L’incendie de la cathédrale de Nantes
Vendredi 28 janvier 1972
par G. K.
Ce récit constitue une intéressante application de la vertu de prudence. Celle-ci est « la droite règle des actions à faire », disent les scolastiques, qui choisit et dispose les moyens en vue de la fin à obtenir. Elle suppose, chez l’homme prudent, de savoir bien délibérer et bien juger. Comme le dit saint Isidore, cité par saint Thomas : « Le prudent est ainsi appelé comme voyant loin (prudens = porro videns) ; il est perspicace et voit les vicissitudes des choses incertaines [1]. » L’exemple qu’on va lire en donne une bonne illustration. Mais surtout, il appartient à l’homme prudent de savoir bien commander ; c’est même son acte principal. A ce point de vue, on admirera l’esprit de décision et d’autorité manifestée par l’architecte dans le dialogue raconté ci-dessous. On voit, par cet exemple, comment un homme compétent, qui sait prendre ses responsabilités et se conduit en vrai chef, peut être utile au bien commun. Dans notre société égalitaire et assistée, ce sens des responsabilités et cet exercice de la vraie prudence au service du bien commun se sont perdues. Il est urgent de les retrouver.
Le Sel de la terre.
Il est 17h 30, très vite la nouvelle se répand : La cathédrale brûle ! ... En quelques minutes, les magasins se vident, les bureaux se ferment, les cafés perdent leurs clients. On veut voir ce qui se passe ! Des groupes se forment, des femmes et des hommes pleurent. C’est une consternation générale, tandis que de très loin à la ronde, la fumée et les flammes se détachent dans le crépuscule, puis la nuit.
Tous les sapeurs-pompiers de la région interviennent : ceux de Nantes, d’une promptitude remarquable, ceux de Saint-Herblain, de Vertou, de Saint-Étienne-de-Montluc, etc. Mais malgré l’importance des secours, le feu n’épargnera pas grand-chose de la charpente en bois ni de la couverture d’ardoises.
La catastrophe est importante : on évalue les dégâts à deux milliards d’anciens francs, (environ 300 000 €) mais la voûte a tenu bon, et les trésors de la cathédrale n’ont pas souffert de l’incendie : en particulier le tombeau de François II, le cénotaphe du général Lamoricière, et le grand orgue dont on avait fêté la résurrection, la semaine précédente. Dans les jours qui suivaient, le dessus de la voûte était débarrassé des débris calcinés de la charpente, et un toit « provisoire » en métal était placé... Au cours de l’été, le grand portail était entrebâillé, et l’on pouvait pénétrer de quelques mètres à l’intérieur du vaisseau meurtri...
L’enquête fera penser que, lors de travaux d’entretien de chéneaux en zinc, un chalumeau a pu embraser le support en bois de l’ouvrage en métal sans que l’ouvrier s’en aperçoive et que le feu a lentement couvé.
Les pompiers ont rapidement mis en place les tuyaux, les lances à incendie, les groupes motopompes. Mais l’officier des pompiers, responsable de l’intervention n’a pas encore donné le signal du début de la lutte contre les flammes. Il s’agit en effet d’un monument classé à l’inventaire des Monuments Historiques, et à ce titre il est sous la garde d’un Architecte en chef des Monuments Historiques.
C’est Monsieur Pierre Prunet, architecte à Rennes et à Paris.
L’officier n’a pas encore réussi à le joindre au téléphone à Rennes. Tous s’impatientent et le feu s’étend rapidement à des parties de plus en plus étendues de la toiture. Il réussit enfin à le joindre à Paris (les téléphones portables n’existaient pas encore !) :
– Monsieur l’Architecte... la charpente de la cathédrale de Nantes est en feu ! – Avez-vous arrosé ? – Non ! Conformément à vos directives précédentes, nous attendons votre accord, mais c’est urgent ! – Une minute ! Je réfléchis... Êtes-vous l’officier responsable de cette intervention ? – Oui ! – Écoutez-moi bien : pas une goutte d’eau sur ce feu, je répète : pas une goutte d’eau sur ce feu ! Utilisez les moyens nécessaires pour protéger les immeubles voisins mais pas une goutte d’eau sur la voûte ! Veuillez me confirmer. – Bien compris : pas d’eau sur la voûte, et la protection des voisins.
L’incendie a illuminé Nantes toute la nuit. Les habitants n’arrivaient pas à quitter ce spectacle hallucinant : leur cathédrale transformée en une torche majestueuse qui éclairait comme en plein jour ! et pas un seul pompier occupé à l’éteindre, alors que les hommes et le matériel déployés arrosaient partout ailleurs, c’est-à-dire le voisinageEnfin le feu se calme, petit à petit, faute de combustible. Il ne reste presque rien de la couverture, des voliges, des chevrons, des pannes, des grandes fermes de charpente : pas une seule pièce de bois qui ne soit réduite en cendre.
Pourquoi ? Pourquoi ? Oui, pourquoi les pompiers n’ont-ils pas combattu l’incendie ? C’est parce que la voûte en pierre de l’édifice avait été construite avec une épaisseur supérieure à celle qui était nécessaire pour sa stabilité. La chaleur du feu a pulvérisé la partie supérieure de cette voûte. Cette couche calcinée a isolé de la chaleur le reste de la pierre. L’épaisseur de voûte qui restait était suffisante pour assurer la solidité de l’ouvrage. Le choc thermique d’un arrosage sur le toit, par conséquent sur cette pierre, aurait provoqué la destruction de la voûte et son effondrement total.
Les Nantais du 21e siècle le savent-ils ? Ils doivent à Pierre Prunet [2], Architecte en chef chargé de leur cathédrale, qu’elle soit encore debout !
Quelle leçon retenir de cette histoire ? L’importance de la vertu de prudence d’abord. L’architecte a réfléchi, il a utilisé sa connaissance du monument, sa science, et il a pris une sage décision. L’importance de la vertu d’obéissance ensuite, car le pompier a su attendre l’ordre de l’architecte et s’y soumettre, alors que les apparences pouvaient faire agir dans un sens contraire.
La mise en œuvre de ces deux vertus a eu sa récompense : les Nantais n’ont pas eu besoin de reconstruire la voûte de la cathédrale, ce qui aurait coûté une somme considérable, sans parler des dégâts qu’aurait entraînés sa chute.
[1] — Saint Thomas, Somme théologique, II-II, q. 47, a. 1.
[2] — C’est ce même architecte qui fut le maître d’œuvre de la restauration de l’église de la Haye-aux-Bonshommes.



