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Le « glaive tranchant » et le « lumineux flambeau * »

 

Pour le centenaire de la naissance de Louis Veuillot, en 1913, La Critique du libéralisme de l’abbé Emmanuel Barbier publia une série d’articles qui constituent le plus bel hommage sur la personne, l’œuvre et la pensée du grand polémiste catholique.

L’abbé Barbier avait confié ce travail à la plume talentueuse du chanoine Lecigne, qui était alors doyen de la faculté catholique des Lettres de Lille. Celui-ci donna onze articles entre avril et décembre 1912, qu’il intitula ainsi : « Les origines de Louis Veuillot » ; « L’âme chrétienne de Louis Veuillot » ; « L’esprit de Louis Veuillot » ; « Le cœur de Louis Veuillot » ; « Le catholique intégral » ; « Le gentilhomme » ; « Le Français » (en deux livraisons) ; « Le poète » ; « Le romancier » ; « L’opportunité de Louis Veuillot ».

Plutôt que de reprendre en sous-main ce témoignage remarquable à bien des points de vue et qui n’a point vieilli, il nous a semblé que le meilleur moyen de marquer le bicentenaire de Louis Veuillot était de citer de larges extraits de ces pages où brillent l’esprit catholique, la finesse et la profondeur de l’analyse, ainsi qu’un humour de bon aloi, inspiré de la gaieté de Louis Veuillot.

Nous reproduisons ci-après, en sa quasi totalité, le deuxième article de la série, que nous avons renommé : « le chrétien ». Des autres articles nous tirons d’abondants passages pour dresser les portraits suivants : « l’écrivain » et « le héraut du Christ-Roi ». Pour cette dernière évocation, nous avons également puisé dans Armand Géradin, Le héraut du Christ-Roi, Paris, Lethielleux, 1948. Les titres et les notes sont de notre rédaction.

Après et au fil de ce témoignage, nous laisserons parler Veuillot lui-même à travers un choix de textes extraits pour une très grande part de sa correspondance – la partie la moins connue de son œuvre –, où l’on retrouve, sous une forme plus concise, plus directe et plus familière, le meilleur du talent et des idées qui font la richesse de ses articles et de ses livres.

Le Sel de la terre.

 


Le chrétien 

par le chanoine Lecigne

 

La conversion

Il faut d’abord nous représenter l’état d’âme de Louis Veuillot à la veille de sa conversion.

Il a 24 ans. Depuis le jour de sa première communion, il n’a pas mis les pieds dans une église. II a dirigé un petit journal, à Rouen d’abord, à Périgueux ensuite ; il vient d’entrer, non sans éclat, dans la presse parisienne. La religion catholique est une inconnue pour lui ; il l’ignore, mais il ne la blasphème point. Elle l’attire plutôt, vaguement et à son insu. Il écrira un jour : « J’avais la religion de la lyre ; non, c’était quelque chose de plus. » Et pourtant, vers 1834, le mot – la religion de la lyre – caractérise assez bien son état moral. On sent de temps à autre affleurer sur sa conscience de ces mélancolies et de ces nostalgies religieuses à quoi se reconnaît la génération romantique. Un bout d’élégie lui vient sous la plume quand d’aventure il songe à son âme dépeuplée des choses divines. Un jour, il s’est rendu en chroniqueur au pèlerinage de Bon-Secours ; il a vu là de braves gens en prière et il a souffert de ne pouvoir s’agenouiller avec eux :

Je sentis des regrets, écrit-il en son journal, de ne pouvoir faire comme ceux qui m’entouraient ; ils priaient avec ferveur, avec tant de foi que j’aurais voulu plier les genoux et prier. Il doit être si doux de croire bien fermement que la prière de votre cœur s’en va toute rayonnante au ciel et que là, elle est entendue.

Il se moquera plus tard du rituel sentimental familier aux romantiques, de la religion des larmes, des soupirs et des désirs ; il me semble qu’à ce moment le petit journaliste de Rouen et de Périgueux en est un peu là lui-même, qu’il a du « vague à l’âme » et que « l’infini le tourmente ».

Mais il est tourmenté par autre chose aussi. Une espèce de lassitude morale l’envahit lorsqu’il se regarde et qu’il fait le compte de sa vie. Elle lui apparaît vaine, inutile, sans but, avec toutes les besognes auxquelles on ne croit pas, les petits succès de salon, les petits applaudissements de la rue, et tout cet amas de petites choses qui font que l’homme est à leur taille et qu’il ne se grandit ni par l’idée ni par l’action. Il daube les libres-penseurs, les bourgeois rentés de Périgueux, mais, quand il a bien ri, il ne peut s’empêcher de se dire :

J’évite de descendre en moi-même, car c’est là que je suis leur égal, peut-être leur inférieur. Ils savent ce qu’ils veulent et je ne le sais pas ; et si j’ai des troubles qu’ils ne connaissent pas, qui m’assure que je ne suis pas traître à mon âme et à ma destinée, autant et plus qu’ils ne le sont eux-mêmes au but final de la vie ? Mais quel est-il ce but mystérieux, invisible ?…

Il ne sait pas, il cherche. Il est mal entouré d’ailleurs. Un « vieux dignitaire » à qui il confie les angoisses de son âme lui répond : « Il n’y a de joie certaine que de bien boire et de bien manger. » Un jour, il reçoit une lettre de son ami, Gustave Olivier ; celui-ci lui annonce qu’il est chrétien, qu’il a un confesseur et qu’il communie. Louis Veuillot porte la lettre au préfet Romieu, une façon de bohême qui a rangé sa vie au fur et à mesure qu’il escaladait les hauteurs. Romieu sourit, branle la tête et déclare : « Votre ami est fou ! » Et Louis Veuillot, qui aura bientôt l’insurrection facile contre les avis préfectoraux, n’ose trop molester contre celui-ci. Ses amis de Périgueux sont des libéraux et des voltairiens ; les meilleurs sont les indifférents et les inoffensifs. Il n’est tout à fait ni avec les uns, ni avec les autres : c’est un incertain qui a besoin de se fixer, un inquiet qui a faim et soif de repos…

 

Un cœur inquiet

Cette conversion de Gustave Olivier l’a impressionné beaucoup plus qu’il n’avoue au préfet Romieu. Le jour où il entendit prononcer par son ami des mots dont il ignorait presque le sens, il se sentit troublé au plus intime de sa conscience. « Je veux me réfugier sous ton aile, lui écrit-il, te voir, t’entendre, te suivre, si je puis. » On dirait qu’il soupçonne en lui cet ange de Dieu qui remue l’eau en la piscine évangélique et lui communique une vertu de guérison. Et, durant quelques mois, les lettres se suivent, étrangement mélancoliques et gémissantes. Il est évident que ce malade a le sentiment de son mal, l’horreur de son état, le vague désir d’une guérison. Tout cela est très confus d’ailleurs. La plainte est aussi obscure que la conscience d’où elle sort. Louis Veuillot dit, après s’être bien regardé en lui-même : « Je m’aimerais mieux franchement mauvais que tel que je suis… Jamais mon cœur n’est au niveau de ma tête… Je suis dans un malaise et dans une folie continuelle. » Il s’y perd à la fin. Un tel état d’âme n’est plus de l’indifférence ; le malade est éveillé de son coma, ses paupières s’ouvrent et il est facile de surprendre dans ses yeux ce que le P. Bourget appelle « l’aube d’une autre âme ». Et pourtant il s’aperçoit à peine de ce réveil ; il essaie de s’analyser et il se croit encore l’indifférent de la veille. Écoutez comme il parle de lui-même à Gustave Olivier :

Ce n’est pas de la négation, pas même du doute, c’est de l’indifférence. Oui, l’indifférence est dans mon cœur, et pourtant mon esprit voudrait s’élever à la foi, mon esprit sent que la foi serait douce et belle et que l’indifférence est une immonde lâcheté. Quand je me sens bien malheureux, bien bas, bien misérable, j’ouvre au hasard l’Imitation de Jésus-Christ, que tu m’as donnée, je lis un verset, je verse quelques larmes : ces larmes entraînent avec elles mon émotion, comme un torrent emporterait quelques parcelles d’or, et je retombe aussitôt plus que jamais froid et vide.

Et alors, perdu dans le labyrinthe de cette conscience, à demi somnolente, à demi éveillée, incapable de s’expliquer son trouble intermittent et les mots qu’il vient d’écrire presque malgré lui, il ajoute : « Je suis comme un instrument dont un artiste invisible tire des accords que je ne puis comprendre. » Plus tard, dans son poème inachevé, Cara, il esquissera le portrait d’un héros dont les inquiétudes et les nostalgies furent les siennes, et c’est bien son état d’esprit d’alors qu’il représentera dans ce magnifique sonnet qu’on vient d’exhumer :

C’est vraiment une chose atroce et désolante Qu’on ne puisse jamais rester seul avec soi, Sans qu’aussitôt s’éveille, insoluble, insolente, L’horrible question du doute et de la foi. Pourquoi m’en occuper ? – Ah ! sans doute, mais quoi ? Si le problème est là, si ma raison dolente Dans son aile a reçu cette flèche brûlante Et ne peut l’arracher, en suis-je maître, moi ? Je subis le tourment, ou plutôt j’ai la honte De redouter le faîte où malgré moi je monte Et de vouloir descendre, et ne le pouvoir pas. Toujours je me dis : Marche ! et je m’écrie : Arrête ! Si je regarde en haut, je sens tourner ma tête, Je me sens étouffer à regarder en bas.

Cette « flèche brûlante », cette ascension involontaire et forcée, cette sorte d’asphyxie morale que Veuillot éprouve à s’attarder dans le val d’en bas, toutes ces souffrances sont des grâces de Dieu. « Seigneur, disait saint Augustin, mon cœur sera dans l’inquiétude tant qu’il ne se sera pas reposé en vous ! » Louis Veuillot est inquiet, tiraillé en sens contraires, écartelé pour ainsi dire entre le besoin et l’impuissance de croire. Il appelle la lumière et il a peur d’elle. « Je veux voir et je crains de voir » ; il mettra bientôt cet aveu sur les lèvres d’un de ses personnages. Il en est là lui-même, et je ne sais rien de plus dramatique que cette lutte entre le Maître et l’ouvrier, entre le Maître qui dit : « Viens et suis-moi ! », et l’ouvrier qui répond, ou à peu près : « Hélas ! je n’en ai pas le courage… Hélas ! je n’en suis pas digne… »

 

Un cœur révolté par l’impiété sociale

Louis Veuillot confessera un jour une troisième raison déterminante de sa conversion, celle que l’on pourrait appeler la raison sociale. Peut-être ne la sentira-t-il vraiment qu’en 1839, devant le cercueil de son père. Il y aura des anathèmes dans la véhémence de sa douleur ; il maudira ceux qui ne savent dire au peuple que ceci : « Sois soumis, car si tu te révoltes on te tuera ! » et qui lui ôtent en même temps toute croyance et toute espérance qui console. Mais il n’avait pas attendu de pleurer pour comprendre que l’impiété populaire est une véritable iniquité sociale. Il souffrait en lui-même, il souffrait pour les autres aussi ; il souffrait pour la multitude d’en-bas qui, n’ayant plus de Dieu, n’a plus rien qui la soutienne dans la vie et dans les misères de la vie. Et c’est de bon cœur qu’il eût donné son talent, son avenir, sa petite fortune pour la rançon de tant de malheureux.

Ah ! je le sais maintenant pourquoi j’ai tant souffert ! – écrira-t-il en 1841 en parlant des maîtres de la société. Que ne peuvent-ils me reprendre ces vains avantages et rendre à tous mes frères, les pauvres, ce qu’ils avaient jadis, ce qui leur a été enlevé, ce qu’il me faudra déplorer toute ma vie de n’avoir pas eu plus tôt : la connaissance de Dieu, ce pain de chaque jour ; l’amour de Dieu, ce repos de toutes les heures ; la prière enfin, cette espérance de tous les instants, cette inépuisable richesse, ce secours infaillible ! C’est là le trésor du pauvre ; c’est là l’égalité, c’est là l’ordre, la fortune, la joie ! C’est là tout ce qui lui faut et tout ce que votre Charte (que je ne méprise point d’ailleurs) ne donnera jamais ! Si, grâce à une éducation chrétienne, véritable apanage que la société doit à tout homme naissant en pays chrétien, il y avait eu pour moi un seul souvenir d’innocence, de candeur et de foi dans le son des cloches du dimanche,… combien je vous en serais plus reconnaissant, ô bourgeois, que de la place que vous avez prétendu me faire !

Il y avait donc en Louis Veuillot un inquiet affamé de certitude, un homme de conscience désireux d’être utile, un homme de cœur enfin révolté contre l’oppression du peuple par les bourgeois impies. La grâce divine va s’emparer de ces inquiétudes, de ces désirs, de ces révoltes ; elle va faire de ce petit journaliste le plus complet des chrétiens, le plus fier des soldats, le plus intrépide des défenseurs de l’Église.

 

La « mission » de Rome

Au mois de mars 1838, Louis Veuillot est donc à Paris ; il collabore au Moniteur parisien, une feuille à peu près incolore où il s’ennuie à périr et que, dans l’intimité, il appelle le Canard. Un lundi de Carnaval, son ami Gustave Olivier le rencontre sur le boulevard triste comme un croque-mort en disponibilité. Il a croisé sur sa route des masques enroués et avinés ; un amer dégoût lui soulève le cœur. — « Qu’as-tu ? » lui demande Gustave Olivier. — « J’ai l’hiver, j’ai Paris, j’ai des journaux à lire, j’ai un journal à faire. Nomme-moi donc un malheur, un chagrin que je n’aie pas ! » Il n’avoue encore que la moitié de sa misère ; l’autre moitié est le secret de Dieu. Et Gustave le tente, il lui parle d’un voyage en Sicile, en Grèce, en Turquie. Louis tâte sa bourse, elle est plate, ma foi ! Mais il est au mieux avec le gouvernement ; il obtient de M. de Salvandy un de ces billets circulaires qui, sous le titre fastueux de « mission », rentraient déjà dans le genre du voyage d’agrément. Et il part : « Je croyais aller à Constantinople, a-t-il dit, j’allais plus loin. J’allais à Rome, j’allais au baptême ! »

Il faut lire dans Rome et Lorette le dénouement du drame intérieur. Je ne sais rien de plus beau dans l’histoire des âmes. Pas d’étalage indiscret ; pas un soupçon de ces Confessions à la Jean-Jacques, l’étrange pénitent qui bat sa coulpe sur la poitrine du genre humain et qui, après avoir remué l’ultime vase de son cœur, trouve encore moyen de se hisser sur les autels. Des luttes et des hésitations, des prières et des larmes, de mélancoliques regards vers le passé, quelquefois un doute léger, un dernier doute, pareil à ces nuages qui flottent sur l’horizon à l’heure où le soleil se lève, et puis la joie sereine d’un grand jour, la joie du pardon :

Lorsque, levant sa main sur ma tête, le ministre du Seigneur prononça d’une voix douce et grave les paroles sacramentelles de la miséricorde et du pardon, je me courbais plus bas en frémissant d’allégresse ; j’adorais le secret inexprimable de la clémence divine, et je compris que Dieu pouvait me pardonner.

Et enfin, le lendemain, la communion, sa « première communion » à Sainte-Marie Majeure. En tout ceci, une très grande franchise, une simplicité d’enfant. Louis Veuillot ne s’érige point en sujet de pendule pour les parloirs de communauté, en figure de saint pour les verrières d’église. Même au retour du confessionnal et de la Table sainte, il a souffert et il l’avoue. Tout le passé revenait vers lui, non plus misérable et souillé comme au jour du renoncement, mais « revêtu de jeunesse et de gloire, tendre, plaintif, touchant ». Les choses rejetées surgissaient à son esprit ; elles lui disaient :

Nous sommes encore là, nous t’aimons encore… Tu vois que nous ne tombons pas comme la feuille de l’églantier, au premier vent qui s’élève : que cherches-tu qui ne soit parmi nous ?

Et il était tenté d’étendre les bras vers les jouets brisés. Il écrivait à son frère :

Je suis horriblement triste… Le combat a réellement commencé à l’acte qui devait le finir… Ce que j’ai abandonné avec le plus de facilité me devient cher… C’est une dure et épouvantable situation que celle-là.

Et, comme il a peur d’être vaincu à la fin et que les ironies du monde ne soient maintenant à l’adresse du Dieu qu’il n’a pas su garder, il ajoute :

Quelle que soit au surplus l’issue de la lutte, je proteste d’avance contre la lâcheté qui me ferait succomber  ; si le mal triomphe, ce n’est pas que la religion ne soit point bonne ; c’est que je suis trop mauvais.

Comme il est vrai, cet homme ! Et comme il est noble, touchant, dans ses délicatesses de fils pour cette religion qu’il ne connaît que depuis quelques jours !… J’imagine que, si Notre-Seigneur avait voulu ajouter un épilogue à la parabole de l’enfant prodigue, il l’eût fait de ces sentiments et de ces paroles, et que le pauvre jeune homme eût dit comme Veuillot : « Si je m’en vais encore, n’en accusez ni la tendresse, ni la sagesse de mon Père ; c’est que vraiment je suis trop mauvais. »

 

Une âme intégralement chrétienne

Entrons maintenant dans l’intime même de Louis Veuillot : nous allons admirer la mâle beauté d’une âme profondément et totalement chrétienne. La voilà radoubée, restaurée ; elle ne tardera point à se rasséréner. De Rome, Louis Veuillot n’est pas allé à Constantinople ; au fond, sa « mission » était terminée. Il rentre à Paris par la Suisse ; il fait une retraite chez les Jésuites de Fribourg. Un moment, on craint qu’il n’en sorte pas et que, pour me servir de son mot plaisant, « sa future ne soit la Très Sainte Trinité ». Mais non, il revient ; il ne s’est jamais senti si près d’être heureux :

Jamais, écrit-il à son frère, je ne me suis senti autant de courage ; jamais bon cheval, enfermé depuis longtemps dans l’écurie, ne s’est plus réjoui de partir pour la course et n’a considéré d’un oeil plus satisfait l’étendue du champ.

 

Catholique par toute son âme

Une chose frappe tout de suite dans les lettres et les ouvrages de Louis Veuillot qui datent de cette époque c’est l’absolue pureté de son catholicisme. Celui qui sort de la piscine n’est pas un boiteux ou un paralytique à moitié guéri, qui penche à droite, s’incline à gauche, et introduit dans sa marche ces oscillations de pendule isochrone à quoi se reconnaissent les libéraux et les modernistes de tous les temps. Il est catholique, rien que cela et tout cela. La vérité qu’il a embrassée et qu’il se jure de défendre est celle qu’il définit à son frère, « la vraie vérité bien claire, bien authentique et bien pure de tout soupçon ». Il ne retranche ni n’ajoute ; il la prend telle qu’elle est dans l’Évangile, telle que l’Église l’a interprétée, telle que la tradition des siècles l’a transmise et consacrée. Il y a eu au 19e siècle une façon de rationalisme catholique ; des hommes, bien intentionnés d’ailleurs et de cœur vaste, se sont dit qu’il ne fallait point faire de la vérité religieuse un fantôme à effrayer les gens : ils l’ont parée, ce qui est très bien ; ils l’ont adoucie, ce qui est déjà périlleux, car la vérité n’a besoin ni de fard ni de maquillage ; ils l’ont atténuée, diminuée, ce qui est un crime, car le Maître a dit de sa vérité divine que « pas un point ni une virgule n’en seront retranchés jusqu’à ce que toutes choses soient accomplies ». En notre siècle raisonneur, des chrétiens, des prêtres, des philosophes, des savants, d’anciens élèves de la Sorbonne… ou d’ailleurs, se sont employés à faire sa part au surnaturel, à ne pas l’exagérer outre mesure et, comme disait l’un d’eux, à ne point « hérisser de lames de rasoir les portes de l’Église ». Louis Veuillot n’est ni un rationaliste, ni un naturaliste.

La raison, écrit-il au lendemain de sa conversion, est comme le vin de l’intelligence humaine. II y a une mesure où elle fortifie ; passé cette mesure, elle tue. Il n’en est pas ainsi de la foi, l’excès n’est pas à craindre ; l’excès de la foi, c’est la juste mesure de la raison, puisque c’est la complète obéissance aux ordres de la Sagesse même, aux ordres de Dieu.

Il était entré dans l’Église, comme le voyageur fatigué entre à l’auberge des soirs ; il n’avait pas à poser ses conditions, il ne les posa point. Il avait mieux à faire ; quelque chose venait enfin de naître en son cœur, une joie exquise, une véritable ivresse, la joie et l’ivresse de la vérité connue, embrassée, ardemment aimée. Quand il descendait en lui-même et qu’il comparait son état d’âme d’aujourd’hui à celui d’hier, il ne pouvait en revenir de surprise et de gratitude douce. Il écrivait :

Dans ce temps-là j’étais toujours hérissé de peut-être. Plus de ténèbres à présent. Dieu, me regardant d’un œil plein de miséricorde, a dit : Que la lumière soit dans cette âme ! Et la lumière y brilla tout aussitôt. Je sais, entendez bien cela, madame, je sais tout ce que l’homme peut désirer avec sagesse sans redouter d’être déçu ; c’est la foi, c’est l’amour et la crainte de Dieu.

Cela ne s’est peut-être pas vu deux fois au cours du siècle dernier. J’ai entendu d’illustres convertis qui, du « besoin de croire », et des « raisons actuelles de croire », et de leur acte de foi, composaient d’admirables conférences. Et je ne sais pourquoi ils gardaient un air à demi inquiet jusque dans la victoire. En même temps qu’ils exaltaient le gouvernement de l’Église, où l’autorité vient d’en haut, ils célébraient la Démocratie, où l’autorité vient d’en-bas. Et puis, nous regardant du sommet de leur génie, ils semblaient nous dire « Tout de même, êtes-vous heureux que de ma chaire de Sorbonne, que de ma chaise à la Revue des Deux-Mondes et de mon fauteuil à l’Académie française, j’aie daigné condescendre jusqu’à vous ! » Ils étaient à la fois sublimes de gloire et... d’humilité. Louis Veuillot, lui, ressemble à un enfant qui s’agenouille, qui joint ses petites mains et qui récite avec une adorable candeur le Credo que sa mère lui a appris. Et cela durera toujours. Il va vivre en pleine lumière, toujours plus radieux, toujours plus calme, toujours plus solidement rivé à cette maison où on l’accueillit et où il trouva le repos des certitudes intégrales. Et, si l’on veut savoir la note dominante de son âme et de sa vie, il faut lire ces trois strophes sur lesquelles s’ouvre Le Parfum de Rome :

O Dieu du ciel et de la terre, qui avez choisi Rome entre le ciel et la terre, comme un point où vous daignerez descendre et où nous pourrions monter, afin qu’il nous fût donné sur la terre de plonger nos regards jusque dans le ciel, et de vous voir de nos yeux, et de vous toucher de nos mains, et de recevoir dans nos oreilles de chair quelque chose du son de votre voix ; O Dieu des anges et des hommes, Dieu des pauvres, Dieu des faibles, Dieu clément qui créez en nous les bons désirs et qui les entendez : Soyez béni de m’avoir appelé dans votre Rome… d’avoir ouvert mon intelligence à sa parole, d’avoir purifié et illuminé mes yeux dans sa lumière et alors j’ai connu le ciel et le monde, et moi-même, et vous !

 

Catholique dans toute sa vie

Il était donc catholique par toute son âme. Ai-je besoin d’ajouter qu’il le fut dans toute sa vie ? Ceci encore est admirable chez Louis Veuillot, non pas qu’il ait pratiqué la foi qu’il avait reconquise, mais qu’il ait mis dans sa piété une telle franchise, tant de simplicité à la fois et tant de fierté. Il fut fier d’être le plus humble des chrétiens, comme M. Homais est fier d’être le plus éclairé des apothicaires. Il crut que c’était une gloire pour lui, et qu’elle en valait bien d’autres, de savoir s’agenouiller pour la prière, d’avoir un chapelet dans sa poche, et de se soumettre à toutes les lois de l’Église. Au lendemain de sa conversion, une jeune mondaine se refusait à croire qu’un tel homme, qui avait tant d’esprit, pût encore par surcroît avoir un confesseur et se souvenir que le vendredi n’est pas tout à fait un jour comme les autres. Et Louis Veuillot lui écrit cette lettre où il y a un peu de malice, mais surtout l’orgueil du chrétien qui n’a rien à cacher de sa piété, parce que sa piété n’a pas à rougir :

Il est bien vrai, madame, que je me suis converti ; c’est-à-dire que, d’indifférent ou d’irréligieux que j’étais, je suis devenu chrétien, remplissant les devoirs qu’impose la foi catholique. Oui, madame, je fais ma prière le matin et le soir et souvent encore dans la journée ; oui, madame, j’observe l’abstinence et le jeûne aux jours prescrits ; oui, madame, je me confesse ainsi que beaucoup d’honnêtes gens, et je communie ordinairement, le dimanche, en compagnie des portiers et des servantes de mon quartier, compagnie à vrai dire moins nombreuse que je le souhaiterais, mais du reste excellente et mélangée dans une assez forte proportion d’hommes et de femmes, mes égaux devant Dieu, mes supérieurs dans le monde et mes supérieurs de beaucoup. Tout cela est très vrai ; je fais ces choses, on vous a bien informée...

Et, après avoir montré son coeur désormais pur de toute haine, délivré de toute incertitude, il ajoute en cette langue lyrique des saints qu’il parle pour la première fois :

Ce bonheur est le mien ; il est tout nouveau dans ma vie et je n’en ai jamais connu qui lui fût comparable. Aimer sans reproche et sans mélange de haine, c’est une joie vive, noble, continuelle, immense, et cette joie n’est rien pourtant, absolument rien, à côté d’une autre joie chrétienne qui s’est tout à coup révélée à moi comme un monde enchanté, comme un océan de délices où je me plonge, où je me berce, où je m’enivre avec de tels transports que, parfois, les yeux baignés de larmes, je me demande si c’est bien moi qui goûte de pareils ravissements…

A l’écouter ainsi, on se dit qu’il n’a pas pu improviser en quelques jours cet état d’âme, ces sentiments, ce langage ; on se dit qu’il était chrétien depuis longtemps, sans le savoir, et que le coup de la grâce n’a fait que préciser et lui révéler tout ce qu’il y avait en lui de foi cachée et de christianisme latent.

 

Piété humble et liturgique

M. J. Lemaître écrit : « J’ose dire qu’aux heures douloureuses il y eut chez Louis Veuillot de la sainteté. » Il ne s’agit point de canoniser, mais seulement d’admirer. La vie chrétienne de Louis Veuillot est admirable, comme une de ces légendes de sainteté que l’Église fait lire à ses prêtres dans le bréviaire. Telle page écrite par lui au retour de la table sainte fait songer à ces actions de grâces qui sont le secret des grandes âmes mystiques. Celui dont on a fait un monstre d’orgueil est humble devant Dieu et devant les hommes, comme un frère lai de couvent. Il implore des prières pour lui et pour son œuvre avec une simplicité enfantine. Il se sent indigne du choix dont il fut l’objet, de l’épée qu’il tient, du drapeau qu’il porte :

Priez beaucoup, faites beaucoup prier, écrit-il à un ami. J’y ai quelque droit comme soldat de la bonne cause, quoique soldat si indigne, en vérité, que je crains de manquer la palme. Si vous connaissez quelque âme fervente et humble qui prie et lutte loin des éloges du monde, sous les seuls regards des anges et qui ne demande à Dieu, de tous les biens possibles, que le bonheur de l’aimer beaucoup, c’est à celle-là qu’il faut me recommander. Demandez-lui pour moi ses prières, sa pitié !

Rien ne le console et ne le soutient comme de se dire que des mains se lèvent pour lui vers le ciel : « Ce sont autant de branches tendues à un malheureux qui se noie. » Et il ne cesse de mendier à tout venant un souvenir devant Dieu.

Il prie lui-même, il ne se repose de travailler que pour prier. Elle est de lui cette belle définition de la prière chrétienne : « Que Dieu est bon de broyer nos cœurs froids et durs pour en dégager cette étincelle et ce parfum qu’est la prière ! » Il aime entre toutes la prière liturgique. Les offices de l’Église sont sa joie et son repos. Il a passé un dimanche dans un petit village de Bourgogne et sa lettre est remplie du plaisir qu’il a savouré au chant des Vêpres :

J’avais depuis bien des années négligé ce devoir de piété, je m’y reprends. Pour tout dire, je n’ai pas grand mérite ; il me serait aussi pénible d’y manquer qu’autrefois de manquer une distraction, et, plus récemment d’abandonner un travail. Voilà ce que c’est d’avoir commerce avec les vivants, dans le monde et dans les livres. On finit par trouver plus de charme à la voix cassée d’un curé qui entonne ou détonne les psaumes, qu’à toute la légèreté des conversations et à toute la profondeur des philosophies. Que Dieu est bon de nous faire vieillir pour nous ramener de force au sérieux qui est la prière !

Les fêtes catholiques lui mettent l’âme en jubilation. Jadis, à Rouen, au temps de sa jeunesse incrédule, il regrettait que la Révolution de Février eût supprimé du calendrier la procession de la Fête-Dieu, « une noble, et touchante, et superbe fête » ; maintenant, il porte le dais dans les pieux cortèges. Et il en est fier, plus fier qu’il sera jamais de porter sur ses épaules son journal et toute sa gloire. Mais il est plus ému encore que frémissant d’orgueil. Il a assisté à une procession à Plombières ; c’était magnifique, ces hommes découverts, ces pompiers sous les armes, ces enfants qui portaient chacun un petit drapeau, ces petites filles parées de robes blanches et de rubans bleus.

Deux personnages m’ont particulièrement attendri : un caporal des pompiers, âgé de plus de quatre-vingts ans, un tambour des enfants âgé de six ans. Le caporal tenait son sabre d’une main tremblante et marquait le pas d’un pied tremblant. Le tambour tambourinait comme un petit enragé, accompagnant toujours. Ces simplicités autour du bon Dieu me donnent des envies de pleurer.

Les larmes lui venaient aux yeux ; il était poète plus que jamais. Le charme simple ou grandiose de la liturgie catholique l’impressionnait jusqu’aux dernières profondeurs de l’âme. Il y a des lettres de Veuillot qui eussent fait envie à Chateaubriand et qui sont plus belles que tout ce qu’il y a de plus beau dans le Génie du Christianisme, car on sent ici autre chose qu’un peintre qui broie des couleurs ; on a devant soi un chrétien qui a le sens intime et direct du surnaturel et à qui le cadre du tableau n’en fait pas oublier le sujet essentiel. Lisez plutôt cette page écrite d’Époisses au matin de Noël 1866 :

J’ai suivi tout l’office et je ne sais pas pourquoi je ne passe pas ma vie à chanter des psaumes, car, à aucun point de vue, je ne trouve rien de si beau. C’est là que l’on apprend la bonne politique, la bonne littérature, le bon amour. Il faisait un temps à mettre en description. Une lune voilée de vapeurs, non pour se cacher, mais pour laisser voir les étoiles qui luisaient comme des yeux contents ; tous les arbres poudrés de cristal, la terre sèche, craquant joyeusement sous le pied ; mais pas de froid, si ce n’est tout juste ce qu’il fallait pour produire ces merveilles. Cela devait être ainsi, la nuit du Gloria in excelsis.

 

Piété fière et combattante

Et cette piété, qui se pare de poésie, s’ennoblit surtout d’une sainte fierté. J’y reviens à dessein. Louis Veuillot a combattu tous les fléaux du siècle. Il y avait peut-être un subtil respect humain dans la politique de certains catholiques libéraux. Leur politesse, leur prudence, leur implacable « charité », se compliquait au fond d’une pudeur dont le vrai nom était fausse honte. Ils avaient peur de défier le monde en dressant bien haut, au-dessus de lui, la vérité et ses droits. Ils ne voulaient point provoquer. Ils se faisaient humbles, au risque de s’humilier ; ils adoucissaient et ils n’étaient pas loin d’avilir. Leur stratégie se résumait en une façon de concordat passé entre les paradoxes du monde et les idées éternelles, intangibles. Fiers, ces hommes qui cédaient toujours sous couleur de concéder... Allons donc ! Ils avaient sans doute de la morgue devant le pape et ils toisaient de toute la hauteur de leurs grandes pensées ce petit journaliste qui exprimait simplement la pensée du pape ; mais tout leur savoir fut d’être souples et prompts à l’agenouillement. Ils ont mis sur la face de l’Évangile cette rougeur discrète qui colorait leurs joues pudibondes. Louis Veuillot flagellera ce respect humain dans la doctrine ; il a commencé par bannir de sa vie le respect humain de la foi et des pratiques chrétiennes. Une fois remis sur son front, le signe de la croix y rayonna, y flamboya, comme il rayonne et flamboie au sommet des cathédrales. Tout le monde put le voir, et ce ne fut point jactance ou forfanterie ; ce fut seulement une intrépide fierté [1]. Regardez cette scène ; elle se passe au bivouac, sous la tente d’un chef arabe :

J’y passais les nuits, écrit Louis Veuillot, en compagnie d’un musulman et de deux renégats français. Tous les soirs, ce musulman faisait sa prière ostensiblement, et je faisais ostensiblement la mienne. Il se prosternait, je me mettais à genoux. Il récitait des versets du Coran, je disais le Pater et l’Ave, et surtout le Credo, avec une effusion de cœur, et jamais ma foi n’a été plus vive.

Il donne ailleurs une magnifique définition du courage chrétien ; c’est dans une conversation avec un officier. « Qu’est-ce que le courage ? » demande Veuillot. Et l’autre de répondre : « Le courage, c’est la force, c’est l’ambition, c’est la colère, c’est la brutalité, c’est l’eau-de-vie, c’est la vanité, c’est le délire, c’est la peur, c’est même le courage. » Et Louis Veuillot débarrasse la notion de courage de tout ce délire et de toute cette eau-de-vie. Ne pas fuir le danger, le chercher par obéissance et pour remplir son devoir, se consoler dans la défaite, supporter paisiblement un affront, en bénir Dieu, c’est cela le courage.

Eh bien ! mon officier, je vous affirme que sur dix chrétiens, hommes ou femmes, vous en trouverez au moins neuf capables de faire preuve de cette dernière espèce de courage, mais il faut choisir parmi ceux qui sont exacts à dire leurs patenôtres.

Il fut lui-même ce chrétien courageux qui ne tremble pas, qui ne fuit pas le danger et qui ne retranche rien à son devoir. Il fut catholique « effrontément », comme il disait un jour ; et, s’il a rougi parfois, ce ne fut jamais que devant Dieu, et pour ses propres fautes... Je le vois d’ici et en ce moment ; il s’agenouille en une prairie close des moutons de Rouen. Son frère et ses sœurs l’accompagnent. Il connaît bien ce terrain ; dix ou quinze ans passés, il a échangé une balle avec un adversaire, en un duel de presse. Il revient en pèlerinage au lieu de son péché. Il fait mettre à genoux son frère et ses sœurs, près de lui. Toute la famille réunie implore le pardon de Dieu pour le bretteur contrit et pénitent. C’est en plein jour, c’est au grand soleil. Y a-t-il des témoins ? Il ne s’en inquiète pas. Veuillot affirme sa foi, son repentir, son obéissance à la face de la terre et du ciel. Il est tout entier dans cet épisode.

 

La souffrance et la croix

Et je n’en finirais pas si je voulais mettre à nu toutes les beautés, toutes les délicatesses, tous les héroïsmes de cette âme chrétienne. Il y aurait un magnifique chapitre à écrire ici ; on l’intitulerait : Louis Veuillot sur la croix. Il souffrit beaucoup ; il pouvait dire un jour :

J’ai vécu, j’ai vieilli. De l’humaine misère J’ai porté le fardeau tous les jours. Il est grand. Sans en excepter un, j’ai refait, en pleurant, Tous les chemins heureux que j’avais sur la terre Je sais ce qu’ici-bas le ciel donne et reprend : Deuil d’amis, deuil d’époux, deuil de fils, deuil de père Et deuil public aussi !… J’ai bu cette heure amère ; J’ai tenu dans mes bras Valdégamas [2] mourant. J’ai vu l’esprit de l’homme au mal vouer son culte ; Sur mon drapeau sacré j’ai vu monter insulte, Chez des amis vivants je me suis vu mourir. Et parmi ces douleurs humiliant mon âme, Satan m’a fait sentir son ironie infâme !… O mort, comme parfois tu tardes à venir.

Il avait donc beaucoup souffert. Il écrivait une fois, repassant toutes les stations de sa voie douloureuse :

J’ai été marié à une charmante et angélique créature que j’ai perdue au bout de huit ans. J’ai eu six enfants, il m’en reste deux. J’en ai vu mourir trois en quarante jours. Ces terribles coups ont mis mon cœur pour jamais à l’abri des blessures que peuvent faire les ennemis politiques et littéraires, et ceux qui croient me déchirer perdent leur temps : ils frappent un cadavre.

Il ajoutait une autre fois, avec la mâle mélancolie des grands cœurs tendres : « C’est une triste chose dans cette vie de ne pouvoir plus reposer son cœur que sur la pierre d’un tombeau ». Il ne niait pas la souffrance ; il n’était pas l’étrange héros romantique qui blasphème au moindre bobo et qui écrit tout de même :

Gémir, pleurer, prier est également lâche… Souffre et meurs sans parler [3]!

Il ne refoulait ni les gémissements, ni les pleurs, ni surtout la prière. Mais qu’il était beau, cet homme, en face des cercueils aimés ! Il disait : « Je pleure, mais j’aime ; je souffre, mais je crois. Je ne suis pas écrasé, je suis à genoux. Ces deux chers tombeaux sont des jours sur la vie éternelle ». Il ne voulait pas qu’on accusât Dieu de le traiter cruellement ; il disait : « Je confesse d’avance de toute mon âme, comme je le ferai au jour du jugement, que Dieu n’est point en reste avec moi et qu’il a voulu me sauver ». Il disait encore, après avoir conduit au cimetière sa troisième petite fille :

Si j’étais assez chrétien, je me réjouirais d’avoir trois de mes enfants au ciel, à côté de leur sainte mère. Je le suis assez pour n’être pas accablé, pour goûter même une ombre de cette joie sainte. Oui, elles échappent aux pièges du mensonge. Il ne les a pas séduites, pas même effleurées. Dans leur candeur angélique, elles sont mortes comme des saintes, comme des pénitentes. Elles étaient holocaustes. L’aînée avait neuf ans ; elle a donné son cœur à Dieu, au moment d’expirer, en pleine connaissance. L’autre avait six ans. On lui présentait des médecines qui faisaient bondir le cœur : elle faisait le signe de la croix et les prenait sans hésitation, sans répugnance. Elle avait à la main un petit crucifix et le baisait souvent d’elle-même, avec la foi d’un ange. Comment ne bénirais-je pas Dieu ? Comment n’espérais-je pas que ces pures victimes prieraient efficacement pour moi la Victime sans tache ? Je pleure cependant, mais ces larmes ne jettent aucun voile sur la claire évidence des miséricordes dont je suis l’objet sous ces coups de foudre. J’aime davantage Dieu, je veux davantage servir la vérité, je me sens au-dessus de moi-même. Ah ! que Dieu laisse longtemps dans mon cœur ce baume amer et purifiant !

Il n’y a peut-être rien de plus vrai et de plus émouvant dans la littérature de la douleur chrétienne que les lettres écrites par Louis Veuillot après la mort de ses fillettes : nulle raideur inhumaine, pas un soupçon de ce stoïcisme théâtral qui est presque toujours un mensonge ; mais des larmes qui coulent, des prières qui montent et le murmure ininterrompu du mot qui sanglota sur les lèvres du divin Agonisant de Gethsémani : « Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne ! »

 

L’amour des pauvres

Il faudrait dire encore que son cœur fut bon, généreux, et qu’il avait la main aussi largement ouverte que son cœur. Combien de fois ne vit-il pas s’arrêter à sa porte les chevaliers de la bonne aventure, l’un ou l’autre de ces faméliques de la presse ou de la librairie qui dépensent plus d’esprit à gagner leur déjeuner qu’à écrire leurs articles ou leurs livres ! Ils tiraient la sonnette. Élise Veuillot n’était pas toujours très accueillante à ces amis de passage ; elle était un peu la main gauche dans la maison, Louis était la main droite, et la main gauche ignorait ce que donnait la main droite. Un meuble fut toujours à demi inutile dans la maison de Louis Veuillot, c’est le coffre-fort. « Le sein des pauvres », comme parle l’Écriture, fut à peu près sa seule banque. Un jour son frère lui annonce un gros versement de droits d’auteur ; tout de suite il écrit à Élise :

Eugène dit que tu auras vingt mille francs à toucher dans le mois de janvier. Non, vingt-cinq mille ! Est-il possible ? Cache, cache, cache-moi beaucoup de ces ordures-là dans le sein de Lazare et n’oublie pas ton pauvre frère aîné qui est gueux horriblement.

Il ajoutait une autre fois après avoir lu un article sur les privilèges de la charité :

J’ai envie de vider ma bourse. Au fait, nous avons bien à donner en ce moment. Donne, donne, donne, je t’en prie ; ouvre la main gauche et la main droite, et fais des trous à ta poche, pour que la main droite et la main gauche ne soient pas seules à donner.

Et quand il s’agissait du denier de saint Pierre, il était plus généreux encore que pour le denier des pauvres. Il écrit d’Époisses à sa sœur :

Aujourd’hui, on a fait la quête pour le pape. J’ai été bien. J’espère que, de ton côté, tu ne t’es pas ménagée. Va donc ! va donc !

 

Mots d’ordre

« Va donc ! va donc ! », c’est le mot qu’il n’a cessé de crier autour de lui. Il avait son idéal, il le montrait à tous ceux qui attendaient de lui un conseil, un mot d’ordre. Et ce n’était rien de banal, d’à mi-côte ou d’à mi-chemin. A Ernest Lelièvre, hésitant sur sa vocation, il écrivait : « Si vous n’êtes pas religieux, il faut être saint ! » A un jeune zouave pontifical, il adressait ce sublime ordre du jour :

Tu iras jusqu’au sang, jusqu’à la mort. Tu as pris les armes comme les cardinaux prennent la pourpre, pour ne pas reculer. Il y aura bien quelques ennuis, mais qu’importe ? Nous ne recevons pas le baptême pour notre plaisir, et tu n’es pas engagé dans cette milice pour dormir sur les roses.

Et encore ceci : « Souviens-toi du caillou dans le soulier. On va au ciel avec un caillou dans le soulier. » On ferait un recueil incomparable des maximes de Louis Veuillot, une sorte de directoire moral à l’usage des jeunes gens qui cherchent leur voie, des chrétiens que la grâce sollicite, des malheureux qui souffrent, des timides qui hésitent. Il fut un apôtre de l’énergie, de la piété, de la bonté, de la noblesse, de tous les héroïsmes chrétiens. Il le fut dès le lendemain de sa conversion ; on eût dit que la grâce avait fait de lui un prêtre, tant le zèle des âmes consumait son cœur et brûlait ses lèvres. Il a dit d’ailleurs : « Nous sommes tous prêtres en Jésus-Christ. Dès que nous avons une âme, nous avons un sacerdoce, nous avons charge d’âmes. » Et ce ne fut pas un vain mot.

Mais je m’attarde à contempler, à détailler les vertus intérieures de Louis Veuillot. Il est temps de le suivre dans la mêlée et d’esquisser au moins à grands traits un premier croquis du soldat chrétien.

 

Une âme de soldat

Les catholiques « pot-au-feu »

Une race d’hommes a toujours eu le don d’agacer et d’indigner Louis Veuillot, la race de ceux qu’on appellerait volontiers les rentiers de la vie chrétienne, des bons catholiques « pot-au-feu », qui vivent au jour le jour, exempts d’inquiétude, satisfaits de leur petit bonheur personnel. Il ne concevait pas la vie catholique autrement que sous l’image d’un combat.

Bienheureux – écrivait-il à un jeune homme qui lui demandait un mot d’ordre –, bienheureux ceux qui ont entendu la messe dans les Catacombes ; bienheureux ceux qui l’ont servie à quelque prêtre fugitif de la Vendée, au milieu des blessés, des orphelins et des veuves ; ceux-là ont pu prédire des triomphes. Dans nos cathédrales où l’on nous laisse en paix, nous n’avons à compter que sur des abaissements... Des abaissements, j’en veux pour moi, Dieu merci ! mais je n’en veux pas pour Jésus, et c’est lui que l’on abaisse.

Et il s’insurgeait contre ces chrétiens qui répéteraient volontiers ce mot de Joad, en y changeant seulement un mot : Je crains tout, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte ! Il disait hardiment : « Ceux-là détruisent vraiment l’Église, qui ne lui font pas un rempart de leur corps, qui ne se font pas massacrer sur ses marches, pour la moindre de ses prérogatives. » Il s’insurgeait aussi contre ces catholiques – il y en avait déjà de son temps – qui réduisent tout l’apostolat à des œuvres sociales et qui n’ont plus d’autre épée en mains que la pièce de cinquante centimes ; il stigmatisait en ses lettres intimes « toute cette charité de bons de soupe et de bons de pommes de terre » ; il disait : « Je ne comprends rien à ce système de vouloir sauver des âmes, moyennant des pièces de dix sous, et de refuser une parole toutes les fois qu’il faut la dire. »

C’était chez lui affaire de tempérament et d’éducation. Il s’en venait du peuple ; il n’avait point édulcoré son catholicisme dans l’atmosphère des salons, des académies et des petits cénacles aristocratiques où l’on rêvait de réconcilier l’Église avec la société moderne. Il avait « la piété plébéienne », selon le mot de J. Lemaître, celle qui ignore l’usage des périphrases gantées et des combinaisons diplomatiques.

 

L’amour filial de l’Église

Et c’était affaire de cœur surtout. Chacun aime l’Église comme il sait aimer. — Il y a l’amour des politiques ; il n’est pas très chaud, celui-ci : c’est un amour à base de raison et de belles considérations sociales. La tête domine le cœur chez les politiques ; ils aiment avec la tête, et, quoiqu’ils aient souvent  « la tête chaude », ils ne sont pas pour si peu les passionnés de la sainte Église. — Il y a l’amour des prudents. Les prudents se reconnaissent à ce signe que tout leur amour, comme toute leur gloire, est à l’intérieur. Ils parlent peu, ils ne crient jamais, et, s’ils pleurent quelquefois, ce n’est que dans la stricte intimité des sanctuaires. — Il y a l’amour des libéraux. Oh ! celui-ci est très bruyant ; il a des accents, et même des accès de lyrisme, il écrit des brochures éloquentes, il prononce des discours généreux, il se déclare prêt à la mort, si la mort est nécessaire. Mais le plus souvent il se contente de vivre, de bien vivre, d’intriguer et de céder. Il ne va ni à Castelfidardo, ni à Mentana, ni à la Porta-Pia ; c’est assez pour lui de présider des Congrès, de rédiger des manifestes, et, le cas échéant, de faire au pape de grandes et terribles leçons. — Et enfin, il y a l’amour filial, la tendresse des fils qui saluent une mère dans la sainte Église, un père et un chef dans le pape, qui ne discutent jamais, ni l’autorité de l’une, ni les ordres de l’autre, et qui regardent comme faites à eux-mêmes toute injure et toute injustice contre l’Église et contre le pape. L’amour filial fait sienne la formule de Louis Veuillot : « Des abaissements, j’en veux pour moi, Dieu merci, mais je n’en veux, ni pour Jésus-Christ, ni pour l’Église. »

Cette classification n’est peut-être pas complète, mais elle suffit pour cataloguer Louis Veuillot. L’Église fut sa mère, et il l’aima avec la tendre passion d’un fils. Et l’Église, pour lui, c’était tout ce qu’on peut imaginer. C’était des dogmes et c’était des lois ; c’était des vérités et c’était des traditions. L’Église, c’était tous les saints, les apôtres, les martyrs, les vierges, la splendide légende du sang versé et des vertus pratiquées. L’Église, c’était le passé et c’était l’avenir des sociétés humaines, la liberté des peuples et l’honneur des nations. L’Église, c’était les évêques, c’était les prêtres, c’était les moines, c’était le curé de campagne. L’Église, c’était Rome et c’était le pape. Ah ! comme il aimait Rome. Il ne pouvait y mettre le pied sans ressusciter en lui-même le parfum de ses meilleurs désirs, de ses plus douces larmes, des engagements et des pactes qui avaient le plus honoré sa vie. L’atmosphère de Rome, cette atmosphère toujours tiède et égale, l’inondait de lumière, de joie et d’une espérance allègre. Il lui suffisait de respirer une heure le « parfum de Rome » pour qu’il sentît s’évanouir toutes ses tristesses, toutes ses fatigues. Il s’écriait :

Dieu soit béni ! Je suis de ceux que Rome a pris en bas, blessés de la vieille mort. Sa main lumineuse m’a transporté sur les hauteurs divines, sa main maternelle m’a baigné dans l’air divin, sa main sainte m’a nourri du divin aliment. J’ai reçu d’elle la vie, je lui rends l’amour.

Et c’était un amour vaste, qui s’étendait à la poussière aussi bien qu’aux marbres […], à toute l’histoire, à toute l’épopée de l’Église. Là est son amour, sa croyance, son enthousiasme, son soutien, sa raison d’être et de combattre. Avec tout cela, il […] se retourne vers les modernes et il leur crie :

Dieu a fait le monde pour nous et nous avons tout le meilleur de la vie… Nous méprisons vos rires, vos ivresses, vos couronnes. Nous avons horreur de cette fange et de ce néant. A nous les immolations radieuses, les fécondes douleurs, les conquêtes éternelles !… Vous ne pouvez étouffer la nature jusqu’à ne plus sentir le poids du doute et l’angoisse de l’erreur. Vous soupirez du désir d’être chrétiens, vous hurlez la joie de ne l’être pas, vous vous forgez des dieux, vous vous prétendez… Poids du doute, angoisse de l’erreur. Nous, nous possédons le vrai, nous avons l’assurance d’être avec Dieu.

Enfin en voilà un ! comme dit le duc de Reischtadt, quand il retrouve un soldat de son père. Voilà un catholique. Il ne doute pas, il n’incline devant le siècle ni son drapeau, ni son front. Il ne s’incline que devant Dieu et devant le pape. Car ce n’est pas lui qui a inventé ce qu’on appelait naguère « l’obéissance debout ». A ce jeune « catholique » qui veut bien obéir, mais sans se courber, il répondrait :

Je me mets à genoux, précisément parce que je me trouve trop près de la terre. L’homme n’est grand qu’à genoux… Quant à ceux qui ne s’abaissent point devant Dieu, je connais ces êtres fiers. Agenouillés ou non, je les vois partout plus que courbés devant quelqu’un ou quelque chose ; il y en a devant l’Institut, il y en a devant les journaux, il y en a qui se tiennent ainsi devant eux-mêmes !

 

Le « sacristain »

Ayant offert à l’Église son cœur, et un cœur de cette trempe, Louis Veuillot lui offrait en même temps son bras. Il lui offrait sa plume, et avec cette plume, l’esprit, la verve, l’énergie, l’ironie, la poésie, le plus merveilleux talent et même un des génies les plus complets de la langue française. Il écrivait à son frère au mois de mai 1841 :

Pour moi, je suis bien décidé à lui donner ma vie [à l’Église], les meilleurs fruits de mon intelligence, le but le plus constant de mes travaux et de mes efforts : tout pour elle !

C’était l’offrande intégrale, l’oblation sans limites ni réserve de tout ce qu’il était à tout ce qu’il aimait. Il tint parole, il fut fidèle à son vœu.

Il disait une fois, voulant caractériser son rôle dans la presse catholique : « Je suis un sacristain ». Et, comme il y a des catholiques de diverses espèces, il y a des sacristains de différentes nuances. J’en connais qui sont aimables, amènes, toujours gracieux comme un cœur et qui font dans l’Église plus de politesses que de police. A la sacristie, ils sont accessibles au pourboire et dans la grande nef ils s’en laissent imposer par la morgue hautaine ou le sourire distingué. Et il y en a d’autres au contraire qui sont austères, farouches ; leur petit bâton d’ébène au bout d’argent prend entre leurs mains l’aspect d’une férule, presque d’un gourdin. Et ils vous font des yeux à rendre jaloux les agents de police en un soir d’émeute.

Un de mes amis m’écrivait au lendemain d’un inventaire : « Toute la paroisse était à l’église,… excepté le sacristain ! » Il y a des sacristains qui défendent mal le sanctuaire et d’autres qui se feraient hacher sur le seuil. Louis Veuillot fut un « sacristain » de la seconde, de la bonne manière. « J’ai un gourdin et je m’en sers », disait-il en montrant sa plume. Et il aurait pu montrer aussi la trace des coups sur les épaules des intrus. Il frappait à droite, il frappait à gauche ; peu lui importait le costume, la robe, le sourire ou la morgue, il faisait sa consigne avec une admirable conscience de sacristain. Il sentait que l’heure était grave ; des hommes montaient en chaire qui y atténuaient étrangement la vérité, des « fidèles » donnaient de leur chaire des conseils d’abdication et même de trahison, et, sous le portail, il y avait la cohue grossière des imbéciles, des démolisseurs, des esprits forts et des sans esprit, avec leur rire lourd, leur insulte brutale, leur ignorance à faire peur. Et il n’eut peur de rien. Il fouailla, il cingla ; il dit aux indiscrets : « Taisez-vous ! », aux intrus : « Circulez ! », à tous : « Respect à Dieu ! respect à l’Église ! respect à la vérité ! » Il souffrit : on lui brisa quelquefois son « gourdin » entre les mains, on lui infligea le prétoire, l’amende, on le menaça de la prison. Il n’eut jamais une minute d’effroi, et quand on essayait de l’intimider en faisant sonner des chaînes à ses oreilles, il s’écriait : « La prison ! mais elle fut notre berceau ! nous avons nos racines dans les Catacombes. Mettre un chrétien en prison, c’est le retremper dans l’air natal. »

 

Conclusion

Tel il fut jusqu’à la fin. Pas une défaillance. Pas une compromission. Louis Veuillot, c’est le catholique tout pur, tout simple, volontairement isolé et dépouillé de toutes ces épithètes qui retranchent plutôt qu’elles n’ajoutent ou précisent. Ce sera la seule conclusion de ce chapitre, et je ne puis mieux la commenter qu’en citant quelques strophes du testament sublime dans lequel il a mis toute sa foi, toutes ses espérances, toute son âme :

Placez à mes côtés ma plume. Sur mon front le Christ, mon orgueil ; Sous mes pieds, mettez ce volume Et clouez en paix mon cercueil. Après la dernière prière, sur ma fosse plantez la croix ; Et si l’on me donne une pierre, Gravez dessus : J’ai cru, je vois. Dites entre vous : « Il sommeille, Son dur labeur est achevé ». Ou plutôt dites : « Il s’éveille, Il voit ce qu’il a tant rêvé ». Ne défendez pas ma mémoire, Si la haine sur moi s’abat : Je suis content, j’ai ma victoire, J’ai combattu le bon combat. Ceux qui font de viles morsures A mon nom sont-ils attachés, Laissez-les faire : ces blessures Peut-être couvrent mes péchés. Dans ma lutte laborieuse La foi soutint mon cœur charmé Ce fut donc une vie heureuse, Puisqu’enfin j’ai toujours aimé. Je fus pécheur, et, sur ma route, Hélas ! j’ai chancelé souvent ; Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute, Je suis mort ferme et pénitent, J’espère en Jésus. Sur la terre Je n’ai pas rougi de sa loi ; Au dernier jour, devant son Père, Il ne rougira pas de moi,
Louis Veuillot
Mathilde Veuillot et ses filles aînées. "Pour ma femme, vous savez que je la regarde avec les yeux dont un évêque regarde sa liturgie."



*  — Les expressions du titre sont tirés du bref de saint Pie X.

[1]  — Édouard Drumont a témoigné : « Jusqu’à lui, le catholique était devenu, pour certaines gens, un être fantastique ; on le représentait toujours assis sur le bord d’une chaise comme le comte d’Outreville d’Augier, parlant bas, ayant sur le visage comme une teinte de cierge, ne dépassant jamais l’horizon de la rue Saint-Sulpice. Par un phénomène très singulier, les catholiques en grand nombre avaient fini par accepter ce personnage. […] Pour éviter de se mettre en avant, de s’afficher, les catholiques s’étaient petit à petit laissé esbrouffer par tous ceux qui criaient fort. Les protestants déclaraient qu’ils allaient au temple, les juifs s’honoraient d’aller à la synagogue, les francs-maçons se rendaient ouvertement aux tenues de loges, sans qu’aucun d’eux pensât être diminué en obéissant à ses convictions. C’est à peine cependant si, il y a quelques années, des jeunes gens qui auraient été très braves au feu, osaient avouer qu’ils assistaient régulièrement aux offices : ils cachaient cela presque comme une infirmité. […] Avec sa verve gauloise, sa belle humeur, son esprit toujours éveillé, Veuillot vint retourner la situation, se déclara hautement bon chrétien, vrai chrétien comme nos pères l’avaient été, et mit bientôt tous les rieurs de son côté. En ce pays de mode, d’opinion, où les gens qui n’ont peur de rien tremblent à l’idée d’être ridicules, le bien moral produit par ce franc luron, carré par la base, spirituel comme le diable et pieux comme un saint, fut considérable. » (Édouard Drumont, Figures de bronze ou statues de neige, Paris, Flammarion, 1900, p. 104-106.)

[2]  — Donoso Cortès, marquis de Valdégamas, ami de Veuillot, parrain d’une de ses filles.

[3]  — Alfred de Vigny (1797-1863), La mort du loup.

Informations

L'auteur

Docteur ès lettres, le chanoine Constantin Lecigne (1864-1915) fut professeur de Littérature Française aux Faculté Libres de Lille.

Il collabora à la revue La Critique du libéralisme de l'abbé Emmanuel Barbier (1851-1925).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 87

p. 21-40

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