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SAINT THOMAS ET L'ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE

Réflexions à propos d'un article de la Somme Théologique

(I, q.117, a.1)

 

Monsieur l'abbé Yves Touchebœuf, prêtre de la Fraternité Saint-Pie X

 

 

On objecta un jour au pape Jean XXII que Saint Thomas n'avait pas fait de miracles pendant sa vie. Sa réplique vint, foudroyante : «Comment pouvez–vous dire cela ? Chacun de ses articles est un miracle !». La doctrine du Docteur angélique est en effet si lumineuse et apporte des réponses si profondes à toutes sortes de questions qu'elle se situe en dehors des produits ordinaires de l'intelligence humaine. C'est vraiment un don tout spécial de la Providence à l'Église. Dans ces quelques lignes, nous étudierons comment saint Thomas éclaire le problème de l'enseignement. Il est en effet important de posséder une bonne philosophie de l'éducation, surtout pour ceux dont la mission est de restaurer l'école conformément à l'idéal catholique.

 

Saint Thomas traite de l'éducation dans son beau traité du gouvernement divin. Il commence par des considérations générales sur les rapports entre l'art et la nature. Il établit une division très intéressante entre deux sortes d'activités : l'"ars faciens" [1] et l'"ars auxilians" [2]. L'œuvre du premier vient entièrement du principe extérieur (par exemple : la maison construite par l'architecte). L'œuvre du second vient à la fois du principe extérieur et du principe intérieur (par exemple : la santé causée à la fois par le médecin et par la vertu naturelle).

 

Le grand théologien remarque que, par l'"ars auxilians", le principe extérieur, puisqu'il n'est pas l'agent principal, devra: 1) imiter la nature dans sa manière d'agir; 2) assister la nature (le principe intérieur) en la fortifiant et en lui procurant les moyens qui l'aideront à produire l'effet (par exemple : le médecin va donner au malade un remède pour aider son corps à retrouver la santé).

 

L'application à l'art du professeur est aisée. C'est un "ars auxilians", en ce sens que l'activité du maître aura pour but d'assister l'activité propre de l'intelligence du disciple, et non de s'y substituer entièrement. Le professeur devra donc :

1) imiter la façon d'agir du principe intérieur, c'est–à–dire la lumière naturelle de l'intelligence de l'étudiant, en partant des choses connues pour conduire à de nouvelles connaissances;

2) aider le disciple en lui montrant comment la conclusion est déduite du point de départ grâce au moyen terme, "clé" du syllogisme, ou bien en lui donnant des exemples pour induire la vérité que l'on veut saisir.

 

Cette doctrine du Docteur angélique est capitale. Elle est au cœur de la crise actuelle de l'enseignement. Les éducateurs modernes sont imbus de la philosophie de Descartes. Cela a des conséquences désastreuses quand il s'agit de concevoir le rôle du professeur vis à vis de l'élève. La philosophie cartésienne réduit tout à ce qui se mesure et donc verra la science non comme une qualité formelle de l'intelligence, mais comme une certaine quantité de connaissances. L'étudiant est conçu comme un ordinateur qu'il faut remplir d'informations à débiter fidèlement au jour de l'examen, en vue d'une bonne note qui "mesurera" son savoir. Avec saint Thomas il faut au contraire concevoir l'étudiant comme un esprit vivant qu'il faut développer afin qu'il sache penser de façon droite. Le professeur imbu de philosophie mécaniste considèrera son activité comme un «ars faciens» et non comme un «ars auxilians». Il cherchera de nouvelles méthodes pour enseigner à l'étudiant ce qui est au programme de l'examen sans se préoccuper de lui former l'intelligence à la contemplation de la vérité. Il sera semblable à celui qui construit une machine d'après un plan préconçu, alors qu'il devrait ressembler au cultivateur qui assiste humblement la croissance de sa récolte. De même que c'est Dieu qui est l'agent principal au travers des forces naturelles du sol, c'est Lui qui est aussi l'agent principal au travers de l'intelligence naturelle du disciple. Il est en effet Celui qui «enseigne la science à tout homme» (Ps. 93/10) car «la lumière de son visage nous a été communiquée» (Ps. 4/7). Cfr. la première objection de l'article de la Somme : nous reviendrons sur ce point plus tard.

 

J. Maritain critique l'intelligence moderne dans les Degrés du savoir (DDB, p. 6) :

«Trois siècles d'empirio–mathématisme l'ont pliée à ne plus s'intéresser qu'à l'invention d'engins à capter les phénomènes – réseaux conceptuels qui procurent à l'esprit une certaine domination pratique, et une intellection décevante de la nature, parce que la pensée s'y résout, non pas dans l'être, mais dans le sensible lui–même. Progressant ainsi, non par adjonction de vérités nouvelles à des vérités acquises, mais par substitution d'engins nouveaux à engins périmés ; maniant les choses sans +les entendre; gagnant sur le réel petitement, patiemment, par conquêtes toujours partielles et toujours provisoires ; prenant le goût secret de la matière avec laquelle elle ruse, l'intelligence moderne a développé en soi, dans cet ordre inférieur de la démiurgie scientifique, une sorte de toucher multiple merveilleusement spécialisé, et d'admirables instincts de chasse. Mais en même temps elle s'est misérablement affaiblie et désarmée à l'égard des objets propres de l'intelligence, auxquels elle renonce avec bassesse, et elle est devenueincapable d'apprécier l'univers des évidences rationnelles autrement que comme un système d'engrenages bien huilés».

 

Dans la majorité des écoles, les élèves sont poussés vers les études "scientifiques" où ils apprennent des quantités de choses qui leur servent uniquement à passer leur baccalauréat et n'ont pas de valeur vraiment formatrice. Alors qu'autrefois les élèves découvraient les beautés des chefs–d'œuvre littéraires, développaient leur intelligence par la grammaire latine ou la géométrie, contemplaient les richesses de la philosophie et de la théologie.

 

Thomas Molnar analyse la crise de l'enseignement et demande la restauration des «études contemplatives, au travers desquelles l'élève puisse se poser des questions et trouver des réponses sur les essences des choses vues dans la lumière de l'Etre. En étudiant l'histoire, la géographie, les sciences naturelles, la poésie, la musique, etc, l'intelligence doit contempler les mystères du réel et remonter à Dieu.» Hélas ! beaucoup d'écoles négligent cet aspect de l'éducation et se bornent à donner des connaissances techniques superficielles au lieu d'une formation en profondeur de l'esprit.

 

Pie XII déplorait que les étudiants d'aujourd'hui ne considèrent leurs études que comme «la condition indispensable pour obtenir un diplôme qui, à son tour, permettra d'obtenir un travail bien rétribué». Leur souci, explique le pape, est bassement matériel, et fait qu'ils ne désirent apprendre que ce qui leur sera utile pour l'examen. C'est la corruption de l'enseignement. Avant de penser à leur valeur pratique pour le succès aux examens, on doit apprendre les choses parce que, étant bonnes en elles–mêmes, elles enrichissent l'esprit. Le bonum honestum est supérieur au bonum utile. Le vrai éducateur, dit Saint Bonaventure, doit «illuminer le cœur de son disciple par la vision de la beauté.» [3] Le mot "formation" a en effet la même racine que le mot "formositas" (beauté).

 

Saint Thomas indique bien que le rapport entre professeur et élève est un rapport entre deux âmes. Il y a une certaine paternité spirituelle dans l'enseignement. Saint Thomas développe ce thème dans un autre article de la Somme (II II, q.102, a.1) quand il analyse la vertu d'observance. Pie XII avait la même conception de l'enseignement quand il demandait aux maîtres italiens (4 septembre 1949) d'être «pères d'âmes, vivant la vie (intellectuelle et spirituelle) en plénitude et sachant susciter autour d'eux d'autres vies semblables à la leur».

 

Le vrai maître cherche à éveiller la science dans son élève, à la cultiver, à la perfectionner tout en respectant les lois de l'esprit humain. C'est la vraie "éducation" (de ex–ducere) qui assiste l'intelligence dans la découverte passionnante de la vérité. Le professeur authentique saura se pencher sur l'esprit de son élève et le fortifier au moyen de démonstrations et de comparaisons afin qu'il puisse contempler les essences des choses. Tel le médecin soignant son malade qui guérit, ou le paysan veillant sur le blé qui pousse, l'éducateur digne de ce nom coopère avec la nature (et donc avec le Créateur). Il respecte l'intelligence humaine telle que Dieu l'a conçue et cherche ce qui correspond à ses lois immuables. Pour lui il n'est pas question de remplacer son enseignement vivant par la simple lecture mécanique d'un manuel. Sa vocation d'enseignant est trop noble pour cela.

 

Pour finir ces réflexions, il semble bon de rappeler la belle doctrine de saint Augustin continuée par saint Thomas sur «Dieu le maître intérieur» (cf. De Veritate, q.11, a.1 in fine et ad 7). La lumière créée de l'intelligence humaine tient toute son efficacité de la Lumière incréée de l'Intelligence divine, dont elle est une certaine participation. C'est Dieu qui doit donc être considéré comme l'Éducateur suprême. Le professeur ne fait que coopérer humblement à l'acquisition de la connaissance par le disciple. «Homo dicitur docere veritatem quamvis exterius annuntiet, Deo interius docente» [4]. D'où la nécessité de la prière, même pour l'enseignement profane. Dieu est la Cause Première et son concours est requis même dans le domaine naturel. Sachons profiter de ces miracles que sont chacun des articles de la Somme pour apporter la lumière de la vérité catholique à nos contemporains.


[1]l'art qui fait.

[2]l'art qui aide.

[3]d'après "de reductione artium ad theologiam", n°18.

[4]L'homme est dit enseigner la vérité, bien qu'il l'annonce seulement extérieurement, Dieu étant le maître intérieur.

 

Informations

L'auteur

Pseudonyme d'un prêtre de la Fraternité Saint Pie X (FSSPX)

Le numéro

Le Sel de la terre n° 1

p. 91-94

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