top of page

CONNAITRE DIEU

 

fr. Jean-Dominique O.P.

 


Au Vème siècle en Irlande, Saint Patrick et ses compagnons rencontrèrent, un beau matin, les deux filles du roi Laoghaire, Ethne et Fedelm. Elles engagèrent le dialogue suivant :

Les jeunes filles : "Qui êtes–vous ?"

Le saint : "Il vaut mieux croire en Dieu que nous demander d'où nous venons."

Les jeunes filles : "Qui est Dieu ? Où est–il ? A–t–il des fils et des filles ? De l'or et de l'argent ? Est–il toujours vivant ? Est–il beau ? Y eut–il beaucoup de gens à élever son fils ? Ses filles sont–elles belles et chères aux hommes de ce monde ? Est–il au ciel, sur terre, dans la mer, les fleuves, les montagnes ? Comment l'aime–t–on ? Comment le trouve–t–on ? Est–il jeune, vieux ?"


Saint Patrick leur parla de Dieu et de Notre–Seigneur.


Les jeunes filles : "Enseigne–nous comment croire au roi céleste, indique–nous comment le voir face à face et, comme tu diras, nous ferons".


Le saint les instruisit et les questionna sur les vérités de la foi et elles furent baptisées. Mais elles demandèrent à voir Dieu face à face.


Le saint : "Il faut pour cela goûter la mort et la communion".

Les jeunes filles : "Alors donne–nous la communion pour que nous puissions voir le Fils, notre époux".


Elles reçurent l'Eucharistie... et s'endormirent dans la mort (in "le Baptême dans l'archéologie et l'art chrétien". R.P. Plus S.J., Bloud et Gay, p. 48, 1931).


Derrière une conception toute matérielle de Dieu, les filles du roi d'Irlande nous donnent une bonne leçon. Comme des poumons asphyxiés réclament l'oxygène, leur âme toute droite appelle Dieu, veut le voir, le connaître. De ce fait, elles nous mettent en présence d'un principe fondamental de toute vie humaine : l'homme a été créé pour connaître Dieu. L'intelligence lui a été donnée par Dieu d'abord et avant tout pour le connaître, lui, lumière incréée, Vérité éternelle.

La leçon vaut donc la peine d'être entendue et étudiée.

Elle contient certes en germe une foule de questions : la béatitude essentielle de l'homme, la lumière de gloire, le désir naturel de voir Dieu, l'aptitude de l'homme au surnaturel, les rapports de la nature et de la grâce (avec son cas particulier, la philosophie et la théologie), la subordination des sciences, la Foi, la contemplation, etc.

Nous nous limiterons ici à la question suivante : la nécessité pour l'homme de connaître Dieu.

Nous commencerons par l'étudier en considérant l'homme sous trois angles différents :

l'homme par la création est une image de Dieu,

l'homme en état de grâce est un ami de Dieu,

l'homme est appelé à la gloire du ciel.

Nous répondrons pour finir à quelques objections.

 

1) L'HOMME EST À L'IMAGE DE DIEU

«Dieu fit les bêtes de la terre selon leur espèce, les animaux domestiques selon leur espèce, et tout ce qui rampe sur la terre selon son espèce. Et Dieu vit que cela était bon. Puis Dieu dit: "faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance..."» (Gn 1/25,26).

En nous livrant l'intention de Dieu lors de la création de l'homme, le livre de la Genèse nous donne tout à la fois notre dignité et notre vocation. Selon la belle devise "Deviens ce que tu es", tous les efforts des hommes auront donc à converger vers ce but : être une image toujours plus exacte de Dieu.

Mais en quoi l'homme est–il une image de Dieu ? Nous demanderons la réponse à Saint Thomas d'Aquin. Il consacre toute une question de sa Somme théologique à ce sujet (I, q.93) qui est comme un commentaire théologique et un développement du passage de la Genèse que nous avons cité.

Le premier article nous donne une première définition de ce qu'est une image. Pour qu'une chose soit l'image d'une autre, il faut non seulement qu'elle lui ressemble, au moins imparfaitement, mais encore qu'elle en soit issue.

Le deuxième article va préciser : à proprement parler pour qu'il y ait image, il faut que la ressemblance se situe selon un caractère essentiel de la chose. Un fils est dit l'image de son père non parce qu'il porte le même chapeau ou qu'il est blanc comme lui, mais parce qu'il a la même nature, peut–être même le même tempérament.

Ainsi, pour être exact, c'est dans ce qui constitue l'homme dans son espèce, dans ce qui fait que l'homme est homme et non pas animal, qu'il faut chercher la raison pour laquelle il est l'image de Dieu. C'est donc dans son intelligence. Le récit de la Genèse nous le laissait d'ailleurs entendre puisqu'il réservait nettement à la création de l'homme le décret divin, "faisons-le à notre image".

Les anges, de ce fait, sont davantage des images de Dieu que les hommes puisqu'ils ont une nature intellectuelle plus parfaite (article 3).

Mais c'est l'article 4 qui va répondre plus précisément à notre question :

Puisque l'homme est à l'image de Dieu de par sa nature intellectuelle, il le sera d'une manière excellente (secundum hoc est maxime ad imaginem Dei) dans la mesure où il imitera Dieu autant qu'il le peut, à savoir par ce trait propre à Dieu qui est de se connaître et de s'aimer lui–même, Dieu. L'objet de l'intelligence divine, c'est Dieu lui–même. L'homme, pour lui ressembler parfaitement, devra fixer sur lui sa propre intelligence.

C'est donc parce qu'il est à l'image de Dieu, et pour l'être de plus en plus, que l'homme doit s'efforcer de connaître Dieu (connaissance liée à l'amour).

Saint Thomas développe en un autre endroit cette idée que, plus nous contemplons Dieu, plus nous lui ressemblons :

Nous devons nous appliquer à la connaissance de Dieu :

"Non pas de telle sorte que l'on attire les choses divines à ce qui est selon notre nature, mais plutôt en nous établissant complètement au–dessus de nous, en Dieu, de telle sorte que par cette union nous soyons totalement déifiés" – ita ut per praedictam unitionem totaliter deificemur (Commentaire du livre "des Noms divins", ch.7 l.1).

La démarche que nous venons de suivre avec Saint Thomas est théologique, puisqu'elle part du donné révélé, mais Aristote, philosophe grec du 4ème siècle avant Jésus–Christ, arrive à des conclusions similaires :

La vie de Dieu ("Vie" en tant que première activité vitale) consiste à se connaître :

"L'intelligence suprême (=Dieu) se pense elle–même puisqu'elle est ce qu'il y a de plus excellent, et sa pensée est la pensée de sa pensée" (Méta. 9. 1074 b 34).

L'homme doit contempler Dieu et, ce faisant, sa vie devient plus qu'humaine :

"Il ne faut pas écouter ceux qui conseillent à l'homme, parce qu'il est homme, de borner sa pensée aux choses humaines, et mortel, aux choses mortelles; mais l'homme doit dans la mesure du possible s'immortaliser et tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui" (c'est–à–dire appliquer son intelligence à contempler Dieu) (Éthique à Nicomaque X, 7).
"La vie contemplative est plus haute que la vie seulement humaine" (idem).

Nous laisserons à un chartreux du 12ème siècle, Guigues 1er, le soin de conclure ce premier développement. Il nous montre que, de par sa création elle–même, l'homme est fait pour connaître Dieu. Il nous donne là comme un principe fondamental de toute vie humaine :

"Tu as été créé pour voir, aimer, admirer et louer Dieu".

 

II L'HOMME, PAR LA GRACE, EST UN AMI DE DIEU


Nous avons envisagé l'homme, jusqu'à présent, comme créature. Considérons maintenant le nouvel ordre de choses établi par la grâce.

La connaissance de Dieu nous apparaît alors plus nécessaire encore et plus enthousiasmante. C'est que, par la foi surnaturelle, Dieu a ouvert nos esprits au mystère de sa vie intime.

«Le Dieu qui a dit que du "sein des Ténèbres brille la lumière", dit St Paul, est aussi celui qui a fait briller sa lumière dans nos cœurs pour qu'y resplendisse la connaissance de la gloire de Dieu qui est sur la face du Christ Jésus» (2 Co 4/6).

Le rituel du Baptême est aussi explicite : "Faites, Seigneur, que ce nouveau baptisé reste fidèle à ce qui lui sera enseigné sur les splendeurs de votre gloire".

La nourriture de notre intelligence, c'est, désormais, la gloire de Dieu.

Pour bien comprendre la place que doit prendre la connaissance de Dieu dans la vie du baptisé et la soif de lumière qui doit être la sienne, il faut se souvenir de ce qu'est une vraie vie chrétienne, à savoir une vie d'amitié avec Dieu.

Or, chez des amis, la connaissance et l'amour exercent l'un sur l'autre une mutuelle influence.

 

– L'amour mène à la connaissance :

Ceci de deux façons :

* Celui qui aime quelqu'un cherche à le connaître. Est–ce que notre amour pour notre ami serait vrai si nous nous désintéressions de lui–même ? si nous ne cherchions pas à savoir qui il est, ce qu'il fait, quelle est sa famille, comment il vit? Bien sûr que non, ce serait une fausse amitié. Donc, si nous aimons vraiment Dieu et sa vérité, si son amour brûle dans nos âmes, alors nous ne pourrons nous contenter d'une connaissance vague et superficielle. Nous chercherons à le dévisager, à pénétrer ses mystères autant que nous pourrons. C'est déjà le soupir du psalmiste :

"Mon cœur vous a parlé, mes yeux vous ont cherché; c'est votre visage, Seigneur, que je recherche" (ps 26/8).

Saint Thomas d'Aquin, pour préciser la place respective de l'intelligence et de la volonté dans la vie contemplative, cite saint Grégoire le Grand : (II-II, q.180, a.1)

"Celui qui est rempli de l'amour de Dieu brûle du désir de contempler sa beauté" (Saint Grégoire le Grand : Homélie sur Ezéchiel).

Et dans un autre passage :

"Celui qui aime ne peut se contenter d'une connaissance superficielle de celui qu'il aime, mais il s'efforce d'explorer en profondeur tout ce qui se rapporte à son ami et ainsi il pénètre dans l'intérieur même de celui–ci", (I-II, q.28, a.2).

C'est le sujet de l'article I-II, q.27, a.2 "La connaissance est–elle cause de l'amour ?" : "La contemplation de la beauté spirituelle ou de la bonté est le principe de l'amour spirituel".

 

* Celui qui a un ami se fait connaître de lui. Il lui livre des secrets.

C'est pourquoi Dieu, qui a voulu être notre ami, et un ami parfait, nous a livré les secrets de sa vie intime, Il se laisse saisir par notre intelligence.

"Je ne vous appelle plus mes serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître; mais je vous ai appelé mes amis parce que tout ce que j'ai entendu de mon père, je vous l'ai fait connaître" (Jn 15/15).

 

– La connaissance mène à l'amour :

Lisons saint Augustin :

"Parce que je vous connais peu, Seigneur,je vous aime peu; parce que je vous aime peu, je me réjouis peu de vous", Soliloques 1.

Et saint Grégoire le Grand :

"La mesure de la connaissance est la mesure de l'amour", (Homélie sur Ezéchiel).

Plus on connaît l'objet aimé, donc, plus on l'aime. Ainsi les lumières que nous recevrons augmenteront en nous l'ardeur de la charité. Nous serons de plus en plus fascinés par la beauté de Dieu et notre amour pour lui n'en sera que plus profond.

Le psalmiste chante la joie, fille de la charité, qui envahit son âme lorsqu'il pense à Dieu et à la rencontre avec lui qui l'attend :

"Adimplebis me laetitia cum vulto tuo ...

J'avais toujours le Seigneur présent à ma pensée... c'est pourquoi mon cœur est dans la joie, et ma langue dans l'allégresse.

Vous me découvrirez les sentiers de la vie, vous me comblerez de joie par votre visage" (Ps 15/11).

St Thomas a une expression très imagée :

"La théologie (et donc toute étude du mystère de Dieu) est ordonnée à l'amour de charité".

Par l'étude "nous sommes comme conduits par la main dans l'amour de Dieu. Per hujusmodi studium manuducimur in amorem Dei." (in cant. praemium. Saint Thomas d'Aquin).

L'amitié avec Dieu réalisée en lui par la grâce sanctifiante fait donc du chrétien un amant de la vérité. Il a soif de connaître Dieu ; il met tout en œuvre pour pénétrer plus avant dans l'intelligence des dogmes. Ceci pour mieux et davantage aimer. L'amour de la vérité le conduit à la vérité de l'amour.

 

Concluons ce deuxième développement par deux remarques :

 

1. On peut voir par là comment l'étude de Dieu est la porte de la contemplation. La contemplation est en effet un regard silencieux que l'âme plonge dans le mystère de Dieu. Regard accompagné d'admiration et d'amour. La contemplation est comme le fruit, l'aboutissement normal de l'étude.

 

2. Une certaine connaissance de Dieu, au lieu de mener à l'amour, donne naissance à la haine. C'est la connaissance que les démons ont de Dieu; c'est qu'ils voient en lui un obstacle à leur amour propre. Ils haïssent Dieu qu'ils connaissent en tant qu'il est le créateur qu'il faut adorer, le souverain à qui obéir, un père à aimer... et qu'ils s'y refusent.

Voir en saint Thomas : I, q.64, a.1 : La connaissance que les démons ont de Dieu ; I-II, q.29, a.2 : La haine est–elle causée par l'amour ? Q.29, a.3 : Peut–on haïr la vérité ?

 

III. L'HOMME EST APPELÉ À LA GLOIRE DU CIEL


Si, lors d'une promenade en forêt, un enfant nous présente un gland et nous pose la question : qu'est–ce que c'est ? nous ne pouvons mieux faire que de lui montrer un chêne. Le chêne explique le gland.

De même l'organisme surnaturel inauguré par la grâce, dont nous avons parlé, n'est qu'un germe, une graine. Il est tout ordonné à la gloire du ciel.

Aussi, pour savoir comment vivre sur la terre, nous faut–il regarder le ciel.

Comme nous allons le voir, nous avons là une troisième raison qui fonde, chez l'homme, la nécessité de connaître Dieu.

Reprenons tout d'abord cette idée : la vie de la grâce n'est pas une fin en soi, elle est orientée vers la gloire : St Thomas n'hésite pas à dire : "gratia est quaedam inchoatio gloriae in nobis". La grâce est un certain commencement de la gloire en nous (II-II, q.24, a.3, ad 2).

C'était déjà l'enseignement de St Paul : "Conversatio nostra in cœlis est". Notre vie est dans le ciel, (Phil. 3/20).

La vie terrestre du baptisé nous apparaît donc comme un temps de préparation, une sorte de noviciat du ciel, comme une lente initiation à sa vie future. Le temps lui est donné pour l'habituer progressivement à la vie éternelle, à épouser dès ici–bas les mœurs des élus.

Or en quoi consiste, précisément, la vie du ciel ? Un mot la résume : c'est la vision béatifique.

"Vision béatifique", c'est–à–dire que toute notre béatitude, la félicité sans borne de l'âme, qui rejaillira après la résurrection sur le corps, l'extase de notre amour pour Dieu, tout notre bonheur, en un mot, découlera de la joie incalculable de voir Dieu face à face.

Aristote avait déjà entrevu cette idée :

"La félicité de l'homme, dit–il, (à savoir son bonheur suprême et sans fin) consiste dans la contemplation de Dieu. Plus notre faculté de contempler se développe, plus nous sommes heureux" (Éthique à Nicomaque, X,8).

Mais elle apparut dans toute sa force et certitude lorsque, le Jeudi saint, Notre–Seigneur s'adressa à son Père : "La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus–Christ" (Jn 17/3).

St Thomas explique ainsi cette vérité : (I-II, q.3, a.8)

"L'intelligence n'est satisfaite que lorsqu'elle connaît, non seulement l'existence, mais l'essence même des choses. Or, puisqu'elle cherche naturellement à connaître la cause de tout ce qu'elle voit, sa béatitude consistera dans la connaissance immédiate, dans la vue directe de Dieu cause première de toutes choses."

 

Résumons donc l'argument :

– La connaissance parfaite de Dieu constitue l'élément essentiel de la gloire des élus et elle est au principe de leur béatitude ;

– or la vie sur terre, par la grâce, est un apprentissage de celle du ciel ;

– l'homme doit donc s'efforcer, autant qu'il est en lui, de connaître Dieu.



Il est clair que la connaissance de Dieu par la vision face à face n'a pas de commune mesure avec celle de la foi, mais sa vocation à la gloire établit le chrétien dans un état de manque, dans une soif qui le rend avide de toute vérité sur Dieu.

Il résulte de cela que l'étude de Dieu, dans une âme bien faite, a un caractère ardent, joyeux et enthousiaste. C'est ce qui transparaît dans ces textes de St Thomas :

«La Foi elle–même nous incline avec véhémence à la sacrée théologie lorsqu'elle nous invite à courir vers la béatitude éternelle, d'après le ps. 104/3 "quaerite Dominum et confirmamini, quaerite faciem ejus semper" "recherchez sans cesse son visage."
"Puisque la perfection de l'homme consiste dans l'union à Dieu, il faut que l'homme, selon tout ce qui est en lui, autant qu'il le peut, s'efforce et soit conduit vers les choses divines, de telle sorte que son intelligence soit occupée à la contemplation et la raison à la recherche des choses divines". (In comm. du livre de Boèce sur la Trinité, 2, 1, c).
"L'esprit humain doit sans cesse être mû à connaître Dieu de plus en plus selon son propre mode" (idem).

La contemplation de Dieu, ici–bas, est faible, certes, dit Aristote, mais "elle est la plus délectable de toutes les connaissances" (in "Les parties des animaux", l.1.)


 

IV – RÉPONSE À QUELQUES OBJECTIONS

Les réflexions qui précèdent ont pu soulever quelques difficultés. Nous allons essayer d'y répondre, sous la forme d'un dialogue.

 

1. Si vous parlez ainsi de la connaissance de Dieu, ou du moins si vous lui donnez une telle importance, ne risquez–vous pas de favoriser l'égoïsme ?

Si nous cherchons à connaître Dieu, en effet, c'est pour nous–mêmes, c'est pour notre avantage. Or "l'homme, par la charité, ne vit pas pour lui–même, mais pour Dieu", dit saint Thomas (II-II, q.17, a.6, ad 3).

Le temps passé à l'étude serait mieux utilisé à louer Dieu ou à secourir les pauvres.


Réponse : Reportons–nous, pour répondre, à ce que nous disions plus haut.

Si l'homme doit connaître Dieu, c'est avant tout pour être une digne image de Dieu. Or, ce faisant, il sera une gloire pour Dieu. C'est dans la mesure où il connaît Dieu que l'homme ressemble à Dieu, et donc le glorifie.

Ce qui glorifie le plus Dieu, c'est une âme remplie de la lumière de Dieu par la connaissance. C'est une âme devenue un pur reflet de Dieu (connaissance accompagnée d'amour, bien sûr, l'une et l'autre œuvres de la grâce surnaturelle).

L'étude de Dieu nous apparaît ainsi dans sa vraie dimension. Loin d'être anthropocentrique, elle est théocentrique. Elle est une glorification de Dieu. Une image nous aidera à comprendre :

Qu'est–ce qui fait que l'océan est si beau et qu'il attire tant de monde en été ? Est–ce la nature de l'eau qui le constitue ? Certes non. Si l'on verse de l'eau de mer dans un verre, elle ne présente aucun charme !

L'océan est beau surtout de toute la lumière du soleil qui le pénètre et qu'il reflète. L'océan est beau de toute l'immensité du ciel qu'il réfléchit. On peut dire que l'océan glorifie le soleil et le ciel.

De même une créature intelligente est belle non pas tellement par les perfections de son être, mais surtout par la connaissance de Dieu qui est en elle. Elle est alors un reflet de Dieu. L'âme glorifie Dieu par le seul fait qu'elle Le connaît.

Une phrase de St Irénée résume parfaitement cette idée :

"La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant, et l'homme vivant, c'est l'homme qui connaît Dieu" (Adv. Haer. IV).

Ajoutons que plus la connaissance de Dieu emplit l'âme, plus elle la rend apte à l'apostolat. De plus, l'âme se sent de plus en plus entraînée à communiquer aux autres, selon son état, la lumière découverte. "Vous êtes la lumière du monde... on n'allume pas la lumière pour la mettre sous le boisseau" (Mt 5/15). Loin de l'enfermer sur elle-même, la connaissance de Dieu pousse donc l'âme à œuvrer pour la gloire de Dieu par la conversion des âmes.

 

2. Ce moyen de glorifier Dieu est–il bien réaliste ? car, eu égard au péché originel, ce qui compte en premier, c'est le combat pour la vertu. Ce qui fait un chrétien, c'est la vie morale.


Réponse :

Il est clair que la connaissance de Dieu ne dispense pas de la vertu ! Mais, comme cette connaissance conduit à un plus grand amour, ainsi que nous l'avons montré, de même elle est au principe d'un redressement moral authentique et durable.

Donnons tout d'abord deux citations du magistère de l'Église qui développent deux idées : La connaissance de Dieu est nécessaire pour la vie morale. Puis, pour le salut éternel :

 

– La connaissance de Dieu est nécessaire pour la vie morale. "Il faut attribuer le relâchement actuel des âmes et leur faiblesse, avec les maux si graves qui en résultent, principalement à l'ignorance des choses divines; c'est exactement ce que Dieu disait par la bouche du prophète Osée : "Il n'y a plus de science de Dieu sur la terre.. La calomnie, le mensonge, l'homicide, le vol et l'adultère débordent, et le sang suit le sang. Voilà pourquoi la terre gémira et tous ceux qui l'habitent seront affaiblis" Osée, 4,1. ... Chez les hommes dont l'intelligence est enveloppée des ténèbres d'une épaisse ignorance, il ne saurait subsister de volonté droite, ni de mœurs pures" (Saint Pie X, encyclique Acerbo nimis).

 

– La connaissance de Dieu est nécessaire pour le salut éternel lui–même.

"Nous affirmons qu'une grande partie de ceux qui sont condamnés aux supplices éternels doivent cet irréparable malheur à l'ignorance des mystères de la foi qu'on doit nécessairement savoir et croire pour être admis au nombre des élus" (Benoît XIV cité par saint Pie X, dans "Acerbo nimis").

Lisons maintenant un grand directeur d'âmes et prédicateur du 19ème siècle, le père Faber :

"Les hommes ne se font pas une idée de la grandeur et de l'excellence de l'œuvre qu'ils accomplissent, toutes les fois qu'ils développent tant soit peu dans l'esprit d'un autre la connaissance de Dieu. Ce n'est pas à un péché seul qu'ils ont mis obstacle, mais à des centaines de péchés. Ce n'est pas à une seule grâce qu'ils ont servi de canal, mais à des milliers de grâces. Ce n'est pas une seule dévotion qu'ils ont enseignée, mais toutes les dévotions : car toutes découlent de celle que fait naître une connaissance de Dieu plus parfaite. Cette science est le fondement du royaume de Jésus–Christ dans nos âmes. Combien d'hérétiques ne retourneraient–ils pas à la foi, s'ils voulaient seulement se donner la peine de lire ou de méditer sur Dieu ! Combien de catholiques, au lieu de faire des progrès dans la vie spirituelle, restent stationnaires, parce qu'on ne leur annonce pas les perfections divines, ou qu'ils ne s'en instruisent pas ! Combien d'autres serviraient Dieu par amour, s'ils voulaient étudier son essence et ses attributs !" "Je crois, je crois qu'une simple lecture du traité de Deo, malgré la sécheresse et la dureté de son langage technique, contribuerait plus à la conversion des âmes, qu'une demi–douzaine de livres spirituels choisis parmi ceux qui sont écrits avec le plus de sentiment et d'onction" (in Tout pour Jésus, ch. 8.)

C'est aussi un fait d'expérience : Moins on connaît Dieu, plus on est porté à pécher, plus on le connaît, plus le péché nous fait horreur.

Faisons une analogie avec la vie du ciel : Les bienheureux dans le ciel ont le degré de connaissance de Dieu le plus haut : la vision béatifique.

Or ils sont tellement fascinés par la beauté de Dieu vue face à face qu'il leur est absolument impossible de pécher. Mutatis mutandis il en sera de même pour nous : loin de ralentir notre progrès vers la vertu, nos efforts pour l'étude, au contraire, nous donneront des ailes.

Un tout petit progrès dans la connaissance de Dieu sera suivi d'un progrès considérable dans la voie de la sainteté.

 

3. Prôner ainsi la connaissance de Dieu, en d'autres termes, la philosophie et la théologie, c'est faire de la religion une affaire de spécialistes, une caste d'intellectuels. Pour ma part, je me contente très facilement de la foi du "charbonnier".


Réponse :

Nous voudrions tout d'abord rassurer notre objectant en précisant que, si la philosophie réaliste et la théologie sont des instruments efficaces de connaissance de Dieu, ils ne sont pas les seuls, ou plutôt ils ne sont qu'instruments pour la contemplation qui, elle, peut être donnée par Dieu à tous.

Si l'on reprend les trois arguments développés plus haut, on voit bien qu'ils conviennent à tous les chrétiens, quelque soit leur niveau d'étude. Cependant cette objection de la "foi du charbonnier" appelle quelques remarques.

La première est qu'il n'y a plus guère aujourd'hui de chaudières au charbon, et donc de moins en moins de charbonniers ! Ceci pour dire que, si cette objection a du poids quand elle sort de la bouche d'un charbonnier, elle en a beaucoup moins lorsqu'elle vient d'un ingénieur ou d'un étudiant en lettres[1]. Pour connaître Dieu comme Dieu l'entend, il nous faut prendre les moyens que lui–même nous a donnés. À savoir la lecture, les instructions, adaptées à notre niveau. Pour la plupart des chrétiens, la connaissance de Dieu exige donc l'étude des choses de Dieu.

Ajoutons à cela que, pour tous, la connaissance de Dieu demande un effort. Elle a ici–bas quelque chose de pénible. Le mot "étude" d'ailleurs, vient du latin "studium" qui inclut l'idée d'un effort soutenu et prolongé, une application constante, une consécration.

En raison du péché originel, nul ne peut échapper au caractère laborieux de l'étude, quel que soit son niveau. La joie de la vérité, gaudium de veritate, se trouve au bout.

Notre deuxième remarque sera sous la forme d'un examen de conscience : si quelque "charbonnier" sommeille en nous, ne faudrait–il pas l'appeler par son vrai nom : le paresseux ?

Pour nous y aider, nous emprunterons quelques lignes au père Vallée, O.P. (+1927). Elles serviront de conclusion à cet article.

"Ce paresseux de charbonnier, que je voudrais bien stigmatiser devant vous, pour que vous le stigmatisiez tous et chacun, au fond de vos âmes. Pour moi, je vous le dis, je ne crois pas à cette foi–là. Je ne crois pas que Jésus–Christ soit venu s'incarner et mourir en croix pour que l'intelligence que nous sommes s'engourdisse et s'endorme dans cette paresse sans nom. Je crois qu'Il est venu pour faire des êtres qui vivent puissamment de tout ce qui est descendu des collines éternelles sur l'âme humaine, qui vivent des clartés de la foi, qui en vivent assez pour que ce soit là comme le soleil vivant de leur âme" (in Vie du p. Vallée, Baronne de Pitteurs, p. 115).

[1]Nous voudrions manifester au passage notre plus haute estime pour les gens sans instruction (rangés ici sous le titre de "charbonniers"). Ils sont très souvent des modèles de courage et de simplicité. Leur zèle pour la doctrine, d'ailleurs, ne fait-elle pas honte à l'inertie de quelques-uns plus doués pour l'étude ?

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 1

p. 58-68

Les thèmes
trouver des articles connexes

Vertus Chrétiennes et Dévotions : Chemins de Sainteté et de Perfection

Vie Spirituelle : Doctrine, Oraison et Perfection Chrétienne

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page