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LE MAGISTÈRE... À LA LUMIÈRE DE LA TRADITION

 

Abbé Sélégny

 

 

Le 30 juin 1988 Mgr Lefebvre accomplissait un acte qui était à la fois une preuve de l'indéfectibilité de l'Église, en même temps que la manifestation de l'héroïcité de ses vertus.

Vertu héroïque, car il ne faut pas s'imaginer que ce soit de gaieté de cœur qu'un fils soumis se voit contraint de passer outre à l'autorité dévoyée de ce centre de la catholicité qu'il a de tous temps passionnément aimé et de prendre une décision aussi redoutable au soir de sa vie.

Preuve également de l'indéfectibilité de l'Église, car, si l'infaillibilité en quelque sorte se soutient par elle-même[1], la première nécessite une permanence au moins minimale de ce qui fait l'essence de l'Église. Il fallait donc et il faut toujours qu'il y ait dans le monde un Magistère (qu'il soit ordinaire ou de suppléance) qui fasse entendre la voix du Christ dans toute sa plénitude. Sans quoi il faudra bien avouer que l'Église a défailli; quod absit.

 

Cet acte salutaire a été condamné par Rome dans un Motu proprio daté du 2 juillet 1988 et intitulé : "Ecclesia Dei adflicta". Dans ce document, Mgr Lefebvre est accusé de grave désobéissance et même de schisme. Or, cet acte ne comportant en lui-même aucun schisme puisqu'il était bien précisé que ces nouveaux évêques n'étaient chargés d'aucune juridiction ordinaire, il faut rechercher les raisons de cette accusation.

Point n'est besoin de chercher bien loin, ces raisons nous sont fournies par le document lui-même, et il nous suffira de citer : "À la racine de cet acte schismatique, on trouve une notion incomplète et contradictoire de la Tradition. Incomplète parce qu'elle ne tient pas suffisamment compte du caractère vivant de la Tradition qui, comme l'a enseigné clairement le Concile Vatican II, "tire son origine des apôtres, se poursuit dans l'Église sous l'assistance de l'Esprit-Saint : en effet, la perception des choses aussi bien que des paroles transmises s'accroît, soit par la contemplation et l'étude des croyants qui les méditent dans leur cœur, soit par la prédication de ceux qui, avec la succession épiscopale, reçurent un charisme certain de vérité [2]". Mais c'est surtout une notion de la Tradition qui s'oppose au Magistère universel de l'Église, lequel appartient à l'évêque de Rome et au corps des évêques, qui est contradictoire."

 

Il est assez curieux de voir Mgr Lefebvre, grand défenseur de la Tradition - combat auquel il a consacré sa vie - condamné pour une fausse notion qu'il s'en serait faite. Mais aussi le reproche qui lui est adressé oblige à se poser quelques questions. Ce serait donc le caractère vivant de la Tradition qui lui aurait échappé et qui serait à la racine de tout cela. Ce problème mérite un examen.

 

À considérer uniquement le texte que nous avons sous les yeux, un certain malaise peut déjà nous saisir. Que veut-on dire par l'expression "Tradition vivante" ? Si l'on veut dire par là que le Magistère, institué par Notre-Seigneur pour défendre, exposer et garder le dépôt révélé, est constitué d'hommes vivants, ce qui lui vaut le titre traditionnel de Magistère vivant et... traditionnel, Mgr Lefebvre n'a jamais nié cette doctrine, que je sache. Mais il semble bien qu'il ne s'agisse pas tout à fait de cela, car la notion de Magistère n'intervient que dans la suite du texte, et il faut donc en conclure qu'il est question ici de l'objet de la Tradition; ce qui évidemment est beaucoup plus inquiétant. En effet, si l'objet de la Tradition est vivant, si comme le prétendaient les modernistes condamnés par le pape saint Pie X dans le décret "Lamentabili" et l'encyclique "Pascendi", la Tradition n'est rien d'autre que la codification de l'expérience religieuse des croyants de toutes les époques, alors oui, cette tradition est vivante, elle évolue avec les siècles, avec les mentalités, voire avec le "progrès" de la révolution, mais elle n'a plus rien à voir alors avec la Tradition catholique. Et, pour éclaircir ce soupçon, nous pouvons nous aider d'un autre enseignement pontifical.

 

Au mois de mai 1990, était publié un document[3] émané de la Commission théologique internationale (CTI), élaboré sous l'égide de Walter Kasper, alors professeur à l'université de Tübingen, depuis évêque de Rottenburg-Stuttgart[4], et publié sous le contrôle du cardinal Ratzinger, préfet de la Commission ; document approuvé par le pape, en octobre 1989, "in forma specifica". Ce dernier terme s'oppose à "in forma communi" et désigne l'approbation faite par le Souverain Pontife d'un document issu de la curie, mais qui, au lieu d'en laisser la paternité au dicastère qui l'a produit, lui donne la même valeur qu'un texte promulgué directement par le pape lui-même. Il faut donc dire que c'est un enseignement de Jean-Paul II.

Ce qui rend notre document précieux pour notre sujet, c'est qu'il traite de l'interprétation des dogmes en la ramenant à la Paradosis, mot grec qui désigne la Tradition. De plus on y trouve la phrase suivante : "Dans sa Lettre apostolique Ecclesia Dei (1988), le pape Jean-Paul II a récemment réaffirmé avec force ce sens d'une tradition vivante". C'est donc que notre texte nous présente le sens de l'expression qui nous a retenus dans le Motu proprio cité plus haut. Profitons donc de l'explication.

 

 

I) La problématique

 

Sous ce titre, la CTI nous présente les idées philosophiques sous-jacentes à son explication théologique ; il est donc du plus grand intérêt de s'y arrêter quelque peu.

 

1) La doctrine enseignée

1. Cet exposé se terminant sur ces mots : "De par son essence, la vérité ne peut être que la vérité unique, et donc universelle. Ce qui a été reconnu une fois comme vérité doit donc être reconnu comme toujours valable et vrai", il semblerait que nous ayons affaire à une philosophie digne de ce nom, respectueuse des droits de la vérité.

2. Mais ce serait une tragique méprise, car il suffit de se reporter aux premières lignes de notre texte pour y découvrir une affirmation tout autre : "Quand nous sommes confrontés à cette question de la vérité du réel, nous ne partons jamais de zéro... La connexion entre interprétation et tradition montre clairement qu'il faut se dégager d'un réalisme naïf. Dans notre connaissance, nous n'avons jamais affaire au réel dans sa nudité, mais toujours au réel dans le contexte culturel de l'homme, avec son interprétation par la tradition et son appropriation actuelle." Et ainsi nous voilà transportés derechef dans une conception subjectiviste de la connaissance : l'objet, le réel, n'est pas directement connu.

3. Et si nous voulons savoir de quel type de subjectivisme il s'agit, la réponse se trouve un peu plus loin : "Il est devenu évident qu'en principe il n'y a pas de connaissance humaine sans présupposés; bien plus, tout savoir humain et tout langage sont déterminés par une structure de précompréhension et de préjugés structurels." Nous pouvons donc maintenant mettre un nom sur cette conception de la connaissance : il s'agit à l'évidence d'un structuralisme, l'aboutissement obligé de la doctrine phénoménologique appliquée à la conscience du sujet. Pour cette doctrine : "le réel qu'il s'agit de comprendre nous rencontre concrètement dans l'interprétation à travers le système de symboles d'une culture donnée, qui se manifeste spécialement dans le langage." Autrement dit, à la différence de Kant qui prétendait que notre connaissance était conditionnée subjectivement par une sorte de filtre inné (les catégories), cette philosophie admet un filtre acquis, donné par le milieu dans lequel nous vivons.

4. Ces structures sont historiques, parce que livrées par la tradition culturelle, et elles sont aussi sociales : "Du fait que notre connaissance, notre pensée et notre volonté sont toujours déterminées collectivement par les cultures respectives et spécialement par le langage, cette structure dogmatique foncière concerne non seulement les personnes singulières, mais aussi la société humaine. À la longue, aucune société ne peut survivre sans des convictions et des valeurs fondamentales communes, qui caractérisent et étayent sa culture."

5. Cette dernière phrase essaye de résoudre un problème qui ne peut manquer de se poser. En effet, si la connaissance est structurée et prédéterminée, et que de plus nous ne pouvons atteindre l'objet directement, comment pourrons-nous savoir la vérité de cette connaissance ? Par quel moyen, par quel critère cette vérité se créera-t-elle un chemin dans l'esprit, si le retour au réel est coupé ? La réponse donnée plus haut est celle du pragmatisme : c'est le consensus, l'accord spontané des esprits sur ce que vérifient les faits constatés en commun qui sera ce critère.

6. Et, pour aller plus loin, cette vérité-consensus doit être recherchée au niveau de tout le genre humain; c'est là l'aboutissement ultime des principes posés au départ : "L'unité, la compréhension mutuelle et la coexistence pacifique, ainsi que la reconnaissance mutuelle d'une même dignité humaine, présupposent par ailleurs qu'en dépit des profondes différences entre les cultures, il existe un ensemble de valeurs humaines et par conséquent une vérité commune à tous les hommes... Cette vérité est reconnue comme telle, avant tout dans la rencontre des cultures... Cette conviction se manifeste aujourd'hui surtout dans la reconnaissance des droits universels et inaliénables de chaque personne humaine."

 

2) Quelques observations

1. Nous concédons volontiers l'affirmation de la valeur de la vérité.

2. En revanche, la philosophia perennis se refusera toujours à être séparée de son objet. Ce que l'homme connaît, c'est le réel "dans sa nudité", ce sont les natures des choses; et il en a une connaissance vraie et directe, même si elle n'épuise pas ce réel. L'intelligence saisit, appréhende le réel lui-même, et non sa représentation. Il faut donc refuser énergiquement un pareil point de vue, source de tous les subjectivismes depuis Descartes et Kant.

3 & 4. Admettons ce qu'il y a de vrai dans le point de vue envisagé; admettons que l'éducation, que la foi humaine, que la culture, le milieu, la civilisation, etc... aient une réelle influence sur la connaissance. Un peuple a un passé, une histoire, des racines auxquels chacun de ses membres se rattache plus ou moins. Cependant tout cela, tout ce relatif, n'empêche pas la connaissance d'être la même dans tous les âges et parmi tous les peuples. La nature humaine ne change pas; or depuis Adam tous les intellects abstraient de la même façon; les concepts immatériels des intelligences sont tous produits par la même puissance, l'intellect agent. Il y a donc un absolu de l'intelligence qui permet à chacun de connaître la vérité au moyen de concepts identiques à ceux de toutes les intelligences.

5. Quant au pragmatisme, il faut le rejeter purement et simplement, car il confond la cause et l'effet. En réalité c'est la vérité qui doit produire le consensus, qui doit l'engendrer de par la capacité de toute intelligence à l'atteindre; mais le consensus, s'il peut manifester ce résultat, ne peut en aucun cas le produire. La démonstration s'en fait aisément par la constatation des erreurs profondes qui ont été le lot des consensus depuis tous temps. Il n'est que d'évoquer le paganisme, consensus de la quasi totalité des cultures antiques sur l'erreur profonde du polythéisme, ou bien le problème très actuel de l'avortement ou de la contraception.

6. Enfin le fait que la vérité se manifeste dans la rencontre des cultures a à peine besoin d'une réfutation, car l'exemple donné des droits de la personne humaine en est déjà une.

 

 

II) La doctrine


Il faut avouer que, par certains côtés, la doctrine enseignée est bonne et, si l'on négligeait certaines choses, elle pourrait même paraître irréprochable. En effet le document affirme les points suivants :

- l'irréversibilité et l'irréformabilité des dogmes ;

- la fausseté d'une lecture purement symbolique et pragmatique de ceux-ci ;

- une définition précise du dogme

- le fait que l'acte de foi atteint Dieu Lui-même à travers les énoncés dogmatiques ;

- le soin avec lequel il faut garder ces énoncés dogmatiques.

Ces différents points sont parfois repris et répétés en différents passages du document. Cependant, et malgré ces nombreuses protestations d'orthodoxie, il faut poursuivre l'examen un peu plus loin.

L'erreur centrale, par laquelle les autres paraissent s'expliquer, est la confusion qui régne entre la notion de Bien et la notion de Vrai, entre la connaissance "expérimentale" de Dieu par le don de Sagesse et la Charité, et la connaissance conceptuelle de la Foi. Autrement dit, le document place la primauté de la connaissance de Dieu dans la vie ; ce mot et ses dérivés (vital, vivant... ) apparaissent d'ailleurs plus de trente fois dans le texte. Et cette vie désigne toujours une plénitude, une réalisation, un achèvement. Or il est certes vrai que la vie chrétienne trouve sa perfection dans la vie mystique et que le don de Sagesse permet de posséder la connaissance la plus intime qui soit de Dieu ici-bas (au Ciel, ce sera par la vision intellectuelle); mais il n'en résulte pas pour autant que la connaissance conceptuelle, celle qui nous est donnée par la Révélation et qui est tout spécialement renfermée dans les dogmes, que cette connaissance, dis-je, soit nulle, qu'elle ne puisse être perçue par une intelligence soumise à la Foi et qui ne possède pas la Charité. Il n'est pas vrai que les notions théologiques ne soient que des instruments de la spiritualité, de l'expérience religieuse. C'est cette erreur déjà ancienne qui explique les diverses tendances que nous allons signaler.

 

1) Le dogme n'est pas séparable de la vie de l'Église.


C'est un des leitmotive du document; contentons-nous de quelques citations :

"Mais, de cette façon[5], on détache la formule dogmatique singulière de sa connexion avec la Paradosis et on l'isole de la foi vécue de l'Église."

"Il est nécessaire d'intégrer l'ensemble des dogmes dans la totalité de la doctrine et de la vie ecclésiale... Par conséquent les dogmes doivent être interprétés dans le contexte général de la vie et de la doctrine de l'Église."

"L'interprétation des dogmes est un problème de théorie et de praxis; elle est indissolublement liée à la vie de communion avec Jésus-Christ dans l'Église."

Et cette dernière citation qui met la pensée dans tout son jour : "On ne peut donc pas isoler les dogmes du contexte de la vie ecclésiale pour les interpréter comme des formules purement conceptuelles."

Ainsi c'est refuser la constitution de la théologie comme une science véritable et lui attribuer une nature bizarre qui l'assimile à la contemplation et à la vie.

 

2) Les formules dogmatiques et la culture.


Ayant ainsi ramené le dogme à une connaissance mystique, il reste à situer la formule dogmatique par rapport à cette connaissance. Cela s'effectue en distinguant entre le fond et la forme du dogme :

"Cette valorisation du caractère pastoral du magistère a attiré l'attention sur la distinction entre le fonds immuable de la foi, c'est-à-dire les vérités de la foi d'une part, et leur expression d'autre part."

"Sans doute faut-il distinguer le contenu toujours valable des dogmes de la forme dans laquelle il est exprimé."

Cette distinction appelle quelques remarques :

- tout d'abord il s'agit d'une distinction classique depuis le siècle dernier et qui était utilisée déjà bien auparavant.

- ensuite elle est présentée de façon tendancieuse, car les formules dogmatiques, même si elles peuvent se perfectionner, ne sont pas moins immuables que le dogme auquel elles sont rattachées; une formule plus précise n'abolit pas la formule plus ancienne. Certes le document affirme cela, mais en même temps il semble concéder le contraire.

- en troisième lieu, cette distinction est utilisée pour relativiser les formules. Non pas pour les déclarer caduques ou périssables, mais pour les déclarer incapables d'exprimer la vérité dans des cultures différentes de celles où elles sont nées. C'est la négation du sens commun, consécutive à la position prise sur le problème théologique ; et cela conclut logiquement à notre point suivant.

 

3) La réinterprétation.


Le dogme n'étant pas conceptualisable en dehors d'une globalité, l'un des problèmes qui se pose alors est de faire comprendre le dogme dans le cadre d'une culture différente de celle où il a été élaboré. Il faudra alors recourir à l'inculturation[6], qui est bien différente d'une traduction. Citons ce morceau d'anthologie :

"Ce problème [de l'évangélisation] s'aggrave quand l'Église essaie de pénétrer dans les cultures africaines et asiatiques avec ses dogmes qui ont été élaborés, du point de vue purement historique, dans le contexte de la culture gréco-romaine et occidentale. Cela exige bien plus qu'une simple traduction des dogmes; pour parvenir à une inculturation, le sens originel du dogme doit être à nouveau compris dans le contexte d'une autre culture."

Cette citation est confondante, car elle semble faire fi de l'affirmation donnée un peu plus haut au sujet de la vérité qui se trouve "dans la rencontre des cultures". Elle gomme pareillement cette autre : "ce qui a été reconnu une fois comme vérité doit donc être reconnu comme toujours valable et vrai". Pourquoi en effet la vérité changerait-elle avec la culture ? Enfin la tentative proposée ressemble fort à une quadrature du cercle ; en effet le sens originel du dogme ne peut être compris que par les formules dogmatiques. Vouloir changer celles-ci de manière aussi radicale, c'est vouloir changer le dogme lui-même; la réinterprétation risque fort de n'être qu'une déformation. C'est ainsi que l'on sera conduit à dire "porc de Dieu" en lieu et place "d'Agneau de Dieu", ou bien de proposer de dire la Messe avec du mil et de l'alcool de riz. Cette remarque nous amène tout naturellement à notre quatrième point.

 

4) Vérité et histoire.


"Le problème fondamental qui se pose ici est celui du rapport entre vérité et histoire." Comment en effet arriver à dire la vérité dans les différentes époques historiques qui sont si disparates quant à la culture, au langage, etc...? Nous l'avons vu, la solution proposée est la réinterprétation. Mais celle-ci se fonde sur une erreur très grave. Partant du fait très réel de la mobilité de tout ce qui est relatif dans la connaissance humaine, c'est-à-dire de tout ce qui est perçu finalement par les sens et l'imagination, l'on peut légitimement conclure que l'absolu de la connaissance peut être exprimé avec des images variées à l'infini, du moment que celles-ci renvoient à des concepts identiques. Fort bien. Il est même certain qu'une vérité naturelle peut être connue par des concepts différents si ceux-ci sont suffisamment connexes ou proches; et cette vérité pourra ainsi prendre un relief plus ou moins accentué suivant les temps et les lieux. Mais il est radicalement impossible de transposer cette conclusion aux formules dogmatiques.

Or cette transposition est effectuée de la manière suivante; tout d'abord en constatant que "le mystère du Christ transcende les possibilités d'expression de toute époque historique et se dérobe donc à toute systématisation exclusive" et de là "la Paradosis de l'Église fait siennes l'ouverture et l'universalité du langage humain, de ses images et de ses concepts... Ceci est rendu possible parce que la Paradosis s'incarne dans les symboles et les langues de tous les peuples". Alors que le document porte une attention toute particulière à la relation vérité-histoire, il semble pour le coup avoir oublié une donnée capitale. À savoir, que la Révélation s'est accomplie dans une période déterminée de l'histoire, dans un peuple choisi, selon des modalités particulières, avec pour résultat un dépôt, un donné révélé. Or la garantie divine ne porte strictement que sur ce dépôt; autrement dit, les formes extérieures de ce donné sont absolues, car elles sont en elles-mêmes révélées et elles seules. Expliquons-nous quelque peu. Dans la Foi, par les formules de la Foi, nous atteignons Dieu Lui-même, et il faut affirmer que Dieu est objet de Foi au sens le plus fort du mot objet. À travers des mots forcément inadéquats, c'est la réalité divine qui est saisie quoique dans l'obscurité. Alors qu'il existe un abîme infranchissable entre notre pauvre nature et la nature divine, que nos connaissances naturelles de Dieu sont plutôt des obscurités que des connaissances véritables, par la Révélation Dieu est connu dans son intimité. Mais la certitude de cette connaissance vient tout entière de l'affirmation divine de la correspondance de la vérité révélée, en tant que révélée, avec cette vie intime. C'est pourquoi toute image, tout concept quels qu'ils soient qui ne sont pas appuyés par la Révélation, c'est-à-dire qui ne sont pas contenus dans le dépôt révélé, sont radicalement incapables d'exprimer le mystère divin. Il est bien évident par ailleurs que les concepts qui ne seraient qu'une précision ou une explicitation ou une formulation de concepts divinement révélés sont à rattacher à ces derniers; et de ce dernier point, seule l'Église est juge.

On comprend ainsi que vouloir utiliser d'autres mots ou d'autres concepts que ceux qui nous ont été positivement donnés par Dieu conduit à une falsification totale. À travers cette expression nouvelle il ne peut y avoir que de l'humain et plus rien de divin. C'est pourquoi il faut affirmer, au contraire de ce qui a été cité plus haut, que le mystère du Christ, quant à ce que nous pouvons en connaître sur cette terre, est totalement circonscrit à la mort de saint Jean. Le "développement" ultérieur qui se réalise au cours de l'histoire de l'Église n'est qu'une explicitation, qu'un "désenveloppement", qu'une manifestation d'un tout déjà entièrement présent. Et, si des concepts sont utilisés pour cette manifestation, ils doivent être strictement soupesés et conditionnés afin de ne rien trahir, mais d'être de parfaits instruments qui ne modifient en rien l'idée originale. C'est dire que cette "évolution" est dirigée dans un sens donné et ne peut en connaître d'autres. Et, pour user d'une métaphore biblique, le grain de sénevé devient un sénevé et non un baobab ou un cactus... Cette remarque introduit tout naturellement notre point suivant.

 

5) L'assimilation d'éléments inassimilables.


Ce n'est pas seulement dans les cultures étrangères à son lieu de naissance historique qu'il faut "resituer " le dogme, mais ce travail est nécessaire également dans sa culture d'origine. Etant lié à la vie de l'Église, au sens indiqué plus haut, il doit évoluer avec cette vie; lui-même doit vivre. Il faut donc sans cesse lui procurer une interprétation "actuelle", ou pour mieux dire une interprétation "actualisante", c'est-à-dire nécessaire à chaque époque.

Que l'on veuille mettre à la portée de chaque génération les richesses insondables de la Révélation, quoi de plus légitime ? Mais il n'est nul besoin pour cela de réinterpréter les dogmes. D'autant que les éléments de base à utiliser sont radicalement antagonistes par rapport à la Révélation qu'il s'agit d'expliquer. Que l'on en juge en fonction des critères proposés. Après l'apostolicité et la communion, vient : "le critère anthropologique qui joue aussi un rôle important aujourd'hui dans l'interprétation... l'homme n'est pas la mesure, mais le point de repère de l'interprétation de la foi et aussi des dogmes... Le concile Vatican II parle aussi de "signes des temps" qui d'une part doivent être interprétés à partir de la foi, mais qui d'autre part peuvent aussi susciter une intelligence plus profonde de la foi transmise."

Qu'est-ce que l'anthropologie, qu'est-ce que le culte de l'Homme peuvent bien apporter au dogme en dehors d'une déformation radicale ? Déformation radicale se traduisant par le culte effréné des droits de l'homme, le rejet de toute "aliénation", la théologie de la libération, etc... Quant aux signes des temps, il n'y a qu'à signaler ceux qui sont énumérés par le concile pour montrer à quoi ils conduisent : le renouveau liturgique, le sens toujours croissant et inéluctable de la solidarité de tous les peuples (lisez les droits de l'homme), l'œcuménisme , le souci de la liberté religieuse et la nécessité de l'apostolat multiforme des laïcs.

 

6) La primauté de l'action.


C'est une autre des conséquences logiques découlant du système. La connaissance parfaite se rencontrant dans la vie de l'Église prise dans sa totalité, il est normal de recourir à cette vie de préférence à une connaissance purement conceptuelle. Cette conséquence prendra plusieurs formes :

- la primauté de l'évangélisation. "Il existe sans doute une théologie de la libération conforme à l'Évangile, qui a droit de cité dans l'Église. Elle part de la priorité de la mission évangélique de l'Église..."

- ce qui importe c'est de faire la vérité. "Ainsi est souligné un aspect important de l'idée biblique de la vérité, à savoir qu'il faut faire la vérité."

- subordination de la fonction de docteur de la foi à celle de la pastorale, chez les évêques. "Mais le concile voit les évêques surtout comme les hérauts de l'Évangile, et subordonne leur service de docteurs à leur service d'évangélisation."

En tout cela apparaît clairement le renversement de la conception traditionnelle qui veut que l'on possède la vérité avant que de songer à l'enseigner et qui a toujours placé l'action après la contemplation. L'évêque doit avant tout prêcher et régir son troupeau.

 

7) La liturgie.


Avec la liturgie nous touchons à la dernière conséquence qui résume en quelque sorte les précédentes erreurs. Du fait de la primauté de l'action, du fait également de l'actualisation permanente, du fait enfin de la vie considérée comme la connaissance achevée, la liturgie, culte divin et donc "action", se trouve mise au premier plan :

"La connexion de la Tradition avec la communio (sic) ecclésiale se manifeste et s'actualise avant tout dans la célébration de la liturgie. C'est pourquoi la lex orandi est en même temps la lex credendi. La liturgie est le lieu théologique vivant et englobant de la foi. Elle l'est non seulement dans ce sens superficiel que les expressions liturgiques et les expressions doctrinales doivent se correspondre; la liturgie elle aussi actualise le mystère de la foi."

"Plus que toute autre chose, la liturgie, mais aussi la prière, sont un lieu herméneutique important pour la connaissance et la médiation de la vérité."

En regard de ces citations, et pour mieux manifester l'erreur qui y est renfermée, considérons ce que disait le pape Pie XII sur le même sujet : "Ce droit indiscutable de la hiérarchie ecclésiastique [de réglementer la liturgie] est corroboré par le fait que la liturgie sacrée est en connexion intime avec les principes doctrinaux qui sont enseignés par l'Église comme points de vérité certaine, et par le fait qu'elle doit être mise en conformité avec les préceptes de la foi catholique édictés par le magistère suprême pour assurer l'intégrité de la religion révélée de Dieu. À ce sujet, Nous avons jugé devoir mettre en exacte lumière ceci, que vous n'ignorez sans doute point, Vénérables Frères : à savoir, l'erreur de ceux qui ont considéré la liturgie comme une sorte d'expérience des vérités à retenir comme de foi; de façon que, si une doctrine avait produit, par le moyen des rites liturgiques, des fruits de piété et de sanctification, l'Église l'approuverait, et qu'elle la réprouverait dans le cas contraire. D'où proviendrait l'axiome : "Lex orandi, lex credendi; la règle de la prière est la règle de la croyance." Mais ce n'est point cela qu'enseigne, ce n'est point cela que prescrit l'Église... Que si l'on veut discerner et déterminer d'une façon absolue et générale les rapports entre la foi et la liturgie, on peut dire à juste titre : "Lex credendi legem statuat supplicandi. Que la règle de la croyance fixe la règle de la prière."... Toute la liturgie donc contient la foi catholique, en tant qu'elle atteste publiquement la foi de l'Église." Encyclique Mediator Dei.

Cette longue citation met le doigt sur la plaie avec toute la précision voulue. Pour nos novateurs, ce n'est pas la correspondance entre foi et liturgie, seul sens admis par Pie XII, qui doit être retenue, puisqu'ils le considèrent comme superficiel. Mais bien plus, c'est l'actualisation de la foi, c'est-à-dire du dogme, qui fait la valeur de la liturgie; elle est le lieu théologique vivant, c'est-à-dire évolutif, et englobant de la foi. C'est donc bien la liturgie qui est à l'origine de l'évolution dogmatique, c'est à partir d'elle qu'une doctrine ayant produit des fruits pourra être reprise par le magistère. Nous avons l'exacte contradiction de ce que Pie XII a enseigné.

Nous comprenons au passage le pourquoi de l'inculturation liturgique; car, pour exprimer un dogme dans une culture donnée, il faut commencer par le vivre dans cette culture et, comme la liturgie est le plus haut terme de la vie de l'Église, il faut bien que la culture s'exprime en elle. "En particulier, l'inculturation du christianisme dans d'autres cultures peut, pour cette tâche, fournir une occasion ou créer une obligation." Concluons ce dernier point par un extrait de l'encyclique Pascendi qui nous donne de façon lapidaire le mot de la fin : "Le facteur principal de l'évolution du culte [selon les modernistes] est la nécessité d'adaptation aux coutumes et traditions populaires ; comme aussi le besoin de mettre à profit la valeur que certains actes tirent de l'accoutumance."

 

CONCLUSION


L'enseignement donné par ce document sur la Tradition vivante, et qui n'est autre, ayons garde de l'oublier, que celui du pape, nous la présente donc comme une transmission, de génération en génération, de la totalité de la vie de l'Église, comportant en son sein un élément doctrinal auquel il faut attribuer une orthodoxie rassurante. Mais cette vie doit nécessairement évoluer en fonction des milieux dans lesquels elle se développe et peut donc revêtir des formes qui sont radicalement tributaires de ces milieux. Bien plus, c'est cette adaptation, c'est cette vitalité qui est le signe de sa vérité. Il ne s'agit donc pas d'un développement "purement intellectuel, ni non plus existentiel ou social... mais il se fait dans et par la vie ecclésiale dans sa totalité... Le témoignage des chrétiens doit trouver sa mesure en ceci : est-il, et jusqu'à quel point, en communion avec la vie de l'Église tout entière ?"

 

 

Pour Monseigneur Lefebvre qui avait reçu son enseignement de la Tradition elle-même, et spécialement du saint pape Pie X, qui avait lu dans Pascendi que, pour les modernistes, "les formules religieuses, pour être véritablement religieuses, doivent être vivantes, et de la vie même du sentiment religieux... Qu'elles restent toujours assorties et au croyant et à sa foi... Qu'ils exaltent sans fin le sentiment religieux, la vie religieuse... Que le développement du dogme ne doit point s'entendre d'un développement d'ordre rationnel et logique, mais est commandé entièrement par les circonstances : ils l'appellent, d'un mot assez obscur pour qui n'est pas au fait de leur langage, vital." pour Monseigneur Lefebvre donc, la Tradition ne pouvait pas être vivante en ce sens là ; mais aussi ce sens n'est pas catholique, il est moderniste.

Ainsi "ne pas tenir suffisamment compte du caractère vivant de la Tradition" ne doit pas être considéré comme un blâme et une cause de condamnation, mais bien plutôt comme une louange et comme ce qui restera à jamais comme un titre de gloire.

Quant à nous, il nous reste à recueillir "ce qui nous a été transmis".






[1] Dans le sens où une doctrine fausse ne peut jamais être déclarée infailliblement, et par conséquent, si la fausseté en est prouvée, c'est la preuve que celui qui l'a enseignée ne le faisait pas sous le charisme de l'infaillibilité; même si cela peut engendrer d'autres questions.

[2]Conc. Vatican II, Constitution Dei Verbum, n°8.

[3]Cf. Documentation catholique n° 2006, p. 489 sq.

[4]Les lecteurs qui voudraient en savoir un peu plus sur cet évêque peuvent consulter le n° de Juillet-Août 1989 du Courrier de Rome.

[5]Par la théologie d'orientation herméneutique.

 

[6]Néologisme utilisé par les autorités romaines pour signifier l'adaptation du dogme et de la liturgie à la culture d'un pays donné. NDLR.

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Arnaud Sélégny en a été secrétaire général.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 1

p. 39-50

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