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Le chemin de la rectitude

 

Témoignage de Nicolas Dehan

 
 
 
Veritas, maxime ubi periculum imminet, debet publice prædicari.
La vérité doit être dite publiquement, surtout là où il y a péril pressant.
Saint Thomas d’Aquin (commentaire in Ga, c. 2, l. 3)
 
 
 
Ceux qui ont connu et aimé le révérend père Calmel, qui ont découvert l’évidence de sa rhétorique, la puissance de son éloquence, ceux qui pour se prémunir contre les incohérences du concile l’ont pris pour guide le consultent encore vingt ans après sa mort tant son jugement exact sur l’actualité de son temps lui permettait de prévoir et poser les balises du chenal à prendre dans la vase de l’avenir.
N’est-il pas présomptueux pour un laïc d’oser exprimer ses sentiments, de porter un jugement sur un maître spirituel, sur un éminent théologien ?
Le devoir de justice, l’élan de gratitude l’emportent sur la réserve.
Le père Calmel au temps de la débandade, de la trahison des clercs a eu l’audace et le courage, de son île déserte, de tendre la perche aux naufragés que nous étions.
 
Le père Calmel n’a point forligné, parce qu’il a suivi impavidement, douloureusement, joyeusement le chemin de la rectitude théologale. Ce petit frère de saint Dominique fait figure de géant à côté des nains spirituels qui, pour se grandir, se hissent et s’agitent sur les tréteaux de la foire aux vanités de ce monde. (…) Dans l’immense désert que nous devons traverser, il nous indique le chemin, il nous verse goutte à goutte l’eau limpide des vertus théologales qui nous empêchent de mourir de soif [1].
 
Ainsi Marcel De Corte dit bien ce que fut pour nous le père Calmel aux heures sombres du chaos politique conjugué à la révolution religieuse des années 60.
La logique de son analyse, la lucidité de son jugement, la puissance de sa voix, la force de son écriture, l’intrépidité de son action, le tout émanant d’un être physiquement frêle étonnaient, puis suscitaient l’admiration et emportaient l’adhésion des rares individus en quête de certitude.
A le lire, à l’entendre, on l’eût cru taillé dans le granit, on s’imaginait la carrure de l’Ange de l’École de Fra Angelico ; à le voir, on découvrait un être délicat, doux, humble. Et pourtant quelle tête bien faite, quel cœur bien haut, quelle énergie indomptable !
Oui, seul dans son île, il le fut, méprisé, persécuté, rejeté par les frères de son ordre. La doctrine qu’il professait, la Tradition qu’il défendait n’étaient pas tolérées par ses supérieurs modernistes et révolutionnaires. Il combattait le sens de l’histoire, un délit !
Il lui faudra attendre 1958 pour pouvoir exprimer publiquement aux âmes de bonne volonté la saine théologie de l’Église dont il était porteur fidèle. En cette année Jean Madiran lui offrit une chaire à Itinéraires pour prêcher la croisade. Il y vint près de 150 fois proclamer les grandeurs de Jésus-Christ, le chemin de la sainteté, l’immuable doctrine de l’unique Église, il y dénonça le chantage des faux frères et des faux prophètes du temps de malheur.
A nous qui sollicitions ses directives, il rappelait, pour nous aider à discerner la vérité de la foi catholique d’avec la fausseté pernicieuse de l’hérésie, la règle de saint Vincent de Lérins : s’en tenir à l’autorité de la loi divine et à la Tradition de l’Église catholique ; s’en tenir à ce qui a été cru en tout lieu, en tout temps et par tous. Autrement dit l’universalisme de l’unique Église de vérité.
La grande maîtrise de sa pensée lui permettait d’aller très loin, de sentir le dérèglement le plus infime pouvant devenir le plus dangereux. C’est ainsi qu’il préserva ses disciples, ses amis, d’attitudes sentimentales déréglées quoique apparemment légitimes. Il décelait, même en ceux qu’il vénérait, des propositions pouvant être valables dans la situation d’une époque mais pouvant être néfastes appliquées inconsidérément comme règles en de futures et tout autres circonstances.
Ne voulant servir que la vérité et prévenir les embûches sur la route du salut des âmes, il s’imposait le devoir de parler net. Jean Madiran dans l’hommage qu’il rend au père Calmel rapporte un fait qui illustre ce propos :
 
Marcel Clément, après Jean Ousset, citait la phrase de saint Pie X : « Il ne saurait y avoir de sainteté là où il y a dissentiment avec le pape. » Le père Calmel mettait une grande énergie à refuser cette proposition. Et sur ce point l’autorité invoquée n’ébranlait pas sa certitude. Pie X est saint Pie X, il le vénérait de tout cœur, mais là il s’agissait d’une opinion privée qui n’était pas juste. L’histoire de l’Église nous montre des saints canonisés qui furent en dissentiment avec des papes qui n’ont pas été canonisés. Le père Calmel en appelait aussi à la théologie et au bon sens. Saint Pie X en effet au même endroit de ce discours aux prêtres [2] déclarait : « On ne limite pas le champ où le pape peut et doit exercer sa volonté. » Si l’on entend que ce champ n’a donc aucune limite, ou seulement la limite que chaque pontife veut bien reconnaître, en l’absence de tout critère objectif, on tombe dans une erreur manifeste, nous disait le père Calmel. Il disait en vain. L’erreur ne nous était pas évidente. Nous avions Pie XII. Par la suite les événements se chargèrent de mieux nous instruire [3].
 
La prédication du père Calmel a délivré à tout jamais quelques contemporains du concile – oh ! un pusillus grex (petit troupeau) – de l’endémique faiblesse de papolâtrie sévissant en France depuis les douloureuses épreuves du pape Pie IX de vénérée mémoire.
Si Dieu n’avait donné qu’un très faible corps à Roger-Thomas Calmel, il l’avait généreusement pourvu d’intelligence. Le dessein divin n’étant pas inconsidéré, la créature a le devoir de correspondre aux dons reçus. Le père Calmel n’a jamais bridé, ni laissé brider l’exercice de son intelligence, il en a usé pour éclairer celle des autres. C’est ainsi qu’il porte sa réflexion sur les pensées, les actes, les gestes qui font ou défont l’ordre voulu de Dieu sur la société. Il voit très exactement ce qui est. Faculté peu courante chez ses contemporains séduits par le monde ; mais il voit aussi la thérapeutique nécessaire à la réduction des errances de ce pauvre monde, ce qui est exceptionnel et fait de lui le médecin de l’épidémie galopante de l’après-concile : la démission.
 
 

La nouvelle idole, la plus menteuse

 
Le père Calmel tonnait contre la théorie folle du « sens de l’histoire » charriant vers l’enfer les générations modernes :
 
Ce qui est devenu dieu ce n’est pas seulement l’argent, le plaisir, le pouvoir, toutes les antiques idoles. Ces idoles restent, mais elles sont maintenant asservies à une idole nouvelle : le devenir historique de la collectivité, « le sens de l’histoire », manipulée par la dialectique révolutionnaire ; « le sens de l’histoire », c’est la nouvelle idole, la plus menteuse, la plus vide, la plus inhumaine [4].
 
Justement parce que l’avenir est à Dieu - à Dieu Sauveur qui ne nous sauve pas sans nous - il est inadmissible de déclarer que devant les progrès du mal il n’y a rien à faire. Nous savons que l’avenir n’est pas soumis à la fatalité… Ce serait un sophisme ou une imposture que de prendre prétexte de la révélation chrétienne pour se laisser rouler dans ce qu’on appelle « le sens de l’histoire » au lieu de continuer la lutte à la fois pour l’Église et pour un ordre temporel chrétien, continuer la lutte et remporter la victoire par la croix.
Le jour du retour du Seigneur est proche, le jour de son jugement définitif ; après ce jour le diable n’aura même plus le moyen de venir rôder au bas des remparts de la « Cité sainte » pour essayer de séduire et de corrompre. A jamais il sera enfermé dans l’étang de feu et de soufre et les barrières ne craqueront pas [5].
 
Nous avions besoin en ces années de déliquescence, de remise en cause, d’aggiornamento des fondements de notre foi, nous avions besoin de cette voix puissante, tonique pour nos forces éprouvées, mais fléau pour les embusqués derrière les colonnes du Temple.
Le père Calmel allait de l’un à l’autre communiquer les certitudes évangéliques, l’intangible doctrine, la nécessaire résistance. Il ranimait les énergies en visitant les petits groupes d’amis désemparés. Il y faisait un plus profond travail que du haut d’une tribune.
Sa sagacité intellectuelle lui conférait la claire vision en tous domaines. Il jugeait les événements et les actes politiques avec la précision de saint Thomas.
S’il n’avait pas accès aux chaires de paroisses, il en est une cependant à Vivières [6] d’où il a, avec une audace et des accents d’une force sans pareille, dénoncé les impostures du régime qui mettait en lambeaux le territoire national. A tel point que nous craignions le voir, au pied de la chaire, saisi au scapulaire si un envoyé du ministère de l’Intérieur se fût glissé parmi les pèlerins de l’annuel hommage rendu à sainte Clotilde. Il n’en fut rien, peut-être n’y avait-il là qu’un agent des renseignements généraux ? Le père Calmel n’avait outrepassé ni sa mission de prêtre, ni ses droits de citoyen. Il avait accompli son devoir comme aurait dû le faire nombre de fonctionnaires ecclésiastiques, devenus ici sépulcres blanchis, là chiens muets.
 
 

Théologie de l’histoire

 
Le père Calmel possédait l’histoire comme la théologie, ce qui lui permit d’écrire un maître ouvrage : Théologie de l’histoire [7]. On ne résume pas ce livre, on hésite même à en extraire quelque passage au risque d’édulcorer le lumineux raisonnement de l’auteur.
Il y balaie « mythes et sophismes », « sens de l’histoire », « pseudo-église ». Il nous entretient « du mépris du monde », des « derniers jours du monde ».
Aux lendemains sulfureux du concile, nous puisions avidement à cette source limpide et fraîche.
Cet ouvrage publié en 1966, on le prend pour un traité écrit en nos années 90, tant il est réfutation magistrale des théories et comportements utopiques de Jean‑Paul II.
Maître livre, à tel point que les religieuses dominicaines enseignantes de Brignoles l’ont fait réédité, en y ajoutant une préface de Mgr Marcel Lefebvre dont il faut livrer ici quelques lignes de l’hommage rendu au dominicain :
 
On ne peut s’empêcher en le lisant de constater l’action des dons du Saint-Esprit, de sagesse, d’intelligence, qui lui font juger in « rationibus æternis », selon les principes éternels, principes divins, qui éclairent d’une lumière singulière les sujets qu’il traite en homme de Dieu, en prêtre, en théologien. C’est ce qu’il réalise dans cette étude sur la « théologie de l’histoire » qui devrait se trouver dans les mains de tous les professeurs et élèves des classes terminales. Mais, bien plus, toutes les personnes désireuses de connaître « l’histoire vraie » trouveront dans ces pages une profonde édification [8].
 
L’amplitude de la vague moderniste débridée par le concile, submergeant les paroisses – l’ambon se faisant écho du présentoir où règnent les experts, vedettes des revues des grands ordres –, les dernières velléités des malheureux paroissiens étaient emportées. La nouvelle Pentecôte promise par Jean XXIII ne se manifestant que par un épais brouillard, quelques prêtres conscients, mais neutralisés par de gros scrupules, tentèrent de rassurer les fidèles inquiets.
Les brebis farouches se serrèrent plutôt autour du frère prêcheur qui, sentant venir le pire, dispensait imperturbablement doctrine et avertissements, fortifiant nos esprits, multipliant les exhortations et les supplications en ses entretiens privés et aussi par ses écrits : « Définition de l’Église », « Je crois à la sainte Église », « Croire à l’Église », « La grâce de Dieu », « Passion et Résurrection » ; afin qu’au jour de plus grande épreuve qu’il prévoyait, l’amour soit plus fort que la souffrance, la fidélité plus forte que le dégoût ; afin que nous restions inébranlablement attachés à l’Église malgré les hommes d’Église.
Ce jour se préparait depuis plusieurs mois. Des paroisses, surtout parisiennes, se livraient aux pires folies. Le jour arriva. Le 30 novembre 1969, l’ensemble des paroisses adoptèrent le « novus ordo missæ » fabriqué par Hannibal Bugnini. L’autorité le rendit obligatoire le 1er janvier 1970.
 
 

Notre résistance

 
Le père Calmel prend la tête de la résistance en une déclaration explicative [9]  de quatre pages :
 
Je m’en tiens à la messe traditionnelle, celle qui fut codifiée, mais non fabriquée par saint Pie V au XVIe siècle conformément à une coutume plusieurs fois séculaire. Je refuse donc l’ordo missæ de Paul VI.
Pourquoi ? Parce que, en réalité, cet ordo missæ n’existe pas. Ce qui existe, c’est une révolution liturgique universelle et permanente, prise à son compte ou voulue par le pape actuel. (…) C’est le droit de tout prêtre de refuser de porter le masque de cette révolution liturgique [10].
 
Nous étions à sa suite, avec lui sans hésitation.
En ce même mois il écrivait dans un article sur les temps de la venue de l’Antéchrist et ceux de la préparation de cette venue par ses diaboliques précurseurs. 
 
Nous tous que le Seigneur Jésus-Christ par une marque d’honneur singulière appelle à la fidélité dans ces périls nouveaux, dans cette forme de lutte dont nous n’avions pas d’expérience – la lutte contre les précurseurs de l’Antéchrist qui se sont introduits dans l’Église – revenons à notre cœur, revenons à notre foi, souvenons-nous que nous croyons à la divinité de Jésus-Christ, en la maternité divine et la maternité spirituelle de Marie immaculée. Entrevoyons au moins la plénitude de grâce et de sagesse. (…) Entrevoyons aussi la plénitude de tendresse et d’intercession qui est le privilège unique du cœur immaculé de la Vierge Marie. Recourons à Notre‑Dame comme ses enfants et nous ferons alors l’expérience ineffable que les temps de l’Antéchrist sont les temps de la victoire : victoire de la rédemption plénière de Jésus-Christ et de l’intercession souveraine de Marie [11].
 
Cette résistance en tous domaines où l’iniquité sévit, le père Calmel – n’œuvrant que pour la vérité et la justice – l’exprimait haut et clair aidant à faire de la philosophie sans le savoir ceux que le mécanisme du système aveuglait ; en encourageant ceux qui livraient les fruits de la logique de leur observation des faits. Ainsi, après la mort du fondateur de la Ve République, il adressait le 21 novembre 1970 au directeur d’un journal d’Aquitaine une lettre que celui-ci publia et dont voici des extraits illustrant bien la farouche autonomie de pensée qui préserva le révérend père de toutes les utopies religieuses, sociales et politiques.
 
Permettez que je vous félicite pour votre article vengeur du 13 novembre, je n’en attendais pas moins de votre cœur de chrétien et de Français, de votre intelligence de la chose publique, mais j’ai été quand même très heureux de lire ces choses si justes sur le grand imposteur du XXe siècle. (…)
Même sans De Gaulle, la résistance existait, même sans De Gaulle, il y avait une armée de la résistance, justement une armée préparée en Afrique par celui que De Gaulle haïssait : l’homme de guerre et l’homme politique éminent. (…)
Qu’est-ce que De Gaulle a ajouté à la résistance ? Il y a ajouté la haine comme mobile dominant, il y a ajouté une division inexpiable entre Français comme réalisation politique, il a confisqué la revanche à son profit. (…)
Peut-être vaudrait-il la peine de souligner que dans cette vie toute en exhibition on ne relève pas un seul trait de miséricorde et de grandeur d’âme. Envers qui a-t-il été miséricordieux, lui qui faisait parade d’être catholique pratiquant [12] ?
 
Le N.O.M. (Novus Ordo Missæ) imposé, prétexte à toutes les fantaisies et folies de prêtres dévoyés, saccage l’unité catholique, ruine rapidement la confiance, la vénération et la foi. Des prêtres, et des plus « traditionalistes », ont vacillé, se sont « mis à jour ». Mais trop étant trop, plusieurs, et il faut l’affirmer grâce au courage public du père Calmel, se sont ressaisis et ont avoué humblement, plus ou moins rapidement, leur faiblesse. Après des mois d’hésitations la résistance au N.O.M. s’organisait.
Au printemps 1971, le père Calmel pouvait écrire un éditorial : « L’esprit de notre résistance » :
 
Notre résistance chrétienne de prêtres ou de laïcs, résistance très pénible puisqu’elle nous oblige à dire non au pape lui-même au sujet de l’aménagement moderniste de la messe catholique, notre résistance, respectueuse mais irréductible, est commandée par le principe d’une entière fidélité à l’Église toujours vivante. (…)
Notre résistance à la déviation liturgique post-conciliaire, disons notre refus de toute complicité avec l’immonde trahison moderniste qui opère surtout depuis 13 ans, notre résistance chrétienne se situe dans le droit fil du progrès liturgique dont l’impulsion remonte au saint pape Pie X, quand le grand pape des temps modernes retrouvait dans son jaillissement la Tradition patristique, sans négliger l’acquit médiéval et post-tridentin. (…)
Pour reprendre la distinction classique de saint Vincent de Lérins, autant nous avons désiré un bel accroissement, un splendide « profectus », autant nous repoussons avec vigueur, et sans consentir à composer, une sinistre « permutatio », une mutation radicale et honteuse ; radicale, parce que, étant issue du modernisme, elle est négatrice de toute foi ; honteuse, parce que la négation à la manière moderniste est fuyante et dissimulée [13].
 
 

Fils de l’Église de toujours

 
En cette même année 1971 commence la publication d’un convaincant précis : Apologie pour l’Église où le disciple de saint Thomas prouve, justifie, confirme, enseigne le bien-fondé de la résistance. De la résistance à la démocratie installée dans l’Église. L’analyste du vilain temps conciliaire y écrit :
 
Du reste, il suffit de voir à l’œuvre le régime démocratique de la collégialité pour être fixé sur son degré d’hypocrisie et sa malice intrinsèque. (…) Les pouvoirs de l’Église aussi bien dans la ligne de la juridiction que dans celle de l’ordre sont des pouvoirs personnels. C’est ainsi que le Seigneur les a fondés une fois pour toutes. (…) En définitive, qu’est-ce qui est en cause : le pouvoir authentique, effectivement surnaturel, d’un ministre du Christ, ou le simulacre de pouvoir d’une assemblée sans visage [14] ?
 
Le père Calmel avait horreur des faux-semblants, de l’hypocrisie. Pour lui, il n’y avait pas de conflit de devoirs devant la révolution. C’était non.
Si nombre de prêtres n’avaient pas composé, n’avaient pas trafiqué pour durer, s’ils n’avaient pas à la fois donné d’un côté des assurances de maintenance aux paroissiens effrayés et de l’autre à leurs supérieurs des consentements au chambardement imposé, si bon nombre avaient entendu les avertissements du père Calmel, la révolution conciliaire aurait battu en retraite. Les stratèges avisés le savent. Lénine n’a-t-il pas dit, en substance : « Si nous avions eu en face de nous mille hommes décidés lors de notre révolution de Pétrograd, nous aurions échoué » ?
 
Le combat du père Calmel n’est pas sentimental, il n’est pas épidermique, il n’est pas le fait d’une impulsion. Non, il est le fruit de l’intelligence et de l’amour.
Quel acte d’amour son livre dédié à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus pour le centenaire de la naissance de la petite carmélite, en 1973, méditation sur Les grandeurs de Jésus-Christ [15] !
Le père Calmel s’y élève au rang d’intrépide apôtre de la royauté de Jésus. En exégète confirmé il traite : « Jésus Roi », « Jésus souverain Juge », « Jésus Rédempteur ».
Il y renouvelle une fois de plus dès la première ligne son douloureux constat :
 
Trop de chrétiens, égarés par Vatican II, sont en train de changer de foi et de religion. Ils ne croient pas à la présence eucharistique objective du Seigneur Jésus. Mais pourquoi ? Parce qu’ils ont cessé de croire au mystère de sa vie historique. Ils refusent le miracle et le mystère de la transsubstantiation parce qu’ils ont refusé le miracle et le mystère de l’incarnation.
 
Que n’a-t-il pas dit le cher père, que n’a-t-il pas fait pour stimuler nos intelligences, pour sortir de la léthargie nos consciences, pour susciter chez nous un peu de bon sens. Il s’est d’ailleurs tué à cette tâche.
 
Pour la réédition du Catéchisme sur le modernisme, d’après l’encyclique Pascendi [16] le père Calmel écrivit une nouvelle préface, petit traité sur le libéralisme en 16 pages. L’auteur écrit :
 
Le modernisme du temps de saint Pie X et le modernisme actuel diffèrent sur beaucoup de points. Toutefois, l’essence est identique (…), dans cette hérésie, ou plutôt dans cette apostasie, un principe est immuable : la religion doit être moderne. Un procédé est invariable : se déguiser pour rester dans l’Église et la changer du dedans. (…) C’est qu’en effet un demi-siècle après saint Pie X le modernisme est passé de la chaire du savant docteur en théologie dans la messe que célèbre le vicaire ou le curé. (…) L’apostasie qui était le luxe de quelques intellectuels de haute volée est devenue la camelote de fabrication industrielle à la portée du premier prêtre venu, à la portée de pitoyables religieuses que des prêtres catholiques, très conscients de leur travail, se sont acharnés à dévoyer. (…)
Comment expliquer que le virus ait pénétré si avant dans l’organisme ? On peut énumérer trois raisons principales : premièrement, l’imposture de Vatican II (…) ; deuxièmement, l’occupation progressive des charges les plus élevées par des prélats modernistes ; troisièmement, la débilité de la vie théologale dans tout le peuple chrétien, en commençant par la tête. Un concile qui a trahi, certains prélats qui ont trahi, un peuple chrétien incapable de résister à la trahison parce que spirituellement débilité.
 
Le père Calmel ausculte, détecte, il s’avère bon généraliste, le diagnostic est clair. Quant au remède il n’hésite pas et se montre aussi bon spécialiste, sait ce qu’il faut extraire ou amputer, il le fait savoir, mais n’est pas le chirurgien. Il déplore l’hésitation de ceux qui détiennent le pouvoir et les moyens d’extraire l’appendice ou d’empêcher la prolifération des métastases.
Un théologien, un médecin, un historien, un sociologue – entendons-nous bien, digne de ces titres – ne néglige aucune précision dans le rapport de ses recherches.
Le père Calmel qui était digne de tous ces titres en a accompli les exigences, et jusqu’à la veille de sa mort. Dans un des ses derniers articles, il écrivait :
 
Le rôle prodigieux de Pie XII comme défenseur de l’Église ne saurait être exagéré. Sera-t-il permis toutefois de poser quelques questions : Pourquoi ce grand pontife qui n’hésita pas à supprimer peu après son élection la condamnation de l’Action française a-t-il omis d’élever au siège épiscopal qui leur revenait en toute justice toute une pléiade de prêtres doctes et amis de Dieu, sauvagement écartés par les modernistes après 1962 ? Inutile de rêver à ce qu’eût été une Église de France qui aurait dû compter avec un abbé Berto, un abbé Collin, un abbé Roul et tant d’autres ; la question du pourquoi Pie XII ne l’a-t-il pas fait ? demeure à mes yeux insoluble. De même que, pour moi du moins, demeure insoluble son omission de mettre à l’Index l’un des modernistes les plus avérés et les plus actifs, le jésuite Pierre Teilhard de Chardin. Et je ne dis rien de la surprenante bénignité avec laquelle furent traités les chefs de file du modernisme de 1950, ceux dont Humani Generis condamnait si fortement les hérésies [17].
 
Revenons à cette préface du catéchisme oublié du père Lémius. La sagacité du dominicain, après nous avoir montré l’état de la société et de l’Église conciliaire sous Paul VI, nous guide vers le raisonnement :
 
Dès que l’on recherche quel remède appliquer contre le modernisme, on soulève trois questions capitales : celle du chef de l’Église, celle du témoignage à rendre, celle des études théologiques. Impossible d’éluder la question du chef, puisque le souverain pontife actuel s’est rendu complice de l’apostasie. Les preuves en sont flagrantes : recours officiel à des hérétiques notoires en vue de refondre les rites, de les refondre en faveur des hérétiques et contre les catholiques fidèles. (…)
D’ailleurs l’obéissance à aucun homme, cet homme serait-il le pape, ne peut être illimitée, inconditionnelle, soustraite aux limites du bien et du mal, de la vertu et du péché. En cela, l’obéissance au pape ne fait pas exception. Ce n’est pas en faisant abstraction des circonstances, notamment en faisant abstraction de la Tradition apostolique, que la parole du Seigneur « qui vous écoute m’écoute » définit une obligation pour les fidèles. Il serait blasphématoire de penser que, pour obéir au pape, le Seigneur nous aurait mis dans l’obligation de faire un péché contre les mœurs ou contre la foi, de brader le catéchisme romain ou de nous plier à un rite de la messe équivoque et protestantisé, après avoir envoyé au diable le rite irréprochable et très saint qui s’est transmis intact depuis plus de quinze siècles. (…)
Par suite de la défaillance du chef visible, nous sommes obligés, plus que jamais, de nous tenir très proches du Chef invisible et victorieux, Notre Seigneur Jésus-Christ. Nous sommes obligés, plus que jamais, de mettre notre recours et de trouver notre refuge dans le cœur immaculé de la Mère du Souverain Prêtre. (…)
Il est également indispensable de confesser la foi, d’en rendre un témoignage public avec autant d’humilité et de douceur que de fierté et de patience.
 
 

Nolite timere pusillus grex

 
Nous avions une grande vénération pour ce prêtre d’où émanaient tant de foi, de force, de lumière. En lui point d’incertitude, de trouble. De la peine indicible, oui, de voir saccager l’Église, le sacerdoce, les certitudes de la foi.
Inlassablement il nous aidait à « résister au chantage » et l’écrivait pour ses lecteurs, souvent disciples inconnus [18] :
 
L’Église du vrai Dieu ne peut évoluer sous le masque du mensonge. (…) Il importe de n’être pas dupe des masques, il importe de les faire craquer sans égard pour les maints ecclésiastiques abominables qui voudraient les plaquer sur notre visage et les imposer à notre vie intérieure. (…) Et combien rarement religieux, religieuses ou prêtres séculiers ont su trouver dans la simplicité de leur foi, dans la doctrine de leur amour, la force de résister au chantage, de ne pas s’empoisonner ni se briser dans leur résistance, mais au contraire de se rapprocher de Dieu, du Dieu de toute consolation.
 
Quelques mois avant sa mort – la sentait-il venir ? – il livrait à ses amis ses dernières pensées, ses derniers conseils pour l’avenir en un éditorial titré : « Fils de l’Église en un temps d’épreuves » :
 
Il serait vain de chercher à nous dissimuler que l’Église est soumise par son Seigneur à une très dure épreuve ; une épreuve assez nouvelle car les ennemis qui lui font la guerre sont dissimulés dans son sein. (…)
Ces chrétiens qui gardent la Tradition en ne concédant rien à la Révolution désirent avec ardeur, afin d’être pleinement les fils de l’Église, que leur fidélité soit pénétrée d’humilité et de ferveur, ils n’ont de goût ni pour le sectarisme, ni pour l’ostentation. A leur place qui est modeste, et tout juste supportée, ils essaient de maintenir ce que l’Église leur a transmis, étant bien certains qu’elle ne l’a pas révoqué et s’efforçant dans leur maintenance de garder l’esprit de ce qu’ils maintiennent.
C’est évidemment en vue de la gloire de Dieu et du salut des âmes que la Tradition nous a transmis le rite latin et grégorien de la sainte messe, le bréviaire antérieur aux bouleversements, le catéchisme romain, l’ascèse et la discipline de l’état ecclésiastique et de l’état religieux. C’est également pour l’amour de Dieu et le bien des âmes – d’abord de notre âme – et non par un esprit de contention ou de zèle amer, que nous essayons de maintenir. Ce faisant nous ne doutons pas d’être fils de l’Église. Nous ne formons aucunement une petite secte marginale ; nous sommes de la seule Église catholique, apostolique et romaine. Nous préparons de notre mieux le jour béni où l’autorité s’étant retrouvée elle-même, dans la pleine lumière, l’Église sera délivrée enfin des brouillards suffocants de l’épreuve présente.
Encore que ce jour tarde à venir, nous essayons de ne rien relâcher du devoir essentiel de se sanctifier, nous le faisons en gardant la Tradition dans l’esprit même où nous l’avons reçue, un esprit de sainteté [19].





[1] — Marcel De Corte, Itinéraires 206, septembre-octobre 1976, p. 52.
[2] — Aux prêtres de « l’Union Apostolique », 2 décembre 1912.
[3] — Ibidem, p. 8.
[4] — « Note sur le progrès et sur l’histoire », Itinéraires 68, décembre 1962.
[5] — Itinéraires 41, mars 1960, p. 165.
[6] — Où sont les reliques de sainte Clotilde, la mère de la fille aînée de l’Église.
[7] — Itinéraires 106, septembre-octobre 1966. Réédité en 1984 chez D.M.M., 160 pages.
[8] — Texte reproduit en entier infra (NDLR).
[9] — Itinéraires 139, janvier 1970, pp. 74 et sq. (Texte reproduit en entier infra – NDLR).
[10] — Texte reproduit en entier infra (NDLR).
[11] — « Notre Dame du temps de l’Antéchrist », Itinéraires 139, janvier 1970, p. 209. (Texte reproduit en entier infra – NDLR).
[12] — L’Opinion Indépendante du Sud-Ouest, Agen, 22 janvier 1971.
[13] — Itinéraires 154, juin 1971. (Texte reproduit en entier infra – NDLR).
[14] — Itinéraires, à partir du nº 151, mars 1971. Rééditée en brochure sous le titre Brève apologie pour l’Église de toujours, parue fin 1971.
[15] — Les grandeurs de Jésus-Christ, Jarzé, Dominique Martin Morin, 1973.
[16] — Par le père J.-B. Lémius, supérieur des chapelains de Montmartre, 1ère édition 1907. Lettre-préface du cardinal Merry del Val, Secrétaire d’État. Réédité en 1974 aux éd. Fort dans la Foi. (Texte reproduit en entier infra – NDLR).
[17] — Itinéraires 190, février 1975, p. 11.
[18] — Itinéraires 182, avril 1974.
[19] — Itinéraires 189, janvier 1975. (Texte reproduit en entier infra – NDLR).

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 12 bis

p. 6-17

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