Le SEL de la Terre
(Extrait du commentaire de saint Thomas d'Aquin sur l'Evangile selon saint Matthieu)
Ici Notre Seigneur enseigne (à ses disciples) la diligence à avoir pour accomplir leur office. Ils doivent être comme le sel dans leur vie et leurs moeurs.(...) Il dit donc : "vous êtes", c'est-à-dire vous devez être, "le sel de la terre". (...)
Remarquons ici trois choses : d'abord l'office de tous les hommes apostoliques : "vous êtes le sel de la terre" ; puis le danger : "et si le sel vient à s'affadir" ; enfin la punition : "il ne sert plus à rien".
* (l'office) Ils sont comparés au sel en raison de la vertu, de l'origine et de la coutume :
- en raison de la vertu d'abord. En effet le sel a une vertu savoureuse, puisqu'il sert de condiment. Ainsi la parole apostolique est savoureuse pour les esprits insipides : "que votre parole soit toujours aimable, assaisonnée de sel" (Col 4/6).
Le sel a aussi la vertu de rendre stérile ; c'est pourquoi saint Augustin dit : "le sel rend la terre stérile" ; ainsi les Apôtres, après avoir détruit le règne du péché, combattaient la semence du vice. "Heureuse la femme stérile et sans tache, dont la couche ne connaît pas la souilllure !" (Sag 3/13).
Le sel a encore la vertu de dessécher. Si bien que saint Augustin dit : "le sel dessèche les chairs". Ainsi les mêmes Apôtres desséchaient les concupiscences de la chair : "je vous exhorte à vous garder des convoitises de la chair" (I Pi 2/11).
Il a la vertu de purifier. Si bien que saint Augustin dit : "ainsi la prédication de la parole divine écarte la pourriture des vices". "Que le péché ne règne pas en votre corps mortel, de sorte que vous obéissiez à ses convoitises" (Ro 6/12).
Il a enfin la vertu de guérir, comme il est dit en IV Rois 2 où Élisée a assaini les eaux de Jéricho par du sel placé dans une écuelle neuve. Ainsi, le sel de la sagesse céleste étant infusé dans le coeur des Apôtres, les eaux ont été assainies, c'est-à-dire les peuples ont été guéris : "il a envoyé sa parole, et ils ont été guéris" (Ps 106/2).
- En second lieu ils sont comparés au sel en raison de l'origine : en effet le sel est fait à partir de la mer et de la chaleur du feu ou du soleil ; et les Apôtres ont été constitués par les eaux de la tribulation et la chaleur de la dilection. "Nous sommes passés par le feu et l'eau" (Ps 64/12) ;"il a envoyé du haut du ciel un feu dans mes os" (Lam 1/13).
- En troisième lieu en raison de la coutume, car on avait coutume d'en utiliser dans tout sacrifice ; "toute victime sera assaisonnée de sel" (Lev 2/13). Ainsi leur comportement était honnête, en privé et en public, devant Dieu et devant le prochain ; "Faites le bien non seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes" (Ro 12/17).
* "Et si le sel vient à se perdre, avec quoi le salera-t-on ?" Ici il montre le danger qu'ils courent. C'est pourquoi il dit "et si le sel", c'est-à-dire le prédicateur, ou le prélat, ou le docteur, "vient à se perdre". Le sel peut se perdre de trois façons : par dissolution, ce qui se fait dans quelque chose d’humide et de froid, par affadissement, enfin par disparition complète. On peut donc exposer ce passage ainsi:
- "s'il vient à se perdre", c'est-à-dire s'il vient à se dissoudre à cause du froid ou de la crainte de l'adversité, ou à cause de l'humidité de la prospérité, "comment le salera-t-on ?" c'est-à-dire comment le peuple sera-t-il formé aux bonnes moeurs ?
- ou bien "s'il vient à se perdre", c'est-à-dire s'il vient à s'affadir en déviant de la vérité, "comment le salera-t-on", c'est-à-dire par qui le peuple sera-t-il instruit ? (selon l'inter-prétation de Bède) "Les petits enfants ont demandé du pain, et il n'y avait personne pour leur en rompre" (Lam 4/4).
-ou bien "s'il vient à se perdre", c'est-à-dire s'il vient à disparaître complétement, "avec quoi le salera-t-on ?" c'est-à-dire de quelle pénitence le peuple sera-t-il assaisonné ? "Ta blessure est incurable, ta plaie est très mauvaise ; nul ne plaide ta cause pour qu'on panse ta plaie, il n'y a pas pour toi de remède qui guérisse" (Jer 30/12,13).
Saint Jérôme parle de tout cela quand il dit : "le sel se perd s'écoulant sous l'effet de la cupidité, succombant sous la peur, s'anéantissant par l'erreur, s'élevant par l'effet des prospérités, se déprimant par celui des adversités"
* "Il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors pour être foulé aux pieds par les hommes". Ici est notée leur punition, où trois choses sont exposées :
- d'abord la perte de la valeur par la soustraction de la grâce. "Par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis" (I Cor 15/10). Et à ce sujet il dit : "il ne vaut plus rien", (...) et dans saint Luc "il n'est utile ni sur la terre, ni dans le fumier".
- ensuite la perte de la gloire (...) "si ce n'est à être jeté dehors", c'est-à-dire hors de l'Eglise, ou du Paradis, ou encore qu'il soit déposé de sa charge d'enseigner ; "dehors les chiens, les magiciens, les impudiques, les meurtriers, les idolâtres, et quiconque aime le mensonge et s'y adonne !" (Ap 22/15) "il est jeté dehors comme le sarment et il se dessèche ; puis on ramasse les sarments, on les jette au feu et ils brûlent" (Jo 15/6).
- enfin la condamnation à la géhenne à cause de l'accumulation de la méchanceté, "pour être foulé aux pieds par les hommes", c'est-à-dire par les démons ; le démon est parfois appelé un homme, comme dans le psaume "je ne craindrai pas ce que l'homme peut me faire" (Ps 117/6) où la glose dit : "c'est-à-dire le diable".(...)
Saint Augustin et Raban Maur expliquent qu'on ne doit pas dire que celui qui subit une persécution est foulé aux pieds : "seul celui qui est inférieur est dit être foulé aux pieds ; donc celui qui subit une persécution, bien qu'il supporte beaucoup de choses sur terre dans son corps et qu'il soit moqué par les méchants, cependant, du fait qu'il est fixé au ciel par le coeur, il n'est pas dit être foulé aux pieds".

