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PETITE CHRONIQUE THOMISTE

 

 

Cette chronique a pour but de donner quelques beaux textes peu connus de saint Thomas d'Aquin permettant de mieux juger les questions actuelles, ou encore donnant un bel éclairage sur la vie spirituelle.

 

* SUR L'ÉGLISE

deux textes intéressants, extraits de l'Expositio primae decretalis (Marietti, opuscula theologica, tome 1, p.415 sq.)

 

N° 1141 : Dicitur fides Ecclesiae catholica, id est universalis, ut Bœtius dicit in libro de Trinitate (cap.1, PL 64/1249), "tum propter universalium praecepta regularum, tum propterea quia eius cultus per omnes paene mundi terminos emanavit".

La foi de l'Église est dite catholique, c'est-à-dire universelle, comme dit Boëce dans le traité "de la Trinité", "soit  en raison de ses préceptes donnant des règles universelles, soit parce que son culte est répandu presque par toute la terre"

 

Ce texte donne une explication intéressante de la note de catholicité de l'Église. Nous y voyons que pour Boëce et saint Thomas, l'Église est catholique, en un sens, parce qu'elle donne des préceptes universels.

On peut alors se poser la question : où respecte-t-on l'universalité des préceptes de l'Église ? Est-ce dans l'Église conciliaire, où on déclare que les prescriptions de l'Église, même dans des questions aussi importantes que les "déclarations des papes du siècle dernier sur la liberté religieuse ou les décisions antimodernistes du début du siècle", "sont une sorte de disposition provisoire" et, "dans les détails relatifs aux contenus, ont été dépassées après avoir rempli leur devoir pastoral à un moment précis"[1], et où on encourage une liturgie inculturée ? Ou bien est ce dans la Tradition, où on respecte la permanence dans le temps des prescriptions fondamentales de l'Église, et où on défend l'unité liturgique ?

 

N° 1182 : Unitas Ecclesiae est praecipue propter fidei unitatem : nam Ecclesia nihil est aliud quam aggregatio fidelium. Et quia sine fide impossibile est placere Deo, ideo extra Ecclesiam nulli patet locus saluti.

L'unité de l'Église est d'abord réalisée par l'unité de la foi : en effet l'Église n'est rien d'autre que la société des fidèles [2]. Et comme sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, en dehors de l'Église il n'y a aucune place pour le salut.

 

Pour saint Thomas c'est bien la foi qui est la première raison de l'unité de l'Église. Léon XIII a confirmé cela dans son encyclique "Satis cognitum" consacrée à l'unité de l'Église : "une si grande et si absolue concorde entre les hommes doit avoir pour fondement nécessaire l'entente et l'union des intelligences ; d'où suivra naturellement l'harmonie des volontés et l'accord dans les actions. C'est pour cela que, selon le plan divin, Jésus a voulu que l'unité de foi existât dans l'Église ..."

Ainsi donc ceux qui travaillent à la diminution de la foi - sous prétexte d'œcuménisme  - travaillent en fait à déchirer l'unité de l'Église.

Quant aux traditionalistes qui travaillent à maintenir la pureté de la foi, autant que cela dépend d'eux, ils sont les meilleurs artisans de l'unité de l'Église.

 

 

* Sur la liberté religieuse

 

Nous donnons ici en "hors d'œuvre" un texte de saint Thomas, réservant notre prochain numéro du "Sel de la terre" pour une discussion plus serrée de cette importante question.

 

Comm. de saint Thomas sur Gal.4/29 :

Dicendum est quod duplex est persecutio.: Una bona, qua aliquis persequitur alium, ut reducat eum ad bonum, et hanc viri justi faciunt malis et spirituales carnalibus, vel ut eos corrigent si converti volunt, vel, si obstinati sunt in malo, destruant, ne gregem Domini inficiant. Alia persecutio est mala, qua quis persequitur alium, ut pervertat ad malum, et hanc qui secundum carnem nati sunt, faciunt his  qui nati sunt secundum spiritum.

Il faut dire qu'il y a deux sortes de persécution : l'une bonne, qui a lieu lorsqu'on poursuit quelqu'un pour le ramener au bien ; celle-là, les gens de bien l'exercent à l'égard des méchants, et ceux qui sont spirituels à l'égard de ceux qui sont charnels afin de les corriger, s'ils consentent à se convertir, ou afin de les détruire, s'ils s'opiniâtrent dans le mal, de peur qu'ils n'infectent le troupeau du Seigneur. La seconde persécution est mauvaise : elle se fait quand on persécute quelqu'un dans le but de le pervertir dans le mal ; c'est cette persécution que ceux qui sont nés selon la chair exercent à l'égard de ceux qui sont nés selon l'esprit.

 

Un des points clé de la question de la liberté religieuse est celui de la contrainte : a-t-on le droit d'exercer une contrainte sur les partisans d'une religion, même lorsqu'ils ne troublent pas l'ordre public ?

Saint Thomas nous donne dans ce texte un principe important : on ne doit pas traiter de la même manière un fidèle de la vraie religion et un partisan d'une fausse religion. À l'égard d'un "méchant" (malus) ou d'un "charnel", il est licite d'exercer une contrainte.

Saint Thomas nous donne deux raisons pour lesquelles il peut être permis d'exercer une telle contrainte : d'abord le bien personnel de la personne contrainte, si elle se convertit ; ensuite le bien commun de l'Église qui peut exiger qu'on "détruise" les méchants, afin de préserver le troupeau du Seigneur.

Voilà une phrase qui fera frémir d'horreur beaucoup de nos contemporains, partisans de la dignité de la personne humaine !

 

 

* La vraie liberté

 

Comm. de saint Thomas sur Gal 4/24 : Nova lex generat affectum amoris, qui pertinet ad libertatem, nam qui amat, ex se movetur. Vetus autem generat affectum timoris, in quo est servitus ; qui enim timet, non ex se, sed ex alio movetur.

La Loi nouvelle produit le sentiment de l'amour, qui appartient à la liberté, car celui qui aime se met en mouvement de lui-même. La Loi ancienne, au contraire, n'engendre que le sentiment de la crainte, qui est le caractère de la servitude, car celui qui craint ne se met pas de lui-même en mouvement, mais sous l'influence d'autrui.

 

C'est une belle illustration, nous semble-t-il, de cette définition de saint Augustin : "Libertas est caritas" (la liberté, c'est la charité).

Augmenter la liberté de l'homme ne consiste pas à diminuer les contraintes, comme le pensent à tort les libéraux, mais à augmenter les possibilités d'exercer la charité. Ainsi donc une société où existe une certaine contrainte, mais qui aide les gens à vivre en bons chrétiens, est une société plus libre que nos sociétés libérales et socialistes qui évincent Jésus-Christ de leur sein et par le fait même empêchent une grande partie de leurs membres de vivre de la Loi de charité et de liberté.

 

 

* Les bienfaits de la Croix

 

Ce texte de saint Thomas est une bonne illustration de l'article sur la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ.

 

Comm. de saint Thomas sur Gal 6/14 (mihi autem absit gloriari nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi) :

In cruce inveniuntur omnia, de quibus homines gloriari solent. Nam gloriantur aliqui de magnorum (puta regum aut principum) amicitia : et hoc maxime Apostolus invenit in cruce, quia ibi ostenditur evidens signum divinae amicitiae, Rom 5/8 : "Commendat autem suam caritatem Deus in nobis, etc...". Nihil enim sic caritatem suam ad nos ostendit, sicut mors Christi. Unde Gregorius : "O inaestimabilis dilectio caritatis ! ut servum redimeres, filium tradidisti."

Item gloriantur aliqui de scientia. Et hanc Apostolus excellentiorem in venit in cruce. I Cor 2/2 : "Non enim aestimavi me aliquid scire inter vos, nisi Jesum Christum, etc...". Nam in cruce est perfectio totius legis, et tota ars bene vivendi.

Item gloriantur aliqui de potentia. Et hanc Apostolus maximam habuit per crucem. I Cor 1/18 : "Verbum crucis pereuntibus stultitia est, his autem qui salvi fiunt, id est nobis, virtus Dei est "

Item gloriantur aliqui de libertate adepta. Et hanc Apostolus consecutus est per crucem. Rom 6/6 : "Vetus homo noster crucifixus est, ut ultra non serviamus peccato".

Item gloriantur aliqui in assumptione ad aliquid magnum collegium. Sed per crucem Christi assumuntur ad collegium caeleste. Col 1/20 : "Pacificans per sanguinem crucis eius, sive quae in caelis, sive quae in terris sunt". Item quidam gloriantur in triumphali signo victoriae. Sed crux triumphale signum est victoriae Christi contra daemones. Col 2/15 : "Expolians principatus et potestates, traduxit confidenter, palam triumphans illos, etc...". Sap 14/7 : "Benedictum lignum per quod fit justitia".

 

(Mais pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de Notre Seigneur Jésus-Christ)

Dans la croix on trouve tout ce qui est ordinairement pour les hommes un sujet de gloire. En effet il en est qui se glorifient de l'amitié des grands, des princes, par exemple, et des rois ; or cette gloire l'Apôtre l'a trouvée éminemment dans la croix, car elle témoigne, par un  signe évident, de l'amitié de Dieu. Rom 5/8 : "C'est en cela même que Dieu a fait éclater son amour pour nous puisque, lorsque nous étions encore pécheurs, Jésus-Christ est mort pour nous." Rien d'ailleurs ne manifeste l'amour de Dieu pour nous comme la mort de Jésus-Christ ; ce qui a fait dire à saint Grégoire : "O amour, ô ineffable charité ! pour racheter un esclave, vous avez livré un Fils !"

Il en est qui se glorifient de la science ; or l'Apôtre a trouvé dans la croix la science la plus excellente. I Cor.2/2 : "Je n'ai point fait profession de savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié." Dans la croix, en effet, réside la perfection de toute loi et tout l'art de bien vivre.

Il en est qui se glorifient de la puissance ; or l'Apôtre, par la croix, a atteint le plus hout degré de la puissance. I Cor.1/18 : "La parole de la croix est une folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, c'est-à-dire pour nous, elle est la vertu de Dieu."

Il en est qui se glorifient de la liberté qu'ils ont acquise ; or l'Apôtre a obtenu cette liberté par la croix. Rom.6/6 : "Notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché soit détruit et que désormais nous ne soyons plus asservis au péché."

Il en est qui se glorifient d'être admis dans quelque noble assemblée ; or par la croix de Jésus-Christ on est élevé jusqu'à l'assemblée des cieux. Col.1/20 : "Il a pacifié par le sang qu'il a répandu sur la croix, tant ce qui est sur la terre, que ce qui est dans le ciel."Il en est enfin qui se glorifient dans le signe du triomphe et de la victoire ; or la croix est le signe triomphal de la victoire de Jésus-Christ sur les démons. Col.2/15 :"Ayant désarmé les principautés et les puissances, il les a menées hautement en triomphe, à la face de tout le monde, après les avoir vaincues en lui-même." Sag.14/7 : "Béni soit le bois qui sert à la justice."


[1]Déclaration de S.EM. le Card.Joseph Ratzinger, Osservatore Romano du 10/07/1990, P.9.

[2]Cf l'étymologie : fidèle = celui qui a la foi.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 1

p. 107-111

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