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La royauté sociale de N.S.J.C.
selon le Fr. Roger Calmel O.P.
Si une chrétienté doit renaître, serait-ce à la manière de petites îles perdues dans l’immense mer, elle sera un don du cœur de la Vierge. Elle qui a donné au monde le Verbe incarné sait mieux que personne la valeur des choses du temps et le prix pour la sanctification des âmes d’institutions temporelles saines et justes. Ce n’est pas une simple coïncidence si nos pères du Moyen Age ont fait surgir les Notre-Dame en même temps qu’ils bâtissaient la chrétienté – si la Vierge du Rosaire à Lépante a repoussé les Turcs tout près d’engloutir ce qui subsistait de civilisation chrétienne.
École chrétienne renouvelée, p. 170.
Politique et vie intérieure
Héroïsme et gentillesse
IL est un héroïsme de la révolte, et un héroïsme de la charité. L’héroïsme de la charité demande avant tout de prendre, à cause de Dieu, une route de droiture parfaite et de ne vouloir rien entendre quand il s’agit de changer de direction. Moyennant quoi, il est fort possible que la vie, quelque jour, devienne extrêmement dure et même qu’il faille consentir au sacrifice suprême. Seulement, et c’est ici qu’il ne faudrait pas que l’on se fasse des idées, choisir le chemin de l’héroïsme de l’amour, ce n’est pas être acculé, sans répit, à une existence intenable et irrespirable. Ce n’est pas à chaque minute et à longueur de vie être emporté dans un tourbillon étouffant et vertigineux comme celui d’une tragédie de Racine ou de Shakespeare ; au théâtre le paroxysme est tel, du reste, parce que, sur le plateau, la pièce ne dure que quelques heures. Or la vie, par définition, n’est pas une pièce de quelques heures. Une vie héroïque n’est pas haletante et précipitée comme un drame sur une scène. Elle admet des repos, des détentes, des paliers et des reprises. Elle trouve une connivence de certaines personnes et de certains événements, plus ou moins proche, plus ou moins réconfortante, mais toujours réelle, – excepté, il est vrai, dans la solitude unique des heures d’agonie. Mais alors, un ange du ciel descend et réconforte. Pour le reste, et à travers le déroulement ordinaire des jours, le Père du ciel a ménagé une familiarité, une grâce, une clémence de la vie qui empêchent que ne soit inhumain et exaspéré l’héroïsme de l’amour.
Qui douterait qu’on ne puisse, qu’on ne doive parler d’héroïsme à propos de la vie de saint Joseph le Juste ? Et beaucoup plus encore à propos, non seulement de la passion, mais même de la vie cachée et de la vie publique du Fils de l’homme ? Si l’héroïsme est le contraire de la tiédeur et de la protection égoïste de soi-même ; si l’héroïsme dont nous parlons demande d’être prêt à sacrifier sa vie en ce monde pour rester fidèle à la loi de Dieu dans le spirituel et dans le temporel, on ne peut douter que la vie de saint Joseph, fidèle et ferme dans la pauvreté de Nazareth et dans l’exil en Egypte, ne porte la marque de l’héroïsme.
L’héroïsme de la charité suppose incontestablement cette tension des énergies où, pour demeurer fidèle à la loi de Dieu, l’homme accepte de perdre sa vie, soit dans la mort pure et simple, soit dans un sacrifice qui ressemble à une mort. L’héroïsme de la charité ne suppose pas cette tension maintenue tous les jours à son point extrême. Il faut seulement que l’on se soit mis sur le chemin où l’on doit rencontrer, si l’on ne triche pas, le suprême sacrifice ou ce qui en est l’équivalent.
Pour devenir ce héros magnifique de l’amour de Dieu et du service du royaume de France, il suffit que saint Louis ait préféré de toute son âme la lèpre au péché mortel : après quoi, tout normalement et à leur heure, les sacrifices ne manqueront pas de venir : la croisade sans succès, la captivité chez les Sarrazins, la mort sur le lit de cendre. Mais enfin, le choix premier, décisif, qui devait amener le roi à ces extrémités, n’exigeait aucunement l’exclusion de la tendresse de sa femme Marguerite ni le bondissement dans son palais tout neuf d’une douzaine de garçons et de filles. De même, ayant voulu une fidélité totale à la lumière, saint Thomas More devait un jour faire l’expérience de l’emprisonnement à la Tour de Londres et de la mort des criminels ; mais cela ne l’a pas empêché de goûter les charmes, au matin de la Renaissance, de la compagnie lumineuse des princes de la pensée. Parlerons-nous encore de Péguy et de ses jeunes amitiés pour montrer qu’une vie héroïque n’a pas ce caractère durci, farouche, tendu sans rémission, que certains s’imaginent, peut-être pour avoir une excuse de s’en détourner ?
Ce n’est point parce que vous aurez l’esprit du martyre que les bourreaux vous sauteront dessus à tous les tournants. Seulement, vous n’aurez rien réservé. Vous aurez tout donné, et vos forces et votre cœur. Et cet abandonnement total, loin de vous condamner à ne plus connaître les sourires de la vie est, au contraire, le seul moyen de les apprivoiser.
Ces nécessaires précisions ayant été fournies, nous croyons que le lecteur n’aura pas à s’exaspérer si nous parlons souvent d’héroïsme dans les pages qui suivent.
A la vérité s’attendrait-il à ce que nous lui proposions autre chose ? Il sait trop bien qu’en dehors de la vie héroïque, orientée vers l’héroïsme, il ne reste que la vie installée, tiède et médiocre. Eh bien, encore que les êtres tièdes, sans parler de ceux qui sont sclérosés ou même cadavériques, foisonnent dans la cité et même dans l’Église, encore qu’ils y occupent des postes de toute importance, ce ne sont pas eux qui permettent à la cité de tenir et de se réformer, à l’Église d’être brûlante d’amour et d’arracher les hommes à Satan.
Dans les pages qui suivent où il sera question de la coopération à l’œuvre d’une cité temporelle digne de Jésus-Christ, il était bien impossible de laisser supposer au lecteur que l’héroïsme n’avait pas grand’chose à voir.
Il est un autre héroïsme que celui de l’amour : celui de la révolte et même de la haine. L’histoire de la civilisation et celle de l’Église, et d’ailleurs la simple expérience quotidienne, ne permettent pas de se faire illusion sur sa puissance dévastatrice et démontrent au surplus qu’il est toujours prêt à renaître ; cela par la faute du diable ; par la faute aussi des gens de bien : parce que leur bien est débile, extérieur et peut-être pharisaïque.
Qu’on se souvienne de Luther ou de Lénine ; ou de tel compagnon obscur que l’on a rencontré dans la vie. Pour répondre à cet héroïsme, la tiédeur est parfaitement inutile, fût-elle bien parlante, bien pensante, bien armée ; les sanctions même justes ne suffisent pas ; les discours non plus, même inexpugnables. La grande réponse, celle qui est au principe de toutes les défenses positives, c’est l’héroïsme de l’amour.
Sens politique et pureté
Celui qui veut, dans la société civile, non seulement la justice, mais toute la justice et tout de suite, celui-là n’a pas le sens politique. Il ne comprend pas que la vie de la cité se développe dans le temps et qu’une certaine durée est indispensable pour corriger et améliorer, surtout il ne comprend pas l’inévitable intrication de bien et de mal à laquelle, de fait, la cité humaine se trouve condamnée, depuis le bannissement définitif du paradis de justice et d’allégresse. Vouloir détruire immédiatement toute injustice c’est déchaîner des injustices pires. Qu’on se souvienne de don Quichotte et de sa folle intervention pour délivrer les prisonniers que l’on conduisait aux galères. Sa générosité inconsidérée pour « empêcher les violences et secourir les malheureux » n’aboutit à d’autre résultat que d’aggraver les violences et les malheurs [1]. Il n’y a pas, de soi, de bien politique dans le donquichottisme, encore que, concrètement, toute cité qui n’est pas agitée et soulevée par beaucoup de Don Quichotte ne tarde pas à s’engourdir et à se décomposer. Car « il faut beaucoup de prodigues pour faire un peuple généreux ; beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre ; et beaucoup de jeunes fous pour faire un peuple héroïque [2] ».
Mais revenons au donquichottisme et à ce qu’il présente d’impolitique. Est-ce bien sûr ? A la réflexion ne nous apparaît-il pas, au contraire, comme étant porteur du germe premier de tout bien politique qui est la passion de la justice commune, cet élément essentiel du bien commun ? Il est vrai : et le tort du donquichottisme n’est pas d’être brûlé par cette passion mais seulement de méconnaître certaines réalités très humbles.
Car si le germe de la vie politique est la passion du bien commun, comme tous les germes, celui-là ne peut se développer qu’à la condition de tenir compte du terrain. Ici, le terrain est la société temporelle dans notre état de chute et de rédemption ; c’est-à-dire une société dans laquelle, malgré l’efficacité de la grâce et de la croix, le diable et le péché ne cesseront de renouveler leurs iniquités et leurs ravages. D’autre part, la société temporelle n’est pas établie à ce niveau suprême, et obligatoirement pur, où nous sommes offerts à Jésus-Christ, et sanctifiés par ses sacrements ; elle s’organise au contraire à ce palier inférieur, mais inévitable, où nous cherchons un bien commun passager.
Or, à ce niveau, comment obtenir la pureté parfaite ? Jésus-Christ seul pourrait la donner ; mais il n’a institué, pour le bien commun de nos cités, ni hiérarchie inspirée, ni sacrements efficaces. Je sais que la vie et la pureté selon le Christ peuvent avoir une réfraction sur le social temporel [3] et qu’elles le doivent. Mais je sais également que, si dans le secret des cœurs fidèles et au sein de l’Église, l’action de l’Évangile réussit complètement, par contre dans le social terrestre, sa réfraction n’est jamais infaillible.
Autrement dit, alors que le bien commun de nos cœurs, en tant qu’ils s’unissent à Dieu, est obligatoirement pur et exempt de péché mortel, le bien commun de nos cœurs, en tant qu’ils s’unissent pour la vie et la justice de la cité, n’exclut pas forcément le péché mortel. Il importe d’observer que ce bien commun doit pourtant exclure le péché mortel de laïcisme, et encore plus d’athéisme social, parce que ces perversions monstrueuses ruinent directement les fondements de la cité elle-même ; il importe d’ajouter qu’il doit exclure également ces autres formes de péché directement destructrices de la cité que représentent d’abord le crime pour raison d’État, ensuite l’existence d’institutions opposées au droit naturel. Mais enfin la pureté sur ces trois points, encore qu’elle soit de rigueur, ne suffit pas à constituer dans la pureté parfaite et à exempter du péché mortel le bien commun de nos cités périssables.
Je ne nie pas, d’ailleurs, que ce bien commun soit de nature morale ; il est, en effet, commandé par les lois et les mœurs des hommes en société. Je ne nie pas davantage qu’il doive s’ouvrir à la grâce, et donc à l’action de l’Église ; c’est normal puisque les mœurs de l’homme dans le domaine social, comme dans tous les domaines, doivent recevoir l’illumination et le secours de l’Évangile de Notre-Seigneur. Mais la nature morale du bien commun et son ouverture à la grâce ne suffisent pas à le situer à un niveau de pureté parfaite. Voilà le point, le triste point que je tenais à faire observer.
Tel étant le niveau et les limites de la société terrestre, la volonté de justice dans cette société ne pourra pas éviter d’accepter une certaine part d’injustice. Pareille acceptation n’est pas admissible pour la personne singulière parce que sa vie, en ce qu’elle a de définitif, peut et doit s’établir au niveau de Dieu et de la pureté totale ; mais c’est admissible pour la société terrestre des personnes parce que cette société, dont la vie est périssable, s’établit à un niveau où le mélange du pur et de l’impur ne peut être complètement surmonté. Ce dépassement se réalisera lorsque le Sauveur sera devenu tout en tous ; mais alors c’en sera fait de nos patries et de nos gouvernements.
Dès lors, pour travailler dans la cité, à n’importe quelle place d’ailleurs, faudrait-il ne pas s’inquiéter de l’injustice et le sens politique serait-il amoral ?
Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?... On reconnaît la voix des machiavélismes de toute espèce, classiques ou marxistes. On songe à la pratique d’une foule de personnages politiques, de tous grades, à toutes les époques, à quelque religion qu’ils appartiennent et seraient-ils disciples de Jésus-Christ. Cependant l’Église de Jésus-Christ s’est toujours élevée contre la théorie et la pratique du machiavélisme. Et le bon sens est d’accord avec elle, du moins lorsqu’il est vraiment bon, qu’il n’a pas été faussé, que sa lumière brille dans sa simplicité originelle ; surtout lorsqu’il est éclairé par la foi.
Un bon sens de cette qualité nous assure donc que, le prince ne comptant pas que des saints parmi ses sujets et ses ministres, il est bien obligé de tolérer certains abus à moins de supprimer le royaume ; que d’autre part c’est déjà assez triste d’avoir à tolérer et que pour rien au monde il ne doit favoriser les abus ; enfin qu’il doit remédier promptement aux institutions qui engendrent les abus. La justice ne règnera pas en plénitude pour autant ; du moins n’aura-t elle plus pour elle la force de la loi.
Le bon sens nous dit encore que tolérer est le contraire d’approuver ; c’est supporter avec l’intention et dans l’attente de pouvoir porter remède. Tolérer l’injustice n’est pas y consentir. Au contraire c’est la désapprouver et c’est vouloir y mettre fin, aussitôt qu’il sera possible de passer aux actes sans provoquer une injustice plus grande.
De sorte que le sens politique suppose quatre dispositions rarement réunies : vouloir la justice ; promouvoir sagement mais coûte que coûte des institutions justes ; tolérer les injustices insurmontables ; ne jamais en prendre son parti. Rien de commun avec le machiavélisme ; ou plutôt un même sentiment aigu des situations concrètes et des imperfections du bien commun de la cité, mais avec une attitude d’âme et d’esprit absolument différente.
En somme, il est non seulement injuste mais impolitique de prendre son parti de l’injustice que l’on tolère, de ne pas la combattre et d’y chercher son avantage : on pratique alors une tolérance qui triche et qui pourrit la cité. Symétriquement, il est injuste et impolitique de vouloir toute la justice tout de suite : on poursuit alors une justice qui triche parce qu’elle rend la cité inhabitable. Par contre, il est politique et juste de vouloir le maximum de justice, de travailler à le promouvoir de toutes ses forces et à ses dépens, de tolérer l’injustice inévitable, mais sans entrer en complicité. C’est là le difficile. Que faire pour ne pas entrer en complicité ?
Il faut vivre réellement en communauté de destin avec les victimes de l’injustice. S’il en est ainsi, on fait d’assez près l’expérience de l’injustice pour ne pas l’approuver. On ne risque plus guère de se payer de mots lorsque l’on affirme que l’on tolère mais que l’on n’approuve pas. On pratique alors en effet une tolérance héroïque.
Parler d’héroïsme dans la tolérance passera peut être pour insolite. Pourtant, je ne vois pas d’autre réponse à l’exigence de fidélité à Dieu dans la politique. Cette fidélité demande de n’exclure ni la tolérance ni l’héroïsme ; mais au contraire de les tenir unis et inséparés. Car enfin exclure la tolérance aboutirait à ruiner la cité au nom de la justice ; ce serait une infidélité à Dieu qui a voulu l’existence de la cité. D’autre part, exclure l’héroïsme, c’est-à-dire refuser de souffrir de l’injustice que l’on est obligé de tolérer, blesserait chez un grand nombre, et jusqu’à l’exaspération, le sens de la justice et ouvrirait sans doute la voie aux pires bouleversements révolutionnaires ; ce serait une infidélité à Dieu qui a voulu la justice de la cité et sa conservation par la justice.
Ces propos, je le crains, risquent de heurter à la fois les esprits impolitiques, parce que l’on soutient que la cité ne peut éviter de comporter de l’injustice ; et les esprits politiques, parce que l’on soutient que la tolérance de l’injustice doit être déchirante et non pas confortable. Cependant, on ne changera pas ces propos, parce qu’il existe une solution vraie et qu’elle est viable : pratiquer l’héroïsme dans la tolérance même.
Réponse intégrale aux iniquités politiques
Devant la tentative de marxisation de leur pays en 1936, la première attitude de beaucoup de chrétiens d’Espagne fut le soulèvement : défendre, serait-ce au prix de leur vie, leur droit politique élémentaire et fondamental de pratiquer la religion. Cette réaction est des plus normales et c’est la première qui s’impose. Il est cependant une seconde réaction, normale également, qui doit doubler celle-ci, qui la double, de fait, chez un grand nombre de chrétiens d’Espagne : se demander si l’audace et le progrès du mal n’est point dû partiellement à l’atonie et à l’engourdissement du bien ; dans le cas où la réponse est affirmative, mettre à profit cette triste occasion pour devenir plus ardent et plus actif dans le bien ; à l’occasion, par exemple, de la spoliation des biens de l’Église, retrouver un sens plus évangélique de la propriété ecclésiastique – ce qui n’empêche pas de récupérer le minimum de propriété indispensable ; de même encore, à l’occasion de la révolte et des crimes des plus pauvres, retrouver une communauté de destin plus authentique avec les plus déshérités – ce qui n’empêche pas d’arrêter la révolte et de châtier les crimes. Bref, prendre occasion du débordement du mal pour pratiquer un plus grand bien.
Il est évident, d’autre part, que même si les chrétiens d’un pays à l’heure de leur persécution, doivent, dans certains cas, songer à battre leur coulpe et à s’amender, ils doivent d’abord songer à prendre le moyen de continuer d’exister. C’est bien de s’amender, et c’est nécessaire ; mais encore faut-il exister. Ce n’est pas en se laissant réduire politiquement au néant, que les chrétiens d’un pays auront quelque chance de témoigner de l’Évangile dans la vie publique. Cette vérité de bon sens, une tête saine n’a pas de peine à la saisir. Aussi bien nous n’insisterons pas. La vérité que nous voudrions illustrer est plus mystique et c’est la suivante : non seulement dans le domaine personnel, mais en politique même, à l’occasion des attaques du mal, se renouveler et s’approfondir dans le bien. (Mais encore une fois cette vérité plus mystique serait un rêve meurtrier si elle faisait abstraction de la vérité naturelle absolument présupposée ; au moment des attaques du mal, sauvegarder, par les moyens les plus purs qui soient possibles, les conditions matérielles du bien).
Dieu permet le mal effroyable des hérésies en vue d’une mise en lumière plus éclatante des vérités révélées, et la condamnation des hérésies doit s’accompagner d’une mise en lumière plus belle et plus nette des richesses de la révélation. De même, on peut penser que Dieu permet les révolutions avec leurs mensonges et leurs accumulations de ruines, afin que les civilisations, en se réformant, prennent une conscience plus aiguë de leurs exigences essentielles et de leurs lois immuables en régime chrétien. La réprobation inexorable des révolutions doit s’accompagner de la prise de conscience et de la mise en œuvre des lois sacrées de la civilisation chrétienne. Dire cela, ce n’est pas soutenir ni laisser entendre que les hérésies soient nécessaires à l’approfondissement de la foi et les révolutions au renouveau de la société. Dire cela, c’est essayer d’unir deux attitudes complémentaires : d’une part, réprobation sans pitié du mal et de l’erreur, et, d’autre part, volonté miséricordieuse de chercher à répondre aux ténèbres de l’erreur par une vérité plus lumineuse, aux ravages du mal, par un bien plus averti et plus fort, au lieu de s’immobiliser et de se durcir.
Il ne s’agit pas de faire mieux que le communisme : le mieux se définit par rapport à un bien, or, il n’y a pas de bien dans le communisme. Seulement, il y avait du bien, beaucoup de bien, dans le monde sur lequel le communisme s’est abattu. Est-il déraisonnable de penser que si ce bien eût été plus fort, le communisme n’eût pas réussi dans son entreprise satanique ? Est-il déraisonnable de penser que l’opposition implacable au communisme doit s’accompagner d’une meilleure intelligence du bien qui était à faire et qui n’a pas été fait, d’un courage plus soutenu pour accomplir les devoirs qui avaient été négligés ? Il ne s’agit pas de faire mieux que le communisme, mais de faire plus de bien que nous ne serions obligés d’en faire s’il n’y avait pas eu de communisme. Avant l’envahissement de cette peste, la société, par exemple, pouvait encore tenir sans que les laïcs et que les clercs aient accepté toutes les conséquences de l’Évangile dans le domaine économique ; après les ravages du fléau il semble bien que la société ne parvienne à guérir et à tenir que si elle accepte de pareilles conséquences.
Je ne parle pas, ce qui serait absurde, des lumières de l’erreur ; je dis seulement que l’erreur doit devenir l’occasion de plus de lumière. Je ne parle pas, ce qui serait insensé, du bilan positif des révolutions ; je dis que les révolutions doivent devenir l’occasion d’un bilan positif. On se passerait de cette occasion. Mais enfin, lorsqu’elle est là, que faire, sinon la prendre aux cheveux, l’obliger à donner tout ce qu’elle peut donner ?
Illustrons notre propos sur le mal qui, dans la société, doit devenir occasion d’un plus grand bien, en nous servant d’un exemple tiré de l’histoire individuelle.
Marie-Madeleine, en se convertissant, ne se contente pas de désavouer son passé ; elle prend une attitude positive. Elle commence à aimer plus et mieux. Et il le faut bien. Comment pourrait-elle aimer simplement comme avant la chute, ayant désormais l’expérience nouvelle de tant de choses éternelles : sa fragilité, la malice du diable, la tendresse du cœur de Dieu ? Il lui est impossible de faire comme si cette expérience n’existait pas. Il lui faut retrouver la pureté, mais une pureté qui tienne compte de cette expérience ; une pureté qui ressemblera sans doute à la pureté antérieure, mais qui sera différente en un certain sens ; plus avertie de sa fragilité et comptant davantage sur la miséricorde de Dieu. Cette pureté ne pourra plus être fondée sur la seule vertu de la nature, car, à ce sujet, Marie-Madeleine sait trop désormais à quoi s’en tenir. Cette pureté devra redescendre d’une source mystique, de l’amour mystique de Dieu ; elle ne tiendra que fondée en cet amour. Ce sera une pureté approfondie et renouvelée.
(…)
La reconnaissance publique de la religion chrétienne
Admirable à bien des égards, la reconnaissance publique de la religion chrétienne telle qu’elle se pratique en Espagne [4] n’est pas possible, exactement sous la même forme, dans tous les pays. Quoi qu’il en soit, la religion chrétienne doit être publiquement reconnue et cela posera toujours de graves questions. Nous voudrions essayer de répondre à quelques-unes de ces questions.
Officiellement reconnue, la religion chrétienne expose au pharisaïsme. Cela vous déplaît. Cela me déplaît également.
Dans une société qui reconnaît officiellement la religion chrétienne, il est inévitable que les pharisiens soient plus ou moins nombreux ; par suite, il est inévitable que les faibles, en nombre plus ou moins grand, soient scandalisés par ce mensonge et parfois jusqu’à tomber dans l’apostasie.
Or, dans une société hostile au christianisme, vous pensez que les pharisiens de la religion n’auront pas de place. Vous avez raison. Seulement prenez garde que le pharisaïsme ne sera pas supprimé pour autant. Ce ne sera pas alors la religion qui donnera prise au pharisaïsme puisqu’elle ne sera pas reconnue ; mais ce sera d’autres valeurs. Car partout où il y a reconnaissance officielle de quelques valeurs (c’est-à-dire dans toute société) il y a matière à pharisaïsme. Si vous n’avez plus le pharisaïsme de la religion, vous en avez un autre. Est-ce tellement mieux ?
Par ailleurs, dans une société civile qui rejette le christianisme, ne croyez pas que l’apostasie ne soit plus à redouter. Dans une telle société il est bien vrai que les meilleurs parmi les chrétiens s’affirmeront chrétiens jusqu’au martyre ; mais cela n’empêchera point les faibles de devenir apostats. Car enfin la persécution ne fait pas que des martyrs ; nous savons tous qu’elle fait aussi des apostats.
Dans une société qui reconnaît publiquement la religion chrétienne le pharisaïsme de certains amène l’apostasie des faibles ; dans une société ennemie du nom chrétien la persécution amène également l’apostasie des faibles.
Oui, me répondrez-vous ; mais avec la persécution on gagne au moins qu’il y ait des martyrs. Fort bien. Seulement avec un statut juridique normal, on gagne aussi qu’il y ait une multiplication des confesseurs. Dans les deux cas la sainteté abonde. Elle prend des formes différentes mais c’est toujours la sainteté. Ce n’est donc pas au nom de la sainteté que l’on peut regretter pour l’Église un statut normal et officiel.
Vous pensez peut-être : ne pourrait-on pas, depuis qu’il existe des sociétés et des civilisations, concevoir enfin un type de société qui, sans persécuter le christianisme, puisque la persécution entraîne de terribles conséquences, cependant ne reconnaîtrait pas non plus, de quelque manière que ce soit, la religion de Jésus-Christ, puisque les dangers d’une reconnaissance publique sont, hélas, très réels ? Une société neutre ne serait-elle pas meilleure ? Ne présenterait-elle pas le double avantage de ne pas exposer à cette sorte d’apostasie qui est provoquée par le pharisaïsme et à cette autre sorte d’apostasie qui est un effet de la persécution ? Aucun des ces avantages n’existerait pour la bonne raison qu’une société neutre est impensable. Que vous considériez l’homme dans le domaine privé qui est celui de l’intimité de sa personne, que vous considériez l’homme dans sa vie familiale, que vous le considériez enfin dans le domaine « officiel » qui est celui de la société civile, l’homme n’est pas et ne peut pas être neutre. A titre privé, à titre familial, à titre officiel, il n’évite pas de se situer par rapport à l’absolu. A titre privé, à titre familial, à titre officiel, l’homme n’évite pas d’être référé à une fin dernière qui est le Seigneur Dieu. Il n’évite pas d’avoir à prendre parti pour ou contre Dieu. D’une manière différente sans doute, selon qu’il s’agit de sa personne, de sa famille ou de la société civile, mais enfin, quelle que soit la manière, il est forcé de prendre parti par rapport au Seigneur Dieu. Qui n’est pas avec moi est contre moi [5]. Une société neutre aurait tous les avantages que l’on voudra ; malheureusement, elle est impossible. Et, de fait, elle n’a jamais existé ; les sociétés qui se sont voulues neutres se sont toujours montrées persécutrices ; il n’importe qu’elles aient persécuté sous des formes plus ou moins déguisées, plus ou moins perfides, elles ont persécuté. Lorsque César ne veut pas s’incliner devant le Christ, il ne demeure pas neutre : il devient hostile.
En réalité, la solution au débat qui nous inquiète, ne se trouvera point dans une impossible neutralité, mais bien dans une certaine forme de reconnaissance officielle. D’abord que la situation faite publiquement à la religion ne soit pas indiscrète. Ensuite que les citoyens, du moins un grand nombre d’entre eux et à tous les postes, y compris aux postes suprêmes, soient des chrétiens assez authentiques pour que le pharisaïsme ne devienne pas la note dominante et que, par suite, soit diminué, sinon conjuré, le danger d’apostasie chez les faibles.(D’ailleurs, ne parlons pas seulement des faibles, c’est encore les êtres nobles, ceux en qui l’exigence de vérité est implacable, qui risquent d’être blessés le plus dangereusement par le scandale du pharisaïsme).
Ainsi, deux conditions à remplir : la première est la discrétion de la reconnaissance publique. Notons d’ailleurs que cette discrétion n’est pas du tout l’équivalent d’une attitude fuyante et indécise. La seconde condition est l’authenticité des vertus chrétiennes. Cette seconde condition importe d’autant plus que, dans le cas d’un statut juridique normal pour la sainte Église, les ecclésiastiques aussi bien que les hommes d’État, éprouvent une tentation de complaisance mutuelle pour leur injustice respective, qui ne saurait être surmontée que grâce à une vraie vertu. Nous exprimant en paraboles, nous dirons que, dans le cas d’un statut juridique normal, la tentation des ecclésiastiques est de ne pas considérer s’ils reçoivent des chaînes pourvu qu’elles soient d’or, et la tentation de César est de faire hommage de son or, pourvu qu’il prenne la forme de chaînes. On comprend dès lors qu’un grand désintéressement est nécessaire de part et d’autre pour garder la liberté et échapper à la corruption. Ainsi, un statut juridique normal de la religion chrétienne ne peut être appliqué avec vérité dans les institutions que s’il est soutenu par beaucoup de vertu dans les personnes.
Les régimes qui accordent à l’Église une habitation décente, cherchent, en général, à lui aménager un intérieur tellement confortable qu’elle s’endorme dans la tiédeur de la pièce climatisée et sous l’entassement des couvertures. Des chrétiens vivant sous ces régimes, auront facilement la tentation de préférer les rigueurs du désert à une maison convenable mais endormante. Ils seront tentés de s’écrier : « Plutôt la persécution. » Et pourtant, aussi bien pour l’honneur des régimes temporels que pour le bien des élus, l’Église demandera toujours une habitation convenable et protestera toujours contre sa relégation au désert. En même temps, lorsqu’elle recevra une habitation convenable, elle demandera à ses enfants non pas de s’écrier : « Plutôt la persécution puisque cette habitation présente de tels dangers », mais simplement de prendre au sérieux le grand avertissement de l’Évangile : Vigilate [6]. Vigilance, sainteté, détachement pour que la propriété d’une maison ne devienne pas une impossibilité de bouger ; pour que la possession de couvertures serve simplement à couvrir et non pas à écraser et asphyxier.
On voit notre position. D’abord, nous ne nions pas les inconvénients d’une société qui accorde un statut officiel équitable à la religion chrétienne. Cependant nous voulons une telle société, parce qu’une société neutre est impossible et parce qu’une société persécutrice est condamnée par Dieu et par le droit naturel. Ensuite, nous tenons le pharisaïsme pour un mal inséparable, de fait, de la vie des hommes en société ; mais loin de nous y résigner, nous demandons que les hommes pratiquent la justice et la religion avec assez de vigueur et d’authenticité pour que le pharisaïsme ne devienne pas prépondérant.
Position modeste car elle reconnaît la terrible misère et la lourde rançon de la vie en société. Position prudente car on ne veut pas supprimer le bien que représente la reconnaissance de la religion par la société à cause du mal qui, de fait, s’y trouve mélangé. Position magnanime car elle demande à l’homme, au titre même de sa vie sociale, de pratiquer une justice et une religion assez vraies pour empêcher le pharisaïsme de dominer et de tout corrompre.
Quels que puissent en être les inconvénients, il ne nous est pas demandé de renoncer à l’idéal d’une société qui reconnaisse publiquement la religion chrétienne ; il nous est demandé – ce qui est plus sérieux et plus difficile – de faire ce qui est en nous pour que jamais l’officiel ne prenne le pas sur la vie ; pour que la vie, c’est-à-dire la justice et la religion authentiquement vécues, ne cessent d’animer l’officiel, et donc ne cessent de l’adapter, de le rajuster, de le réformer. (Cela suppose que nous ayons un esprit de réforme patient, en ce sens que nous pâtirons du mal que nous voudrons dépasser, et une tolérance héroïque en ce sens que nous lutterons avec héroïsme contre le mal que nous aurons à tolérer).
Condition inconfortable que celle du chrétien dans la société civile. Dans les pays de persécution, le chrétien aspire véhémentement à la liberté car c’est la chose la plus normale du monde ; non seulement parce que la persécution lui est cruelle à lui-même, mais parce qu’elle est offensante pour Dieu et terriblement périlleuse pour les êtres chétifs que nous sommes tous. Dans les pays qui reconnaissent officiellement le nom du Christ, le chrétien aspire à la vérité, non que la reconnaissance officielle soit en elle-même un mensonge ; en elle-même, au contraire, elle est une disposition sociale vraie ; mais elle entraîne chez un certain nombre une attitude hypocrite et pharisaïque ; par moments il peut arriver que l’on suffoque, tellement devient lourde l’atmosphère de mensonge.
Cependant, le chrétien est tout à fair sûr que le remède ne se trouvera pas dans la suppression de l’officiel (car il faudrait supprimer la société) mais d’abord dans un officiel qui ne soit pas indiscret, pesant ou même écrasant ; ensuite et surtout dans la conversion du cœur. Car alors, si le cœur est converti, tout en acceptant la société, on devient libre de la lèpre du mensonge qui la corrode et on lui permet d’échapper, en partie, à cette même lèpre.
Que la société soit persécutrice ou qu’elle reconnaisse officiellement Dieu et son Christ, elle n’est jamais, pour le chrétien, un lieu de tout repos ; elle demeure un lieu de lutte, de patience, d’effort vers la sainteté. Cependant il serait faux d’en conclure que les deux attitudes de la société à l’égard de la religion doivent être tenues pour équivalentes. Car ce que Dieu veut et ce que veut le chrétien, c’est la lutte, la patience, l’effort vers la sainteté, à l’intérieur d’une société qui reconnaisse la religion chrétienne. (On ne dit pas – ce qui est contradictoire – une société oppressivement chrétienne). Ce que Dieu veut et ce que veut le chrétien, c’est que la cité de César s’agenouille devant la cité de Dieu. Il est rare, sans doute, que César se montre capable d’un agenouillement qui serait sans aucune grimace, en toute simplicité, grâcieuseté et souplesse. Du moins, on demande que l’agenouillement soit aussi digne que possible.
Dans ces perspectives, on n’a d’ailleurs pas à craindre la disparition de cette gloire essentielle de l’Église de la terre qui s’appelle le martyre. En effet, les sociétés sont assez nombreuses et le diable assez avisé pour que, jusqu’à la fin des temps, se continue la tradition lamentable des sociétés persécutrices. Et même, à l’approche de la fin, la persécution se fera plus démesurée.
Les cités de César feront toujours des martyrs. Mais ce que veut la cité de Dieu, pour l’honneur même de César, c’est que les cités de César ne soient habitées que par des confesseurs.
La paix que nous demandons à l’Agneau de Dieu
AU sujet de la paix, comme du reste au sujet de la béatitude et de toutes les réalités dernières, la doctrine chrétienne est à la fois extrêmement simple et élevée. Elle tient en ces deux propositions du Seigneur Jésus : Je vous donne la paix ; je ne vous la donne pas comme le monde [7]. Autrement dit, il existe une paix véritable pour les hommes fidèles au Seigneur Jésus : cette paix n’est point celle du monde. Sur ce dernier point le prophète avait déjà dit qu’il n’est point de paix véritable pour les impies : Non est pax impiis (Is 48, 22).
Le monde, c’est-à-dire non pas l’universalité des hommes mais la contre-Église pour laquelle le Seigneur n’a point prié [8] a certainement la prétention de dispenser la paix. Le monde prétend satisfaire et combler les aspirations des hommes. Dans certains cas il faut bien convenir qu’il y arrive ; mais il faut constater en même temps que c’est au prix de l’étouffement des désirs les plus profonds de l’âme, des aspirations les plus humaines de l’être humain. Tel débauché, qui a peut-être suivi cauteleusement les maximes du monde, finit par habiter heureux et tranquille dans sa crapulerie ; il est en paix ; seulement il a étouffé son âme. Il est comblé, il n’aspire plus à autre chose, mais c’est parce qu’il a asphyxié son âme qui naturellement aspirait à autre chose. On en dirait autant de tel homme d’affaires perdu de rapines et d’usure ; de tel meneur de peuple éclaboussé de crimes, mais parvenu et établi au faîte du pouvoir. (Ce disant on ne prétend certes pas que tous les hommes d’affaires ou tous les meneurs de peuple soient des canailles sinistres, croupissant dans une paix illusoire). En tous cas, si le monde réussit à procurer à ses adeptes la paix d’un enfer indolore, c’est quand même un enfer. A moins que de se convertir, les mondains connaîtront à leur dernier jour qu’ils habitaient déjà l’enfer effectivement et que l’enfer ne peut pas demeurer indolore toujours. Non est pax impiis.
La paix que donne Jésus-Christ est une paix dans l’amour et la croix. Il importe de voir que ce n’est jamais cette paix au niveau de la facilité, de la lâcheté et de l’égoïsme vers laquelle soupirent naturellement les pauvres hommes. Elle n’a pas de rapport avec le vieux refrain que les hommes se transmettent, dans une persévérance inlassable, de génération en génération : « Enfin, on va pouvoir être tranquille et se donner du bon temps. Espérons qu’il n’y aura plus maintenant quelque chose qui dérange. On va s’arranger pour être enfin bien tranquilles. » La paix que donne Jésus-Christ répond à une aspiration tout autre ; elle vient exaucer la prière tremblante des enfants de Dieu, qui se savent pécheurs mais qui sont de bonne volonté : « Seigneur, donnez-nous la force de vous rester fidèles. Nous sommes si impurs et si faibles que cette fidélité n’est pas possible sans être pressés au-dedans par les sacrifices que vous demanderez de nous, sans être affligés au-dehors par les épreuves qu’il vous plaira de nous envoyer. Seigneur, donnez-nous seulement, au cœur même de la lutte et de la souffrance, de vous demeurer fidèles et de vous aimer. – Notre croix est indispensable pour coopérer à la rédemption du monde ; donnez-nous seulement de ne pas nous lasser de coopérer à cette rédemption ; de ne pas démissionner à cause de la fatigue et des échecs. – Agneau de Dieu, la paix que nous vous demandons est celle des pauvres pécheurs qui se savent tels et qui en acceptent les conséquences ; de faibles disciples qui veulent quand même vous aimer et travailler à votre œuvre et qui acceptent d’y mettre le prix. Agneau de Dieu qui enlevez le péché du monde, qui le détruisez par votre croix, donnez-nous votre paix qui est une paix crucifiée. » Tels sont les saints désirs que vient combler la bénignité de Jésus-Christ.
Les désirs naturels de l’homme se tournent vers une paix et un bonheur qui font abstraction de la destinée surnaturelle, de l’état de chute et de rédemption; Les saints désirs de la grâce ne peuvent se tourner que vers une paix et un bonheur de grâce, une paix et un bonheur qui demandent la purification de l’âme par amour et l’union par amour au Sauveur crucifié, pour la rédemption du genre humain.
Il faut que chrétienté continue
A ceux qui approuvent, pour le seul motif que c’est l’État qui les emploie, les mille et une méthodes en vertu desquelles l’administration se met à la place du père de famille ; à ceux qui s’inclinent respectueusement devant toute célébrité littéraire du seul fait qu’elle est célébrité ; à ceux qui désirent la monopolisation et la fonctionnarisation de la médecine sous prétexte que les contagions seraient mieux évitées et que tous seraient très bien soignés sans distinction de pauvre et de riche ; à ceux qui trouvent bon que les gens d’affaires, les vendeurs de livres ou de remèdes, les tenanciers de salles de spectacles et de bars, n’hésitent pas à faire marché de ce qui a cours, sous prétexte que cela rapporte de l’argent et que, sinon, ils risqueraient de végéter ; bref, à tous ceux qui s’accommodent aisément de la situation et de la civilisation présentes et qui acceptent de faire avec elles, tôt ou tard, ostensiblement ou en dessous, n’importe quel compromis ; à tous ceux-là, comment arriver à faire entendre ce que représente une chrétienté ? En vérité, on ne saurait leur parler utilement qu’à partir d’une mise en question préalable des institutions actuelles, de l’esprit qui les anime et de la tournure qu’elles ont prise.
On ne saurait parler utilement de chrétienté qu’à ceux qui veulent bien admettre que les institutions actuelles, au moins un certain nombre, représentent une antichambre de l’enfer plus ou moins bien climatisée, parce qu’elles sont des institutions opposées au droit naturel ; elles légitiment, elles autorisent, elles couvrent de leur autorité des actes et des attitudes qui sont une offense au Créateur et au Rédempteur de l’humaine nature. Alors qu’une cité qui mérite le nom de chrétienne, une chrétienté, doit être conforme au droit naturel, digne de Dieu et digne de l’homme, inspirée par l’enseignement de l’Église, et permettre à l’homme de gagner le paradis.
Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles,
Car elles sont le corps de la cité de Dieu (…)
Car elles sont l’image et le commencement,
Et le corps et l’essai de la maison de Dieu.
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On est étonné de voir l’inconscience avec laquelle bien des chrétiens se rendent complices des institutions injustes de notre époque. Ils paraissent n’avoir pas grand-chose de commun avec notre sœur héroïque du XVe siècle, sainte Jeanne d’Arc, elle qui ne tolérait pas l’usurpation, cette institution injuste au premier chef, et qui lançait le cri fameux : « De par le Roy du ciel il faut bouter les Anglais hors du royaume de France ; il y a grande pitié au royaume. »
Le mal n’est pourtant pas moindre aujourd’hui qu’il ne l’était à la fin du Moyen Age. L’iniquité n’est pas moins solidement établie. De nos jours, il faut bouter hors du royaume cette domination de l’argent, cette intrusion universelle de l’État, cette immunité de l’alcoolisme et de l’esclavage des femmes, cette littérature et ces spectacles immondes, et bien d’autres choses encore.
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Si l’on définit une chrétienté comme une cité chrétienne, comme l’ensemble des institutions temporelles en tant qu’elles sont justes et animées d’esprit chrétien, on voit tout de suite que la notion de chrétienté suppose de croire à la valeur de la société temporelle et des institutions qui la constituent.
Il existe un état d’esprit opposé. Sans parler du communisme qui rêve d’un monde athée et rejette inflexiblement Dieu et sa loi de la vie et du travail des hommes, il existe chez les chrétiens un état d’esprit qui méconnaît l’essence même de la chrétienté et décourage de travailler à sa réalisation. – Que les institutions, pensent certains, soient bonnes ou mauvaises, cela n’importe pas beaucoup car les hommes seront toujours mauvais et gâteront les institutions les meilleures. Au fond une seule chose est sûre : la contemplation. Quel bien y aura-t-il par exemple à ce que la loi civile consacre l’indissolubilité du mariage ? Le mal continuera de se faire avec l’hypocrisie en plus. A quoi servira-t-il de s’opposer à la fonctionnarisation croissante des professions pour essayer de promouvoir un ordre corporatif, analogue mais non pas identique à celui du Moyen Age ? Aucune organisation n’empêchera qu’il n’y ait des victimes de l’injustice, des misérables et des opprimés.
Ces arguments sont vicieux. Ils ne tiennent pas compte d’une vérité fondamentale qui est celle-ci : l’homme n’est pas une sorte de nomade soustraite aux influences du dehors ; il n’échappe pas au scandale et à l’édification ; notamment au scandale et à l’édification qui viennent d’un état de chose social, de mœurs et de coutumes approuvées par l’autorité de la loi. C’est entendu, l’homme est assez faible et assez gâté pour faire le mal sans aucune excitation du dehors, sans aucun encouragement de la société ; mais ce n’est quand même pas rien d’être préservé de cette excitation et de cet encouragement à mal faire ; c’est quand même une chance de moins de mal agir ; une chance de plus de rester honnête. Il n’est aucunement négligeable de n’être point porté au mal par le scandale permanent et autorisé de telle institution contre-nature et d’être au contraire soutenu dans le bien par une institution honnête, qui est une invitation permanente et autorisée à la droiture et au bien vivre.
Certes, dans toute considération sur le bienfait des belles coutumes et des justes lois, on peut, on doit réfléchir sur l’attrait du fruit défendu, sur le fait, aussi vieux que notre espèce, que l’homme prend occasion de lois et d’institutions bonnes pour s’exciter à les violer et pour tomber dans l’hypocrisie ; on peut surtout faire valoir que la vertu des personnes passe infiniment l’honnêteté des institutions et que, sans l’héroïsme d’un certain nombre de personnes, les institutions les plus saines se décomposent et s’écroulent. Aucune de ces observations n’est inutile ; et toute réflexion sur la société qui n’en tiendrait pas compte serait irréelle et décevante. Il n’en reste pas moins que deux vérités élémentaires s’imposent à notre esprit : de soi des institutions justes favorisent la vertu ; le mal est plus redoutable lorsque le scandale provient des institutions elles-mêmes. On voit par là comment répondre à ceux qui trouvent assez vain de promouvoir des institutions fidèles au droit naturel et à l’esprit de Jésus-Christ, de travailler ainsi à l’édification d’une chrétienté. Ils voudraient qu’on s’en tienne à un témoignage individuel de justice et, comme l’on dit de nos jours, à une « présence ». En réalité une telle présence au milieu de structures iniques, et à la condition d’être pure de toute complicité, est absolument indispensable ; mais elle ne s’oppose en rien à l’effort nécessaire pour susciter des institutions chrétiennes, seraient-elles de petite envergure. – A moins, ce qui n’est pas recevable, de tenir pour néant les structures sociales, la présence des chrétiens au sein d’un ordre temporel non-chrétien doit se continuer par la tentative des chrétiens de susciter un ordre temporel digne de Jésus-Christ. La présence appelle l’institution, bien loin d’y contredire.
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Et pourtant l’on voit bien comment l’on est tenté de s’en tenir à la présence et de rejeter tout ce qui ressemblerait à un commencement d’institution chrétienne : une école paroissiale, un hebdomadaire, une troupe de théâtre, que sais-je encore ? On comprend sans aucune peine, hélas ! les objections insidieuses : « Si vous essayez, vous ne resterez pas pur, vous en viendrez à prendre les moyens du monde ; car il le faudra bien pour réussir. Du reste votre œuvre, votre entreprise vous coupera de beaucoup de gens et dressera comme une barrière ; les contacts personnels s’en trouveront limités. Enfin vous devrez vous opposer, soutenir des attaques et passer à l’offensive à peu près inévitablement. Croyez-vous pouvoir mener le combat avec des mains pures ? » – Ces dangers ne sont que trop réels. La seule manière d’y échapper, autant que ce soit possible à un pauvre pécheur, c’est de vivre au niveau de la foi dans l’incarnation. Si le Fils de Dieu s’est fait homme, s’il a travaillé trente ans à l’atelier de Nazareth, c’est donc que les choses du temps ont une réelle valeur et il a sûrement mérité à ses frères d’être capables de les traiter saintement.
« Père, disait-il, je ne te demande pas de les enlever de ce monde mais (seulement) de les garder du mal. » C’est pourquoi celui qui s’est appuyé sur cette prière, celui qui s’est confié dans la grâce du Verbe de Dieu incarné et Rédempteur, celui-là espère pouvoir faire une œuvre du temps avec des moyens purs et travailler chrétiennement, ne serait-ce qu’à une petite échelle, à l’élaboration d’une chrétienté ; il espère pouvoir combattre, quand l’heure en sera venue, avec des armes de lumière [9] ; il ne doute pas d’avoir prise sur le monde, alors même qu’il s’en coupe parce qu’il s’est gardé du mal [10].
En réalité, non seulement il est possible de travailler à l’avènement d’institutions chrétiennes, mais c’est tellement indispensable que l’Église du Verbe incarné, qui prie avant tout pour la sainteté de ses fils, prie inséparablement pour leurs œuvres temporelles. Lex orandi, lex credendi [11]. Récitons les litanies des saints [12], entrons dans l’esprit de la fête du Christ-Roi, surtout écoutons les radio-messages pontificaux de chaque Noël [13] et nous nous apercevrons à quel point l’Église tient à la naissance ou à la restauration d’institutions chrétiennes. « Il ne faut pas que chrétienté périsse. »
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Quand vous étudiez l’histoire de France et d’Europe, vous voyez combien une chrétienté est chose difficile, précaire et menacée. Vous voyez aussi qu’une image de la civilisation chrétienne passe parmi les hommes et illumine les siècles non pas à proportion de la réussite mais à proportion de la pureté des moyens. Ni saint Louis, ni Jeanne d’Arc n’ont réussi ; ils resteront cependant à jamais témoins irrécusables et symboles magnétiques d’un ordre temporel chrétien. D’autres au contraire qui réussirent un temps, par exemple tel roy très chrétien, ne nous ont laissé qu’une pénible caricature. Ils avaient oublié sans doute les lois imprescriptibles du vrai succès d’une cause chrétienne, même dans le temporel : prendre des moyens qui ne la trahissent pas, consentir effectivement à la croix de Jésus-Christ
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Si une chrétienté doit renaître, serait-ce à la manière de petites îles perdues dans l’immense mer, elle sera un don du cœur de la Vierge. Elle qui a donné au monde le Verbe incarné sait mieux que personne la valeur des choses du temps et le prix pour la sanctification des âmes d’institutions temporelles saines et justes. Ce n’est pas une simple coïncidence si nos pères du Moyen Age ont fait surgir les Notre-Dame en même temps qu’ils bâtissaient la chrétienté – si la Vierge du Rosaire à Lépante a repoussé les Turcs tout près d’engloutir ce qui subsistait de civilisation chrétienne.
[1] — Don Quichotte, première partie, chapitre 22.
[2] — Bernanos, Les enfants humiliés (Gallimard, édit.).
[3] — Journet, L’Église du Verbe incarné, t. 2, pp. 90, 1203, 1220.
[4] — Ce livre a été écrit en 1960, avant les changements consécutifs à Vatican II et à sa doctrine sur la liberté religieuse (NDLR).
[5] — Mt 12, 30 (NDLR).
[6] — Mt 26, 41 : Veillez ! (NDLR).
[7] — Jn, 14, 27 (NDLR).
[8] — Jn 17, 9 (NDLR).
[9] — Rm 13, 2 (NDLR).
[10] — Jn 17, 15 (NDLR).
[11] — La loi de la prière [indique] la loi de la foi (NDLR).
[12] — Voir aussi dans l’Exsultet de la nuit pascale, l’imploration pour les autorités temporelles.
[13] — Nous sommes en 1958, sous Pie XII… (NDLR).
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L'auteur
Tout le numéro 12 bis du Sel de la terre est consacré à la figure du père Calmel.
Le numéro

p. 251-270
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