DE L’OFFERTOIRE
A LA PRÉPARATION DES DONS (I)
par Grégoire CELIER
Adresse : CFH, B.P. 337-16, 75767 PARIS Cedex 16
Le point de la réforme liturgique de Vatican II et de Paul VI qui a le plus frappé les esprits est sans aucun doute la réforme de la messe.
« Des diverses réformes, elle était celle qui atteignait chaque chrétien et surtout chaque prêtre au plus intime de sa piété. Gestes et prières de la messe étaient chargés de l’expérience spirituelle, des émotions religieuses de toute leur vie personnelle [1]. »
Dans la réforme de la messe, l’un des éléments qui suscitèrent davantage d’interrogations et de réticences fut la modification profonde des prières de l’offertoire. En effet, « c’est dans la partie de la messe appelée naguère offertoire que l’on allait être amené à faire les changements les plus importants [2]. »
« C’est évidemment l’offertoire qui a donné lieu, en commission du Consilium romain, aux controverses les plus vives – théologiens et liturgistes en discutaient depuis trois siècles – et qui a subi la modification la plus décisive [3]. »
Car l’offertoire avait été, durant le XVIe siècle, au centre des grandes controverses relatives au sacrifice de la messe et au sacerdoce. « Il n’est guère de doctrine ecclésiale qui ait été plus au cœur des divisions chrétiennes que celle qui porte sur le mystère de ce que toute la Tradition nomme le “sacrement de l’unité”, le “sacrement de la communion”, le “sacrement de l’Église” [4]. »
Modifier l’offertoire en profondeur paraissait remettre en cause la messe catholique elle-même comme renouvellement efficace du sacrifice de la croix. Les doutes furent si nombreux que, dans son ouvrage, très général et assez bref, sur la réforme de la messe [5], dom Oury s’est vu obligé de consacrer plusieurs pages à ce qu’il appelle « le problème de l’offertoire ».
Nous voudrions, par ce court travail, essayer d’évaluer la nature exacte et la portée de ce changement, afin d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Cependant, cette étude ne peut prendre toute sa valeur qu’en lien avec nos autres études sur la réforme liturgique [6]. On nous pardonnera donc si nous ne répondons pas à toutes les questions qui pourront se poser au cours de notre examen.
Avant d’étudier le problème de l’offertoire, il convient de traiter du sacrifice, avec lequel celui-ci a un lien essentiel. Nous ne le ferons que très brièvement, renvoyant notre lecteur aux études classiques sur ce sujet. Nous recommandons à ce propos l’ouvrage de l’abbé Jean-Marc Rulleau, intitulé précisément Le Sacrifice et qui rappelle avec précision et amplitude les principaux points de l’authentique théologie catholique [7].
Le sacrifice
La nécessité du sacrifice
Le sacrifice désigne un acte extérieur de religion par lequel la créature reconnaît le souverain domaine de Dieu. Telle est l’idée primordiale, la notion fondamentale, qui se vérifiera dans tous les états de la nature humaine. Tel devra être l’axe de toute étude sérieuse de la notion de sacrifice.
L’humanité dépend essentiellement de Dieu, dont elle reçoit comme une faveur absolument gratuite tout ce qu’elle a d’être, de vie, de mouvement, de perfection. La conservation dans l’existence, même pour un seul instant, parce qu’elle est la création continuée, suppose l’intervention divine qui met en jeu sa puissance infinie, seule capable de combler l’abîme infini qui sépare le néant de l’être.
La créature raisonnable, convaincue que son existence est ainsi une aumône, un don absolument gratuit, doit en remercier le Créateur. Et comme elle voit avec une entière évidence cette dépendance essentielle, elle doit affirmer pratiquement sa sujétion et professer par un acte extérieur et sensible, conforme à sa nature, que Dieu a sur elle un droit total de vie et de mort.
Le sacrifice est précisément cet acte extérieur et sensible. Il est donc la démarche principale de la religion, l’acte par excellence qui manifeste nos liens avec le Créateur : car la relation nécessaire, constitutive de notre être, que nous avons avec Dieu, c’est cette dépendance ontologique, immédiate, absolue et continuelle. Le fait d’offrir à Dieu un sacrifice ressortit donc à la nature de l’homme en tant que celui-ci est une créature intelligente, capable de pratiquer la vertu de religion et les actes qui en découlent.
Les caractères du sacrifice
Le sacrifice doit manifester sensiblement la dépendance intrinsèque de la créature vis-à-vis du Créateur, le droit total du Créateur sur la créature. Or, la manière la plus expressive de reconnaître ce droit, c’est d’offrir ou mieux de détruire, en l’honneur de Dieu, une créature que nous substituons à notre place et qui est notre vicaire. La destruction d’un objet créé sera donc le cœur de l’action sacrificielle.
Ce qui domine dans l’idée du sacrifice, ce n’est pas de donner quelque chose à Dieu. Le Créateur, sans doute, mérite que lui soient consacrés les prémices, le premier parfum de ses créatures, comme tout ce qu’il y a de plus excellent dans la création. Mais ce qui doit être affirmé avant tout, c’est que la créature, tirée du néant, tient de Dieu tout ce qu’elle possède, que l’existence lui est concédée comme une largesse gratuite, que Dieu a le droit de lui reprendre ce bienfait dès qu’il lui plaît.
Cet assujettissement de la créature tirée du néant et d’elle-même inclinée au néant, ce souverain domaine du Créateur sur la vie et la mort, sont excellemment signifiés et proclamés, non point par l’offrande – car on peut faire des présents à ceux dont on ne dépend point essentiellement – mais par la destruction, réelle ou équivalente, des objets de la création, dont Dieu nous a donné en quelque sorte la possession. Par cette destruction, nous reconnaissons de façon explicite que les biens reçus de Dieu ne nous appartiennent pas, qu’il peut tout reprendre sans que nous puissions nous plaindre, et nous mettons de nous-mêmes en acte ce pouvoir de vie ou de mort sur toute chose, en détruisant pour lui cet objet dont nous aurions pu jouir légitimement.
Ceci est encore plus manifeste dans l’hypothèse du péché. L’homme, déjà asservi au néant par sa condition d’être créé, s’il offense gravement la majesté infinie mérite positivement d’être privé de cette existence gratuite dont il s’est fait une arme contre son bienfaiteur. Le péché mortel est un attentat, un outrage sanglant à Dieu, et son auteur encourt naturellement la peine capitale. Ce ne serait donc pas trop pour le pécheur d’expier par l’effusion de son sang et même par une destruction totale son crime de lèse-majesté. En un mot, parce que l’offense est infinie, elle exige de la part de la créature tout ce dont celle-ci est capable en fait d’expiation pénale, par conséquent le dernier supplice, la mort. L’offrande des présents les plus exquis ne donnerait pas une semblable satisfaction aux droits essentiels d’un Dieu infiniment outragé.
Ainsi, les deux obligations fondamentales qu’inclut le sacrifice dans l’état actuel de l’humanité pécheresse, c’est-à-dire adorer (Dieu maître de la vie et de la mort) et expier (le péché, qui entraîne de soi la mort), ne sont pas remplies suffisamment par le don ou l’offrande, mais réclament encore une destruction ou immolation.
La matière du sacrifice et le sacrifice lui-même doivent être sensibles, afin que le souverain domaine du Créateur, d’une part, soit reconnu comme englobant l’homme tout entier, corps et âme, d’autre part, soit affirmé extérieurement devant les hommes, pour qui rites et symboles sont nécessairement sensibles.
Mais si l’oblation-immolation doit être extérieure et sensible, eu égard à la nature humaine, elle doit être le signe et la manifestation de l’oblation-immolation intérieure et spirituelle, pour unir au sacrifice corporel le sacrifice de l’âme, constituant ainsi un sacrifice pleinement humain et vrai et non une vaine apparence. C’est ce que dit clairement saint Augustin : « Le sacrifice visible est le sacrement du sacrifice invisible, c’est-à-dire son signe sacré [8]. » En sorte que, si ce sacrifice intérieur n’est pas offert, le sacrifice extérieur mérite la sentence du Seigneur : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi [9]. »
Cela étant, il semble naturel de penser que le sacrifice parfait, latreutique et expiatoire, soit le sacrifice humain, où est immolé le roi de la création, la plus grande des créatures sensibles. Rien n’exprimera mieux l’entière dépendance et l’absolue expiation que la destruction de la créature humaine. Cependant Dieu ne demande pas, bien plus ne permet pas que le sang de l’homme soit versé pour reconnaître son souverain domaine ou expier nos crimes.
C’est pourquoi, le sacrifice comporte la substitution d’une créature inférieure, chargée de nous représenter et qui devient victime à notre place. Pour manifester et rendre plus effectif ce lien de substitution entre l’homme et la victime, on réserve comme objet du sacrifice les créatures qui nous touchent de plus près, soit qu’elles soutiennent et alimentent notre vie, soit qu’elles soient nos aides dans le travail : ainsi le pain, le vin, les fruits, les animaux, etc. C’est ce que rappelle la secrète du jeudi de la Passion :
« Seigneur notre Dieu, qui parmi les êtres créés avez voulu qu’on chois ît de préférence, pour les consacrer à la gloire de votre nom, ceux que vous avez institués pour être le soutien de notre faiblesse, faites qu’ils deviennent, en même temps qu’une aide pour la vie présente, le sacrement de la vie éternelle [10]. »
Car il revient à Dieu seul d’agréer le sacrifice et par là de l’achever. Cette acceptation est constitutive du sacrifice et lui donne son être de sacrifice : un sacrifice repoussé par le Créateur mais offert néanmoins n’est que la marque d’une sacrilège audace et ne peut ni adorer, ni expier, ni rendre Dieu favorable. Ainsi en serait-il d’un sacrifice humain offert en dépit de la défense divine.
Enfin, le sacrifice étant l’acte officiel du culte au nom d’un groupe social, il faut pour l’offrir, pour le faire agréer de Dieu, un ministre légitime, représentant de la société. Si le sacrifice est la fonction auguste et sacrée par excellence, l’expression la plus solennelle de la religion, le sacrificateur doit être un homme sacré, revêtu d’un caractère divin soit naturel (le père de famille dans la religion patriarcale), soit surnaturel, un homme mis à part et ayant pour mission et vocation de célébrer et de donner les choses sacrées et divines, en un mot un prêtre, sacerdos, sacra dans.
Tels sont donc les six caractères principaux du sacrifice : (1) La destruction-immolation (2) d’une chose sensible (3) substituée à l’homme, (4) signe et manifestation du sacrifice intérieur, (5) immolation agréée de Dieu et (6) offerte par la main d’un prêtre.
Le sacrifice du Rédempteur
Le sacrifice, rappelons-le, est l’acte suprême de la religion et découle de la loi naturelle. Dans l’état primitif, le sacrifice d’Adam était agréé puisque l’amitié existait entre Dieu et l’homme. Bien plus, le Seigneur avait daigné faire participer sa créature dès le premier instant à sa propre nature divine par le don de la grâce et de la vie surnaturelle. En cet état, le Créateur et ami de l’homme prenait plaisir à recevoir le culte d’humble et amoureuse soumission de sa créature et lui manifestait son agrément et sa bienveillance en conversant avec lui dans la brise du soir.
Mais le péché originel a tout bouleversé. Par cet acte sacrilège, l’homme se révolte contre Dieu et contre sa loi, rompt le lien d’amitié et de grâce, encourt la malédiction et la damnation divines. Dans cette triste situation, Dieu n’agrée plus le sacrifice de l’homme qui s’est séparé et dressé contre lui par son péché. Cet agrément étant constitutif du sacrifice, l’homme se trouve dans l’impossibilité absolue de rendre à Dieu le culte qui lui est dû et d’expier si peu que ce soit son forfait : la séparation est totale et définitive et ne fait que s’accroître chaque jour.
Mais Dieu ne voulut pas abandonner sa créature à ce naufrage. Dans sa miséricorde infinie, il lui promit un Sauveur qui rétablirait l’ordre violé. La foi en ce Sauveur à venir, l’escompte anticipé de ses mérites infinis remirent Adam et Ève, ainsi que ceux de leurs descendants qui ne seraient pas rebelles, dans la grâce divine. Car ce Sauveur devait rétablir l’ordre détruit en instituant son propre sacrifice.
Et pour manifester à l’homme son amitié rendue, pour le préparer à ce sacrifice et lui permettre d’en recevoir par anticipation les fruits, Dieu institua chez les patriarches et dans le peuple juif, ainsi que pour ceux des païens qui suivraient l’attrait intérieur de la grâce [11], les sacrifices typiques ou figuratifs, dont la valeur provenait de la représentation anticipée du sacrifice du Rédempteur.
A la plénitude des temps, le Sauveur vint sur la terre, Dieu et homme, pontife et hostie, Jésus-Christ, offrant librement le sacrifice de lui-même sur l’autel de la croix. Ce sacrifice fut infiniment agréable à Dieu, car il provenait directement de la personne divine du Fils de Dieu incarné, en qui le Père avait mis toutes ses complaisances. Désormais, un sacrifice venant de l’humanité était agréé : c’était celui du Verbe divin fait homme. Par la vertu infinie de ce sacrifice auquel il adhère et dont Dieu lui impute miséricordieusement les mérites, l’homme rentra en la grâce de Dieu, il adora dignement et expia totalement son péché.
A l’instant du sacrifice de la croix furent évidemment abolis les sacrifices typiques et figuratifs, puisque l’archétype efficace était désormais accompli. Les offrir maintenant constituerait un sacrilège. Ce serait soit dénier au sacrifice du Christ sa pleine valeur transcendante, soit élever la figure et l’ombre au rang de la réalité divine. C’est pourquoi le voile du Temple se déchira le vendredi saint, manifestant la radicale perte de sens des sacrifices rituels à partir de ce moment.
Notre sacrifice personnel
Que reste-t-il alors du sacrifice de l’homme, appartenant à l’ordre naturel, en tant qu’il se distingue du sacrifice du Christ ? Ce sacrifice est impossible, puisqu’il n’est pas agréé, en raison de la rupture occasionnée par le péché. Ce sacrifice est vain, puisque le vrai et suréminent sacrifice est celui du Christ. Enfin, ce sacrifice est sacrilège, car comment oser offrir son propre sacrifice à côté de l’unique sacrifice ?
Telle est la négation de Luther : concevoir un sacrifice offert par l’homme pécheur et rebelle à côté du sacrifice de l’unique Médiateur, c’est la marque d’une abominable impiété. Notre seule tâche est d’avoir une foi absolue en la miséricordieuse imputation des mérites du Christ qu’il a conquis dans son sacrifice, mérites que Dieu nous applique gratuitement malgré notre état repoussant de pécheur, qui nous rendrait odieux sans ce manteau qui couvre nos plaies honteuses.
Mais telle n’est pas la vérité de l’Évangile. Car, contrairement à l’erreur fondamentale de Luther, par les mérites du Christ la grâce est véritablement infusée en nous ; nous sommes intérieurement et réellement justifiés ; nous devenons agréables à Dieu en tant que notre âme est l’image de son Fils et le temple de l’Esprit par le renouvellement intérieur de la justice et de la sainteté. Devenus les amis de Dieu, notre sacrifice personnel mérite de nouveau d’être agréé par lui. De plus, ce sacrifice ne sera pas offert à côté de celui du Christ, selon l’erreur de perspective de Luther, mais dans celui du Christ et subordonné à celui-ci.
Car le sacrifice personnel est requis et nécessaire à l’efficacité de la Rédemption. La grâce, nous venons de le dire, n’est pas une imputation extrinsèque des mérites du Christ, mais la surélévation de notre nature. Et si Dieu est cause première de cette élévation, il demande obligatoirement notre libre coopération et notre adhésion personnelle à son action salvifique. « Dieu, qui t’a créé sans toi, ne te sauve pas sans toi [12] », notait avec réalisme saint Augustin. Cette libre participation requise, c’est notre sacrifice personnel, qui réalise notre coopération à l’acte même de notre salut opéré par le sacrifice du Christ.
Saint Grégoire, citant l’ordination sacerdotale, affirme : « Nous qui célébrons les mystères de la Passion du Seigneur, nous devons imiter ce que nous faisons ; pour que la victime que nous offrons nous soit vraiment profitable, nous devons nous offrir nous-mêmes comme victimes à Dieu [13]. » Et la secrète du lundi de la Pentecôte nous fait dire : « Daignez, Seigneur, sanctifier ces dons et, en agréant l’offrande de l’hostie spirituelle, faites-vous de nous-mêmes une offrande éternelle [14]. »
Le pape Pie XI, dans une très belle encyclique sur le culte de réparation envers le Sacré-Cœur, développe cette pensée : « Au très auguste sacrifice eucharistique les ministres et le reste des fidèles doivent joindre leur propre immolation, de sorte qu’ils s’offrent eux aussi comme des hosties vivantes, saintes, agréables à Dieu. (…) A la charge du mystérieux sacerdoce du Christ, de la satisfaction et du sacrifice ne participent pas seulement les ministres choisis par notre pontife, le Christ Jésus, mais encore le peuple chrétien tout entier, appelé à bon droit par le Prince des Apôtres race élue, sacerdoce royal [15]. »
Mais ces deux actes, le sacrifice du Christ et notre sacrifice personnel, ne doivent faire qu’un seul acte, l’acte unique de notre salut réalisé par Dieu et accueilli par nous-mêmes. C’est pourquoi notre sacrifice ne doit pas être offert à côté de celui du Christ, mais il doit être assumé, ordonné au sacrifice du Christ et prendre de lui sa signification et son efficacité infinie. Il ne doit pas être indépendant ni autonome, mais enté sur l’unique sacrifice qui le fait participer de sa vertu divine.
Cette doctrine, la doctrine catholique, est très haute et très belle. En raison de cette participation requise de l’homme, le sacrifice naturel, aboli par le péché, est restauré dans le sacrifice du Christ. Ainsi, « gratia non tollit naturam sed perficit [16] », « la grâce ne détruit pas la nature mais la perfectionne. » L’homme avait par nature le devoir et le droit de présenter un sacrifice agréé. Par la rupture du péché, il avait perdu ce droit. Le lien rompu est restauré par le sacrifice du Christ qui, d’une part, réalise d’une façon suréminente et infinie le sacrifice de nature, d’autre part, restaure pour l’homme ce sacrifice naturel qu’il assume dans le sien.
Dieu, pour sa propre gloire et pour notre salut, a voulu « tout récapituler dans le Christ [17] » et qu’ainsi l’homme recouvre son droit originel mais d’une façon bien plus merveilleuse. « Dieu qui, d’une manière admirable, avez créé la nature humaine (…) et l’avez restaurée d’une manière plus admirable encore [18] », disait à juste titre l’ancien offertoire. Nous sommes invités à participer à notre propre salut dans l’union au sacrifice du Christ, selon la parole de saint Paul : « J’achève en ma chair ce qui manque à la Passion du Christ pour son corps qui est l’Église [19] », je fais resplendir en moi le sacrifice unique du Christ et lui donne son efficacité rédemptrice en m’immolant avec lui, comme font remarquer les commentateurs [20].
L’offertoire
Le sacrifice de la messe, nous dit le catéchisme, est le renouvellement non sanglant du sacrifice de la croix, parce que c’est le même prêtre qui continue d’offrir à Dieu en la personne de ses ministres et que c’est la même victime, réellement présente sur l’autel, qui est offerte. Seule diffère la manière de l’offrir. Tandis qu’il y eut sur la croix une immolation sanglante, il y a à la messe une immolation sacramentelle par la séparation du corps et du sang du Sauveur réalisée en vertu de la double consécration, quoique par concomitance le sang soit également présent sous l’espèce du pain et le corps sous l’espèce du vin. Ainsi, le sang de Jésus, sans être physiquement versé, est sacramentellement répandu. Cette immolation sacramentelle est un signe de l’oblation intérieure toujours vivante au cœur du Christ qui ne cesse d’intercéder pour nous [21]. Elle se réalise dans l’acte même de la consécration, centre et sommet de la messe.
L’un des éléments primordiaux du saint sacrifice de la messe est l’offertoire. Quelle place faut-il lui assigner dans l’ensemble du déroulement de la messe ? Pas plus que pour le sacrifice, nous n’avons la prétention de rappeler l’intégralité de la théologie de l’offertoire. Nous voulons simplement relever les traits principaux qui seront nécessaires pour l’examen ultérieur de la réforme. Dans cette perspective limitée, nous allons voir que l’offertoire possède une double fonction. D’une part, il fait rayonner la réalité du sacrifice qui va s’accomplir dans quelques instants. D’autre part, il réalise notre sacrifice personnel, assumé par celui du Christ.
Le rayonnement du sacrifice
Le sacrifice du Christ, si l’on se place du point de vue de l’efficacité, se réalise à l’instant de la consécration. Le Christ, rendu présent à la voix du prêtre, s’offre et s’immole à la gloire de son Père sur l’autel. Mais cette oblation n’est pas visible par nous, puisqu’elle n’est pas perceptible aux sens. De plus, nous ne sommes pas des anges qui, d’un seul regard intellectuel, épuisent la totalité de ce qu’ils contemplent. Notre mode humain de connaître comporte de procéder de uno ad alterum, de saisir une partie de la réalité avant l’autre. Or, le mysterium fidei comporte une infinité d’aspects puisqu’il est le sacrifice de Dieu lui-même ; sa richesse est inépuisable. Il doit donc s’exprimer et se développer dans le temps pour être accessible à l’homme en offrant une succession de points de vue divers.
Ce qui se réalise en un seul instant indivisible va donc s’étaler, se dérouler dans la succession temporelle. Le sacrifice unique va comporter des phases qui mettront en lumière cette richesse prodigieuse, qui la détailleront, qui en feront rayonner pour nous les aspects les plus importants. Ainsi, dans l’offertoire, par avance, il va apparaître clairement que le sacrifice est propitiatoire ; qu’il est offert à la très sainte Trinité ; qu’il est le renouvellement non sanglant du sacrifice de la croix ; qu’il est offert par toute l’Église, mais par les mains du prêtre alter Christus ; que c’est l’Esprit-Saint qui opère le mystère de la consécration, etc. Toutes ces richesses incluses dans l’unique instant de la consécration sacrificielle vont être exprimées par anticipation dans l’offertoire, de même que d’autres richesses sont exprimées dans d’autres parties du sacrifice.
Mais, pour que l’homme comprenne bien qu’il s’agit d’un rayonnement de l’unique consécration, en quelque sorte d’un avant-goût nécessité par notre mode humain et imparfait de connaître, la sainte Église utilise dans la liturgie, depuis toujours, un artifice pédagogique. Ce qui n’est encore que du pain et du vin est considéré et traité comme si cela était déjà le corps et le sang divins immolés. Ainsi n’y aura-t-il aucune solution de continuité. La messe apparaîtra sans dissociation comme l’unique consécration sacrificielle savourée par avance, accomplie, adorée et magnifiée, enfin consommée dans l’union du corps mystique.
Pour manifester ce procédé, une ancienne Glose s’exprime ainsi : « Le prêtre, parce qu’il ne peut pas dire beaucoup de choses à la fois, parle ainsi comme si le temps était immobile et comme si étaient encore à faire des choses qui, au début de son discours, n’ont pas encore été faites [22]
