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 Théologie

de l’histoire


On ne peut s’empêcher en le lisant de constater l’action des dons du Saint-Esprit, de sagesse, d’intelligence, qui lui font tout juger in rationibus æternis, selon les principes éternels, principes divins, qui éclairent d’une lumière singulière les sujets qu’il traite en homme de Dieu, en prêtre, en théologien.
C’est ce qu’il réalise dans cette étude sur la Théologie de l’histoire qui devrait se trouver dans les mains de tous les professeurs et élèves des classes terminales. Mais, bien plus, toutes les personnes désireuses de connaître l’« histoire vraie » trouveront dans ces pages une profonde édification et une grande satisfaction.
Que ce cher père (…) continue par ses admirables ouvrages à être le guide lumineux et sûr de (…) tous ceux qui auront la faveur de les lire et de les méditer.
Gardons précieusement, avec la grâce de Dieu, l’héritage de sa pensée et de sa foi.

Lettre-préface de Mgr Lefebvre à Théologie de l’histoire.




Lettre-préface de Mgr Marcel Lefebvre

 
à la Révérende Mère Prieure
des dominicaines enseignantes
cours Saint-Dominique
Saint-Pré — Brignoles

                                  Ma Révérende Mère,
Vous demandez quelques lignes en guise de préface pour la réédition du numéro d’Itinéraires intitulée Théologie de l’histoire et qui a pour auteur le cher et vénéré père Calmel, tant regretté par vous et par nous.
Dans tous ses ouvrages le père Calmel s’est efforcé, à l’image de son maître l’Ange de l’École, saint Thomas d’Aquin, de rechercher les causes profondes, les raisons ultimes, altissimas causas, d’où l’intérêt extraordinaire et définitif de ses travaux sur les Mystères du royaume de la grâce, Les grandeurs de Jésus-Christ, Le rosaire de Notre Dame… et La théologie de l’histoire.
On ne peut s’empêcher en le lisant de constater l’action des dons du Saint-Esprit, de sagesse, d’intelligence, qui lui font tout juger in rationibus æternis, selon les principes éternels, principes divins, qui éclairent d’une lumière singulière les sujets qu’il traite en homme de Dieu, en prêtre, en théologien.
C’est ce qu’il réalise dans cette étude sur la Théologie de l’histoire qui devrait se trouver dans les mains de tous les professeurs et élèves des classes terminales. Mais, bien plus, toutes les personnes désireuses de connaître l’« histoire vraie » trouveront dans ces pages une profonde édification et une grande satisfaction.
Que ce cher père, que la plupart des religieuses dominicaines enseignantes et vous-même avez connu et apprécié, continue par ses admirables ouvrages à être le guide lumineux et sûr de vos communautés et de vos élèves, ainsi que de tous ceux qui auront la faveur de les lire et de les méditer.
Gardons précieusement, avec la grâce de Dieu, l’héritage de sa pensée et de sa foi.
Daigne le Seigneur Jésus, par l’intercession de Marie, vous bénir ainsi que toutes vos œuvres et vous garder dans la fidélité à la foi catholique, sous le regard aimant du cher père.
+ Marcel Lefebvre
Saint-Pré, le 28 juillet 1984.
 


Les derniers jours du monde 

 
JE suis persuadé que le Seigneur nous demande, à la vue du monde actuel gagné par l’apostasie, de ne pas nous laisser vaincre par la frayeur ou l’angoisse ; nolite timere pusillus grex [1] (ne craignez pas, petit troupeau). Confidite, ego vici mundum [2] (Confiance, j’ai vaincu le monde). Je ne pense pas cependant qu’il nous demande d’échapper à toute angoisse, à toute crainte, lui qui frissonnait de peur durant la sainte agonie et qui se lamentait sur Jérusalem infidèle, irrémédiablement vouée à la vengeance divine pour n’avoir pas su reconnaître le temps où elle était visitée [3].
Je sais que l’on trouve des chrétiens bien satisfaits et sans la moindre inquiétude devant la situation qui est nôtre. Mais leur satisfaction n’est pas selon le cœur du Christ. Elle procède d’un accommodement avec le monde, et d’abord d’un refus de le regarder en face, de peur d’y reconnnaître le travail du diable et d’avoir à se souvenir de la croix du Christ. – Alors que tant de baptisés vivent dans l’inconscience des sacrements qu’ils ont reçus, sont enfermés dans des institutions laïcistes et parfois athées ; alors que la persécution, scientifiquement combinée, a pris une ampleur sans précédent du fait du communisme ; alors qu’un nombre croissant de prêtres deviennent sceptiques sur leur sacerdoce, doutent de sa grandeur divine comme de sa nécessité absolue et célèbrent sans dignité les saints mystères ; alors que la luxure insolente, impavide, progresse partout et multiplie les stratagèmes pour obséder, pour abrutir les faibles mortels ; en un mot pendant que les ténèbres s’étendent sur la face de la terre, il se trouve des clercs et des laïcs pour estimer que les choses ne vont pas trop mal et que l’on a bien tort de s’inquiéter. Ils parlent et agissent comme s’ils étaient cuirassés, blindés de satisfaction. Et peut-être le sont-ils, en effet. Que faudra-t-il pour leur ouvrir les yeux sur la démesure du péché, pour faire voler en éclats leur carapace d’hébétude ?
Eh bien ! à la vue de ce monde qui est bâti à l’encontre de la foi, qui est exactement organisé pour perdre les âmes sans faire de bruit, en neutralisant les réactions, à la vue d’un tel monde, s’il nous arrive d’être tout d’abord effrayés, comment parvenir à surmonter cette impression première ? Comment ne pas céder à la tentation de fuir ou de désespérer ? Il n’est qu’un remède : redoubler de foi ; répéter plus instamment la supplication de l’Évangile : « Seigneur, je crois, mais augmentez ma foi [4] » ; prier instamment Notre Dame qu’elle nous obtienne de poursuivre la route :
 
Vitam præsta puram
Iter para tutum
Ut videntes Jesum
Semper collætemur [5].
 
En nous apprenant à regarder vers Jésus,la Vierge Marie nous rendra capables de poursuivre la route dans la paix et dans la joie intérieures, même si la route devenait encore plus impraticable qu’elle ne l’est aujourd’hui. Et il n’est pas douteux qu’elle ne devienne un jour plus impraticable, puisque cela est prédit. Il est prédit que la grande apostasie doit être consommée par l’ensemble des nations cependant que surgira l’Antéchrist, l’homme de péché. Mais le Seigneur sera le maître de cette ultime période des temps historiques comme il est le maître de la période présente, comme il était le maître des siècles de chrétienté. De ces vérités la Vierge corédemptrice nous rendra tout à fait certains :
 
Iter para tutum
Ut videntes Jesum
Semper collætemur.
*  
 
Relisons ici les Écritures inspirées qui prophétisent l’apostasie générale :
« Que personne ne vous égare d’aucune manière, car (l’avènement du Seigneur ne viendra pas) si l’apostasie se s’est pas produite d’abord et si l’homme de péché ne s’est pas manifesté, le Fils de perdition [6], celui qui s’oppose et qui s’élève, au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu ou chose sainte, jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, voulant lui-même passer pour Dieu. Ne vous souvient-il pas que je vous ai dit ces choses lorsque j’étais encore avec vous ? Et maintenant, ce qui le retient, vous le savez, pour qu’il n’entre en scène qu’en son temps. Car le mystère d’iniquité est à l’œuvre dès à présent. Que seulement ce qui le retient encore soit écarté et alors se découvrira l’impie que le Seigneur Jésus doit détruire du souffle de sa bouche et anéantir par l’éclat de son avènement ; cet impie qui doit venir accompagné de la puissance de Satan, parmi toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges trompeurs, et avec toute la force de séduction de l’iniquité pour ceux qui se perdent, parce qu’ils n’ont pas accueilli l’amour de la vérité pour leur salut. Et à cause de cela Dieu leur enverra une puissance de séduction si efficace qu’ils croiront au mensonge, afin que soient jugés tous ceux qui n’ont pas cru à la vérité, mais se sont complus dans l’injustice. » (2 Th 2, 3-12)
Saint Matthieu avait déjà tracé des derniers jours un tableau aussi dramatique, quoique moins explicite sur certains points. « Jésus leur répondit : Prenez garde que personne ne vous séduise parce que beaucoup viendront en mon nom disant : Je suis le Christ et ils en séduiront beaucoup (…). Et, parce que l’iniquité abondera, la charité d’un grand nombre se refroidira. Mais celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin. Et cet Évangile du royaume sera prêché dans toute la terre pour servir de témoignage à toutes les nations ; et c’est alors que viendra la fin (…). L’affliction de ce temps-là sera si grande qu’il n’y en a point eu de pareille depuis le commencement du monde jusqu’à présent, et qu’il n’y en aura jamais. Et si ces jours n’avaient pas été abrégés, nul homme n’aurait été sauvé ; mais ces jours seront abrégés en faveur des élus.
« Alors si quelqu’un vous dit : Le Christ est ici ou il est là, ne le croyez point. Car il s’élèvera de faux christs et faux prophètes qui feront de grands prodiges et des choses étonnantes, jusqu’à séduire, s’il était possible, les élus eux-mêmes. J’ai voulu vous en avertir auparavant. Si donc on vous dit : le voici dans le désert, ne sortez pas pour y aller ; – le voici dans le lieu le plus retiré de la maison, ne le croyez pas. Car, comme un éclair qui sort de l’Orient paraît tout d’un coup jusqu’à l’Occident, ainsi se produira l’avènement du Fils de l’homme. Là où sera le corps, les aigles se rassembleront [7]. » (Mt 24, 4-5 ; 12-14 ; 21-28)
Or, même dans ces années qui nous sont difficilement imaginables, le Seigneur tiendra toutes choses en ses mains. Une des preuves les plus palpables, c’est qu’il ne permettra pas que les ténèbres de la grande apostasie recouvrent le monde avant que la lumière de l’Évangile n’ait brillé sur tous les peuples (Mt 24, 14) ; d’autre part la grande apostasie ne l’empêchera pas de délivrer le peuple juif de son aveuglement millénaire et de la ramener à l’unité de l’Église (Rm 11). La démesure du scandale dans les derniers jours du monde ne diminuera pas la puissance du Seigneur, de sorte que, pour les chrétiens qui vivront alors, il n’y aura pas de vrai motif de perdre courage ; à plus forte raison devons-nous demeurer fermes et confiants, nous qui ne sommes pas exposés à des périls aussi extrêmes ; encore que notre temps, avec les pouvoirs nouveaux dont disposent les deux bêtes, soit peut-être une répétition générale du temps de l’Antéchrist. Mais, pour celui qui a la foi, rien n’est une raison de manquer de confiance [8].
« Ne craignez point ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l’âme ; mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps dans l’enfer. N’est-il pas vrai que deux passereaux ne se vendent qu’une obole, et néanmoins il n’en tombe aucun sur la terre sans la volonté de votre Père. Mais pour vous les cheveux même de votre tête sont tous comptés. Ainsi ne craignez point, vous valez beaucoup mieux qu’un grand nombre de passereaux. » (Mt 10, 28-31) « Vous serez haïs de tout le monde à cause de mon nom. Cependant il ne se perdra pas un cheveu de votre tête. C’est par votre patience que vous posséderez vos âmes. » (Lc 21, 17-19)
Nous trouverons force et consolation dans la foi et les paroles de la foi. Consolamini invicem in verbis istis (1 Th 4, 18) [9] : C’est dans les paroles de Dieu lui-même que nous puiserons le réconfort. Quant aux paroles seulement humaines, elles nous irriteraient plutôt, surtout lorsqu’on veut nous persuader que notre siècle n’est pas plus mauvais que d’autres. Cela est faux. Il existe une nouveauté dans le mal et un progrès. Les forces de l’enfer ne furent pas toujours déchaînées avec une puissance aussi étendue, aussi féroce. Ce n’est pas de tous temps par exemple, c’est seulement de notre temps, que l’athéisme a été imposé à des pays catholiques et peuplés en majeure partie de baptisés ; c’est seulement de notre temps que l’absence de Dieu et de son Christ, cette absence qui est pire que l’idolâtrie, a été le signe satanique imprimant sa marque sur les institutions et le mode de vivre. Si vous voulez nous dire des paroles de réconfort, et d’espérance, rappelez-nous plutôt que ce monde organisé pour rendre Dieu absent ne peut quand même empêcher que des messes ne soient célébrées et que la doctrine de vérité ne soit toujours enseignée par des docteurs fidèles ; montrez-nous les signes certains que les portes de l’enfer n’arrivent pas à prévaloir et que le Seigneur ne cesse de venir, mais n’essayez pas de nous faire voir rose ou gris ce qui est noir comme de l’encre. Nous ne pouvons soutenir contre l’évidence des faits que les deux bêtes n’ont pas augmenté leur pouvoir depuis Celse ou Marc-Aurèle, depuis Calvin ou la grande Élisabeth. Ce qui est vrai, c’est que leur force, certainement accrue, est en définitive comme rien par comparaison avec la toute-puissance de l’Agneau, en face des remparts de la sainte cité.
La mission de Bernanos fut de dénoncer la conspiration diabolique de notre monde contre toute vie de prière ; de clamer qu’un tel monde étouffait les âmes en série ou les rejetait dans le désespoir. Il n’est pas difficile de faire remarquer les stridences de ses colères, de déplorer un ton de voix qui n’est pas toujours juste. Il paraît cependant plus utile de faire attention avec lui à la nouveauté, à la gravité du mal qui nous empoisonne. Prenons garde également qu’à partir d’une certaine acuité dans la perception du mal, quand on a refusé les illusions confortables d’une inconscience plus ou moins volontaire, il ne reste que quelques attitudes possibles : l’oraison ou la prédication des saints ; le silence glacial des désespérés ; le halètement d’épouvante ou la clameur de ceux qui, ayant échappé de justesse au désespoir, ne sont pas encore assez pacifiés dans l’oraison pour faire entendre des paroles à la fois vengeresses et porteuses de paix. S’il est vrai que Bernanos n’avait pas assez de sainteté pour supporter sans fléchir la vision qui s’imposait à lui, j’aime mieux, plutôt que de lui en faire grief, regarder bien en face le mal contre lequel il s’indigne [10]. Après tout, il ne fait souvent qu’exprimer à sa manière ce que Pie X écrivait déjà avec la tranquille majesté du pontife suprême, dans son encyclique E supremi apostolatus Cathedra, lorsque se levait l’aurore inquiétante du 20e siècle. Or Pie X était un saint ; il écrivait dans la paix de l’oraison et avec la lumière de l’esprit de Dieu :
 
Il est très vrai que de nos jours les nations ont frémi et les peuples ont médité des projets insensés contre le Créateur (Ps 2) ; ils se sont écriés d’une voix presque unanime : Retirez-vous d’ici (Jb 21, 14). De là, chez un très grand nombre, une disparition complète du respect à l’égard du Dieu éternel ; de là des habitudes de vie privée et publique qui font totalement abstraction de sa souveraineté ; bien plus, on s’efforce par tous les moyens et avec toute la ruse possible de faire absolument disparaître le souvenir de Dieu et jusqu’à sa notion.
Qui considérera ces choses ne pourra éviter de craindre qu’une telle perversion des esprits ne soit un avant-goût et comme un prélude des maux qui doivent survenir à la fin des siècles et que le Fils de perdition dont parle l’apôtre ne soit déjà à l’œuvre sur la terre (2 Th 2, 3) tellement sont extraordinaires l’audace et la fureur de l’assaut généralisé contre la piété et la religion, les attaques contre les dogmes de la foi révélée, l’obstination pour mettre fin à l’accomplissement de tout devoir religieux.
 
Et tout au début de l’encyclique le pape nous confiait :
Nous étions effrayés en voyant la condition si lamentable de l’humanité d’aujourd’hui. Tout le monde peut constater que la société humaine est en proie désormais à un mal extrêmement grave, plus grave que dans le passé (…) (Societas) gravissimo nunc, supra præteritas ætates (…) urgeri morbo, un mal qui ronge jusqu’aux moëlles, qui empire tous les jours et qui aboutit à la ruine et à la mort. Ce mal est l’abandon de Dieu, le détournement de Dieu. » – De son côté Pie XI écrivait en 1937 dans Divini Redemptoris : « Nous voyons avec une immense douleur pour la première fois dans l’histoire une révolte méthodiquement calculée et organisée contre tout ce qui est divin [11]. »
*  
 
Or, lorsque paraîtra l’Antéchrist, on atteindra effectivement le comble d’horreur prophétisé par l’apôtre. Prophétie qui nous fait frémir, mais qui ne laisse pas d’être véridique. Les événements qu’elle annonce doivent arriver à coup sûr. On ne saurait traiter ces textes de saint Paul comme des figures de style ou des allégories. L’Écriture infaillible annonce des événements tout à fait réels et déterminés : apostasie générale et venue de l’Antéchrist. L’Écriture n’entre pas dans tous les détails ni dans les dernières particularités ; mais sur la réalité des faits elle parle aussi nettement qu’il est possible. Or pourquoi les choses doivent-elles en venir à cette extrémité et pourquoi nous l’avoir fait savoir ? N’y avait-il pas un danger de nous exposer à de vaines inquiétudes ? Il ne semble pas et même cette révélation nous est très salutaire.
Elle arrête net en effet les rêveries du messianisme charnel. Ayant lu ce texte dans la foi, il nous devient impossible d’imaginer que l’extension de l’Évangile aboutirait peu à peu à supprimer les persécutions de l’Église venues de l’extérieur et les trahisons machinées du dedans. Les deux bêtes ne désarmeront jamais ici-bas ; bien au contraire elles perfectionnent leurs armes et développent leur tactique à mesure que l’histoire s’écoule et se rapproche du terme. Dès lors, nous ne pouvons plus regarder du côté des siècles (ou peut-être seulement des années) qui doivent encore venir, pour y trouver repos et consolation. Bien plutôt la pensée du futur, si du moins nous prenons garde à ce qui nous est prédit, nous amène naturellement à nous souvenir de l’éternel, à tourner notre espérance vers la patrie céleste et le roi immortel des siècles, à redire avec une fermeté plus grande le dernier article du Credo de la messe : Exspecto resurrectionem mortuorum et vitam venturi sæculi.
Ainsi donc valait-il mieux, pour nous amener à vivre au niveau du ciel, que le Seigneur nous instruisît sur la manière dont le monde devait finir et à quel point il serait possédé du diable. Prenons garde toutefois à l’exacte portée de cette prophétie : le monde sera possédé du diable parce que le diable disposera d’une puissance d’égarement jamais obtenue jusque-là, non parce qu’il sera devenu capable d’annuler les effets de la rédemption et de supprimer l’action de l’Église ; – parce qu’il aura réussi dans l’esprit de nombreux chrétiens à pervertir les vérités de la foi et à les faire oublier (peut-être en se servant de hiérarchies parallèles), non parce qu’il aura renversé le siège de Pierre, aboli toute prédication orthodoxe ou crevé les yeux des hommes de bonne volonté qui ne désirent que de voir ; – parce qu’il aura permission de nuire jusqu’à l’extrême, non parce qu’il cessera d’être enchaîné par le Christ vainqueur. Il demeure à jamais impuissant sur « ceux qui ont renoncé à l’amour de la vie, jusqu’à souffrir la mort » (Ap 12, 11).
Les derniers jours du monde, pour dangereux qu’ils puissent être et ténébreux et sordides, sont encore des jours de rédemption ; ces temps demeurent inclus dans la plénitude des temps. Ainsi la plénitude de la lumière et de l’amour qui furent donnés aux hommes une fois pour toutes en Jésus-Christ, cette plénitude ne nous sera jamais plus retirée ; de même que le gouvernement de Jésus-Christ ne cessera plus jamais de faire sentir sa souveraineté plénière pour le bien des élus : telles sont les deux vérités que nous devons tenir indéfectiblement lorsque nous relisons les prophéties sur la fin des siècles.
D’ailleurs, si nous méditons les textes comme ils sont écrits, nous voyons que la tendresse du Seigneur et l’efficacité de sa régence sont exprimées avec une netteté qui ne permet pas d’hésitation. Comment n’être pas rassurés ? « L’affliction de ce temps-là sera si grande qu’il n’y en a point eu de pareilles depuis le commencement du monde jusqu’à présent, et qu’il n’y en aura jamais. Et, si ces jours n’avaient pas été abrégés, nul homme ne serait sauvé ; mais ces jours seront abrégés en faveur des élus (Mt 24, 21-22). – Vous serez haïs de tout le monde à cause de mon nom. Cependant il ne se perdra pas un cheveu de votre tête. C’est par votre patience que vous posséderez vos âmes (Lc 21, 17-19). – Mes brebis, nul ne les ravira d’entre mes mains. Ce que le Père m’a donné est plus grand que toutes choses et personne ne peut le ravir de la main de mon Père. » (Jn 10, 28-29)
Lorsque l’Écriture parle de la fin du monde, elle annonce les événements ultimes d’une histoire qui est entrée depuis Noël, Pâques et Pentecôte dans la plénitude des temps et pas du tout une ère nouvelle située en dehors de cette plénitude. – Ici, prenons garde à la différence qui existe entre la première venue du Sauveur et son retour glorieux. Les jours de sa première venue se contredivisent [12] à ceux qui les ont précédés, non seulement par l’intensité des grâces accordées, mais encore par la nature du don qui nous a été fait ; car le Père du ciel n’a pas seulement accordé des grâces surabondantes, mais il a aimé le monde jusqu’à lui donner son propre Fils, plein de grâce et de vérité. Voilà pourquoi l’incarnation du Verbe demeure sans comparaison avec les visites de Dieu qui l’ont précédée. Voilà pourquoi également le péché des Juifs quand ils refusèrent le Messie est plus grave, sans comparaison, que tous les péchés qu’ils avaient commis jusque là, car c’est le Fils de Dieu en personne qu’ils ont crucifié, mettant ainsi le comble aux péchés de leurs pères (Mt 23, 32). Mais la sainteté du Verbe incarné fut infiniment plus agréable à Dieu que ne lui déplut la malice des bourreaux et des blasphémateurs. La sainteté de Jésus dans la passion réparait surabondamment pour le péché des hommes et méritait par avance la conversion d’Israël.
Or la venue du Seigneur est réalisée une fois pour toutes. C’est fait ; cela ne sera jamais révoqué. Le Verbe s’est fait chair et il demeure parmi nous. Dès lors tous les siècles sans exception, y compris les siècles de la fin des siècles, sont enfermés, sont inclus dans l’effusion plénière de la grâce. Il n’existera pas une différence de nature soit dans le bien, soit dans le mal, entre les derniers jours et les autres jours. Il existera cependant une différence, d’abord dans l’intensité du mal et son extension – ce qui explique pourquoi ces jours sont placés à part et ont fait l’objet d’une révélation particulière. Il existera aussi une différence dans la plus grande sollicitude avec laquelle Dieu entourera ses élus, il abrégera même ces jours à cause d’eux ; et l’on ne peut douter que la Vierge Marie ne prenne alors les chrétiens en charge avec un soin plus maternel et plus jaloux.
Puisque nous sommes certains que Dieu proportionne de plus grandes grâces à des épreuves et des tentations plus grandes, nous sommes certains aussi que les chrétiens qui vivront ces heures vraiment à part dans l’histoire de la plénitude des temps pourront dire comme leurs frères des siècles antérieurs et même avec encore plus d’assurance : « Qui donc nous séparera de la charité du Christ ? Est-ce la tribulation ou l’angoisse ? La faim, la nudité ou les périls ? La persécution ou le glaive ? (…) Mais dans tous ces maux nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés. Car je suis assuré que ni la mort, ni la vie ; ni les anges, ni les principautés, ni les puissances ; ni les choses présentes, ni les futures ; ni la force ; ni tout ce qu’il y a de plus haut ou de plus profond, ni toute autre créature ne pourra jamais nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus-Christ Notre-Seigneur. » (Rm 8, 35-49)
Par ailleurs, s’il ressort manifestement des apparitions de portée mondiale que la Vierge Marie intervient d’autant plus pour le salut des hommes que ceux-ci travaillent davantage aux derniers préparatifs de la grande apostasie, on peut penser [13] qu’elle se montrera d’autant plus notre Mère et notre reine, lorsque la défection sera presque générale et la consommation toute proche.
Ainsi les derniers jours, pour effroyables qu’ils doivent être, non seulement seront abrégés à cause des élus, mais aussi ils seront abrités comme les jours d’avant et plus encore que les jours d’avant ; ils seront sauvegardés dans le cœur divin du Rédempteur tout-puissant et dans le cœur immaculé de Notre Dame.
 
*  
 
Après cela nous nous demanderons peut-être pourquoi le Seigneur Dieu, maître des hommes et des temps, a fixé les étapes de l’histoire comme il l’a fait, comme c’est rapporté dans les saintes Écritures. Si nous croyons à son amour, nous saisissons bien la raison d’être des interventions miséricordieuses : création dans l’état de justice originelle, promesse d’un Rédempteur après le premier péché, vocation d’Abraham et, par-dessus tout, l’incarnation du Verbe dans le sein de la Vierge immaculée, enfin Pâques et Pentecôte. Cependant, si l’amour infini et proprement surnaturel nous explique la succession des miséricordes, qu’est-ce qui nous expliquera les étapes de l’infidélité [14] ? Certes nous savons que le péché avec ses efforts et ses tentatives a des limites infranchissables ; notamment le péché ne risque pas d’abolir les effets de la rédemption ni la sainte Église. Mais pourquoi le Seigneur a-t-il permis qu’il se développât en des réalisations chaque fois plus monstrueuses [15] jusqu’à la venue de l’Antéchrist, jusqu’à l’avènement de l’homme de péché ? – L’approfondissement de la perversité ne paraît pas niable quand on lit attentivement les Écritures. C’est ainsi que lorsque l’humanité, blessée en Adam, se multipliait sous le régime de la loi de nature et qu’elle était visitée dans ses demi-ténèbres par une grâce qui l’orientait mystérieusement vers le Christ (Veni exspectatio Gentium et desideratus earum [16]), déjà dans ces premiers temps de notre espèce, la multitude des nations se détourna de Dieu et se perdit peu à peu dans une idolâtrie aux croyances absurdes et aux rites abominables [17]. Ensuite lorsque le Seigneur Dieu, pour empêcher que l’aveuglement ne devienne total et pour préparer le monde à la venue de son Fils, se fut réservé un petit peuple qu’il prit par la main et dont il fit lui-même l’éducation, ce peuple béni, au moment même où le Fils de Dieu en personne lui était donné, refusa de le recevoir, – à l’exception d’un petit reste. Alors le Seigneur Dieu rejette Israël pour un temps, il appelle les nations idolâtres et les fait entrer dans l’Église ; mais tout aussitôt le mystère d’iniquité s’insinue dans les communautés des convertis ; ils ne retournent sans doute pas aux idoles du paganisme, mais ils tombent dans l’hérésie et déjà peut-être se préparent à l’apostasie. La première épître de saint Jean, tout au début de la conversion des païens et de leur entrée dans l’Église, nous affirme sans ambages : « Mes petits enfants, c’est ici la dernière heure ; et, comme vous avez entendu dire que l’Antéchrist doit venir, il y a dès maintenant beaucoup d’Antéchrists ; ce qui nous fait connaître que nous sommes dans la dernière heure [18]. Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. » (1 Jn 2, 18-19) « Tout esprit qui divise Jésus-Christ n’est point de Dieu ; et c’est là l’Antéchrist dont vous avez entendu dire qu’il doit venir ; et il est déjà maintenant dans le monde. » (1 Jn 4, 3)
Vraiment le dernier état de ces convertis du paganisme était pire que le premier (Mt 12, 45). Longtemps contenue, fortement muselée par les grands saints qui fleurissent dans l’Église et par les structures honnêtes d’une civilisation selon le Christ, l’apostasie est finalement parvenue depuis quatre siècles, mais surtout sans doute depuis la Révolution, à faire sentir presque partout sa virulence ; de nos jours elle a pénétré in sinu et gremio Ecclesiæ [19] comme l’affirme saint Pie X. Et certes ce n’est pas la faute de l’Église. Et, même si nous ne sommes pas assez saints, nous n’allons pas dire que le progrès de l’apostasie soit nécessairement ni toujours de notre faute. Il serait puéril d’oublier le odio oderunt me gratis [20] (Jn 15, 25). – Pourtant nous ne sommes pas au terme ; le mal doit empirer encore, à tel point que, malgré la conversion d’Israël qui se produira certainement, la grande apostasie gagnera les hommes et l’Antéchrist paraîtra. Lorsque reviendra le Fils de l’homme, c’est à peine s’il trouvera la foi sur la terre (Lc 18, 8). Nous nous demandons pourquoi ce trajet de l’iniquité et cette progression dans le refus ? Il me semble que, pour prouver quelque explication de cette permission divine du péché des hommes, avec ses paliers successifs, nous devons, malgré les apparences, chercher du côté de l’amour. En vérité Dieu nous gouverne en ayant choisi une économie qui honore davantage notre liberté et qui convient mieux à notre foi. Et c’est là une preuve d’amour.
Sans doute si Dieu gouvernait les créatures libres selon une économie miraculeuse, de sorte que les êtres défectibles soient empêchés de jamais le trahir, soient immunisés immanquablement contre leur néant originel, l’histoire de notre espèce n’aurait pas connu cette série de prévarications. Cependant c’était nous traiter davantage selon ce qui nous convient que nous appeler à marcher vers lui tels que nous sommes, sans nous dispenser de courir les risques à quoi nous expose notre défectibilité radicale (comme sans nous exempter des peines méritées par le péché). – Par ailleurs cette disposition était meilleure pour la foi et la vie spirituelle. En effet la foi est obligée de devenir plus forte lorsqu’elle doit s’exercer dans la nuit et malgré toutes sortes d’apparences contraires. De même notre attachement au Christ est obligé de devenir plus aimant et plus vigoureux lorsque sa puissance divine n’est pas éclatante, lorsque les deux bêtes paraissent dominer le présent et tenir en main le futur.
Ainsi donc il convient mieux pour la pureté de la foi, de l’espérance et de l’amour que les éléments négatifs ne soient pas éliminés de notre longue histoire, de sorte que, dans la conduite de l’humanité comme dans la sanctification de chacun de nous, notre Dieu mérite vraiment le nom de Dieu caché. Tu es Deus absconditus, Deus Israël [21]. Et le fait qu’il se cache est le signe d’un plus grand amour puisqu’il nous invite par là à le chercher avec plus d’empressement, d’humilité, de confiance.
En tout cas, à moins d’un gouvernement divin tout extraordinaire [22], nous voyons mal comment l’humanité, tout au long des siècles, aurait pu échapper aux défections majeures que rapporte l’Écriture. Défections qui demeurent libres, évidemment ; mais à moins d’une providence qui serait quasi-exceptionnelle, comment seraient-elles évitées ? A moins d’une sorte de miracle, comment le peuple juif, malgré ses privilèges, n’en serait-il pas venu à comprendre son élection d’une manière orgueilleuse et charnelle, ce qui devait le conduire à repousser le Christ ? A moins d’une sorte de miracle, comment le ferment de l’hérésie n’aurait-il point pénétré déjà les premières communautés chrétiennes ? Or ce refus de la lumière totale donnée par le Christ ne pouvait que provoquer un aveuglement pire que celui de l’idolâtrie. Enfin, à moins d’une sorte de miracle, comment le refus de la lumière n’en serait-il pas venu jusqu’à l’apostasie ? Et comment les fauteurs de l’apostasie ne seraient-ils pas acharnés à la rendre universelle ? (Ce qui arrivera effectivement, puisque c’est annoncé, par le moyen peut-être d’un système de pensée et d’un appareil de pression dont le modernisme peut nous faire entrevoir la puissance et la perfidie). De toute manière nous pensons que pour l’Église aussi se réalisera la parole bouleversante, le sinite usque huc [23] rapporté par saint Luc évangéliste dans le récit de la passion [24] (Lc 22, 51).
De savoir cela ne diminue en rien notre obligation de faire face aux assauts diaboliques. A aucun prix nous ne devons pactiser avec l’ennemi sous prétexte qu’il gagnera encore du terrain. Le devoir de résistance et de fidélité demeure aussi impérieux. Il en est de nous comme des apôtres qui devaient demeurer fidèles à l’heure de la puissance des ténèbres, encore que cette heure ait été prédite comme devant sonner infailliblement, tandis que les forces du mal iraient jusqu’à l’extrême : sinite usque huc.
Par ailleurs, bien que l’économie selon laquelle Dieu nous gouverne ne soit pas miraculeuse, prenons garde de ne pas réduire la part du miracle. Car des miracles radieux illuminent la vie de l’Église ; et les amis fidèles de Jésus-Christ discernent dans leur propre vie des interventions comme extraordinaires qui les pénètrent de reconnaissance et d’humilité. Mais les miracles, par nature, demeurent l’exception [25].
Et puis tous ces grands arguments de convenance, tous ces raisonnements, encore qu’ils nous apportent un certain secours, ne nous suffiront pas, si nous n’avons rien d’autre, à l’heure de la tentation et de la lutte. Ils ne nous remplacent ni l’oraison et la sainte messe, ni le rosaire et la liturgie. Ils restent de peu d’effet tant qu’ils n’aboutissent pas à un approfondissement de notre prière. Si nous poursuivons la réflexion théologique, c’est parce que nous la croyons capable, dans une certaine mesure, de nous fortifier dans la foi en vue de la lutte, et de nous mettre sur le chemin de l’oraison.
L’aspect négatif de l’histoire et la préparation de l’Antéchrist, nous voyons très bien ce que cela veut dire dans le monde où nous sommes placés. Nous voyons aussi que le Seigneur demeure avec nous et que l’Église ne fera pas défaut. Mais, pour arriver à le savoir sans fléchir, pour ne jamais perdre cœur, pour continuer de faire face, nous devons joindre à la réflexion théologique une supplication instante ; bien mieux, la théologie doit nous incliner à l’oraison et à la supplication : « Je crois, Seigneur, mais augmentez ma foi. – Vierge Marie, priez pour nous. – Venez Seigneur Jésus. »

L’imploration de l’Épouse,
la réponse du Seigneur
 
L’Esprit et l’Épouse disent : Venez.
Que celui qui entend dise : Venez…
Oui, je viens promptement.
(Ap 22)
 
Oui, je viens promptement. Il ne semble pas y avoir d’obscurité dans cette réponse du Seigneur. Cependant, du moins quand il s’agit de son avènement glorieux, sa venue est différée dans un avenir qui nous échappe. Dès lors que signifie sa réponse si ferme à l’imploration de son Épouse et comment l’interpréter ?
On peut dire sans doute que la parousie est toute proche puisque, pour Dieu, mille ans ne sont pas plus qu’un seul jour [26]. Mais de notre point de vue, comme le second avènement, l’avènement de gloire paraît reculer dans le lointain. Voici deux millénaires déjà que l’Église proclame : Et iterum venturus est cum gloria judicare vivos et mortuos. Des Te Deum sans nombre, sous les voûtes de toutes les cathédrales, n’ont cessé de faire retentir depuis saint Ambroise le verset solennel Judex crederis esse venturus [27], et cependant nous attendons encore la manifestation du Juge suprême. Dans ces conditions, il me semble que la promesse si réconfortante d’une prompte venue, encore qu’elle désigne certainement le retour glorieux de Jésus-Christ, doit désigner aussi une autre espèce de visite, une visite d’un mode différent.
S’agit-il de la mort de chacun de nous, de notre heure dernière, de ce passage redoutable du Seigneur Jésus qui viendra nous chercher comme un voleur ? Sans doute. Et en ce sens-là il est bien vrai qu’il ne tarde pas à venir. Quelques années à peine nous séparent de l’heure de la mort. La vie de tout homme tient dans le creux de la main ; elle s’écoule tout de suite semblable à cette eau que nous avons prise dans notre main à la fontaine et qui nous glisse aussitôt entre les doigts. Et, si nous pouvons toujours tendre la main pour reprendre un peu d’eau, il n’en est pas de même de la vie. Sa fuite est irréparable. C’est pour cela qu’il est juste de dire que le Seigneur ne tarde pas à venir.
Que le Maître rentre à la tombée du jour, au plus épais de la nuit, ou à la pointe de l’aube au chant du coq, son retour n’est jamais différé bien longtemps. Puissions-nous alors ne pas dormir, être trouvés prêts. Et que la sainte Mère de Dieu prie pour nous maintenant et à l’heure de la mort, afin que notre part éternelle, aussitôt après le dernier soupir, soit avec elle, la Vierge immaculée, avec Jésus son Fils, avec le Père et le Saint-Esprit, les anges et les bienheureux.
 
*  
 
Non moins qu’au second avènement, non moins qu’à notre propre mort, la promesse de Jésus de venir sans tarder me paraît se rapporter également à son action dans l’Église et aux manifestations de son gouvernement souverain.
Le Seigneur est présent dans l’Église, mais il ne cesse d’y venir. Si nous considérons par exemple l’offrande mystérieuse qu’il fait à chaque messe de son corps immolé pour la multitude humaine en rémission des péchés, il est évident qu’il arrive sans tarder, qu’il ne cesse de se rendre présent pour chacun de ceux qui veulent s’offrir avec lui et le recevoir. – Veni Domine, noli tardare [28] suppliait le prophète dans l’Ancien Testament ; et le Seigneur répondait sûrement à sa prière ; mais, dans le testament nouveau et éternel, depuis que le Verbe s’est fait chair, cette supplication est exaucée au-delà de tout ce que pouvaient pressentir prophètes et patriarches. Chaque prêtre qui célèbre la messe, chaque fidèle qui y assiste et fait la communion éprouve avec une grande paix à quel point son attente est déjà comblée. En vérité il vient promptement, lui-même en personne, sous les espèces eucharistiques. (Il vient encore par les autres sacrements, quoique d’une manière différente que par le saint sacrement).
Il vient comme maître de vérité, comme Verbe illuminateur, lors des grandes proclamations dogmatiques de son Église. Sa présence est rendue plus sensible et plus manifeste, elle se renouvelle en quelque sorte avec les déclarations infaillibles des conciles, les définitions ex cathedra des successeurs de Pierre, les anathématismes solennels qui cernent d’un trait définitif les dogmes de la foi, qui dressent un rempart inexpugnable aux ruses et aux machinations du Prince des ténèbres. – Cependant, même en dehors du solennel et de l’extraordinaire, dans la vie quotidienne de son Église, dans la simple dispensation de la saine doctrine par les ministres fidèles, le Seigneur actualise sa présence et renouvelle sa venue. (Et il est évident comme nous le disions plus haut que ces différentes venues n’ont pas le sens d’une évolution progressiste ; il s’agit d’un renouvellement, d’un approfondissement de ce qui fut donné une fois pour toutes). – Le Christ suggère à l’Église par son Esprit-Saint tout ce que déjà il nous avait dit (Jn 14, 26), car il nous avait dit tout ce qu’il entend auprès du Père (Jn 25, 15) et il n’est pas question d’y ajouter. Ou bien, comme dit saint Jean de la Croix, il nous fait entrer plus avant dans l’épaisseur ; dans l’épaisseur de sa vie et de son amour ; mais cette vie et cet amour résident en lui en plénitude, de sorte que là non plus il n’est question ni de dépasser, ni de faire évoluer.
Ce qu’il ne faut pas oublier quand nous parlons de la célébration des sacrements – et avant tout de l’eucharistie – ou de l’illumination par la sainte doctrine, c’est que de telles venues du Seigneur, qui sont visibles et sensibles, sont ordonnées à la venue invisible dans nos âmes. Tout l’appareil visible de l’Église, qui est divin et indispensable, les pouvoirs hiérarchiques avec leurs fonctions déterminées et nécessaires, sont ordonnés à la grâce invisible (mais qui se traduira par des œuvres bien visibles) à l’accroissement de la foi, de l’espérance, de la charité.
A chaque progrès des vertus théologales dans notre âme correspond une nouvelle venue du Seigneur [29]. « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte (en accomplissant des actes d’un plus grand amour) j’entrerai chez lui (par une nouvelle venue) et je souperai avec lui et lui avec moi. » (Ap 3, 20)
 
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Mais c’est seulement ainsi que le Seigneur vient promptement. Il faut proposer une interprétation plus déconcertante de son retour, de ce marana tha [30] qui était la formule de salutation entre les premiers chrétiens. Il me semble que nous pouvons aussi traduire : même lorsqu’une multitude de frêles innocents ou peut-être de demi-coupables est emportée dans le même tourbillon qu’une poignée d’apostats forcenés ; même lorsque la foule des minores [31], égarés plus ou moins volontairement, est frappée avec la petite bande des majores [32] qui ont prévariqué avec une lucidité diabolique, il reste vrai de dire que le Seigneur vient. – Ou encore : il vient à travers les persécutions qui s’abattent sur les nations chrétiennes, alors que tant de fidèles étaient impréparés ou vivaient dans la tiédeur. Par tous ces événements qui nous déconcertent, c’est lui qui nous atteint. Pour surprenante qu’elle soit au premier abord, cette interprétation paraît légitime, lorsque l’on sait du moins que le Seigneur fait coopérer toutes choses au bien de ceux qu’il aime [33], ordonne tout pour le bien de ses élus, et d’abord les croix.
 
Que la douleur, ô Père, soit bénie ;
Mon âme dans tes mains n’est pas un vain jouet :
Et ta prudence est infinie (…).
 
Il ne paraît pas arbitraire de proposer la paraphrase suivante de l’Apocalypse : « Vous voyez le rôle considérable que jouent le dragon et les deux bêtes dans l’extension de la sauvagerie, dans la diffusion du mensonge et du scandale. Vous entendez leurs aboiements furibonds. Pourtant, n’en doutez pas, ce ne sont pas eux les maîtres ; ils sont tenus en laisse et vaincus d’avance. A l’occasion de leur déchaînement effroyable, Jésus vient à la rencontre de son Église afin de la préparer pour le jour de son avènement glorieux. Il reste le maître des événements et fortifie chacun de nous pour lui faire remporter la victoire. Il ne permettra pas que se perde un seul de ces petits qui croient en lui [34]. Il vient promptement non pas en ce sens que son retour en gloire serait immédiat, mais en ce sens qu’il prépare l’Église dans l’immédiat à son retour en gloire, serait-ce au plus épais de la nuit et pendant que l’apostasie gagne la terre entière. L’Église en est tellement certaine qu’elle chante pendant la veillée du Samedi Saint : Et nox illuminatio mea in deliciis meis [35] ; et encore, avec le psalmiste : Probasti cor meum et visitasti nocte (Vous avez mis mon cœur à l’épreuve et vous l’avez visité la nuit : Ps 16, 3). Et saint Jean de la Croix disait : “Le Seigneur a toujours découvert aux mortels les trésors de sa sagesse et de son Esprit. Mais il les découvre encore plus, maintenant que la malice nous montre encore plus son visage”. »
Un cœur simple, une âme illuminée par la foi et qui adore avec amour la croix du Christ saura reconnaître sa venue dans des situations analogues à celle des chrétiens de Rome du XVIe siècle qui, après le sac de la ville par les lansquenets luthériens, furent vendus comme du bétail aux Turcs et aux Maures, trafiquants d’esclaves et sectateurs de Mahomet. Héroïques dans la foi et l’amour, ces chrétiens, réduits en servitude, mais inaccessibles à l’apostasie, ne doutèrent pas que le Seigneur ne vînt promptement ; et la paix ne fut pas enlevée de leur âme.
J’écris cela étant sans aucune illusion sur la profondeur inouïe de détresse et d’angoisse inséparables d’un tel héroïsme, sur la qualité très secrète d’une paix intérieure qui demeure vivante parmi tant d’horreurs. Je n’ignore point que le sort de beaucoup de nos frères dans la foi est pire assurément que celui des chrétiens et des chrétiennes victimes du sac de Rome sous le pape Clément VII. Je n’ai aucun goût pour je ne sais quel romantisme du martyre. Je reconnais l’importance inappréciable pour le salut des âmes de la stabilité des patries chrétiennes, avec la justice de leurs institutions et la vraie liberté de l’Église. Mais j’entrevois aussi la perfection de fidélité qui peut s’accomplir au sein de la détresse ; je pense que, lorsque le Seigneur envoie des châtiments sur le monde, ce n’est pas seulement afin de punir les coupables, c’est pour tirer du cœur des saints un témoignage de fidélité qui n’était pas encore monté vers lui. Il en est de même lorsqu’il permet les persécutions.
Seule une telle vue sur les châtiments divins ou les persécutions permet d’échapper au vertige du désespoir en présence des grandes tourmentes qui se déchaînent avec une stupidité de bête, – ces raz-de-marée effroyables qui engloutissent sans voir et sans entendre tant d’innocents avec les criminels. Le raz-de-marée est sans doute aveugle, mais il est tenu en main par le Seigneur qui sait et qui voit et qui le gouverne pour le bien des élus. Surtout dans ces heures ténébreuses, le Seigneur illumine les âmes de bonne volonté, les réconforte, les attache à lui indéfectiblement. Du fond de ces âmes déchirées, broyées jusqu’au centre d’elles-mêmes, s’élève une prière si humble et si véhémente qu’il n’y résiste pas : il descend et il leur donne de vaincre leurs ennemis. Les efforts du mensonge et de la méchanceté, renouvelés sans cesse tout au long de l’histoire, ne servent en définitive qu’à obtenir des serviteurs de Dieu une forme nouvelle de fidélité. Cette fidélité dans la tourmente et la nuit est l’effet certain de la visite du Seigneur. Oui, je viens promptement.
Ainsi donc l’Église demande au Seigneur de la préparer par ses visites à son retour en gloire, lorsque sera complet le nombre des élus et achevée leur perfection ; et le Seigneur l’exauce promptement, serait-ce d’une manière très cachée, venant vers elle à travers la tribulation, qui est toujours grande hélas ! mais qui atteint parfois une ampleur démesurée.
(Beaucoup ne savent plus reconnaître le Seigneur lorsqu’il visite, par les fléaux de la justice, une ville ou un peuple qui ont prévariqué ; beaucoup ne croient plus aux interventions de la justice de Dieu. Sous prétexte que l’Évangile annonce la délivrance et la miséricorde, ils trouvent inadmissible de parler de châtiments célestes ; cette notion serait dépassée et retrogradée. La vérité est différente. Il est certain que le temps de la rédemption est un temps de miséricorde et de délivrance, mais il est également certain que les coups de la justice sont bien souvent nécessaires pour acheminer les criminels vers les douceurs de la miséricorde. Souvenons-nous ici du bon larron et que son exemple nous éclaire. Il est bien probable qu’il n’aurait pas obtenu le pardon et qu’il n’aurait pas éprouvé les effets de la miséricorde de Jésus s’il n’avait pas été puni et s’il n’avait fini par reconnaître la main de Dieu dans cette punition même).
 
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Je viens sans tarder. Comprenons aussi que la venue du Seigneur prend parfois un caractère miraculeux. Sans doute, disions-nous, ce n’est point selon un régime miraculeux qu’il gouverne le monde ; et, même lorsque sa venue ne revêt pas des formes extraordinaires, il ne laisse pas de répondre à l’imploration de son Église. Cependant de loin en loin il vient par des prodiges et des merveilles, et cela est nécessaire pour empêcher les portes de l’enfer de prévaloir.
Il faut l’apparition du labarum et la victoire du Pont-Milvius, il faut la déroute des cathares à Muret et le désastre des Turcs et des Barbaresques à Lépante pour que l’Église conserve ce minimum de liberté temporelle qui est obligatoirement requis pour la dispensation de la grâce divine. Il faut pareillement pour empêcher les chrétiens de mourir étouffés sous le poids des institutions et des propagandes anti-naturelles et laïcistes, il faut que la Vierge immaculée en de solennelles apparitions convoque tout son peuple – la multitude immense des baptisés – à la conversion, au repentir et à la prière. Sans les interventions miraculeuses de Marie, Mère de l’Église, il deviendrait en quelque sorte impossible à l’ensemble des fidèles de regarder vers Jésus-Christ.
Ainsi les visites miraculeuses du Seigneur Jésus et celles de Notre Dame sont-elles indispensables pour soutenir la vie de l’Église et la préparer à la parousie. Qui de nous, ayant perçu que les ténèbres s’étendent sur la face de la terre et que notre monde s’est organisé pour faire mourir les âmes en douceur, sans que personne trouve à redire, qui de nous ayant le sentiment que la grande apostasie approche, ne supplierait le Seigneur Jésus de nous accorder auparavant une visite miraculeuse, serait-ce à la suite des châtiments que nous avons mérités ? Et, s’il ne le faisait pas, s’il ne nous accordait d’autres formes de victoires que de nous faire persévérer dans la nuit, nous resterions en paix malgré tout, ayant la certitude que, même sans miracle, il vient promptement.
 
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Nous croyons que l’une de ces venues les plus inouïes, les plus consolantes, sera la conversion du peuple dont il est issu selon la chair, ce peuple juif qui est tout à fait unique, qui est béni entre tous, mais aussi entre tous infidèle et châtié. Et son endurcissement se prolonge depuis bientôt deux millénaires. Nous sommes avertis par l’Écriture que le Seigneur le ramènera. Nous ignorons les modalités de cette réintégration ; est-ce que par exemple, lorsque Israël rentrera dans l’Église, il ne sera pas décimé, réduit à un tout petit nombre, cependant que l’ensemble des nations aura subi une diminution incroyable par l’effet de quelque guerre ou de quelque cataclysme [36] ? Nous ignorons tout cela et ces conjectures n’ont pas une telle importance. Ce qui importe, c’est de hâter par notre prière la conversion d’Israël, le peuple dont le Fils de Dieu a tiré son origine selon la chair, le peuple de la Vierge immaculée et des douze apôtres. Que le Seigneur à chaque messe daigne se souvenir de notre père Abraham qui lui offrit le sacrifice que nous offrons désormais en réalité et qu’il ramène à lui la descendance charnelle du premier patriarche. Supra quæ propitio ac sereno vultu respicere digneris [37]
Venez, Seigneur Jésus. Et nous avons la certitude que vous venez. Que votre visite soit éclatante ou qu’elle demeure cachée au sein de la nuit, vous venez immanquablement. Jamais vous ne repoussez la prière de votre Épouse ; jamais vous ne décevez son attente. – Lorsque vous n’accordez pas exactement ce que nous demandons, vous accordez ce que nous préférerions si déjà nous étions admis à vous contempler face à face. Vous êtes proche de ceux qui vous invoquent – de ceux qui vous appellent en vérité (Ps 144).
Venez, Seigneur Jésus. – Oui je viens sans tarder. 

Le messianisme évangélique et ses conséquences temporelles


CE qui détourne souvent les hommes de croire au surnaturel et à l’amour de Dieu c’est la séduction des faux messianismes. Pour comprendre ces faux messianismes, il est utile de méditer le récit évangélique des trois tentations du Seigneur [38].
Pourquoi donc le Seigneur a-t-il refusé de changer les pierres en pains ? Pourquoi n’a-t-il pas fait non plus le miracle fantastique et gratuit de tomber indemne du haut en bas du pinacle du temple, de sorte que les hommes sachent bien que la religion nous met désormais tout naturellement à l’abri des suites fâcheuses de nos actes les plus insensés, empêche notre démesure et notre orgueil de porter leurs fruits de mort ? Enfin pourquoi n’a-t-il pas accepté cette domination universelle dont la paix générale aurait été la conséquence ? Est-ce qu’il ne lui suffisait pas de se mettre à genoux devant l’ennemi pour que l’humanité fût à jamais délivrée de la faim, comblée de miracles, établie dans l’unité et la tranquillité ? Non assurément. D’abord il était impensable que le Sauveur des hommes s’agenouille devant le tentateur, devant celui qui est homicide dès le commencement (Jn 8, 44). Et même si le Seigneur (par une hypothèse absurde) eût consenti à cette prosternation, un tel sacrilège fût demeuré effroyablement vain. Certes la promesse de Satan était très explicite : Hæc omnia tibi dabo, mais c’était un immense mensonge. Cette promesse faisait abstraction de la purification du cœur et de la conversion à Dieu ; elle ne contenait aucun sens digne de Dieu [39] ; dès lors elle était absolument irréalisable. Nous ne pouvons en effet avoir part à la vraie paix, à la vraie béatitude, si notre âme n’est point purifiée ; et comment cette purification serait-elle possible si nos aspirations les plus mélangées, les plus empoisonnées de convoitises, étaient tranquillement satisfaites ainsi que le suggérait Satan ?
Admettons que les propositions du diable, qui se situaient à un tout autre niveau que l’union avec Dieu, aient été réalisées par le Seigneur, que serait-il arrivé ? Notre cœur n’ayant pas été d’abord purifié, converti, uni à Dieu par l’amour, l’abondance des biens matériels aurait engendré le dégoût ; la facilité de vivre, assurée par des miracles fantastiques, aurait provoqué un ennui sans fond et même le désespoir ; la paix générale n’aurait pu tenir sans le recours à l’oppression, à l’esclavage plus ou moins déguisé, au conditionnement systématique, puisque la psychologie des pécheurs que nous sommes serait demeurée, d’après la proposition du tentateur, étrangère à la loi divine et à la sanctification. En vérité les promesses de Satan, parce qu’elles ne voulaient rien savoir de notre conversion et de la croix qui en est inséparable, n’étaient qu’un mirage inventé par l’enfer ; un mirage peut-être assez bien monté, mais qui s’éloigne à l’infini et ne saurait nous conduire à la béatitude.
Ainsi le Seigneur a-t-il opposé un refus catégorique. Ainsi l’Église du Seigneur, la seule véritable, continue au long des siècles à refuser le messianisme satanique, – le messianisme des pierres transmuées en pains ; des interventions miraculeuses dans l’intérêt de nos caprices ; de la paix des royaumes fondée sur le totalitarisme de l’État. Le Seigneur a rejeté toutes les propositions de Satan. Il n’a voulu pour l’humanité autre chose que le salut surnaturel, l’accès à la vie même de Dieu par la conversion du cœur et le consentement à la croix par amour. Il nous a introduits dans le bonheur et la paix de Dieu par pure grâce, – une grâce accordée à des pécheurs qui ont à porter la ressemblance de sa mort et de sa résurrection.
Est-ce à dire que rien n’ait été modifié dans la condition temporelle de l’humanité, que nous ayons en partage la vie et le bonheur de Dieu sans que rien bouge dans notre univers de misère et d’injustice ? Non assurément. Et depuis vingt siècles nous voyons les conséquences, dans l’ordre même des choses d’ici-bas, de ce salut surnaturel, qui refuse tous les faux messianismes. – Sans doute les hommes ont-ils continué d’avoir faim ; mais, depuis la passion du Seigneur, les vrais fidèles, ayant préféré le pain eucharistique à la nourriture du corps, sont devenus capables, en vertu de cette préférence, de secourir le prochain, dans sa détresse spirituelle et physique, au péril de leur vie elle-même. Les pierres n’ont pas été transmuées, la sentence édictée contre notre race de manger le pain à la sueur de notre front n’a pas été rapportée, mais, depuis le Jeudi Saint et l’institution de l’eucharistie, on a vu fleurir parmi les hommes une charité et une bonté dont jusque-là on n’avait pas d’exemples. La détresse et le malheur n’ont pas été abolis, mais ils sont illuminés.
De même les guerres ont continué de semer la désolation ; la nécessité demeure pour les patries et les sociétés de veiller et de se défendre ; par ailleurs on a vu s’allumer des persécutions religieuses d’une ampleur et d’une férocité inouïes. Mais, depuis le crucifiement du Vendredi Saint et le pax vobis [40] du matin de Pâques, guerres et persécutions sont éclairées d’une lumière divine ; on a vu, on verra toujours des centurions dignes de Dieu, des cohortes de soldats chrétiens de l’armée radieuse des saints martyrs : Te martyrum candidatus laudat exercitus [41]. Des peuples et des nations ayant accepté la régence du Christ sont parvenus, malgré la poussée continuelle de l’iniquité et du mensonge, à fonder la paix sur la fidélité de l’Église et le respect du droit naturel des hommes rachetés ; ils ont fait fleurir une pensée chrétienne, un art chrétien ; ils abritent d’innombrables foyers qui vivent en paix dans l’héroïsme sans éclat des humbles fidélités domestiques.
Le messianisme irrévocablement choisi par le Seigneur et son Église est surnaturel et crucifié. Il n’en est pas moins vrai, contrairement à ce que l’on pourrait penser tout d’abord, qu’il se reverse en bienfaits merveilleux sur la cité temporelle… Malgré cela, il est refusé par le monde. Le monde n’accueillerait ce messianisme que s’il n’était ni crucifié, ni surnaturel. – Le monde accepterait par exemple de la part des chrétiens le pain et l’aumône, mais il ne voudrait pas qu’ils lui fussent présentés par des mains qui ont tenu le pain céleste, le corps du Christ. De même, le monde voudrait bien recevoir de la part des chrétiens la paix et l’ordre, mais à la condition que les chrétiens qui les lui apportent n’aspirent pas à la paix surnaturelle d’un cœur converti et donné à Dieu.
Le monde ne supporte pas un amour de Dieu qui nous offre un royaume qui n’est pas de ce monde. N’importe quoi, mais pas un tel amour. Cependant un Dieu qui aime les pécheurs ne peut pas leur offrir un royaume d’une autre espèce.

Du mépris du monde

 
"QUE vos saints mystères, Seigneur Jésus, nous communiquent une ferveur divine, de telle sorte qu’ayant perçu la suavité de votre cœur très doux nous apprenions à mépriser les choses de la terre et à aimer les choses du ciel [42]. »
 
« N’aimez pas le monde », nous dit le Seigneur par le ministère de saint Jean (1 Jn 2, 15). Et le Seigneur qui nous défend d’aimer le monde par la voix de son apôtre est le même qui a multiplié le vin pour les époux de Cana, ouvert les yeux de l’aveugle-né, approuvé la discipline du centurion romain qu’il félicitait pour sa grande foi ; le même enfin qui a pleuré sur son ami Lazare et l’a rendu miraculeusement à notre vie terrestre et mortelle. Il est donc manifeste qu’en nous interdisant d’aimer le monde le Seigneur ne veut pas condamner l’amour et la joie sereine d’un honnête mariage, la part de santé dont nous avons tous besoin, l’ordre des légions indispensables à la paix civile, enfin les douceurs et le réconfort de l’amitié. Que veut-il nous dire alors par la défense catégorique : nolite diligere mundum [43] ? Et que veut dire son Église lorsque, par exemple, dans l’oraison de la fête du Sacré-Cœur, mais aussi en beaucoup d’autres oraisons, elle implore comme une grâce de mépriser « les réalités terrestres » ?
Le Seigneur, la sainte Église veulent dire ce que la Tradition la plus commune ne cesse d’expliquer depuis vingt siècles : nous devons mépriser, nous devons combattre notre attachement déréglé aux biens de la terre (et d’abord l’amour désordonné de notre propre personne, de notre valeur et excellence propres) ; nous devons nous passer des biens de la terre dans toute la mesure où cela nous est nécessaire pour mettre fin à notre attachement déréglé (et cette mesure n’est point petite) ; nous devons consentir en paix à être privés des biens de la terre lorsque cela plaît au Seigneur, assurés que cette privation ne lui plaît que pour notre bien, soit pour réparer nos péchés, soit surtout (et parfois uniquement) pour nous introduire à plus d’amour. Le mépris chrétien de nous-même et des créatures ne signifie rien d’autre. Il n’est pas le contraire de l’amour véritable ; il contredit seulement le mauvais amour ou l’amour imparfait. Il ne suppose pas que nous-mêmes ne valons rien du tout, que notre prochain ne vaut pas plus, que la splendeur d’un être qui nous a charmé est de soi une abomination, que l’estime et les encouragements de nos amis n’ont pas d’importance, que les maladies ne comptent pas, que l’honneur et l’harmonie de la cité représentent un luxe inutile. Pas plus dans la doctrine que dans la pratique chrétiennes, le mépris des créatures n’a jamais eu ce sens nihiliste ou dégoûté. Ce n’est pas un mépris qui jette la créature au rebut, c’est le mépris de ce qui rebute Dieu en nous-même, en nos inclinations vers les créatures sorties des mains de Dieu.
Réfléchissant après bien d’autres sur ces questions vitales, après saint Augustin et saint Albert le Grand [44], après L’imitation et saint Jean de la Croix, deux grands philosophes qui sont (à des titres différents) l’honneur du thomisme au vingtième siècle, le père Garrigou-Lagrange et Jacques Maritain nous expliquent doctement qu’il s’agit d’un mépris mystique et non pas nihiliste. Le chrétien ne méprise pas l’être des créatures (et d’abord son être personnel) en tant qu’il est vu et voulu par Dieu dans le Christ ; ce serait là mépris nihiliste ; simplement il a en horreur l’affection désordonnée qui le détourne d’aimer les êtres comme doit aimer celui qui les voit et les veut en Dieu dans le Christ ; c’est le mépris mystique du chrétien qui veut adhérer au mystère surnaturel de Dieu dans le Christ. N’est-il pas écrit dans l’Évangile : Qui voudra sauver son âme la perdra, et qui perdra son âme à cause de moi la sauvera (Mt 16, 25). – Qui ne hait pas ses père et mère, sa femme et ses enfants, à cause de moi, ne peut pas être mon disciple (Lc 14, 26). – Certains se sont fait eunuques en vue du royaume des cieux (Mt 19, 12).
Observons un cas fréquent et tout de suite intelligible, celui de l’amour entre l’homme et la femme. Songeons à telle jeune chrétienne, pas méchante sans doute, mais qui depuis des années, par un choix inapparent mais profond, s’est laissée glisser sur la pente de la tiédeur ; or voici qu’un jour se présente à elle, ainsi démunie et impréparée, l’attrait puissant d’un amour coupable. Si elle est encore assez humble et assez priante pour ne pas tergiverser, ne pas entrer à l’intérieur de la tentation, elle rejettera cet attrait ; elle aura la force, comme on dit, de s’arracher le cœur. Est-ce à dire qu’elle va considérer comme nécessairement ignoble l’être qui l’avait un moment éblouie ; ou bien est-ce qu’elle estimera viles et honteuses les capacités d’amour que lui a données le créateur ? Il ne s’agit pas de cela. Il s’agit de ne faire aucun droit au vertige qui l’a saisie parce qu’elle n’adhérait pas suffisamment à Dieu. Il s’agit de tenir pour rien en son cœur, de mépriser, une flamme qui n’aurait jamais dû s’allumer. C’est en ce sens que la créature est méprisée pour l’amour de Dieu. Elle n’est pas méprisée comme venant de Dieu, formée par Dieu, mais comme s’opposant en notre affection impure au retour vers Dieu. – Ces remarques sur l’amour coupable peuvent s’appliquer à toutes les passions et inclinations de notre cœur de chair. C’est ainsi que la passion de la justice est rarement pure, et les analyses de Bernanos, sur ce point comme sur tant d’autres, ne font que mettre dans une lumière intense une réalité très humaine. Pour peu que nous ayons réfléchi sur nous-même, nous comprenons qu’il n’est pas inutile d’être brimés ou même broyés pour que deviennent pures notre faim et notre soif de la justice. Meurtris ou même écrasés par une iniquité inconsciente ou malicieuse, nous ne dirons certes pas que les personnages, peut-être considérables et redoutés, qui nous portent tort ou nous mettent sous le pressoir accomplissent une œuvre pie. Nous n’aurons point la faiblesse de renier le bien que nous avions fait sous prétexte que notre action ne fut pas toujours assez pure ; mais nous saurons en paix qu’il est bon d’être livré à de telles souffrances pour l’amour de Dieu, et d’accomplir in conspectu Dei [en présence de Dieu] l’œuvre honnête qu’il est encore possible d’accomplir.
L’analyse pourrait être poursuivie longuement sur la signification mystique mais non pas nihiliste du mépris du monde et des créatures ; cette analyse devrait s’étendre à toutes les inclinations ; amour entre l’homme et la femme, passion de la justice, avidité de savoir, gôut de la beauté, volonté de créer une œuvre belle.
En tout cas, après avoir évoqué de grandes passions comme l’amour et la soif de la justice, je mentionnerai seulement pour mémoire une passion beaucoup plus mesquine, qui s’est déchaînée en notre époque de finance, d’industrie et de technique, je veux dire l’obsession du rendement matériel et la recherche frénétique des commodités de la vie. A ce sujet un vrai chrétien ne peut éviter de parler de mépris. Non qu’il trouve méprisables en elles-mêmes les inventions techniques et les facilités qu’elles procurent. Mais il sait trop bien qu’un monde envahi par la technique provoque nos convoitises avec une habileté, une ténacité, une insistance beaucoup plus périlleuses qu’un monde artisanal ; il sait que l’économie et la technique sont bien souvent possédées par le démon de l’avarice et de l’orgueil, organisées avec une complexité inouïe pour enchaîner les hommes à une entreprise planétaire de négation de Dieu, en rêvant de fabriquer je ne sais quelle humanité nouvelle. Dès lors, à moins de méconnaître le cœur de l’homme avec un simplisme intrépide, à moins d’être le jouet d’une magnanimité illusoire, on ne s’imaginera pas accomplir l’œuvre de Dieu ni pratiquer un amour chrétien des « réalités terrestres » lorsqu’on donnera libre cours à des énergies tumultueuses et troubles, toutes tendues vers une « recherche » hors des règles morales, vers la transformation et la production indéfinies. En réalité un amour chrétien de notre monde, envahi par la technique, demande l’ascèse et la mortification la plus vigilante, et de se tenir à l’écart de beaucoup d’entreprises qui sont intrinsèquement viciées. Ce n’est point par pusillanimité que l’on s’écarte, mais parce que l’on veut rester propre et que l’on abhorre l’impiété. Quelle participation entre Dieu et Bélial ? (2 Co 6, 15). Le chrétien du vingtième siècle ne méprise pas la technique, mais Bélial qui, trop souvent, la dirige et dont il refuse de devenir esclave ; de même le chrétien du temps de saint Paul ne méprisait pas les fêtes et les agapes, mais bien le culte diabolique qui était souvent inséparable des festins de la gentilité et qui pouvait si facilement trouver des connivences en son cœur de néophyte (1 Co 10, 14-33).
Il faut ne pas avoir lu l’Évangile, ou ne pas l’avoir bien lu, pour imaginer que les disciples du Seigneur auraient un mépris nihiliste de leur propre personne, de leur prochain et des biens de la terre ; mais inversement il faut être insensible au mystère de la croix et de la messe pour imaginer que nous puissions jamais nous unir à Dieu sans un oubli et un mépris mystiques de nous-mêmes et du monde,
 
Je me tins coi et m’oubliai
Penchant sur mon ami ma face.
Tout cessa, je m’abandonnai
Remettant mes soins à sa grâce,
Comme étant tous ensevelis
Dans le beau parterre des lis [45].
 
Le mépris chrétien de la créature n’a rien de commun avec le dégoût des impuissants, ou des être desséchés et taris, ou simplement des sceptiques [46]. Dieu me garde poutant d’être injuste pour les êtres qui se trouvent peu capables de vibrer, de sentir, de s’attacher ; de risquer ou d’entreprendre. Cette impuissance congénitale (ou acquise hélas par le péché), lorsqu’elle est appelée par son nom et vécue in conspectu Dei [en présence de Dieu], lorsque peu à peu elle devient pure d’envie et de ressentiment, peut être un chemin d’accès très douloureux mais très sûr vers un amour des créatures vraiment digne de Dieu. Thibon (un Thibon bien oublié) avait su le dire en quelques pages lucides et apaisantes [47]. J’ai essayé moi-même d’illuminer ce mystère cruel – qui peut, qui doit devenir libérateur – dans un chapitre des Routes d’exil.
 
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Vous me direz : si la haine du monde, la haine évangélique des créatures revêt une signification mystique, pourquoi les auteurs spirituels, les textes évangéliques et liturgiques ne l’ont-ils pas marqué plus clairement ? Je vous répondrai : ils le disent clairement pour un cœur qui n’est pas aveugle. Lorsque les oraisons du missel nous font demander ceci : terrena despicere et amare cœlestia, il y a certainement, disait Pascal, assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir. Il y a aussi suffisamment d’obscurité pour ceux qui préfèrent demeurer aveugles. Et vous ne voudriez quand même pas que chaque oraison du missel, chaque précepte de l’Évangile fussent assortis d’une glose interprétative. – Il existe un langage spéculatif qui est fait pour traduire la connaissance abstraite de la création et du donné révélé ; mais il existe également un langage pratique et même mystique et anagogique [48] qui est destiné à nous toucher, à nous entraîner dans une certaine direction divine, une direction qui fait horreur à notre amour-propre et à nos convoitises. Ce langage est celui des prédicateurs, des polémistes et poètes chrétiens, mais avant tout celui des grands spirituels. Il nous est aussi impossible de ne pas employer ce langage mystique et anagogique qu’il nous est impossible de ne pas nous engager et nous prendre en main. Le langage spéculatif se place au point de vue de l’analyse des essences ; (il n’est pas irréel pour autant ; il est « existentiel » à sa manière ; c’est bien le réel existant ou possible qu’il nous manifeste ; un esprit normal ne confondra jamais la sagesse spéculative et sa langue appropriée avec je ne sais quel engrenage logique qui n’aurait prise que sur le vide). Il reste que le mode spéculatif de voir les choses, ainsi que le langage spéculatif et abstractif qui lui correspond, ne nous suffisent pas pour conduire notre vie (pour la laisser conduire par le Seigneur) ; il nous est indispensable de nous placer à un autre point de vue que l’analyse des essences ; nous devons aussi considérer d’une manière concrète, du point de vue d’une prise en charge tout à fait pratique, nos passions et nos sentiments et tous les objets vers lesquels ils se portent. Or de ce point de vue, du point de vue non pas des essences en elles-mêmes mais de l’engagement d’une liberté, – qui est à la fois pleine de convoitises et appelée à la sainteté dans le Christ, – il n’est pas douteux que l’amour des créatures ne soit comme un mépris ; (un mépris de l’inclination désordonnée qui nous pousse vers elles). De même la mémoire chrétienne, la sainte mémoire des créatures est comme un oubli ; un oubli par rapport à notre façon si souvent impure et avide de nous souvenir et de repasser en notre mémoire [49].
 
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Vous reprochez aux auteurs spirituels de n’avoir pas fait écho au commandement de la Genèse : « Remplissez la terre et soumettez-la. » Autant le reprocher à l’Évangile qui ne mentionne pas non plus ce précepte et qui donne l’avertissement terrible : « Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme [50] ? » Et l’on comprend fort bien pourquoi l’Évangile s’exprime ainsi. Le commandement de soumettre le monde, qui fut donné lorsque se leva le sixième matin de la création, s’adressait à un homme et une femme encore intègres, purs de toute convoitise et de tout orgueil. Mais cette bienheureuse condition ne devait pas durer des années et des années ; elle allait être supprimée bien vite et pour toujours. Adam et Ève étaient tout au commencement de leur jeune vie et en pleine force de l’âge quand ils commirent leur premier péché. Dès lors le désordre et la concupiscence devaient s’emparer du cœur de l’homme. Sans doute, dans ce nouvel état de chute et de corruption, le devoir d’achever l’univers et de le soumettre ne serait pas supprimé. Mais comment serait-il accompli avec droiture sans mortifier en nous ce qui s’oppose à l’amour de Dieu dans la prise de possession de l’univers, dans l’accomplisssement de l’œuvre profane ? D’où la grande maxime évangélique : Quid prodest homini si universum mundum lucretur [51]
D’autant plus qu’il n’est point courant que l’homme oublie d’achever la création en faisant valoir les biens naturels. Il n’est pas du tout commun que l’homme oublie de se marier, de chercher une situation, de bâtir une maison et de planter une vigne, comme dit souvent saint Thomas ; mais il est très ordinaire, en revanche, que l’homme ne se souvienne plus qu’il a une destinée surnaturelle et qu’il doit demeurer fidèle à Dieu dans le Christ. Quand l’homme fonde un foyer, cherche une situation, perfectionne les techniques ou gouverne l’État, il lui arrive trop souvent hélas, de chercher à soumettre l’univers en le falsifiant parce qu’il veut l’amener à satisfaire les besoins infinis de sa concupiscence. Dans ces conditions je ne vois pas comment les saints et les mystiques nous engageraient sur une fausse route en nous apprenant à mépriser le monde.

Rôle des anges face aux sociétés secrètes

  
NOUS ne pouvons parler de l’action des bons anges en faveur des chrétiens sans dire un mot sur leur rôle capital dans la lutte contre les sectes et les sociétés secrètes. (Et souvenons-nous à ce propos que le communisme est une société secrète d’apparence non-secrète) [52]. Comprenons tout d’abord la garantie exceptionnelle qui entoure la mission des anges, puisqu’ils la tiennent du Rédempteur lui-même. Qu’elle ne doit pas être la sûreté et la force d’une mission accomplie par un esprit pur, à jamais bienheureux, admis en quelque mesure aux conseils divins !
Or, il est dans la volonté du Rédempteur et dans l’ordre de la Providence qu’ils nous protègent contre les scandales individuels, mais aussi contre les scandales institutionalisés qui viennent du régime et des gouvernements. C’est pourquoi les anges nous sont d’un tel secours contre les sectes appliquées à faire passer le scandale dans les institutions.
Quelle apparence y a-t-il, me demanderez-vous, à ce que des intelligences angéliques s’intéressent à la décevante politique des hommes ? Serait-il digne d’esprits purs, consommés en sainteté et en gloire, d’intervenir encore en ces activités, si souvent impures et mêlées, de la souveraineté et du gouvernement ? Observons d’abord que l’exercice du pouvoir, à le prendre en lui-même, est une œuvre très noble, puisque sa fin est d’assurer le bien commun et de faire régner la justice. Remarquons aussi que le sort des âmes, leur sanctification ou leur damnation, se trouve dépendre dans une large mesure des institutions politiques, de la conformité de celles-ci ou de leur opposition à la loi naturelle et à la sainte Église. C’est à cause du salut des âmes que les anges ont le souci du temporel. S’il n’est pas douteux qu’ils nous préviennent et nous assistent dans les hasards d’une rencontre avec telle ou telle personne, comment pourraient-ils négliger les rencontres et les relations ordinaires de la vie sociale et, par suite, l’élaboration des lois, la mise en place des organismes, qui situent ces relations ordinaires sous le signe du laïcisme ou de la religion – de la vie dans le Christ ou de l’absence de Dieu ? De même, s’il est certain que les anges s’occupent de prévenir ou de soigner certaines blessures intérieures, envenimées par le diable, comment ne seraient-ils pas appliqués à rendre impossibles, ou bien à redresser, certaines structures politiques qui font le jeu des démons et leur donnent toute liberté pour empoisonner les âmes ? C’est parce que nous voyons de près l’importance du politique pour le spirituel, que nous croyons au rôle des anges dans le politique même.
En quoi consiste ce rôle ? Il me paraît se ramener à trois titres d’interventions : premièrement préparer et soutenir des princes et des chefs qui gouvernent selon le cœur de Dieu ; ensuite, comme l’enseigne l’Apocalypse, mettre un frein à la malice des princes persécuteurs, et donc aux sociétés secrètes qui sont encore pires que les princes persécuteurs ; enfin, susciter des envoyés miraculeux qui renversent les chances du mensonge, les pouvoirs de l’injustice établis et permettent de recommencer une politique chrétienne. C’est ainsi que l’archange saint Michel, envoyé de la part du Seigneur, a suscité Jeanne d’Arc, l’a instruite, encouragée, fortifiée jusqu’à la mort, pour que France et chrétienté continuent.
Ce que nous disons de la mission des anges pour le gouvernement des peuples s’applique d’une manière incomparablement plus forte dans le gouvernement du Corps mystique. Comment douter que les anges ne soient sans cesse présents et actifs dans la vie de l’Église et dans sa conduite pour inspirer un bon conseil aux pontifes, démasquer et ruiner les hérésies et donc le modernisme qui est la somme des hérésies ? Voyons-les encore à l’œuvre pour apporter aux docteurs la lumière, enflammer la ferveur des vierges, soutenir le courage des martyrs et des persécutés, préparer les grandes interventions de la Reine du ciel, la Vierge Marie secours des chrétiens et Reine de tous les saints.
Le Christ est vainqueur ; il est le souverain des anges et des hommes, le roi de l’histoire et des siècles. Les anges exécutent ses ordres, se mettent à son service pour le salut des rachetés. Cela implique qu’ils interviennent dans la politique temporelle des nations, et bien plus encore dans la conduite de cette société spirituelle qui est l’Église de Dieu.




[1] — Lc 12, 32 (NDLR).
[2] — Jn 16, 33 (NDLR).
[3] — Lc 19, 44 (NDLR).
[4] — Mc 9, 23 (traduction non littérale) (NDLR).
[5] — Extrait de l’hymne à la sainte Vierge : Ave maris Stella. Donnez-nous une vie pure / rendez notre chemin sûr / afin que, voyant Jésus / nous nous réjouissions pour toujours (NDLR).
[6] — Les exégètes montrent que, si l’Antéchrist peut être entendu en un sens collectif et en quelque sorte permanent comme représentant les personnages et les organisations qui s’opposent à l’Évangile tout au long des siècles et qui cherchent à le corrompre (c’est par exemple le sens de 1 Jn 2, 18 et 4, 3), il n’en reste pas moins qu’il y aura un Antéchrist réservé aux derniers jours et qu’il sera un être personnel. On peut voir à ce sujet, dans La Bible de Jérusalem en fascicules (Cerf, Paris) les épîtres aux Thessaloniciens par le père Dewailly O.P. – ou encore dans L’Apocalypse du père Allo O.P. (Gabalda, Paris) l’introduction au chapitre 10, sur l’eschatologie du Nouveau Testament ; – et surtout III, q. 8, a. 8 sur l’Antéchrist, tête des méchants, qui montre, entre autres choses, la différence entre l’Antéchrist de la fin et les autres impies dans le cours des âges, qui sont antéchrists seulement à titre de précurseurs et par une sorte de préfiguration ; ce qui est déjà beaucoup.
[7] — Nous avons adopté dans l’ensemble la traduction de Lemaître de Sacy ; elle nous paraît suffisamment sûre ; elle présente l’avantage sur beaucoup d’autres d’être composée en excellent français.
[8] — Voir par exemple II-II, q. 18, a. 4 sur la certitude de l’espérance.
[9] — Consolez-vous mutuellement par ces paroles (NDLR).
[10] — Lire par exemple cette espèce de Somme bernanosienne que représente la longue conclusion de La grande peur des bien-pensants, Édouard Drumont. Il convient de rapporter à ce sujet la vision saisissante de Bernanos : « Vous saurez ce que c’est qu’une certaine paix – non pas même celle qu’entrevoyait Lénine, agonisant sur son lit de sangle, au fond de sa hideuse mansarde du Kremlin, un œil ouvert, l’autre clos – mais celle qu’imagine, en ce moment peut-être, en croquant ses cacahuètes au sucre, quelque petit cireur de botte yankee, un marmot à tête de rat, demi-saxon, demi-MMM, avec on ne sait quoi de l’ancêtre LLL au fond de sa moëlle enragée, le futur roi de l’acier, du caoutchouc, du pétrole, le trusteur des trusts, le futur maître d’une planète standardisée, ce dieu que l’univers attend, le dieu d’un univers sans Dieu. » (G. Bernanos – La grande peur des bien-pensants, Grasset, Paris, 1931, p. 454). [La législation française actuelle nous oblige à censurer quelques mots (NDLR)].
[11] — Divini Redemptoris, n° 22, traduction J. Madiran (N.E.L., Paris, 1959).
[12] — = s’opposent à (NDLR).
[13] — Voir saint Louis-Marie Grignon de Montfort, la Prière embrasée pour les apôtres des derniers temps.
[14] — Voir annexe 1 : L’amour de Dieu et le mystère du mal.
[15] — Sur cette aggravation des infidélités on peut lire les pages du cardinal Journet qui mériteraient de devenir classiques, dans son ouvrage Le mal (D.D.B., Paris, 1962), au chapitre « le mal dans l’histoire », la section sur « la révélation de saint Paul », p. 287 à 295. – Sur le mystère d’Israël, ses privilèges, sa définition, son châtiment, sa conversion, il y a toujours profit à relire dans le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet le chapitre 20 de la seconde partie : « Les jugements de Dieu sur les Juifs et sur les Gentils. »
[16] — Venez, attente des nations, désiré par elles (Antienne O avant Noël) (NDLR).
[17] — Le monde païen, qui était un monde d’idolâtres, contenait, c’est bien évident, des valeurs de civilisation très précieuses ; songez aux grandes intuitions de Sophocle sur « les lois non écrites », aux raisonnements d’Aristote sur le primat de la contemplation, aux discours de Platon sur la justice qui est absolue, qui a sa règle au-dessus des institutions de la cité et que l’homme doit pratiquer pour elle-même. (Voir Lagrange O.P., Mélanges d’histoire religieuse, p. 122, Gabalda, Paris, 1915). Cependant ce monde antique est sous l’emprise d’une formation religieuse très fausse et inspirée par le démon ; l’idolâtrie est l’œuvre du démon : Omnes dii gentium dæmonia (Ps 95)… Un savant historien, un excellent humaniste comme le père Lagrange a souvent insisté sur ce point. « Dans toutes ces religions polythéistes plus ou moins portées à l’idolâtrie, l’homme vaut mieux que ses dieux. Il voudrait pouvoir les aimer ? En fait il se soumet à leurs exigences mêmes barbares (…). Les Grecs qui les ont faits si beaux ont introduit l’immoralité dans leurs cérémonies, pour leur être agréables en les imitant. Chez les Sémites, on jette des enfants chéris dans le brasier d’un Moloch ou d’un Saturne qui les reçoit dans ses mains rougies par le feu. Partout la pratique des prostitutions sacrées, des processions obscènes. C’est ce que le cœur et la raison elle-même condamnaient et que l’État ne tolérait que par égard pour ses dieux qui échappaient à son contrôle. Qu’est-ce à dire ? Si les dieux valaient moins que les hommes qui eussent voulu ne les adorer que comme bons, c’est donc qu’ils avaient été trompés, c’est qu’il faut reconnaître en eux de mauvais démons. Cette conclusion fait sourire les esprits forts, je ne vois pas comment on peut y échapper. » (Lagrange O.P. ; conclusion du livre sur : Les mystères, l’orphisme, (Gabalda, Paris). Mêmes idées développées dans le chapitre déjà cité des Mélanges d’histoire religieuse, surtout p. 129 et sq. Voir aussi le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet, dans la Suite de la religion, chapitres 16 et 26).
« Nulle part (dans les religions orientales aux trois premiers siècles de notre ère) nous n’avons rencontré le monothéisme proprement dit, tel qu’il existait chez les Juifs. Point d’Homme-Dieu, point de Rédempteur en dehors de l’Église chrétienne, point d’eucharistie. La morale des religions orientales était celle des païens du temps. Aucun texte ne nous autorise à supposer que les sanctuaires aient exigé rien de plus, sauf des exercices rituels, sans portée pour la réforme de tout l’homme ; plusieurs textes nous obligent à conclure que la moralité des rites et la conduite des prêtres étaient au-dessous du niveau moyen des honnêtes gens. Ce n’est pas là le spectacle qu’offrait le christianisme. Avec quelle assurance Origène parle à Celse de la réforme des mœurs opérée par la foi chrétienne… Jésus est mort pour le salut des hommes. Après avoir assis le principe inébranlable de l’unité de Dieu, le christianisme ajoutait que le Fils égal au Père, un avec le Père, s’était incarné pour nous. “Il m’a aimé et il s’est livré pour moi.” Le péché est effacé ; … le chrétien converti commence une vie nouvelle, consacrée à l’amour de Dieu qui l’a aimé. Quel rapport y a-t-il entre cette histoire et la mort accidentelle d’Attis, d’Adonis ou d’Osiris, pleurés par leurs amantes ? »  (Lagrange O.P., Mélanges d’histoire religieuse (Gabalda, Paris, 1915), le chapitre sur les « religions orientales », p. 114 et sq. Ce chapitre est à lire d’autant plus qu’il était une bonne critique d’un ouvrage classique qu’on vient de rééditer : Franz Cumont : Les religions orientales dans le paganisme romain (Geuthner, Paris, 1963).
[18] — Au sens où saint Paul disait : « Nous pour qui sont arrivés les derniers temps » (1 Co 10, 11), c’est-à-dire les temps du Verbe de Dieu incarné, de l’Esprit-Saint envoyé, de l’Église fondée ; les temps qui ne seront pas remplacés par des temps nouveaux d’ici le retour du Christ en gloire ; les temps de l’incarnation rédemptrice et de Marie, Mère de Dieu et des hommes.
[19] — Dans le sein et le giron de l’Église (Pascendi) (NDLR).
[20] — Ils m’ont haï sans raison (NDLR).
[21] — Vous êtes un Dieu caché, ô Dieu d’Israël (NDLR).
[22] — La question : pourquoi les étapes du mal dans l’histoire ? est évidemment différente de la question : pourquoi le premier péché ? Cependant elle n’est pas sans relation avec elle. Il nous semble donc que la réponse à la question : pourquoi le premier péché ? peut orienter vers une réponse à la question : pourquoi les étapes historiques du mal ? Voici ce que dit le cardinal Journet à la p. 282 de son grand livre Le Mal (déjà cité) : « Tout est fini pour l’ange après sa faute, mais non pour l’homme. Il reste capable de pardon. Dieu qui, dans sa puissance ordonnée, conduit les êtres selon le régime éxigé par leur nature, pourra prendre occasion même de sa faute pour faire quelque grande miséricorde. En sorte que, à ceux qui demandent pourquoi Dieu, qui connaissait de toute éternité la chute d’Adam, ne l’a pas miraculeusement empêchée, on doit répondre par une seconde raison qui n’existait pas dans le cas des anges, que Dieu n’aurait jamais supporté la catastrophe du monde de l’innocence, fatale non seulement pour Adam mais pour toute sa descendance, s’il n’avait pensé nous introduire par elle dans le monde meilleur au total de la rédemption. » Aux pages suivantes sont rapportés les textes faisant autorité de saint Cyrille d’Alexandrie, saint Léon, saint Thomas, les carmes de Salamanque et saint François de Sales.
[23] — Laissez-faire jusque là (NDLR).
[24] — Dans son livre si remarquable sur La fin des temps (D.D.B. Paris, 1953), Josef Pieper met en lumière les deux grands moyens qui seront employés par l’Antéchrist et que nous appellerons pour bien traduire la pensée de l’auteur germanique : mondialisation du pouvoir politique, constitution d’une super Église qui neutraliserait les diverses confessions. Il est clair que ces deux grands mécanismes ont commencé de fonctionner sous nos yeux.
[25] — Sur les interventions miraculeuses, voir du même auteur : Les mystères du royaume de la grâce, tome 2 : Le chemin de la sainteté, chap. 7 : « Les grâces gratis datæ. » (D.M.M. éditeur).
[26] — Ps 89, 4 (NDLR).
[27] — Nous croyons que vous viendrez comme Juge (extrait du Te Deum) (NDLR).
[28] — Venez Seigneur, ne tardez pas (NDLR).
[29] — Comme l’expose saint Thomas, avec sa précision unique dans les explications, à la question des missions divines : I, q. 43, notamment a. 3 et 5.
[30] — 1 Co 16, 22 : mots hébreux qui signifient Notre Seigneur vient, ou Seigneur venez (NDLR).
[31] — Les petits (NDLR).
[32] — Les grand, les chefs (NDLR).
[33] — Rm 8, 28 (NDLR).
[34] — Mt 18, 6 (NDLR).
[35] — Ps 138, 11 : la nuit est ma lumière au milieu de mes délices (NDLR).
[36] — Cf. Nova et Vetera, 1935; n° 11, Le Royaume de Dieu sur terre.
[37] — Daignez considérer ces [offrandes] avec un visage propice et serein (prière du canon de la messe) (NDLR).
[38] — Voir nos premièrres réflexions sur ce thème au chapitre 4 de notre livre : Sur nos routes d’exil, les Béatitudes (déjà cité).
[39] — Dans la « légende du Grand Inquisiteur » au livre cinquième des Frères Karamazov, Dostoïevski ne marque peut-être pas assez l’intention foncière du tentateur ; il veut amener l’homme à refuser d’être aimé de Dieu saintement (c’est-à-dire d’une manière surnaturelle et en étant purifié par la croix).
[40] — Jn 20, 19 : La paix soit avec vous (NDLR).
[41] — L’éclatante armée des martyrs vous loue (extrait du Te Deum) (NDLR).
[42] — Postcommunion de la messe du Sacré-Cœur. Voir aussi oraisons, secrètes ou postcommunions des fêtes de : saints Cyrille et Méthode (7 juillet) ; saint Gaëtan (7 août) ; sainte Radegonde (13 août) ; saint Philippe Beniti (23 août) ; sainte Chantal (21 août) etc…
[43] — N’aimez pas le monde (1 Jn 2, 15) (NDLR).
[44] — Saint Albert le Grand, De adhærendo Deo (de l’union à Dieu), L’Arbre, Montréal, 1944.
[45] — Saint Jean de la Croix, Cantique de la nuit obscure, dans les œuvres de saint Jean de la Croix, traduction du père Cyprien, revue par le père Lucien-Marie (D.D.B., Paris).
[46] — « Nous nous flattons de quitter nos passions lorsque ce sont nos passions qui nous ont quitté. » La Rochefoucauld. Beaucoup de pensées semblables dans son œuvre ou dans celle de La Bruyère.
[47] — « Aux âmes qui souffrent de ne pas aimer – et de ne pas souffrir par amour – on voudrait dire combien précieuse est leur misère intérieure et combien Dieu a soif d’une prière partie de là. Il ne s’agit pas de consentir à l’égoïsme (ce serait du quiétisme), il s’agit d’offrir, avec les mains de l’amour, la misère “affective” de l’égoïsme. A quoi bon essayer de colorer nos pauvres douleurs ? Rien n’est trop pauvre, rien n’est vain en face de Dieu. Il est des êtres qui, parce qu’ils ignorent les brisements ailés de la souffrance amoureuse, se croient exclus des profondeurs de la vie divine. Mais “vivre d’amour” est autre chose que “vivre l’amour”. La vie divine est un abîme dont nul sentiment humain n’a touché le fond ; elle n’est pas dans ce qu’on “sent” de Dieu, mais dans ce qu’on “donne” à Dieu. Et, à celui qui ne trouve dans son âme rien de pur et de vivant à offrir, il reste à s’offrir soi-même. Offrande nue et foncière, qui atteint jusqu’à la substance. Les pauvres sont chers à Dieu parce que, vides de tout avoir, ils donnent leur être. Ce n’est pas ne rien donner que de donner son rien. “Bienheureux les pauvres en esprit” a dit Jésus. C’est-à-dire “les pauvres intérieurs”. Et il n’est pas de pauvreté plus intime que celle de la stérilité affective. Rien n’est impur ici-bas comme la pauvreté qui se révolte (car elle n’a de recours que dans la bassesse et la fraude). Mais la pauvreté qui consent, la pauvreté dont l’œil reste simple, touche aux cimes les plus chastes de l’amour. En ces temps que le subjectivisme a dévastés, Dieu a besoin de beaucoup d’âmes qui croient en l’amour contre elles-mêmes, pour compenser la trahison de celles qui n’ont cherché qu’elles-mêmes dans l’amour. » G. Thibon, « Propositions sur la douleur » (Études carmélitaines, octobre 1936).
[48] — Anagogique : qui utilise des mots terrestres pour désigner, par anologie, des réalités célestes ; par exemple la Jérusalem céleste (NDLR).
[49] — Il peut être utile de se reporter à : Garrigou-Lagrange, O.P. « Le langage des spirituels comparé à celui des théologiens », Supplément de la Vie spirituelle (Cerf, Paris) 1er décembre 1936 ; Maritain : Les degrés du savoir (D.D.B., Paris) le chapitre sur saint Jean de la Croix, p. 658 et suivantes.
[50] — Mt 16, 26 (NDLR).
[51] — Mt 16, 26 : Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme (NDLR).
[52] — Voir J. Madiran, La vieillesse du monde (N.E.L., Paris).

Informations

L'auteur

Tout le numéro 12 bis du Sel de la terre est consacré à la figure du père Calmel.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 12 bis

p. 271-305

Les thèmes
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