annonciation), 65 (été 2008 : la visitation), 67 (hiver 2008-2009 : la nativité), 71 (hiver 2009-2010 : la présentation au Temple) et 73 (été 2010 : la perte et le recouvrement de Jésus au Temple). Puis nous avons publié les mystères douloureux : l’agonie au Jardin des Oliviers dans Le Sel de la terre 74, la flagellation dans le nº 75, le couronnement d’épines dans le nº 76, le portement de croix dans le nº 77, et la mort de Jésus en croix dans le n° 82. Avec le numéro 84, nous avons commencé les mystères glorieux, et d’abord le premier d’entre eux : la résurrection. Aujourd’hui, nous méditons le second mystère glorieux : l’ascension de Notre-Seigneur.

Le Sel de la terre.

 

Récit des événement 

De Pâques à l’ascension

Nous avions laissé notre récit au soir de la résurrection. Que s’est-il passé pendant les jours qui ont suivi ? Ouvrons les Actes des apôtres :

Il s’était montré à eux vivant, après sa passion, par des preuves nombreuses, leur apparaissant pendant quarante jours et leur parlant du royaume de Dieu (Ac 1, 3).

Le texte sacré est bref, mais il oriente suffisamment nos réflexions : Notre-Seigneur a consolidé la foi de ses apôtres dans la réalité de sa résurrection corporelle, et il les a instruits sur le Royaume de Dieu.

— Les apparitions de Notre-Seigneur après sa résurrection

Nous avons suffisamment montré, à propos du premier mystère glorieux, comment les apparitions de Notre-Seigneur après sa résurrection ont fortifié la foi des apôtres.

Il nous suffit donc ici d’énumérer ces manifestations du Christ ressuscité.

Huit jours après Pâques, Notre-Seigneur est de nouveau apparu à ses apôtres au Cénacle, en présence de Thomas, qui a pu mettre ses mains dans les plaies glorieuses de son maître (Jn 20, 24-29).

Les apparitions suivantes eurent lieu en Galilée. Jérusalem, la déicide, ne méritait pas que la suite des événements se déroulât dans ses murs. Notre-Seigneur n’y retournera plus qu’un bref moment, pour partir vers le ciel.

En attendant que Notre-Seigneur leur donne des directives précises, les apôtres, qui n’étaient pas des paresseux, étaient retournés à leur occupation habituelle : la pêche. Saint Grégoire-le-Grand commente :

On peut se demander pourquoi Pierre, qui était pêcheur avant sa conversion, retourna à la pêche après sa conversion, alors que la Vérité [Notre-Seigneur Jésus-Christ] avait pourtant dit : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière, n’est pas propre au Royaume de Dieu » (Lc 9, 62). Mais si l’on considère la vertu de discrétion [de discernement], on comprendra aussitôt : reprendre après sa conversion une occupation qui n’était pas un péché avant la conversion, ne peut être un péché. [...] Saint Matthieu [par contre] ne revint pas à son métier antérieur de percepteur d’impôts [1].

Un jour, tandis que les apôtres pêchaient sans résultat au bord du lac de Tibériade, Notre-Seigneur leur apparut et renouvela le miracle de la pêche miraculeuse (Jn 21, 1-7). Il mangea avec eux, puis confirma Pierre dans sa fonction de chef de l’Église après lui avoir fait prononcer une triple profession d’amour en réparation de son triple reniement du Jeudi saint au soir (Jn 21, 15-17) :

Celui qui n’aime pas Notre-Seigneur n’est pas digne d’être un prélat, commente saint Thomas d’Aquin. Mais celui-là [en est digne] qui ne cherche pas son intérêt mais seulement celui de Jésus-Christ, et ceci par amour du Christ, selon ces paroles de saint Paul : « La charité du Christ nous presse » (2 Co 5, 14). Mais la charité convient aussi à l’office [du prélat] pour être utile au prochain : c’est l’abondance de sa charité qui lui fait quitter le repos de la contemplation pour subvenir aux besoin de ses frères [2].

Saint Matthieu (28, 16-20) mentionne une autre apparition : sur une colline de Galilée. Notre-Seigneur y confirma la mission des apôtres :

Toute puissance m’a été donnée au ciel et sur la terre. Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et leur enseignant à observer tout ce que je vous ai commandé. Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles (Mt 28, 18-20).

Saint Marc ajoute une précision essentielle à rappeler aujourd’hui [3] :

Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné (Mc 16, 16).

Telle est la mission confiée par Notre-Seigneur à ses apôtres avant de quitter cette terre. Sans la nier explicitement – car les modernistes sont rusés –, les papes de Vatican II se sont donné une autre tâche : l’œcumé­nisme et le dialogue interreligieux. Avant d’abandonner sa charge, le pape Benoît XVI, dans son dernier discours de Noël à la Curie, avait expliqué très clairement ce qu’il fallait entendre par le dialogue interreligieux. La situation est tellement grave que nous voulons en citer les passages essentiels :

Dans la situation actuelle, le dialogue des religions est une condition nécessaire pour la paix dans le monde, et il est donc un devoir pour les chrétiens comme pour les autres communautés religieuses [4]. Ce dialogue des religions […] sera d’abord simplement un dialogue de la vie, un dialogue du vivre-ensemble. On n’y parlera pas des grands sujets de la foi – si Dieu est Trinité ou comment il faut comprendre l’inspiration des saintes Écritures, etc. Il s’agit [de parler] des problèmes concrets de cohabitation et de responsabilité commune pour la société, pour l’État, pour l’humanité. Pour cela, on doit apprendre à accepter l’autre dans son altérité. […] Même si les choix fondamentaux ne sont pas comme tels en discussion, les efforts autour d’une question concrète deviennent un processus où, par l’écoute de l’autre, les deux parties peuvent trouver purification et enrichissement. Ainsi ces efforts peuvent aussi avoir le sens d’une même marche vers l’unique Vérité, même si les choix fondamentaux restent inchangés. […] Pour le dialogue interreligieux, deux règles sont aujourd’hui généralement considérées comme essentielles : 1. Le dialogue n’a pas pour but la conversion mais bien la compréhension. En cela il se distingue de l’évangélisation, de la mission. 2. Dans ce dialogue, les deux parties restent consciemment à l’intérieur de leur identité qu’elles ne remettent pas en question, ni pour elles-mêmes, ni pour les autres [5].

Pour résumer : selon les papes de Vatican II [6], l’évangélisation, la mission, ne sont plus aujourd’hui à l’ordre du jour. La situation mondiale rend prioritaire le dialogue entre les religions pour apprendre à vivre ensemble, et obtenir ainsi la paix dans le monde. Ce dialogue aidera en même temps les interlocuteurs à progresser vers la vérité, chacun restant pourtant sur ses positions : c’est la quadrature du cercle, et c’est oublier que l’Église seule a la vérité.

Le détournement de la mission de l’Église est clair. Notre-Seigneur n’est pas mort sur la croix et n’a pas envoyé ses apôtres prêcher dans le monde entier pour réaliser l’idéal maçonnique d’une cohabitation pacifique de toutes les religions, aucune ne prétendant être la seule vraie. Ce n’est pas ce que nous lisons dans l’Évangile, en tous cas, ni dans les textes du magistère traditionnel, ainsi ces fortes paroles du pape Pie XI :

Non seulement ce déchaînement de malheurs a envahi l’univers parce que la plupart des hommes ont banni Jésus-Christ et sa foi très sainte de leurs coutumes et de leur vie particulière comme de la société familiale et de l’État, mais encore, l’espoir d’une paix durable entre les peuples ne brillera jamais tant que les individus et les États s’obstineront à rejeter l’autorité de notre Sauveur. C’est pourquoi Nous avons averti qu’il fallait chercher la paix du Christ dans le règne du Christ, et Nous avons promis d’y contribuer de tout notre pouvoir [7].

La rupture introduite par Vatican II ne peut être plus claire.

Il y eut sans doute d’autres apparitions de Notre-Seigneur. Le texte des Actes, cité au début de cet article, le suggère, et saint Paul relate que Jésus « apparut à plus de cinq cents frères réunis ; il apparut ensuite à Jacques » (1 Co 15, 6-7). Saint Thomas d’Aquin note le caractère différent des apparitions de Notre-Seigneur à Jérusalem et en Galilée :

Le Christ a été vu une ou deux fois d’abord à Jérusalem par les disciples qui s’y cachaient, afin de les consoler. En Galilée, au contraire, ce n’est ni en secret, ni une fois ou deux, mais dans un grand déploiement de puissance, qu’il a fait montre de sa personne et qu’il s’est fait voir vivant après sa passion (III, q. 55, a. 3, ad 4).

Au sujet de ces quarante jours que Jésus passa avec ses apôtres, saint Thomas d’Aquin pose une question intéressante : « Après la résurrection, le Christ devait-il vivre continuellement avec ses disciples ? »

La réponse est lumineuse comme toujours :

Pour montrer la réalité de sa résurrection, il a suffi que [Notre-Seigneur] leur apparût plusieurs fois, qu’il leur parlât familièrement, qu’il mangeât et bût, et qu’il les invitât à le toucher. Pour manifester la gloire du ressuscité, il n’a pas voulu vivre continuellement avec eux comme il avait fait jadis, car ils auraient pu croire qu’il était revenu à la même vie que celle qu’il avait menée auparavant (III, q. 55, a. 3).

Il les préparait par là, en même temps, à son prochain départ vers le ciel. Il fallait qu’ils commencent à s’habituer à son absence physique.

Demandons-nous maintenant de quoi Notre-Seigneur s’entretenait principalement avec ses apôtres pendant ces diverses apparitions.

— Notre-Seigneur instruit ses apôtres sur le Royaume de Dieu

Les Actes des apôtres (1, 3) nous révèlent que le sujet des entretiens de Notre-Seigneur après sa résurrection, était le Royaume de Dieu.

Au sens propre, c’est le ciel. […] Dieu a appelé les hommes à ce Royaume dès la création du monde. Il est la fin et la béatitude de l’homme. […] Mais ce Royaume est aussi l’Église militante [de cette terre] parce que Dieu y règne par la foi, la grâce et les autres vertus, et aussi parce qu’elle est la voie et le commencement de l’Église triomphante [du ciel]. […] Le sens [de ce verset 3 des Actes des apôtres] est donc que le Christ, pendant les quarante jours qui ont précédé son ascension, a parlé aux apôtres du Royaume de Dieu, aussi bien du ciel, c’est-à-dire de la gloire et de la félicité éternelle dans l’Église triomphante, que du royaume de Dieu de cette terre, qui conduit au ciel, c’est-à-dire de l’Église militante : il leur a très certainement appris comment ils devraient instituer, former, parfaire l’Église dans le monde entier par la prédication de l’Évangile ; par l’institution d’évêques, de prêtres, de diacres, de sous-diacres, etc. ; par les différents degrés et états du peuple fidèle ; par les sacrements ; par l’humilité, la charité, la patience et les autres vertus [8].

 

Le jour de l’ascension

Trente-neuf jours s’étaient maintenant écoulés depuis la résurrection, et le quarantième venait de s’ouvrir.

Les apôtres étaient réunis avec Notre-Dame au Cénacle. Le Cénacle était un peu leur « quartier général » depuis le Jeudi saint au soir. Ce lieu était pour eux le plus sacré de tous : c’est là que Notre-Seigneur avait institué la sainte Eucharistie et les avait ordonnés prêtres et évêques. C’était la première église du culte chrétien.

Ayant passé la matinée en prière, les apôtres prirent leur repas à l’heure accoutumée.

Or, ce repas n’était pas achevé que Jésus parut au milieu d’eux :

Il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur, de ce qu’ils n’avaient point cru ceux qui l’avaient vu ressuscité (Mc 16, 14).

Puis il mangea avec eux pour bien établir la réalité de son corps.

Suivirent les paroles par lesquelles Notre-Seigneur les envoyait solennellement en mission dans le monde entier, placées à cet endroit par saint Marc, en Galilée par saint Matthieu (supra).

Et puisqu’ils devaient être les docteurs des nations, et leur prêcher les trésors de la sagesse divine contenus dans les Écritures, Notre-Seigneur, une fois de plus, leur en rappela le sens :

Il fallait que s’accomplît tout ce qui a été dit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les psaumes. [...] Il fallait que le Christ souffrît et qu’il ressuscitât des morts le troisième jour (Lc 24, 44-46).

C’est alors que les apôtres répondirent :

Seigneur, est-ce maintenant que vous rétablirez le Royaume d’Israël ? (Act 1, 6).

Les apôtres ne comprenaient toujours pas. Ils attendaient encore un Messie temporel, ils n’avaient pas l’intelligence des choses d’en haut. La compréhension des plans de Dieu ne pourrait leur venir que du Saint-Esprit. C’est pourquoi Notre-Seigneur ajouta :

Ce n’est point à vous de connaître les temps et les moments que le Père a fixés dans sa toute-puissance. Mais vous recevrez la force du Saint-Esprit qui descendra sur vous (Ac 1, 7-8). Demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force d’en haut (Lc 24, 49).

Puis Jésus sortit du Cénacle pour se rendre au Mont des Oliviers, emmenant Notre-Dame et les onze par le même chemin qu’il avait emprunté le Jeudi saint au soir pour aller commencer sa passion. Notre-Seigneur voulait nous montrer par là que le chemin de la croix est le chemin du ciel. Les deux se confondent : c’est par la croix qu’on va au ciel.

C’était l’heure de midi. On était arrivé au Mont des Oliviers.

Alors, comme le prêtre à la fin de la messe, Jésus leva les mains et bénit l’assemblée (Lc 24, 51) : c’était la fin de sa messe, de ce long et très saint sacrifice que fut toute sa vie terrestre.

Et, comme il bénissait, tous le virent s’élever peu à peu dans les airs. Ils le suivirent des yeux jusqu’à ce qu’une nuée le dérobât à leurs regards :

Jésus-Christ, qui n’était point ressuscité sous le regard de ses apôtres, voulut donc monter au ciel en leur présence, dit saint Jean Chrysostome. […] Les apôtres, qui virent les résultats du miracle de la résurrection, n’en avaient pas vu le commencement : le contraire arriva dans l’ascension [9].

Ils en virent le début, il fallut qu’une parole divine leur en dît le terme.

Ce furent deux anges qui s’en firent les messagers :

Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder au ciel ? Ce Jésus qui, du milieu de vous, a été élevé dans le ciel, viendra de la même manière que vous l’avez vu aller au ciel (Ac 1, 11).

Révélant que Notre-Seigneur était parti pour le ciel, les anges annonçaient en même temps son retour glorieux à la fin des temps pour juger tous les hommes. Mettre en doute l’ascension corporelle de Notre-Seigneur, comme le font les modernistes, ébranle en même temps la foi en la réalité de sa résurrection et celle en son retour final.

[Les apôtres] revinrent à Jérusalem avec une grande joie (Lc 24, 52).

Ils n’avaient plus avec eux celui pour qui ils avaient tout quitté, et cependant ils étaient dans la joie, heureux de le savoir dans la gloire du ciel, d’avoir entendu qu’il reviendrait, et de recevoir bientôt le Saint-Esprit en plénitude. C’est dans ces dispositions qu’ils retournèrent au Cénacle pour se préparer à la pentecôte par dix jours de retraite. Pendant ce temps, Notre-Seigneur continuait son ascension. Il n’était d’ailleurs pas seul. Non seulement des myriades et myriades d’anges l’accompagnaient et l’acclamaient, mais il emmenait avec lui la multitude des justes de l’ancien Testament, qui avaient attendu, dans les limbes, que les portes du ciel soient rouvertes par sa passion. Au temps de l’Ascension, la liturgie laisse éclater sa joie :

Alleluia ! Ascendens Christus in altum, captivam duxit captivitatem, alleluia, alleluia [10] ! Alleluia ! Le Christ, en montant dans les hauteurs, conduisit captive la captivité, alleluia, alleluia !

En d’autres mots : Notre-Seigneur emmenait, prisonnières de son amour, les âmes qui étaient captives des limbes, premier trophée de sa victoire.

Jésus franchit tous les espaces célestes pour arriver en un lieu inaccessible et invisible aux hommes, mais non moins réel : un lieu créé spécialement pour lui, pour son corps glorieux. Depuis ce jour, on peut dire que le centre de l’univers a été déplacé : ce n’est plus notre terre, mais c’est cet endroit du ciel d’où le Roi du monde préside aux destinées des hommes.

 

Précisions sur ce mystère

Avant d’en tirer certaines conséquences pour notre vie chrétienne, donnons quelques précisions sur ce mystère.

1. Tout d’abord : pourquoi Notre-Seigneur est-il monté au ciel et n’est-il pas resté sur terre au milieu de nous ? Lui-même nous en a donné la raison principale dans le discours après la Cène :

Si je ne m’en vais pas, dit-il, le Paraclet [c’est-à-dire le Saint-Esprit] ne viendra point à vous ; mais si je m’en vais, je vous l’enverrai (Jn 16, 7).

Le mystère de l’ascension est ordonné au mystère de la pentecôte : les deux sont indissociables. Notre-Seigneur est monté au ciel pour permettre l’envoi en mission du Saint-Esprit sur cette terre.

2. Deuxième précision : Jésus monta au ciel avec son corps par sa propre puissance. Saint Thomas d’Aquin explique que ce fut à la fois grâce à la vertu toute puissante de sa divinité, mais aussi grâce à la puissance de son âme humaine glorifiée : car les âmes dans la gloire conduisent les corps là où elles veulent (III, q. 57, a. 3).

3. Enfin, le Credo, s’appuyant sur l’évangéliste saint Marc (16, 19) dit que Jésus est maintenant « assis à la droite du Père » :

— dire que Jésus est assis signifie que son humanité est en possession pour toujours de la puissance royale et de la gloire infinie qu’il a reçues de son Père en récompense de sa passion ;

— dire qu’il est à la droite du Père, ne doit pas s’entendre dans un sens spatial – Dieu étant pur Esprit et n’ayant donc ni de gauche ni de droite – mais cela signifie que Jésus est élevé en honneur au-dessus de toutes les créatures, puisque parmi les hommes, la droite signifie la place d’honneur [11].

 

Fruit du mystère : la sainte espérance

Voyons maintenant les conséquences de ce mystère pour notre vie chrétienne.

Saint Thomas d’Aquin, parlant de l’utilité de l’ascension corporelle de Notre-Seigneur pour nos âmes, y voit un immense avantage pour la pratique des vertus théologales :

1. Elle augmente notre foi [puisque] celle-ci a pour objet les réalités invisibles. […] 2. Elle relève notre espérance. Ainsi le Seigneur déclare en saint Jean (14, 3) : « Lorsque je m’en serai allé et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous y soyez aussi. » Et le Christ, en emmenant au ciel la nature humaine qu’il avait prise, nous a donné l’espoir d’y parvenir. […] 3. Enfin, elle élève vers les réalités célestes l’affection de notre charité. C’est pourquoi saint Paul dit aux Colossiens (3, 1-2) : « Recherchez les choses d’en haut, où le Christ demeure assis à la droite de Dieu ; affectionnez-vous aux choses d’en haut, et non à celles de la terre. » Car, d’après saint Matthieu (6, 21), « là où est ton trésor, là aussi est ton cœur ». Et puisque c’est l’Esprit-Saint qui, étant l’amour, nous ravit vers les réalités célestes, le Seigneur dit à ses disciples en saint Jean (16, 7) : « Il vous est bon que je m’en aille ; car, si je ne m’en vais pas, le Consolateur ne viendra pas en vous ; mais si je m’en vais, je vous l’enverrai [12]. »

Cependant, dans la vallée de larmes et d’épreuves où nous sommes, le réflexe chrétien est de rechercher aide et secours auprès de Jésus qui est au ciel. C’est pourquoi la piété chrétienne a pris l’habitude, pour ce mystère, de méditer plutôt sur la vertu d’espérance, par laquelle nous nous appuyons sur la toute-puissance auxiliatrice de Dieu pour le posséder dans l’éternité. La demande de la vertu de foi trouve mieux sa place dans la contemplation du premier mystère glorieux : la résurrection, fondement de la foi. Quant à la vertu de charité, « répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné » (Rm 5, 5), elle s’accorde mieux avec le troisième mystère : la pentecôte, où l’on peut aussi demander une plus grande effusion du Saint-Esprit et une plus grande docilité à son action.

Demandons-nous alors ce qu’est l’espérance chrétienne.

 

Les vices opposés à l’espérance

Pour répondre à cette question, il faut d’abord remarquer qu’il y a deux défauts dans lesquels on peut facilement tomber dans la vie chrétienne : le découragement (qui, poussé à l’extrême, conduit au désespoir) et la présomption.

— Quand le découragement devient désespoir

Le découragement est fréquent aujourd’hui, d’abord parce que les âmes sont plus faibles et plus sensibles qu’autrefois ; et aussi parce que nous sommes dans une époque difficile.

On se décourage parce qu’on n’arrive pas à surmonter un défaut, qu’on retombe sans cesse. On se décourage devant les difficultés de la vie actuelle : l’éducation des enfants qui est de plus en plus ardue ; le fait qu’il faut toujours marcher à contre-courant par rapport au monde qui nous entoure, la situation dans l’Église qui ne cesse de se dégrader, etc. ; ou encore, on baisse les bras devant toutes les épreuves personnelles ou familiales de la vie terrestre.

Le découragement peut être une faiblesse temporaire ; ou encore l’épreuve purificatrice de celui qui progresse dans les voies spirituelles, et que cette épreuve, une fois surmontée, conduira à ne plus s’appuyer sur ses propres forces mais sur Dieu seul : elle sera une purification de la vertu d’espérance.

Mais ce découragement peut aussi être coupable, venant d’un manque de vie intérieure : une vie chrétienne trop superficielle où l’on est attiré davantage par les facilités et les plaisirs du monde, que par la béatitude éternelle ; ou bien un manque d’énergie pour se fixer un règlement de vie et pour mener le combat spirituel.

Le remède serait de prendre un bon directeur d’âme ou de faire une retraite spirituelle.

Si cependant le découragement s’installe, il peut conduire au désespoir, auquel on peut assigner une double cause :

— l’attrait désordonné pour les plaisirs du monde a conduit peu à peu au vice de la luxure ;

— ou bien la paresse spirituelle a engendré un abattement, une torpeur de l’esprit tels qu’ils paralysent tout effort dans la recherche de la vertu. C’est le vice de l’acédie [13].

Lisons saint Thomas d’Aquin :

L’amour [des plaisirs corporels] fait que l’homme prend en dégoût les biens spirituels, et ne les espère pas, les trouvant des biens trop ardus. Sous cet aspect, le désespoir a pour cause la luxure [péché capital]. Par ailleurs, qu’un homme n’estime pas qu’il lui soit possible, par lui-même ou par autrui, d’atteindre un bien difficile [14], il y est amené parce qu’il est très déprimé ; faiblesse qui, dominant dans la volonté de l’homme, lui donne le sentiment qu’il ne peut plus jamais opérer son redressement vers le bien. Et parce que l’acédie est une tristesse qui déprime l’âme, sous cet aspect, le désespoir est fils de l’acédie [péché capital] (II-II, q. 20, a. 4).

Alors, l’âme capitule. Elle renonce au salut :

Pécher par désespoir, c’est ne plus espérer ce qu’on est en droit et qu’on a le devoir d’attendre d’un Dieu miséricordieux qui a promis le secours de sa toute-puissance, qui, si nous n’y mettons pas obstacle, nous tirera de n’importe quel mauvais pas et nous conduira à la béatitude [15].

Ayant renoncé au salut, l’âme se livrera sans frein à toutes sortes de désordres qui la conduiront à la mort éternelle.

— La présomption, ou le salut sans conversion

Si le désespéré pense que son salut est impossible, le présomptueux espère le sien de façon désordonnée.

Ce peut être le cas de celui qui s’appuie trop sur ses propres forces sans assez demander le secours de Dieu : vie de prière presque inexistante, sacrements reçus très rarement. De telles âmes sont en danger pour leur salut. Comment résisteront-elles à de fortes tentations ?

Mais la présomption est aussi le fait de celui qui reste dans l’état de péché mortel habituel, en se disant que la miséricorde de Dieu le sauvera bien à l’heure de la mort.

[Le péché] est ici moins grave que le désespoir, dans la mesure même où c’est davantage le propre de Dieu d’être miséricordieux et de pardonner que de punir, à cause de son infinie bonté (II-II, q. 21, a. 2).

Mais la faute n’en conduira pas moins à la mort éternelle si l’on persévère dans cette attitude jusqu’à son dernier instant. On ne se moque pas de Dieu.

En faisant une application à la crise dans l’Église, ne peut-on dire qu’en ne parlant plus de la nécessité de se convertir et en prêchant au contraire le salut universel, la hiérarchie actuelle installe toute l’humanité dans une dramatique présomption pourvoyeuse de l’enfer ?

 

La victoire de l’espérance chrétienne

Une crête s’élève entre les deux abîmes du désespoir et de la présomption : c’est l’espérance chrétienne.

Cette vertu a été très bien illustrée par sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, envoyée à notre monde en cette époque moderne à la fois pour nous redonner courage devant les difficultés des temps, et pour guérir l’homme moderne de cet orgueil qui est sa perte :

J’ai toujours désiré être une sainte, écrit-elle un jour à mère Marie de Gonzague. Mais hélas ! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu’il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux, et le grain de sable obscur, foulé sous les pieds des passants. Au lieu de me décourager, […] j’ai cherché le moyen d’aller au ciel par une voie bien droite, bien courte. […] Nous sommes dans un siècle d’invention. Maintenant ce n’est plus la peine de gravir les marches d’un escalier : chez les riches, un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus. […] Dans les livres saints, […] j’ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse éternelle : « Si quelqu’un est tout petit, qu’il vienne à moi » (Pr 9, 4). […] L’ascenseur qui doit me conduire jusqu’au ciel, ce sont vos bras, ô Jésus [16] !

— Constatation de départ

Par un don purement gratuit de Dieu, le but de notre vie, ce pour quoi nous avons été créés, c’est la vision de Dieu face à face, source d’un bonheur que nul ne peut imaginer : « L’œil n’a point vu, l’oreille n’a point entendu, le cœur de l’homme n’a point conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment » (1 Co 2, 9).

Ce but est surnaturel, au-dessus des capacités de toute nature créée, humaine ou angélique. Pour voir Dieu face à face, il faut que notre intelligence ait été illuminée par ce qu’on appelle la lumière de gloire, qui n’est donnée qu’après la mort à ceux dont la nature a été élevée par la grâce.

Le premier don de la grâce a été reçu au jour de notre baptême. Cependant, nous portons ce trésor « dans des vases de terre » (2 Co 4, 7) extrêmement fragiles. Nous nous trouvons ici-bas sur un champ de bataille, où nous avons à lutter sans cesse contre notre propre nature blessée par le péché originel, contre le démon, et contre le monde qui est le serviteur du démon pour faire tomber les âmes en enfer.

En résumé, le but de notre vie, en soi impossible à atteindre par nos seules forces, est tout à fait réalisable par le don de la grâce, mais reste souverainement difficile en raison de notre fragilité et des obstacles qui se dressent devant nous.

— La lumière donnée par les Livres saints

Au lieu de nous décourager et de tomber dans le désespoir, ouvrons, comme sainte Thérèse, les Livres saints.

Dans l’ancien Testament, où Dieu commence à se révéler comme un Père, l’espérance est présente presque à chaque page. L’ancienne Alliance, c’est le temps de l’attente, où les promesses divines d’un Sauveur, de plus en plus nombreuses et précises, entretiennent et renforcent l’espérance des justes :

— « Je mettrai une inimitié entre toi [le serpent] et la femme, entre ta descendance et sa descendance. Elle te brisera la tête » (Gn 3, 15) ;

— « Vos péchés seraient rouges comme l’écarlate, ils deviendront blancs comme la neige. Ils seraient rouges comme le pourpre, ils deviendront comme la laine » (Is 1, 18) ;

— « Il a porté nos souffrances et il s’est chargé de nos douleurs. [...] Le châtiment qui nous procure la paix est tombé sur lui, et nous avons été guéris par ses meurtrissures » (Is 53, 4-5) ;

— « Je ferai avec eux une alliance de paix. [...] Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple » (Ez 37, 26-27).

Le nouveau Testament, c’est l’accomplissement des promesses : le Sauveur est venu, il est mort pour nos péchés, il est ressuscité et, depuis l’ascension, il règne dans la gloire du ciel, « toujours vivant pour intercéder pour nous » (He 7, 24-25). « Si quelqu’un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste » (1 Jn 2, 1).

Notre-Seigneur est donc le motif de notre espérance, celui sur qui nous pouvons nous appuyer pour accéder à Dieu, l’ascenseur qui doit nous conduire au ciel, pour reprendre l’expression de sainte Thérèse.

D’autres secours viendront s’ajouter pour augmenter notre espérance : Notre-Dame, à raison de son rôle éminent de Mère du Christ, de corédemptrice et distributrice de toutes grâces ; puis les saints, selon leur crédit auprès de Dieu ; les âmes justes, qui pourront prier pour nous ; enfin nos propres prières et nos mérites. Ces secours divers n’ont d’autre but que d’agir sur Dieu, par Notre-Seigneur, pour qu’il nous aide à parvenir jusqu’à lui ; Dieu restant le motif essentiel de notre espérance, seul moyen proportionné pour nous conduire jusqu’à lui [17].

— La vertu d’espérance

L’espérance surnaturelle, infuse en notre âme au jour de notre baptême, est l’une des trois vertus théologales, ainsi nommée parce qu’elle a Dieu lui-même pour but, et pour moyen d’arriver à ce but :

— elle tend vers Dieu présenté comme terme béatifiant de notre vie, seul capable de combler définitivement notre âme de bonheur ;

— et pour arriver à ce but éminemment difficile à atteindre, elle s’appuie sur la toute-puissance secourable de Dieu, offerte aux hommes par miséricorde selon les promesses qu’il nous a faites.

Ajoutons que, si la foi se trouve dans notre intelligence, l’espérance vient perfectionner la volonté pour la porter à s’appuyer sur le secours divin.

— Espérance et certitude du salut

C’est une doctrine constante dans l’Église, déjà bien établie du temps de saint Thomas, mais affirmée plus tard solennellement par le concile de Trente contre les protestants, que nul, en cette vie, hors le cas d’une révélation personnelle tout à fait spéciale [18], ne peut savoir d’une certitude absolue et divinement garantie qu’il sera sauvé [19].

Cependant, c’est aussi un enseignement commun que l’espérance chrétienne ne trompe pas : « Spes non confundit » (Rm 5, 5).

Alors, comment concilier ces deux vérités ?

Une fois de plus, saint Thomas d’Aquin nous donne la réponse d’une façon lumineuse :

De la toute-puissance de Dieu et de sa miséricorde, est certain quiconque a la foi (II-II, q. 18, a. 4, ad 2). Le fait que certains qui ont l’espérance n’arrivent pas à la possession de la béatitude vient de la défectibilité du libre arbitre qui met l’obstacle du péché, et non d’une défaillance de la toute-puissance de Dieu ou de sa miséricorde, sur qui s’appuie l’espérance (II-II, q. 18, a. 4, ad 3).

En d’autres termes :

Si la foi me dit que les secours divins sont suffisants pour me faire atteindre ma fin, elle ne me dit nullement que, concrètement, je les appliquerai à mon cas [20].

Ainsi, celui qui navigue vers le port, tant qu’il maintient la bonne direction, est certain d’arriver au but (les théologiens parlent d’une « certitude de tendance ») ; mais il ne peut affirmer qu’il maintiendra toujours la bonne direction.

Tant que nous vivons chrétiennement, nous pouvons dire que nous nous dirigeons certainement vers le ciel. Mais nul ne peut affirmer qu’il vivra chrétiennement jusqu’à son dernier jour.

Ceci nous amène à parler de la crainte.

— La nécessité de la crainte

A première vue, il est paradoxal de parler de la crainte à propos de l’espérance. Il pourrait sembler au contraire que, plus l’espérance est forte, plus la crainte disparaît.

Il faut se reporter à ce que nous venons de voir : dans la mesure où nous sommes défectibles, c’est dans cette mesure que nous devons craindre. On comprend dès lors les avertissements des pères du concile de Trente :

Que ceux qui se croient debout prennent garde de tomber, et qu’ils travaillent à leur salut « avec crainte et tremblement » (Ph 2, 12), dans les fatigues, les veilles, les aumônes, les prières et les offrandes, « dans les jeûnes et la chasteté » (2 Co 6, 5-6). Sachant que leur nouvelle naissance les met dans l’espérance de la gloire mais pas encore dans la gloire, ils doivent nourrir des craintes sur ce combat qui leur reste à livrer avec la chair [21], avec le monde, avec le diable (DS 1541, FC 575).

Le don du Saint-Esprit qui correspond à l’espérance est donc le don de crainte : nous sommes si facilement portés à nous endormir que Dieu lui-même, à certains moments, provoque en notre âme une crainte salutaire pour nous faire nous ressaisir, car nous étions sur le point de lâcher le gouvernail de notre vie.

Il s’agit cependant de la crainte dite filiale : la crainte de l’enfant qui redoute par dessus tout d’être séparé de son père. Il ne s’agit pas de la crainte que l’on appelle servile : crainte de l’esclave qui redoute de recevoir des coups de bâton.

Quant à la béatitude qui correspond à l’espérance, c’est la béatitude de la pauvreté : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 3).

Le pauvre en esprit, c’est celui qui ne se confie dans aucun de ses talents personnels, mais qui s’appuie sur Dieu seul, qui ne fait rien sans Dieu : « Ceux-ci se confient dans les chars et ceux-là dans les chevaux, mais nous, nous invoquons le nom de notre Dieu » (Ps 19, 8).

Il est arrivé à la perfection de l’espérance. Le Royaume des cieux est à lui.

— L’espérance et la victoire du chrétien

L’espérance venant perfectionner la volonté pour la porter à s’appuyer sur la toute-puissance divine, bienheureux le chrétien qui mettra en pratique cette vertu.

L’espérance, unie à ses deux sœurs aînées – la foi et la charité –, lui fera supporter toutes les épreuves de cette vie avec une patience héroïque, et lui fera remporter tous les combats de cette terre, quelles que soient ses faiblesses personnelles : combats contre sa propre nature blessée, contre le monde et contre Satan.

Avec saint Paul, il pourra dire :

— « Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8, 31) ;

— « Je puis tout en celui qui me fortifie » (Ph 4, 3).

Source de confiance, de paix et de victoire pour le chrétien, l’espérance le sera aussi pour son entourage. C’est ce qui s’est passé, par exemple, en août 1941, dans le bunker de la faim du camp de concentration d’Auschwitz, où le père Kolbe s’était porté volontaire pour sauver un père de famille condamné injustement à mort :

De la cellule où se trouvaient les malheureux, on entendait chaque jour des prières récitées à haute voix : le chapelet et des chants religieux, auxquels les prisonniers des autres cellules se joignaient. […] Les prières ferventes et les hymnes à la Vierge se diffusaient dans tout le souterrain. J’avais l’impression d’être à l’église. Le père Maximilien Kolbe commençait, et tous les autres répondaient [22]. Le chef [allemand] de la compagnie disciplinaire […] avait accès chaque jour au bunker. Il m’a raconté que, dans le bunker, le serviteur de Dieu avait vécu plus longtemps que les autres, qu’il soutenait leur moral et qu’il priait avec les prisonniers. Le chef qualifia le père Kolbe d’homme extraordinairement courageux, de héros vraiment surhumain. Il soulignait aussi que la personne du père Kolbe, son calme, faisaient une grande impression sur les SS qui donnaient un coup d’œil dans ce bunker. Il disait que, pour les SS, cela avait été vraiment un choc psychologique [23]. Un jour [le 14 août], on amena le chef de la salle des malades, un Allemand, le criminel Boch, qui fit à chacun une piqûre intraveineuse de poison au bras gauche. Le père Kolbe priait et, de lui-même, il tendit son bras au bourreau. Ne pouvant supporter ce spectacle, je prétendis que j’avais du travail au bureau, et je sortis. Le garde et le bourreau partis, je revins à la cellule et j’y trouvai le père Kolbe assis, appuyé au mur, les yeux ouverts, la tête inclinée sur le côté gauche. Son visage était beau, calme, rayonnant. […] Par la suite, et pendant des mois, le camp se souvint de cet acte héroïque du prêtre. A chaque exécution, on parlait à nouveau du père Maximilien Kolbe [24].

Le père Kolbe n’avait pas seulement sauvé un père de famille, il avait conduit au ciel les malheureux qui avaient été condamnés à mort avec lui. Mais il faut aller plus loin. Dans son ouvrage Le fou de Notre-Dame : le père Maximilien Kolbe, Maria Winowska relate les faits suivants :

Les prisonniers priaient pour les agonisants, organisaient des services de surveillance pour apprendre du moins la date de leur mort. […] Un des témoins attesta que « le sacrifice du père Maximilien a sauvé la vie à beaucoup de détenus, car les sbires, touchés malgré eux, ne battaient plus autant les prisonniers et ne tuaient pas pendant le travail ». Le fait est – et tous les anciens détenus d’Auschwitz le savent fort bien […] – que les conditions de vie dans le camp s’adoucirent quelque peu. […] Dans son bunker de mort, le père Maximilien a prié aussi pour ses bourreaux et il n’est pas téméraire de croire qu’il ait été, dans certains cas, exaucé [25].


[1] — Saint Grégoire-le-Grand, 24e homélie sur l’Évangile, citée au bréviaire dominicain (première et deuxième leçons des matines du mercredi de Pâques). Le métier de percepteur d’impôts se pratiquait rarement sans péché du temps de Notre-Seigneur.

[2] — Saint Thomas d’Aquin, Commentaria in Evangelia S. Matthæi et S. Joannis, Taurini (Italia), Marietti, 1919, tomus secundus, p. 511. Traduction par nos soins.

[3] — Il place cependant cette phrase au jour de l’ascension, comme les paroles précédentes de Notre-Seigneur, qui, pour saint Matthieu, ont été prononcées en Galilée. Cherchant d’abord notre instruction, les évangélistes groupent parfois les faits sans se soucier de marquer les intervalles du temps.

[4] — Par l’expression, pour le moins ambiguë, de « communautés religieuses », le pape entend ici les autres religions.

[5] — Benoît XVI, Discours à la Curie, 21 décembre 2012, DC 2504, 20 janvier 2013, p. 55.

[6] — De Jean XXIII au pape François inclus. Ce dernier a manifesté dès son élection sa résolution de placer le dialogue interreligieux parmi les priorités de sa politique. On pourra se reporter au Sel de la terre 85, p. 167 sq.

[7] — Pie XI, Encyclique Quas Primas du 11 décembre 1925, sur la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Vailly-sur-Sauldre, Éditions Sainte-Jeanne d’Arc, 1988, p. 1-2.

[8] — Cornelius a Lapide S.J., Commentaria in Scripturam Sacram, tomus decimus septimus complectens expositionem litteralem et moralem in Acta Apostolorum, Paris, Vivès, 1857, p. 49-50. Traduction par nos soins.

[9] — Saint Jean Chrysostome, Œuvres complètes, Bar-le-Duc, L. Guérin & Cie éditeurs, 1865, t. 8, p. 570.

[10] — Antienne du Nunc dimittis des complies de l’Ascension, au rite dominicain.

[11] — On peut relire à ce sujet le Catéchisme du Concile de Trente à propos du sixième article du Symbole des Apôtres : « Il est monté aux cieux ; il est assis à la droite de Dieu, le Père tout-puissant ».

[12] — III, q. 57, a. 1, ad. 3.

[13] — On lira avec profit ce qu’en dit saint Thomas d’Aquin au traité de la charité (II-II, q. 35). On pourra se reporter aussi au dossier paru dans Le Sel de la terre 58, p. 54 sq. avec des textes du père Ambroise de Lombez O.F.M. cap., d’Agnès Delacroix et d’Anne Sauvy. Les Éditions du Sel l’ont publié en livret en 2006.

[14] — Et le bien difficile par excellence, c’est le salut éternel.

[15] — P. Labourdette O.P., Cours (ronéotypé) de théologie morale, Toulouse, Couvent des Dominicains, 1959/1960, L’Espérance (Commentaire de II-II q. 17-22), p. 76.

[16] — Thérèse de Lisieux, Œuvres complètes, Paris, Cerf/DDB, 1998, Manuscrit C adressé à Mère Marie de Gonzague, note 15, p. 237.

[17] —On peut se reporter aux Renseignements techniques du P. Le Tilly O.P. publiés dans la Revue des Jeunes, Paris, Desclées, 1929, Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin, L’Espérance, p. 202-206.

[18] — « Et moi, est-ce que j’irai au ciel ? — Oui, tu iras. — Et Jacinthe ? — Aussi. — Et François ? — Aussi, mais il devra réciter beaucoup de chapelets » : dialogue entre Notre-Dame et Lucie le 13 mai 1917. Ce genre de révélation est exceptionnel. (Mémoires de sœur Lucie, Paris, Téqui, 1991, p. 166.)

[19] — « Si quelqu’un dit avec une certitude absolue et infaillible qu’il aura sûrement ce grand don de la persévérance finale, sauf s’il l’a appris par révélation spéciale, qu’il soit anathème » (Concile de Trente, Décret sur la justification, canon 16, DS 1566, FC 598).

[20] — P. Le Tilly, Revue des Jeunes, L’Espérance (ibid.), Renseignements techniques p. 237.

[21] — Il s’agit ici de notre nature blessée par le péché originel.

[22] — Témoignage de Bruno Borgowiec, employé comme interprète par les nazis au bunker, publié dans l’ouvrage de A. Ricciardi O.F.M. conv., Maximilien Kolbe, prêtre et martyr, Sources historiques (dépositions des procès canoniques, témoignages, lettres), Paris, Médiaspaul, 1987, p. 346. Le père Ricciardi était le postulateur de la cause.

[23] — Témoignage du docteur Nicet Wlodarski publié dans l’ouvrage du père Ricciardi (ibid.), p. 347.

[24] — Suite du récit de Bruno Borgowiec, dans le livre du père Ricciardi (ibid.), p. 347-348.

[25] — Maria Winowska, Le fou de Notre-Dame, le père Maxilimien Kolbe, Paris, Bonne Presse, 1950, p. 273-274. Ce livre est de meilleur esprit que sa réédition faite en 1982 par Médiaspaul et les Éditions Paulines, revue et corrigée dans l’esprit de Vatican II, sous le titre : Saint Maximilien Kolbe.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 86

p. 148-164

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