L’abbé Denis Mercier
Conversion de la paroisse d’Houville
par l’abbé L. Houzé, curé d’Houville
Dans son numéro 44 consacré au père Emmanuel, le Sel de la terre a déjà parlé de M. l’abbé Mercier, qui fut vingt-cinq ans curé de la petite paroisse de Houville, de 1833 à 1858 [1].
Car ce saint curé rappelle, par bien des côtés, le pasteur du Mesnil-Saint-Loup. Comme lui, il arriva dans une paroisse peu fervente qu’il transforma peu à peu par son zèle et sa sainteté en une paroisse modèle. Les moyens qu’il employa furent à peu de chose près les mêmes que ceux utilisés par le curé du Mesnil ; des moyens tout simples, éminemment traditionnels et profondément surnaturels : la prédication des vérités de la foi, la sainte communion et le culte du Saint-Sacrement, le chapelet, l’institution d’associations pieuses de fidèles, la restauration matérielle de l’église paroissiale, la lutte contre le respect humain des hommes et la vanité des femmes.
Toutefois, pour autant qu’on puisse en juger, il semble que le père Emmanuel insista beaucoup plus sur l ’instruction chrétienne, enseignant les vérités de la foi à temps et à contretemps, par la parole et par l’écrit, par l’enseignement du catéchisme et par la liturgie. Et c’est sans doute ce qui explique le rayonnement prodigieux et la longévité de l’œuvre accomplie par le curé du Mesnil-Saint-Loup.
On lira ci-après avec émotion l’histoire de Célestine Paragot, cette jeune personne mondaine qui se convertit brusquement et affronta avec joie les railleries et les vexations de tout le village. Le père Emmanuel a, lui aussi, raconté l’histoire d’une de ses saintes paroissiennes, au prénom presque identique : Célérine Bonjour, vaillante mère de cinq enfants qui faisait ses délices de la lecture du Cantique des cantiques [2].
Puissions-nous avoir à nouveau, en notre temps d’apostasie généralisée, de saints prêtres à l’image de l’abbé Mercier, du père Emmanuel, ou de leur contemporain : le saint curé d’Ars. Prions pour demander cette grâce.
Le Sel de la terre.
Houville en 1833 – L’abbé Mercier
Tout le monde connaît l’esprit généralement indifférent de nos populations beauceronnes ; un écrivain ne disait-il pas méchamment : « Il n’y a que la mercuriale des marchés qui ait le don de faire battre les cœurs. »
Telle était, il y a environ 76 ans [3], la mentalité de l’humble paroisse d’Houville comptant à peine 400 âmes ; mais Dieu avait sur elle des desseins de miséricorde.
Dans le courant de juillet 1833, il choisit, pour la transformer, un jeune prêtre nouvellement ordonné, professeur à l’ancienne maîtrise de la cathédrale, M. l’abbé Denis Mercier.
Le poste n’était guère enviable ; sans exagération, c’était même le dernier du diocèse.
On savait que, malgré sa bonté légendaire, Mgr Clausel de Montals s’était vu contraint de frapper d’interdit l’ancien curé.
On connaissait la résolution prise et tenue par ce dernier de rester quand même dans la paroisse, mais sans briser avec sa vie de désordre.
Les amis du jeune curé le plaignaient sincèrement.
Dans quel trou vous envoie-t-on ?
Il ne répondait pas ; mais en lui-même il pensait : un trou… soit, mais dans ce trou il y a une église. Dans cette église… le Christ Jésus… Dans ce trou… il y a des âmes… ; pour chacune de ces âmes, si misérable, si flétrie soit-elle, Jésus-Christ est mort et continue dans le tabernacle sa vie d’immolation… Je suis nommé à Houville… j’irai.
M. Mercier ne s’était pas illusionné sur l’accueil que lui réservaient ses nouveaux paroissiens : il fut glacial.
C’était même dans certaines familles plus que de la froideur : l’hostilité et même une hostilité ouverte.
N’était le témoignage de vieillards dignes de foi, on aurait peine à le croire. Durant un certain temps, des mères de famille excitèrent leurs enfants à l’injurier quand il passait dans la rue, à lui jeter même des pierres.
A l’époque dont nous parlons, tout en restant, à peu d’exceptions près, systématiquement à l’écart de la pratique des sacrements, la population se pressait encore nombreuse aux saints offices ; c’était l’usage, on s’y conformait.
Le jeune curé ne manquait pas, chaque dimanche, de monter en chaire. Point de long discours, une simple causerie, mais une causerie à la fois brève et substantielle, relevée souvent de ces mots à l’emporte-pièce qui gravent la vérité dans l’esprit. Sa parole piquait l’attention, éclairait les intelligences, éveillait les remords.
Mais là se bornait, du moins en apparence, le fruit de ses instructions.
Il y avait déjà huit ans qu’il dirigeait la paroisse, et le terrain restait, paraissait devoir rester, toujours stérile. Le bon curé était attristé ; découragé, l’était-il ? Non. C’était toujours le même soin à composer son prône, le même zèle pour catéchiser les enfants, le même amour pour ses paroissiens qu’il aimait tant, selon le mot de saint François de Sales, d’un cœur paternellement maternel, le même entrain à rehausser la beauté des offices divins par le bon ordre des cérémonies et l’exécution aussi parfaite que possible du chant religieux.
Où puisait-il cette force d’âme ? Il m’en a révélé le secret. Tous les soirs, il aimait à passer de longues heures aux pieds de celui qui a dit : « Venez à moi, vous tous qui souffrez du corps ou de l’âme et je vous consolerai, et je vous redonnerai une nouvelle vigueur. »
Là, à genoux sur le pavé du sanctuaire, le regard fixé sur le tabernacle, il disait à Jésus-Hostie son amour, il lui ouvrait son cœur, lui racontait ses déboires, les insuccès de la journée, les nouvelles tentatives de zèle qu’il projetait pour le lendemain. Il le priait avec instance et même avec larmes lui, le Dieu qui tient dans ses mains le cœur des hommes, de bénir et de féconder ses travaux, si c’était sa sainte volonté.
Un soir, poussée par la curiosité, une personne ouvrit discrètement la porte de l’église : elle l’entendit qui disait tout haut à Notre-Seigneur dans un de ces épanchements intimes qui lui étaient familiers : « O mon bon maître, je resterai donc seul ici à vous aimer ; si du moins vous m’en donniez un pour m’accompagner ! »
On comprend ce cri : le prêtre souffre de l’isolement.
Notre-Seigneur n’a-t-il pas éprouvé ce besoin de se sentir soutenu, quand au jardin de Gethsémani, il disait d’une voix suppliante à ses apôtres : « Sustinete hic et vigilate mecum » ?
Sans s’être concertés, les saints suivent d’instinct les mêmes méthodes d’apostolat. Elles ont beau vieillir, elles sont toujours bonnes.
A un prêtre qui se plaignait d’avoir tenté, sans succès, tous les moyens d’évangélisation, le bienheureux curé d’Ars répondait : « Vous avez prié, vous vous êtes dépensé ; mais avez-vous couché sur la dure ? Vous êtes-vous donné la discipline ? Tant que vous n’aurez pas fait cela, ne croyez pas avoir tout fait. »
M. l’abbé Mercier l’avait médité, l’avait compris et, à la vie de prière incessante, il unissait la vie de pénitence.
Les deux vies s’harmonisent, se complètent. L’homme de prière se tient debout au pied de la croix pour demander et recevoir ; l’homme de la pénitence, lui, se fait attacher à la croix pour demander et recevoir plus abondamment, en échange de son union intime avec le divin crucifié.
Quel était le genre d’austérités auxquelles M. Mercier se livrait dans la solitude du presbytère ? Les anges seuls pourraient nous le redire.
Ce que nous savons, c’est sa fidélité constante, minutieuse, au règlement de vie qu’il s’était tracé et qu’il regardait comme l’expression de la volonté divine pour lui.
Je ne relèverai qu’un seul détail ; dans sa brièveté il en dit bien long : hiver comme été, réveil à quatre heures.
Toutes choses bien considérées, n’est-ce pas la plus dure des pénitences que celle qui, dans le but de soustraire notre vie intérieure comme notre vie extérieure au laisser-aller, à la fantaisie, à la déperdition misérable, les assujettit à une règle sévère ?
Tous les jours, et à toutes les heures du jour, pratiquer la loi du renoncement, se crucifier à son règlement. Oh ! que cette immolation intime est difficile, mais comme elle doit être méritoire aux yeux de Dieu ! N’est-ce pas le R.P. Petetot qui, dans une retraite pastorale à Chartres, disait : « Si j’étais pape, je canoniserais, les yeux fermés, tout prêtre qui, durant sa vie, resterait fidèle à son règlement. »
Seigneur, j’ai espéré en vous, s’écriait le prophète royal, mon espérance ne demeurera pas vaine.
L’heure était proche où le bon curé allait, à son tour, en faire la douce expérience.
L’intervention de la Providence
C’était le soir d’un jour de première communion, les enfants regagnaient leurs demeures. Une petite fille retourne sur ses pas et aborde le saint prêtre :
– « M. le curé, j’ai un secret à vous confier.
– Et quel secret ?
– Je serai une dévote. »
Le bon curé sourit tristement. Tant de fois il avait vu, hélas, s’évanouir les promesses enthousiastes des jeunes premiers communiants ! – C’est, dit-on, le privilège des âmes innocentes, elles lisent dans les cœurs.
« Vous avez peine à me croire, reprit l’enfant avec vivacité, eh bien, vous le verrez, il en sera pourtant ainsi… »
Avec l’amour divin, s’alluma dans ce jeune cœur la noble passion du salut des âmes.
Était-ce une inspiration d’en haut ? Elle le crut, du moins, elle s’offrit généreusement comme victime pour la conversion de la paroisse.
Son vénéré directeur ne le sut que cinq, six ans après. Retirée dans sa chambrette, elle prolongeait l’heure de l’oraison bien avant dans la nuit. Le besoin de sommeil finissait-il par la vaincre, elle s’étendait alors tout habillée sur le pavé et, de crainte d’éveiller les soupçons de sa mère, elle prenait soin, le matin, de bouleverser son lit. Plus tard, sacrifiant ses goûts intimes à la volonté de ses parents, elle s’engagea dans les liens du mariage. On aurait pu croire que de ce changement de vie résulterait un ralentissement de ferveur. Il n’en fut rien. Elle avait été le modèle de la jeune fille. Sachant allier, dans une sage mesure, ses nouveaux devoirs d’état avec les devoirs de piété, elle devint le type de l’épouse et de la mère vraiment chrétiennes.
Sa seule ambition était de voir ses neuf enfants marcher sur ses traces et les traces de leur père, excellent catholique s’il en fut.
Le ciel ne lui refusa pas cette joie, c’était justice. Tant de fois elle avait dit à Dieu : « Seigneur, si l’un de mes enfants devait un jour vous abandonner, je vous en conjure, prenez-le de suite, mon cœur de mère saignera, mais mon cœur de chrétienne vous criera merci. »
Loin de nous la pensée de diminuer tant soit peu le mérite de notre vénéré prédécesseur, mais, rappelant les origines du mouvement religieux à Houville, n’est-ce pas pour nous un devoir de justice d’associer au souvenir de M. Mercier le souvenir de cette admirable enfant ? N’est-il pas bon aussi de montrer que la rénovation d’une paroisse dépend moins des talents intellectuels du curé, des mille industries du zèle pastoral, que de l’emploi simultané de ces deux grands moyens surnaturels : « La prière et la pénitence » ? Saint Thomas l’a dit : Ascendunt suspiria, descendunt miracula.
D’une voix émue, M. Mercier le répétera lui aussi, en présence de la conversion extraordinaire dont il allait être l’heureux témoin.
Il y avait dans la paroisse une jeune personne de vingt-deux ans, appartenant à une famille très honorable, sinon au point de vue de la fortune et des honneurs, du moins à celui des vertus domestiques et sociales. Elle avait nom Célestine Paragot.
Elle était d’une grande intelligence, d’une rare distinction de visage et de manières ; je me rappelle l’expression dont se servait devant moi la châtelaine du pays pour la dépeindre : « Elle avait le port d’une reine. »
Immense était l’ascendant qu’elle exerçait sur ses compagnes : hélas ! elle l’exerçait au détriment de leur âme. C’était elle qui les excitait à l’amour de la toilette, les entraînant le dimanche soir à ces plaisirs dangereux, où, si l’on ne perd pas toujours son honneur, on perd toujours du moins le goût de la piété.
Une blessure qu’elle se fit à la main la contraignit à garder la chambre ; dans un repos forcé, elle réfléchit, elle comprit le néant des vanités du monde. Sa résolution fut prise : « Je me convertirai. » Elle tint parole. A peine rétablie, elle allait se jeter aux pieds du prêtre et lui faisait l’aveu humiliant de ses fautes.
Coïncidence remarquable, c’était le jour même où l’Église célèbre la fête de saint Augustin.
Le Ciel sembla lui donner l’assurance qu’un pardon plénier lui était aussi accordé.
Sa blessure qui, jusque-là, était restée vive, se cicatrisera comme par enchantement.
Il est des âmes tombées qui, se relevant, atteignent d’un seul bond les sommets de l’amour divin ; notre nouvelle convertie fut une de ces âmes privilégiées ; jusqu’à son dernier soupir, elle put, en toute vérité, s’approprier la parole de saint Paul : « Je vis, mais ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus qui vit en moi. »
La nouvelle de ce retour à Dieu s’était répandue dans le pays, les gens demeuraient sceptiques.
Il fallut bien cependant se rendre à l’évidence ; ce fut alors un soulèvement général : railleries, injures grossières, rien ne lui fut épargné.
Quelqu’un même composa sur elle une chanson dont le refrain était repris vigoureusement par la troupe des jeunes gens.
Loin de s’en offenser, de s’en plaindre, la jeune fille souriait ; on ne se doutait pas de la joie intérieure qui remplissait son âme.
Il est si doux d’avoir quelques traits de ressemblance avec le Jésus de la voie douloureuse !
Au soulèvement du monde ne devait pas tarder de succéder le soulèvement de l’enfer.
Vous avez lu la vie du bienheureux Curé d’Ars, les vexations de tout genre dont il fut la victime de la part du démon ; les mêmes phénomènes se produisirent ici, mais sous une forme plus terrible : « l’obsession ». Impossible de les nier, ils ont été constatés, officiellement contrôlés par deux prêtres dont le nom est resté dans le diocèse synonyme de sainteté, de science théologique et de prudence consommée : M. l’abbé Paquert, vicaire général et supérieur du Grand Séminaire, et M. l’abbé Lecomte, curé de la cathédrale.
Mais, dès que le prêtre avait usé du ton de commandement, la patiente revenait à son état naturel, tant était grand en elle l’esprit d’obéissance.
Alors, elle pouvait expliquer l’influence extérieure qu’elle subissait malgré l’énergie de sa volonté, influence toutefois qui ne lui enlevait en rien la paix de l’âme et sa liberté intime.
C’était surtout lorsqu’une conversion était sur le point de se produire que l’obsession prenait un caractère de recrudescence maligne.
Il semblait que l’infernal ennemi voulût se venger sur elle à l’avance de la perte qu’il allait éprouver.
A ces manifestations diaboliques qui se répétèrent souvent, la famille tout entière était présente avec quelques proches parents mis au courant du mystère.
Ils étaient profondément impressionnés, d’autant plus impressionnés que, parfois, soulevant les voiles de l’avenir, la jeune fille leur annonçait des événements qui les concernaient personnellement, événements que rien ne faisait prévoir et qui ne tardaient pas à se concrétiser.
Ferveur des premiers convertis
Meilleure occasion pouvait-elle s’offrir à M. l’abbé Mercier pour tenter de les amener à la pratique de la religion ? Mais son ambition allait au-delà, il voulait faire de cette famille le noyau de la paroisse chrétienne dont il avait entrevu l’idéal dans ses rêves pieux.
Chez M. Mercier, c’était la raison et la foi qui dominaient, il le disait à un intime : jamais il ne connut ces consolations sensibles qui portent naturellement l’âme vers Dieu ; selon le mot de saint François de Sales, il servait Dieu uniquement sur la fine pointe de l’esprit.
Générateur d’âmes, les chrétiens qu’il formera, il les formera à son image.
Chaque soir, il se rendait chez l’un ou l’autre des parents de la jeune convertie ; on faisait cercle autour de lui. Il rappelait alors les vérités de la religion, les mettait en pleine lumière, mais s’étudiait particulièrement à imprégner ses auditeurs de cet esprit de foi qui fait tout rattacher, tout subordonner à la question du salut de l’âme. Il y réussit.
Elle était vraiment rare, la mentalité chrétienne qu’il était parvenu à créer et que les parents à leur tour transmettront à leurs enfants.
Un confrère m’a cité ce trait.
Il parlait un jour à quelques-uns des convertis de M. Mercier, de je ne sais quel personnage célèbre ; brusquement il fut interrompu : « Mais est-ce un bon chrétien ? » Aux yeux de ces hommes éclairés de la lumière de Dieu, sans l’état de grâce, richesses, sciences, honneurs n’étaient d’aucun prix.
De crainte de déplaire à Dieu, pas de sacrifices qu’ils ne feront, le cas échéant. Il faut choisir. Voici un exemple pris entre bien d’autres : le fils d’un petit fermier avait, au tirage au sort, amené le nº 2 ; d’après l’ancienne loi militaire, c’était fatalement l’incorporation dans un régiment d’infanterie de marine, l’envoi aux colonies. Qui dira la consternation de toute la famille ? Impossible à nos populations beauceronnes d’envisager sans effroi le séjour hors de France.
Sur les instances d’un ami, le châtelain de la commune de Sours, beau-frère de l’amiral Duperré, s’était offert à intervenir auprès des autorités maritimes. Ses demandes eurent un plein succès.
A son arrivée à la caserne, le jeune conscrit reçut l’assurance d’être maintenu à Brest.
La période d’instruction terminée, il serait versé à la compagnie hors-rang, composée, à cette époque, d’ouvriers de différents corps d’État. Mais le règlement exigeait, avant d’y être admis, qu’il atteste par écrit qu’il exerçait réellement autrefois le métier de cordonnier, de tailleur.
Le colonel le pressait de signer la feuille d’usage. « Mon colonel, ce serait mentir, je ne puis m’y résoudre… » Quelques semaines plus tard, il s’embarquait pour les Antilles.
Aimant ainsi Dieu à leurs dépens, comment de tels chrétiens, tombés malades, auraient-ils redouté la mort ?
Ils l’acceptaient, la plupart, non pas simplement avec résignation mais avec allégresse.
J’ai vu l’un de ces hommes à qui le médecin venait d’assigner discrètement que tout espoir de guérison semblait perdu, se relever soudain sur son lit, remercier le docteur de sa franchise et entonner à haute voix le « Magnificat ». Le médecin restait interdit : l’émotion avait été trop forte, son incrédulité se troubla ; en sortant il me prit la main : « Que c’est beau, me dit-il, d’avoir une telle foi ! » Je le regardai, il avait les yeux pleins de larmes.
J’ai encore été témoin d’un autre fait.
Ce grand esprit de foi incitait quelques âmes d’élite à des actes comme on en lit dans la vie des saints et dont on dit avec raison : « Ils sont plutôt admirables qu’imitables. »
Une mère de famille veillait son fils entré en agonie ; tout à coup, les yeux du jeune homme s’entrouvrent : « Maman, un peu d’eau, je meurs de soif. »
Trois heures venaient de sonner à la pendule de la chambre, la mère prit le crucifix et le mettant entre les mains décharnées du moribond :
Mon cher enfant, lui dit-elle, d’une voix entrecoupée de sanglots, c’est l’heure où Jésus est mort pour toi sur la croix, dévoré lui aussi par la soif, ne voudrais-tu pas, pour avoir un trait de plus de ressemblance avec lui, te priver quelques instants de boire ?
« Oui maman », répondit le jeune homme. Il attira à ses lèvres l’image du divin crucifié et y déposa un long baiser.
Cependant, deux mois s’étaient déjà écoulés depuis la conversion de Mlle Célestine Paragot. Rien n’avait encore transpiré au-dehors du travail secret qui s’opérait dans le cœur des néophytes. Homme d’une prudence consommée, M. Mercier voulait leur laisser le temps de s’affermir.
L’affirmation publique La paroisse revient à Dieu
L’heure venue, il leur demanda d’affirmer publiquement leur foi. Une date fut fixée ; on communierait à la grand-messe, le jour même de la fête patronale où l’assistance était d’ordinaire plus nombreuse.
Le spectacle était inattendu ; aussi, ce fut de la part des gens un étonnement indescriptible quand, au Domine non sum dignus, s’avança vers la sainte table, lentement, pieusement tout un groupe d’une vingtaine de personnes, dont six ou sept hommes âgés de vingt-cinq à cinquante ans.
Ils ne pouvaient en croire leurs yeux, ils se levaient sur leurs bancs pour mieux voir, ils riaient, ils chuchotaient.
La messe achevée, la foule s’était massée au-dehors, sur deux rangs, attendant avec impatience la sortie des communiants restés à leur place pour terminer leur action de grâce.
A peine eurent-ils paru sur le seuil de l’église, que, de toutes parts éclatèrent des ricanements. Il leur fallait passer au milieu d’une haie vivante, sous une avalanche de sarcasmes. Ils n’hésitèrent pas ; ils s’avancèrent, non comme des condamnés, la tête basse, mais le front haut, sans ostentation toutefois, le visage impassible, dédaignant de répondre à leurs lâches insulteurs.
Le saint curé avait prévu, craint la manifestation hostile, et il avait, à l’avance, recommandé aux siens le calme le plus grand.
Vaincus, les ennemis de Dieu ne déposèrent pas de sitôt les armes.
Au nombre des convertis, se trouvaient les deux frères de la jeune personne dont nous avons parlé plus haut. Ils exerçaient le métier de maréchal ferrant, et leur réputation d’habileté était telle qu’elle avait franchi les limites de la commune.
Tout fut mis en œuvre pour les détourner du service de Dieu. Vains efforts ! Irrités de leur refus de travailler le dimanche, quelques cultivateurs tinrent un conciliabule, la question fut posée : comment se venger d’une résistance si opiniâtre ?
Une décision fut vite prise. On installerait dans le pays une autre forge.
La nouvelle en vint aux oreilles des intéressés. Plus d’ouvrages dans les grandes fermes, c’était en perspective la ruine, la misère. D’autres se seraient troublés ; eux, non, ils savaient qu’ils avaient dans le Ciel un Père, et que ce Père pour qui ils se sacrifiaient ne leur refuserait pas le pain dont ils avaient besoin.
Leur confiance ne fut pas trompée. Au dernier moment, un cultivateur revint sur sa décision. C’est bien, disait-il à ses amis, de leur retirer notre clientèle, mais où trouver ouvriers plus adroits, plus consciencieux ? Le complot avorta, l’intérêt personnel avait été plus puissant que la haine.
Peu à peu le nombre des fidèles grandit. Toujours la même cause, prières incessantes, incessantes mortifications.
L’apostolat mutuel y eut aussi sa grande part : autant de convertis, autant d’apôtres, prêts à seconder, à multiplier l’action du zélé pasteur.
Dix ans s’étaient écoulés, la pratique de la vie chrétienne jusque-là inconnue était, à peu d’exceptions près, devenue la règle générale, mais dans le bourg simplement ; sauf quelques rares individualités, le hameau, composé d’une trentaine de foyers, ne sortit pas de son indifférence religieuse ; le temps n’a pas hélas ! modifié cet état d’esprit réfractaire à la piété.
Pourquoi, dans une contrée, telle partie est-elle féconde, telle autre de peu de rapport ? C’est un mystère. Mystère aussi que la répartition de la grâce dans les paroisses d’un même diocèse et sur les familles d’une même paroisse.
Si intense soit-il, faute d’aliment, le feu ne tarde pas à s’éteindre.
Moyens employés
1. La piété
De quels moyens se servait M. Mercier pour attiser dans le cœur de ses néophytes la flamme de l’amour divin ?
Le principal moyen fut la dévotion au Saint-Sacrement : grâce aux instructions eucharistiques sans cesse répétées, la présence de Jésus sous l’hostie était devenue pour les fidèles une réalité vivante.
Aussi, dans le lieu saint, quelle tenue grave et recueillie ! On y entrait doucement ; sans précipitation, on en sortait l’office paroissial terminé.
Il y avait comme un certain regret à se retirer ; même après la rentrée du prêtre à la sacristie, quelques instants étaient encore donnés à la prière.
Seriez-vous par hasard entré dans l’église, il vous eût été difficile de surprendre quelqu’un se détournant.
« Cela n’est pas possible, disait à ses amis, un habitant de Sours » ; mais ceux-ci affirmaient. Un pari fut engagé ; ils vinrent donc à Houville un dimanche soir à l’heure des vêpres ; brusquement, ils ouvrirent la porte de l’église et la laissèrent retomber avec fracas ; pas un des assistants ne regarda derrière soi.
Un détail qui a sa saveur.
Les hommes, comme partout d’ailleurs à cette époque, se rendaient à la grand-messe en blouse bleue. Si vous étiez, leur dit un jour le bon curé du haut de la chaire, invités chez un prince à une réception officielle, vous présenteriez-vous ainsi ? La leçon fut comprise, la traditionnelle blouse bleue fit place désormais à la redingote.
Quand on croit à la présence réelle, comment ne pas aimer à visiter le divin prisonnier du tabernacle ? Tous les soirs à l’Angelus, un joyeux essaim d’enfants se précipitait vers l’église pour réciter ensemble quelques petites prières et entendre un mot d’édification du bon pasteur. Plus tard, les travaux des champs et du ménage finis, c’était le tour du père et de la mère, des grands frères et des grandes sœurs, l’église restait ainsi ouverte jusqu’à neuf heures et demie.
L’auteur de La Vie du curé d’Ars cite ce paysan qui, fixant les yeux sur l’autel, disait : « J’avise Dieu et Dieu m’avise. ».
Que de fois j’ai vu avec attendrissement tel ou tel ouvrier jeter sur la porte du tabernacle un de ces regards si pénétrants qu’il semblait que le voile eucharistique était déchiré, et qu’il contemplait face à face le doux Seigneur.
Parlant du pain sacré, Notre-Seigneur a dit à ses apôtres, et en leur personne à tous les chrétiens sans exception : « Prenez et mangez . » Fidèle à la recommandation du maître, M. Mercier ne cessait d’exciter ses pénitents à s’approcher souvent de la sainte Table. Il avait fixé une règle : la communion chaque dimanche, au plus tard tous les quinze jours. Pour lui, là était, et là seulement, le secret de la régénération morale, le gage de la persévérance du chrétien ; ses fils spirituels pensaient de même, ils en avaient fait l’expérience personnelle.
A qui s’étonnait de ne plus entendre proférer la moindre parole choquante, eux, pourtant habitués autrefois à blasphémer, ils répondaient : nous le devons à l’eucharistie ; ils ajoutaient, avec un fin sourire, que lorsqu’un juron se présentait pour sortir, ils l’étranglaient au passage.
La dévotion à la sainte Vierge est inséparable de celle du Saint-Sacrement ; dans sa méthode de formation, M. l’abbé Mercier n’avait eu garde de l’oublier.
Oh ! Le beau spectacle qui se serait offert à vos yeux si vous eussiez pénétré le soir dans l’intérieur de chaque maison chrétienne. Ils étaient tous là, à genoux, récitant à haute voix le chapelet, père, mère, enfants petits et grands. Jamais, de volonté réfléchie, on n’eût pris son repos sans avoir rendu cet hommage d’amour à la Reine des cieux.
Un jour de fête, dans une réunion de famille, la partie de cartes s’était prolongée bien avant dans la nuit. Après le départ des invités et la prière du soir… « Mais maman, dit un jeune enfant s’adressant à sa mère, le chapelet n’a pas été récité aujourd’hui. » Tout le monde alors de retomber à genoux et d’égrener son chapelet.
Plusieurs chrétiens faisaient plus que de réciter le chapelet, ils récitaient Le petit office de la sainte Vierge.
Les deux frères maréchaux, dont l’un était le père des curés actuels de Charbonnières et de Gâtelles, l’avaient appris par cœur et, tout en frappant sur l’enclume, ils en disaient chacun un verset à tour de rôle.
Autre service de piété, de nature à entretenir la ferveur et que le saint curé avait peut-être plus popularisé par son exemple que par ses exhortations : le chemin de la croix.
Mon prédécesseur immédiat, M. l’abbé Rousseau, me racontait la profonde émotion qui l’avait saisi le deuxième dimanche de son arrivée dans la paroisse.
En dehors des offices, le sol de l’église était jonché de personnes faisant le chemin de la croix ; ici, c’était une famille composée du frère, de la mère et de plusieurs enfants ; là, un groupe de jeunes filles dont le nombre s’élevait jusqu’à vingt-cinq ; plus loin, un groupe de jeunes gens, dont l’un faisait office de directeur, auquel tous les autres répondaient pieusement.
En considérant toutes ces physionomies, ajoutait M. Rousseau, je me surprenais à répéter la parole d’un saint : « Ils sont tous des figures de paradis. »
2. L’exercice de la vertu
Incomplète serait la formation chrétienne, si le prêtre se contentait d’exciter les fidèles à prier, à communier souvent.
Il faut encore leur inspirer le culte du devoir d’État que le père Faber appelait un huitième sacrement, tant il apporte de grâces à qui l’accomplit bien.
Il faut leur faire comprendre la nécessité des œuvres de pénitence. A poursuivre ce double but, M. Mercier travaillera sans relâche.
C’était surtout à l’époque du Carême que l’esprit de pénitence se manifestait dans la paroisse, sous les formes les plus variées.
Bien des mères de famille, de jeunes filles, n’hésitaient pas à recourir aux instruments de pénitence en usage dans les carmels. Nombreux étaient les hommes qui s’abstenaient de fumer, de priser, de faire la partie de cartes. On m’a cité tel jeune ménage, retirant son lit de plumes pour ne coucher que sur la paille pendant la sainte quarantaine.
Chez les malades, les infirmes, la souffrance était acceptée avec plus de résignation, supportée avec plus d’amour, témoin la parole de ce bon vieillard rongé de rhumatismes, qui, sans le savoir, se rencontrait d’idée et d’expression avec saint François de Sales : « Je ne suis jamais si bien que lorsque je ne suis pas bien. »
A qui mieux mieux, les enfants eux-mêmes entraient dans le mouvement et s’imposaient les pénitences de leur âge : ils prenaient leur café au lait sans sucre, se privant de dessert, obéissant avec plus de promptitude…
Là où j’admire surtout M. Mercier, c’est d’avoir implanté dans les cœurs la vertu du détachement. Plus que tout autre, il avait qualité pour l’imposer. Par caractère, il eût été avare ; « jamais, me disait-il un jour dans l’intimité, je n’ai compris la parole de saint Paul : Beatus est magis dare quam accipere, deux sous me coûtent à donner » ; mais la grâce triomphait de la nature, et il donnait, donnait toujours et si largement qu’à sa mort, pour payer les frais de funérailles, ses amis furent obligés de se cotiser ; sa famille lui avait laissé pourtant une belle fortune.
Ce que, par esprit de foi, le père faisait, les fils spirituels le feront à leur tour.
Proportion du nombre gardée, Houville tiendra toujours désormais une des premières places d’honneur dans la statistique du diocèse pour les œuvres de la Propagation de la foi, de séminaire et du denier de saint Pierre.
Qui dira aussi les sacrifices d’argent accomplis pour la restauration de l’Église !
Le curé l’avait déclaré du haut de la chaire : ni quête, ni souscription publique n’auraientt lieu ; il se contenterait de recevoir ce qu’on voudrait bien lui remettre.
L’appel fut entendu, les gens de condition un peu aisée, car, dans le pays il n’est guère de riches, apportèrent ceux-ci vingt francs, ceux-là cinquante, quelques-uns jusqu’à deux cents.
On vit même se renouveler une scène qui rappelle les temps apostoliques. Deux sœurs vendirent un champ huit cents francs et en versèrent le prix intégral dans les mains de leur pasteur.
Les pauvres n’étaient pas restés en arrière, ils donnèrent de leur nécessaire. Une pauvre veuve presque octogénaire, vint trouver son curé et lui dit : « M. le curé, j’ai gagné six francs à tricoter, je garde vingt sous pour moi, le reste est pour l’église. »
Ne pouvant verser de l’argent, quelques indigents s’offrirent à travailler sans salaire pendant plusieurs jours.
Détail qui a un certain intérêt : après avoir assisté officiellement à la messe, le 15 août, les sapeurs-pompiers avaient la pieuse habitude d’assister à la procession solennelle qui suit d’ordinaire les vêpres. M. le curé crut devoir leur offrir un petit rafraîchissement, la journée avait été si chaude ! Arrivé au café, l’un de ces hommes s’écrie : « C’est vraiment péché que de toucher à cet argent ; M. le curé en a si grand besoin pour ses travaux ; si vous m’en croyez, messieurs, nous allons y joindre une petite offrande et lui reporter le tout. » La proposition fut acceptée avec enthousiasme.
Citerai-je encore un trait héroïque de charité ?
Grâce à son habileté, un des meilleurs paroissiens avait réussi, sou à sou, à se constituer un certain petit pécule ; il n’avait pas malheureusement espoir de postérité. L’idée lui vint de faire une fondation de bourse en faveur d’un enfant pauvre, se destinant au sacerdoce. Au moment où il remettait au Supérieur de la maîtrise une liasse de titres, la nature intéressée du paysan reprit un instant le dessus ; une larme tomba des yeux du généreux bienfaiteur. A l’observation qui lui fut faite : « Pourquoi vous dépouiller de votre vivant ? » il répondit : « Mais, il n’y aurait plus pour moi de sacrifice, je ne me serais pas appauvri moi-même, j’aurais seulement appauvri mes neveux » ; il ajouta : « Je paraîtrai devant Dieu, j’aime mieux que la lumière brille devant moi que derrière moi. » Quelques années plus tard, le même bon chrétien me faisait encore don de dix mille francs pour m’aider à établir une école libre.
Puissent de tels exemples de générosité se renouveler ici et là, sur le sol chartrain ! Nos œuvres diocésaines envisageraient l’avenir avec moins d’inquiétude.
3. Les œuvres
Parlant des premiers chrétiens, l’écrivain sacré fait cette remarque : ils n’avaient tous qu’un cœur et qu’une âme. Ainsi étaient nos nouveaux convertis. Entre eux, pas de divisions. « C’est extraordinaire, déclarait le juge de paix d’Auneau, il n’y a presque jamais d’habitants d’Houville à se présenter devant mon tribunal. » Un litige venait-il par hasard à surgir ? Ils aimaient mieux recourir à l’arbitrage de leur curé.
En 1854, on vit s’accomplir des actes héroïques de dévouement. Une terrible épidémie de choléra s’était abattue sur le pays. Nombreuses en furent les victimes. Le chiffre s’éleva jusqu’à trente-quatre. C’est alors que, sous la conduite de M. Mercier, trois jeunes filles, Mesdemoiselles Célestine et Adrienne Paragot, Félicie Fabien, sans souci de la contagion, s’offrirent à soigner les cholériques.
Elles ne prenaient que le repos strictement nécessaire. Le jour, la nuit les retrouvaient au chevet des malades et des mourants, relevant le courage des uns, aidant les autres à bien mourir. Il fallait encore ensevelir les morts, elles n’hésitèrent pas à revendiquer pour elles ce périlleux devoir.
Le fléau disparu, le préfet sollicita pour elles la médaille d’or. Ses démarches aboutirent ; mais il fut impossible de leur faire accepter cette distinction honorifique. Elles s’estimaient trop heureuses d’avoir pu se dévouer au soulagement des membres souffrants de Notre-Seigneur Jésus-Christ !
Il est un titre d’honneur à l’actif de M. Mercier, que je ne veux pas laisser dans l’ombre.
Ce fut un novateur : il avait pressenti l’utilité, la nécessité des groupements paroissiaux.
Le dimanche, avant et après les offices, le presbytère était ouvert aux hommes et aux jeunes gens, ils y trouvaient toutes sortes de jeux : cartes, boules, quilles, et merveilleux était l’entrain qu’ils y mettaient.
Au jeu succédait la conversation ; elle était intarissable : on avait entendu, surtout au début de la conversion du village, tant de sottises pendant la semaine ; on se les racontait en riant de bon cœur.
Dans ces entretiens, le curé excellait, par des mots toujours spirituels et quelquefois mordants, à entretenir la gaieté dans les âmes et à y ramener le courage.
N’était-ce pas là le cercle paroissial idéal pour les hommes ?
Et les jeunes filles, que devenaient-elles pendant que leurs pères et frères se récréaient à la cure ?
Elles se rendaient chez cette demoiselle dont j’ai parlé plus haut et qui, reconnaissante à Dieu des grâces singulières dont elle avait été l’objet, entretenait dans son cœur la flamme de l’apostolat.
Dieu seul pourra faire connaître le bien opéré par ces réunions du dimanche, à la fois si pieuses et si attrayantes que, même au sein du cloître, les jeunes filles qui s’étaient données entièrement à Notre-Seigneur se surprenaient à regretter le dimanche passé autrefois dans la paroisse.
Conclusion
Il y avait vingt-cinq ans que M. Mercier dirigeait la paroisse ; il se disait en lui-même comme le saint homme Job : « In nidulo meo moriar. » Ses rêves ne devaient pas se réaliser ; il allait être appelé à un poste plus important. Jamais pensée ambitieuse n’avait effleuré son âme ; cette nomination le surprit, le jeta dans le trouble ; il en faisait plus tard la confidence à un ami intime : « Ce n’est pas à cela que je m’attendais. Si souvent j’avais dit à Dieu : Seigneur, si je dois un jour être déplacé, faites que je sois injustement disgracié et envoyé dans la moindre paroisse du diocèse. »
Pourquoi ce désir ? Sa conviction était qu’un prêtre, ainsi traité et parfaitement résigné, produirait infailliblement des fruits de salut dans les âmes.
Dès que la fatale nouvelle se répandit dans le pays, ce fut un deuil général. Hommes, femmes, enfants, tous pleurèrent comme on pleure à la mort d’un père ; le bon curé, malgré son énergie, ne put lui-même retenir ses larmes ; mais le Ciel avait parlé, de côté et d’autre on s’efforça d’obéir.
Le successeur n’arriva qu’un mois après : mois d’angoisses et d’inquiétudes mortelles que traduit assez bien le mot d’un petit enfant à sa mère : « Maman, le curé qui va venir, est-ce qu’il sera dévot ? »
M. Rousseau fut plus qu’un prêtre dévot, il fut un saint prêtre ; il en donnera plus tard, curé doyen de Voves, une preuve éclatante. Victime d’une perfide calomnie, il se vit, plusieurs mois, abandonné de tous. Je lui écrivis pour l’assurer de mon respectueux et affectueux attachement ; il me répondit : « Ne me plaignez pas. Si vous saviez quelle joie intime, je ressens le soir, au pied du Saint-Sacrement ; il me semble déjà goûter les plaisirs du Ciel. N’était l’honneur de l’Église engagé, je demanderais à Dieu de vivre jusqu’à ma mort sous le coup de cette calomnie. »
Le changement du curé n’exerça aucune influence fâcheuse sur les fidèles. Dès les premiers jours de son arrivée à Houville, ils donnèrent à M. Rousseau toute leur confiance. Pouvait-il en être autrement ? Ils étaient si habitués à voir dans le prêtre la personne de Jésus-Christ !
Succédant à M. Rousseau, il me sera aussi donné de le constater.
J’étais à peine installé à Houville qu’un pieux chrétien tombe gravement malade, je lui propose de faire revenir M. Rousseau. Quel n’est pas mon étonnement de l’entendre me répondre : « A quoi bon ! Je ne vous connais pas, c’est vrai ! Mais vous êtes mon curé, et vous seul avez désormais grâce d’état pour me diriger ; c’est à vous que je veux me confesser. »
Telle est en abrégé l’histoire de la conversion de la paroisse d’Houville.
En terminant, je formule une prière : « Seigneur, étendez sur les paroisses si indifférentes de notre diocèse votre main puissante et paternelle, et suscitez pour elles les événements et les hommes qui les convertissent. »
… Puis un vœu : « Que nous soyons des saints comme un abbé Mercier, et que nous travaillions avec courage et espoir, dans la patience, l’esprit de prière et de sacrifice, le zèle des âmes. Que nos fidèles chrétiens, voyant la foi en péril, se lèvent à nos côtés pour nous aider dans notre pénible tâche, et se fassent apôtres comme nous ! »
[1] — Le Sel de la terre 44, p. 110, note 2 ; p. 116, note 4 et p. 126, note 2.
[2] — Le Sel de la terre 44, p. 91 et suivantes.
[3] — Cela fait plus de 150 ans maintenant.
Informations
L'auteur
L'abbé Louis-Victor Houzé (1851-1919) fut curé d'Houville-la Branche, dans la Beauce, de l'année 1877 jusqu'à sa mort.
Il a raconté en 1912 la façon dont cette paroisse avait été convertie par un ses prédécesseurs : l'abbé Jacques Denis Mercier (1810-1888).
Quand l'abbé Mercier fut nommé à Houville, en 1833, l’église était encore pleine le dimanche, mais il n’y avait qu’un seul homme à faire ses pâques, le régisseur du château, et peu de femmes.
Le nouveau curé fut très mal accueilli. Pourtant, en 1841, cette paroisse de quatre cents âmes revint massivement à Dieu et devint une oasis de vertu chrétienne.
Abbé Louis-Victor Houzé, « Ilot de sainteté. Comment s'est convertie une paroisse », Paris, Éditions de l’Action catholique, 1912.
Le numéro

p. 121-136
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