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Conduite de saint Pie X dans la lutte contre le modernisme

 par Jean-Baptiste Vigile

 

 

Sous Pie XII, le père Fernando Antonelli O.F.M., qui était rapporteur général de la section historique de la congrégation des Rites, fut chargé d’une enquête historique (disquisitio) approfondie, pour répondre à certaines objections qu’on élevait contre la béatification et la canonisation de Pie X, relativement à sa conduite dans la lutte contre le modernisme.

Pie X était accusé « d’avoir dépassé les frontières de la prudence et de la justice ». Trois chefs d’accusation étaient spécialement retenus contre lui : son opposition à la presse catholique libérale dite de « pénétration » ; son attitude envers le cardinal Ferrari dans la question du modernisme à Milan ; son soutien au Sodalitium Pianum de Mgr Umberto Benigni.

Cette enquête, extrêmement fouillée, fut achevée en juin 1950. Elle répondit parfaitement à toutes les objections et lava saint Pie X de toutes les calomnies accumulées contre sa personne et son œuvre. Aussi Pie XII a-t-il pu procéder à la béatification du serviteur de Dieu.

La traduction française de cette disquisitio (qui fut versée au procès romain de béatification) a paru il y a plus de dix-huit ans (en janvier 1996) dans un ouvrage édité par les Publications du Courrier de Rome [1]. Dans cet ouvrage, très intéressant à relire, figurent les conclusions de l’enquête elle-même (p. 13 à 37) et, sous la dénomination de « sommaire additionnel » (il faudrait plutôt dire « abrégé additionnel »), un bon nombre de pièces sont regroupées sous deux titres :

1) extraits des procès ordinaire et apostolique qui se déroulèrent de 1923 à 1946 (p. 41 à 86) ;

2) « documents » (p. 87 à 317) illustrant la discussion des trois chefs d’accusation, à savoir : – l’attitude de Pie X face au journalisme catholique dit de pénétration ; – l’attitude de Pie X dans la controverse sur le modernisme à Milan ; – l’attitude de Pie X à l’égard de La Sapinière de Mgr Benigni.

Nous avons relu ce livre à l’occasion du centenaire de la mort de saint Pie X. Voici les réflexions que cette lecture nous a inspirées.

 

Le vrai et le faux visage de saint Pie X

Le clan moderniste ne pardonna jamais à saint Pie X, ni pendant son pontificat ni après sa mort, sa condamnation du modernisme et surtout les dispositions pratiques et disciplinaires qu’il prit pour en extirper toutes les racines et les infiltrations à l’intérieur de l’Église.

Mais plutôt que de se placer sur le terrain de la doctrine, ses ennemis s’attaquèrent à sa personne et lui reprochèrent de n’être pas charitable ni « religieusement correct », comme on dirait aujourd’hui.

Et pourtant, quand on referme ce livre, ce n’est pas l’image d’un pape autoritaire, dur ou tyrannique qui demeure, mais bien plutôt le visage amène et attachant d’un père, intransigeant sur les principes sans doute, mais doux et bon envers tous, spécialement envers ses ennemis.

Après avoir lu ces pages, on est pleinement convaincu que saint Pie X, dans son effort continu et vigoureux pour ramener le clergé et les fidèles à une vie fondée sur la foi et dirigée par les principes de la morale catholique, s’est montré d’une longanimité, voire d’une indulgence à l’égard des modernistes qu’on serait même tenté de trouver parfois exagérée. Mais c’est ce que saint Pie X, en vrai saint qu’il était, avait la haine de l’erreur et l’amour des âmes.

Prenons un exemple significatif parmi tant d’autres. A la page 32, il est question de Loisy. Celui-ci avait été frappé en 1908 de l’excommunication maximale. Or Pie X, recevant le nouvel évêque de Châlons – le diocèse de l’excommunié –, lui dit : « Vous allez être l’évêque de l’abbé Loisy. A l’occasion traitez-le avec bonté : et s’il fait un pas vers vous, faites-en deux vers lui [2]. » Et ce n’est pas un cas isolé, loin s’en faut !

Mais on connaît le mot de l’infâme Voltaire : « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose. » Les sectateurs modernistes, « dignes » disciples de ce libre-penseur, ne se sont pas fait faute de suivre une telle ligne de conduite et ils ont calomnié Pie X, faisant de lui un autocrate haïssable.

 

Le parti des faux amis

Le pasteur suprême se doit de protéger le troupeau de Jésus-Christ attaqué par les loups. Malheureusement, dans les rangs du clergé, tous n’étaient pas à l’unisson du souverain pontife, et il se trouvait des esprits qui, sans être eux-mêmes des modernistes convaincus ni même des sympathisants, favorisaient pratiquement leur cause ou du moins ce que, dans leur illusion, ils croyaient discerner de juste et de vrai dans l’attitude des modernistes. Ceux qui agissaient ainsi n’entraient pas dans les vues de Pie X et mettaient des freins à son action.

Tel était le cas du cardinal Maffi, archevêque de Pise. On le constate en lisant la longue lettre qu’il adressa au cardinal De Lai, le 10 février 1911 (p. 94-98). Dans cette lettre, non seulement il s’en prend à la presse catholique « intégrale » (notamment L’Unita), protégée par saint Pie X, mais il critique même le gouvernement du pape [3]. Comportement étrange, à première vue, de la part d’un prince de l’Église, en tout cas expression de la résistance, souvent passive, qu’opposaient aux directives du Saint-Siège tant les modernistes et leurs sympathisants que des personnes bien intentionnées qui ne connaissaient pas ou ne voyaient pas la gravité du danger ni le véritable fond des choses.

Dans toutes les luttes doctrinales on rencontre de ces esprits timorés qui préconisent une troisième voie et qui, par crainte, par désinformation ou par libéralisme, refusent de s’engager résolument dans le parti de la vérité sous prétexte de ne pas créer de divisions. Saint Pie X connut cela. Il s’ensuit un climat de défiance et d’inaction, qu’on ne manque pas de reprocher à ceux qui ont ouvert la brèche « par un système de bastonnade », comme disait non sans aigreur le cardinal Maffi, c’est-à-dire à ceux qui ont dénoncé le mal, comme si c’était eux les vrais auteurs du scandale.

Si maintenant l’on reprend un à un les trois chefs d’accusation reprochés à saint Pie X, on pourra aisément se convaincre que ce glorieux pontife n’a jamais eu d’autre intention que celle d’assurer le triomphe de la vérité et la paix de l’Église.

 

Saint Pie X face à la presse libérale

Pour comprendre l’attitude du pape Pie X face à la presse catholique libérale, également appelée « de pénétration », il suffit de se reporter aux deux longues lettres que le cardinal De Lai, secrétaire de la congrégation Consistoriale, répondant au nom de Pie X, adressa au cardinal Maffi (19-23 février 1911 [4] et 14 août 1912 [5]). Surtout, il faut lire la lettre que le pape écrivit lui-même à l’abbé Ciceri, prévôt de Casalpusterlengo (diocèse de Milan), le 20 octobre 1912 (p. 150-152). En voici le passage le plus important :

[…] Quant aux journaux, si vous prêchez contre les mauvais et répandez autant qu’il vous est possible les bons, déconseillant l’abonnement et la lecture des journaux dits du Trust [6], vous remplissez votre devoir de bon curé, et vous ne faites pas seulement ce que veut le pape, mais ce qu’exige le bon sens catholique. Comment peut-on, en effet, approuver certains journaux qui se cachent sous l’étiquette de catholiques parce que, quelquefois, ils relatent les audiences pontificales et reproduisent les notes vaticanes, alors que non seulement ils ne disent jamais un mot de la liberté et de l’indépendance de l’Église, mais feignent de ne pas s’apercevoir de la guerre qui lui est faite ; des journaux qui, non seulement ne combattent pas les erreurs qui égarent la société, mais apportent leur contribution à la confusion des idées et des maximes s’écartant de l’orthodoxie, qui prodiguent l’encens aux idoles du jour, louent des livres, des entreprises et des hommes néfastes pour la religion ? Compatissons généreusement (s’ils sont de bonne foi) à ces pauvres utopistes, qui croient empêcher la lecture des mauvais journaux en leur substituant ces journaux soi-disant tolérants, de demi-teinte et incolores et qui, sans convertir aucun de nos adversaires (qui les méprisent pour leur seule apparence de catholiques), causent le plus grand dommage aux bons : ces derniers, cherchant la lumière, trouvent les ténèbres ; ayant besoin d’aliment, sucent le poison ; au lieu de la vérité et de la force de se maintenir fermes dans la foi, ils trouvent des arguments pour devenir, dans une chose aussi importante, insouciants, apathiques et indifférents. Oh ! quel dommage causent ces journaux à l’Église et aux âmes ! Et quelle responsabilité encourent surtout les membres du clergé qui les répandent, encouragent, recommandent ! La vérité ne veut pas de déguisement ; notre drapeau doit être déployé ; c’est seulement par la loyauté et la franchise que nous pourrons faire un peu de bien, combattus, certes, par nos adversaires, mais respectés par eux, de manière à conquérir leur admiration et, peu à peu, leur retour au bien. Voilà mes sentiments, que vous pourrez, en toute occasion favorable, faire connaître à tous ceux qui en ont besoin, leur affirmant que le pape pense ainsi, le pape qui vous donne la bénédiction apostolique.

Cette lettre admirable garde toute son actualité. Sans parler des grands titres de la presse dite catholique d’aujourd’hui que ces paroles de saint Pie X condamnent absolument (La Croix, le Pèlerin, La Vie…, etc.), on pourrait citer d’autres organes, considérés comme catholiques voire « tradi­tionnels », qui ont opéré leur ralliement aux idées du jour et aux doctrines conciliaires, et à qui ces paroles de saint Pie X s’appliquent mot pour mot.

On le voit en tout cas : saint Pie X fut le partisan inconditionnel de la presse purement et strictement catholique, de cette presse toujours prête à suivre en tout et pour tout les directives du Saint-Siège, comme le fit, en France, le glorieux Univers de Louis Veuillot, au temps de Pie IX, ou encore La Vérité d’Arthur Loth et d’Auguste Roussel, qui prit la suite quand L’Univers vira, après la mort de Louis Veuillot.

Pour autant, on ne peut pas dire que Pie X a laissé carte blanche aux journaux catholiques intégraux. S’il approuva l’orientation doctrinale de cette presse et la recommanda vivement, il désapprouva en revanche ses excès quand il y en eut. (« Recommandez-leur [aux rédacteurs de L’Unita cattolica de Florence] de ne pas recueillir et de ne pas publier les commérages qui leur sont rapportés ; […] d’être prudents en parlant, parce que les paroles volent [7]. » Et encore : « Que l’on combatte les erreurs, mais sans toucher aux personnes [8]. »)

Ainsi, pour prendre un exemple français, Pie X qui aimait et estimait l’abbé Barbier et sa très importante revue : la Critique du libéralisme, contre laquelle s’aiguisèrent et s’exercèrent les flèches empoisonnées des libéraux et des modernistes, n’hésita point, à l’occasion, à lui reprocher sévèrement « son comportement envers certaines autorités ecclésiastiques qui trouvaient l’intransigeance de la Critique exagérée et donc dangereuse et nuisible [9] ».

De même, dans la controverse qui opposa les frères Scotton [10] au cardinal Ferrari, au sujet du modernisme à Milan – la querelle ayant pris un tour personnel fâcheux suite à une malheureuse interview accordée par Mgr Gottardo Scotton aux correspondants de journaux libéraux –, Rome imposa le silence aux deux partis et, semble-t-il, adressa des reproches sévères aux deux frères puisque Mgr Andrea Scotton écrivit au pape la belle lettre suivante :

Saint-Père, Seul le Seigneur sait dans quel état se trouve mon âme. Mais avec la grâce divine je suis paratus ad omnia (prêt à tout), et je le répète avec Saint Grégoire de Naziance si propter me commota est ista tempestas, projicite me in mare (si cette tempête s’est élevée par ma faute, jetez-moi dans la mer). Je donnerais mon sang pour réparer tout ce qu’il a pu y avoir d’incorrect et d’excessif de ma part, et je ne m’accorde aucune excuse pour me disculper. Je croyais bien faire, et j’ai mal fait. Parcat mihi Deus (Que Dieu me pardonne). Je me prosterne aux pieds de Votre Sainteté, les larmes aux yeux, et malgré mon indignité, j’implore la bénédiction apostolique. Breganze, 6 mars 1911. Le très désolé mais résigné en Jésus-Christ A. Scotton, archiprêtre [11].

Évidemment, le clan libéral n’a retenu que ces (rares) blâmes paternels qui frappaient leurs ennemis et les ont cités à l’envi pour condamner l’ensemble de la production des journaux catholiques intégraux, oubliant les (nombreux) et sévères désaveux dont ils furent eux-mêmes l’objet.

 

Le modernisme à Milan

Les faits que nous venons d’évoquer nous amènent au deuxième point : l’attitude de saint Pie X dans la controverse qui opposa les frères Scotton et le cardinal Ferrari, archevêque de Milan, au sujet du modernisme à Milan.

Pris à parti dans la revue La Riscossa des frères Scotton à cause de sa bienveillance excessive pour la faction moderniste qui infectait son diocèse, le cardinal de Milan se plaignit d’être publiquement, injustement et impunément accusé par des censeurs privés, et d’être empêché de se justifier. Au reste, le cas Ferrari n’était pas présenté comme un cas isolé, mais comme un exemple typique de ces nombreux innocents qui auraient souffert d’un système de gouvernement reposant sur la délation, sans parvenir à faire entendre les raisons de leur conduite.

Preuves à l’appui, on peut affirmer sans risque de se tromper qu’il n’en fut rien ! Les frères Scotton et leur journal La Riscossa n’étaient certes pas tendres avec leurs adversaires. Mais, contrairement à ce que déclarait le cardinal Ferrari (« A Milan, le modernisme n’existe pas ! »), le modernisme avait des racines profondes dans son diocèse : les exemples ne manquent pas [12]. Il y eut même dans le clergé milanais des refus de prêter le serment antimoderniste (cas des abbés Fontana et Bono). Le journal milanais L’Unione, fondé en 1908 et soutenu par le cardinal, favorisait largement ce que saint Pie X appelait le modernisme pratique.

La documentation accumulée dans le Sommaire additionnel (pages 163 à 218) donne sur cette question une foule de renseignements très éclairants pour l’histoire de cette période. Relevons seulement le billet autographe de saint Pie X au cardinal De Lai, daté du 14 janvier 1911, qui faisait suite à la réponse que ce dernier avait adressée au cardinal Ferrari, le 9 janvier, pour tâcher de lui ouvrir les yeux sur la situation réelle de son diocèse [13]. Saint Pie X, ayant lu la missive fort documentée du cardinal De Lai, lui écrit [14] :

Éminence, j’ai lu la lettre que vous avez écrite au cardinal de Milan : une bonne leçon donnée avec délicatesse et dont on ne peut pas s’offenser. Je vous remercie également parce que j’espère qu’on n’entendra plus répéter après cette lettre : A Milan il n’y a pas de modernisme

Le pape écrivit d’ailleurs directement au cardinal de Milan, le 28 mars 1911, pour lui faire savoir qu’il désapprouvait formellement le soutien du clergé milanais au journal « de pénétration » L’Unione, à cause du grand mal qui en découlait. Et pourtant, le vendredi saint 14 avril 1911, le cardinal Ferrari tint un discours devant les séminaristes du séminaire théologique de Milan, dans lequel, évoquant la question brûlante de la presse catholique, non seulement il défendit avec acharnement le journal L’Unione, mais ajouta que ce soutien était conforme à la volonté du pape, alors que c’était justement le contraire. Ce discours, à l’insu du cardinal, fut lithographié par les séminaristes et, comme il arrive dans ces cas-là, il se répandit dans le diocèse. Une copie arriva entre les mains du Saint-Père qui en éprouva une douleur d’autant plus vive que l’offense et le scandale étaient publics [15].

Le cardinal De Lai fit connaître la réaction du pape au cardinal de Milan, qui se répandit en excuses larmoyantes et en vaines explications. Il écrivait notamment : « Je n’ai pas conscience d’avoir contredit les ordres précis du pape [16]… » Cela se passe de commentaires.

Pie X, en vrai saint qu’il était, ne garda pas rancune de cet affront. Ses relations avec le cardinal Ferrari restèrent empreintes de bonté, comme par le passé.

 

Le Sodalitium Pianum

Il nous reste à examiner l’attitude de Pie X face à l’activité du Sodalitium Pianum ou « Sapinière » de Mgr Umberto Benigni.

Est-il vrai que saint Pie X a permis et approuvé l’activité de cet organisme très critiqué, qui aurait été, à ce qu’on dit, une odieuse officine d’espionnage interne à l’Église ?

L’enquête décrit ainsi Mgr Benigni (p. 220) : « un homme d’une grande intelligence et d’une vaste culture, surtout dans le domaine des sciences historiques et sociologiques » ; « un tempérament vif, et même de feu : intuitif et tenace dans ses résolutions » ; doué des « dons particuliers d’organisateur » ; ayant « de nombreuses relations internationales » ; connaissant « beaucoup de langues » ; « travailleur infatigable » ; « âpre à la critique » ; qui eut « des ennemis nombreux » et « mourut pauvre ».

Quand saint Pie X entreprit la lutte contre le modernisme, Mgr Benigni lui emboîta le pas. En 1911, il quitta la Secrétairie d’État où il était, depuis 1906, sous-secrétaire aux Affaires extraordinaires sous la direction de Mgr Gasparri, laissant son poste à un certain Eugenio Pacelli, le futur Pie XII. Devenu Protonotaire apostolique participant, libre des liens de sa charge, il se consacra corps et âme à la lutte contre le modernisme.

Il avait fondé le Sodalitium Pianum en 1909. Voici ce qu’en dit l’abbé Emmanuel Barbier dans sa monumentale Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France :

Outre ce rôle extérieur, le prélat [Mgr Benigni] était parvenu, par un travail opiniâtre dirigé avec une intelligence supérieure, à constituer pour le Saint-Siège un centre d’informations d’un prix inestimable sur les affaires catholiques de tous les pays, dont la Corrispondenza ou l’AIR (Agenzia Internazionale Roma) ne faisaient connaître qu’une faible partie. Cherchant aussi à coordonner partout les forces de résistance catholiques, ce fut lui, comme on l’a dit, qui invita leurs représentants divers, avec un succès d’ailleurs restreint, à arborer, à l’encontre de l’étiquette libérale, celle de « catholiques intégraux » [17].

Au départ, le Sodalitium Pianum devait être un institut séculier dépendant de la congrégation Consistoriale, ayant un double but : 1) faire pénétrer dans la masse les idées et les directives pontificales (la vie catholique « intégrale ») ; 2) informer le Saint-Siège de tous les mouvements d’idées répandus dans le monde, dans les domaines religieux, culturel, social, politique, vus d’un point de vue catholique. Le siège central devait se trouver à Rome, avec des correspondants isolés ou groupés hors de la Ville éternelle. Les membres devaient être connus du Saint-Siège, mais pas du public pour ne pas entraver leur liberté d’action.

Cependant ce projet ambitieux ne put jamais se réaliser parfaitement dans les faits. La Sapinière n’en rendit pas moins d’éminents services en fournissant des informations régulières au Saint-Siège et en diffusant les directives du pape par l’organe de la Corrispondenza di Roma que dirigeait Mgr Begnigi et à laquelle collaboraient des membres du Sodalitium.

La Sapinière reçut de saint Pie X trois autographes de louange (5 juillet 1911, 8 juillet 1912 et 6 juillet 1914) et une modeste contribution financière annuelle, ainsi qu’une approbation d’ensemble, mais jamais d’approbation formelle et canonique. Le programme de l’organisation est reproduit in extenso dans le livre (p. 286 à 289). Il est fort instructif.

L’enquête historique, qui a bénéficié d’abondantes sources de première main fournies par les archives de la congrégation Consistoriale (que dirigeait, sous saint Pie X, le cardinal De Lai) donne les conclusions suivantes [18] :

– Le Sodalitium Pianum était « une organisation bonne et destinée à une fin bonne » ;

– « L’accusation d’une véritable conjuration noire, d’une maçonnerie ou charbonnerie noire, d’un pouvoir occulte dans l’Église, d’espionnage et de délation organisée, même contre la hiérarchie, sont en tous points simplement sans fondement. »

Un dernier point est à mettre en exergue avant de clore cette recension : la grille amis-ennemis de Mgr Benigni. Elle est révélatrice.

Parmi ses amis, nous trouvons, entre autres : les cardinaux Vivès, De Lai et Sevin, Mgr Sabadel (Pie de Langogne), les pères Fontaine et Maignen, les abbés Boulin, Barbier et Gaudeau [19]. Tous champions de la cause antilibérale.

Dans la seconde catégorie, en revanche, il faut citer le cardinal Gasparri. Interrogé par les enquêteurs, il leur répondit ceci :

Le pape Pie X approuva donc, bénit et encouragea une association occulte d’espionnage (Sodalitium Pianum) en dehors et au-dessus de la hiérarchie, association qui espionnait même les membres de cette hiérarchie, ainsi que les éminentissimes cardinaux ; en somme il approuva, bénit et encouragea une sorte de maçonnerie dans l’Église, chose inouïe dans l’histoire ecclésiastique. Or ceci me semble grave, et non seulement à moi mais aussi à l’éminentissime Mercier (qui était dans la liste des suspects à surveiller) [20].

Nous venons de voir précisément que la commission d’enquête a déclaré ces imputations sans aucun fondement.

Qui encore a répandu des calomnies touchant saint Pie X et La Sapinière ? Dans sa déposition écrite, le père Jules Saubat pointe du doigt un prêtre de Saint-Sulpice, le fameux abbé Mourret, historien de l’Église [21] : « Ce sont ces papiers passés aux mains des pires ennemis de Mgr Benigni par M. Mourret, de Saint-Sulpice, qui ont déchaîné l’agitation que l’on fait autour de la cause de Pie X [22]. » Beaucoup d’autres noms seraient à citer.

 

Conclusion

Ainsi que l’ont montré les points que nous avons relevés, ce livre est une véritable mine de renseignements. Il ne s’adresse cependant pas à tout public, mais bien plutôt au clerc ou au fidèle cultivé qui n’a pas peur de suivre la démonstration crayon à la main. En tout cas, cette enquête historique fait litière des préjugés trop souvent entendus contre Pie X. Loin d’être le sombre personnage que nous décrivent les médias haineux, Pie X mérite largement les éloges que lui décerna Pie XII, le jour de sa béatification (texte placé en quatrième de couverture) :

Défenseur de la foi, héraut de la vérité éternelle, gardien des plus saintes traditions, Pie X révéla un sens très aigu des besoins, des aspirations, des énergies de son temps. Aussi a-t-il pris place parmi les plus glorieux pontifes, fidèles dépositaires sur terre des clefs du Royaume des cieux, et auxquels l’humanité est débitrice de tout véritable avancement dans la voie droite du bien et de tout réel progrès [23].



[1]  — Conduite de saint Pie X dans la lutte contre le modernisme, Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1996. L’édition vaticane originale portait le titre suivant : Sacra Rituum Congregatio, sectio historica, Disquisitio circa quasdam obiectiones modum agendi servi Dei respicientes in modernismi debellatione una cum summario additionali (enquête portant sur certaines objections concernant la manière d’agir du serviteur de Dieu dans la victoire sur le modernisme, avec un sommaire additionnel).

[2]  — Loisy, Mémoires pour servir à l’histoire religieuse de notre temps, III, Paris, 1931, p. 27.

[3]  — « Faire entrer aussi souvent directement le Saint-Père dans des choses particulières et qu’ordinairement l’évêque local connaît mieux qu’une congrégation éloignée, cela revient à tout compromettre, à priver de son autorité l’évêque et à susciter une véritable anarchie. […] Et j’oserai noter ceci même par rapport à des documents plus solennels. Certaines dispositions si absolues ou si détaillées ne peuvent pas tenir, et dans la pratique, il vaut mieux les laisser aux évêques ! Voyez certaines dispositions de Ne temere [sur le mariage], de Pascendi, etc. » (p. 97).

[4]  — Voir p. 98-109.

[5]  — Voir p. 122-127.

[6]  — Le « trust » désigne le groupe de presse de la Società Editrice Romana dont dépendaient les journaux suivants : L’Avvenire d’Italia, Il momento, Il Corriere d’Italia, Il Corriere di Sicilia et L’Italia. Ces journaux, tout en se déclarant catholiques, ne voulaient pas apparaître comme une « presse de sacristie », mais pénétrer partout et tenir compte des exigences modernes pour se substituer autant que possible à la presse maçonnique. Ce type de presse libérale était soutenu et protégé par les cardinaux Maffi et Ferrari. Comme ces journaux, en dépit de leurs promesses, ignorèrent les directives données dans sa Lettre à l’épiscopat Lombart (1er juillet 1912), saint Pie X les condamna par un solennel « Avertissement », le 2 décembre 1912.

[7]  —  Lettre de saint Pie X à Mgr Mistrangelo du 13 mars 1908. Citée p. 26.

[8]  — Lettre du 21 novembre 1908 au même. Citée p. 26.

[9]  — Témoignage écrit, daté du 4 août 1950, de Don Paolo de Töth à l’avocat de la cause de saint Pie X, G.B. Ferrata, cité aux pages 142-144.

[10] —Mgr Andrea Scotton, Protonotaire apostolique, bon théologien et excellent prêtre, dirigeait le journal antilibéral La Riscossa dans lequel il écrivait sous le pseudonyme de Miles Christi ; son frère Mgr Gottardo était Camérier secret ; bon écrivain lui aussi, il était plus impulsif et porté à la polémique. Pie X les connaissait et les appréciait depuis son épiscopat à Mantoue.

[11] — Cette belle lettre (citée p. 199) révèle une vraie grandeur d’âme. En toute cette affaire, c’est le jugement équilibré de l’évêque de Ceneda qui paraît le plus pertinent : « Certes les Scotton n’ont pas pour norme la prudence, mais ils ont, en compensation, la saine doctrine, tandis que leurs adversaires n’ont ni l’un ni l’autre » (cité p. 192).

[12] — L’enquête cite, entre autres, le père Gazzola, barnabite ; Fogazzaro († 1911), qui, au début du siècle, avait constitué à Milan un cénacle très influent où l’on cultivait ses théories modernistes ; le père Genocchi ; le groupe des laïcs fondateurs du journal Il Rinnovamento, qui répandit pendant trois ans les principes du libéralisme en politique et du modernisme en religion. A la fin du mois d’août 1907 eut lieu la convention moderniste de Molveno, dans le Trentin, où se retrouvèrent bon nombre de Milanais (Fogazzaro, Casati, Gallarati-Scotti…). A Milan, se réfugiaient les prêtres qui étaient en difficulté dans leur propre diocèse à cause de leurs idées. Les Mémoires de Loisy racontent également que Milan était un asile pour beaucoup de modernistes célèbres (Murri, Sabatier, Bonaiuti, etc.).

[13] — Voir, p. 178 à 183.

[14] — Voir p. 179.

[15] — Saint Pie X écrivit le 4 mai 1911 à son ami le cardinal De Lai pour lui dire sa douleur :« Imaginez un cardinal, qui […] le vendredi saint, avec la conscience tranquille, trompe tant de pauvres clercs, qui demain se répandront dans tout le diocèse en diffusant les idées de leur archevêque comme voulues par le pape ! » (p. 212).

[16] — Voir p. 214.

[17] — Tome 5, p. 227.

[18] — Voir p. 30-31.

[19] — Témoignage n° 15, par le Révérendissime père Jules Saubat, procureur général de la Congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur de Jésus de Bétharram ; pages 67 à 77.

[20] — Déposition du témoin nº 46 : cardinal Gasparri ; p. 45-50.

[21] — L’abbé Fernand Mourret (1854-1938), prêtre de la Compagnie de Saint-Sulpice, de sensibilité libérale. Il fut directeur du séminaire Saint-Sulpice et a composé une Histoire générale de l’Église (1928). Voir l’article de C. Lagrave, dans ce numéro.

[22] — Cité p. 71.

[23] — Pie XII, Discours lors de la béatification du pape Pie X, 3 juin 1951.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 89

p. 85-94

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