ECCLÉSIOLOGIE COMPARÉE
fr. Pierre-Marie O.P.
Depuis Saint Augustin, le thème des deux Cités, pour désigner l'Église et la Contre-Église, est bien connu des chrétiens. Ce thème est développé en particulier par le Pape Léon XIII au début de son encyclique "Humanum Genus" sur les francs-maçons : "... le genre humain... s'est partagé en deux camps ennemis, lesquels ne cessent pas de combattre, l'un pour la vérité et pour la vertu, l'autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité. Le premier est le royaume de Dieu sur la terre, à savoir la véritable Église de Jésus-Christ... Le second est le royaume de Satan."
Mais, depuis le Concile Vatican II, se développe une "nouvelle ecclésiologie", qui n'est rien d'autre que le plan d'une nouvelle Église.
Nous allons comparer entre eux les principaux traits de ces trois Églises : l'Église catholique, l'Église conciliaire et la Contre-Église.
1. L'ÉGLISE CATHOLIQUE
La doctrine de l'Église sur elle-même n'a pas changé depuis 20 siècles ; on en trouve un bon résumé dans le schéma préparatoire au Concile Vatican I [1]. Nous allons nous servir de ce schéma pour rappeler la doctrine traditionnelle de l'Église sur elle-même. Nous avons résumé cet enseignement sous la forme d'un tableau, de façon à en avoir une vue synthétique.
1. La nature de l'Église.
Dans ses deux premiers chapitres, le schéma rappelle ce qu'est l'Église :
VRAIE ÉGLISE DU CHRIST
Hiérarchique + Monarchique
POUVOIR
UNITÉ
MAGISTÈRE (Infaillible)------>FOI Visible
ORDRE------------------------>CULTE Nécessaire
GOUVERNEMENT----------------->SOUMISSION
N.S.J.C. + Apôtres salut des âmes
APOSTOLICITÉ SAINTETÉ
1 CORPS MYSTIQUE DU CHRIST
2 SOCIÉTÉ (Légale, Indéfectible)
/ÉTAT
Parfaite, Suprême
CATHOLICITÉ
NOUVELLE ÉGLISE
AUTORITÉ
OECUMÉNIQUE
SERVICES --------->SENTIMENT RELIGIEUX
--------->LITURGIE INCULTUREE
COLLÈGE----------->COMMUNION
VATICAN II CULTE DE L'HOMME
CONCILIAIRE HUMANISTE
1 PEUPLE DE DIEU
2 COMMUNION (vivante)
/ÉTAT
Liberté religieuse
CROYANTE
CONTRE-ÉGLISE
POUVOIR
ANTI-CHRISTIANISME
RÉVOLUTION CONSPIRATION
"Maîtres inconnus", GNOSE
Judéo-Maçonniques... TECHNIQUES DE PSYCHOLOGIE TRANSPERSONNELLE
puis l'Antéchrist. LIBERTÉ / TOUTE AUTORITÉ VENANT DE DIEU
LUCIFER et ses suppôts Fusion dans le grand TOUT
INITIATION FAUX BONHEUR
1 CORPS "MYSTIQUE" DU DIABLE
2 SECTES ET RÉSEAUX
/ÉTAT Alliance avec le SOCIALISME SYNARCHIQUE
ENFANTS DU VERSEAU
_____________________________________
Elle est d'abord le Corps mystique du Christ. Le Christ est tête d'un organisme spirituel, dont on devient membre par le baptême. Les membres sont unis à la tête par les vertus théologales. Enfin le Saint-Esprit est l'âme de ce Corps mystique. Toute cette doctrine a été reprise et magnifiquement développée par Pie XII dans son encyclique Mystici Corporis.
Mais l'Église est aussi une société, fondée et instituée par Jésus-Christ. "Car la nature de la Loi de l'Évangile n'est pas que les vrais adorateurs adorent chacun séparément le Père en esprit et en vérité, sans aucun lien social, mais notre Rédempteur a voulu que sa religion fût si intimement unie à la société qu'il instituait, qu'elle demeurerait complètement mêlée et, pour ainsi dire, prise en elle, et qu'il n'y aurait aucune religion du Christ hors d'elle"[2].
2. Les notes[3] de l'Église.
Elles sont bien connues, car elles sont énumérées dans le Symbole de Nicée-Constantinople (Credo de la Messe). L'Église est une, sainte, catholique et apostolique. Chacune de ces notes est une propriété qui met en évidence, ou manifeste, une des quatre causes[4] de l'Église :
L'unité manifeste la cause formelle de l'Église, car la cause formelle d'une société est l'union des intelligences et des volontés dans la poursuite du bien commun. Dans l'Église, l'union des intelligences se fait par la foi, l'union des volontés se réalise par la participation au même culte[5] et par la soumission aux mêmes lois[6]. Ainsi, dit clairement le schéma : "aucune société séparée de l'unité de la foi ou de l'unité de son corps ne peut d'aucune façon être appelée partie ou membre de l'Église". L'unité de foi est première par rapport à l'unité de communion (ou unité des volontés) puisque l'intelligence est première par rapport à la volonté[7].
La sainteté[8] est en rapport avec la cause finale de l'Église (le salut des âmes), la catholicité[9] avec la cause matérielle, l'apostolicité[10] avec la cause efficiente (Notre Seigneur et les Apôtres qui ont fondé l'Église).
3. Les autres propriétés de l'Église.
Outre les notes, l'Église possède un certain nombre de propriétés dont voici les principales :
En tant que société, l'Église possède deux propriétés :
-elle est légale, c'est-à-dire qu'elle a reçu de son fondateur une constitution et une forme déterminée : "si quelqu'un dit que l'Église n'a reçu du Christ Notre-Seigneur aucune forme de constitution définie et immuable, mais que, à l'égal des autres sociétés humaines, elle a été ou peut être sujette, suivant les temps, aux vicissitudes et aux transformations, qu'il soit anathème"[11].
-elle est indéfectible : "nous déclarons encore que l'Église du Christ, considérée dans son existence ou sa constitution, est une société éternelle et indéfectible, et qu'après elle il ne faut pas attendre en ce monde une économie de salut plus plénière et plus parfaite..."[12].
L'Église est douée d'un pouvoir triple[13] : pouvoir d'ordre (pour sanctifier), de magistère (pour enseigner avec autorité) et de gouvernement (pour poser des lois, juger et punir). Ce pouvoir a été confié par Notre Seigneur à Pierre et aux Apôtres, lesquels l'ont confié à des hommes choisis : il est donc hiérarchique (par opposition à un pouvoir démocratique qui reposerait initialement dans l'ensemble du peuple avant d'être délégué à quelques-uns) et monarchique (seul le Pape possède la plénitude du pouvoir de juridiction, c'est-à-dire de magistère et de gouvernement).
Le pouvoir de magistère possède en outre une propriété spéciale, le privilège de l'infaillibilité[14], dans certaines conditions[15]. Cette propriété, loin de jouer en faveur des textes conciliaires, est à leur défaveur, car (dit le schéma): "elle a été conférée pour que la parole de Dieu, écrite ou transmise, soit affirmée et gardée entière dans l'universelle Église du Christ, et exempte des corruptions de la nouveauté et du changement". L'infaillibilité de l'Église ne s'est pas manifestée dans le Concile, mais plutôt dans la réaction du peuple chrétien qui a rejeté ces erreurs.
Dans le tableau, le pouvoir a été indiqué au dessus de la note d'apostolicité, car le pouvoir vient des Apôtres, et en face de la note d'unité, car le triple pouvoir est nécessaire pour maintenir la triple unité de l'Église (unité de foi, de culte et de gouvernement).
L'Église est encore visible[16]. Ce qui est visible dans l'Église, ce sont ses notes et particulièrement la note d'unité, avec le triple pouvoir qui sert à la maintenir.
En rapport avec sa cause finale, l'Église possède la propriété d'être nécessaire au salut. Le schéma y insiste en deux longs chapitres[17], dont voici un extrait : "Elle est absolument nécessaire, et non pas seulement en vertu du précepte du Seigneur ordonnant à toutes les nations d'entrer en elle, mais nécessaire aussi comme un moyen puisque, dans l'ordre du salut voulu par la Providence, la communication du Saint Esprit, la participation à la vérité et à la vie ne s'obtiennent que dans l'Église et par l'Église dont la tête est le Christ".
Enfin, par rapport à l'État, on attribue à l'Église deux propriétés principales :
-elle est une société parfaite, c'est-à-dire qu'elle possède de droit tous les moyens nécessaires à sa fin[18].
-elle est suprême, c'est-à-dire qu'elle a une certaine prééminence sur l'État, car sa fin est plus haute.
"Si quelqu'un dit que l'Église n'est pas une société parfaite, mais un simple groupement ; ou bien qu'elle se trouve incluse dans la société civile ou dans l'État au point d'être soumise au pouvoir séculier, qu'il soit anathème."[19]
2. L'ÉGLISE CONCILIAIRE
Il peut paraître étrange de parler de nouvelle ecclésiologie, comme si l'Église pouvait changer de doctrine sur elle-même... Et pourtant, si on lit la Constitution Apostolique du Pape Jean-Paul II par laquelle il publia le nouveau Code de Droit Canon, on y lit ces lignes stupéfiantes:
"Ce qui constitue la nouveauté [20] essentielle du Concile Vatican II, dans la continuité avec la tradition législative de l'Église, surtout en ce qui concerne l'ecclésiologie, constitue également la nouveauté [21] du nouveau Code".[22]
L'expression "continuité avec la tradition législative" est tout à fait impropre dans ce contexte, car il est inouï que l'Église admette une nouvelle ecclésiologie. Malheureusement le Saint-Père est coutumier de ce genre de contradiction. Aussi, sans se troubler, il continue en nous décrivant les points essentiels de cette nouvelle ecclésiologie :
"Parmi les éléments qui caractérisent l'image réelle et authentique de l'Église, il nous faut mettre en relief surtout les suivants : la doctrine selon laquelle l'Église se présente comme le Peuple de Dieu[23] (cf. Const.Lumen gentium, 2) et l'autorité hiérarchique comme service (cf.ibid, 3) ; la doctrine qui montre l'Église comme une communion et qui, par conséquent, indique quelles sortes de relations doivent exister entre les Églises particulières et l'Église universelle et entre la collégialité et la primauté ; la doctrine selon laquelle tous les membres du Peuple de Dieu, chacun selon sa modalité, participent à la triple fonction du Christ : les fonctions sacerdotale, prophétique et royale. À cette doctrine se rattache celle concernant les devoirs et les droits des fidèles et en particulier des laïcs ; et enfin (last but not least[24]) l'engagement de l'Église dans l'œcuménisme ."
Si on recherche les origines de cette nouvelle ecclésiologie, on peut les trouver dans le modernisme (Cf.l'encyclique Pascendi n°27 et sq.)[25] et dans le protestantisme. À ce propos voici un extrait de la déclaration de la Commission mixte catholique-luthérienne à l'occasion du 500ème anniversaire de la naissance de Luther :
"Parmi les idées du Concile Vatican II, où l'on peut voir un accueil des requêtes de Luther, se trouvent par exemple :
- La description de l'Église comme "Peuple de Dieu"
- La compréhension des ministères ecclésiastiques comme services
- L'accent mis sur le sacerdoce de tous les baptisés
- L'engagement en faveur du droit de la personne à la liberté en matière de religion."[26]
Donnons quelques explications sur le tableau qui synthétise les divers aspects de la nouvelle ecclésiologie :
1. La nature de l'Église conciliaire.
La notion de Corps mystique du Christ est remplacée par celle de peuple de Dieu. Le Cardinal Ratzinger s'en explique clairement dans son livre Église, œcuménisme et politique [27]. Après avoir expliqué que les théologiens allemands ont commencé à critiquer le concept de Corps mystique dans les années 30, il poursuit : "Nous nous demandâmes si l'image du Corps mystique ne constituait pas un point de départ par trop restreint pour la définition des formes multiples d'appartenance à l'Église, désormais présentes dans les méandres compliqués de l'histoire de l'humanité. L'image du Corps n'offre qu'une seule forme de représentation de l'appartenance, celle de "membre". Ou l'on est membre ou on ne l'est pas, il n'y a pas de moyen terme. Mais, pouvait-on se demander, le point de départ de cette image ne serait-il pas précisément un peu trop étroit puisqu'il existe à l'évidence des degrés intermédiaires dans la réalité ? On trouva alors le concept de "peuple de Dieu", qui, de ce point de vue, est beaucoup plus ample et souple. La constitution Lumen Gentium l'a précisément fait sien dans cette acception quand elle décrit le rapport des chrétiens non catholiques avec l'Église catholique par le concept de "connexion"[28] (coniunctio) et celui des non-chrétiens par la notion d'"ordination"[29] (ordinatio) ; dans les deux cas, on s'appuie sur l'idée de peuple de Dieu (nn.15 et 16).
On peut ainsi dire que, si le concept de "peuple de Dieu" fut introduit par le Concile, ce fut avant tout en guise de "pont œcuménique"."[30]
Par ailleurs l'Église du Christ n'est plus une société, car, si elle subsiste[31] dans l'Église catholique, il ne lui est pas interdit de subsister aussi ailleurs. L'Église se présente donc plutôt comme une communion de sociétés ou d'Églises.
2. Les notes de l'Église conciliaire
Sa note principale, qui manifeste sa cause formelle ou son essence, et qui remplace la note d'unité, c'est l'œcuménisme . L'unité de foi, de culte et de soumission est remplacée par une communion dans le sentiment religieux à travers des liturgies et des cultes adaptés aux sensibilités de chacun[32].
Par conséquent la note de catholicité disparaît à son tour ; elle est remplacée par la croyance, car tous les croyants de toutes les religions sont reliés au "peuple de Dieu", et non plus les seuls catholiques. Le 22/12/86 le Pape s'adressait ainsi aux cardinaux :
"L'unité universelle fondée sur l'événement de la création et de la rédemption ne peut pas ne pas laisser une trace dans la vie réelle des hommes, même de ceux qui appartiennent à des religions différentes. C'est pourquoi le Concile a invité l'Église à respecter les semences du Verbe présentes dans ces religions (Ad gentes, 11) et il affirme que tous ceux qui n'ont pas encore reçu l'Évangile sont "ordonnés" à l'unité suprême de l'unique peuple de Dieu, à laquelle appartiennent déjà par la grâce de Dieu et par le don de la foi et du baptême tous les chrétiens
