Propos sur la Révolution
Jean–Claude LOZAC'HMEUR
(Après Fils de la Veuve paru en 1990 aux éditions Sainte Jeanne d'Arc1 1-Jean–Claude Lozac'hmeur, Fils de la Veuve, Essai sur le symbolisme maçonnique, Éditions Sainte Jeanne d'Arc, Villegenon, 1990, 204 pages., le professeur Lozac'hmeur publie cette année chez le même éditeur un nouvel essai intitulé De la Révolution, Essai sur la politique maçonnique.
Dans cet ouvrage écrit en collaboration avec l'historien Bernaz le Karer, il démontre, documents à l'appui, que «la Révolution est un mouvement millénariste inspiré par la Gnose.» Elle a pour objectif de ramener l'Age d'Or, c'est–à–dire la civilisation collectiviste des origines. Deux facteurs expliquent ses succès : le fait qu'elle cache son véritable visage sous le masque des idéologies ; le fait que ses chefs – de hauts initiés – sont passés maîtres dans l'art d'utiliser «pour les faire concourir à la réalisation d'un même plan d'ensemble (des) organisations extérieures inconscientes de ce plan comme telles et apparemment opposées les unes aux autres, sous une direction invisible unique qui est elle–même au–delà de toutes les oppositions»2 2-René Guénon, Aperçus sur l'initiation, rééd. Éditions Traditionnelles, Paris, 1985, p. 292. Venant d'un haut initié, l'aveu est de poids. Comme le communisme auquel il s'oppose, le nazisme est une création occultiste. À une époque où semble renaître Outre–Rhin et ailleurs un mouvement condamné par l'encyclique Mit Brennender Sorge (1937), nous sommes heureux de publier dans le Sel de la terre des extraits du chapitre que les deux auteurs ont consacré au «socialisme magique».)
Les sociétés secrètes à l'origine du nazisme
Lorsque la République de Weimar s'écroule, en 1933, il existe en Allemagne de nombreuses sociétés secrètes, dont une grande partie ont été fondées après la défaite de 1918. Nous en citerons pour mémoire quelques–unes : l'Ordre des Allemands, le Marteau de Wotan, les Chevaliers du Saint–Graal, les Frères des Nibelungen, l'Ordre de la Foi allemande, Parzifal, la Société du Vril, l'Organisation Rossbach... Ces groupes ont quasiment le même programme : rendre à l'Allemagne sa place dans le monde, expulser les juifs et les francs–maçons, réduire à néant l'influence du catholicisme, défendre la pureté de la race.
Mais il en est une qui, par l'influence qu'elle exercera, doit être considérée comme la plus importante, la Société de Thulé3 3-Nous ne pouvons faute de place inclure dans notre ouvrage tous les documents mythologiques relatifs à la légende de Thulé. Ils montreraient à l'évidence que les fondateurs du Nazisme ont puisé aux mêmes sources que Campanella (voir pp. 70–71) et les Initiés de l'International–Socialisme. Le lecteur curieux pourra se reporter à l'Annexe VI du présent ouvrage : nous y avons regroupé quelques textes significatifs. (die Thule Gesellschafft). Alfred Rosenberg lui–même, le théoricien du nazisme, déclarait à son sujet au procès de Nuremberg :
"Le groupe Thulé ? Mais tout est parti de là. L'enseignement secret que nous avons pu y puiser nous a davantage servi que les divisions de S.A. et de S.S.. Les hommes qui avaient fondé cette association étaient de véritables magiciens."
Qui étaient ces hommes ? On connaît assez bien trois d'entre eux, le général Karl Haushofer, le journaliste Dietrich Eckardt et l'astrologue Rudolf von Sebottendorf.
Leurs biographies méritent de retenir notre attention.
Karl Haushofer (1869–1946)
Le nom de ce général est souvent mêlé, non sans raison, aux théories géo–politiques du nazisme. On néglige souvent de signaler que lui aussi était un initié. Né en Bavière, il devint officier et se fit remarquer par ses aptitudes intellectuelles. Envoyé en mission en Extrême–Orient, il se passionna pour les civilisations de cette partie du monde et apprit le japonais. Pendant ces voyages, au cours desquels il avait rencontré des initiés hindous et tibétains, Haushofer avait médité sur l'avenir de son pays. À son retour, sa conviction était faite : pour occuper ans le monde un rang digne d'elle, l'Allemagne devait un jour s'allier au Japon. En 1915, à quarante–cinq ans, Haushofer soutint une thèse de géopolitique dans laquelle il affirmait qu'une nation est florissante dans la mesure où elle s'agrandit aux dépens de ses voisins. C'est la fameuse théorie du Lebensraum, de l'espace vital, qu'il résume ainsi : "L'espace n'est pas seulement le véhicule de la puissance, il est la puissance".
Général de division pendant la première guerre, il entreprit après la défaite de travailler au relèvement de l'Allemagne. Pour agir sur l'opinion, il utilisa quatre organismes : l'Université, l'École de Guerre, la Société du Vril et le Groupe de Thulé. Il eut de nombreux disciples, dont Adolf Hitler qu'il visita lors de sa détention à la citadelle de Landsberg, après le putsch manqué de 1923. On ne s'étonnera pas de retrouver les idées de Haushofer dans Mein Kampf.
Dietrich Eckardt (1868–1923)
Ce personnage exerça peut–être l'influence la plus profonde sur Adolf Hitler. Journaliste et dramaturge, auteur de pièces historiques, il se lia en 1917 avec Sebottendorf et lança en décembre 1918, à ses frais, l'hebdomadaire Auf gut Deutsch ("En bon allemand").
Il y donnait libre cours à son délire anti–sémite, allant jusqu'à demander "que les juifs mariés à des allemandes fussent punis de trois ans de prison, voire de la peine de mort en cas de récidive"4 4-A. Brissaud : L'Ordre noir, Librairie acad. Perrin, Paris, 1969, pp. 54–55.
C'est lui, semble–t–il, qui découvrit à Hitler la légende de Thulé, l'origine des peuples aryens et leurs liens avec les "Intelligences venues du dehors". C'est aussi lui qui aurait révélé au futur dictateur qu'il était le "guide désigné pour l'Allemagne" et lui aurait enseigné certains rites permettant d'entrer en rapport avec les forces occultes.
Dans Mein Kampf, Hitler rappelle sa dette à son égard, en l'associant aux seize nazis tués lors du putsch de 1923. En décembre de cette même année, quelques instants avant de mourir de maladie, comme Haushofer et Rosenberg lui demandaient ce que deviendrait le mouvement après sa mort, Eckardt leur répondit : "Suivez Hitler. Il dansera, mais c'est moi qui ai écrit la musique. Nous lui avons donné les moyens de communiquer avec EUX. Ne me regrettez pas : j'aurai influencé l'histoire d'Allemagne plus qu'aucun autre allemand".
Rudolf von Sebottendorf (1875–1945)
Rudolf von Sebottendorf, de son vrai nom Adam Alfred Rudolf Glauer, fils d'un chauffeur de locomotive, voyagea en Australie, au Moyen–Orient et en Asie.
Séjournant en Turquie, il s'y lia d'amitié avec le vieux – et authentique – baron von Sebottendorf, qui l'adopta officiellement et lui légua sa fortune. Or ce père adoptif avait consacré sa vie à l'étude des sciences occultes et plus spécialement à la magie orientale. C'est sous son influence que le jeune allemand se mit à fréquenter les sociétés secrètes et la franc–maçonnerie turques. "De ce long séjour sur le continent asiatique, écrit André Brissaud, il avait ramené de solides connaissances astrologiques et des pouvoirs psychiques indiscutables dûs, sans aucun doute, à une initiation qui l'avait familiarisé avec la légende de Thulé et le signe magique de la croix gammée. Fut–il, comme le professeur Karl Haushofer, "chargé d'une mission en Europe", ainsi que certains l'assurent ? La suite de son existence tendrait à le prouver, même si l'on tient compte du fait qu'à Berlin, avant la première guerre mondiale, il avait été nommé maître dans l'Ordre des Rose–Croix, sous le patronage d'un curieux marchand juif nommé Termudi, d'origine inconnue, qui avait la réputation d'être un cabaliste érudit. Pendant la guerre balkanique de 1912–1913, Sebottendorf joua un certain rôle au Croissant rouge turc puis rentra en Allemagne, à la fin de 1916"5 5-Brissaud, p. 49.
Il tira de ses expériences un petit livre de 48 pages au titre fort long : La pratique opérative de l'ancienne franc–maçonnerie turque; la clé de la compréhension de l'alchimie. Un exposé du rituel, de la doctrine et des signes de reconnaissance de la franc–maçonnerie orientale.6 6-Die Praxis der alten türkischen Freimaurerei, der Schlüssel zum Verständnis der Alchimie, Eine Darstellung des Rituals, der Lehre, der Erkennungzeichen Orientalischer Freimaurer, Leipzig, 1924. Bien qu'achevé avant la première guerre, cet ouvrage ne fut publié qu'en 1924. L'auteur y chante les louanges des grands Initiés du passé qui ont le mérite, à ses yeux, de conserver et de transmettre les mystères de la Tradition Primordiale, "ceux des Rose–Croix et des alchimistes, c'est–à–dire ceux de l'élaboration de la Pierre philosophale. Aussi, le but le plus haut que l'homme, dans sa quête de savoir, puisse assigner à ses aspirations et à ses efforts consiste dans la découverte de cette Pierre des philosophes".
Surtout – et ceci est très important – il condamne sans appel la franc–maçonnerie officielle à laquelle il reproche de s'être éloignée de ses sources :
"La franc–maçonnerie orientale, écrit–il, conserve encore à notre époque les anciens enseignements de la Sagesse, oubliés par la franc–maçonnerie moderne dont les Constitutions de 1717 (dites d'Anderson) constituèrent un détournement de la Vraie Voie".7 7-"Ich werde beweisen daß die orientalische Freimaurei noch heute die alten Weisheitslehren treu bewahrt, die moderne Friemaurerei vergessen hat, denn das muß hier am Eingange gesagt werden, die freimaurerische Konstitution von 1717 war eine Abwendung von dem richtigen Wege" (pp. 6-7) D'où Sebottendorf tenait–il ces informations ? Probablement de ses rapports avec la franc–maçonnerie turque. Peut–être aussi des initiés druzes qu'il avait rencontrés au cours de ses voyages. Nous ne pouvons citer in extenso cet opuscule du plus haut intérêt.
Qu'il nous suffise de dire que l'auteur a pour intention de donner aux occidentaux la possibilités d'"acquérir par une pratique spéciale des forces spéciales" qui feront d'eux des surhommes. "Les exercices des francs–maçons orientaux, écrit–il, ne sont pas autre chose qu'un travail sur soi–même en vue de l'acquisition d'une connaissance plus haute. Les explications qui suivent montreront clairement qu'ils dévoilent le secret des Rose–Croix et des alchimistes concernant la préparation de la pierre (philosophale) à laquelle aspirait tout quêteur".8 8-Die Ubungen der orientalischen Freimaurer sind weiter nichts als eine Arbeit an sich selst, zur Veredelung, zur Erwerbung höherer Erkenntnis. Aus den späteren Ausführungen wird es klar werden, daß sie das Geheimnis der Rosenkreuzer, der Alchimisten enthüllen, die Bereitung des Steines darstellen, der die Sehnsucht des Suchenden war, p. 6. Les moyens qu'il préconise consistent en la répétition de voyelles et mots magiques (i, a, o : alam, tasam, alar...), combinée avec l'exécution de signes maçonniques connus tels que la position "à l'ordre d'apprenti". Si les exercices sont correctement exécutés, l'impétrant perçoit certaines sensations qui se modifient à mesure qu'il progresse. Les extraits suivants donneront quelque idée de ces phénomènes qui semblent relever de la parapsychologie :
"Se mettre debout, former le signe I et concentrer toute son attention sur le doigt levé et sa pensée sur I. On remarquera bientôt que le doigt commence à se réchauffer d'une manière toute particulière. Dès qu'on sent ce réchauffement, laisser retomber la main et former après quelques temps le A.9 9-Man stelle sich aufrecht hin, bilde das I–Zeichen und konzentriere seine ganze Aufmerksamkeit auf den erhobenen Finger, indem man weiter nichts als I, I, I denkt. Man wird bald bemerken, da? sich der Finger in ganz cigenartiger Weise zu erwärmen beginnt. Ist diese Erwärmung bemerkbar geworden, so lasse man die Hand sinken und bilde nach einer Weile das A ; p. 14.
À des stades ultérieurs, le candidat percevra successivement "une odeur ténue de soufre"10 10-einen feinen Schwefelgeruch; p. 15, le goût du mercure, puis celui du sel." Il est alors temps pour lui de concentrer son regard : "s'il aperçoit une ombre noire, c'est le signe que cette partie du travail est achevée".11 11-Dann ist es Zeit, den Blick zu schärfen, nimmt der Schüler einen schwarzen Schatten wahr, so ist dieser Teil der Arbeit beendet (Ibid). Cet événement "est fêté comme le début d'une nouvelle existence : l'impétrant reçoit alors son nom de loge".12 12-Hat der Schüler den schwärzlichen Schatten erblickt, so wird dieser Tag als der Beginn eines neuen Lebens gefeiert, der Schüler erhält seinen Logennamen ; p. 16. Il ne lui reste plus qu'à attendre de voir le bleu, le rouge et le blanc, puis le gris, le jaune et le rouge. Il pourra alors considérer l'initiation comme achevée, car "de pierre brute, ils sera devenu pierre cubique".13 13-Der ist aus dem rohen ein kubischer Stein geworden ; ibid.
Assurément, voilà de quoi dérouter les esprits rationalistes. Aussi, avons–nous pris l soin de reproduire, à l'intention des lecteurs incrédules, non seulement des extraits du texte original (voir notes 7 à 12), mais encore la page de titre, ainsi qu'une tête de chapitre des plus significatives (pp. xxxxx).
Les rites initiatiques du nazisme14 14-Sur ce point comme sur ce qui précède, outre l'ouvrage d'A. Brissaud déjà cité, on pourra consulter la remarquable étude de Jean-Claude Frère, Nazisme et sociétés secrètes, éd. Culture, Art, Loisirs, Paris 1974, qui a été l'une de nos principales sources pour ce chapitre. Voir également L. Pauwels et J. Bergier, Le Matin des magiciens, éd. Gallimard, Paris 1960, réédité dans la collection Folio ; Édouard Calic, Himmler et son empire, éd. Stock, Paris, 1969 ; Nicolas Goodrick-Clarke, Les Racines occultistes du Nazisme, éd. Pardès, Paris, 1991.
Les rites pseudo–maçonniques n'étaient pas le privilège des hauts initiés. On les communiquait aux cadres des organisations nazies, et notamment aux SS, avant de leur confier toute responsabilité. C'est en effet au cours d'une cérémonie initiatique que le futur SS recevait l'insigne de son arme. Bien que toutes les archives de l'Ordre Noir aient été détruites ou emportées en URSS et aux États–Unis, il a été possible de reconstituer les rituels à partir des témoignages d'anciens membres.
À ces pratiques, Himmler avait voulu donner une forme très proche des rites secrets des anciens Germains. L'impétrant était enfermé quelques heures dans une petite cellule souterraine peinte en blanc. Sur le mur qui lui faisait face était tracé l'insigne runique SS, que commentait l'inscription : "Médite sur cet emblème, il est la clé de tout". Après cet intermède deux SS venaient le chercher pour le conduire dans la "salle des secrets" où devait lui être dévoilée la signification de certaines lettres runiques et de certains symboles. S'il manifestait son intention de persister dans la voie dangereuse qu'il avait choisie, on lui enlevait sa veste d'uniforme et c'est en pantalons noirs et en chemise blanche qu'il était introduit par ses deux guides dans le "Temple".
Les analogies avec l'initiation maçonnique sont frappantes. Dans cette dernière, en effet, le candidat au premier grade est placé d'abord dans le cabinet de réflexion – une pièce minuscule, peinte en noir, dont le mur porte un panneau symbolique surmonté du mot VITRIOL (initiales d'une devise Rose–Croix : Visita Interiora Terrae, Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem – Visite l'intérieur de la terre, et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée). Puis on lui bande les yeux et on le dévêt partiellement – on lui dénude le bras et l'épaule gauches, le genou et le pied droits – et ce n'est qu'après avoir confirmé sa décision de devenir franc–maçon qu'il est introduit dans le "Temple".
Quant au futur SS, il était attendu en ce lieu par le Tribunal de l'Ordre Noir, en uniforme de parade, sous les portraits de Hitler et du Grand Maître Himmler. Le Président lui posait la dernière question qui sonnait comme une mise en garde : "Camarade, veux–tu aller plus loin dans le chemin de notre fraternité ?". S'il répondait affirmativement, les rites secrets commençaient.
On ne connaît que quelques–unes des épreuves auxquelles étaient soumis les futurs cadres du nazisme. La plus impressionnante consistait à énucléer un chat sans tuer l'animal. Mais il en existait d'autres qui témoignaient du syncrétisme caractérisant le groupe de Thulé : exercices yogiques, exercices de respiration, épreuves sanglantes venues des confréries germaniques de guerriers. À leur issue, le candidat était interrogé sur la philosophie occulte, les questions se succédant, sur la mythologie et l'histoire légendaire. Il devait en outre réciter certains passages du Parzifal de Wolfram von Eschenbach et du Nouveau Titurel d'Albrecht von Scharfenberg. On exigeait de lui qu'il fût en mesure de commenter des épisodes obscurs de ces œuvres initiatiques. La séance était alors interrompue et le Tribunal délibérait sur les mérites de l'impétrant. Lorsque la cérémonie reprenait, le président faisait connaître le verdict : "–Untel, au nom de l'Ordre, par le pouvoir que nous avons reçu par Adolf Hitler, notre Führer, par mandement du Reischsführer SS Heinrich Himmler, pour l'Allemagne, pour la race et la plus grande gloire des Germains, nous te recevons au degré de ... de l'Ordre intérieur de la SS. Viens et reçois de nos mains les insignes de ton nouveau grade".
En revanche, si les aptitudes du candidat étaient jugées insuffisantes, il était renvoyé à son unité après avoir juré de garder un silence inviolable sur les secrets qui lui avaient été révélés.
On le voit : loin d'être uniquement le résultat des forces économico–politiques, le nazisme fut aussi, et surtout, l'irruption dans l'histoire d'éléments irrationnels que l'on aurait pu croire à jamais disparus.

