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La défense
de la messe
S’il faut, en le pleurant, l’appeler d’un titre principal à notre désolation, nous le nommons : l’homme de la sainte messe.
C’est lui, le premier, et dans le jaillissement d’une forme parfaite, définitive, qui a professé l’absolu attachement à l’unique messe de la seule Tradition.
Luce Quenette
Lettre de la Péraudière 61
Déclaration
Je m’en tiens a la messe traditionnelle, celle qui fut codifiée, mais non fabriquée, par saint Pie V, au XVIe siècle, conformément à une coutume plusieurs fois séculaire. Je refuse donc l’ordo missæ de Paul VI.
Pourquoi ? Parce que, en réalité, cet ordo missæ n’existe pas. Ce qui existe c’est une révolution liturgique universelle et permanente, prise à son compte ou voulue par le pape actuel, et qui revêt, pour le quart d’heure, le masque de l’ordo missae du 3 avril 1969. C’est le droit de tout prêtre de refuser de porter le masque de cette Révolution liturgique. Et j’estime de mon devoir de prêtre de refuser de celébrer la messe dans un rite équivoque.
Si nous acceptons ce rite nouveau, qui favorise la confusion entre la messe catholique et la cène protestante – comme le disent équivalemment deux cardinaux et comme le démontrent de solides analyses théologiques [1] – alors nous tomberons sans tarder d’une messe interchangeable (comme le reconnaît du reste un pasteur protestant) dans une messe carrément hérétique et donc nulle. Commencée par le pape, puis abandonnée par lui aux églises nationales, la réforme révolutionnaire de la messe ira son train d’enfer. Comment accepter de nous rendre complices ?
Vous me demanderez : en maintenant, envers et contre tout, la messe de toujours, avez-vous réfléchi à quoi vous vous exposez ? Certes. Je m’expose, si je peux dire, à persévérer dans la voie de la fidélité à mon sacerdoce, et donc à rendre au Souverain Prêtre, qui est notre Juge suprême, l’humble témoignage de mon office de prêtre. Je m’expose encore à rassurer des fidèles désemparés, tentés de scepticisme ou de désespoir. Tout prêtre en effet qui s’en tient au rite de la messe codifié par saint Pie V, le grand pape dominicain de la Contre-Réforme, permet aux fidèles de participer au saint sacrifice sans équivoque possible ; de communier, sans risque d’être dupe, au Verbe de Dieu incarné et immolé, rendu réellement présent sous les saintes espèces. En revanche, le prêtre qui se plie au nouveau rite, forgé de toutes pièces par Paul VI, collabore pour sa part à instaurer progressivement une messe mensongère où la présence du Christ ne sera plus véritable, mais sera transformée en un mémorial vide ; par le fait même le sacrifice de la croix ne sera plus réellement et sacramentellement offert à Dieu ; enfin la communion ne sera plus qu’un repas religieux où l’on mangera un peu de pain et boira un peu de vin ; rien d’autre ; comme chez les protestants. – Ne pas consentir à collaborer à l’instauration révolutionnaire d’une messe équivoque, orientée vers la destruction de la messe, ce sera se vouer à quelles mésaventures temporelles, à quels malheurs en ce monde ? Le Seigneur le sait dont la grâce suffit. En vérité la grâce du Cœur de Jésus, dérivée jusqu’à nous par le saint sacrifice et par les sacrements, suffit toujours. C’est pourquoi le Seigneur nous dit si tranquillement : « Celui qui perd sa vie en ce monde à cause de moi la sauve pour la vie éternelle [2]. »
Je reconnais sans hésiter l’autorité du Saint Père. J’affirme cependant que tout pape, dans l’exercice de son autorité, peut commettre des abus d’autorité. Je soutiens que le pape Paul VI commet un abus d’autorité d’une gravité exceptionnelle lorsqu’il bâtit un rite nouveau de la messe sur une définition de la messe qui a cessé d’être catholique. « La messe, écrit-il dans son ordo missæ, est le rassemblement du peuple de Dieu, présidé par un prêtre, pour célébrer le mémorial du Seigneur. » Cette définition insidieuse omet de parti-pris ce qui fait catholique la messe catholique, à jamais irréductible à la cène protestante. Car dans la messe catholique il ne s’agit pas de n’importe quel mémorial ; le mémorial est de telle nature qu’il contient réellement le sacrifice de la croix, parce que le corps et le sang du Christ sont rendus réellement présents par la vertu de la double consécration. Cela apparaît à ne pouvoir s’y méprendre dans le rite codifié par saint Pie V, mais cela reste flottant et équivoque dans le rite fabriqué par Paul VI. De même, dans la messe catholique, le prêtre n’exerce pas une présidence quelconque ; marqué d’un caractère divin qui le met à part pour l’éternité, il est le ministre du Christ qui fait la messe par lui ; il s’en faut de tout que le prêtre soit assimilable à quelque pasteur, délégué des fidèles pour la bonne tenue de leur assemblée. Cela, qui est tout à fait évident dans le rite de la messe ordonné par saint Pie V, est dissimulé sinon escamoté dans le rite nouveau.
La simple honnêteté donc, mais infiniment plus l’honneur sacerdotal, me demandent de ne pas avoir l’impudence de trafiquer la messe catholique, reçue au jour de l’ordination. Puisqu’il s’agit d’être loyal, et surtout en une matière d’une gravité divine, il n’y a pas d’autorité au monde, serait-ce une autorité pontificale, qui puisse m’arrêter. Par ailleurs la première preuve de fidélité et d’amour que le prêtre ait à donner à Dieu et aux hommes c’est de garder intact le dépôt infiniment précieux qui lui fut confié lorsque l’évêque lui imposa les mains. C’est d’abord sur cette preuve de fidélité et d’amour que je serai jugé par le Juge suprême. J’attends en toute confiance de la Vierge Marie, la Mère du Souverain Prêtre, qu’elle m’obtienne de rester fidèle jusqu’à la mort à la messe catholique, véritable et sans équivoque. tuus sum ego, salvum me fac [3].
L’assistance à la messe
SI vous mettez la main dans certains engrenages, le corps entier sera broyé. Le Novus Ordo Missæ peut se comparer à un engrenage implacable, exactement calculé pour broyer la messe et, avec la messe, le prêtre. Banni le latin. Repoussé le canon ou règle invariable de la consécration. Encouragées les prières eucharistiques peu consistantes, notamment le canon-express. Fini le rite adorant et fixe pour recevoir la communion. En somme la messe démantelée de part en part, dans toutes les prières, dans toutes les attitudes ; aussi bien du côté du prêtre que du côté des fidèles ; la messe abandonnée, dans la pratique, à l’arbitraire de chacun. Et vous voudriez, avec cela, que la consécration, qui certes est conservée, continue d’être faite dans un contexte approprié à son mystère ! Vous voudriez que la messe demeure stable, pieuse, infailliblement valide ; vous voudriez qu’elle ne devienne pas n’importe quoi ! Autant vouloir l’impossible. Autant dire : pendant l’orage, ne vous abritez d’aucune manière, mais quand même ne soyez pas mouillés ! Il est vrai que les novateurs s’imaginent qu’après Vatican II il fera toujours beau dans la sainte Église, que les orages ne viendront plus nous éprouver. Vue intéressante sans doute, dont la seule faiblesse est de manquer de réalisme.
La messe catholique normale, ne laissant place à aucune hésitation sur la réalité de son mystère, totalement franche, n’offrant nulle possibilité de fissure, la bonne messe est la messe de saint Pie V. Non que le grand pape dominicain d’après le concile de Trente l’eût forgée de toutes pièces comme c’est hélas ! arrivé pour les auteurs des messes nouvelles. Il a simplement codifié ce qui se faisait bien avant lui, ce qui remontait, pour l’essentiel, à l’époque patristique de saint Léon ou même de saint Ambroise.(…)
Le canon romain latin d’avant Paul VI (c’est-à-dire sans dialogue après la consécration), ce canon est à tel point adapté au mystère de la consécration, il est pénétré de tant de foi et de révérence, que le prêtre qui le dit est obligé de savoir de la manière la plus explicite qu’il offre, en vertu de la consécration, un sacrifice parfait au Père très clément ; un sacrifice qui satisfait pour nos péchés, qui apporte la paix à l’Église véritable laquelle est catholique et apostolique, qui allège la souffrance des âmes du purgatoire, enfin qui honore Marie toujours Vierge, les douze apôtres et tous les saints. Il sait, à n’en pouvoir douter, simplement du fait de suivre les prières de ce formulaire, que le sacrifice de l’autel, parce que Jésus-Christ s’y trouve réellement présent et offert, est le sacrifice définitif qui accomplit les anciens sacrifices figuratifs. Il sait, par la simple teneur du texte, que Jésus-Christ lui-même et en personne, qui est l’hostie de la consécration, est le pain vivant de la communion. Il est forcé, simplement en lisant ce qui est écrit, de consacrer avec une foi consciente et éveillée ; il ne prononce jamais en effet la formule consécratoire sans avoir évoqué auparavant la toute-puissance du Père… et elevatis oculis in cœlum ad Te, Deum, Patrem suum omnipotentem [4]. La consécration ne serait rien hors de cette intervention toute-puissante : pain et vin resteraient identiques ; nulle oblation ; nulle présence ; pas de sacrifice accompli ; pas de vraie communion possible. La vertu du canon traditionnel est tellement forte que le prêtre ne peut normalement dire la formule de consécration d’après ce canon sans que cette formule soit valide. Bien plus, le prêtre qui se laisse instruire et guider par ces dix admirables prières, cinq avant la consécration et cinq après, célèbre la messe avec une foi tout à fait avertie ; il est invité à la plus grande humilité et formé à l’adoration et à la révérence la plus profonde. Ce canon en usage depuis seize siècles, le seul dont se servirent saint Grégoire Ier et saint Grégoire VII, saint Dominique et saint Philippe Néri, saint Pie X et le père de Foucauld, ce canon exceptionnellement vénérable soutient le prêtre catholique pour lui faire dire la messe comme elle demande à être dite. Si les nouvelles prières tout récemment inventées et jetées dans la circulation à la sauvette, si ces formulaires, tombés de je ne sais quels bureaux, étaient comparables même de loin au canon traditionnel, s’ils n’exposaient pas nécessairement la messe à devenir n’importe quoi, pour quel motif alors la dissolution de la messe coïnciderait-elle avec leur lancement ? Pourquoi s’aggraverait-elle avec une logique implacable à proportion même que l’usage en est prolongé ?
Si maintenant nous en venons, après les formulaires nouveaux, aux nouveaux rites de communion, il est trop visible que, considérés en eux-mêmes, ils excluent les marques d’adoration. Dès l’instant où le fidèle, le laïc qui n’a pas le caractère sacerdotal, est autorisé à toucher et manier le pain eucharistique comme du pain ordinaire, il est clair que l’hostie consacrée n’apparaît plus comme différente à l’infini du pain matériel. Le prêtre admettant les nouvelles façons de communier ne donne plus de preuves, objectivement suffisantes, que la communion est infiniment autre chose qu’un simple repas commémoratif. Il supporte en effet de distribuer ou de laisser prendre la communion comme si la consécration avait simplement conféré à l’hostie une certaine valeur religieuse, au lieu de changer toute la substance du pain en toute la substance du Christ, pour rendre le Christ réellement présent comme immolé.
Tirons les conclusions pratiques de l’effrayante décomposition actuelle. Attachons-nous intelligemment et pieusement à ce qui a permis à la messe de tenir ; car c’est cela, et cela seul, qui permettra de retrouver la messe. Du côté de l’assemblée des fidèles, le chant latin du Kyrie, du Gloria, du Credo, du Sanctus et de l’Agnus. Du côté du prêtre, la récitation en latin, avec foi et piété, des oraisons, du formulaire de l’offertoire traditionnel et surtout du formulaire de l’unique canon romain ; que la communion soit donnée par le prêtre et sur les lèvres. Alors la déroute de la messe sera stoppée, ce sera la volte-face. La participation de l’assemblée, dont on nous a tellement rebattu les oreilles, redeviendra recueillie et magnifique. – L’offensive des novateurs a été aussi simple qu’hypocrite : ne rien nier ouvertement, mais démanteler la messe de toutes parts et sur tous les points à la fois, du côté des fidèles comme du côté du prêtre. Pour le prêtre : quatre prières eucharistiques en langue vulgaire ; des variantes partout ; un rite de communion profane, mouvant, évolutif. Pour les fidèles : plus de chants latins et un continuel empiètement sur la fonction propre du prêtre. Le résultat ne s’est pas fait attendre. En deux ou trois ans et sans que les catholiques dans l’ensemble soient tombés un beau jour brusquement dans l’apostasie, ils ne se sont plus reconnus dans la messe. Il a suffi de démanteler la messe pour la faire aller à la dérive et dans tous les sens ; la faire échapper à tout le monde, à commencer par les prêtres. Eh bien, c’est le procédé des novateurs que nous devons catégoriquement refuser. Plus de messe démantelée !
L’Église est frappée au cœur puisque la messe est touchée. Qu’il plaise donc à Notre-Dame d’intervenir ; jamais sans doute l’intervention toute-puissante de celle que nous invoquons comme secours des chrétiens ne nous fut à ce point nécessaire. La messe est soumise à une manœuvre de destruction aussi puissante qu’elle est simple, une manœuvre dont jamais sans doute la méthode n’avait été étudiée d’aussi près et si habilement appliquée : le démantèlement universel de tout rempart protecteur et le camouflage dans le démantèlement.
Pour la messe, et bientôt peut-être pour toute l’économie sacramentaire, l’autorité hiérarchique a voulu ou, au moins, a laissé saccager la juste légalité qui défendait la Tradition. La Tradition n’est pas abolie pour autant et un jour viendra où l’autorité hiérarchique rétablira la juste légalité qui en est la sauvegarde. Pour préparer ce jour, Notre Seigneur demande à tous, aux prêtres et aux laïcs, la fidélité la plus ferme dans l’attachement à la Tradition ; une fidélité qui inclut l’héroïsme. A chacun il redit la grande parole qu’il disait à l’apôtre saint Paul, accablé mais vaillant : sufficit tibi gratia mea ; ma grâce te suffit [5].
Sainteté contemplative du sacerdoce
COMPRENONS ici que, pour le fidèle, mais plus encore pour le prêtre, la messe, selon la parole de saint Vincent Ferrier est l’acte le plus haut de la contemplation [6]. On pourrait sans doute faire une objection : puisque la messe réclame un acte extérieur, puisqu’elle est solennisée par un rite et que la contemplation est intérieure, la messe ne semble pas être acte de contemplation. La réponse vient tout de suite à l’esprit. Il suffit de faire attention à la portée intérieure et spirituelle du rite sensible. En prononçant les paroles du Christ sur le pain et le vin, le prêtre rend présent le sacrifice du Christ. Le Christ, qui se rend présent comme immolé, s’offre nécessairement sur l’autel avec les intentions de religion et d’amour qu’il avait sur le bois de la croix. Telle étant la nature et la portée de l’acte consécratoire et de plus cet acte étant explicité et solennisé par un formulaire et des rites d’une parfaite piété, il est évident que le prêtre qui accomplit un tel acte comme il convient, qui dit la messe comme elle doit être dite, est mis sur le chemin de la contemplation la plus élevée. Il se peut qu’il soit plus contemplatif, si on peut dire, pendant le silence de l’action de grâce, après la communion, que dans les instants divins où il consacre ; il se peut qu’il soit pris davantage par la prière pendant une visite au saint sacrement que pendant la récitation du canon ; il n’en reste pas moins que c’est dans la consécration et la communion que le prêtre est le plus proche de la source vivante de toute charité et de toute oraison ; c’est là que son âme reçoit plus intensément les grâces d’amour, de zèle, de contemplation.
Le sacrifice de la messe étant le même que celui de la croix mais sous un signe sacramentel, le prêtre du Seigneur est normalement conduit, par l’oblation de la messe, à devenir contemplatif parce que, dans cet acte unique, le Seigneur fait de lui son instrument pour réaliser le sacrifice suprême de son amour. De même, dans l’assistance à la messe, la prière et la contemplation du chrétien doit être à son point le plus élevé parce que, en venant à la messe, il s’unit au Christ dans ce qui est la réalisation la plus sainte de son amour. Entre la dévotion, la prière, l’oraison selon qu’elles se situent pendant la messe ou en dehors de la messe, il existe cette différence que, pendant la messe, l’oraison unit à Jésus-Christ lorsque, d’une manière effective, réelle, actuelle, il offre son sacrifice et exprime son amour sacramentellement.
Le rapport entre la contemplation et la messe est rendu encore bien plus étroit par la communion. L’oraison et la prière en effet, lorsque le Seigneur est en nous réellement présent, a ceci de particulier que notre prière reçoit de son contact, de sa présence immédiate comme nourriture sacramentelle, un accroissement unique. Il est vrai que l’ami du Seigneur qui désire très ardemment communier, mais qui ne peut le faire reçoit des grâces équivalentes ; mais ces grâces elles-mêmes, il les reçoit parce que son désir porte précisément sur la communion sensible et sacramentelle. – Ainsi de la part du prêtre comme de la part des fidèles, mais beaucoup plus de la part du prêtre parce que c’est lui qui est ministre du Souverain Prêtre, la sainte messe, non seulement appelle la contemplation la plus haute, mais elle en est le chemin direct.
On comprendra d’autant mieux les paroles de saint Vincent Ferrier que l’on aura une idée plus nette du mystère de la messe. La messe est à la fois sacrifice et communion puisque, à défaut des fidèles, le prêtre y communie toujours. Le Seigneur qui s’offre comme l’hostie sans tache pour la rémission de nos péchés est indivisiblement le pain sacré de la vie éternelle, l’hostie sainte pour la nourriture de notre âme.
A la consécration le prêtre exerce à l’égard du Christ la ministérialité la plus élevée pour l’acte d’amour le plus élevé. A la consécration, le prêtre est, en effet, ministre du Seigneur pour la transsubstantiation du pain et du vin au corps et au sang du Seigneur ; or par cette transsubstantiation, ce qui est accompli, d’une manière non sanglante mais réelle, c’est l’immolation du Seigneur, le sacrifice du Vendredi-Saint. Il n’y a pas de plus grand amour… [7]
La ministérialité du prêtre étant portée à ce degré de sublimité, ce qui doit correspondre dans le cœur du prêtre, c’est une union de foi et d’amour qui soit, en quelque sorte, proportionnée. De plus, en même temps que cette union d’amour de la part du prêtre est réclamée par un ministère de cette grandeur, elle est également favorisée et soutenue par ce ministère. Comment le Christ, en effet, dans les instants sacro-saints où il s’offre au Père par le prêtre de l’Église, ne ferait-il pas déborder, dans le cœur de ce prêtre, les flots de charité qui brûlent dans son propre cœur ?
D’autre part, l’effet de la communion est d’accroître l’union de charité entre le Seigneur et son corps mystique. En devenant notre nourriture spirituelle, le Christ, par l’ineffable contact de sa personne, ne peut que faire grandir la charité et l’oraison dans l’âme qui le reçoit.
Ainsi donc, à prendre le mystère de la messe dans sa transcendance, à le considérer au double point de vue de la consécration et de la communion, on ne peut rien trouver que de juste et d’inattaquable dans la grande formule du grand prêcheur : La messe est l’acte le plus haut de la contemplation.
Ces remarques devraient faire comprendre que l’homme de la messe, c’est-à-dire le prêtre de Jésus-Christ, même quand il n’est pas religieux au sens strict, ne peut mener une vie profane et doit adopter un genre de vie extérieure qui soit en rapport avec sa fonction sacrificielle. Par ailleurs le laïc chrétien, s’il n’est pas l’homme qui fait la messe, est du moins un baptisé qui va à la messe. Qu’il garde un état de vie commun n’empêche pas que cet état commun ne doive pas être selon le monde ; car un état de vie mondain est inadmissible pour qui est régénéré par le baptême et nourri par l’eucharistie. Lorsque l’état de vie que l’on dit commun et laïc, par opposition à l’état de perfection ou à la discipline sacerdotale, est l’état de vie d’un chrétien, il doit être alors, le plus possible, conçu et organisé en vue de la charité parfaite et donc placé sous le signe du primat de la contemplation.
Que le Seigneur daigne accorder aux prêtres d’avoir une plus haute conscience du mystère de leur ministérialité dans la sainte messe, alors ils ne feront plus difficulté de revenir aux rites traditionnels. Le prêtre, en effet, qui a pris conscience que, dans cette fonction divine de consacrer le pain et le vin, dans ces instants où il est pur instrument du Christ, il peut faire monter vers le Père tout ce que l’Église porte dans son cœur d’adoration et d’amour, d’imploration et d’action de grâce, ce prêtre n’éprouve pas alors le désir de changer les prières très parfaites, le canon romain que l’Église lui a confié pour qu’il entoure la consécration de la meilleure prière. Non seulement le prêtre n’éprouve pas le besoin de changer les formules si parfaitement adaptées depuis plus de quinze siècles, mais il réprouve les tentatives de les bouleverser ; il réprouve d’autant plus ces tentatives qu’il s’aperçoit bien vite qu’elles sont faites pour favoriser ceux qui ne sont pas ministres du Christ, pour permettre aux hérétiques de pratiquer l’intercélébration. Mais l’intercélébration n’est pas possible dans le canon romain latin, catholique et traditionnel.
Plus il prend conscience de sa fonction sacerdotale, plus le prêtre est conduit à rechercher l’état de vie qui s’accorde le mieux avec la célébration de la messe et plus, également, il est ferme et décidé pour ne point lâcher le rite romain, latin et grégorien.
Que le prêtre sache d’abord ce qu’il est, qu’il le veuille de toute son âme. A partir de là, aussi bien l’organisation « religieuse » et non profane de son état de vie que la sauvegarde très ferme du rite traditionnel suivront naturellement et comme allant de soi.
C’est ici qu’il ne faut pas se méprendre sur les distinctions du traité des états [de vie] dans la Somme de théologie. Il faut essayer de voir la signification dans le concret de la vie, de distinctions qui sont, à leur niveau, tout ce qu’il y a de plus juste, mais qui sont faites davantage du point de vue de l’analyse des essences que de la direction immédiatement pratique de notre vie. L’état commun, l’état de celui qui n’est ni religieux ni prêtre ne mérite pas d’être appelé état de perfection ; mais le chrétien vivant dans cet état, non seulement doit tendre intérieurement à devenir parfait dans l’amour, mais, de plus, doit organiser sa vie dans cette perspective. Encore qu’il jouisse d’une grande latitude, puisqu’il ne professe pas une règle stricte, il faut cependant quoi qu’il fasse, que même extérieurement sa vie soit favorable au parfait amour ; sans quoi son aspiration intérieure serait vaine.
Il est bien vrai que le prêtre qui ne s’est point placé sous une règle à la suite d’un saint fondateur n’est pas entré dans un état de perfection ; mais il est non moins vrai qu’il a quitté l’état commun, que c’est une exigence de sa fonction, que son ministère à l’égard du corps et du sang du Seigneur demande, pour être accompli comme il faut, une très pure union à Dieu.
Pour étudier les états de vie comme d’ailleurs pour n’importe quelle étude, il faut commencer pas distinguer. Même et surtout si l’on est animé par des préoccupations pratiques, on ne gagnera rien à confondre, à équiparer, par exemple, laïcs et religieux ; prêtres vivants sous une règle de perfection cléricale ou prêtres ayant seulement un genre de vie clérical. On ne gagnera rien à dire que tout cela est équivalent, du moment qu’une seule chose compte, la charité ; tenir ces propos, c’est méconnaître les conditions concrètes de la charité dans l’Église militante. Seulement, s’il importe de distinguer, il ne faut pas séparer ni opposer ; car dans la sainte Église, tout état de vie, pour le laïc comme pour le prêtre, est polarisé et finalisé, mais sous des formes très diverses, par la perfection de l’amour et par la contemplation.
Les prêtres qui sont placés sous une règle de perfection à l’école d’un saint fondateur, sont obligés de tendre vers la sainteté à un double titre : par leur dignité sacerdotale, par leur profession dans l’état religieux. Il arrive du reste que cet état religieux ne soit pas conçu spécifiquement en vue de la sainteté du prêtre. Le saint fondateur peut avoir organisé les choses en vue de la sanctification, sans viser spécialement les prêtres ; il peut avoir eu affaire surtout à des disciples laïques. Cela n’empêche pas les prêtres qui se mettent à l’école de ce fondateur de se sanctifier sous sa règle. Ils doivent seulement veiller à éviter un danger qui n’est pas illusoire : méconnaître pratiquement leur fonction sacerdotale ; ils ne verraient plus alors à quel point ils sont tenus à la sainteté, du seul fait de dire la messe ; ils feraient trop peu de cas de l’invitation constante à la sainteté qui leur est adressée par le Seigneur, du fait d’être ses ministres au sacrement de l’autel. Ce danger ne doit pas être quand même tellement redoutable puisque de si nombreux et si magnifiques exemplaires de sainteté sacerdotale ont fleuri dans un ordre religieux qui n’est pas spécifiquement destiné à des clercs comme l’ordre de saint Benoît. Qu’il suffise de nommer à ce propos les deux souverains pontifes Grégoire Ier et Grégoire VII, ou les missionnaires aussi prodigieux que saint Augustin ou saint Boniface.
Il reste que les ordres religieux où l’on devrait rencontrer de saints prêtres en très grand nombre, sont ceux que le droit canonique appelle religions cléricales, parce que l’état de vie a été ordonné et réglé pour des clercs et par des clercs. Le fondateur est prêtre ; les constitutions qu’il a établies visent à sanctifier des prêtres. De ces religions cléricales, l’ordre des frères prêcheurs est une réalisation éminente.
Les religieux frères prêcheurs ont reçu de l’Église comme fin spécifique de leur religion, la prédication évangélique sous toutes ses formes, la défense et illustration de la vérité catholique. Cette charge ne leur incombe pas au titre de prédicants laïques, voués à Dieu dans un état de perfection, mais bien au titre de prédicateurs prêtres vivant sous une règle religieuse. Sans doute, une institution de prédicants religieux non prêtres n’est pas chose inconcevable. Mais les frères prêcheurs sont des prédicateurs, placés sous une règle religieuse, qui ont reçu les pouvoirs et la dignité du sacerdoce. Qui entre dans l’ordre de saint Dominique, doit comprendre que l’appel à la sainteté lui est adressée par le Seigneur à un double titre : en raison de sa charge d’offrir le saint sacrifice, en raison de sa mission d’annoncer l’Évangile. Par l’exigence très profonde de sa fonction sacerdotale, il doit donc tendre à l’union à Dieu, s’approfondir dans la prière et dans la contemplation des mystères ; mais la charge apostolique d’annoncer l’Évangile exige également de tendre vers une contemplation toujours plus aimante et plus profonde. La vérité annoncée, surtout quand elle est la doctrine de la grâce et de la vie éternelle dans le Christ, doit être normalement une vérité contemplée. Certes, il importe qu’elle soit d’abord humblement, correctement étudiée ; mais il faut beaucoup plus. Il faut que le témoignage de la vie du prédicateur rende sensible aux âmes que la doctrine qui est enseignée comme doctrine de conversion et de vie est en effet cela, qu’elle tire à conséquence, qu’elle est vertu de Dieu pour le salut de ceux qui croient (Rm 1, 16) ; donc qu’elle soit d’abord vertu de Dieu pour le salut de celui qui en est le prédicateur. Il faut, pour cela, beaucoup plus qu’un enseignement correct. Il faut joindre à l’orthodoxie la contemplation aimante des mystères annoncés.
La contemplation qui brille d’un tel éclat chez les plus grands des frères prêcheurs : Thomas d’Aquin, Vincent Ferrier ou saint Pie V et, d’abord, notre père saint Dominique, est une contemplation de prêtre et de prédicateur. Il est visible qu’il sont tirés et entraînés vers la plus intime union à Dieu, à la fois parce qu’ils offrent le saint sacrifice et parce qu’ils annoncent l’Évangile. Puisque la sainteté dominicaine inclut à un titre spécial la célébration de la messe, il convient au dominicain, plus qu’à tout autre, de défendre le rite de la messe et de faire barrage au modernisme sur ce front menacé…
Contempler et livrer au prochain les fruits de la contemplation, ainsi s’exprime la devise de l’ordre de saint Dominique. Contemplari et contemplata aliis tradere. Qu’est-ce qui est contenu dans le contemplari ? D’abord la foi studieuse [8] et aimante. On ne saurait communiquer la vérité révélée, on ne saurait être le moins indigne possible du titre de champion de la foi et vraie lumière du monde, si l’on n’avait pris la peine d’étudier les mystères de la foi, de les étudier avec cœur et pour l’amour de Jésus-Christ qui nous a dit les secrets de Dieu. Le contemplari contient en outre, et en même temps, la foi inspirée, la contemplation qui est progressivement donnée par l’esprit de Dieu à l’âme qui s’est livrée à l’amour et qui porte la croix du Christ. Et le contemplari selon la première mais, surtout, selon la seconde acception est exigée à trois titres : d’abord, au titre général des vertus théologales et de leur croissance ; deuxièmement, parce que nous sommes participants du sacerdoce du Christ comme ministres de l’autel ; enfin parce que nous avons reçu mission pour prêcher les vérités du salut.
Ce qui spécifie la vie dominicaine c’est la prédication de l’Évangile. L’enseignement savant de la théologie fait partie intégrante de la prédication parce qu’il est tout orienté à exposer et défendre les vérités du salut. Pour le dominicain, la prédication demande à être nourrie de prière contemplative et d’étude ; c’est une prédication qui descend de la contemplation, qui dérive en particulier de cet acte le plus haut de la contemplation qui n’est autre que la sainte messe. Il ne suffit pas de dire que la prédication dominicaine dérive de la prière et de l’étude ; il faut encore préciser, il faut inclure dans la prière ce qui en est ici-bas la réalisation la plus haute, l’expression qui dépasse toute prière c’est-à-dire le saint sacrifice avec la solennisation liturgique qui est normalement requise.
Le danger qui guette le dominicain est assurément de se laisser réduire à n’être plus qu’un savant « dissertateur » des choses de la foi. Il n’évite ce danger que si l’étude et la prédication des choses de la foi sont vivifiées par un feu intérieur inextinguible : celui de la prière et, dans la prière, en premier lieu, la sainte messe.
[1] — Entres autres, Pensée catholique n° 122 et Courrier de Rome depuis le n° 49.
[2] — Adaptation de Mt 16, 25 (NDLR).
[3] — Ps 118, 94 : je suis tout à vous, sauvez-moi (NDLR).
[4] — Ayant élevé les yeux vers vous, Dieu, son Père tout-puissant (NDLR).
[5] — 2 Co 12, 9 (NDLR).
[6] — Missa est altius opus contemplationis quod potest esse. Saint Vincent Ferrier. Sermo Sab. post Dominicam Oculi. Cité page 12 de la « Préface » au Mystère de l’Église du père Clérissac, O.P. (La Préface est de Maritain), Cerf, Paris, 2e édition, 1921.
[7] — Jn 15, 13 (NDLR).
[8] — Sur la distinction entre foi studieuse et foi inspirée se reporter au chapitre sur les vertus théologales.
Informations
L'auteur
Tout le numéro 12 bis du Sel de la terre est consacré à la figure du père Calmel.
Le numéro

p. 145-158
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